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Concours nouvelles historique Chierry

 
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rascasse
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MessagePosté le: Jeu 29 Déc - 19:07 (2016)    Sujet du message: Concours nouvelles historique Chierry Répondre en citant

In saecula saecularum


Friedrikke se leva d'un bond. Il ne se soucia même pas de n'être vêtu que de sa seule chemise de nuit en chanvre. Dans la cour de la ferme, Oskar et Fritsch, les deux bouviers des Flandres, s'étaient mis à aboyer. Le cœur de Friedrikke leur avait aussitôt emboîté le pas. Clara ne pouvait pas être déjà de retour. C'était impossible !
Elle était partie la veille au matin. Une bonne journée de tilbury lui était nécessaire pour gagner la ferme de ses parents. D'autant que Flamme, le hongre boulonnais en tête d'équipage, n'avait plus toute la fougue de sa jeunesse.
En trois enjambées, il fut à la fenêtre. Il ouvrit le battant, inclina les jalousies. D'un coup d'œil, il put embrasser toute la cour et le portail, encadré par deux hautes haies de charmille. Les chiens donnaient de la voix sans remuer la queue. Il en fut rassuré. Pour aussitôt s'inquiéter à nouveau. Si ce n'était pas le retour de leur maîtresse qu'ils saluaient, d'où venait cette rumeur de cavalcade ? Au vrai bien trop bruyante pour être provoqué par le seul Flamme et la cabriolet léger. Friedrikke siffla les chiens pour les faire taire. Inutile d'attirer l'attention. Depuis quelques jours déjà, le vent ramenait parfois l'écho de quelque canonnade. Il était clair que ce mois de juin 1815 sentait le soufre.
Quand les hommes se décideraient-ils enfin à vivre en paix ?
Mais, parce qu'il était superstitieux et que le calendrier affichait la date du 13, Friedrikke se dit qu'il ne pourrait rien lui arriver de fâcheux aujourd'hui. Cette certitude, dénuée du moindre fondement, n'empêcha pas toutefois son cœur de s'emballer le temps que passe puis disparaisse la petite troupe de dragons prussiens – une cinquantaine d'hommes à peine – menant leurs chevaux au pas léger d'une main désinvolte.
À bientôt quarante ans, Friedrikke n'avait pas envie de mourir… surtout depuis qu'il vivait cette belle histoire d'amour !
Il resta à la fenêtre jusqu'à ce que se soit tue la sourde rumeur provoquée par les sabots des chevaux. Son cœur retrouva alors un rythme plus naturel. En ces temps de guerre, la peur ne prenait jamais vraiment ses quartiers d'été. Elle rôdait, sournoise, prompte à rappeler à chacun son statut de mortel. Cela constituait une excuse magnifique pour s'octroyer le peu de bon temps qu'il restait à capturer.

Friedrikke se retourna. Le soleil forçait les jalousies. Il dessinait une trame d'ombre et de lumière sur le lit… et sur le corps nu de Marieke. Dix-sept ans. Toute de blondeur et d'albâtre. Des formes pleines, une poitrine épanouie, la vitalité de la jeunesse. Il sentit son ventre s'éveiller. La jeune fille lui avait été confiée par ses parents afin de prêter main-forte aux travaux de la ferme durant la belle saison. Pour l'heure, elle prêtait bien plus que la main et l'épuisait plus qu'elle ne le soulageait.
Mais Dieu que cet épuisement avait du bon !
Il n'hésita qu'une infime seconde. Et encore ! La récolte patienterait bien un jour de plus. Pour une fois que Clara lui lâchait la bride… et le mors ! Il s'approcha du lit, remonta sa chemise de nuit par dessus ses fesses grasseyantes et se laissa choir contre celle qui le mettait tellement en émoi qu'il en avait oublié de manger la veille.

***
Ridicule. Il avait beau considérer le problème sous toutes ses coutures, le premier mot qui lui venait à l'esprit était celui-ci. Ridicule. Un habillage mêlant l'irraison, l'immaturité et l'irresponsabilité. Ses craintes étaient ridicules. Son comportement était ridicule. Ses atermoiements étaient ridicules. Dans trois mois, il fêterait ses cinquante-quatre ans.
Comment qualifier autrement que de ridicule un sentiment dont la genèse avait un peu plus de quarante ans d'âge ? Cela suffit ! songea-t-il. Il posa l'agrafeuse pneumatique et le rouleau de galon puis tendit la main vers le téléphone. Il était enfin temps qu'il grandisse. Son frère avait de longue date triomphé du relent délétère de ce vieux souvenir. Le cuisant de l'enfance, Pierre l'avait érigé en réminiscence plaisante. Lui, ne s'en dépêtrait pas, toujours au pied du mât de cocagne enduit de savon noir. Il s'entraînait pourtant depuis longtemps à grimper et se rapprochait désormais de la terre promise. Il lui manquait cependant une bonne longueur de bras pour décrocher la lune. Pour convertir enfin un éprouvant sentiment de honte en l'émoi naturel d'une puberté en devenir. Pierre et lui n'avaient pas été les premiers… ils ne seraient pas les derniers. N'en déplaise aux jésuites auprès desquels son père avait jugé bon qu'il fasse repentance.
Jean-François décrocha le combiné, prit ses lunettes dans la poche de sa blouse bleue et chercha dans son calepin. Il avait noté le numéro de téléphone de mademoiselle De la Girardière au dos de la dernière page. Là où échouaient tous les clients dont il ne souhaitait pas plus que ça honorer la commande. Pour diverses raisons.
Travail peu intéressant, incertitude d'être payé, incompatibilité d'humeur.
Sa cliente ne rentrait dans aucune de ces cases. Refaire un fauteuil Voltaire lui procurait beaucoup de plaisir, il ne se faisait aucun souci quant à la rétribution de son travail et sa dernière rencontre avec mademoiselle De la Girardière ne lui avait pas laissé un mauvais souvenir… contrairement à ses conséquences.
Il respira un bon coup et composa le numéro. Les temps étaient durs. À chaque échéance électorale, les commandes se faisaient plus rares.
La sonnerie retentit plusieurs fois. Il s'apprêtait à remettre à plus tard lorsque enfin on décrocha. La voix était jeune. Il se présenta, donna la raison de son appel. La voix précisa qu'elle était l'auxiliaire de vie de la vieille dame et qu'elle allait la lui passer.

Lorsqu'il raccrocha, Jean-François se soulagea d'un soupir. Le pas était franchi. Rendez-vous pris pour vendredi en fin d'après-midi. Milène serait fière de lui. Il lui avait tout raconté quelques mois auparavant peu après que mademoiselle De la Girardière l'ait sollicité. Celle-ci souhaitait qu'il retapisse entièrement un fauteuil Voltaire présent depuis près de deux siècles dans le salon du manoir. Milène avait beaucoup ri en entendant la confession de son mari. Elle comprenait mieux maintenant pourquoi son beau-père avait placé l'aîné de ses fils en pension chez les Pères Jésuites.
Elle savait cet homme exigeant, plus intégriste que bon catholique et d'une intransigeance incroyable pour tout ce qu'il ne pouvait considérer autrement qu'au travers du prisme d'une irréprochable morale. Le siècle avait grandi… puis fini par mourir.
Son beau-père, lui, n'avait pas grandi et demeurait en vie. Droit, intègre, rigoureux. Stoïque devant un monde qui s'était ouvert aux libertés… et au libertinage – trop peut-être mais là n'était pas la question. Il demeurait d'une rigidité folle face à une société qui regardait désormais avec indulgence et philosophie tout ce que le passé avait cru judicieux d'ériger en barrière moraliste. Il ne restait qu'à souhaiter que son beau-père et les dernières grenouilles de bénitier finissent par se noyer aux fonts baptismaux.
Elle était néanmoins assez charitable – et religieuse – pour ne pas désirer que le temps se hâte de les y précipiter.

Jean-François n'avait omis aucun détail. Au bout de vingt-neuf ans de vie commune, il ne pouvait qu'encenser la qualité d'écoute de sa femme. Appréciable au point de ne pas hésiter à lui raconter comment, un après-midi, leur père leur avait demandé, à Pierre et lui, de l'accompagner au manoir des De la Girardière.
Le comte et la comtesse souhaitaient remplacer les tentures de leur salle à manger et refaire l'assise d'un prie-Dieu. Il fallait être deux pour prendre les mesures or Julien, l'apprenti, était parti pour deux jours dans sa famille suite au décès de son grand-père.

Quelques minutes seulement s'étaient révélées nécessaires pour établir les cotes des pièces de tissu. La discussion quant au choix de la matière et du coloris promettait d'être plus longue. Avoir les moyens ne dispensait pas de regarder à la dépense. Devinant par avance leur ennui, le père avait demandé au comte, François Xavier De la Girardière, huitième du nom, la permission d'envoyer ses fils se distraire dans le parc en attendant qu'ils en aient terminé de leur discussion. Permission facilement accordée à condition toutefois que les enfants se tiennent à l'écart de la pièce d'eau.
La discussion s'éternisa. L'été brûlait. Les garçons avaient chaud. La raison aurait voulu qu'ils patientent ou regagnent la maison pour demander un verre d'eau. À treize et onze ans, la raison naissait à peine… et la pièce d'eau était si tentante.

