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Les textes du Jeu N°138

 
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danielle
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Féminin Poissons (20fev-20mar)

MessagePosté le: Mer 16 Nov - 21:43 (2016)    Sujet du message: Les textes du Jeu N°138 Répondre en citant

Le père d’un condamné



Marc rêve. Il est au sommet d’une tour avec son fils, Pierre, redevenu petit, alors que lui, il a son âge, 55. Pierre recule, le père veut le prévenir qu’il risque de tomber, mais il ne peut ni bouger, ni parler. Il éprouve une peur intense. L’enfant tombe.
Marc se réveille, en sueur. Il s’est endormi assis. Il lui était impossible de fermer l'oeil
depuis 15 jours. Un matin très tôt, des policiers ont forcé leur porte et ont emporté son unique fils, Pierre, qui a 27 ans. Marc n’a rien compris. Il n’est ni voleur, ni violeur, ni dealeur. On ne sait d’ailleurs pas vraiment ce qu’on lui reproche. On l’a jugé coupable, parce qu’il avait un billet d’un dollar dans son porte-monnaie.
Marc ne comprend rien. Il est seul et passe son temps à penser ou à parler seul, il résonne : « Oh mon enfant, je dors un instant et je te vois encore ! Mon Dieux ! Il est plus dépendant qu’un enfant. Il a besoin de moi, mais moi, je ne peux même pas lui trouver un avocat pour sa défense. Personne ne veut le défendre. Les visites aussi sont interdites. Si sa mère était là, nous souffririons ensemble et nos souffrances seraient allégées. Non, non, heureusement qu’elle n’est pas là, elle en serait morte et mon chagrin multiplié, alors que j’ai eu du temps pour faire son deuil. Pierre, mon enfant pourquoi tu n’as pas mis dans la bibliothèque ce foutu de dollar, on m’aurait emporté, moi et j’aurais moins souffert ; les policiers ont fouillé partout, surtout dans les livres. C’est horrible, ils veulent faire avouer l’inavouable aux gens ! Mon enfant, mon Pierre, si je pouvais le voir, je lui dirais d’inventer une histoire qui les arrange ! De toute façon, il ne m’écoutera pas, il est tellement têtu, comme sa mère. C’est terrible, l’honnêteté n’est plus appréciée, et part dessus tout, mal vu ! Le monde est à l’envers, tout va de travers, on attend des démons de la miséricorde. Une grande nation a élu président une personne qui n’est pas du tout nette. On a négligé le peuple, dès qu’on a eu des moyens, on est devenu égoïste ! Leur politique était l’interdiction, sans alternatif, alors le résultat est devenu l’attente de la libération, sans changement. Au final, les gens ont cherché la solution dans le contraire ; on a marché sur place. C’est le résultat du manque de réflexion. Où va donc ce monde ? Pendant qu’il existe encore un peu d’espoir, acceptons d’avoir négligé le peuple et commençons par le valoriser. Je peux encore penser à autre chose que mon enfant !? Pourquoi on m’empêche de le voir ? On dit que c’est souvent les personnes torturées qui sont interdites de visite. On torture donc mon bébé, mon enfant ! Il allait se marier le moi prochain ! Serait-il libre pour ce jour ? L’avenir est incertain, plein de surprises ! C’est incroyable, c’est un cauchemar, je n’aurais jamais imaginé mon Pierre en Prison, tellement il est juste, tellement il est honnête ! Le pire, c’est ce monde qui est indifférent ! En plus, on agit au nom de la religion ! Les religions qui sont nées pour défendre les droits humains ? ! Je perds la tête ! Je ne peux aller discuter avec mes voisins qui me regardent comme si j’étais un monstre ! Les communications téléphoniques sont écoutées ! Les médias sont censurés ! On ne peut être libre nul part, même pas dans sa tête !
Si, si, si, on peut avoir une pseudo-liberté ! C’est si simple. Il suffit d’accepter la corruption ! »


Notre sang, notre loi

La vision du gamin disloqué à terre me réveille. Je tends la main sur ma gauche, rencontre le corps de mon fils qui dort à plat ventre sur le bien-être de ses vingt-cinq ans. Soulagé je remue, le heurte. Il gronde comme un chien. Môme, il me mordait. Je rendais sa mère dingue quand j'affirmais que je dresserais ce chiot bâtard. Je criais « Attaque, Jesse ! » et notre fils se ruait. Je prenais sa frénésie d'acier dans l'estomac, nous tombions et la bestiole se contorsionnait sur moi qui riais, bouleversé pourtant par la rage du gosse. J'arbore au cou la cicatrice d'une de ses morsures, la médaille de notre filiation, puissance carrée au sang, à la chair.

Le jour se lève sur le motel. Je m'assois au bord du lit avec l'envie de vomir le décor. « Foutons le camp, Jesse ! » Il ne réagit pas. Le rêve n'a pas réussi à me le voler, quand même ? Je me penche et soulève la masse des boucles brunes, dévoile la nuque. Je hume l'odeur qui brûle là. Reconnaissance de meute, désir fouaillant du contact, de domination. « Mes cheveux, c'est sacré, touche pas ou je brise tes doigts » qu'il ose murmurer, le p'tit Samson. « Je vérifiais que tu respirais encore. Je t'ai rêvé enfant, mort au pied d'une tour et moi inerte. » Il ricane « T'inquiète, y a déjà un bail que tu l'as liquidée sans remords ni berceuse, mon enfance. Je crèverai jeune et à cause de toi... évident. »
Ouais... Le fils que j'ai élevé ne serait toutefois jamais assez faible pour tomber d'une tour, se foutant bien que je le secoure ou non. Il trébucherait peut-être sur la fatalité mais se redresserait, s'accrocherait aux griffes des pierres ou à la queue d'un piaf pour ce que j'en sais, mais il tiendrait tête au vide. Comme il a tenu les flingues que je lui ai mis en main, comme il a résisté aux coups de poings pendant nos entraînements de boxe, su donner les siens en affamé. Il s'est fait virer de toutes les écoles, de tous les boulots. Je lui répétais que l'esclavage des caves n'était pas le nôtre et il a fini par l'admettre, a rejoint mon bivouac de colère.

