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Des nids d'amour

 
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rascasse
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MessagePosté le: Lun 13 Mar - 20:03 (2017)    Sujet du message: Des nids d'amour Répondre en citant

Des nids d'amour




Tout avait commencé par une dispute conjugale. Soyons justes, un simple conflit d'intérêt. Lui voulait un olivier, elle un conifère. Ils n'imaginaient pas l'importance de leur choix. Lequel fut mis au vote. Un sapin bleu fut élu par une voix pour et une abstention.
Le problème échoua donc entre les mains de Luc. Lise proposa toutefois son aide pour la mise en terre de l'arbre.

Le souci ne résidait pas dans le choix de l'espèce. Le problème venait de la distance minimale à respecter entre la maison et l'arbre afin d'éviter que le végétal ne fasse à la longue du tort à l'habitation. Huit mètres d'écart pour un olivier, une quinzaine dans le cas d'un conifère.

Luc avait fait remarquer que le choix d'un sapin contraindrait à creuser à proximité de l'endroit où reposait le premier propriétaire de la maison. Ce à quoi Lise avait rétorqué, à juste titre, que personne n'était venu visiter le défunt depuis plus de cinquante ans. Il semblait donc idiot de se soucier d'une parentèle susceptible de s'en souvenir. Luc l'avait admis.
N'en demeurait pas moins qu'ils ne pouvaient se permettre de faire disparaître une tombe quand bien même celle-ci se révélait discrète; un buisson de pittosporum phagocytait la modeste croix rouillée la matérialisant.

Respectueux des lois, il s'était renseigné auprès d'un notaire. Le droit de visite accordé à la famille demeurait inaliénable attendu que la maison appartenait toujours de droit à sa mère. L'usufruit ne rendait pas caduc le dispositif accordé. C'est pour cette raison que Luc aurait préféré planter un olivier plutôt qu'un sapin de manière à se maintenir à distance respectable du caveau.

Là n'était plus le propos en ce samedi matin lorsqu'il donna son premier coup de pioche. Soutenue par leurs enfants, Lise avait réussi à le convaincre que la croix décrépite n'était pas mentionnée dans l'acte notarial et que, pour peu que l'on respecte la tombe, rien n'empêchait de creuser un trou adjacent à celle-ci, si surdimensionné soit-il. Le sapin mesurait déjà quatre mètres de haut. Luc s'apprêtait à remuer six mètres cube de terre afin que les racines puissent s'y lover à leur aise.
Il n'était pas pressé. Il disposait d'une semaine de congés et de l'aide promise par Lise… bien que pour l'heure celle-ci soit encore endormie. Il n'était toutefois pas naïf au point d'imaginer que ce serait facile. La terre glaiseuse de Haute Provence peut servir d'abri à quelques jolis blocs rocheux.

Le plus raisonnable aurait été de louer un petit engin. Mieux encore, de confier le chantier à une entreprise. Mais la raison n'était pas le caractère dominant de Luc tandis qu'un sens de l'économie, proche cousin de l'avarice, l'avait engagé à mener cette tâche à son terme. Malgré ses cinquante ans, il avait le gabarit pour l'épreuve.
Il avait déjà planté seul tous les autres arbres du terrain.


Le buisson vacillait maintenant sur ses bases, seules quelques racines le retenaient encore en terre. Ils avaient voté son déplacement ainsi que l'exil définitif de la croix. Au pire, ils pourraient toujours prétendre que celle-ci, percluse de rouille, s'était écroulée. Quant à la dalle cimentée, une moquette végétale habilement disposée saurait la masquer, les aiguilles de pin feraient le reste.

Lise avait fait une brève apparition, de la fenêtre de l'étage, promettant qu'elle n'allait pas tarder à venir l'aider. Ce qui ne l'empêcha pas de dégager seul le pittosporum. Il l'évacua vers le mur de clôture, là où ils avaient prévu de le replanter.
L'espace cimenté, soixante centimètres de large sur deux mètres de long, apparaissait désormais par plaques, d'un gris très sombre aux endroits épargnés par la mousse.