***
Friedrikke et Marieke ne lésinaient pas à la tâche. Levés bien avant l'aube, ils avaient rattrapé le retard accumulé dans le vaste potager et la basse-cour. Ils cueillaient à présent des fraises. Sans relâche. En échangeant des regards complices. Justes fruits des quatre jours qu'ils avaient passés au lit. Ils se hâtaient pour deux raisons. La première parce qu'il y avait de fortes chances pour que Clara rentre le jour même ; l'incroyable abondance de fruits mûrs à point l'aurait rendue soupçonneuse tant le parfum que dégageaient les fraises étourdissait le domaine. La seconde parce qu'en ce 17 juin, le ciel promettait de virer à l'orage. Une pluie abondante et violente aurait ruiné une grande part de la récolte.
Malgré toute l'implication qu'ils consacraient à l'exécution de leur tâche, ils ne pouvaient faire complètement abstraction de l'inquiétude ressentie la veille en entendant au loin gronder les canons.
Cela leur laissait toutefois à espérer que Clara diffère son retour.
Une nouvelle nuit offerte à ses ébats ancillaires ne déplaisait pas à Marieke. Son amant de patron lui avait promis une pièce Louis Philippe en argent pour chaque jour où elle lui laisserait aimer son corps. Elle n'était pas naïve… encore moins amoureuse. Juste avertie que si l'argent ne conduit pas au bonheur la pauvreté non plus. Ces quelques pièces glanées en échange de son corps permettraient à ses parents d'acheter les pièces de tissu pour son trousseau de mariage.
Tout ce qu'elle espérait c'était de ne pas hériter d'un bâtard. Pour le reste…

Le vent s'était maintenant levé. Il guidait jusqu'à eux l'écho du tonnerre. Curieusement, ce bruit semblait rassurant comparé au roulement des canonnades entendues la veille. Celles-ci venaient, semblait-il, du côté de Quatre-Bras.
Les premières gouttes s'abattirent peu après. L'après-midi tirait à sa fin. Les fraises étaient soigneusement rangées dans de larges et peu profonds paniers d'osier rangés au sec au couvert de la grange. Une heure plus tard, Friedrikke se félicita d'avoir eu le nez creux. La pluie s'abattait en trombes. Elle transformait la cour de la ferme en bourbier. Les deux bouviers des Flandres courbaient l'échine, fâchés que leur maître leur ait refusé l'entrée de la remise à foin. Ils ignoraient que celui-ci concevait d'y assouvir d'autres desseins et que leur statut de sentinelles lui était nécessaire. L'électricité palpable dans l'air et un probable retour conjugal attisaient la soif d'amour de leur maître.

Le lendemain matin, peu après l'aube, Friedrikke attela Victor, le vieux boulonnais presque aveugle. Le ciel s'était éclairci. Quelques nuages peu menaçants promenaient mollement leur bienveillante nonchalance. Aidé de Marieke, il chargea dans le plateau de la carriole tous les paniers de fraises qu'ils avaient remplis la veille ainsi que ceux saturés de légumes. Pour faire bonne mesure, il ajouta une manne contenant au moins une grosse d'œufs. Peu après, il prit la route de Ligny où se tenait un marché deux fois la semaine. Chemin faisant, il croisa Ninon, la servante de l'auberge. Celle-ci le mit au courant des dernières nouvelles de cette guerre qui faisait rage entre l'armée française et la coalition des Prussiens et des Anglais. Elle lui apprit qu'un maréchal de l'empereur Napoléon était posté avec ses hommes à proximité de l'auberge.
Ils se lamentèrent de concert puis Friedrikke reprit sa route. Ninon lui avait acheté cinq douzaines d'œufs et trois pleins paniers de fraises pour le dessert de midi. Le patron les lui règlerait en fin de semaine.


***
Jean-François rangea sa camionnette devant la grille barrant l'allée courant en direction du manoir. Sur chaque flanc du véhicule, un long panneau publicitaire offrait à la vue de tous une banquette de style Louis Philippe. Le dossier de couleur claire affichait en lettres capitales la raison sociale de l'établissement : JEAN-FRANÇOIS DELORME TAPISSIER D'AMEUBLEMENT. Avant de pousser la grille, conformément aux instructions données par la vieille demoiselle, Jean-François jeta un œil au travers des barreaux.
La bâtisse, érigée au cours de la Renaissance, gardait fière allure. En revanche, le parc s'étendant sur plusieurs hectares languissait la sienne. Il apparaissait clairement que la végétation avait été abandonnée à elle-même depuis longtemps déjà. Les haies s'évadaient en tous sens, les repousses au pied des arbres avaient deux bons pouces de diamètre et les pelouses s'étaient transformées en prairies. Quant aux six chênes, trois de chaque côté de l'allée, ils masquaient à la vue un bon peu de la partie centrale du manoir. Sans doute eut-il été plus judicieux de les planter ailleurs.
Jean-François savait, grâce à "Radio Mauvaises Langues", que le domaine, autrefois riche de plusieurs centaines d'hectares, s'était réduit au cours des trois dernières décennies. Au point de se limiter à peu de chose près au parc entourant le manoir. Bois, guérets et pâtures avaient tour à tour été vendus après la mort du dernier comte, le huitième du nom, le père des demoiselles De la Girardière. Seule demeurait en vie Géraldine, l'aînée des filles. Pour l'âme rose de Jean-François, les revers de fortune des vieilles familles de nobliaux n'inclinaient pas à la compassion. Bien au contraire. Plus personne évidemment ne se souvenait de la manière dont le premier comte De la Girardière avait acquis et fait prospérer son domaine. Cependant, il aurait fallu être particulièrement naïf pour croire que sa seule force de travail l'y avait conduit. Que la terre retourne à ceux qui depuis toujours la travaillaient n'était pas pour lui déplaire.

Sa sacoche à l'épaule, il emprunta la longue allée. En arrière-plan, à gauche de la bâtisse érigée sur trois niveaux que flanquaient deux tourelles, il aperçut, flottant au vent, les étendards des massettes de roseaux croissant au bord de la pièce d'eau.
Le souvenir d'un certain après-midi lui revint. Clair, net et précis.
Pierre et lui avaient joué à se poursuivre. Longtemps. Gendarmes et voleurs. À tour de rôle. Éblouis par la sérénité du lieu, le crissement léger du fin gravillon des allées sous leur pas. Leur père avait tardé. Le soleil donnait fort. Ils étaient en nage. Du fond du parc, ils entendaient les cancans d'une troupe de canards. Nul doute qu'ils montaient de la pièce d'eau trahie par les grands roseaux la bordant. Ils avaient conscience de l'interdit. Connaissaient la rigueur de leur père. Savaient ce qu'ils encouraient à lui désobéir.
Cinq minutes pour y aller et autant pour en revenir. Il ne leur en faudrait pas plus. Ils détalèrent à toutes jambes. Hormis le souhait de se rafraîchir le visage, ils désiraient avant tout surprendre les canards sauvages. Les trois-quarts de la population mâle du village passaient le dimanche matin à la chasse ; il leur tardait que vienne leur tour de posséder un fusil pour traquer la perdrix ou le lièvre. Plaçant dans leurs bras une arme imaginaire, ils s'enfoncèrent au cœur de la roselière en se contraignant au silence. Ils adoptèrent une démarche souple et discrète. Pas si facile. Les rangs étaient serrés, le sol un peu spongieux et tapissé de perches mortes au cours de l'hiver précédent.
Leur progression fut lente, précautionneuse. Et silencieuse.
La dernière barrière s'ouvrit enfin devant leurs yeux et leur offrit en récompense un très beau spectacle. Une pièce aquatique en deux tableaux. Le premier leur sauta aux yeux, un bruit leur révéla le second. Sur leur gauche, une quinzaine de colverts, mâles et femelles, glissaient mollement à la surface de l'eau. Après avoir échangé un clin d'œil, ils armèrent le chien de leur fusil fictif et en quelques secondes firent un carnage dans les rangs palmipèdes. Jean-François s'apprêtait à frapper dans ses mains pour provoquer l'envol de leurs victimes lorsqu'un gloussement arrêta son geste. Ce n'était pas une foulque, pas un dindon. Cela ressemblait à… D'un geste de l'index, il intima silence à son jeune frère et se mit à scruter la partie droite de la berge opposée. Il repéra vite l'origine de ce gloussement. À une centaine de mètres de là où ils se trouvaient.
C'était une espèce rare. Des filles de comte. Prenant le soleil. Complètement nues.

***
Le comte Guillaume De la Girardière, troisième du nom, menait son cheval, un étalon bai de cinq ans, au pas lent. Il le contraignait à passer et repasser devant la terrasse de l'auberge. Ce qu'il y observait ne lui disait rien qui vaille. À plusieurs reprises déjà, le général Gérard s'était approché de la table où déjeunaient le maréchal Grouchy et son ami, un notaire répondant au nom de Hollert. Le comte avait distinctement entendu le général exhorter son chef de marcher au son du canon. Il entendait par-là faire mouvement en direction du lieu d'où montait l'écho des canonnades. Il avait aussi clairement perçu la réponse du maréchal.
Il n'était pas question pour celui-ci de s'engager dans un quelconque mouvement sans avoir reçu un ordre de l'Empereur en réponse au courrier qu'il lui avait fait passer au cours de la nuit. Il ne savait quelle stratégie adopter : barrer la route à l'armée prussienne commandée par Blücher ou rejoindre le terrain des opérations militaires. Seul un ordre de Napoléon Bonaparte, clair et précis, saurait l'éclairer. Cette seule raison le faisait attendre.
Le comte ne savait que penser. Il trouvait toutefois étrange que le maréchal et son ami s'attardent à table – ils venaient de reprendre des fraises pour la troisième fois – alors qu'une bataille décisive venait peut-être de s'engager. Toutefois, la réponse du maréchal prouvait sa fidélité à l'Empereur et toute la foi qu'il accordait à la science de la guerre de celui-ci. Le comte De la Girardière ne souffrait pas que l'on mette en doute quelque capacité de Napoléon Bonaparte que ce fut. Il lui vouait une admiration sans bornes et fustigeait tous ceux qui le jugeaient vieillissant.
Cette foi absolue tenait peut-être au fait que son frère aîné, aujourd'hui disparu, avait partagé une partie de sa scolarité avec Lucien Bonaparte au lycée d'Autun. Leur indéfectible amitié avait permis à Antoine De la Girardière, leur père et deuxième comte du nom, de conserver son manoir et ses terres. Quelques concessions, l'abandon officiel de leur titre de noblesse, quelques terres ingrates cédées, avaient suffi à contenir une bien molle ardeur à leur encontre.

