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Pont-Saint-Esprit concours nouvelles

 
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rascasse
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MessagePosté le: Sam 15 Oct - 17:16 (2016)    Sujet du message: Pont-Saint-Esprit concours nouvelles Répondre en citant

Pas un texte innocent. L'air du temps recèle parfois des senteurs de soufre...



La République des Enfants


Le ciel vibrait d'une transparence infinie. L'aube avait pleuré des perles de rosée qu'un vent nonchalant berçait à présent en larmes à la pointe extrême des feuilles. Quelques soupirs de brume s'étiraient paresseusement au creux des vallons.
Encore engourdis, de nombreux oiseaux pépiaient leurs rêves nocturnes.
La poésie prenait ses aises, décorait la campagne à grands coups de pinceaux en gestes habiles et pressés. Elle savait son temps compté. Elle ne nourrissait aucun doute quant à la place à céder à la barbarie des hommes.
Dès le lever du soleil.

Les voix montèrent avec le jour. La poésie reflua sous le ferraillement des chaînes battant bien malgré elles le contrepoint du chant.
Ils étaient au nombre de huit, rangés en ordre de taille, tous vêtus du même pantalon de coutil bleu et d'une veste assortie. Un anneau meurtrissait leur cheville droite au travers duquel passait la lourde chaîne qui liait les colons en une procession de misère.
En tête de colonne marchait "N'a-qu'un-œil", fouet et matraque à la main. En queue "Maboule", mêmes appendices serrés entre les doigts.

Comme la plupart des gardiens, il s'agissait d'anciens biffins de la Grande Guerre bénéficiant des emplois réservés. La violence leur avait longtemps servi de nourriture. À l'instar de tous leurs collègues, ils pensaient qu'un tel régime forge l'âme des esprits rebelles et ramène au droit chemin les brebis égarées.
J'suis un vaurien…. un misérable… je ne vaux rien… j'suis méprisable, ânonnaient-ils en chœur. Malgré les paroles, ils étaient heureux de laisser libre cours à leurs voix, contraintes au silence à l'intérieur du fort.
Seule dérogation à cette règle : les interminables prières répétées inlassablement.

Tous avaient le crâne rasé, la mine hâve, le regard un peu perdu. Treize ans pour le plus jeune, seize pour le plus âgé. Avec au fond de leurs yeux chassieux sous le manque de sommeil cet étrécissement des prunelles souligné par les cernes de ceux qui en ont déjà vu plus que leur saoul.
Ils avançaient dans le jour naissant d'une fin septembre. Ils ne prêtaient aucune attention au paysage qu'ils longeaient, trop soucieux du moindre faux-pas. Celui-ci aurait déclenché la colère de l'un ou l'autre de leurs gardes-chiourme. Ceux-ci prenaient assez de plaisir comme ça à les frapper. Inutile de leur offrir des raisons supplémentaires.

– Halte ! aboya "N'a-qu'un-œil", cinq minutes plus tard.
La chenille enferrée s'immobilisa.
– Repos ! cracha "Maboule", en balayant les jeunes bagnards d'un regard torve, empli de promesses douloureuses pour qui oserait lui résister.
Numéro de duettistes orchestré de longue date dans lequel le tangible des sanctions réduisait l'imaginaire à la portion congrue. Seuls de nouveaux sévices distrayaient les gardiens de leur tâche soi-disant rédemptrice.
De la pelote au fouet et du bâton au poing, ils savaient jouer toute la gamme de la douleur aux larmes, du mépris à l'humiliation. L'administration française les payait pour ces qualités. Mal qui plus est !

Ils s'étaient immobilisés au bord d'une vigne. Les rangs de celle-ci semblaient se multiplier à l'infini, escaladant le moutonnement de la campagne, vallon après vallon. Un peu de sueur leur coulait déjà dans les yeux, promesse d'une rude journée. Mais ils étaient là pour ça. La rédemption par le travail. Entre prières et silence. Entre campagne et murs épais. Entre jeunesse et peine à accomplir. À de rares exceptions, tous venaient de la ville. Ils découvraient l'âpreté du monde rural, la rugueuse fatigue née du travail harassant de la terre.

