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Les textes du Jeu N°139

 
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danielle
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Féminin Poissons (20fev-20mar)

MessagePosté le: Jeu 15 Déc - 20:41 (2016)    Sujet du message: Les textes du Jeu N°139 Répondre en citant

D'évidence


« N'oublie pas mon petit soulier ! », insiste mon voisin de table auprès de son épouse avant qu'elle ne se dirige vers la sortie de la salle. « Je ne peux me passer de toucher mon trésor chéri... je suis fétichiste du pied » me confie le lourdaud non sans mater, œil furtif, ma pointure quarante-cinq à l'abri dans mes Timberland camel. Je soupire « Si j'en éprouvais l'envie, je vous plaindrais. Qu'y a-t-il de plus laid qu'un pied ? » Le pervers outré hoquette sa désapprobation et tente de me gifler. Saisissant son poignet au vol, discret je le lui tords jusqu'à frôler l'entorse « Chut, calme tes nerfs, Footman, évite de m'agacer sinon, mon pied, tu vas le prendre en travers des gencives aussi fort que tu prends le tien, de pied, avec je ne sais quelle menue godasse ! »
Évidemment, un petit soulier rouge atterrit alors sur la table pour souligner mes dires. Un porte-clés. La femme du fétichiste, de retour de sa pause clope, est responsable du don. Elle s'assoit face à moi et m'apprend que son mari avait oublié son joujou dans leur voiture or, sans lui à tripoter, le bonhomme tombe en panique. « Il en crèverait ! » ajoute-t-elle, sourire mortifère de conclusion. Je lâche le poignet de Footman, lequel range loin de ma violence et dans sa poche son doudou-talisman.
Évidemment, je n'aurais pas dû me rendre à cette soirée organisée par la municipalité afin d'encourager le « Vivons ensemble, aimons-nous » de ses administrés. Si j'avais jamais pensé côtoyer des gens sympas tout en dînant gratis, j'en suis pour mes frais. Tous les tarés crève-la-faim du coin se sont donné rendez-vous. Je ne m'exclus pas de la bande ni ne dénie ma propension à la vie d'ursidé enclin aux coups de pattes, propension m'ayant valu quelques griffures en retour, de la part des édiles. J'ai voulu m'amender pour qu'on me laisse en paix dans ma tanière pendant mon hivernation et, bourru me suis rendu à la fiesta communale, me promettant de ne pas me renier, même l'échine pliée. « En toutes circonstances, mon gars, face aux cons, tu gardes ta parure ! » Seul conseil valable de maman ourse !
Évidemment, je suis donc venu céans vêtu de mes atours forestiers habituels. Ils ne me rendent pas moins élégant que le brillant de supermarché dont tout le monde s'est paré et qui brûle mes yeux accoutumés au sombre de la sapinière. Je frotte mes paupières meurtries quand la mamie assise à ma gauche pince soudain ma joue puis caresse ma cuisse en fredonnant « Petit garçon il est l'heure d'aller se coucher... » Cent quarante-trois ans sous ses dentelles, au moins, qu'elle affiche, la gourgandine ! « Occupe-toi plutôt de tes propres moutons à compter avant de pioncer, mémé ! Vu comme t'es couverte de poussière, t'en as pour des siècles. » L'antiquité continue ses mamours sans se démonter. La femme de Footman se marre : « Ma belle-mère est encore plus sourde que gourde ! » Suis gâté.
Évidemment, la musique s'époumone, atroce. J'envie la surdité de mémé toujours cramponnée à mon entrecuisse. Son fils fétichiste me propose tout à trac de danser avec lui pour lui écraser les pieds. Il se lève, le petit soulier rouge pendouillant entre ses doigts. « Z'êtes pas bien, non ? » que je crache. Voilà que Footman s'agenouille, renifle mes Timberland, les lèche tel clébard fébrile. « J'aime vos pieds, ils sont puissance superbe, je le sens je le sais. Mais bougez-les donc ! »
Évidemment, je ne résiste pas.
Évidemment, avec Footman, le tir au but, c'était par trop évident !