Le canon ne connaissait plus de trêve à présent. Le comte De la Girardière ne pouvait cacher son inquiétude. En sa qualité d'officier de réserve et de personne digne de confiance, le maréchal Grouchy lui avait confié, deux jours auparavant, une mission importante : la garde d'une somme conséquente destinée à la solde des troupes. Des centaines et des centaines de pièces de 20 francs or qui empesaient ses fontes de selle… et son esprit. Cette énorme responsabilité lui pesait bien qu'il ait compris cette diversion sur sa personne très habile à l'heure où la vérité des combats allait se révéler et risquait d'exacerber bien des convoitises.

***
Jean-François Delorme patientait dans le grand salon du manoir. La jeune personne qu'il avait eue au bout du fil en début de semaine était venue lui ouvrir et l'avait guidé jusqu'au salon. Son regard avait déjà fait le tour de la pièce. Il revint à nouveau se poser sur le fauteuil Voltaire. Celui pour lequel la vieille demoiselle lui avait demandé de passer. Une couverture pliée recouvrait l'assise et le dossier, preuve que le tissu devait être en piteux état. Les accoudoirs en témoignaient déjà.
Jean-François continua son examen. Il s'attarda un instant sur le piano demi-queue orné de deux lourds chandeliers de cuivre, un secrétaire Louis Philippe, deux bergères en confessionnal, une banquette style Louis XV. Ses yeux butèrent sur la fenêtre à petits carreaux dont la peinture s'écaillait. Elle éclairait la pièce d'une lumière parcimonieuse alourdie par des tentures épaisses et passablement défraîchies. La pièce dégageait la saveur douce-amère des fastes passés, des vieilles gloires oubliées ou à rien de l'être.
Le papier peint des murs, dont le motif à fleurs était fané de longue date, jaunissait par endroits et se déchirait à d'autres. L'ensemble du mobilier donnait l'impression d'une plongée dans le temps, un temps dépassé et en voie de désagrégation. À l'image de tout ce qu'il avait pu apercevoir en approchant du bâtiment et en traversant le couloir. Le manoir semblait inéluctablement marcher vers son délabrement. Ses beautés d'antan souffraient des outrages des ans.
Il aurait sans doute fallu des travaux de grande ampleur pour lui rendre un visage plus avenant. Moyens dont ne disposait sans doute pas la dernière occupante des lieux. Sa sœur et elle étaient demeurées vieilles filles.
Le nom des De la Girardière s'éteindrait avec elle.
Qui sait ce qu'il adviendrait du domaine lorsque le dernier maillon de la chaîne se briserait ! Jean-François souhaitait pour le moins que la commune en hérite. Un juste retour des choses en quelque sorte. La tutelle de l'enfant prodigue déchu livrée au sein nourricier du giron familial. Un échange de voix interrompit sa rêverie. Avant que la porte ne s'ouvre, il eut le temps de s'étonner.
Sur le mur, face à la grande cheminée en stuc, deux petits tableaux révélaient une vue panoramique du manoir et du parc. Un espace vierge les séparait, celui sur lequel aurait dû apparaître la partie centrale de la bâtisse et la grande allée conduisant jusqu'au pied de l'escalier à double révolution. Cette absence créait comme une sorte de malaise, le sentiment d'un manque, d'une perte irréparable. Celle d'une porte qui, à défaut de pouvoir être ouverte ou fermée, aurait été escamotée. Autre sujet d'étonnement : sur chaque tableau, les fenêtres des tourelles n'étaient pas peintes mais symbolisées par des inclusions de métal ou d'un minéral brillant. Du mica peut-être.

Jean-François fit démarrer le moteur de sa camionnette. Il venait d'ouvrir la double grille du parc. En deux manœuvres, il positionna son véhicule en marche arrière et remonta l'allée, l'œil dans ses rétroviseurs. Quelques minutes plus tard, il reprenait place à son volant après un dernier signe de la main à l'adresse de la vieille demoiselle. Celle-ci l'observait depuis la fenêtre du salon.
Il repartait avec au cœur un double sentiment. L'idée qu"il avait scarifié aux griffes du remords une large part de sa existence pour une cause bien insignifiante. Le douloureux ressenti que la vie n'est qu'une façade, la période plus ou moins longue que l'on passe à danser autour de sa tombe.
Il enclencha la première et s'éloigna. La vieille demoiselle De la Girardière n'avait même pas fait le rapprochement entre l'artisan tapissier qu'elle avait face à lui et le jeune garçon de treize ans qu'elle et sa sœur avaient accusé de se caresser devant leurs corps nus. Quelle dérision ! Pour ce qu'il était devenu ce corps !
Une mécanique toute de maigreur difforme, aux gestes robotiques et hésitants. Une silhouette émaciée dépourvue de toute grâce. Un visage coiffé d'un rare cheveu filasse où chaque an écoulé avait laissé le souvenir d'un coup de griffe ineffaçable.

Il referma la grille. Reprit la route en direction de la petite ville où se trouvait son atelier. Un sourire amer pâlissait à ses lèvres. Son père lui avait fait épouser une honte bien inutile. Peut-être la vieille demoiselle s'était-elle souvenu de lui mais n'en avait rien laissé paraître, amusée, voire attendrie, par un souvenir si lointain que ses protagonistes n'existaient plus que dans le refus de l'oubli de leurs vieilles mémoires.
Comment n'avait-il pas compris plus tôt que contempler la nudité de deux femmes ne valait pas toutes les remontrances dont il s'était morigéné ? Il avait courbé l'échine chez les Jésuites pour expier un pêché de chair dont il n'avait même pas commis l'ébauche. Poussé la contrition jusqu'à épouser une profession qui ne lui plaisait pas : celle qu'exerçait son père. Sans autre but que de quémander un pardon pour une faute si vénielle qu'elle prêtait à rire aujourd'hui. Milène avait eu raison de le railler gentiment !

Roulant tranquillement pour ne pas risquer de faire tomber le fauteuil – il ne s'était pas donné la peine de l'attacher pour une si courte distance à parcourir – il repensa à sa conversation avec la vieille demoiselle. Amabilité et courtoisie au menu. Choix rapide du tissu dans les collections qu'il avait pris soin de prendre avec lui. Geste négligé quant au montant du devis. Chèque d'avance pour la fourniture de la matière rempli par la jeune femme auxiliaire de vie. Toute gêne s'était éteinte en lui dès la première poignée de main et la plongée dans le regard vert d'eau de la vieille demoiselle.
Un blanc-seing de bienveillance et toute confiance accordée.
Que d'années de souffrance pour rien ! Dont il ne pouvait même pas tenir rigueur à Géraldine De la Girardière. Si les deux sœurs avaient crié en se découvrant épiées, il ne pouvait savoir laquelle des deux l'avait accusé de concupiscence. D'autant que s'il était sûr de ne pas s'être caressé devant son frère – cela ne faisait aucun doute dans son esprit – il ne pouvait nier en revanche avoir ressenti pour la première fois l'éveil vigoureux de sa chair à la vision de ces deux corps dénudés.
Le temps était devenu trop vieux pour qu'il s'en souvienne – d'autant qu'à implorer le pardon, il s'était convaincu de sa faute – mais peut-être avait-il ce jour-là la main posée sur son sexe, ébloui par l'exquise douleur qui pouvait naître à cet endroit si inattendu.

Il rangea la camionnette au bord du trottoir juste devant son atelier. DELORME & fils chapitrait la vitrine dans laquelle étaient exposés quelques sièges et diverses collections de tissus. L'envie lui prit de biffer ce fils, une manière comme une autre d'abolir définitivement le DELORME père. De toute façon, Frédéric, leur unique fils, terminait sa médecine, mettant ainsi fin de manière irréparable à la tradition tapissière familiale.
Jean-François ouvrit les portes arrière de la camionnette, tira à lui le fauteuil Voltaire. Il le pensait en piteux état. Il manquait une bonne distance pour atteindre à la vérité. Délabré, pitoyable, miteux résumaient plus justement la situation. La couleur vert sapin du tissu ne se voyait plus qu'à de rares endroits et la trame déchirée çà et là laissait apparaître la bourre. Mademoiselle De la Girardière lui avait confié la valeur sentimentale de ce fauteuil. Toute jeune, elle y avait vu son arrière-grand-mère surveiller les progrès au piano de ses arrière-petites-filles. Puis sa grand-mère et sa mère avaient pris le relais. Avant que les deux femmes n'aient plus rien à surveiller puisque sa sœur et elle avaient regardé filer la vie en s'efforçant d'en profiter au mieux. Toutes deux avaient dispensé quelques leçons de piano. C'était presque un alibi, lui avait-elle confié dans un sourire. Une très mauvaise excuse pour justifier une vie d'oisiveté.

Avant de refermer la porte de l'atelier, Jean-François jeta un œil sur la rivière au cours dolent. Elle prenait ses aises en repoussant ses berges au plus loin. Une péniche à vocation touristique regagnait son embarcadère au pied de l'hôpital. Il grimaça un sourire. Ses rêves de navigation s'étaient heurtés enfant aux exigences paternelles de la tapisserie. Les Pères Jésuites avaient mis bon ordre dans ses délires marins. Ils n'avaient pas eu à forcer leur talent pour lui faire comprendre que la contrition passait par l'exercice d'une profession dont son père s'enorgueillissait.
Malgré tous les regrets de ces terres qu'il ne découvrirait jamais par leurs abords côtiers, Jean-François admit que repousser les limites du temps en sauvant certains meubles du naufrage ne constituait pas la pire des professions.
Aucune satisfaction toutefois n'annihile le regret.