Tout en transportant le buisson, Luc songea qu'il n'avait pas parlé à sa mère de leur désir de planter un arbre à côté de la sépulture. Il le regretta. Modéra ses regrets en se disant que de toute façon elle n'en saurait jamais rien. Elle refusait, depuis près de deux ans maintenant, de quitter la maison de retraite où elle regardait passer les jours de son regard morne et éteint depuis son veuvage. Fervente catholique, bien que sa pratique se soit réduite au fil du temps, elle n'aurait sûrement pas apprécié que l'on chatouille d'un peu trop près ce lieu sacré d'un dernier repos.

Il disposa le buisson au fond du trou qu'il avait creusé la veille, s'attacha à l'orienter à l'identique puis repartit vers son chantier, assuré que Lise se ferait un malin plaisir de remettre la terre sur les racines à nu. Il reprit sa pioche et son dessein; la vue désormais dégagée. Quelques pierres affleuraient à la surface, il n'avait pas sa peine en bout de mire.

– Qu'est-ce que je peux faire ?
Concentré sur sa tâche, il ne l'avait pas entendue venir. Il se retourna. Elle avait revêtu une salopette. Sa jolie frimousse dardait sur lui ses yeux noirs sous la visière de sa casquette. Le sourire à ses lèvres le remerciait du choix du sapin bleu et des efforts qu'il consentait pour sa mise en place. Tant de raisons pour lesquelles il souffrait à lui refuser quoique ce soit.
– Salut ma beauté. Je dirais un : une petite mousse pour encourager le travailleur, deux : reboucher le trou du pittosporum avec la terre en ajoutant un peu de terreau pour l'aider à reprendre ses marques.
– C'est parti !


La matinée était bien avancée; le trou aussi. A l'aide d'une brouette, Lise évacuait les pierres que Luc mettait à jour. Le soleil commençait à se montrer teigneux et la sueur agaçait les yeux.
– Si on décrétait la fin de la journée ? proposa-t-elle. Il est temps que je m'occupe du repas.
– Quelle heure est-il ?
– Pas loin de midi.
– Et ils arrivent à quelle heure ?
– Je leur ai dit vers une heure.
– Bon, ça ira pour aujourd'hui. Juste une chose. Tu veux bien aller chercher le double décamètre dans l'entrée, j'aimerais mesurer la distance exacte.
– D'accord.
Elle s'éloigna vers la maison. Il ne put s'empêcher de la regarder et la trouva bien désirable dans sa petite salopette rouge.

– Alors ? demanda Lise.
– Quatorze bons mètres au plus près de la chose.
– Tu as encore un peu de marge ?
– Un chouïa oui. Je verrai à en rogner demain matin.
– Très bien. Bon, allez, à la douche beau terrassier !


Leurs invités venaient de repartir. Minuit poussait les braves gens au lit. Luc, fatigué, ferma les volets. Dix minutes plus tard, ils étaient couchés… mais pas endormis. Un geste en avait déclenché toute une série d'autres qui les avaient guidés sur un sentier qu'ils pratiquaient en harmonie. Ils tombèrent ensemble du haut de la falaise, épuisés.
Luc s'endormit peu après. Il ignorait qu'il venait de tirer un trait sur le dernier jour de sa vie d'avant.


La petite église du village égrena huit heures. Luc finissait son café. Lise dormait encore; il ne comptait pas la réveiller. Les enfants devaient passer dans l'après-midi; elle avait sûrement un plan gâteau en tête pour leurs petits-enfants. Il enfila un pull – la matinée semblait fraîche – et se dirigea vers son chantier.
Avant de saisir sa pioche, il jeta un œil sur la maison. C'était vraiment une chance que ses parents aient pu l'acquérir quelques années avant sa naissance. Il ne put s'empêcher de maudire les autorisations préfectorales, rarement accordées aujourd'hui, permettant aux familles d'enterrer leurs morts sur leurs propriétés à condition de respecter les règles d'inhumation. A savoir une distance minimale de toute agglomération et l'agrément d'un hydrogéologue.