La fille du squat


Angel fait claquer ses gros godillots sur la route cabossée qui mène au squat. Rick vient de lui confirmer par texto que la plupart des filles présentes la veille au soir l’attendent. « La plupart » grommèle Angel, « si elle n’est pas là, à quoi bon ! » Comment l’identifier ? De son visage, il ne garde aucun souvenir. Il n’est pas prêt d’oublier son parfum mais ce lendemain de fête a des relents de cocktail « gueule de bois-haleine chargée » et il est fort probable qu’elle sente à présent le tabac froid et le Gin plus très tonique ! Le seul espoir d’Angel, c’est la bottine arrachée au pied de sa belle. Des images de la nuit passée valsent dans sa tête ...
La fête ne bat plus son plein. Elle est blottie contre lui, allongée sur le sol du squat transformé en salle de bal, près du feu qui s’endort doucement au creux d’un braséro rouillé. Elle se lève, titube. Il est incapable de la retenir : le marchand de sable est passé au-dessus de lui et des autres mais la poudre blanche répandue ce soir n’a que l’apparence du sable ! Il est dans un état second, comateux, et il ne parvient qu’à s’agripper à une chaussure qui lui reste entre les mains. Cendrillon part en claudiquant entre les mégots, les cadavres de bouteilles et les corps endormis. Il ferme les yeux, se rendort en serrant la bottine contre son ventre...
Quelle drôle de soirée ... et celle qui s’annonce n’est pas moins insolite ! La bottine pointure 35 enfouie dans un sac bat contre son épaule à chacun de ses pas comme pour le rassurer. Oui, c’est grâce à ses petits pieds qu’il va retrouver sa princesse ! Il a envie de croire à ce conte de fée mais si Cendrillon est clouée au lit à cause d’une pneumonie, c’est fichu ! Quelle idée, aussi, de marcher en chaussettes dans la nuit froide ...
Quand Angel pousse la porte du squat, dehors, il fait nuit noire. Le hangar est rempli de filles installées sur des palettes de bois, des tonneaux renversés, des parpaings empilés. Certaines sont assises en tailleur autour du braséro d’où s’échappent quelques flammes maigrichonnes. En voyant son copain arriver, Rick se lève et s’adresse aux filles d’un ton bourru : « Enlevez vot’godasse, nan, pas l’pied droit, le gauche ! ». Les filles s’exécutent de mauvaise grâce, retirent basket, botte, sabot, pataugas, bottine tout en discutant avec la voisine. Angel se rend compte qu’aucune ne se précipite, les joues rouges et le regard brillant. Point de Javotte ou d’Anastasie prête à se couper les orteils pour enfiler la pantoufle ! Il n’a rien d’un prince charmant, c’est un fait, pas même une gueule d’ange. Elles sont là parce que Rick les a appâtées : sans doute leur a-t-il fait miroiter un cocktail explosif ou un peu de poudre blanche.
Angel soupire, sort la bottine de son sac et se déplace de fille en fille. C’est à lui de saisir le pied qu’on ne lui tend pas, de tirer sur la chaussette qui fait des plis, et d’essayer d’enfiler la chaussure. Il peste, sue, s’acharne tandis qu’en face de lui les prétendantes au titre bâillent, s’impatientent. Au bout d’une vingtaine de vaines tentatives, il se décourage.
C’est alors que son portable sonne. Il lâche un pied, la bottine, et répond. C’est elle, il reconnaît sa voix ! Mais comment a-t-elle eu son numéro ? Qu’importe ! Elle lui donne rendez-vous dans un café, une heure plus tard, et il est fou de joie ! Avant de raccrocher, il entend sa princesse lui susurrer « n’oublie pas mon petit soulier » ...






Kuner


19H00. Sonnent les heures, coure le temps.
« Sur le chemin tout blanc de neige blanche, » puis-je saisir du gramophone qui crachote. Ambiance de fête. Béatrice dresse la table. Pierre s’active en cuisine. Les fourneaux, c'est son affaire. Mais on est en retard. La tension monte. Plus qu’une heure et la soirée débutera… Il reste tant à faire.