***
Le comte Guillaume De la Girardière aperçut avec bonheur les premiers rangs de vigne de la Côte de Beaune. Sept jours de monte le rapprochaient enfin de son manoir. La consolation était mince en regard de la tristesse qu'il ressentait. Dans chaque malle-poste où il avait fait étape après la déroute de la bataille de Waterloo, il avait pris connaissance, à la lecture du Moniteur, de la situation désastreuse de l'Empire et de son empereur.
Les armées coalisées pénétraient en force et nombre sur le territoire français, repoussant Napoléon Bonaparte vers les confins atlantiques. Tous les régiments français, totalement désorganisés, avaient fui devant l'acharnement et la détermination de l'ennemi.

Le comte atteignit la grille du manoir le soir même. Il était épuisé. Moralement et physiquement. Il ne laissa pourtant à personne le soin de desseller son cheval. Il le soulagea de ses fontes et abandonna enfin l'animal à ses palefreniers afin qu'ils l'étrillent et le pansent. Il lui tardait de retrouver la comtesse et ses enfants auprès desquels il espérait trouver matière à consolation. Il devinait son fils, Jacques Alphonse, inconsolable après la défaite infligée à l'armée française… et par là même à son père.
Avant de les rejoindre, il fit toutefois un crochet par les caves du manoir. Il ouvrit un cellier barré d'une épaisse porte en chêne dont lui seul possédait la clef retenue en permanence en sautoir à son cou. Il y abandonna ses fontes de selle dans un coffre. Il ne désespérait pas de son Empereur !
L'Histoire avait connu d'autres retournements de situation.

Quelques jours plus tard, Guillaume De la Girardière, troisième comte du nom, repoussa Le Moniteur, désabusé. Il avait suivi au jour le jour le calvaire de Napoléon Bonaparte. Rambouillet, Tours, Niort. Son arrivée à Rochefort le 3 juillet. Son départ pour Fourras au soir du 8. Le débarquement à l'île d'Aix au cours du 12 juillet. Son embarquement le 15 à bord du Bellephoron. Son arrivée à Plymouth le 26 juillet. Son transfert à bord du Northumberland le 7 août. L'appareillage enfin pour l'île de Sainte Hélène. Tout espoir ne l'avait pas déserté mais il devait convenir que l'affaire semblait mal engagée. Toute île ne procéderait pas d'une renaissance. Un épineux cas de conscience se posait à lui. Quelle attitude adopter ? Tout pacte s'apparentait pour lui à une trahison. La situation méritait réflexion mais en attendant une seule chose s'imposait.
Le 16 août, le comte pria ses jardiniers de creuser six grands trous de part et d'autre de l'allée menant au manoir. Il souhaitait que l'on y plantât des chênes, ces arbres de la liberté chers au cœur de Napoléon Bonaparte. Trois excavations furent donc creusées à droite et à gauche de l'allée à une distance de quinze mètres les uns des autres.

La nuit précédant le jour de la mise en terre des arbres, le comte s'enfonça dans l'obscurité. Une pelle dans la main droite, une pioche dans la main gauche. Il regagna sa chambre à peu du petit matin. Il ignorait que la terre fut si dure… et qu'un œil intrigué avait épié ses faits et gestes. Néanmoins, s'il l'avait su, il ne s'en serait qu'à demi étonné.
Quelques jours plus tard, il fit venir un peintre au domaine et lui commanda l'exécution d'un travail un peu particulier : un triptyque panoramique représentant le manoir et une partie du parc. En outre, il imposa à l'artiste de remplacer les deux fenêtres de chaque tourelle par des inclusions de mica dotées d'une inclinaison bien précise. Il pria également Maître Lassus, son notaire, de venir au manoir.
Il souhaitait rédiger un codicille à son acte testamentaire.


***
Jean-François regarda s'éloigner l'autocar. Avant de rentrer à l'atelier, il agita la main à l'adresse du chauffeur… et un sourire pour faire bonne mesure. Si on lui avait dit plus jeune que sa femme conduirait de pareils engins, il ne l'aurait pas cru. Lorsqu'ils s'étaient connus, aucun d'entre eux n'avait encore franchi le cap des vingt ans, Milène ne rêvait que de s'occuper de jeunes enfants.
Rêve qu'elle avait concrétisé durant près de quinze ans. Jusqu'à ressentir une certaine lassitude. Plutôt que de se laisser envahir par cette très désagréable sensation, elle avait entrepris de suivre une formation. Celle permettant d'obtenir le permis pour les transports en commun. Elle n'avait cependant pas totalement abandonné les enfants puisqu'elle conduisait des bus chargés d'assurer les navettes scolaires.
Quelle aventure la vie !
Il lança un dernier regard en direction de la rivière à la surface de laquelle tremblotait le soleil avant de refermer la porte de l'atelier. Puis il s'approcha du fauteuil Voltaire. Celui-ci, posé sur deux plaques de contreplaqué surélevées par un jeu de tréteaux, attendait son bon vouloir. Cette surélévation lui permettait de travailler à son aise sans soumettre son dos à la torture.
Le moment de vérité approchait. L'effeuillage du siège allait commencer. Cela constituait une opération essentielle. Rien n'était aussi important que de procéder posément afin de bien mémoriser tous les petits secrets de fabrication abandonnés derrière lui comme un jeu de pistes entre initiés par l'artisan concepteur. Il était à chaque fois dépité et désorienté lorsque certains clients, croyant lui faire gagner du temps – et à eux de l'argent – désossaient eux-mêmes les sièges qu'ils comptaient lui voir rhabiller.
C'était au point que dans certains cas il ne pouvait accepter de réaliser le travail.
D'une main ferme, il repoussa vers le bord de son plan de travail les carrés de mousse dans lesquels étaient plantés houzeaux et carrelets. Il exila de la même manière ses ramponneaux, ses ciseaux et ses poinçons. Et ne garda près de lui qu'un tire crin, une pince coupante et un pied-de-biche de tapissier. Il avait besoin d'un maximum d'espace pour évoluer à son aise. Il fit le tour du siège pour bien en imprimer l'image dans son esprit et s'empara enfin du pied-de-biche. Il avait suffisamment jaugé son adversaire. Durant de longues minutes, il retira une à une les semences en cuivre que le temps avait patinées et ternies. Certaines têtes, sans doute mal façonnées, cédaient sans le pied. La pince coupante finissait alors le travail. Le bois, du hêtre massif facture acajou, avait admirablement supporté ses presque deux siècles d'existence.
Selon la vieille demoiselle, le fauteuil avait été refait une seule fois, sans doute vers 1910, à la demande de son arrière-grand-père, Jean Antoine De la Girardière, sixième comte du nom.

Peu avant midi, le fauteuil se retrouva enfin dépouillé de toutes ses semences. Deux clients étaient venus l'interrompre dans son travail. Un pour un devis, un autre pour une commande de rideaux. Jean François ferma à clé la porte de l'atelier, sortit sa gamelle et déjeuna tout en écoutant la radio d'une oreille distraite. C'était l'heure des informations, un programme qui le passionnait moins que les émissions de musique classique dont il se délectait tout au long de la journée.
Vers 13 heures, il but un café et se remit à l'autopsie du fauteuil Voltaire.
Il n'y avait bien sûr aucune agrafe et il lui fallait batailler dur pour ôter toutes les semences sans tête retenant le tissu. Assise, dossier et accoudoirs ne se laissaient pas dépouiller sans opposer une farouche résistance.
Le tire-crin dégagea les derniers brins coincés au bois des accoudoirs ainsi que dans celui du dossier. Jean François s'attaqua alors à l'assise. Le tissu était si usé qu'il venait par lambeaux, vomissant des bouffées de crin. Un seul client vint l'interrompre au cours de son travail et il découvrit l'inattendu un peu après seize heures.
Tout d'abord surpris de découvrir une mince planche de bois sous le volume de crin. Au comble de l'étonnement en mettant à jour, sous cette mince planche, un paquet de trente centimètres sur vingt, protégé par une toile huilée reposant sur une litière de crin, elle-même retenue par la jute et les sangles.
Après trente ans de pratique, sans omettre les trois années d'apprentissage, c'était la première fois qu'une pareille chose lui arrivait. Certains échos circulaient parmi la profession comme cet écrit pyrogravé prétendument découvert à quelques reprises proclamant : Mort aux bourgeois.
Vérité ou légende ? Nul n'aurait su le dire. Il était toutefois vrai que l'auteur courait peu de risques d'être découvert. Mais un paquet placé à cet endroit un siècle plus tôt.
Qui aurait pu s'y attendre ? Mais surtout, quel était le but recherché ?

Avec beaucoup de précautions, Jean François dégagea l'objet, le délivra de la toile qui en faisait plusieurs fois le tour et n'en crut pas ses yeux. Il venait de mettre à jour la partie centrale du triptyque. Celle dont l'absence sur le mur du salon l'avait tant étonné. Une citation latine était inscrite en noir dans l'allée de gravier blanc menant au manoir.
aurum natus in concursum luminum

***
L'an 1827 voguait vers son terme. Guillaume De la Girardière lui aussi. Il n'en concevait ni dépit ni tristesse. Depuis la mort de l'Empereur, il n'entretenait plus aucune illusion sur ce bas monde. Même l'espoir de voir l'Aiglon revenir à la tête du pays s'était éteint en lui. Il ne reconnaissait plus cette terre sur laquelle il avait grandi où tout, à son idée, partait à vau-l'eau. Que d'imbécillités n'avait-il pas entendues au cours de ces dernières années ! La pire – cela ne faisait aucun doute dans son esprit – étant celle d'imputer la perte de la bataille de Waterloo au seul maréchal Grouchy au prétexte que celui-ci se serait attardé à déguster des fraises au lieu de se rendre sur le champ de bataille. Pour lui, qui avait vécu la scène de très près, une telle injustice n'aurait due être tolérée par le Divin.
Si l'Histoire devait s'écrire avec de telles fariboles, autant que la sienne s'achève !