De la pointe de la pioche, il s'attachait à dégager les pierres les plus grosses en faisant battage de tout son poids. Le trou avait à présent près de soixante-dix centimètres de profondeur; le double paraissait raisonnable afin d'accueillir son hôte végétal. Restait à gagner les quelques dizaines de centimètres à l'opposé de la maison pour tangenter au mieux cette distance fatidique de quinze mètres. Luc se plaça au fond de l'excavation et commença à grignoter vers le bord.
Il s'activait depuis près d'une demi-heure lorsqu'une voix le fit soudain sursauter.
– Hé jeune homme ! C'est toi qui fais tout ce raffût ?

Luc se retourna, découvrit une tête couronnée d'un béret dépassant à peine le mur de clôture. Il soupçonna d'ailleurs cette tête de se tenir sur la pointe des pieds. C'était le curé du village. Peut-être le plus âgé des curés de tous les villages de France puisqu'il avait fêté au printemps ses quatre-vingt-huit ans. Il continuait cependant à célébrer la messe une fois le mois et répétait partout qu'il ne connaissait d'autre retraite que celle de la communion solennelle.
– Bonjour monsieur le curé. Je ne vous ai pas réveillé au moins ? lui demanda-t-il d'une voix espiègle.
– Tu penses ! Tu devais encore dormir comme un bébé lorsque j'ai dit ma première prière.
– Je me doute.
– Mais que fais-tu à creuser comme un forçat ?
– Lise et moi allons planter un sapin. Je prépare…
– Un sapin ? Quelle idée ! Il n'y en a pas assez tout autour de nous ! A votre place, j'aurais plutôt mis un olivier !
Luc retint sa langue. Il avait passé l'âge de chercher à plaire au curé. La religion et lui… !

– Mais, demanda le vieil homme, tu ne serais pas un peu trop près de là où est enterré monsieur Ménadier ?
– Non, non, j'ai de la marge. Ne vous tracassez pas monsieur le curé.
Luc lui trouvait soudain une mine affligée comme si sa bonhomie coutumière l'avait déserté pour un autre. Tout à coup, il accusait son âge.
– Méfie-toi quand même, ne te rapproche pas trop !
– Pas d'inquiétude, j'arrive à la limite que je me suis fixée, je ne vais pas creuser plus loin.
– C'est bien, tu es un garçon raisonnable. Les morts méritent qu'on les laisse reposer en paix.
– Je suis bien de votre avis monsieur le curé.
– A la bonne heure alors.
Un sourire timide redonna un peu d'allant à son visage buriné et ridé comme ces pommes oubliées au fond d'un placard.
– Allez, je ne t'embête pas plus longtemps. J'ai la messe ce matin. Mais peut-être viendras-tu ? ajouta le prêtre avec un pétillement malicieux dans l'œil.
– On verra, lui répondit Luc en s'efforçant d'allumer son regard de la même braise.

Le vieil homme s'éloigna de sa démarche lente, l'épaule basse. Luc l'observa, intrigué. Etrange tout de même son revirement lorsqu'il s'était aperçu qu'il creusait à proximité de la vieille tombe. Luc s'essuya le front, mit cela sur le compte du caractère sacré des lieux d'inhumation.
Ce qui ne l'empêcha pas de continuer à grignoter quelques pouces de terrain afin de protéger la maison de la potentielle menace de l'arbre.

Lise l'avait rejoint vers dix heures et avait évacué les pierres qu'il plaçait au bord du trou. Avant qu'elle ne retourne à la maison, ils mesurèrent à nouveau la distance à l'aide du décamètre. Luc avait presque gagné une quarantaine de centimètres depuis la veille. Tous deux admirent qu'à peine un peu plus suffirait.
Ce à quoi il s'attela, déterminé à définir les abords formels de l'excavation avant de passer à table. L'arbre n'arriverait que dans la matinée de jeudi mais il n'était pas homme à faire les choses au dernier moment et dans l'urgence.