Le propriétaire de la vigne arriva peu après, menant d'une main habile son charroi tiré par un gros cheval bai. C'était un homme rougeaud, petit mais plutôt rond au crâne bientôt dégarni.
Il avait fait appel à la colonie pour la première fois cette année, difficultés financières d'après-guerre obligent. La misère galopait encore de région en région en cette année 1947.
Même à la campagne on ne vivait pas si bien pour autant que l'on mangeât à sa faim. Les colons représentaient une main d'œuvre bon marché. D'autant que l'on pouvait toujours s'entendre avec les matons pour rouler l'administration. Il n'était pas si difficile de tricher sur le nombre de jours et de colons.

Les huit jeunes gens lui jetèrent pourtant un regard presque amical. Depuis près de trois semaines que la vendange avait commencé, cet homme, prénommé Gabriel, était bien le premier à leur témoigner une certaine estime. Sans compter qu'il les nourrissait très correctement.
Cela les changeait de l'ordinaire du fort. Une eau dans laquelle flottaient quelques morceaux de légumes tenait lieu de soupe. Quant à la viande, elle se limitait un infâme brouet de gras et de couenne en alternance avec les boîtes de "singe" réformées de l'armée.
Autre bonheur, ce Gabriel les laissait pisser chaque fois qu'ils en avaient envie. À la colonie, cette autorisation n'était accordée que deux fois par jour.
La troisième raison de leur bienveillance à l'égard de ce Gabriel avait les joues roses et un charmant sourire. Elle se prénommait Émilie.
C'était la fille du patron. Du haut de ses dix-sept ans, elle avait tout ce qu'il faut pour attiser l'imagination des jeunes reclus.

"N'a-qu'un-œil" serra la main du vigneron. Désignant les colons de la main, il ajouta :
– On vous confie ces vauriens pour la journée. Tâchez d'en tirer le meilleur. Vous avez fort à faire !
– Je ne me plains pas d'eux. Ils travaillent vite et bien.
– Ne vous y fiez pas. Ils ne connaissent que ça, renchérit "Maboule" en montrant son fouet. À votre place, je leur taquinerais souvent les mollets, ils n'en iraient que plus vite.
– Merci du conseil, lâcha Gabriel. Mais nous devons nous mettre au travail.
– À ce soir, sur le coup des dix-sept heures, le salua "N'a-qu'un-œil".

Les deux gardiens firent demi-tour et s'éloignèrent en direction du fort. Il leur tardait de s'adonner à leur distraction favorite, un cran après les coups donnés aux colons : la boisson.
Vus de dos, Meyer et Pancoll, leurs véritables patronymes, faisaient penser à Laurel et Hardy avec leur drôle de casquette réglementaire.
Cela ne valait que de dos… et pour qui ne les connaissait pas. L'un avait laissé son œil à un éclat de shrapnels, l'autre une part de sa raison dans la folie des tranchées. Il n'aurait pas été juste cependant que cela puisse suffire à les absoudre de tous leurs méfaits.

Gabriel dégagea les seaux du charroi. Il en donna un à chaque colon puis les engagea à prendre place dans le rang de vigne où ils s'étaient arrêtés la veille au soir. Il leur remit ensuite à chacun un sécateur. Alors, le travail commença.
Chacun s'occupait du pied devant lui et coupait les grappes bien mûres. Puis, lorsque tous avaient fini, ils se décalaient de huit pieds avant de recommencer.
Gabriel avait commencé à disposer ses comportes en tête de rang. Il échangeait seau plein contre seau vide en prenant bien soin, ainsi que l'administration pénitentiaire le lui avait recommandé, de se tenir de l'autre côté du rang où œuvraient les colons.
En cas de mauvaise intention, la chaîne qui les entravait se serait prise dans les ceps et l'aurait protégé.

Le travail allait bon rythme. L'arrivée d'Émilie sur sa bicyclette éclaira d'un sourire le visage émacié des jeunes gens. La cadence augmenta. Ce fut à qui remplirait le plus vite son seau pour le lui tendre et frôler dans le geste sa main d'une incroyable finesse.
D'autres pensées les tenaillaient. Prudents, ils les rangeaient avec un soin précieux au fond de leur esprit. Des pensées presque nobles en regard des perversions qu'abritait le fort derrière ses hauts murs de pierre. Un univers glauque où la loi du plus fort imposait au plus faible de terribles sanctions.