20H00. Sonnent les heures, coure le temps.
« Près du feu qui s’endort doucement, » puis-je saisir du gramophone qui grésille. Tout est prêt. Dans leurs tenues de soirée, Béa et Pierrot accueillent les premiers invités. Paillettes aux coins des yeux et cravates bariolées, on se donne des nouvelles : « Et comment va ta mère ?
- Perdue, la pauvre. L'Alzheimer ! »

21H00. Sonnent les heures, coure le temps.
« Le marchand de sable est passé, » puis-je saisir du gramophone qui toussote. On se met à l'aise pour trinquer. Les premiers verres sont servis, et vite vidés. Des éclats de voix résonnent. Tiens, les derniers retardataires sonnent à la porte ! Jacques et Cynthia. Comme d’habitude.

22H00. Sonnent les heures, coure le temps.
« N'oublie pas mon petit soulier, » puis-je saisir du gramophone qui crépite. On est toujours le verre à la main. L’apéritif s’éternise et les regards se troublent. Antoine, lui, est déjà cuit. « Alcoolisme mondain, » rassure Jeanne, sa femme, qui ne rassure personne sinon elle.

23H00. Sonnent les heures, coure le temps.
« Tu gardes ta parure, » puis-je saisir du gramophone qui crachouille. Enfin les huîtres, le foie gras et le vin. Les faces sont hilares, les coudées franches. C'est l'heure des confidences. On est à deux bouteilles des embrassades. Pierre s’inquiète : A-t-il prévu assez de vin blanc ? À ce rythme-là, Pénélope va encore mal finir.

00H00. Sonnent les heures, coure le temps.
« Petit garçon, il est l’heure d’aller se coucher, » puis-je saisir du gramophone qui grésille. Ça y est ! On s'embrasse. Au creux de l'épaule, on se promet de ne jamais plus se quitter. Les démarches sont mal assurées. Cotillons et confettis, chants, cris et danses enfiévrées. Pénélope commence à perdre pied. Aux prodromes de la soûlerie, Pierre aurait dû commencer à s’inquiéter, s’il n’avait pas été déjà complètement gris.

01H00. Sonnent les heures, coure le temps.
« On glousse en parlant d’autrefois, » puis-je saisir du gramophone qui graillonne. La nef des fous. La bride est lâchée. Les bris de vaisselle ne réveillent plus Jeanne qui dort la tête dans son assiette. Pierre et Antoine ont tondu le chat. Jeanne et Cynthia se battent dans la grasse euphorie d'un public de connaisseurs. Patrick danse un tango avec le sapin sur un air de musique de fête. Pénélope est partie prendre l'air... On ne la retrouvera que vers midi, endormie sur un banc du square, à l'autre bout de la ville.

02H00. Sonnent les heures, coure le temps.
« Tes yeux se voilent, regarde les étoiles, » puis-je saisir du gramophone qui ânonne. La table est renversée. Trois chaises sont brisées. Liliane s’est cassé l’humérus en tombant du buffet où elle mimait une girouette. Patrick danse un pogo, nu, une serviette coincée entre les fesses. À l'autre bout de la pièce, c'est bataille de bûche glacée. On a déménagé trois matelas dans le salon, pour ne pas se quitter « comme ça. » Dehors, un grand brasero éclaire la façade et embrase la haie de cyprès. Sirène de pompiers. Dans la cohue, le vol d’une assiette est venu me décrocher. Tombé. Brisé. « Le coucou est cassé. »
Telle fut la dernière nuit de la pendule de mémé.


« Et connaissant mon cœur »

La clarté sourd des rideaux fermés. Je te regarde qui dors encore, ton bras en travers de moi, et m’efforce en le soulevant de ne pas te réveiller. Je me coule hors du lit, me rappelle l’éparpillement de nos vêtements du salon jusque ta chambre et n’oublie pas mon petit soulier à récupérer dans la cuisine. L’autre a été expédié sous le lit, après que j’ai boitillé en riant dans tes bras pendant que tu te battais avec la fermeture de ma robe.