Il bataillait depuis de longues minutes avec une pierre plus rétive que les autres lorsqu'elle capitula enfin en se détachant de la masse terreuse qui la retenait captive. Il perdit l'équilibre, bascula en arrière sous la violence de l'effort et fut surpris par le bruit qui accompagna la reddition du bloc minéral. Un craquement sourd et mou, différent du bruit de succion habituel. Dont il comprit aussitôt la nature en se redressant : un long morceau de bois était resté collé à la pierre. Il admit très vite avoir poussé trop loin les limites de son intrusion vers la tombe. Nul doute qu'il venait d'altérer le cercueil au sein duquel reposait l'ancien propriétaire.
Pour une connerie, c'en est une, se dit-il Et une belle !

Puis il se traita mentalement de tous les noms en songeant qu'un olivier aurait figuré un choix plus judicieux.

Néanmoins, il admit que le mal était fait et qu'il convenait sans tarder de le réparer… sans en parler à Lise. Assumer seul cette involontaire profanation lui paraissait plus simple. Sa femme aurait pu culpabiliser en se reprochant d'avoir insisté pour qu'ils plantent un sapin. Demeurait à trouver le meilleur moyen de juguler la béance ouverte. Vu l'état putride du bois accolé à la pierre il semblait improbable de le remettre en place.

Discrètement, il contourna la maison et pénétra dans le garage. Il trouva une planche de bonne dimension et deux piquets courts. Il prit une massette, une poignée de clous et un rouleau de fil de fer. Il s'apprêtait à ressortir lorsqu'il avisa sa lampe torche accrochée à un clou. C'était sans doute la pire des idées. La curiosité possède ses travers, surtout lorsqu'elle s'habille dans des couleurs morbides.
Il la prit néanmoins d'une main décidée.

Avant de planter les deux piquets afin de plaquer la planche au cercueil, Luc s'accroupit, alluma la torche et balaya la paroi mise à jour. Le bois se teintait d'une patine sombre et luisante mais trahissait sa faiblesse par de nombreuses fissures. Par la béance ouverte, une ombre claire attirait l'œil. A laquelle il ne put résister. Il avait déjà vu des morts, triste corollaire de son activité de sapeur-pompier, mais tous de fraîche date. Il était curieux de voir dans quel état se trouve une personne enterrée depuis près d'un siècle. Le faisceau de la lampe chatouilla l'ouverture puis pénétra plus avant dans le logement mortuaire. Des os apparurent, de couleur brun ocre, ainsi que de rares lambeaux d'étoffe. Il se pencha un peu plus et approfondit son intrusion en orientant le faisceau au sein même du cercueil.
C'était la seconde mauvaise idée de la journée !

Il recula soudain et éteignit la lampe. Puéril réflexe. Comme si la vérité allait disparaître par la seule grâce qu'elle ne soit plus éclairée ! Effondré, il s'assit au bord du trou et resta prostré durant de longues minutes. Si longues qu'il finit par douter de lui-même. Il ralluma la lampe torche et, se penchant en avant, balaya à nouveau l'intérieur de la sépulture. Il ne s'était pas trompé. Bien évidemment !

La tête basse, il rejoignit l'intérieur de la maison. Lise chantonnait dans la cuisine. Il s'en voulut par avance de gâcher sa belle humeur. Il signala sa présence d'un toussotement malhabile.
Elle se retourna, remarqua aussitôt sa mine défaite et son teint pâle.
– Que t'arrive-t-il ? On dirait que tu viens de croiser la Mort !
C'était là une expression dont elle usait parfois. Qui prenait ce jour une dimension toute particulière.
– Tu ne crois pas si bien dire, confirma-t-il à voix basse.
Elle était vive d'esprit, ne peina pas à faire le rapprochement.
– Tu t'es approché trop près, c'est ça ? demanda-t-elle en portant la main à sa bouche.
– Exactement. Mais si ce n'était que cela, ce ne serait pas trop grave.
– Comment ça ?
– Ben, je ne sais pas trop pourquoi, mais j'ai voulu regarder à l'intérieur du cercueil.
– Quelle idée stupide !
– Je te l'accorde, reconnut-il d'un ton las.
– Et alors ?
– Le mort n'est pas seul.
– Hein ?
L'étonnement l'avait fait s'exclamer un ton au-dessus de la partition qu'elle comptait jouer.
– Non, c'est à n'y rien comprendre. Il y a deux petits squelettes, posés de chaque côté du crâne.
Lise sentit son cœur se soulever et fut à peu de restituer son petit déjeuner.

