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Les textes du Jeu N°137

 
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danielle
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Féminin Poissons (20fev-20mar)

MessagePosté le: Dim 16 Oct - 18:09 (2016)    Sujet du message: Les textes du Jeu N°137 Répondre en citant

Mignonne, allons voir si la rose...


Paul ouvrit la porte de son appartement après sa journée de travail et entra, renifla. Nulle odeur étrangère, personne ne s'était infiltré chez lui. « Parano, mon Paulo » chantonna-t-il. Face au mur nord de son salon, l'homme s'accouda au dossier d'une chaise, unique meuble de la pièce. Il fixa le papier peint devant lui. Ciel bleu parsemé boutons de roses. « Encore un autre ! »... à quelques centimètres du nez fureteur de Paul, l'un des boutons avait déplié ses pétales. Comme les vingt autres ouverts depuis deux semaines, le bouton mué rose fleurait la serre enclose, le capiteux jardin.

Devant son dîner, Paul ne réfléchissait pas au mystère tapissant son salon. Il avait choisi d'admettre le fait et, magie ou folie, ne se souciait plus de la réponse mais voguait, prise lâchée. L'appartement sentait bon. Le côté moisi et vague à l'âme de son habitat refluait. Paul aurait même pu inviter une femme chez lui. Et elle s'assoirait où, cette salope ? La chaise ? Par terre ? Ou tu la culbuterais sur ton matelas qui schlingue ? La conscience de Paulo parano imitait les intonations de sa mère. « Maman adore les roses mais pas les autres femelles » pouffa-t-il.
Avant de se coucher, Paul toucha les fleurs écloses sur le bleu ciel du salon. Sous ses doigts : la texture d'un papier peint et non le suave de pétales véritables. Sa peau empestait pourtant, comme frottée par une savonnette d'abbaye.

Le matin, au sortir de sa chambre, Paul trébucha sur quelque chose et tomba, sentit des piqûres sur ses paumes et ses jambes.
Le linoléum du salon avait disparu sous une végétation rampante.
Un rosier s'épanouissait là, sans gêne, avec tiges et épines. Sur les murs, toutes les roses avaient écloses. Un parfum suranné densifiait l'air.
Enjambant l'enchevêtrement vert, Paul couvrit la distance le séparant de sa cuisine. Parvenu à bon port, il observa l'anarchie végétale. Elle semblait avoir pris corps depuis la chaise du salon.
L'homme en pyjama extirpa une hachette du foutoir sous l'évier. Ce faisant, il décida de ne pas se rendre au boulot. Jour buissonnier. « Bien », approuva l'autre voix en lui, l'indomptée, celle qui l'encourageait à se masturber, à blasphémer, celle qui avait ri quand il avait fracassé la suffisance de sa mère sous ses poings parce qu'elle avait moqué les amours mortes de son fils. Elle s'était tue ensuite, la punaise, sous lui qui l'écrasait.

Il tailla dans le vif du rosier. En une sarabande florale, tout volait. Le front et la tête de Paul se ceignirent d'une couronne d'épines. « Je suis Christ, mère. T'agenouilleras-tu pour m'adorer, maintenant que je suis Lui ? »
Sueur et sang, Paul se rua sur la chaise maudite.

La police reçut plusieurs messages stipulant qu'un homme cognait dans son appartement et appelait sa mère en hurlant.

De guerre végétale lasse, Paul arrachait des bandes du papier mural. Des pétales pleuraient. Il demanda à sa mère où elle se cachait. Il ne la trouvait ni sous les tiges, ni derrière le papier. Elle ne répondait pas à sa ferveur.
L'absence de sa mère amour était une trahison. Un enlèvement.
Chercher du secours.
Paul marcha sur les cadavres de la chaise maternelle et du rosier puis ouvrit la porte d'entrée, tituba sur le seuil. Des voisins rassemblés le regardèrent, lui et sa tête d'épines, hébétés. Il leur demanda de l'aider à retrouver maman Rose.
Deux agents de police émergèrent alors sur le palier.
À eux... enfin... se confesser.
Paul ferma la porte.



Chienne de vie.


Marie ouvrit la porte de son appartement après sa journée de travail et poussa le vantail en grand, comme à l’accoutumée, un geste de vieille habitude qu’elle accomplit sans y penser avant de soudain se figer. Un silence d’une rare densité suintait des ombres de la pièce, qui la tint brutalement en respect. Elle demeura plantée, n’osant franchir le seuil, tous ses sens aux aguets quêtant le leurre d’un indice de présence, une qualité particulière de l’atmosphère, l’onde subtile d’une respiration. Un signe, quelques miettes d’illusion. Tant de soirs, ce même rituel avait rythmé leurs retrouvailles : ses pieds vite déchaussés qui la menaient gaiement au canapé, tandis que leurs regards s’accrochaient ; la main qu’elle glissait dans son cou, caresse machinale et légère ; le baiser rapide sur son front.