Tu l’attendais, cette soirée. Tu m’avais dit être amoureux, je ne t’avais pas caché que je n’étais pas sûre de te rendre la pareille, même si tu me plaisais assez pour que j’accepte tes invitations.
Tu m’as fait la cour, je te moquais gentiment tant cela me semblait désuet et t’ai brusqué plus d’une fois en te plaquant dans l’encoignure d’une porte, à la sortie d’un restaurant ou d’un cinéma. Je chuchotais «maintenant, petit garçon, il est l’heure d’aller se coucher » et j’ajoutais en me collant à toi « sans pyjama, bien sûr ».
C’était un jeu dont je savais bien l’effet qu’il te faisait. Pourtant nous avions décidé d’attendre et cette attente nous était aussi excitante que la certitude de nous retrouver un soir dans le même lit.

Un soir : c’était hier. J’avais pris soin d’arborer ces collier, bracelet et boucles d’oreille que tu m’avais offerts pour mon anniversaire ; j’ai bien vu comme tu y étais sensible.
Je ne portais plus qu’eux quand tu as murmuré « j’aimerais que tu gardes ta parure ». Tes mains se faisaient moites autour de ma taille, je les ai prises dans les miennes et me suis allongée sur ton lit en évoquant Baudelaire :
«La très chère était nue et connaissant mon cœur,
Elle n’avait gardé que ses bijoux sonores…»


À cette heure, aux franges de l’éveil, tu tends le bras et ta main cherche, tâtonne et ne rencontre que le vide. Que vas-tu penser en te réveillant seul, au milieu des draps froissés où ma place aura refroidi ? Tu vas te rappeler, le rouge de la honte va te monter aux joues. Il y avait tant de désir et d’attente projetés en cette soirée. Ça ne s’est pas passé comme tu l’avais prévu ; ni comme je l’espérais.
Je t’ai dit que ce n’était pas grave mais l’air de la chambre était lourd de ta défaillance. Je n’ai pas eu le cœur de t’accabler de ma déception. Je t’ai consolé comme j’ai pu, j’ai ramené le drap sur nous et me suis lovée contre toi, dos tourné, un peu, je dois le dire, pour ne pas voir l’amertume sur ton visage. J’ai éteint la lumière.

Tu vas tout te rappeler, ce matin. Tu vas te maudire. Maudire mon départ, me maudire aussi. Peut-être vas-tu pleurer parce que je crois que tu es vraiment mordu de moi.
La boulangerie ouvre son rideau, je ne m’arrêterai pas pour acheter des croissants. Je rentre chez moi.
Chacun de mes pas vifs et décidés fait se frotter contre ma peau les plaques du collier avec lequel j’ai dormi. J’agite le poignet, le bracelet tinte.
«Quand il jette en dansant son bruit vif et moqueur,
Ce monde rayonnant de métal et de pierre…»

Il faut que je me dépêche. Tu as dû trouver la lettre que je t’ai laissée et il valait mieux que tu sois seul pour la lire. J’y ai mis ce que je n’ai pas su te dire hier, ce que je n’avais pas encore compris : tu comptes plus à mon cœur que tes performances.
Je ris en imaginant ta tête et j’espère que tu vas rire à travers tes larmes. Qu’est-ce qu’on risque, sinon réussir notre prochaine rencontre ? Je t’ai demandé de me rappeler. Très vite. Ou de venir me rejoindre. Je t’espère déjà.