Quelques jours avant la fête de Noël, il fit venir à son chevet Jacques Alphonse, l'héritier du nom, quatrième comte De la Girardière. Depuis ce lit qu'il ne quittait pour ainsi dire plus, il lui révéla sa fuite à cheval depuis la bataille de Waterloo, la mission dont l'avait chargé le maréchal Grouchy et l'existence d'un coffre rempli de pièces d'or. Il l'informa de l'endroit où celui-ci était caché. A charge pour lui désormais de guetter le retour sur le trône de France d'un homme du rang de Napoléon Bonaparte, un homme si possible de son sang. Si pareille éventualité venait à se présenter, il désirait que la somme dissimulée par ses soins soit remise intégralement à un tel homme en gage de la fidélité des De la Girardière. Dans le cas contraire, il le sommait de transmettre cette charge à son propre fils, son petit-fils Philibert. Et ainsi de suite jusqu'à ce que le pays retrouve à sa tête un homme digne de le diriger.
Au soir de l'ultime jour de l'année, il rendit son âme à qui en voulait bien ; il n'avait pas de préférence affichée. Son fils, Jacques Alphonse, respecta sa promesse. Se désola à titre posthume pour son père lorsqu'en 1832 L'Aiglon disparut à son tour. Et, peu convaincu par la réputation très controversée dans les rangs de la haute bourgeoisie de Napoléon III, il transmit le flambeau qui lui avait été confié à son fils Philibert, le chargeant du même message dont il avait hérité de son père à l'adresse de Jean Antoine, son petit-fils, sixième comte du nom.
Les finances de la famille allaient florissantes. Le trésor de guerre caché dans la propriété n'attisait aucune convoitise.
Il mourut sans crainte au crépuscule du mois de mai 1866.


***
Jean François avait dû prendre sur lui pour finir de désosser le fauteuil Voltaire. Le cœur n'était plus à l'ouvrage mais à de multiples interrogations. Et de grandes espérances contrebalancées par des pensées moins propitiatoires. Il souhaitait en avoir la confirmation à l'aide du dictionnaire Gaffiot dont il ne s'était jamais résolu à se séparer.
Si ses souvenirs de latin étaient fidèles, le lièvre débusqué semblait prometteur. Comme quoi tout n'était pas à jeter dans l'enseignement des Pères Jésuites. Il lui tardait de fermer l'atelier et de rentrer raconter sa journée à Milène. Il craignait par avance sa réaction. Elle était si honnête !

Il verrouilla la porte machinalement, l'esprit occupé à d'autres pensées. Puis rentra chez lui sans un regard pour la rivière. Cela ne lui arrivait pour ainsi dire jamais. À son épaule, une sangle retenait la sacoche dans laquelle il rangeait d'ordinaire ses mètres, ciseaux et bloc-notes. Celle-ci renfermait ce soir-là une toile vieille de près de deux siècles. D'une facture honorable sans excès mais riche de belles promesses.
Milène n'était pas encore rentrée ; Jean François n'eut pas la patience de l'attendre. Il sortit le petit tableau de sa sacoche, le débarrassa de la toile dans laquelle il l'avait à nouveau enveloppé et le posa sur la table. Il prit un papier, recopia la formule latine inscrite dans le clair du gravier et fila ensuite dans la pièce qui leur servait de bureau tout en ayant pris soin auparavant de refermer la porte d'entrée à clé.
Dix minutes s'étaient écoulées lorsque Milène rentra à son tour. Elle posa son sac près du téléphone, ôta ses chaussures. Elle s'apprêtait à se changer lorsqu'elle aperçut la toile posée sur la table. Intriguée, elle s'en approcha pour mieux l'examiner..
– Jean François, c'est toi qui as acheté ce tableau ?
– Oui, lui répondit une voix toute proche. Il te plaît ?
– C'est pas mal. Original mais ça me plaît.
Jean François ne put s'empêcher de sourire. Il se leva de son siège et se dirigea vers la salle à manger. Il la connaissait par cœur sa Milène. Il la devinait peu convaincue par une toile qui laissait fatalement son spectateur sur sa faim attendu qu'elle était tronquée, amputée de sa partie droite et de sa partie gauche. Mais c'était Milène !
C'était un choix de son mari… elle le respectait donc.
– Tu l'as acheté où ce tableau ?
Jean François jouait les mystérieux. Cette attitude dont il abusait parfois l'agaçait mais Milène ne voulut rien laisser paraître. Elle ôta ses lunettes pour les essuyer, manière de prouver qu'elle ne bouillait pas d'impatience. Son subterfuge fonctionna.
– Je ne l'ai pas acheté. Je l'ai trouvé.
Milène ouvrit grand les yeux, passa la main dans ses cheveux gris coupés courts.
– Comment ça trouvé ?
Son mari ne voulut pas la faire languir plus longtemps et lui raconta tout par le détail, suivant du doigt le texte calligraphié sur la toile.
– C'est incroyable ? Et tu sais ce que ça veut dire ?
– C'est justement ce que j'étais en train de vérifier lorsque tu es rentrée.
– Et alors ?
– Et bien, ça veut dire que nous allons peut-être enfin devenir riches.
Milène fronça les sourcils. Jean François ne semblait pas plaisanter… cela la troubla. Et l'inquiéta un peu. Bien qu'ils se soient toujours parfaitement entendus, son mari avait parfois des idées dont elle ne partageait pas toutes les convictions. Dans le cas présent, Milène ne discernait absolument pas de quelle manière ils pourraient tirer profit d'une découverte qui ne leur appartenait pas.
– Comment ça ?
– Et bien cette phrase en latin signifie : L'or naît à la convergence des lumières.
– Très bien… et après !
Jean François prit un air avantageux en souriant large et en plaçant le pouce et l'index sur un côté de sa moustache comme pour la friser.
– Figure-toi que cette toile fait partie d'un tout et que sur les deux autres parties du tableau…

***
Jean Antoine De la Girardière, sixième comte du nom, a vu le jour le 5 août 1865. Non sans peine. Il est né cyanosé, le cordon ombilical enroulé autour du cou. La maïeuticienne présente lors de son accouchement l'a bien cru perdu. À sept ans, il contracte la poliomyélite et en conservera toute sa vie une jambe un peu plus courte que l'autre. À quinze ans, son père l'emmène avec lui dans une maison close afin de le "familiariser" avec les choses du sexe ; il jette là sa gourme mais contracte une très belle blennorragie.
À vingt ans, il effectue son service militaire au Tonkin. Ce devrait être des vacances coloniales ; il tombe dans le guet-apens de Hué alors qu'il fait partie des troupes menées par le général de Courcy. Tout le bataillon se retrouve malmené par des soldats indigènes. Il en reviendra traumatisé et blessé à la hanche.

Ces quelques faits, branches au milieu du fagot, constituent une brève synthèse de l'existence de Jean Antoine de la Girardière. Tout bonheur dissimule un avatar. Il s'en tire toujours à moindre compte mais se réveille à chaque fois un peu plus meurtri. Le plus gros drame de sa vie est le décès de son épouse, Charlotte, emportée par une pleurésie en 1897. Il se console cinq ans plus tard en prenant en secondes noces Anne Sophie De Clairvaux, de dix ans sa cadette. Par amour mais aussi pour que celle-ci l'épaule dans l'éducation de son fils, Pierre Yves, alors âgé de douze ans. Au fil des années, la malheureuse se révèle d'une santé précaire, souffrant éternellement de langueur. Au point qu'elle se refuse souvent à lui sous couvert d'une fatigue extrême. Même lorsqu'elle se laisse aimer, le comte possède la sensation de s'unir avec une morte.
Les affaires du domaine lui donnent aussi beaucoup de soucis. Les temps, à l'aune de l'époque, deviennent difficiles. L'argent ne rentre plus aussi facilement. Il soupçonne les paysans de lui dissimuler une part des récoltes, de réaliser des affouages pour leur propre compte. De temps en temps, il pense à cette promesse faite à son père et au codicille qui la modère. En septembre 1906, il réalise de nombreuses ventes dans les forêts qu'il possède et convertit cet argent en bons d'emprunt russe.

En ce matin du 3 février 1911, le comte Jean Antoine De la Girardière est de fort mauvaise humeur. Il rentre au manoir, fâché contre les éléments et contre lui-même. Parti tôt le matin chasser la foulque dans les marécages, il s'est aventuré à la surface d'un étang partiellement gelé dont la glace a cédé, le trempant jusqu'aux os. C'est grelottant qu'il pénètre dans la bâtisse, monte l'escalier et se rend sans barguigner en direction de sa chambre. La main sur la poignée de la porte, il hésite. Quelques gémissements lui parviennent au travers du battant. Il n'éprouve pour l'heure aucune envie d'affronter les jérémiades de son épouse. Un cri plus vif que les autres l'incite toutefois à entrer. Il ne faudrait pas que la petite se meure !
Un froid encore plus glacial que l'eau du marais le pénètre soudain… tandis qu'il s'aperçoit que son fils s'occupe, lui, de lutiner sa belle-mère. Le comte a encore son fusil à la main. Il fait feu… en direction du plafond. Le coït cesse net. Le drame est consommé. Peu après, le fils est chassé de la maison, l'épouse infidèle consignée dans sa chambre.