Elle risqua quelques pas, vérifia stupidement ce qu’elle savait déjà, l’absence et son vertige agité de fantômes. Sur le sofa, rien de plus qu’un plaid en fausse fourrure chiffonné de souvenirs. Elle le toucha du bout des doigts, s’y agrippa, y enfouit son visage. En vain. La fibre synthétique n’avait retenu aucune odeur, hormis des relents décevants de lessive. Elle s’enroula tout de même dans le tissu duveteux, frotta spontanément sa joue contre l’étoffe made in China. Dans un sursaut d’ironie salutaire, elle se souvint, amère, combien elle se gaussait de ces parents qui promènent, accrochés à leurs gosses, d’affreux doudous malodorants.
Alors, Marie pleura.

Elle sentit lui couler des yeux, lui remonter du ventre, la tendresse et puis la confiance, la complicité muette, quasi télépathique, les heures folles ou paisibles en partage. Tout ce maelström de sentiments ruissela d’elle comme une eau de vidange. Elle renifla son impuissance, serra plus fort la couverture et se ratatina, essorée de chagrin. Tout le jour, sanglée de pudeur et de principes, elle avait tenu bon, acharnée à montrer bonne figure. À présent délivrée de public, de l’armature des conventions, elle s’abandonnait à la mue qui l’écorchait à fleur de peau, arrachait par épais lambeaux de précieux pans de sa vie d’avant. Au-delà de la douleur de la perte, plus égoïste et plus sournoise, la violence d’une amputation. Elle augurait déjà chacun des gestes qui lui viendraient, chacun de ces automatismes qui s’obstineraient à perdurer et la laisseraient désorientée, les bras ballants, empêtrée d’élans inutiles et d’attentions privées de cible.
« Il te faut vite tourner la page » lui avaient soufflé ses amis, faute de réellement mesurer l’étendue de sa peine. Comme si tourner des pages impliquait d’oublier ce qu’on a lu ! Elle se savait déjà plus de mémoire que ça… Qu’il s’agisse d’êtres ou bien de mots, il en est qui vous marquent en creux et gravent profond leur exception. Cette histoire-là lui resterait au cœur telle une cicatrice de jeunesse, dont s’estomperait l’inflammation mais demeurerait la chéloïde. Cette histoire-là lui parlerait encore longtemps de promenades heureuses en plein champs, de sa joue reposant sur la tiédeur d’un flanc ou du doux abandon d’une tête sur sa poitrine.

Elle avisa le désordre ambiant, stigmate de la brève maladie qui avait bouleversé toutes ses priorités, jusqu’à l’issue finale. Se secoua, entreprit de ranger un peu. Ne put se résoudre à décrocher la laisse qui pendait à son clou, en vestige dérisoire. L’air de ce soir d’automne lui souffla au visage son invite incongrue, ses promesses encore chaudes.

Marie ferma la porte.




Par le toit

Marie ouvrit la porte de son appartement après sa journée de travail et aspire au calme de son intimité, le réconfort d'une bonne douche, un délicieux plateau repas chaud et gourmand. A l'hôpital, elle a enchaîné les soins intensifs, face à la détresse des corps et âmes en souffrances, saisi les mains tendues, soulagé les angoisses avec des gestes, des paroles, recueilli les sourires et regards reconnaissants des patients et leurs familles.
Le seuil franchi, elle se sent prise à la gorge par des effluves nauséabondes, son intérieur se contorsionne dans un haut-le-cœur. Frissons, spasmes s'emparent de tout son corps.
Rebutée, Marie pénètre dans ces émanations, ouvre les fenêtres pour libérer son espace. Elle trébuche sur un vase renversé, les roses éparses au sol, sent des crissement de verres émiettés sur le tapis mouillé, marche sur les pièces du jeu d'échec dispersées, remarque avec consternation la soie déchirée de son rideau. De la terre a été projetée hors du pot où fleurit son hibiscus. Dans la cuisine, gisent les petits bouquets de menthe, romarin, thym parmi la muscade et la vanille et autres sachets d'épices éventrés. Seul le poisson rouge, témoin silencieux et amnésique, continue de tourner en rond dans son bocal posé sur la console, indifférent aux relents, à tout ce fatras. Incompréhension.
Inquiète, Marie grimpe jusqu'à la mezzanine mansardée où elle a installé sa chambre. Elle constate, soulagée, que ses bijoux, bibelots, ses vêtements sont bien posés à leur place . Elle sent un souffle frais au-dessus de sa tête, le vasistas est resté ouvert. La nuit dernière était si douce, elle a dormi dans la fraîcheur vivifiante et ce matin, il est resté ouvert, par inadvertance... Marie sent la colère. Qui a pris le droit d'arriver par les toits, se glisser dans son espace à travers l'ouverture ? Manque de respect, violation de son intimité ! Révoltée, elle prend des bouffées d'air frais par la fenêtre, s'applique à donner de l'humanité à son intérieur. Elle déblaie, ramasse, secoue, enlève, remplit le sac poubelle de ces corruptions malsaines et vite s'en débarrasse dans le container de l'immeuble.
A son retour, elle allume des bougies, sources de lumières purificatrices, vaporise des huiles essentielles d'agrumes, laisse circuler dans son appartement le courant d'air frais de la nuit, s'apaise dans cette énergie. Il est temps de prendre la douche, se rassurer avec le plateau repas chaud et gourmand. Le sommeil la gagne, elle monte se coucher sous les étoiles dans son havre de paix heureusement épargné.
Dans cette quiétude, elle entend de légers bruissements, tend l'oreille. Marie découvre sur son lit une grosse boule rousse de douceur dans un ronronnement. C'était donc lui, il a marqué son territoire ! A quoi bon se fâcher ? C'est passé ! Elle préfère rythmer sa respiration sur celle du matou, s'apaise. Elle a toujours aimé les chats. Il entre-ouvre ses yeux libérant des éclats d'opale, étire son corps et d'un bond, comme il est venu, s'élance par-dessus le toit et disparaît dans la nuit.
Marie s'attarde à la fenêtre quand elle voit arriver Paul, son voisin et ami après sa journée de travail. Elle descend à sa rencontre, et sur le palier, lui raconte tout «... et, j'ai trouvé un chat dans mon lit ! » conclut-elle. Un grand sourire éclaire le visage chaleureux de Paul, dans un clin d’œil malicieux, il lui lance « C'est un chat heureux ! » et, lui rendant son sourire, Marie ferma la porte.