La sueur ruisselait sur les fronts. Elle glissait dans les cous, cascadait le long des dos et marquait de sombre le coutil aux aisselles et à la ceinture. Gabriel proposait régulièrement à boire aux enfants et faisait circuler des cruchons de grès dans lesquels l'eau se gardait fraîche.
Vers dix heures, il fit passer un quignon de pain à chacun des garçons et les autorisa à s'asseoir à l'ombre des pieds de vigne. Le pain se teintait du pourpre du raisin. Il avait le bon goût des choses rares donc précieuses.
Tous se remirent à la tâche avec un entrain accru. Voilà longtemps qu'ils désespéraient qu'on les traite avec un semblant d'humanité.

Lorsque le clocher lointain égrena les douze coups de midi, Gabriel annonça que la fin du rang marquerait la pause pour le déjeuner. Émilie et lui eurent du mal à suivre le rythme qu'adoptèrent les jeunes gens.
Le raisin s'entassait dans les comportes malgré tous les grains que croquaient les colons au passage. Gabriel les y avait autorisés dès le premier jour passant outre l'interdiction administrative.
Jamais pourtant il ne les avait vus engloutir autant de raisin que ce matin-là.

Assis en cercle à l'ombre d'un petit bosquet de chênes verts, les huit colons savouraient encore leur repas. Simple… mais un festin en regard de ceux que leur servait l'administration pénitentiaire.
Gabriel les regardait d'un œil partagé entre pitié et étonnement. Une question lui brûlait les lèvres depuis le début de la vendange. Une question délicate. Mais dont la réponse soulagerait ou non sa conscience.
À la fin, n'y tenant plus, il s'approcha des jeunes gens dont le regard peinait à se détacher de la jolie silhouette d'Émilie.
– Je peux vous demander quelque chose ? se risqua Gabriel.
Ils le fixèrent, étonnés. Depuis quand sollicitait-on leur accord pour quoi que ce soit ?
Ils hochèrent néanmoins la tête, en bons reclus au silence qu'ils étaient.
– Pourquoi est-ce qu'ils vous ont enfermés là-bas ?
– Parce qu'on est des voyous, la bonne blague ! rigola Firmin, le plus âgé de la bande.
Gabriel réprima un sourire.
– Ça, c'est ce qu'on t'a dit mais ça ne m'apprend pas ce que tu as fait pour être interné au fort.
– J'ai volé m'sieur, deux pains d'une livre. Ils m'ont mis trois ans pour ça.
– Et toi ? demanda Gabriel au suivant, un rouquin au visage constellé de taches de rousseur.
– Pareil m'sieur, sauf que moi c'est de la viande que j'avais volée, répondit Daniel.
– Et toi ?
– Moi, j'ai donné un coup de poing dans la figure d'un fils de bonne famille. Il m'avait traité de cul-terreux, lança Gaspard, un blond au regard bleu acier. Enfermé jusqu'à mes dix-huit ans… si je ne crève pas avant !
L'un après l'autre, Jacques, Mathieu, Pierre, Émile et Louis avouèrent le larcin qui les avait conduits jusqu'au fort. Gabriel était soudain atterré. Impensable que de si petits larcins les aient faits condamner à d'aussi lourdes peines. Sans aucune mesure de justice à ses yeux.
– Je vous plains mes enfants. Sincèrement. J'aimerais tant vous aider mais je ne vois pas trop comment.
Firmin, lui, voyait très bien. Mais il est des services que l'on ne peut demander.
– Ne vous inquiétez pas pour nous, il y a plus mal lotis que nous. Demandez à Mathieu comment ça se passe à Aniane.
Sans se faire prier, celui-ci, un brun aux épais sourcils broussailleux, lança sa voix à la limite extrême de la mue.
– J'suis resté six mois là-bas. On ne sort jamais du bagne, on travaille en atelier de 7 heures à 11 heures et de 13 heures à 17 heures, et après on a école. À soixante-cinq par classe, je vous laisse imaginer. Et puis, pour les plus mauvais, ils ont un système de cages pendues au plafond dans lesquelles on les enferme. Alors ici, c'est pas si mal.