Trois jours plus tard, le comte décroche la partie centrale du triptyque du salon, fait charger le fauteuil Voltaire dans sa calèche et se rend à Autun chez un tapissier dont un de ses amis l'a assuré qu'il travaillait à la perfection et semblait d'une droiture irréprochable.
Chemin retour, il songe à se rendre chez maître Lassus, le petit-fils du notaire ayant rédigé le codicille pour son aïeul. Rien ne lui interdit de le faire disparaître des dispositions testamentaires. Comtes et notaires, même combat, songe-t-il dans un sourire un peu las. Il suffit qu'il leur vienne un fils pour que leur charge demeure.
Finalement, il trouve encore plus judicieux de ne rien entreprendre. Une porte fermée dont la clé a disparu, c'est cruel. Mais que dire lorsque l'on possède la clé et que c'est la serrure qui s'est volatilisée ?
L'année 1911 se termine sans que le comte ne se soit débarrassé de sa profonde amertume. Il fait payer le prix fort à sa femme pour sa traîtrise. Il lui interdit tout lien avec l'extérieur et la contraint de garder la chambre pour se guérir de ses "langueurs". Au début de l'année suivante, il décide de la punir un peu plus en s'embarquant pour une croisière. Seul. Début avril, il prend la route de l'Angleterre. Il a saigné un peu le domaine pour s'offrir ce plaisir mais cela valait le coup. C'est un indicible honneur pour lui que d'être parvenu à faire partie des passagers de la croisière inaugurale du Titanic.

***
Jamais sans doute Jean François n'avait apporté autant d'ardeur à la réfection d'un fauteuil Voltaire. Les houzeaux et les carrelets avaient voltigé dangereusement. Les ciseaux avaient dévoré du tissu avec un appétit féroce. L'agrafeuse pneumatique avait vomi ses agrafes comme après une nuit de débauche. Le ramponneau avait assommé ses semences avec autant de vigueur que s'il avait souhaité leur mort.
Là où d'ordinaire il fallait un jour et demi, voire deux suivant l'étoffe choisie, pour venir à bout de sa tâche, Jean-François avait clos l'affaire entre les premières lueurs du matin et les ultimes éclats vespéraux. Il lui tardait de livrer le fruit de son travail… et de connaître la vérité de l'histoire.
Il souhaitait plus que jamais savoir qui de Milène ou de lui avait raison.
Tous deux avaient débattu des heures durant au sujet de cette locution latine et de sa possible interprétation. Sans tomber d'accord. Ni sur la saveur à lui reconnaître ni sur les conséquences à en découler suivant lequel d'entre eux aurait raison.
Jean-François était un pragmatique, Milène plus encline à la spiritualité. Lui voyait une direction à suivre, elle une sentence à méditer. Lui devinait un trésor caché, elle pensait ce joyau sous leurs yeux dans la richesse de cette parole presque évangélique.
Lui ne comptait pas rendre le tableau avant de connaître le fin mot de l'histoire. Milène cherchait à l'y contraindre, sans conditions.
Elle ne voyait là qu'un vol, Jean-François arguait d'une découverte.
Fortune ou philosophie ? L'heure était échue de le savoir. À condition qu'il mène bien sa barque, suive à la lettre la route qu'il s'était tracée.

***
Il avait fallu presque trois ans de patience à sa veuve avant que le comte Jean Antoine De la Girardière soit officiellement considéré disparu. Encore n'avait-elle pas à se plaindre. Par la grâce de son nom, elle avait été appuyée dans ses démarches afin de surseoir à la règle des dix ans nécessaires. Son beau-fils n'avait pas attendu autant de temps avant de revenir au manoir. Il tenait à consoler sa belle-mère de cette "perte irréparable".
Il mit d'ailleurs tant de conscience et d'ardeur dans sa tâche que lorsqu'ils se rendirent à l'étude de maître Lassus afin de procéder à l'ouverture du testament, le ventre de la comtesse s'était tant arrondi que celle-ci ne pouvait plus, sous peine de paraître ridicule, continuer à jouer les veuves éplorées.
Contrairement à ce qu'ils redoutaient, le comte n'avait rien changé à ses dispositions testamentaires. Son fils héritait en toute propriété de tous les biens matériels et immobiliers de son père, le comte Jean Antoine De la Girardière. Il bénéficiait en outre du droit de se revendiquer comte à son tour. Les deux amants échangèrent un regard. Soulagés. Ils déchantèrent à peine lorsque Maître Lassus leur fit lecture du codicille.
Par cet avenant attesté, le comte en titre légataire engageait son héritier à remettre au souverain en titre du royaume de France, pour autant qu'il l'en jugeât digne, un bien préservé par leur ancêtre Guillaume De la Girardière. Ledit bien étant celé sur la propriété. Le triptyque dans le salon d'honneur indiquait cet endroit pour autant que l'on y ajoutât cette réserve latine : in ratione perdidit.
Cependant, au cas où les finances du domaine l'y contraindraient, le comte en exercice pouvait se réserver le droit d'en faire un usage personnel à convenance.

Le tout jeune comte Pierre Yves De la Girardière s'interrogea longuement sur la signification de cette sentence… et sur la disparition de la partie centrale du triptyque. Il ne pouvait s'empêcher de voir là une vengeance de son père. Mais, comme les finances du domaine ne le mettaient pas en peine, il oublia avec les années tant le codicille que l'évanouissement de la pièce majeure du tableau. La naissance de son fils l'y aida. La comtesse et lui choisirent de le prénommer François Xavier.
Sans doute se serait-il plu à voir cet enfant grandir. Le destin, malheureusement, lui réservait un tout autre destin. Tardivement engagé dans l'armée française, il vécut l'ultime aventure de son existence dans la Meuse sous le feu nourri d'un bombardement ennemi en septembre 1917.
Le tout jeune comte grandit donc dans l'ombre de cette absence paternelle. Il se maria en avril 1931 et sa jeune épouse donna rapidement naissance à deux filles : Géraldine et Mireille. Celles-ci se crurent longtemps condamnées à revivre la même épreuve que leur père entre 1939 et 1945. Par chance, leur père revint indemne au manoir. Physiquement.
Moralement, en revanche, il avait tant souffert durant sa captivité – de ses propres souffrances et de celles des autres – qu'il n'accorda qu'une très faible importance à la bonne marche du domaine et se montra un père très permissif.
Il ne poussa pas ses filles dans les études, ne chercha pas à leur donner le goût du travail… et ne vit aucun mal à ce qu'elles adoptent les mœurs de leur époque. Qu'elles aiment bronzer nues au bord de la pièce d'eau l'amusait plutôt.

Toute oisiveté ayant son prix. Il déshabilla peu à peu le domaine, vendant voile après voile. Il perdit aussi tout intérêt à son titre de comte. La guerre lui avait enseigné que dans la souffrance les hommes acquièrent à nouveau cette égalité que la société s'ingénie à leur faire nier. Jamais il ne se préoccupa du triptyque amputé.
Toutefois, il se refusa toujours à voir les deux orphelins déserter les murs du salon.

***
Géraldine de la Girardière le complimentait encore pour son travail. Elle était impressionnée par la résurrection du fauteuil Voltaire. Sincèrement. Elle le jugeait comme neuf. Jean François en était presque gêné. Face à un tel enthousiasme, il regrettait moins son statut de tapissier d'ameublement. D'autant que la vieille demoiselle n'était pas étrangère à sa "vocation". Il était surtout gêné car conscient d'avoir laissé passer une occasion unique de lui rendre le tableau. Volontairement.
À présent, si Milène avait vu juste, il se ridiculiserait en le faisant après coup. Certains oublis paraissent difficilement concevables.
– Mais je vous fais perdre votre temps monsieur Delorme. Vous avez certainement des choses beaucoup plus intéressantes à faire que d'écouter les radotages d'une vieille bique. Rappelez-moi combien je vous dois.
– J'ai laissé la facture dans ma camionnette, je vais la chercher.
– Faites, je vous en prie.
Jean François revint, facture à la main, sacoche en bandoulière. À l'intérieur, reposait la partie centrale du tableau.
– Voilà.
– Merci.
La vieille demoiselle mit ses lunettes et ne fit aucun commentaire. La facture correspondait en tous points au devis initial.
– Je vais chercher mon carnet de chèques.
À peine la porte refermée, Jean François sortit précipitamment une petite lampe à triple faisceau de sa poche. Il se rapprocha du mur où subsistaient les parties droite et gauche de la vue panoramique et braqua la lampe sur la fenêtre en haut à droite. Le pinceau lumineux rebondit sur le mica de gauche qui le renvoya sur celui du bas à droite, qui le réfléchit sur celui en bas à gauche lequel le projeta dans l'espace ménagé libre entre les deux tableaux. Jean François sentit son cœur accélérer. C'est lui qui avait raison. Le point lumineux, pour autant qu'il situe bien le décor, correspondait à un emplacement bien délimité sur l'aire pelousée devant le manoir.
L'or naît à la convergence des lumières…
Plus aucun doute désormais dans son esprit. Milène pouvait ranger ses arguments dans une boîte bien scellée. Restait à déterminer l'endroit exact où se trouvait cet or. Il serait toujours temps de savoir quelle quantité s'y trouvait. Une seule solution pour en apprendre plus : remettre la partie centrale à sa place. Quand et comment ? Question !
Avec beaucoup d'autres à suivre !