Par ici la sortie


Marie ouvrit la porte de son appartement après sa journée de travail et poussa un grand soupir de soulagement.
« Enfin libre ! »
Elle demeurait dans un coquet immeuble dont la façade donnait sur la rade d’Honfleur.
Elle enfila une paire de ballerines plus confortables qu’élégantes, et d’un coup de coude, repoussa le vantail qui se ferma bruyamment.
En parcourant le long couloir de l’entrée, elle apprécia le contact de ses semelles avec l’épaisse moquette, succédant à la rugosité du plancher de bois. L’air était empreint d’une douce tiédeur. « Tiens, ils ont mis le chauffage. Pas trop tôt, il commence à faire frisquet. Octobre en Normandie… »
Elle se défit de son écharpe de laine et la remisa machinalement dans la poche de son manteau. La lumière orangée du soleil couchant filtrait au travers de l’ouverture en verre cathédrale ménagée dans la partie haute de la porte. Bien que la vitre opaque ne laissât deviner aucune présence, Marie eut l’intuition formelle et toute féminine, en mettant la main sur la poignée, que quelqu’un se trouvait derrière. Elle l’ouvrit brusquement et sursauta. Paul se tenait debout devant elle, l’air préoccupé.
« Que fais-tu là, frangin ? Tu m’attends depuis longtemps ? »
« Ca va faire une bonne heure. »
« Je suis sortie en retard, un diapo powerpoint que je dois rendre pour demain 9 heures. Pourquoi tu ne m’as pas rejointe à mon bureau ? Ou téléphoné ? »
« J’ai oublié le badge, et mon portable est déchargé, j’ai préféré attendre ici. »
Marie fit un geste en direction du bar.
« Je t’offre quelque chose ? »
« Un petit whisky, c’est pas de refus. »
Engoncé dans un confortable fauteuil en rotin, sirotant son verre, Paul tentait de convaincre sa sœur :
« Tu ne peux plus continuer comme ça. Viens bosser chez nous, à Caen. Le boss est sympa, ce poste d’assistante de direction doit être pourvu d’urgence, si je ne donne pas une réponse demain il te passe sous le nez. »
Marie s’agitait sur le moelleux canapé de velours grenat.
« C’est non ! Je tiens à ma liberté. »
Elle fouilla dans sa poche, en sortit un paquet de cigarettes et un briquet.
« J’ai envie de fumer, allons sur la terrasse. »
Les derniers rayons du soleil imprimaient des taches dorées sur la glycine surplombant les tables. Les plantes vertes et le gazon ondulaient au vent du soir. Derrière le parapet à colonnettes de marbre s’étendait un panorama somptueux ; les maisons colorées jouxtant le port où des voiliers ballottaient dans l’eau calme.
« Une telle vue me console d’être si petitement logée », dit Marie en riant.
Ils se turent pendant dix minutes, se contentant d’apprécier le paysage. Puis Paul lui lança :
« Les deux whiskys et ton café, c’est pour moi, bien sûr. Comme d’hab’ »
Quand ils se quittèrent devant la porte de l’immeuble, Paul osa glisser à sa sœur :
« Si tu changes d’avis, fais-moi signe. Enfin ! C’est bien beau de faire des piges à domicile, mais t’as même pas de quoi te payer le chauffage. »
« C’est le prix de l’indépendance. Tu sais à quelle heure tu te réveilleras demain, moi pas ! »
Elle suivit lentement le corridor jusqu’à son appartement. La porte s’ouvrait sur un minuscule studio mansardé, meublé d’une table supportant un écran d’ordinateur et une imprimante. Une chambre de bonne ménagée dans les combles. Des revues gisaient sur le parquet aux planches disjointes. Elle fit un pas à l’intérieur. Par la petite fenêtre, elle vit qu’on allumait les réverbères sur la terrasse du Select-bar.

Un frisson glacé la parcourut quand Marie ferma la porte.