Je le regarde évoluer nu et sculpté dans la chambre, me rappelle le bébé que j'avais soulevé à la maternité. « Je m'appelle Franck, moineau, alors je te baptise Jesse. Nous serons les frères James ! » j'avais lancé, brute-père complètement stone. Ma femme avait protesté que j'étais le papa, pas un frangin. Idiote qui ne captait rien à l'unicité d'un clan !
Sur le parking du motel, Jesse enfourche sa Kawasaki. Je monte derrière lui. Au chaud de nos reins, nos armes. Mon fils et moi réglons la crise financière à la façon des frères James, en prenant le pognon où il se planque, comme on se sert à un buffet. Que geignent ceux qui ne sont pas nous ! Avant de clore nos visières, nos regards se fouillent, s'entre-dévorent. Nous savons. Pas de prison pour mon fils beau comme une Olympe, jamais les malfaisants ne le toucheront. Mon flingue, leur barrage. Dans ma tête, agonise la trompette d'un deguello.
Mâles alpha et oméga soudés, ma cinquantaine salie parasitant la jeunesse saine de cet autre moi, nous fendons le vent, le même qui me paralysait, trouillard et muet sur la tour. Peut-être des hordes policières derrière nous... Le moment venu, je tirerai... ou bien la moto vrombira jusqu'au canyon, des étincelles aux roues, toutes nos amarres cramées. J'étreins plus fort mon fils, il accélère. Le rêve a menti : c'est ensemble, à la Thelma et Louise que nous plongerons, direct dans notre propre légende.



Marée noire

Comme un papillon épinglé sur un pan de ciel moucheté, tu découpes ta silhouette sur le fond de lumières et d’étoiles, qui sert de décor à mon cauchemar. Il y a un instant encore, tu étais blotti contre moi mais tu t’es éloigné sans que je puisse te retenir. Nous sommes perchés sur le toit d’une tour que la lame lourde d’une marée noire recouvre peu à peu. Je suis englué dans un sommeil visqueux dont je peine à m’extraire et je m’épuise à soulever mes paupières mazoutées pour te regarder : les ailes déployées, toi, mon enfant-mouette, tu échappes à l’ombre poisseuse qui m’engloutit. Tu recules. L’ondulation de tes bras ne te permet pas de prendre ton envol mais tu ne sembles pas conscient du danger. Dans mon esprit, tout est si obscur. Pourquoi le jeune homme que tu es devenu m’apparaît-il sous les traits de l’enfant de cinq ans que tu étais il y a plus de vingt ans? Pourquoi n’ai-je pas moi aussi rajeuni ? Je voudrais comprendre. Je suis prisonnier d’une houle dense qui m’engourdit et je ne peux ni bouger ni crier pour t’alerter ! Parmi tous ces points qui scintillent dans la nuit, tu glisses sur un étendard de soie sombre brodé de lumière. Je suis un oiseau aux ailes empoissées. Le cri rauque et lugubre qui déchirera la nuit et te sauvera s’étouffe dans ma gorge et j’assiste, impuissant, à la danse lente de ton corps suspendu au bord du vide. La peur me vrille, je suffoque, je m’enlise.

Tu tombes. Je sombre. Le sommeil est une boue qui m’aspire dans le trou noir du désespoir. Mes yeux sont fermés et pourtant je te vois, mon enfant. Tu vas t’écraser au pied de cette tour et je suis, malgré moi, le témoin de ta chute. L’horreur a l’odeur entêtante du pétrole qui colle mes poumons. Respirer est une brûlure.

Jambes écartées, bras en croix, tu roules comme une étoile de mer poussée par le vent, en équilibre au ras de l’écume brune d’un rivage endeuillé. Ta chute est lente, infiniment lente, pour que mon supplice soit sans fin. Tu es écartelé et, pourtant, tu n’as jamais été aussi gracieux et le monde alentour ne m’a jamais semblé aussi léger et insouciant : derrière les fenêtres closes de la tour, des personnes, intriguées, quittent le confort de leur lit et se massent pour applaudir ton étrange ballet aérien. Tes bras se déploient, tes jambes s’allongent. On dirait que tu t’étires à ton réveil mais, en réalité, tu ne cesses de grandir. A chaque étage, tu vieillis de quelques mois.

Au vingt-huitième étage, tu es un enfant de dix ans, aux jambes longues et maigres, et tes cheveux coupés en brosse se dressent sur ta tête.

Au seizième étage, tu es devenu un adolescent qui se cache derrière une longue mèche de cheveux. Pendant que tu virevoltes dans la nuit étoilée, les traits de ton visage se transforment au fur et à mesure que les étages défilent. Les secondes représentent des années, un parachute semble ralentir ta chute.

Au septième étage, tes jambes sont musclées et tes joues recouvertes d’une barbe fournie.
Au troisième étage, tu as taillé ta barbe et un léger embonpoint est venu se nicher autour de ta taille. Tu as à nouveau vingt-cinq ans et tu es celui que j’ai vu dimanche dernier. Alors, tu t’immobilises, suspendu à un fil invisible, grande roue qui tournoie dans le ciel constellé.