Caller l'orignal

Jérôme et moi roulons sur le chemin tout blanc de neige blanche le long du Saint-Laurent, vers une maison inconnue. Le chercheur québécois qui nous a accueillis à l'aéroport nous a invités à venir chez lui partager un sanglier à la broche. Invitation insolite. Pierre, notre nouvel ami, s'est entiché de nous en un éclair. Impossible de refuser.
Sur la rive, plusieurs silhouettes d'hommes qui font tourner une broche au-dessus d'un brasero. se découpent sur fond de ciel rouge. Pierre, venu à notre rencontre, me fait entrer dans la maison de bois, plantée au bord du fleuve. Sa femme est là, près du feu qui s'endort doucement. Elle tient un bébé dans ses bras et elle s'avance vers moi en chuchotant : « Le marchand de sable est passé. Tu veux-tu bien le tenir un moment pour que je mette la table ? » Et, le temps de me débarrasser de ma pelisse et de ma chapka, me voilà en train de bercer un nourrisson endormi. Tout en disposant le couvert, elle me parle : « Alors, t'es Anna ?Moi, c'est Sonia. Pierre m'a parlé d'toi. Il est très content qu't'arrives de France pour épauler l'équipe ! »
Sur ce, les hommes entrent, apportant des plats chargés de viande fumante découpée en quartiers. Ils les déposent au chaud sur le fourneau. Et tout le monde s'installe autour de la table dans un bruit de chaises rapprochées. Les verres se remplissent, s'entrechoquent. Les voix sont fortes et les rires sonores. Je ne comprends pas le quart de ce qui se dit, tant le débit est rapide et l'accent de Gaspésie puissant. On place devant moi une assiette pleine de viande dorée et de haricots blancs. Mes lunettes s'embuent. On remplit mon verre de vin rouge… Les présentations ont été faites dans le brouhaha. Je ne sais plus qui est le chasseur, le bûcheron, l'universitaire, le marchand de fourrures, le vétérinaire ou le vendeur de sirop d'érable : ils portent tous la même chemise à carreaux, ils ont les joues cramoisies, le rire facile, la mastication énergique et la descente rapide. Jérôme, installé à l'autre bout de la table, me fait un signe de la main, comme pour m'encourager à tenir le coup. « C'est ton chum ? » me demande alors mon voisin, dont j'ai retenu le prénom, Marius . Carrure de docker, dents étincelantes, yeux vifs, visage avenant... La bouche pleine, j'acquiesce du menton. Peu après, pour être aimable, je me tourne vers lui :« C'est toi le chasseur de sangliers ? » Il me regarde avec des yeux écarquillés. « Moi ? Non!J'chasse pas l'sanglier, mais j'calle l'orignal souvent l'samedi soir.» Ces mots dont je ne comprends pas le sens, il les a prononcés d'une voix forte, de façon à être entendu de tous. La virile tablée éclate de rire, un rire cyclopéen qui secoue les épaules et les panses. Je voudrais n'être jamais venue dans ce lieu si chaleureux au début, mais où je me sens soudain mal à l'aise. Ils se moquent de moi ? Je me lève en faisant tomber ma chaise. Jérôme me regarde, surpris. J'attrape mes vêtements et je sors dans la nuit. J'enrage et je grelotte. Jérôme m'a suivie. « Mais enfin !Anna... Qu'est-ce qui t'a pris?
– J'ai pas compris pourquoi ce chasseur d'orignal s'est moqué de moi.
-Marius ? C'est pas un chasseur d'orignal! C'est l'ingénieur de recherche de l'équipe du labo où tu es affectée. Ton futur boss, quoi ! Il a juste voulu faire une plaisanterie sur sa réputation d'incorrigible fêtard! »

Aujourd'hui, je travaille avec Marius et les expressions québécoises courantes n'ont plus de secret pour moi.

LONG FEU

C’était un jour avant l’hiver. La fin du dernier automne avant la venue d’un nouveau millénaire. Sur le long chemin tout blanc de neige blanche qui longeait la plage, je marchais avec précaution. Je n’y voyais pas à plus de cinq mètres ; les nuées denses de gros flocons qui passaient devant moi, presque à l’horizontale, poussées par un vent du large que j’avais rarement vu atteindre une telle violence, formaient un mur compact qui m’interdisait de distinguer la lumière du phare dont j’étais pourtant très proche. Cette barrière cotonneuse, qui d’ordinaire assourdit l’atmosphère, ne me privait pas du vacarme de l’océan qui roulait ses vagues furieuses dont les embruns piquaient ma joue et mon oreille, comme des aiguilles glacées.

Une telle abondance de neige était exceptionnelle dans la région. L’Atlantique y prodigue un effet régulateur sur la côte et nous donne des hivers doux. On n’y voit la neige qu’une fois tous les dix ans, et ce sont toujours quelques flocons qui fondent sur le sable à peine après l’avoir touché. Sans être superstitieux, je voyais pourtant dans ce soudain bouleversement climatique un signe en rapport avec le changement de siècle.