Métamorphose


Paul ouvrit la porte de son appartement après sa journée de travail et perçut aussitôt les basses répétitives et syncopées provenant de la chambre de sa fille. Il était partagé entre le plaisir de voir son enfant après quinze jours d’absence et l’effroi que sa fille adolescente ne cessait de lui procurer.
Paul frappa trois petits coups à la porte de la chambre de Mélanie, qui restèrent sans réponse. Il ouvrit la porte et se retrouva face à une tigresse aux sourcils froncés et aux yeux bordés de khôl noir. Des ongles rongés vernis de noir dépassaient à peine de son éternel sweat noir.
— Tu ne rentres pas dans ma chambre comme ça ! Ce n’est pas parce que c’est ton appartement de célibataire que tu ne dois pas respecter mon intimité ! Je te préviens, ici, c’est chez moi ! Si tu recommences, je rentre directement chez maman !
Abasourdi par la violence qui émanait d’Amélie, Paul ne réussit même pas à murmurer un bonjour. La porte lui claqua au nez. Paul soupira en pensant qu’il ne tiendrait peut-être pas un week-end entier sans se mettre en colère.
Cherchant un moyen de rentrer dans les bonnes grâces d’Amélie, Paul tenta de retrouver la crêpière. Une pile de cartons encombrait son garage depuis son déménagement et il était certain que son ex-femme lui avait refilé la vieille poêle à crêpe. Il ouvrit un carton et tomba sur le vieux nounours beige qu’Amélie traînait partout avec elle quand elle était petite. Paul esquissa un sourire en se remémorant la petite fille qu’elle était. C’est finalement armé de cartons pleins de souvenirs et de la fameuse crêpière, qu’il remonta dans son appartement.
La bonne odeur des crêpes, associée aux appels répétés de Paul, finirent par faire sortir Amélie de sa tanière. Son air revêche ne quitta pas son visage lorsque son regard tomba sur le contenu des cartons. Elle déballa des poupées Barbie, des jeux de société auxquels il manquait des pièces et d’autres souvenirs. Paul essaya désespérément d’entamer une conversation sur ses lubies de petite fille, adoptant un ton léger, mais Amélie coupa court :
— Tu croyais quoi ? Me faire plaisir ? Si le but de ces cartons était de me prouver que mon enfance est enterrée et le divorce de mes parents, consommé, c’est gagné en tout cas !
Et elle regagna sa chambre en n’oubliant pas de claquer sa porte.
Désespéré, Paul remit sa cuisine en ordre. Il s’inquiétait pour sa fille. Leur relation était dans l’impasse et c’était en partie de sa faute, étant donné qu’il avait passé la majeure partie des derniers mois de son mariage à éviter de rentrer à la maison. Et si l’agressivité de Mélanie dissimulait une vraie dépression ? Et si elle cherchait à se faire du mal ? Que cachaient ses immenses sweat ? Des scarifications ?
Il était plus de minuit quand Paul quitta sa cuisine pour aller se coucher. Dans la chambre d’Amélie, les rythmes électro ne faiblissaient pas. Il fallait pourtant qu’elle dorme ! Empli de la certitude du devoir paternel mais aussi d’appréhension, il frappa à sa porte, sans réponse. Prêt à la dispute qui ne manquerait pas d’éclater, Paul ouvrit la porte pour découvrir sa fille endormie, son vieux nounours beige dans les bras. Sur une étagère, des Barbies le fixaient de leur air inexpressif. A la lumière de la lampe de bureau, Paul admira le visage d’Amélie, redevenu serein. Aucune cicatrice suspecte ne déparait ses bras roses. Il coupa le son du PC, éteignit la lumière et murmura tout bas avant de sortir :
— Je t’aime, mon bébé.
Paul ferma la porte.