Puis tu atterris en douceur, sans bruit, sans heurt. Autour de moi, l’étau se desserre. La nappe de boue noire reflue peu à peu et finit par disparaître. Je prends une longue inspiration. J’ouvre les yeux, le jour se lève.


Viens papa !

Un ciel sombre chargé de nuages, comme un couvercle. Un vent glacé souffle en rafales. Je me tiens debout au sommet de la tour, les mains accrochées à la rambarde. Il fait un froid de canard. J'ai voulu fêter mes cinquante ans en prenant l'ascenseur jusqu'à la terrasse du dernier étage, pour voir le panorama. J'ai toujours eu envie de monter dans ces ascenseurs de verre. Mais entre temps, le soleil a disparu.
"Papa ! Papa !"
Je me retourne. Clara est là, face à moi, elle sourit. Comme elle est petite, elle doit avoir six ans tout au plus. J'avais oublié comme elle était mignonne à cet âge. Elle a bien grandi depuis mais toujours aussi belle. Le vent balaie ses cheveux bouclés et soulève le bord de sa jupe. Son rire joyeux s'envole dans le ciel, rebondit contre les nuages et résonne longtemps dans l'air. Elle recule en me tendant la main.
"Viens papa, viens papa."
L'écho me renvoie ses paroles. Je tends mes deux bras en avant mais lorsque je veux bouger, une force me retient, je suis comme cloué au sol. Mes jambes sont de plomb, mon corps de béton. Derrière Clara, pas de balustrade, même pas une rampe à laquelle se tenir. Le vide l'attend. Et ce vent qui siffle à mes oreilles et mon cœur qui cogne et mes doigts qui tremblent et Clara qui recule et mon cri bloqué dans ma poitrine et Clara qui recule et mon cri et Clara et... Non ! Ma tête qui explose et Clara qui tombe, qui tombe, qui tombe...
Je cours, les jambes à nouveau légères. J'ai l'impression d'avoir des ailes et lorsque j'arrive au bord du précipice, je glisse et coule dans l'azur. Le ciel me reçoit, je ne pèse pas plus lourd qu'une plume, j'étends les bras, je vole, je suis cet homme-oiseau en pyjama rayé bleu sur l'affiche de Folon. Les rayons jaunes du soleil me font cligner des yeux et l'horizon orange, tout en bas, m'appelle.
"Papa, papa, papa, papa..."
Clara ? Est-ce toi cet oiseau blanc tout là-bas, perché au sommet de cet arbre gris ? J'ai encore ton rire dans mes oreilles et la peur qui s'était endormie au creux de mon ventre, se réveille. Mon bébé, mon tout petit, où es-tu ? Je manque d'air et les larmes qui glissent sur mes joues se figent, perles de glace, stalactites dorées. Soudain, une bourrasque m'emporte au loin, fétu de paille bousculé par les éléments. J'atterris au milieu d'un parking. Je cherche ma voiture mais je ne la trouve pas. Rentrer chez moi, d'une manière ou d'une autre. J'aperçois une auto bleue, pareille à la mienne, c'est la mienne mais je n'ai pas les clefs. J'ouvre la portière et m'assois. Je mets le contact, la voiture démarre, je sors du parking. Mais le chemin est long, si long et l'auto roule si lentement, si lentement. Dans la côte elle ne veut plus avancer, je sors les pieds par le plancher et pousse sur mes jambes. Rentrer chez moi. Dans la descente, elle s'affole, les freins lâchent, je la retiens avec les pieds. Rentrer chez moi. Je suis si fatigué, la voiture à pédales est cassée, échouée sur le trottoir comme une baleine de métal. Rentrer chez moi. Il fait si noir, je n'ai pas vu tomber la nuit qui s'est cassé le nez sur le jour pâlissant. Alors je donne un coup de talon et je saute par dessus la haie et je suis là, devant ma porte. Tout est silencieux. Je baisse la poignée et j'ouvre. Un tunnel sombre m'engloutit, je marche, mon cœur est doux et serein. J'avance et l'obscurité absorbe mes pas. Tout au bout, une petite lueur. J'avance encore et puis soudain, une lumière blanche se jette sur moi et j'entends :
"Papa !"