– Mais d'où sortent-ils ?
– Comment veux-tu que je te réponde ! Je n'ai jamais entendu dire que quelqu'un d'autre que le vieux Ménadier soit enterré là. D'ailleurs, seul son nom est gravé sur la croix.
– Ils ne sont quand même pas arrivés là tout seuls !
– Judicieuse remarque Lise, ironisa-t-il. Mais qui ne nous aide pas beaucoup !
– Excuse-moi, mais j'ai ressenti une telle émotion, j'ai du mal à rassembler mes idées.
– Excuse-moi aussi, je me suis emporté.
– Quel âge donnerais-tu à ces enfants ?
– Les deux squelettes sont minuscules, je ne serais pas surpris qu'il s'agisse de nourrissons.
– Tu dirais qu'ils sont là depuis combien de temps ?
– Aucune idée ! Je n'ai pas vu de différence entre l'un ou l'autre des squelettes. Je ne sais pas combien d'années sont nécessaires pour réduire un corps humain à cet état. La seule chose dont on puisse être sûr c'est que l'inhumation ne remonte pas à hier.
– Tu parles d'un mystère !
– Que nous devons surtout éclaircir, grogna Luc.
– Comment ça ?
– Tu ne veux quand même pas que je rebouche le trou comme si de rien n'était. Je veux connaître la raison de la présence de ces bébés.
– De quelle année date le caveau ?
– 1906.
– Tu te rends compte, s'ils ont été placés là cinq ou dix ans après ! Qui va nous renseigner ? Tout le monde est mort depuis longtemps !
– Je sais. Mais j'ai quand même ma petite idée sur la question.

Lise ouvrit des yeux étonnés.
– Figure-toi, enchaîna-t-il, que j'ai vu le curé ce matin. Il ne m'a pas paru spécialement joyeux de me voir creuser à cet endroit. Je ne serais pas surpris qu'il sache de quoi il retourne.
– Tu le soupçonnes de protéger quelqu'un ! D'être au courant pour ces cadavres de bébé ?
– Je n'en sais rien mais son regard en disait long. Je suis sûr qu'il sait quelque chose.
– Mais comment serait-ce possible ? Il a beau être vieux, il n'était même pas né quand le vieux monsieur est mort !
– Je sais mais tu n'ignores pas que les prêtres sont toujours au courant de tout dans les petits villages.
– Ce qui ne les dispense pas de révéler ce qu'ils savent si c'est contraire à la loi.
Luc afficha l'air matois de celui à qui on ne la fait pas.
– Sauf… si la vérité a été dite sous le sceau de la confesse. Dans ce cas…
Lise le fixa. Elle n'avait pas songé à cette éventualité. Elle y réfléchit, mit le pour et le contre dans chacun des fléaux.
– Tu as raison, reconnut-elle. Il pourrait connaître la vérité mais la taire par respect de la confidentialité.
– Il devrait même, souligna Luc… ce qui ne m'empêchera pas de le travailler au corps pour en savoir plus.
– Tout de suite ? s'inquiéta Lise.
– Non, ce n'est pas pressé à la minute. De toute façon, il dit la messe à cette heure. Je verrai demain. Mais en attendant, je vais aller bâcher le trou et disposer des pierres pour la tenir tendue, je ne voudrais pas que les petits s'aperçoivent de quelque chose.
– Tu as raison, c'est ce qu'il y a de mieux à faire.