Gabriel n'en croyait pas ses oreilles. Il se sentait soudain un peu coupable de faire travailler ces jeunes. Ceux-ci ne toucheraient pas un centime de l'argent qu'il remettrait à l'administration pénitentiaire.
Quelle drôle d'époque ! Dire qu'en plus l'État versait cinquante francs par colon repris en cas d'évasion. De quoi soupçonner bien des collusions entre les surveillants et les esprits malsains affûtés par la guerre.
– Je suis désolé pour vous les enfants.
– Faut pas m'sieur, zézaya Pierre dont les deux incisives du haut étaient cassées, on a que ce qu'on mérite.
– Ne dis pas ça. Et tu devrais dire aux surveillants qu'ils s'occupent de tes dents.
– C'est déjà fait, s'amusèrent à la fois Émile et Gaspard, c'est eux qui les ont cassées à coups de matraque.
– Mais pourquoi ? s'étonna Gabriel, atterré.
– Parce qu'il fait semblant de dire ses prières… et que des fois ça se voit, trancha Firmin.
– Bon, je ne sais pas que vous dire. Reposez-vous encore un bon moment. La vigne attendra bien un peu aujourd'hui.
Il retourna s'asseoir auprès d'Émilie. Une pensée lui tracassait l'esprit. La vie ne distribue pas les cartes pour tout le monde pareil.
Pour certains, elles paraissent tellement biseautées que c'en est criminel !

"N'a-qu'un-œil" et "Maboule" apparurent au bout du chemin. Dix-sept heures venaient de sonner. Au chaloupé de leur démarche et à la lenteur de leur pas, il semblait clair que les matons étaient avinés. Comme à l'accoutumée à cette heure !
À un point tel que Gabriel fit un pas en arrière lorsqu'ils parvinrent à sa hauteur. Leur vilaine haleine se chargeait de relents surs et aigres.
– On vient vous débarrasser de la vermine jusqu'à demain, articula à grand-peine "N'a-qu'un-œil" dans un sourire sardonique.
– Ils ont bien travaillé aujourd'hui. Ils ont mis les bouchées doubles, lui répondit Gabriel, l'air sérieux, tandis qu'en lui-même il riait de son bon mot.
Jamais les enfants ne s'étaient autant gavés de raisin que cet après-midi-là.
– Allez, en route mauvaise graine ! aboya "Maboule"
– À demain les enfants, les salua Gabriel en accompagnant ses mots d'un geste de la main.
Ils ne répondirent pas. Le silence avait repris ses droits. Mais il lut dans leurs yeux un bien agréable sentiment.
L'âme un peu chamboulée, Gabriel commença à charger les seaux sur le charroi. Il répartit les comportes pour équilibrer la charge puis rinça les sécateurs. Le geste machinal.
Alors qu'au loin les colons venaient d'entonner leur damné chant : J'suis un vaurien… un misérable… je ne vaux rien… j'suis méprisable.
Il haussa les épaules de dépit et rangea le seau des sécateurs sur le charroi. Il n'avait pas pris garde au fait qu'il n'en restait plus que sept.

Ils marchèrent près d'un quart d'heure. Franchissant ainsi la moitié de la distance qui les séparait du village et son bagne. Tous chantaient cette lancinante litanie. Tous sauf Gaspard. Mais aucun des deux gardiens ne s'en était aperçu.
Arrivés près du pont sous lequel coulait la rivière traversant le village, "N'a-qu'un-œil" fit stopper la colonne. Puis il ordonna qu'elle le suive au long du sentier menant jusqu'à la berge.
Le cours était modeste mais ménageait quelques marmites calcaires propices à la baignade. C'est là que deux fois le mois, en période estivale, on les laissait, chacun à leur tour, se débarrasser de la crasse et de la vermine qui soumettait souvent leur peau aux pires tortures.
Une fois les colons immobilisés, "N'a-qu'un-œil" sortit une clef de sa poche de pantalon. À l'aide de celle-ci, il libéra la cheville de Louis de l'anneau qui l'enserrait. Il brandit alors l'index pour lui signifier qu'il disposait d'une minute pour se laver.
Sans demander son reste, celui-ci quitta ses vêtements à la hâte et sauta dans le "gour" sous la surveillance rapprochée de "Maboule".
Un cri soudain fit se retourner le gardien et l'enfant dénudé. Le salaud ! Il m'a planté !
Gaspard serrait la main sur son torse tandis qu'entre ses doigts sourdait un liquide rougeâtre. Face à lui, Firmin se dressait, un sécateur à la main.
Le premier qui approche, j'le bute ! clamait-il.