Une histoire fallace


Paul ouvrit la porte de son appartement après sa journée de travail et se débarrassa aussitôt de ses impedimenta, heureux d’être rentré plus tôt qu’à l’ordinaire. Mais il n’avait pas encore mis les pieds dans ses pantoufles qu’un bruit lui parvint de la chambre conjugale. Une sorte de grognement, ponctué de quelques soupirs. Sans tarder, à pas de velours, il s’en approcha.
Par la porte entrebâillée, il jeta un œil à l'intérieur de la pièce, puis, la vue bien dessillée, gagna discrètement le salon. De là, confortablement installé dans le canapé, il assista à un véritable charivari. Comme dans un vaudeville grotesque, sa femme chevauchait André, son meilleur ami. D’abord timide, Marie, lors du coït, se fit de plus en plus véhémente, jusqu’à crier tout à fait. Elle gémissait, pleurait, riait, haletait en même temps. Au comble de l’excitation, elle finit par hurler des choses abominables. Elle prit Dieu à témoin de son inédite et intense félicité ; elle appela à l’aide sa défunte maman pour ne pas perdre la raison. Insatiable, elle exhortait son partenaire à davantage de vigueur en des termes assez crus. La tête du lit cognait contre le mur, en rythme.
Une fois la copulation terminée, les amants fourbus se rendirent au salon, la joie aux lèvres. Joie un brin gâchée lorsqu’ils aperçurent Paul, un verre à la main, au creux du fauteuil, et qui les regardait. Les deux sportifs en eurent les jambes coupées, la face hippocratique.
Reprenant esprits et couleurs, Marie, pour qui la meilleure défense était l’attaque, rompit le silence :
— Oui bon bah voilà comme ça au moins t’es au courant ! Y’a pas de quoi être surpris aussi, merde ! Ça fait six mois que tu me touches plus, tu devais t’y attendre, fallait que ça arrive… Je suis pas de glace…
Les mots sortaient de la bouche de la femme comme des flèches aux pointes émoussées. Ils n’apportaient plus à Paul ni blessures, ni même réconfort, stériles.
— Bon ben je vais faire mes valises, moi. On se tient au courant, de toute façon, pour le divorce…
Marie s’en fut dans la chambre, satisfaite, en définitive, qu’il n’y ait pas plus d’effets.
André, muet depuis le début, gêné, vint s’asseoir auprès de son ami. Lui tapotant le genou, il ne trouva rien de mieux à dire qu’il regrettait, qu’il avait honte, que c’était la vie…
— Oui, c’est la vie, c’est ça ! s’offusqua Paul. L’amour, l’amitié, l’honnêteté, tout ça ce n’est que de la merde… Putain, ça n’existe pas… Des concepts à la con pour occuper notre existence… Je vais te dire, moi : le bonheur, c’est une illusion, ça se trouve au pied des arcs-en-ciel.
— Allons, ne te laisse pas aller au dépit. C’est un mauvais moment à passer tu sais, tu le retrouveras le bonheur. Faudra juste du temps…
N’importe qui se serait laissé aller à une rage homicide. Paul, lui, se contenta de sourire tristement, au lieu de mordre. Peut-être est-ce cela, la courtoisie.
Le couple partit avec les bagages, laissant le cornard à sa peine et à sa solitude.
L’infortuné tourna un bon moment en rond quand soudain, sur la table de la cuisine, il vit un couteau près de son téléphone portable. Il songea que l’heure avait sonné d’en finir avec cette mascarade.
Il avait envoyé un texto. Une heure plus tard, une femme se tenait roide devant lui. Impatient, euphorique, l’amoureux raconta tout sur le palier de l'appartement. Et de conclure :
— En plus, elle aura tous les torts ! Bordel, qu’est-ce qu’on va être heureux !
Sa maîtresse entra enfin, émue. Alors, doucement, Paul ferma la porte.


Flic flaque


Marie ouvre la porte.


Les flics ne devraient plus tarder. Elle les a prévenus. Lui gît au sol au milieu d'une flaque de sang. Ils comprendront. Elle a encore le couteau en main. Un rire nerveux la secoue.

Elle contemple le cadavre de mon mari, tâchant de se souvenir à quel moment la fureur s'est emparée d’elle au point de lui planter en plein cœur le couteau avec lequel elle découpait le rôti lorsqu'il est rentré.
En fait elle le sait. C'est en prenant conscience que les conseils prodigués par sa mère ne valaient rien.

Elle était allée la voir deux mois plus tôt. Désespérée. La veille, Lucas et elle avaient fêté leur 25ème anniversaire de mariage. Elle, insomniaque devant son livre. Lui, endormi au canapé devant son match de foot.
Elle en aurait pleuré…

Sa mère l'a secouée.
– Ça t’étonne ma pauvre ?
– Mais…
– Arrête de faire la chèvre. À ton âge, tu devrais savoir que les hommes doivent être émoustillés. Regarde-toi. Tu t'es vue ? Mal coiffée, pas maquillée, le cheveu grisonnant…
– Tu crois… ?
– Le corbeau maintenant… tu vas me dérouler tout un bestiaire ? Je ne crois pas, je suis sûre. Il faut séduire Lucas à nouveau, il faut lui mettre le feu aux poudres. Tu crois que les femmes se font jolies juste pour courir après leur jeunesse ?
– Lucas aura de nouveau envie de moi ?
– J'en suis certaine !

Un mois plus tard, elle était revenue voir sa mère. Métamorphosée. Une tresse cascade déclinée en blond vénitien. Rouge à lèvres, khôl, fard à paupières…
Pourtant…
Sa mère ne l’avait pas laissé geindre.
– Je te vois venir… Je t'arrête tout de suite. Tu n'as fait que la moitié du chemin. Tu as arrangé la toiture mais rien fait pour la façade. Comment te voilà attifée ?
– Mais j'étais déjà comme ça lorsqu'on s'est connu Lucas et moi…
– Justement. Tu crois qu’il a envie de tomber amoureux de sa femme ?
Elle ne comprenait rien.
– Comment ça ?
– Il te connaît par cœur. Surprends-le. Fais-toi passer pour une autre. Achète-toi des minijupes, de la soie, de la lingerie provocante. C'est à ce prix que tu le séduiras à nouveau ton Lucas. Peut-être même croira-t-il qu’il trompe sa femme avec une autre. Sauf qu'il pourra y revenir aussi souvent qu'il lui plaira… en toute impunité.