Une pensée fantasque devant cette vision incongrue de la plage enneigée m’arracha un éclat de rire auquel je m’adonnai sans réserve, conscient que personne ne pouvait l’entendre ; quand j’étais enfant dans ma Savoie natale, au cœur de l’hiver, les routes menant aux stations de ski connaissaient souvent de semblables précipitations. Les autorités locales, accoutumées du fait et conscientes de son impact économique, mettaient tout en œuvre pour remédier à la situation. On répandait du sable sur la chaussée pour provoquer la fonte de la neige. Un soir, à l’heure où il était temps pour moi d’aller au lit, comme je rechignais à intégrer ma chambre, mon père me conduisit au seuil de notre maison. Le camion à chenilles venait de déposer sa cargaison. Il me dit, d’un ton professoral : « tu vois, le marchand de sable est passé, monte dans ta chambre ». Je lui obéis sans sourciller et, pendant des décennies, cet épisode fut une source d’hilarité dans notre famille.

Ici, au bord de l’Océan, le sable ne manquait pas ! Cependant la neige semblait avoir le dessus. La couche atteignait 30 cm ; la progression devenant pénible je retournai à la maison où Lara m’attendait, sans avoir pu atteindre le phare.

Ma femme avait fait une soupe de poissons, un bar grillé et un kouign amann, mes plats préférés.
« Yann vient de téléphoner de Paris, me dit-elle. Ton fils t’embrasse. Il m’a dit que cette année, le feu d’artifice au Trocadéro sera exceptionnel, ils sont déjà en train de le préparer. C’est que pour l’an 2000, il faut marquer le coup. Je lui ai dit que le nôtre serait plus modeste, mais que, face à la mer, le spectacle est fantastique. »

Nous ignorions que tout ne se passerait pas comme prévu.

A huit heures, assis sur les gradins devant une mer calme, nous attendions l’envoi de la première fusée. Soudain, un vent terrible se mit à souffler, et de gros nuages apparurent à l’horizon. Une voix sortit d’un haut-parleur :
« Los fuegos artificiales estan cancelados »
Lara me lança ironiquement :
« Petit garçon il est l'heure d'aller se coucher. »
Il ne nous restait plus qu’à rentrer. Le feu d’artifice eut lieu dans notre lit. D’après Yann, celui de Paris fut aussi très réussi. Ce qui ne me fit pas regretter d’avoir quitté mon pays pour suivre ma beauté argentine, et célébrer une fête nationale cinq jours plus tôt.


Mutatis mutandis



Il se met à rire mais cette hilarité ne trouve aucun écho parmi les convives. Il joue encore quelques instants avec un morceau de viande, le porte finalement à sa bouche, le mâchouille en cherchant à croiser un regard. Or les douze paires d'yeux sondent sans relâche les motifs délavés de la nappe provençale. Nul n'a le courage de l'affronter. Il éclate de rire une seconde fois et demande qu'on lui apporte son gâteau pour qu'il puisse enfin souffler les dix bougies. Déjà ! pense Gonzague de Saint-Eustache, dernier descendant du duc Adalbert qui s'illustra au cours de la Septième Croisade. Il y mourut et la lignée se fut éteinte sans le dévouement zélé de son fidèle compagnon, Jehan, qui fouilla discrètement le cadavre encore chaud pour retrouver la petite clef d’une certaine ceinture.