D'instinct, les autres se rapprochèrent de "N'a-qu'un-œil" qui ne savait trop quelle attitude adopter. Un fouet et une matraque, c'était rien de trop face à un sécateur.
Il n'eut pas le temps nécessaire pour bien mesurer le pour et le contre. Tous les enfants encore enchaînés lui tombèrent dessus. Gaspard compris.
Firmin, lui, fixait "Maboule" tandis que ses camarades faisaient chuter "N'a-qu'un-œil" et le ruaient de coups. Vaincu par la masse, le gardien s'affaissa. Imbibé d'alcool, il ne tarda pas à perdre connaissance.
Aussitôt, Firmin intima l'ordre de cesser de le frapper. Il ordonna ensuite à Daniel de le libérer puis de libérer les autres grâce à la clef que "N'a-qu'un-œil" conservait dans sa poche de pantalon.
Dès qu'il fut délesté de son anneau, Firmin s'approcha de "Maboule" le sécateur à la main. Comme il s'y attendait, celui-ci détala sans demander son reste. Nul n'avait besoin de le convaincre qu'il n'aurait pas le dessus si tous les enfants lui tombaient dessus.

Firmin, devenu chef naturel, engagea Louis à vite se rhabiller. Il entreprit alors de ligoter "N'a-qu'un-œil" avec l'aide d'Émile. Il lui retirèrent sa ceinture de flanelle, lui lièrent les mains dans le dos puis les chevilles aux mains en serrant les nœuds du plus fort qu'ils purent.
Ils pressaient leurs gestes. "Maboule" était parti chercher du renfort au village. Il serait de retour dans moins de vingt minutes. Ils devaient faire vite.
Ils couchèrent le gardien face contre terre puis, sur la demande de Firmin, tous se mirent dans l'eau. Celle-ci leur arrivait à mi-cheville. Ils marchèrent près de deux cents mètres en suivant le courant.
Trois minutes au plus leur furent nécessaires. Une de mieux les conduisit une centaine de mètres au long de la berge opposée avant qu'ils ne fassent tous demi-tour. Ils revinrent ensuite sur leurs pas.
En silence, ils longèrent le corps immobile de "N'a-qu'un-œil" puis s'engouffrèrent dans une vieille capitelle abandonnée située au bord du sentier, juste avant la route. Ils refermèrent la porte à grand-peine. La longue attente pouvait commencer.
Si le plan ourdi et mis au point depuis quelques jours au cœur des vignes se révélait efficace…

Gaspard riait encore des raisins qu'il avait conservés en bouche pour faire croire qu'il saignait. Émile, Daniel et Louis s'étaient endormis. Pierre et Mathieu scrutaient les bruits de la nuit. Firmin affûtait leur plan de bataille et Jacques rêvait de la bergerie de son grand-père sur les pentes extrêmes de l'Espinousse.
Comme prévu, "Maboule" avait rappliqué avec du renfort… et des chiens. Ceux-ci avaient suivi la rivière puis tourné en rond là où s'arrêtaient leurs traces. Des éclats de voix en colère avaient fusé tout près d'eux. Elles s'étaient ensuite éloignées au fur et à mesure que montait la nuit.
Les garçons n'avaient ni faim ni soif. Tout le raisin avalé dans la journée leur tenait fort au ventre. La pénombre dans laquelle ils étaient plongés les rassurait. Ils se sentaient en sécurit à la manière dont un enfant se sent caché les mains devant les yeux. Le silence auquel Firmin les avait contraints de peur que l'on surprît leurs voix ne les dérangeait pas. Ils y étaient habitués. Se tenir serrés l'un à l'autre dans l'étroit repaire suffisait à les apaiser.
L'intérieur de la capitelle constituait cependant un espace restreint. Assez vite, surgit le problème des intestins malmenés par l'absorption de tant de raisin. Cela commença par des borborygmes annonciateurs avant qu'une odeur très désagréable envahisse le lieu. Chacun avait pourtant bien pris soin de recouvrir de terre le solde des fruits avalés.
La journée se révéla effroyablement longue. Il faisait chaud à l'intérieur. L'air empestait. La faim recommençait à donner de la voix.
En outre, une vive émotion s'était emparée d'eux lorsqu'un chien était venu aboyer à la porte de la capitelle. Par chance, Daniel les en avait débarrassé. Après s'être approché de l'ouverture, il avait tenu à mi-voix un surprenant discours à l'animal en usant d'une logorrhée étrange.
À ses camarades intrigués, il avait expliqué qu'il avait toujours eu le don avec les chiens.