De corne et d'ivoire

Les yeux en papillotes, échevelé, Tonio, comme dans un songe, s'en va rejoindre à la cuisine les autres membres de sa famille, pour le petit déjeuner. L'homme, sans dire un mot ni accorder la moindre attention à personne, s’assied au bout de la table. Amaya, sa femme, et Lucas, son fils, échalas de trente ans, lui rendent cette indifférence au centuple. Négligeant autrui, chacun plonge le nez dans son bol afin de boire, par petites gorgées, son café, ses rancœurs, ses doutes, sa solitude.
Tonio ne peut toutefois s’empêcher, à un moment, de jeter une œillade hostile vers sa progéniture. Lucas est laid, grand, maigre, paresseux, irascible, méprisant. Il s’obstine à vivre sous le même toit que ses parents, bien qu’il les accable de tous les maux. Et sa diabolique de mère de le couver, néanmoins... Le père ne serait pas fâché de le voir déguerpir ; il manifesterait en tout cas beaucoup de zèle le jour où il faudrait couper le cordon. À la tronçonneuse, si besoin.
Tonio s’ingénie de hâter le départ. Aussi, une envie chimérique lui vient, de façon à mettre un terme à ce cauchemar. Il rompt soudain le silence :
— Tiens au fait, figure-toi que j’ai rêvé de nous cette nuit, dit-il en s’adressant à son fils. Ce dernier daigne lui présenter un visage rébarbatif. Tonio continue, imperturbable, mû par une audace extraordinaire :
— On était au sommet d’une tour. Tu étais redevenu petit, alors que moi j’avais le même âge que maintenant. Tu reculais, j’essayais de te prévenir du danger mais impossible de ne rien dire ni faire ! J’avais peur mais tu finis par tomber, comme un papillon immature… Le moment de surprise passé, j’ai la force de me rapprocher du bord. Je constate alors que ton corps est littéralement écrabouillé sur le sol. Et là, tout à coup, j’exulte ! Oui, je me mets carrément à danser ! Je pleure de joie et je remercie le ciel de ce bienfait. À ton avis, comment interpréter ce rêve, toi l'adepte de Freud ?
Lucas, de marbre, réplique aussitôt :
— C’est marrant que tu dises ça, car moi aussi j’ai rêvé de nous ! On était au zoo. J’avais le même âge que maintenant, mais toi tu en avais le double. Tu marchais avec une canne. Un vrai débris. Je ne sais pas ce qui te prend ni comment tu fais, à un moment donné, tu franchis l'enclos, te retrouvant nez-à-nez avec les lions. Et là, au milieu de la panique, je prends peur que les bêtes, finalement, ne veulent pas te bouffer. Par bonheur, elles crèvent la dalle. Elles te dévorent direct. Dans mon rêve, je me souviens à quel point je biche sur la beauté et la force de ces fauves ! Tu sais, en psy, on parle souvent de la mort du père...
Le silence retombe. Les deux hommes finissent leur bol, se demandant, peut-être, pourquoi les rêves, chez certains, sont heureusement prémonitoires.
Puis, la famille se retrouve à Étretat. La voilà qui se promène cahin-caha sur les chemins escarpés de la falaise, au pied de laquelle se brise une mer agitée. Tonio, désabusé, s’efforce d’immortaliser la scène, la Manneporte en arrière-plan. Le Coolpix à hauteur de visage, il demande à sa femme et à son fils, qui rechigne par nature, de reculer, reculer…. jusqu’à ce que l’accident survienne, formidable, irréel.
Bouleversé, Tonio explique les circonstances de la double chute à la police, étouffant au mieux sa jubilation intérieure et se gardant bien de se pincer, par crainte de se réveiller. À moins qu'il ne le soit déjà. Difficile à dire, car du papillon ou du sage, sait-on qui rêve de l'autre, en définitive ?

Vertige de la tour

Et voilà, encore une fois, il court, il galope, et derrière je m’essouffle à vouloir tenir le rythme. C’est son grand défi avec moi, grimper les escaliers quatre à quatre. Quand il était petit, je lui laissais le plaisir de se croire le plus rapide, sautillant sur la même marche pendant qu’il les gravissait une à une. Puis il a grandi et nous avons couru à la même vitesse. Puis il m’a distancé, toujours aussi heureux d’arriver le premier.
— Ouaiiis ! Je t’ai battu, papa !
Et il courait, bondissait, à plus forte raison si l’escalier nous avait menés sur une hauteur à l’air libre. Que de frayeurs m’a-t-il causées ! Je tremble encore au souvenir du jour où il a voulu se pencher du sommet d’un phare.
Le temps a passé. Aujourd’hui, au pied de cette tour observatoire, nous n’avons pas dérogé à notre rituel.
— Comme d’hab’, papa ? le premier en haut ?
— Tu vas voir, ai-je riposté.
Comme si quelques années de plus allaient me laisser à la traîne !

Mais plus nous grimpons, plus une étrange distorsion du réel s’intercale entre l’homme d’âge mûr que je suis et le jeune homme qui m’a défié sur la première marche. À l’arrivée, c’est un enfant qui jubile.
— Battu, papa !
Et il éclate de rire avant de partir comme un fou sur la plate-forme. Il ne s’est rendu compte de rien mais jamais montée ne m’a parue si pénible. Jambes tétanisées par l’effort, bras gourds, je n’aspire qu’à m’appuyer sur la balustrade. Même respirer m’est difficile. Je voudrais bien qu’il arrête de sauter partout, qu’il vienne me rejoindre, que nous regardions ensemble le paysage qui s’offre à nous mais je n’arrive pas à proférer le moindre son.
Je deviens vieux, très vieux, et me découvre avec horreur paralysé et impotent, accroché à cette rambarde comme un vieux lichen grisâtre. Je voudrais crier, appeler mon fils, mais il joue à se rouler par terre, sur le dos, sur le ventre, grisé d’espace, de ciel, de vent. Et il devient petit, si petit, il roule vers les claires-voies entre parapet et plancher, il rit, ferme les yeux et ne voit pas le vide.

L’imminence du danger me lacère, pauvre loque que je suis, racornie, dissoute, impuissante à protéger mon enfant. Le vertige de la terreur me fait perdre pied, je voudrais retenir le temps, revenir en arrière, redescendre les marches, nous retrouver en bas, sur le sol, comme avant, comme hier, comme tout à l’heure, il y a un quart d’heure.
Mais je vacille, la plate-forme vacille, mon fils vacille, il bascule, tombe, la plate-forme s’effondre, m’entraîne, et le temps change de dimension pour me faire éprouver dans l’horreur chaque millième de seconde de la chute fatale.
Un cri déchirant sera mon dernier souvenir, quand nous ne sommes plus, lui et moi, que des os disloqués dans des poutres brisées.

— Papa ! tu as tout fait tomber !
Il proteste, mon fils, et se penche vers le sien, petit bonhomme de deux ans hurlant de désespoir.