La vieille demoiselle finissait de remplir le chèque d'une main appliquée et quelque peu tremblante lorsque Jean François lui demanda :
– Je suis très intrigué par vos deux petits tableaux. Comment se fait-il que l'on ne voie pas le manoir ?
Géraldine De la Girardière signa le chèque. Reboucha son stylo plume. Elle se tourna enfin vers lui et sourit. Un sourire à la fois amusé et amer.
– Vous n'êtes pas le premier à me poser cette question, souligna-t-elle. Je reconnais que cette absence peut sembler étrange. Mon arrière-grand-père l'aurait fait disparaître suite à une histoire familiale troublante… et fâcheuse.
– Excusez-moi, je ne voulais pas réveiller de mauvais souvenirs, lança Jean François qui avait remarqué l'émoi de la vieille demoiselle.
– Oh, c'est une vieille histoire, et il n'y a rien de secret là-dedans. Mon grand-père est tombé amoureux de sa belle-mère, la seconde épouse de mon arrière-grand-père.
Elle sourit en voyant ses yeux s'arrondir.
– Ma grand-mère avait douze ans d'écart avec son mari. Et mon aïeul ne semblait pas quelqu'un de très joyeux à vivre. Il avait connu bien des malheurs dans sa jeunesse et souriait peu. Je crois que mon grand-père n'a pas eu de mal à supplanter son père dans le cœur de mon arrière-grand-mère.
– Mais… le tableau ?
– C'est vrai. Je m'égare dans mes histoires de famille. Si l'on en croit la légende familiale, la partie centrale du tableau indiquait, grâce à une locution latine peinte sur la toile, l'endroit où serait caché un trésor.
Elle avait terminé sa phrase en ménageant ses effets.
– Quel mystère n'est-ce pas ? D'autant que pour ajouter à l'histoire, un acte notarial donnait une indication pour découvrir cet endroit.
Jean François se raidit.
– Ah bon ! Et si ce n'est pas indiscret… ?
– Attendez, que je me souvienne…
La vieille demoiselle parut faire un réel effort pour solliciter sa mémoire.
– Voilà, j'y suis : in ratione perdidit.
Jean François n'eut pas à réfléchir très longtemps.
– La raison nous égare, c'est à peu près ça non ?
Géraldine De la Girardière le fixa d'un œil stupéfait.
– C'est exact. Je ne me doutais pas que vous compreniez le latin.
– Je n'ai pas grand mérite. J'ai été au collège et au lycée chez les Pères Jésuites. Alors le latin…
– Je l'ignorais… c'est si peu courant de nos jours.
Jean François s'efforça de ne rien laisser paraître de ce petit rien d'animosité qui venait de voir le jour. Il aurait aimé lui dire que sa sœur et elle étaient pour partie responsables de cette douloureuse expérience de jeunesse.
– Et c'est tant mieux, affirma-t-il d'un ton peu amène.
– Je n'en doute pas. Je n'ai jamais réussi à me convaincre que religion et enseignement faisaient bon ménage.
Ces mots apaisèrent Jean François.
– Voilà, vous connaissez la raison de ce trou dans le mur. Un mari bafoué peut priver sa descendance d'un prétendu trésor.
– Comment ça prétendu ?
– Personne ne sait de quel trésor il s'agit, s'amusa la vieille demoiselle. Peut-être quelques pièces d'or, peut-être un acte royal, peut-être une lettre signée de l'Empereur. Vous savez, mes aïeux avaient un tel sens de l'honneur, sans compter toute l'importance dont ils aimaient se parer. Ce qui semblait un trésor à leurs yeux pourrait bien paraître très désuet aujourd'hui. Quoi qu'il en soit, le tableau a disparu… et le trésor avec lui !
Jean François peinait à digérer ces mots. D'une part pour toutes les désillusions qu'ils induisaient, ensuite par le malaise qu'il éprouvait en sachant le tableau manquant dans sa sacoche… juste à côté du fauteuil dans lequel la vieille demoiselle se tenait assise. Les innombrables mises en garde de Milène lui revenaient désagréablement aux oreilles.
Il décida néanmoins de mettre en pratique le plan auquel il avait promis de se conformer. Il avait besoin d'une excuse valable pour pouvoir revenir au manoir.
– Bon, dit-il, je vais vous laisser.
La vieille demoiselle se leva.
– Ah si, du temps que j'y pense. Mais je ne voudrais pas que vous vous vexiez…
La vieille demoiselle le regarda. Un sourire amusé dansait au fond de ses yeux.
– À mon âge, vous savez, la vexation est presque un luxe.
– Je me disais que vos tentures sont vraiment très abîmées…
– Je sais monsieur Delorme. Comme beaucoup de choses dans cette vieille maison. Malheureusement, mes finances ne me permettent pas de les remplacer. J'ai déjà raclé les fonds de tiroir pour refaire le Voltaire. C'était un caprice de vieille dame. À force de dépouiller le domaine de mes ancêtres, il finit par ne plus rester grand-chose à vendre, ajouta-t-elle avec un petit sourire désolé.
– Je comprends, mais je me permets d'insister en espérant que vous ne le prendrez pas mal. Il m'est resté deux pièces de tissu sur les bras qu'un client m'a commandées… et payées mais n'est jamais venu chercher. Je ne vous ferais payer que la pose… une cinquantaine d'euros.
– Mais si cette personne vient prendre sa commande ?
– Dix ans après, je n'y crois guère.
Géraldine De la Girardière haussa les sourcils d'étonnement.
– Si longtemps !
Jean François écarta les bras pour lui signifier qu'il éprouvait le même sentiment qu'elle. Il la sentait intéressée malgré tout et avait sciemment fixée une somme qui ne couvrirait pas son temps de travail. Là n'était pas le vrai but de sa démarche.
– Ma foi, à ce tarif, il y a de quoi être tenté. Elles sont de quelle couleur ces tentures ?

La discussion venait de se conclure sur un accord. Satisfaction des deux protagonistes. Pas pour les mêmes motifs.
– Bon, inutile de perdre du temps. Je suis là, je vais prendre les mesures maintenant.
Géraldine de la Girardière osa une petite moue gênée.
– Ça m'embête un peu, c'est bientôt l'heure de ma promenade dans le parc avec mon auxiliaire de vie.
– Je n'ai pas besoin de vous, répondit Jean François qui n'en espérait pas tant.
Initialement, seule une excellente excuse pour revenir au manoir, avait motivé sa proposition.
– Vous en avez pour longtemps ?
– Une petite demi-heure. Le temps de dépendre les tentures et de prendre mes cotes.
– Pas de souci, nous serons de retour d'ici là.
– Bon, alors je descends chercher mon escabeau et mon mètre.

Par prudence, Jean François attendit que la jeune femme et la vieille demoiselle se soient éloignées dans l'allée avant de sortir la partie centrale du tableau. Il la bloqua à l'aide de son escabeau appuyé contre le mur, ajusta les trois cadres bord à bord et ressortit sa mini lampe de poche.
Le faisceau se balada de mica en mica et vint éclairer le pied du deuxième chêne sur la partie droite de l'allée. Il renouvela l'opération trois ou quatre fois de suite. Le pont d'impact ne varia pas bien entendu.
Il savait désormais où l'or naissait à la convergence des lumières. Restait à souhaiter que cela ne soit pas sous l'arbre. À voir la différence de taille entre l'arbrisseau représenté sur la peinture et l'envergure qu'il atteignait à présent, quelques décennies s'étaient écoulées.
Suffisamment pour constituer un bon siècle.

Jean François rangea la toile dans sa sacoche, déplia son escabeau et dépendit les tentures. Il ne lui fallut que quelques minutes pour prendre ses mesures. Il attendit cependant le retour des deux femmes pour les remettre en place. Il ne lui restait plus dès lors qu'à prendre congé avec la promesse de prévenir par téléphone sitôt que les tentures seraient prêtes.
Avant de repartir, il fit quelques pas dans l'allée d'un air nonchalant. Son regard restait cependant braqué sur le pied du deuxième chêne à droite de l'allée. Il blêmit en s'apercevant que l'arbre conservait à sa base d'indéniable cicatrices, longues et peu profondes… de vénérables blessures qu'auraient pu occasionner, il y a déjà fort longtemps, de très maladroits coups de pioche. Le moral déjà un peu en berne, il remonta dans sa camionnette. Une locution latine lui occupait à présent l'esprit.
in ratione perdidit

Cela n'arrivait pas souvent, pour ainsi dire jamais, mais, ce soir-là, Milène et Jean François mangeaient en silence. Un mutisme buté. De part et d'autre. Elle lui reprochait de ne pas avoir rendu le tableau. Il lui en voulait de ne pas être plus emballée que ça par cette histoire d'or, de ne voir que l'aspect souterrain de la chose.
Après tout, ce n'était pas sa faute si l'arrière-grand-père l'avait caché dans le fauteuil. Et si le siège avait été jeté ou vendu ? Comment l'histoire aurait-elle pu se poursuivre ?
À en croire ce que lui avait confié la vieille demoiselle, personne dans sa famille ne s'était vraiment soucié de le découvrir ce trésor décrété "supposé". C'est dire comme on y croyait peu ! Milène ne voulait pas se rendre à ces arguments. Ce bien n'était pas à lui. Ne pas le rendre ne pouvait être qualifié autrement que de vol. Point. Et bien mal acquis…