Les recherches devaient sans doute se poursuivre. Plus loin. Puisque aucun écho ne leur parvenait. Ils attendirent cependant que la nuit soit complètement noire pour sortir un à un, sous la surveillance de Firmin qui faisait le guet.
Le temps de se laver, de soulager quelque envie organique et de cueillir une grappe ou deux afin de se sustenter. À l'aide d'une pierre plate, ils évacuèrent les déjections à l'intérieur de la capitelle et purent ainsi mieux s'endormir.
Ils avaient du temps devant eux. Ils ne s'élanceraient pas avant le surlendemain au soir vers leur but. Jacques avait promis de les conduire. Il était le seul originaire de la région. Il la connaissait bien de surcroît pour avoir souvent accompagné son forain de père au cours de ses tournées.
Le nirvana qu'ils souhaitaient tous atteindre appartenait à son grand-père, éleveur de moutons à Valleraugues.

Ils ne l'atteignirent cependant qu'au petit matin du vingt-deuxième jour. Épuisés mais pas les mains vides. Au long de leur périple effectué nuitamment, ils avaient mis à profit tous les lieux propices pour étayer leur aventure d'un maximum de chances de succès. Au gré du linge qui séchait sur les fils, chacun avait abandonné sa tenue de bagnard pour des habits disparates dont des joncs tressés en guise de ceinture faisaient tenir les pantalons mal assujettis.
Des paniers dérobés en chemin contenaient des pommes, des oignons, des œufs, des vêtements de rechange. Il y avait aussi des sacs de jute, de la ficelle, trois couteaux et une paire de ciseaux.
Pour toutes ces rapines nocturnes, le don de Daniel avait fait des merveilles. Il savait approcher les chiens et endormir leur méfiance par ces mots incompréhensibles qu'il leur offrait. Il les rendait de la sorte aussi dociles que des agneaux.

Ce matin-là, Jacques leur désigna du regard la bergerie de son grand-père. Comme prévu, tous les moutons avaient déserté les estives. Seuls subsistaient sur les pentes baignées par la fraîcheur naturelle d'une mi-octobre de vastes forêts et un vent empreint de senteurs boisées.
L'univers sembla dès lors leur appartenir. La solitude du monde devint la leur. Michel fut le premier à pousser un cri que la montagne lui renvoya en écho. Pierre l'imita. Et tous bientôt se mirent à hurler leur joie d'être parvenus au terme de leur longue route. D'abord des mots dénués de sens.
Puis bien vite vinrent des gros mots qui remettaient le bagne et son personnel à la juste place qu'ils estimaient leur.

C'était une réaction puérile… Mais ils n'étaient somme toute que des enfants. Des minots déconnectés par toutes ces nuits de marche et ces sommes diurnes entrecoupés d'alertes sous la surveillance d'un seul à se tenir éveillé. Rien ne s'était révélé simple pour arriver jusque-là. Le découragement avait souvent frappé à la porte. La pluie surtout leur avait fait perdre du temps. Elle avait contraint les plus valides à soutenir ceux souffrant de rhume ou d'une pointe de bronchite. Sans parler des villages à contourner dans la nuit, des rivières à traverser, de la faim, de la peur d'être repris, du froid, du vent.
De nombreuses disputes avaient éclaté au long du parcours. Seule la peur de devoir retourner au bagne avait su les éteindre.
Jacques s'approcha de la bergerie, souleva une pierre du faîtage en lauzes et dégagea la clef qui livrerait le lieu à ses futurs occupants. D'un geste solennel, il libéra la porte et invita ses camarades à découvrir les lieux. La partie habitation se révélait spartiate mais leur sembla un château. Rien de plus normal. C'était désormais leur domaine.
Peu importait qu'il n'y ait qu'une table, une seule paillasse et un fourneau en fonte. Aucun souci les quelques rares ustensiles de cuisine. L'espace délimité par les murs de pierre se limitait à une trentaine de mètres carrés. Cela leur suffirait bien.
De toute manière, ils seraient mieux là que dans la réclusion du bagne.
Bien qu'ils soient tous épuisés, ils se mirent à pépier comme des oisillons frais envolés du nid. Chacun lançait son idée pour assurer la pérennité de leur évasion. Chaque suggestion amenait un débat.
Cela dura une bonne partie de la journée, assis en cercle devant la bergerie avec la lointaine vallée en toile de fond.