Je me redresse, contemple d’un air hébété le sapin qui clignote, les bougies sur la table et l’effondrement à mes pieds d’un amas de bûchettes d’où dépassent deux Playmobil.
Je viens d’échapper à une catastrophe, je me réveille sur un canapé. Maudits pieds qui n’ont pas su se tenir tranquille dans mon sommeil !
Avant que je ne m’assoupisse, le jeune papa et son petit garçon construisaient près de moi une tour avec les Kapla reçus du Père Noël. L’enfant serrait une figurine dans sa main, tout excité.
Et j’entends encore, attendri, mon fils disant au sien :
— Et après, on leur fera faire la course jusqu’en haut.

Pourvu qu’il soit encore temps


Il commençait à faire frais au sommet de la tour où Franck était monté en compagnie de Nils pour lui faire admirer le panorama. Une brume épaisse enveloppait progressivement l’horizon, il était temps de regagner leur quatrième étage. Mais que faisait Nils ? Pourquoi le petit bonhomme en anorak et bonnet rouges s’entêtait-il à reculer lentement mais sûrement en fixant sur son père un regard d’une profonde tristesse ? Franck voulut crier : « Arrête ce jeu dangereux ! » Aucun son ne sortit de sa bouche comme anesthésiée. Il tenta de courir en direction de l’enfant : ses pieds restèrent collés au sol. Le gamin était parvenu au bord de la terrasse, sa frêle silhouette se balançait d’avant en arrière. Une peur panique s’empara du père. Quelle force maléfique l’avait transformé en statue de marbre, l’empêchant de voler au secours de la chair de sa chair ? Tout devait rentrer dans l’ordre, et vite. Trop tard. Le petit bonhomme rouge avait basculé dans le vide.

Un coup de coude dans les côtes suivi d’une invitation de son épouse à cesser de crier au milieu de la nuit tirèrent le quinquagénaire de son cauchemar. Assis dans son lit, en sueur, il eut besoin de dix bonnes minutes pour retrouver son calme et une respiration normale. Il n’était pas coutumier de ce genre de mauvais rêve. Celui-ci l’affectait particulièrement, lui laissait un curieux arrière-goût de culpabilité.
Lui revint soudain à l’esprit le souvenir de la soirée de la veille. Nils était rentré de Cluny pour le week-end. Aussitôt posé son sac de voyage, il avait déclaré à ses parents d’une voix monocorde qu’il ne retournerait pas aux Arts et Métiers. Il n’était pas fait pour cette école, il ne supportait pas le bizutage infamant qui allait se poursuivre pendant toute la première année, il préférait renoncer et s’inscrire à l’université. Franck avait réagi avec violence, le traitant de petite nature, de chochotte. Lui était entré chez les gadzarts à dix-neuf ans, comme son père avant lui, et eux avaient eu les couilles de tenir bon jusqu’à la fin. Jamais il n’accepterait qu’un Dumas tire un trait sur des années de travail acharné, une brillante réussite au concours d’entrée, pour aller traîner ses fonds de culotte sur les bancs d’une fac, si renommée fût-elle. Nils était monté dans sa chambre en murmurant que, puisque c’était ainsi, dès le lendemain, il quitterait la maison ; il se débrouillerait.
Lui revint alors aussi comme un coup de poing en pleine figure, le regard désemparé de Nils lorsqu’il leur avait annoncé la nouvelle, le même qu’il avait adressé à sa mère avant de grimper l’escalier. Le même que celui du gamin de cinq ans qui se tenait avec lui sur la terrasse, et pour cause ! Celui du petit Nils au bord des larmes quand ses poissons rouges flottaient le matin, inertes à la surface du bocal, quand son chaton disparaissait, quand un copain lui avait joué un mauvais tour, volé des bonbons ou déchiré un de ses livres. Nils, un enfant trop sensible qu’il s’était évertué à endurcir, à modeler à son image.
Son cauchemar ? Un signe, une alerte ? Son fils allait mal et lui, au lieu de l’écouter, n’avait rien trouvé de mieux que de le houspiller, le menacer ? Son fils était au bord du précipice et lui, triple idiot, se montrait incapable de jouer son rôle de père ? Un nouveau frisson de panique le parcourut. Pourvu qu’il soit encore temps ! Quelques secondes plus tard, il ouvrait doucement la porte de la chambre de Nils

C'est grave docteur ?

Je vous ai raconté l'autre jour un rêve somme toute assez banal. Celui où j'étais au sommet d'une tour de 30 étages, en bordure du périph'. Nous fêtions nos noces d'argent sur la terrasse avec Catherine. Il y avait parmi nous nos deux grands garçons, Julien et Clément.

Et puis la nuit dernière, j'ai fait la suite du rêve et je m'en souviens jusque dans les moindres détails. J'ai tout écrit dès mon réveil.

C'est un beau soir d'été étoilé. Les bougies consumées, la lune gibbeuse nous éclaire généreusement. La fête se prolonge jusque tard dans la nuit dans une ambiance légère et joyeuse. Quand les invités prennent congé, il doit être 2 ou 3 heures du matin. Le vrombissement continu du flot de voitures en bas sur le boulevard est filtré par les maigres plantations constituant la bordure de la terrasse. Resté seul avec mes deux fils, je commence à débarrasser la table tandis que Catherine raccompagne ses parents par l'ascenseur.
J'ai dans les mains un grand plateau chargé de tasses à café vides quand soudain, Julien et Clément entament une course-poursuite effrénée autour de la table. Tous deux sont redevenus des gamins de 7 et 4 ans. Clément se retourne brusquement pour faire peur à son grand frère costumé en Spiderman. Surpris, Julien recule, se rapprochant dangereusement de la haie, faible protection contre le vide, illusoire garde-fou. La peur me pétrifie ! J'ouvre la bouche pour hurler, le prévenir du danger, mais aucun son ne sort de ma bouche grande ouverte. Je me cramponne à mon plateau, incapable de faire le moindre geste. J'assiste, impuissant, à la chute de l'enfant qui s'effectue dans un ralenti digne du plus mauvais film d'horreur. Quand je retrouve mes esprits et ma motricité, Julien a disparu de l'autre côté des plantations. Mais aucune trace du garçon : Catherine, qui a pris le temps de fumer une cigarette sur le trottoir devant l'entrée avant de remonter, n'a rien vu d'anormal et tente en vain de me rassurer. J'essaye de lui expliquer ce qui s'est passé, tandis que le petit Clément, agrippé à ma jambe, s'épanche en gros sanglots, déclarant entre deux hoquets :
- C'est… ma… faute !
Elle refuse de me croire.
- Julien t'a probablement fait une farce puérile, il va revenir.