- Cent ans ! Bon anniversaire mon oncle ! Se sent obligé de dire Eudes, son arrière-petit-neveu.
Sans daigner lui répondre, le célibataire endurci prend sa respiration et éternue si fort que les bougies sont toutes éteintes. Hildegarde, la jeune soubrette de soixante-quinze printemps, lance de langoureuses œillades à son maître vénéré tandis qu’elle découpe les parts.
- Je vais encore avoir des hauts de cœur, murmure Mathilde, la mère d’Eudes. Tous les ans, c'est la même chose, il crache presque dessus !
- Fais un effort. Cette fois c'est spécial, il a demandé à nous parler après le repas, dans le fumoir. Mais quoiqu’il décide, tu gardes ta parure de perles. Ce qui est donné est donné.
Gonzague se lève enfin, avance d'un pas mal assuré et se laisse tomber dans son fauteuil, près du feu qui s’endort doucement. Hildegarde lui apporte un cigare qu’il allume avec des gestes lents, mettant la patience de l’assemblée à rude épreuve. « N’oublie pas mon petit soulier ! » semblent-ils supplier, comme des enfants en période calendale.
- Alors voilà : je n'envisage pas de partager ma fortune. J’ai décidé de ne désigner qu’un héritier en qui je mettrai toute ma confiance car il devra faire publier mes recherches.
Tous les regards se tournent alors vers une longue table sur laquelle s'entassent plus de deux mètres cubes de feuillets bien alignés, de livrets agrafés, de chemises pleines à craquer. Le travail d’une vie. Ils demeurent tous bouche bée, la colère coincée dans le gosier. Les eût-on embrochés qu’ils n’en eussent pas moins souffert.
- Un seul héritier, c’est une plaisanterie ? Demande Hugues, son cousin issu de germain. Et cet amoncellement de dossiers ? Qu'y-a-t-il de si important là-dedans ? La quête du Graal ?
- Ne sois pas impertinent. C'est très sérieux. La plupart des secrets de notre famille y sont révélés, les coupables identifiés, les mobiles clairement exposés. Donc aucun d’entre vous ne peut en être le dépositaire, car aucun n’a l’âme pure.
A ces mots, une ravissante jeune femme entre en lançant :
- Salut tout le monde !
- Ah ! Viens près de moi, ma colombe. Je vous présente Eva, mon épouse.
Hildegarde s’avance et offre du gâteau à la duchesse, qui l’engloutit avec délectation. Saint Eustache est si ravi de leur avoir joué ce vilain tour qu’il tire trop fort sur son cigare, se met à tousser et s’étrangle. Eudes, pour l’aider, se précipite et lui assène un formidable coup de poing dans le dos. Gonzague tombe en avant, heurte le coin de la table basse et meurt sur le coup. Bientôt suivi d’Eva, foudroyée par le poison. La soubrette a éliminé une rivale mais pleure son seul amour. Les autres ne pleurent personne.

Le secret de Génie

« Enfin, le marchand de sable est passé ! Lucas a de plus en plus de mal à s’endormir. IL va encore falloir faire des pieds et des mains pour qu’il soit à l’heure demain pour le car de ramassage scolaire !» s’exclame Céline Berthier en se laissant tomber dans son fauteuil près de la cheminée. Son mari objecte qu’elle le couve trop, ce gamin. Diable, il a sept ans, quel besoin a-t-elle de monter le border dans son lit, lui raconter une histoire et chanter une comptine ? Si ça ne tenait qu’à lui, il lui ferait grimper l’escalier avec un coup de pied aux fesses et un sévère : « Au lit, pas de comédie ! »
Elle sait bien que Jean n’irait pas jusque-là. Elle le regarde tendrement et tous deux reprennent leur causerie du soir. Aucun programme de télévision n’a retenu leurs faveurs. D’ailleurs, depuis qu’ils se sont installés à la campagne dans la maison léguée par grand-mère Génie, ils aiment passer les soirées d’hiver à bavarder de tout et de rien, à évoquer des souvenirs devant les bûches qui crépitent et rougeoient dans l’âtre. Les souvenirs de Génie, en particulier, de ses frasques de jeunesse, son secret... Un personnage, Génie !
Son secret ! Pour en avoir entendu parler alors qu’on le croyait dans sa chambre, Lucas ne peut s’empêche d’y penser. Il lui trotte par la tête, c’est sûrement à cause de lui qu’il a du mal à trouver le sommeil. Chaque fois qu’il s’est hasardé à demander : « C’est quoi le secret de grand-mère Génie ? », son père a froncé les sourcils et répondu. « Des histoires de grands, ça ne regarde pas les enfants ! »
22H. Près du feu qui s’endort doucement, les époux Berthier, gagnés par la fatigue, décident d’aller se coucher. Comme chaque soir, Céline jette un œil dans la chambre du petit. Elle pousse un cri étouffé : personne sous la couette ! Avec Jean qui tente de la rassurer, ils passent en revue fébrilement les toilettes, la salle de bains, la cuisine, le bureau. Sans succès. L’inquiétude les gagne. Lucas serait-il devenu somnambule ? Aurait-il quitté la maison sans qu’ils s’en aperçoivent ? C’est vrai qu’ils viennent juste de mettre la chaîne et le verrou et qu’ils ont pu somnoler. Équipés de lampes torches, revêtus de leurs anoraks, ils partent en reconnaissance. Sur le long chemin tout blanc de neige blanche qui conduit à la route nationale, on distingue des traces de pas, du 42 au moins dit Jean et, plus angoissant, un chapelet de taches rouge sombre. Céline est prête à défaillir. On a enlevé son petit, on lui a fait du mal !
Comme ils reviennent dans le hall, la sonnerie du téléphone retentit. Jean saisit le combine d’une main tremblante : « Désolé d’app’ler à c’t’heure. Z’avez trouvé le sac du lapin accroché au loquet ? Ce benêt de Lulu dit qu’il a frappé et qu’ vous étiez pas là ! Euh, pour le civet, ça s’ra un peu juste : l’idiot a piqué un gadin et renversé la fiole où j’avais mis le sang. »
Jean raccroche au nez du fermier dont les explications n’éclairent pas la disparition de Lucas. Céline fond en larmes lorsqu’un bruit attire leur attention : l’escalier du grenier grince... sous les pas d’un diablotin en pyjama. Elle se précipite pour le serrer dans ses bras. Le père crie :
– Bon dieu, qu’est-ce que tu fichais là-haut en pleine nuit ?
– Ben, vous voulez pas que j’aille au grenier – vous dites que c’est dangereux, c’est même pas vrai ! – et vous voulez pas me dire ce que c’est le secret de grand-mère Génie. Alors j’ai pensé que c’était là-haut qu’il était...