Elle a admis son point de vue. Épousé ses vues. Et fait chauffer sa carte bleue. Sans réserve. Froufrous, soieries, dentelle… jupe, caraco, lingerie fine… un arsenal complet.
Sans le moindre résultat.
Jusqu'à ce soir…

Jusqu'au retour de Lucas ce vendredi vers 20 heures. Elle découpait le rôti, soucieuse de ne pas tacher son chemisier bâillant sur la dentelle de son soutien-gorge.
Il s'est approché d’elle. À son haleine, elle a compris qu'il avait bu.
– Viens dans la chambre, a-t-il ordonné, l'œil brillant.
– Mais…
Sans plus attendre, il l'a entraînée à sa suite. Dans le mouvement, elle a gardé le couteau à la main, si émoustillée qu’elle l'a posé sur la table de nuit sans s'en apercevoir.
– Déshabille-toi, lui a-t-il lancé.
Un peu sauvage comme entrée en matière. Mais elle espérait depuis si longtemps…
Une fois nue, il lui a dit : Va devant la glace !
Elle s’est approchée de l'armoire.
– Fais le poirier !
Elle a tiqué.
– Allez, fais le poirier !
Elle était surprise. Leurs jeux amoureux avaient toujours été stricts. Mais elle avait obéi.
– Écarte les cuisses maintenant !
Un frisson l'avait parcourue lorsqu'il avait posé sa tête entre ses cuisses.
Puis la raison l'avait fuie en entendant cette phrase assassine :
– Ils n'ont pas tort les copains… ça m'irait plutôt bien la barbe…

Marie ferme la porte…


Calice


Marie ouvrit la porte de son appartement après sa journée de travail et soupira, tant pis pour le désordre. Elle allait cuisiner, Paul s’était annoncé pour vingt heures.
Il revenait de voyage. Sans elle.
Jamais ensemble.
Elle savait être objective, ils n’avaient pas grand-chose en commun. Catégorie sociale, niveau d’études et travail équivalent ne créaient pas les mêmes aspirations, les mêmes goûts, les mêmes centres d’intérêt.
Pourtant toujours ils se retrouvaient : elle accourait au moindre appel, il venait chez elle à l’envi.
La géographie de leur histoire se réduisait à leurs appartements respectifs. Le peuplement de cette géographie tenait en un mot : vide. Le déroulé de leur histoire en deux : horizon néant. La cause et son excuse en trois : elle était amoureuse.

Ça lui était tombé dessus sans prévenir. Il lui avait montré de l’intérêt, elle le trouvait sympathique, ils avaient dansé sur une place publique un soir de 14 juillet. Ils s’étaient revus et dans une sorte de légèreté inconséquente étaient devenus amants. Quand ils ne se voyaient pas, Marie coloriait ses soirées solitaires à rêver leurs retrouvailles. Tout allait bien.
Jusqu’au jour où l’évidence lui emplit le cœur, l’esprit, l’espace, le monde. Je l’aime, dit-elle tout haut. Ce fut comme si ses murs renvoyaient l’écho d’un milliard de déclarations.
Bouleversée mais prudente, elle ne lui dit rien. Paul avait un gros défaut : il était nanti d’une mère estimant devoir régenter les fréquentations de ses enfants. Marie ne la rencontrerait jamais parce que Paul avait de lui-même opéré la censure.
Puisqu’il ne comptait pas renoncer à vivre comme il l’entendait, la dualité de son existence était son problème, estimait Marie, tant que cela ne lui portait pas tort à elle.
Le tort, elle était bien assez grande pour se le porter toute seule.

Elle s’activait en cuisine. Elle avait prévu quelque chose qui se tienne au chaud, Paul n’était pas très à cheval sur la ponctualité. Et qui puisse être réchauffé le lendemain, ce ne serait pas la première fois.
— Tu m’as attendu ? Il ne fallait pas, j’ai eu un empêchement.
— Un coup de fil, Paul, tu pouvais, non ?
— J’ai oublié, disait-il avec un sourire désarmant.
Il n’était pas méchant, il n’était simplement pas amoureux et elle était toujours disponible.

Ils ne voyaient personne. Il avait suffit d’une fois pour que des bonnes âmes rapportent à madame mère leur avis sur l’amie de son fils. La scène familiale qui avait suivi avait dissuadé Paul à tout jamais de se montrer dehors avec Marie.
Qui pour lui s’était coupée du monde. Solitaire.
Cet amour, c’est de l’aliénation, pensait-elle souvent. Oui disait sa tête, non disait son cœur et son corps ne savait plus lequel suivre. Malheureuse.
Elle en venait à espérer qu’il la quitte. Lucide.
Il ne le ferait pas. S’il avait été faux, brutal, grossier, elle aurait pu rompre. Même pas. Il était nature, gentil et gaffeur. Elle boirait son calice jusqu’à la lie, mortifiée de lâcheté.

Il arriva avec deux heures de retard. Un copain rencontré, il avait raconté son voyage, ils avaient mangé un morceau.
— Et tu sais, je t’ai rapporté des fleurs, dit-il les mains vides. Des oiseaux paradis, tu imagines dans l’avion ! Mais comme je n’ai pas pu venir aussitôt, je les ai laissées chez ma mère et elles ont fané.
Marie ouvrit le four en silence, dos tourné. Ne pas pleurer.
Jusqu’à la lie, le calice. Et il était profond. Des fleurs. Elle a dû être contente, madame mère.
Le plat était desséché. Marie ferma la porte.



Fermer la porte


Marie ouvrit la porte de son appartement après sa journée de travail et posa ses clefs sur le guéridon de l'entrée. Une légère odeur d'eau de Javel flottait dans l'air. Julie avait dû faire le ménage en grand avant de partir au boulot, c'était bien son genre ! Marie esquissa un sourire et chercha l'interrupteur de la main. La lumière inonda le salon.