C'est alors qu'au-dessus de nos têtes, une espèce de gros insecte ailé vient troubler l'atmosphère paisible d'un bruissement lourd. Il est vêtu d'un pyjama rayé jaune et noir, ses cheveux bouclés s'échappent d'un chapeau à larges bords.
- J'étais là… déclare-t-il ! Tout en effectuant un vol stationnaire au-dessus de nous, ses petites ailes s'agitant fébrilement.
- Les petits fours, la tarte à la crème, le café : j'étais là ! Le sucre des bons moments… c'est moi !
Malgré son regard caché derrière un loup noir et son nez de clown rouge, je reconnais mon Julien singeant une publicité de 1993, année de sa naissance.
Je tente de le persuader de redescendre, en vain ! Il continue de déclamer :
- J'étais là !
Je gesticule, saute pour essayer de l'attraper, trébuche dans une chaise, tombe lourdement sur le sol carrelé.

Je me réveille à ce moment, au bas du lit, gisant lamentablement le nez sur le plancher.
Quant à Catherine, elle dort à poings fermés : il est 3 heures du matin. Une lune gibbeuse luit dans le ciel étoilé…


Mon récit terminé, je quitte la méridienne confortable où j'étais allongé, tends un chèque de 70 euros à mon psychothérapeute.
- Au revoir, Docteur, à la semaine prochaine. Je penserai à noter mes prochains rêves avec précision.

La colère des cieux

Un homme d’âge mûr dort seul dans un grand lit. Son subconscient vagabonde de rêve en rêve. Grâce à une sorte de dissociation il est en mesure d’en être l’acteur et le narrateur.

« Mon fils et moi nous trouvons au sommet de cette étonnante construction que les habitants de cette ville ont imaginée et qui n’est pas encore achevée car ils la veulent encore plus haute, à toucher le ciel. Je suis fier de dominer le monde aux côtés de mon héritier qui semble avoir dix ans alors que je suis resté le même. Il se tourne vers moi et tend la main pour montrer quelque chose au loin. Il est effrayé. Il recule… Paralysé et impuissant, je ferme les yeux en un réflexe de défense même si je n’aurais rien pu voir de sa chute vertigineuse.
Tonnerre
L’enfant tombe la tête en bas, il va se fracasser. Mon cœur s’arrête de battre quand soudain une main surgit et l’attrape par les pieds. Il est tout nu, c’est un bébé, un garçon. J’ai un héritier ! Je me trouve dans une pièce aux murs ocres et sur le lit défait mon épouse, ruisselante de sueur, sourit.
Tonnerre
Nous courons le long du fleuve. Elle me tient la main et je frémis de cette sensation si douce. Je la connais depuis toujours car nos familles sont amies. Mais moi je voudrais qu’elle soit plus que cela. Ses longs cheveux bruns ondulent au gré du vent. L’amour me consume. Elle sera ma femme.
Tonnerre
Je ne peux toujours pas bouger. Qu’est devenu mon fils ? La tempête se rapproche. Je n’ai pas pu le retenir et de cette hauteur il est impossible qu’il ait survécu. J’ai mal, Seigneur, j’ai si mal ! Je n’ai pas mérité une si grande douleur.
Tonnerre
Mes yeux sont ouverts, mon corps se détend. Mon fils, mon tout petit, est à nouveau près de moi. Il tire sur mon vêtement et dirige son regard vers les nuages menaçants striés d’éclairs. Il parle mais je ne l’entends pas. Je le rassure en passant ma main dans ses cheveux.
Tonnerre
Je suis dans ma chambre et, comme je sens une menace imminente, je sais que je dois écrire mes dernières volontés. Je dois surtout faire savoir à mon fils combien je l’aime et combien j’ai aimé sa mère. Mais un phénomène étrange se produit : ils sortent tous deux de la page et s’enfuient poursuivis par des chevaux qui piétinent les lettres ou effacent les mots avec leur écume.
Tonnerre
La tour ! Nous l’érigeons tous ensemble, dans un même élan, tenant le même discours. Nous sommes des hommes mais, portés par une puissante ferveur, nous nous sentons capables de créer un monument extraordinaire. Elle ne pourra jamais être égalée !
Tonnerre
Il faut que j’écrive. Je reprends une feuille mais, dès les premiers mots, des filaments de brume s’élèvent, de plus en plus épais, de plus en plus noirs. Je suis désespéré tandis qu’un brouillard compact envahit la pièce. Je pousse un long gémissement et me mets à pleurer. »

L’homme se réveille en larmes. Il entend l’orage gronder et la pluie s’abattre avec force. Paniqué, il se souvient de son rêve et réalise qu’il était sans doute prémonitoire. Il doit immédiatement aller voir son fils et lui exprimer ses sentiments. Il sort, court dans les rues, entend crier les gens avec des mots inconnus. Puis, dès qu’il s’adresse à son enfant, il lit dans son regard l’étonnement et l’incrédulité. Le mur de l’incompréhension sépare le père du fils tout comme il sème le chaos parmi son peuple. Lui, le roi Nemrod, ainsi que tous les descendants de Noé subissent la punition divine. Cette tour aura été le symbole de leur gloire et l’objet de leur disgrâce.