Comment augmenter son Q.I.

L'autre jour, j'ai vu une émission à TF1, où ils disaient que c'était important de lire des romans écrits par des gens sérieux. Ils expliquaient que si on faisait ça, on triplait ses chances de devenir plus intelligents.

Alors du coup, je suis allée au Leclerc et j'ai acheté un bouquin qui s'appelle « Une divergence dans les convergences de mes souvenirs montagnards », d'un certain monsieur Rousseau qui, à ce qui parait, serait resté longtemps dans les hautes écoles.

Avant-hier soir, après manger, j'ai senti que c'était le bon moment. J'ai ouvert le livre au hasard et j'ai lu une super longue phrase à toute la famille. C'est à dire, moi, mon mari Bébert, mes six gamins, le beau-père, la belle-mère, notre petit voisin (qui est toujours chez nous parce qu'on sait pas trop qui est son père) et puis aussi nos deux iguanes du Brésil, nos douze cochons d'Inde et notre chien Sarko. On l'appelle Sarko, parce que ça nous fait rigoler, mais ça veut pas dire qu'on vote à droite.

La phrase elle commençait par « Sur le long chemin tout blanc de neige blanche, bla, bla, bla... bla, bla, bla... » et ça finissait par « près du feu qui s’endort doucement, on glousse en parlant d'autrefois. » C'est au moment précis où j'ai dit le mot « glousse » que, je sais pas pourquoi, tout est parti en vrille.

Sarko s'est mis à hurler comme un fou et, sans qu'on puisse l'empêcher, il a mordu la belle-mère au mollet. Surprise par la douleur, celle-ci a donné des coups de canne au beau-père qui de rage a envoyé balader le plat de raviolis, le ketchup et les deux bouteilles de gnôle dans la vieille cuisinière à bois.

Alors la cuisinière a implosé et ça a fait comme un appel d'air dans la pièce, si bien qu'on s'est tous retrouvés projetés au plafond et qu'on y est restés collés comme des mouches. Sauf Brandon, le petit voisin, qui a juste été suspendu au lustre par le fond de son pantalon. Je vous raconte pas l'ambiance.

On est restés, comme ça, sans pouvoir bouger, pendant vingt-cinq minutes. Eh bien, vous pouvez me croire, vingt-cinq minutes dans ces conditions, c'est long, c'est vraiment très long !!!...

Alors, depuis cette soirée pas comme les autres, je me pose une question « Est-ce que lire des livres intelligents, ça rend vraiment plus intelligent ? », parce qu'avec mon mari Bébert on a des gros doutes.
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Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
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MessagePosté le: Jeu 15 Déc - 20:41 (2016)    Sujet du message: Publicité

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