Sous l'égide de Firmin et Jacques, l'un en sa qualité d'aîné, l'autre pour sa connaissance du terrain, les quinze jours qui faisaient défaut pour qu'octobre touche à son terme furent mis à profit pour assurer les conditions de leur survie. Le froid allait venir. Leurs provisions ne les mèneraient pas bien loin.
De plus, il ne fallait pas être bien malin pour deviner qu'ils se lasseraient vite de tous s'entasser sur l'unique paillasse de l'espace à vivre de la bergerie.
Ils se lancèrent donc dans d'inlassables cueillettes de châtaignes et d'arbouses. Firent des razzias de champignons qu'ils mirent à sécher en les enfilant sur des longueurs de ficelle tendues de mur à mur à l'intérieur de la bergerie. Posèrent en grand nombre de collets malhabiles pour lapins mal dégourdis. Ramassèrent des salades de champ par pleines poignées. Ils peinaient cependant à les avaler par manque d'assaisonnement.
Ils se complurent à faire d'interminables allers retours dans la forêt pour stocker du bois afin d'alimenter le fourneau. Ils cueillirent aussi beaucoup de fougères qu'ils mirent à sécher avant de les fourrer dans les sacs de jute. Ils multiplièrent ainsi le nombre des paillasses. Ils apprirent à piler les châtaignes entre deux pierres plates pour en faire une sorte de farine qui mélangée à l'eau et cuite au four donnait des pains denses et goûteux qui les changeaient de leur ordinaire.

Tout se passait dans une relative bonne humeur et un verbiage incessant que seule stoppait la fatigue, le soir venu. Sans bougie, ils vivaient dans le noir dès la nuit tombée avec pour seule lueur le rougeoiement de la fonte du fourneau qui les préservait du froid.
Deux raids nocturnes à plus de vingt kilomètres de là avaient permis de regonfler le stock de pommes. Sans compter quelques vêtements supplémentaires. Deux d'entre eux cependant, Louis et Michel, se plaignaient de leurs chaussures éculées, rafistolées tant bien que mal avec des bouts de ficelle.

Le premier jour de novembre marqua la fin de la tacite concorde qui s'était établie. Une violente dispute éclata entre Firmin et Michel. Ce dernier refusait d'aller chercher du bois en raison de ses chaussures bâillant à tout vent dans lesquelles le froid lançait de cuisantes morsures.
De mot en mot, les deux jeunes gens en vinrent aux mains. Leurs camarades durent les séparer avant que le galimatias dont usait Daniel avec les chiens ne parvienne curieusement à ramener le calme.
Tandis qu'ils se regardaient encore en chiens de faïence, penauds malgré tout de s'être laissé aller à cette violence dont ils souffraient tant à la colonie, Gaspard prit la parole.
Quelque chose lui trottait en tête depuis trop longtemps pour qu'il tarde encore à en faire part à ses condisciples.
– Ça devait arriver, dit-il, nous devons établir des règles sinon nous allons finir par tous nous bagarrer.
– Des règles ? s'étonna Firmin. Comme au bagne ? Tu plaisantes j'espère !
– Ce n'est pas à celles du bagne que je pense figure-toi.
– Tu penses à quoi alors ? demanda Jacques.
– À une sorte de règlement sur lequel nous serions tous d'accord. Pour décider de qui fait quoi et quand.
– C'est pas bête, remarqua Mathieu. Si c'est toujours Firmin qui commande on va se retrouver comme à la colonie.
– Moi, je n'y vois pas d'inconvénient, précisa celui-ci. À condition que je garde mon mot à dire.
– L'idéal, trancha Pierre, ce serait que tout le monde puisse proposer et qu'après on mette les idées au vote.
– Pas mal ton idée de vote, reconnut Émile.
– Sauf que vous n'allez jamais voter pour moi, regretta Louis.
– T'inquiète pas P'tit Louis, le rassura Gaspard. Je ne propose pas la loi des grands contre celle des petits. Je vois quelque chose de plus juste au contraire.
– Dis donc, t'es balèze en justice toi, admira Mathieu.
– C'est parce que j'ai cassé sa tête à un fils de notaire, ça devait être contagieux, rigola Gaspard.
Tous se mirent à rire avec lui. Comme des enfants qu'ils étaient encore… et avant tout.