Le rêve de Timéo

Du haut de la tour Graham & Brown, Timéo fixait New York aux prises d'une nuit sans ténèbres. L'obscurité avait perdu ses droits depuis longtemps, mis K.O. par les guirlandes scintillantes des voitures embouteillées, les écrans géants, les lumières des foyers et celles des devantures des magasins. Une marée flamboyante pour chasser la pénombre et ses terreurs. À cinquante ans, les échelons gravis un à un, Timéo dominait le monde de la finance et contemplait la ville comme un empereur le ferait de son empire. Mains posées sur la rambarde du balcon qui prolongeait son bureau, il ressentait pleinement sa puissance. "Bon anniversaire, papa !" Timéo tourna la tête vers son fils redevenu enfant. Il esquissa un sourire attendri sans en être étonné, il en était toujours ainsi dans ce rêve récurrent. Lucas était encore indemne des ravages de la drogue et du sida ; il tendait vers lui sa bouille ronde auréolée de boucles soyeuses. "Merci, Lucas."
Timéo savait que le moment idyllique se briserait sur la prochaine question de son garçon, alors, il effleura de ses phalanges la joue gorgée d'avenir, goûtant au plaisir charnel d'un amour pur et sans condition. "Pourquoi es-tu parti ?" Voilà que tombait le couperet, mais curieusement, cette nuit-là, la terrasse ne céda pas sa place à la chambre. Ils demeuraient face à face tandis que dans le ciel torturé s'annonçait un orage. Les mots affluèrent, s'échappèrent, quand tout lui criait de se taire. "On ne peut s'élever aussi haut sans sacrifices ! L'amitié, l'amour n'existent pas vraiment. C'est un leurre, une vaste mascarade…"
Le doux visage de Lucas se défigura sous la violence de la colère mêlée à une tristesse horrifiée. Sous le choc, il recula, regard décillé en déniant farouchement de sa tête. "Tu mens ! Je sais que l'amour existe, je t'aime, moi !
— Oui, tu sais aimer Lucas et c'est ce qui va te détruire !"
Timéo prit alors conscience que tout le flanc gauche de la terrasse était dévasté. Les colonnettes en marbre blanc de la rambarde ne formaient plus que des chicots en dents de scie et par endroit, le sol avait cédé. Terrifié, il voulut fondre sur son fils, le soulever entre ses bras pour l'éloigner du danger, mais une chape de plomb le paralysait. Il hurla pour le prévenir, un cri sauvage qui résonna en écho dans son crâne sans parvenir à le libérer de l'étau qui nouait sa gorge. Son épouvante se fit douleur quand Lucas oscilla entre néant et sécurité avant de basculer dans l'abîme.
L'éveil fut brutal, le corps agité de tremblements. Aux prises d'un froid inhumain, Timéo claquait des dents. La lumière envahit la chambre. Sa femme se pencha sur lui. "Que t'arrive-t-il, mon amour ?" De son visage à ses seins ronds, de son sexe lisse à ses cuisses fermes, elle incarnait la perfection de la jeunesse. Timéo en eut la nausée. Elle était sa dernière trouvaille, un petit bijou de vingt-cinq ans dont la beauté se troublait au travers de ses larmes. Il éprouva le besoin de sentir ses bras l'entourer pour le rassurer. Dans sa fièvre, il voulut l'aimer ! "Mon fils est mort cette nuit, c'est moi qui l'ai tué !"


Sweet sixteen

Nous étions réunis autour de la table de cuisine comme tous les jours de la semaine. Je venais d’avaler une cuiller de soupe et tentais machinalement d’apercevoir mon reflet déformé dans le fond de l’ustensile. À part les bruits de langue et de glotte de mon père, on n’entendait que la radio qui ânonnait sans émotion des résultats de matchs de football.

17h40. Aussi loin que remontaient mes souvenirs, on avait toujours soupé aussi tôt. À peine le repas de la mi-journée était-il terminé que ma mère pensait déjà à la préparation de celui du soir. Tout comme l’heure, ce qui se trouvait dans l’assiette était une affaire de routine. Le vendredi, on mangeait des pâtes, le samedi, des tartines et le dimanche, du poisson avec des frites surgelées et de la salade. Une fois la nourriture ingurgitée, mon père et moi allions poser nos corps dans les divans du salon pendant que ma mère commençait à remplir le lave-vaisselle. La télévision allait toujours trop fort mais comme il n’y avait que moi pour m’en plaindre, rien ne changeait. On pataugeait invariablement dans le journal télévisé de trois chaînes différentes avant de se vautrer dans le film. Quand j’épinglais un détail du tableau, mes parents me remettaient brutalement à ma place ; je n’étais que toléré et la moindre des choses que l’on pouvait attendre de moi était une obéissance inconditionnelle. « Si je n’étais pas content, je n’avais qu’à aller voir ailleurs ». Et pourtant, combien de fois n’avais-je pas vu mes parents dormir devant le vieux film qu’ils m’avaient imposé… J’aurais tant donné pour aller boire un verre après les cours mais le programme du soir devant être annoncé à l’avance pour ne pas entraver la bonne marche du vaisseau amiral, il n’y avait aucune place pour l’improvisation. J’aurais tant aimé pouvoir acheter moi-même mes vêtements et faire moi-même mes tartines comme tous les êtres humains à part entière de la planète mais ma mère tenait à tout gérer malgré mes quinze ans ; c’était son rôle de servir et c’était son droit de se plaindre de la trop lourde charge de travail qui pesait sur ses épaules. J’aurais pu prendre la menace parentale de l’expulsion comme une opportunité et fuir ma prison mais le courage me manquait. Souvent, je faisais le rêve suivant : mon père, heureux quinquagénaire, me promenait sur le toit d’un immeuble en me tenant par la main. Comme le sourire du père se démultipliait sur la pellicule de la caméra super 8, je tentais désespérément avec la force de mes cinq ans d’extraire ma menotte de sa grosse pogne. Désirant me calmer, mon paternel, me rapprochait du bord pour m’offrir une meilleure vue. De la sorte, nous pouvions bon nombre de monuments en contrebas. Mais ce n’était pas d’architecture dont j’avais faim mais de liberté. Finalement, à force de tirer sur la tenaille, je finissais par m’en extirper, hélas, emporté par mon mouvement, je ne pouvais m’empêcher de tomber dans le vide…