La jeune femme poussa un cri de surprise et resta figée sur place à contempler la pièce. Elle était vide, totalement vide ! Plus de canapé, plus de table, plus de chaises, plus rien ! Le cœur de Marie tambourinait dans sa poitrine. Que s'était-il passé ? Un cambriolage ?

Elle se précipita dans la cuisine. Les meubles étaient toujours là mais les tiroirs étaient ouverts, dévoilant leur vacuité. Plus la moindre petite cuillère ! Marie ouvrit tous les placards un à un. La vaisselle avait disparu. Seule, au fin fond de l'un d'eux, sûrement oubliée, une poêle à crêpes. Une seule question tournait en boucle dans son cerveau : qu'était-il arrivé ? Consternée, la jeune femme fouilla dans son sac à la recherche de son téléphone portable. Il fallait qu'elle appelle la police ! Puis elle décida de parcourir les autres pièces. Elle devrait dire exactement ce qui avait disparu.

Dans la salle de bains, Une chose l'intrigua. Toutes ses affaires étaient là. Seules celles de Julie avaient disparu. De même dans leur chambre, les vêtements de Marie étaient rangés à leur place habituelle alors que le côté de Julie était vide. Le sommier, achat de Julie, s'était envolé, le matelas qui appartenait à Marie, était resté, avec la couette encore dessus. Des cambrioleurs sélectifs ? Impossible !

La vérité lui sauta au visage en une seconde, la faisant tituber. Julie l'avait quittée. Elle était partie. Sa Julie, son amour ! Mais pourquoi ? POURQUOI !!! Et l'idée de ce bébé qu'elles voulaient toutes les deux ? Plus rien n'existait, le monde autour de Marie s'écroulait. Elle se souvint des paroles de la chanson :

"Le monde s'écroule,
Mais le monde c'est quoi,
Juste une grosse boule
Qui roule sous nos pas"


Et la boule roulait tellement vite qu'elle allait faire chuter Marie au fond d'un gouffre.

Elle s'assit par terre, le dos appuyé contre la cloison et éclata en sanglots. Le corps secoué de chagrin, elle ne pouvait plus s'arrêter. Qu'allait-elle devenir sans Julie ? Elle perdait son pilier, sa raison de vivre. Elle rampa jusqu'au matelas et se roula en boule sous la couette, tout habillée. Les larmes, peu à peu, se calmèrent. Épuisée, Marie s'endormit.

Ce fut le claquement du volet qui la réveilla, vers quatre heures du matin. Marie tendit machinalement la main vers la place de Julie avant de se souvenir qu'elle n'était plus là. Une bouffée de tristesse la submergea. "Qu'est-ce que j'ai fait pour qu'elle s'en aille ? " Elle remuait dans sa tête toutes les questions qui se bousculaient, sans trouver la moindre réponse. Bien sûr, leur couple avait connu des hauts et des bas, Julie avait eu des doutes sur sa pérennité mais pas plus que pour tout autre couple ! Et pourquoi ce départ sans un mot, sans un adieu...

Brusquement, Marie eut une certitude : elle ne pouvait plus vivre dans cet appartement sans Julie. C'était au-dessus de ses forces. La jeune femme repoussa la couette, se leva, attrapa son sac puis se dirigea vers l'entrée. Elle se saisit des clefs, les introduisit dans la serrure et sortit. Avant de partir, elle contempla une dernière fois ce qui avait été leur nid d'amour. Marie ferma la porte .