Le soir venu, ils échangèrent à nouveau quelques considérations sur la découverte de Luc. Bien qu'ils se soient attachés à n'en rien laisser paraître, leur esprit était resté accaparé tout l'après-midi par ces deux cadavres de bébés dans le jardin.
Ils en déracinèrent toutes les réflexions qu'ils en avaient tirées. Depuis l'origine indéterminée de ces enfants jusqu'aux circonstances de leur décès et le mystère de leur inhumation secrète. Deux guerres étaient passées entre-temps, des drames, des maladresses médicales. Tant d'hypothèses qui demeuraient tout aussi impossibles à exclure qu'à privilégier. Ils abandonnèrent le jeu improductif des si en espérant que la visite de Luc au vieux curé les éclairerait sur ce mystère.

La visite dut être remise au surlendemain. La cure était déserte.


Mardi matin, Luc s'y rendit très tôt. Il savait le curé matinal et ne souhaitait plus perdre de temps. L'arbre arrivait dans deux jours, ils auraient l'air fin si le trou n'était pas creusé.
La porte s'ouvrit, le prêtre apparut, le visage fatigué et la barbe naissante. Il ne semblait pas surpris par cette visite matinale. Sans pour autant en être ravi.
– Entre Luc.
– Merci.
Sa démarche, si nécessaire qu'elle lui paraisse, prenait un caractère pénible maintenant qu'il se trouvait face à celui qu'il subodorait au fait de la vérité.
– Veux-tu un café ?
– Je ne dis pas non.
Tous deux étaient conscients que c'était une manière habile de gagner du temps, de livrer l'échéance à la marche lente du temps.

– Je pense que tu n'es pas venu uniquement pour le café ?
– Non, naturellement.
– Et, sauf erreur, je dirais que tu n'as pas tenu compte de ma mise en garde.
Luc, malgré sa détermination à mener le jeu, prit un air penaud. Face au grand âge du prêtre, il redevenait l'enfant de chœur soumis qu'il avait été autrefois.
– Je ne vais pas rendre ta démarche plus pénible qu'elle ne l'est. Je vais t'épargner. Je sais ce que tu as découvert et je te demande d'oublier. Rebouche ce trou, laisse les choses dans l'oubli du temps.
– Vous savez donc…
– Oui, je l'ai reçue à confesse…tu comprendras aisément que je ne tiens pas à t'en dire plus.
– C'est trop facile de se réfugier derrière le secret de la confession.
– Oh non, détrompe-toi ! C'est tout sauf facile !
– Mais je ne peux pas oublier ce que j'ai vu. C'est impossible.
– Depuis quand impossible fait-il partie du vocabulaire humain ? Si tu savais le nombre de choses que j'ai vues ou entendues et malgré tout conservées secrètes, tu serais surpris. Qui sommes-nous pour juger les uns ou les autres ? Seul le Seigneur en a le droit.
– Mais comment voulez-vous que nous vivions dans cette maison en sachant ce qui se cache sous le jardin ?
– Le temps efface tout Luc.
– Vous ne voulez donc rien me dire ?
– Ce n'est pas que je ne veux pas, c'est que je ne peux pas.
– Tant pis, j'aurais préféré que les choses restent entre nous mais puisque vous m'y contraignez…
– Me menacerais-tu ?
Un triste sourire déniait toute colère au cœur de cette question.
– Ben sûr que non. Mais je ne pourrai pas garder pour moi ce que j'ai découvert.
– Mais si, tu verras que c'est possible.
– Non, je sais que c'est impossible; dès cet après-midi j'irai voir les gendarmes de Manosque.
– Ce serait une bien vilaine erreur.
– C'est pourtant ce que je vais faire, trancha Luc en se levant de sa chaise.

La sagesse avait eu raison de lui lorsqu'il regagna la maison. Lise n'était pas encore levée. Il lui sut gré de le laisser respirer.

♦♦♦

Luc prenait plaisir désormais à s'asseoir à l'ombre de l'olivier. Celui-ci avait crû de belle manière en l'espace de cinq ans. Il songeait souvent à ce jour où Lise et lui avaient rebouché en toute hâte le trou prévu pour un sapin bleu. Ce fameux jour où le vieux curé, aujourd'hui décédé, avait fait ce qu'il fallait pour le dissuader de se rendre à la gendarmerie.