– Thomas ?... Thomas ?... Thomas ! Nom de Dieu ! T’es où, là ?

Un jour, à force d’avoir encaissé des coups, je finirais par me tirer une balle. Mes parents ne me feraient jamais le cadeau de me foutre à la porte ; ils aimaient trop m’avoir sous leur coupe. Jour après jour, je me faisais les mêmes promesses d’évasion mais jour après jour, la peur de tomber dans le vide me saisissait à la gorge et m’empêchait de mettre mes plans à exécution.

– Tu veux encore de la soupe ?

– Oui, répondis-je timidement, tout en relevant la tête de ma cuiller à soupe.


A votre écoute

Jingle.
- Bonjour chers auditeurs, il est 10 heures 4 et notre émission " Lecture des songes" débute par l'appel de Rose, de Paris Elle va nous raconter le rêve récurrent de son mari Franck. Je résume, il a cinquante ans et depuis quelques jours ou plutôt nuits (rires), il se voit en compagnie de son fils de 25 ans actuellement, redevenu tout petit enfant. Ils sont tous deux au sommet d'une gigantesque tour. Le bébé recule, tombe et disparaît de la vue du père sans que celui-ci ne puisse intervenir, totalement paralysé par l'angoisse et l'horreur de la situation. C'est bien ça ?
- Oui et ...
- Parfait, je me tourne vers Victor de Suenos, notre spécialiste en décryptage des rêves. Que pensez-vous de ce récit que l'on pourrait, si vous m'en donnez l'autorisation, qualifier de dramatique ?
- Tutt, tutt, tutt ... Vous allez trop vite en besogne. Il ne s'agit pas à proprement parler d'un drame, il est évident que l'enfant ne meurt pas, nous le savons tous, et Frank en a également conscience, puisque son fils est adulte aujourd'hui ! Je pense davantage à un sentiment de culpabilité qui resurgit brutalement. Chère petite madame, qui demandez de l'aide, votre mari était-il un père très présent durant la jeunesse de votre garçon?
- Ben, heu, il travaillait beaucoup, alors...
- Tout s'explique donc, cet homme n'assumait pas son rôle comme il aurait dû. Et, dans ses songes, il n'arrive toujours pas à avancer vers l'enfant. Effectuer ce pas symbolique qui lui permettrait d'entrer, enfin, en contact avec le bébé et le sauver ainsi d'une mort imminente.
- Victor, vous avez certainement raison, comme toujours (rires), mais les auditeurs et moi-même, nous nous posons la question : pourquoi maintenant, alors que le jeune homme a désormais 25 ans ?
- Interrogation très légitime qui me permet de rebondir sur la notion de la mémoire du subconscient. Franck arrive à un âge où l'on fait le point sur sa vie et où l'on se retrouve assailli par les doutes. Il se demande s'il a réussi dans tous les domaines et, lors de son sommeil, il se retrouve confronté durement à la réalité : l'absence de relations satisfaisantes entre lui et sa progéniture. Il sait qu'il n'a jamais, ou si peu, participé à l'éducation de son fils, il culpabilise et ces images traumatisantes le renvoient à ses manques. D'ailleurs, on peut aussi se demander pourquoi ce n'est pas lui, mon interlocuteur. N'est-ce pas Rose? C'est bien Rose ?
- Oui, oui, c'est ça. C'est à dire, monsieur de Suenos, je ne lui ai pas dit que je vous appelais, il ne croit pas à tous ces trucs là, alors !
- Encore un acte manqué, Franck vous raconte son cauchemar, sachant pertinemment que vous ferez la démarche pour tenter de le comprendre et ainsi il se donne à nouveau bonne conscience. Vous êtes encore et toujours mise en avant. Vous êtes celle qui agit, contrairement à lui, qui se repose sur vous. Une prochaine nuit, il vous verra, très certainement, vous précipiter vers votre fils pour l'empêcher de tomber. Soulagé, il pourra se rendormir et continuer paisiblement sa vie, tous ses remords effacés.
- Merci Victor pour cette analyse, fine et pertinente. Encore un rêve déchiffré avec talent, comme à votre habitude (rires). Merci également à Rose pour sa verve et son bouleversant témoignage. Je vous embrasse, chère fidèle auditrice. Après une courte page de publicité, nous irons à Brest où Pascal va nous conter, à son tour, une vision nocturne tout aussi passionnante. A tout de suite...
Jingle.
_________________
Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
http://danielle.akakpo.over-blog.com/
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MessagePosté le: Mer 16 Nov - 21:43 (2016)    Sujet du message: Publicité

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