Ils débarrassèrent la table. Toujours en silence. Prirent place au canapé. Devant la télévision, diserte pour eux deux. Chacun naviguait en pensée, incapable en conscience de s'intéresser à l'écran. Cette incompréhension mutuelle les rendait malheureux. Une demi-heure fila avant que Milène ne cède. Le silence de son mari lui pesait trop.
– De toute façon, même si tu as raison, je ne vois pas trop comment tu pourrais le déterrer ce trésor. Tu n'es pas tellement taillé pour le bûcheronnage, lâcha-t-elle avec un petit rire qui se voulait apaisant et pas du tout ironique.
Jean François sourit. Heureux qu'elle ait fait le premier pas. Comme à chaque fois. Lui, avec son caractère grognon…
– C'est sûr. Mais il y a des entreprises qui font ça très bien.
– Tu ne vas pas demander à la vieille dame l'autorisation de couper un de ses arbres ?
– Pourquoi pas ?
– Et quelle explication lui donneras-tu ?
– Je lui raconte toute l'histoire… et on fait moitié moitié.
Milène reprit sa voix douce. Parfois, elle parlait si bas qu'il fallait tendre l'oreille pour la comprendre.
– Pourquoi voudrais-tu qu'elle partage avec toi ?
– Parce que c'est la loi !
– Qu'est ce que tu racontes ?
– La vérité, affirma Jean François. Toute personne qui découvre un trésor sur la propriété d'un autre devient de fait propriétaire de la moitié.
– Ah bon ?
– Eh oui ma belle. C'est plus juste pour tout le monde, non ?
– C'est vrai que c'est mieux comme ça. Mais si tu t'es trompé ?
Jean François grimaça. Il y avait pensé naturellement et dut confier à sa femme les traces de coups qu'il avait remarqués à la base de l'arbre.
– Tu vois. Aussi bien, ton trésor a disparu depuis belle lurette. Ce n'est pas une petite affaire d'abattre un arbre de cette taille. Nous ne sommes pas riches au point d'engager de tels frais sans avoir la moindre certitude.
Jean François ne l'avoua pas mais toutes les objections de Milène il les avait déjà élaborées et disséquées. Au point de perdre une bonne part de sa conviction initiale.
– On n'est pas heureux tous les deux ?
– Bien sûr, mais là n'est pas la question. Avec un gros lot tombé du ciel, ça n'aggraverait en rien notre situation.
– Et tu en ferais quoi ?
– Si c'est vraiment une grosse somme, je me l'achète ce bateau !
Milène leva les yeux au plafond.
– Ça faisait longtemps ! Tu peux me rappeler ton âge ?
– Tu le sais très bien Milène.
– Et tu crois que c'est encore l'heure de changer de métier ?
Jean François n'en était pas si sûr. Les rêves parfois… justement parce qu'ils permettent de rêver !
– Tu l'as bien fait toi. Pourquoi je ne pourrais pas me mettre à piloter un bateau ? Tu conduis bien des bus !
Milène devait reconnaître la pertinence de l'argument.
– C'est vrai au fond, pourquoi pas ! Mais pour l'instant, tu n'as même pas trouvé de quoi t'acheter ta casquette de capitaine.
Jean François lui renvoya un sourire. Qu'il déforma en rictus désabusé.
– Il y a aussi cette indication contenue dans le testament.
– C'est quoi déjà ?
– La raison nous égare.
– Ça t'inspire quoi ?
– Rien du tout. Cela ressemble à une directive philosophique mais c'est tellement vague que je ne vois pas du tout comment nous pourrions l'interpréter.
Milène sourit. Un de ces jolis sourires dont elle avait le secret. À la fois tendresse, sérénité et bonté.
– On n'est peut-être pas près d'être riches.
– Pas près non, accepta Jean François comme conclusion.
– Tu sais, cela ne va pas beaucoup nous changer, on ne l'a jamais été… c'est déjà bien d'être heureux ensemble, lui confia-t-elle.
Jean François se contenta de lui rendre son sourire. Sa voix aurait trahi la belle émotion qu'il venait de ressentir s'il avait parlé.

Trois semaines s'étaient écoulées. Juillet s'était effacé. Août avait ramené leurs deux enfants au bercail pour une dizaine de jours de vacances. Les tentures avaient été installées dans le salon du manoir. Le tableau patientait, posé sur la commode de leur chambre. Témoin à charge dont la présence ou l'absence provoquait une identique douleur. Hors de question de l'accrocher, pas plus que de le faire disparaître.
Stéphanie, leur fille, s'était étonnée de cette acquisition. Aussi, le soir même, Jean François avait narré toute l'histoire. Il espérait secrètement en élargissant le cercle de réflexion faire jaillir un éclair de vérité. Espoir déçu. Les mêmes doutes, les mêmes interrogations, avaient balayé ses convictions initiales. Phrases latines énigmatiques, ambiguïté entre philosophie et pragmatisme, valeur du prétendu trésor, incertitude sur sa présence. Dans le doute abstiens-toi, avait prudemment recommandé le cercle de famille.

En ce dimanche, tous profitaient d'un bel après-midi d'été après un pique-nique au bord de la rivière. Jean François rêvassait au fil de l'eau. Milène souriait aux pitreries des ses petits-enfants. Kevin, le mari de Stéphanie, songeait qu'il se serait bien éclipsé avec celle-ci dans les sous-bois tout proches. Juliette, leur fille de sept ans, s'entraînait à faire le poirier. Mathias, quatre ans, grognait parce qu'il ne parvenait pas à imiter sa sœur. Son oncle Frédéric proposa de l'aider.
Cela allait au-delà d'un simple soutien. Les mains fermement agrippées aux chevilles du petit garçon, il le maintenait plus que l'enfant ne poussait sur ses mains. Cela n'empêchait pas Mathias de ressentir une immense fierté.
– Arrête Fred. Il va finir par vomir. Ce n'est pas raisonnable de faire ça après manger.
– Maman, encore ! supplia Mathias.
– Non, ça suffit. Sois raisonnable. On ne doit pas rester longtemps la tête en bas.
– Ne l'écoute pas tonton. De toute façon, comme je la vois à l'envers, je comprends tout ce qu'elle dit de travers.
Tout le monde éclata de rire devant ce trait d'humour si inattendu dans la bouche d'un petit bonhomme de quatre ans.

Minuit approchait. Jean François ne parvenait pas à dormir. Dans l'obscurité de la chambre, il promenait au fil de ses pensées. Milène respirait calmement dans son sommeil. Il aurait aimé la rejoindre mais il sentait que quelque chose le retenait. Comme une sonnette d'alarme branchée sur l'inconscient. Cela commençait à l'agacer.
Pour retrouver son calme, il se repassa le film de la journée. Milène avait raison. Peu importe de ne pas être riche. La santé, une famille, de quoi manger et un toit. C'était déjà le début de la fortune. La promenade en matinée dans les rues désertes du centre-ville, le pique-nique au bord de la rivière, les jeux des petits-enfants, le trait d'esprit de Mathias.
Jean François se redressa soudain. Non ! Ce n'était pas possible ! Et pourtant…
La boucle du coup terminait le nœud. Il réveilla Milène.

***

Le vent d'automne arrachait les feuilles des arbres et les jetait dans la rivière, frêles embarcations au devenir incertain. L'étrave du bateau repoussait les moins chanceuses en direction des berges. Mademoiselle De la Girardière se retourna. Elle était ravie de profiter de la dernière croisière fluviale de la saison.
– Je ne vous l'ai pas dit Jean François mais cette casquette vous va très bien.
Il la remercia du compliment, presque d'une voix distraite. Le bateau passait à l'instant devant son atelier. Dans un vaste rectangle blanc dans la diagonale de la vitrine, de larges capitales d'imprimerie à l'encre rouge proclamaient : A VENDRE.
Milène, accrochée à son bras, devina son émotion. Elle se haussa sur la pointe des pieds et lui glissa à l'oreille :
– Quel effet ça fait d'être à la retraite.
– Le même qu'à toi.
– Et ton bateau ? lui lança Milène avec espièglerie.
– Tout compte fait, je crois que j'en achèterai un télécommandé, j'apprendrai plus vite à le manœuvrer, répondit-il sur le même ton.
– Pas la peine, souligna Milène, Mathias te prêtera bien le sien !
Ils échangèrent un sourire de connivence. Leur petit-fils avait bien mérité son cadeau. Sans lui…

Le bateau longeait à présent des abords plus sauvages. De très belles demeures, essaimées çà et là, se laissaient deviner au cœur des frondaisons. Certaines possédaient de petites plages privées.
Géraldine de la Girardière regarda Jean François du coin de l'œil.
– Quels beaux endroits pour bronzer tout nu, lui lança-t-elle à voix basse avec un grand clin d'œil.
Il la fixa, estomaqué.
– Je suis peut-être une vieille personne mais ma mémoire est intacte, lâcha-t-elle avec un petit rire. Je suis ravie que le destin vous ait un peu soulagé de l'embarras dans lequel vous avait plongé ma sœur.
Jean François acquiesça muettement. Les femmes garderaient toujours pour lui une part de mystère ! D'autres satisfactions le consolaient ! Vingt trois kilos d'or. Près de neuf cent mille euros. Même partagée en deux, la somme constituait un joli lot de consolation.
– Et je suis si heureuse de voir le tableau complet dans mon salon. C'est un peu le signe d'une réconciliation familiale. Définitive. Pour les siècles des siècles. In saecula seacularum, ajouta-t-elle avec un petit rire de connivence. Sans compter tous ces travaux ! De quoi rajeunir cette vieille bicoque ! Merci encore Jean François.
– Merci à vous, répondit-il tout simplement.
Milène regarda son mari. Elle était fière de lui. La main posée sur le bastingage, elle se remémora une certaine soirée du mois d'août. Jean François avait insisté pour qu'elle l'accompagne au manoir. Il ne se voyait pas ramener seul le tableau à la vieille demoiselle. Celle-ci les avait écoutés, attentive et visiblement émue.
Les explications de Jean François avaient beau être claires, elle n'y croyait guère. Elle n'y avait d'ailleurs vraiment cru que lorsque l'or était apparu, sous le plancher du grenier. C'était pourtant logique. Le faisceau lumineux avait désigné l'endroit de manière formelle, sous la fenêtre de gauche du grenier.
Il suffisait d'oublier toute raison et de placer le tableau… à l'envers.

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MessagePosté le: Jeu 29 Déc - 19:07 (2016)    Sujet du message: Publicité

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