Une chance que le pépiniériste ait accepté de leur livrer un olivier à la place du conifère. Et qu'en deux jours ils aient eu le temps de reboucher le trou, de replanter le pittosporum, de creuser une nouvelle excavation à huit mètres de la maison… et d'abandonner leur émoi à la marche lente du temps.

Cela ne le dispensait pas de repenser souvent à ce fameux dimanche. Au hasard, au destin, aux maladresses. A son existence. A son père. A sa mère. A l'amour que se portaient ses parents. A ceux qui auraient pu être ses aînés… qui auraient dû l'être ! A tous ces jeux qu'ils auraient pu partager ! A toute cette palette de couleurs qui auraient peint sa vie sous un tout autre tableau ! A tous ces devenirs morts qui reposaient en paix.
A des nids d'amour. Aux dénis de grossesse.

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MessagePosté le: Lun 13 Mar - 20:03 (2017)    Sujet du message: Publicité

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MessagePosté le: Mar 14 Mar - 00:21 (2017)    Sujet du message: Des nids d'amour Répondre en citant

Très prenant, la fin est remarquable d'émotion contenue.

Ce n'est pas commun d'avoir un terrain avec une tombe, et en reliant les deux notions "arbre à planter + tombe à respecter", je me suis vite engouffrée dans le trou que Rascasse a creusé exprès pour y tomber à pieds joints.
Mais je n'en dirai pas plus.
Ah si, moi j'aurais choisi d'autres arbres. Question de latitude... Mr. Green
Et puis aussi que le succès me semble mérité.
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rascasse
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MessagePosté le: Mar 14 Mar - 06:29 (2017)    Sujet du message: Des nids d'amour Répondre en citant

Merci pour cette gentille critique. En fait, le hasard auquel je ne crois pas peint parfois les choses sous une couleur intéressante puisque mes beaux-parents possédaient une maison de campagne en Lozère sur laquelle un caveau de famille était érigé. Autres temps, autres mœurs. Sans oublier les guerres de religion et la persécution des protestants qui de fait préféraient enterrer leurs morts sur leurs propriétés.
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MessagePosté le: Mar 14 Mar - 10:49 (2017)    Sujet du message: Des nids d'amour Répondre en citant

Maintenant que tu le dis, je me souviens lors d'une grande randonnée dans les Cévennes (terre protestante, je l'ai appris à ce moment-là), avoir vu un jour non loin du chemin mais dans un bosquet derrière une clôture (ou un muret ? je ne sais plus, mais on voyait bien que c'était un lieu privé) deux ou trois tombes hors d'âge.
Et moi, encore bien jeune (je n'avais pas trente ans) et sans beaucoup d'expérience de la vie, je m'étais demandé comment c'était possible de trouver des tombes en dehors d'un cimetière. Je pensais, naïve, que la pratique était réservée aux nobles et aux châtelains.

L'ensemble, abandonné dans une semi-nature, avait une beauté tranquille et poignante, ça m'avait marquée.

En fait, j'aime beaucoup les atmosphères qui se dégagent des très vieux cimetières, des très vieilles sépultures. Les relations entre morts et vivants y sont apaisées, ce qu'on ne trouve pas dans les cimetières récents, hérissés de chagrins et de douleurs trop vives.

J'aime bien me promener dans les allées les plus reculées et lire les noms, les dates, imaginer qui ont pu être les gens qui sont là et déchiffrer leurs épitaphes à demi effacées. Je ne les connais pas mais c'est une façon de les relier encore au temps présent, simplement lire leurs noms. Je trouve que ça remet la mort à sa place logique, l'aboutissement normal d'une vie (ce qu'on a un peu oublié) et ça n'a rien de morbide.

(Mais je m'éloigne de ta nouvelle, excuse-moi. Wink )
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rascasse
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MessagePosté le: Mar 14 Mar - 12:52 (2017)    Sujet du message: Des nids d'amour Répondre en citant

Tu es parfaitement excusée car je ressens exactement les mêmes choses que toi vis-à-vis de ces vieux cimetières.
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 03:37 (2017)    Sujet du message: Des nids d'amour

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