Aucune urgence


Paul ouvrit la porte de son appartement après sa journée de travail et s’étonna du silence qui y régnait : Marie passait en effet tout son temps affalée sur le canapé, devant la télévision dont elle réglait le son au maximum. Personne au salon. Il la trouva dans leur chambre, endormie sur le lit, sa nuisette soyeuse dévoilant ses formes rebondies. Il se pencha, lui tâta le front et les mains, soupira puis, adossé au mur, se perdit dans ses pensées.
Marie avait été licenciée quatre mois auparavant et ne parvenait pas à s’en remettre. Paul n’y avait vu aucune raison d’en faire un drame, au contraire. Elle n’avait nul besoin de ce boulot usant et sans intérêt; son job à lui dans une société américaine les mettait largement à l’abri du besoin. Et ça l’embêtait plutôt, en tant que cadre supérieur, d’avouer que son épouse était hôtesse de caisse.
« Pas de souci, chérie, fais-toi plaisir, cours les boutiques, inscris-toi à des cours de fitness, de peinture, profite de ta liberté ! » L’argument n’avait pas reçu d’écho. Marie avait pleurniché sur ses copines, les clients qu’elle aimait bien. De jour en jour, elle s’était recroquevillée sur son chagrin.
Il s’était pourtant montré attentionné, compréhensif, lui apportant des revues, des romans dont elle lisait à peine deux pages, lui offrant des douceurs dont elle dévorait une boîte entière entre deux crises de sanglots. Ils n’invitaient plus leurs amis qui avaient aussi renoncé à les inviter. « Marie n’est pas très en forme. » Toujours la même excuse, ça lassait.
Il avait proposé qu’ils fassent un bébé : ils avaient si souvent parlé de leurs futurs enfants lorsqu’à vingt ans ils roucoulaient comme deux tourtereaux. Marie avait gémi qu’une grossesse dans son état aurait été folie ; elle se sentait si mal, on verrait plus tard... si elle allait mieux.
Il l’avait conduite chez des spécialistes de renom, sans succès. Parler ne lui faisait aucun bien et les médicaments ne lui étaient d’aucun secours, hoquetait-elle. Elle ne les prenait qu’occasionnellement d’ailleurs, à voir le stock qui s’entassait dans l’armoire à pharmacie. D’un séjour à Nice, il avait espéré que le dépaysement redonnerait des couleurs à ses joues et à son moral. Elle était rentrée au bout de trois jours : la mer, la solitude l’angoissaient. Solitude ? Et lui, ne se sentait-il pas seul, auprès d’une femme qui n’avait plus le courage de s’habiller, de se coiffer, de cuisiner, de répondre à son désir ? Faire l’amour avec une loque larmoyante ou un morceau de bois avait stoppé ses élans. Par bonheur, le hasard avait remis sur sa route une de ses conquêtes à HEC : leurs cinq à sept et leurs rendez-vous à l’heure du déjeuner lui remettaient du baume au cœur.
Une sacrée plaie, tout de même, la dépression ! Paul en était arrivé à se demander si celle de Marie n’était pas génétique. Après tout, il ne connaissait rien de ses parents. On l’aurait trompé sur la marchandise ?
Il s’approcha de nouveau du lit, soupira de nouveau devant la silhouette boudinée, le visage bouffi, la crinière hirsute de la femme endormie. Où était passée la petite Marie, sa fée Clochette aux joues roses, au corps gracile ?
Il était 19h30. Son estomac lui rappela qu’il avait sauté le repas de midi. Il allait prendre le temps d’ouvrir une boîte de confit de canard et un bon bordeaux. Un dernier regard à la chambre, aux boîtes de médicaments vides et à la bouteille de whisky. Non, vraiment aucune urgence à téléphoner.
Paul ferma la porte.


Sans écho

Marie ouvre la porte de son appartement après sa journée de travail et s'apprête à lancer sa phrase rituelle : "c'est moi !" Mais elle se fige. Une fraction de seconde, elle a oublié. Personne ne lui répondra plus.
Premier retour du bureau, après quinze jours d'absence. Durant huit heures, elle a croisé des regards emplis de commisération. Les rires cessaient à son approche, remplacés par des sourires d'excuses. Ses collègues, mal à l'aise, ne savaient quoi lui dire. A midi, à la cantine, certains l'ont fuie sous des prétextes futiles. Marie a compris sans peine leur gêne, elle a, elle aussi, déjà vécu cette situation embarrassante sans trop savoir comment se comporter. Cependant, elle aurait aimé des témoignages chaleureux, des attitudes plus sincères. Elle s'est sentie tenue à distance, telle une pestiférée, pourtant, elle ne présente aucun risque de contagion...
Heureusement, les clients, au guichet de la banque, ignoraient son état de jeune veuve. De brefs instants, grâce à eux, elle a agi comme si de rien n'était. Comme si Marc ne s'était jamais retrouvé sur le sol, victime d'un infarctus foudroyant. Comme si, ce soir, elle échangerait des propos anodins avec lui, comme s'ils allaient enfin décider de faire le bébé qu'elle désirait tant.
Ce bébé, toujours remis à plus tard, carrière oblige ! Vain espoir désormais, plus de papa, pas d'enfant. Par instants, Marie en veut à Marc. Des bouffées de colère la traversent. Il n'avait pas le droit de disparaître si tôt. Vivant, en train d'étaler la confiture sur sa tartine, et soudain, inanimé, à côté de son bol de café renversé. A 37 ans, on ne meurt pas. On est éternel !
Elle a été en état de sidération, jusqu'aux obsèques. Pas un pleur. Les gestes du quotidien, les démarches administratives, effectués machinalement. Marie a répondu aux uns, aux autres, a remercié, serré des mains, accepté des accolades... Elle affirmait pouvoir gérer la situation devant parents et amis.
Elle s'est effondrée après leur départ. Des torrents de larmes durant des heures entières. Et puis, plus rien. La source a dû se tarir. Marie n'a plus que des sanglots secs, chaque fois qu'elle pense à Marc. Parfois, elle occulte totalement cette absence définitive. Mardi, elle a fait ses courses au supermarché. Elle a mis ses achats dans son caddie, mécaniquement. Des minutes d'anesthésie générale. A son retour, elle s'est rendu compte qu'elle avait tout pris pour deux personnes. Elle s'est alors assise dans la cuisine, la main plaquée sur la bouche, ébahie par l'énormité de son geste. Elle a tout congelé, ses larmes aussi, peut-être.
Pour la consoler, des personnes bien intentionnées lui ont dit que cela irait mieux avec le temps. Qu'elle ferait son deuil ! Expression horrible, qu'elle déteste. Elle n'a pas envie de passer à autre chose et pourtant il le faudra bien.
La jeune femme n'a pas bougé, la lumière sur le palier s'est éteinte, elle allume celle de l'entrée, respire profondément et murmure pour elle-même : je suis rentrée.
Marie ferme la porte.
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Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
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MessagePosté le: Dim 16 Oct - 18:09 (2016)    Sujet du message: Publicité

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