La nuit était tombée. Tous s'étaient réunis en demi-cercle sur leurs paillasses de fougère. Ils faisaient cercle autour du fourneau. La porte de charge laissée ouverte les éclairait un peu et le feu dansant animait leurs visages d'ombres fantasmagoriques.
– Comment tu vois les choses Gaspard ? demanda Firmin.
– Je dirais que pour que notre système soit juste, nous devons établir une liste de devoirs mais aussi une liste de droits que nous nous engagerons tous à respecter.
– Comme dans la vraie vie alors, souligna Mathieu.
– Pas vraiment, nous sommes tous encore des enfants. Au bagne, je vois bien nos devoirs mais même en cherchant bien je ne vois pas nos droits.
– C'est juste, approuva Daniel, aussitôt imité par tous les autres.
– C'est pourquoi, si vous êtes d'accord, je voudrais que nous inventions quelque chose qui s'appellera : la République des Enfants.
– La République des Enfants ? s'interrogea Mathieu. Ça fait pas trop sérieux ça ?
– Je ne trouve pas, dit Émile, ça sonne même plutôt bien.
Et chacun se mit à prononcer à mi-voix ces trois mots : République des Enfants. Les mots roulaient sous la langue. Ils étaient plaisants à prononcer. Ils possédaient un petit côté magique.
– Adjugé, trancha Firmin. Enfin pour moi, ajouta-t-il soudain soucieux de ne plus jouer les chefs.
– Pareil pour moi, dirent-ils les autres, chacun à leur tour.
– Bon, approuva Gaspard. Que voulez-vous mettre dans les devoirs ?
– Ramasser du bois, proposa Jacques.
– Préparer à manger, lança Mathieu.
– Ne jamais se battre, dit Pierre en passant la langue sur ses dents cassées.
– Ne pas voler dans les réserves de tout le monde, précisa Gaspard.
– Aider celui qui est fatigué.
Et ainsi, de proposition en proposition, ils dévidèrent tout un écheveau de tâches qu'ils devraient s'imposer à eux-mêmes en accord avec tout le monde.
Ils établirent ensuite un tour de rôle pour chacune de ces tâches. Ils acceptèrent toutefois que si deux enfants décidaient de s'échanger leurs obligations, personne n'y trouverait à redire.

Firmin posa devant eux la casserole dans laquelle avaient frit les châtaignes et demanda à la cantonade : Bon, c'est bien joli tout ça mais si on parlait des droits.
– T'as raison, remarqua Gaspard. C'est quand même-là le plus intéressant d'une république. Moi, je propose le droit au respect. Pas d'insulte entre nous.
Tout le monde approuva.
– Et moi osa P'tit Louis, je demande le droit qu'on m'appelle par mon nom, j'en ai marre de P'tit Louis, c'est pas ma faute si je suis né après vous.
Là encore, personne ne fit d'objection. Ce qui encouragea Émile à préciser :
– Moi alors, j'aimerais qu'on arrête de m'appeler Bouffe-tout-cru, c'est pas ma faute si j'ai tout le temps faim !
– Moi, dit Mathieu en levant le bras, je propose le droit à la parole.
– Qu'est-ce que tu veux dire par-là ? s'interrogea Daniel à voix haute.
– Je veux dire que chacun doit avoir le droit de dire ce qu'il pense sans que l'on se moque de lui.
– Cela me semble normal, accepta Gaspard.
– Je crois, intervint Jacques, qu'il faut établir un droit au repos. Qu'il y ait au moins un jour dans la semaine où l'on n'ait rien à faire.
– Même pas des prières ? demanda Pierre en rigolant.
– Surtout des prières, trancha Mathieu.
– Moi, osa Émile, je voudrais qu'on ait le droit de faire pipi tranquille sans que personne ne te regarde.
– Pourquoi ? s'amusa Firmin. T'as peur qu'on te la vole ?
– Dis pas de bêtises, j'aime pas ça, c'est tout !
– Il a raison, dit Daniel. J'aime pas trop ça non plus.
– Alors on accepte ? demanda Gaspard.
Chacun hocha la tête en signe d'assentiment.
– Moi, proposa Firmin surprenant son monde, je propose que chacun ait le droit de faire suivant son âge. C'est normal que j'en fasse plus que P'tit Louis. Oh pardon, que Louis ! se reprit-il.
– C'est juste, murmurèrent-ils.
– Et moi, osa Mathieu, un rien hésitant, je propose le droit de rêver.
– Qui t'en empêche ? s'étonna Gaspard. Quand on dort, chacun rêve à ce qu'il veut.
– Non, je ne parle pas de ça. Je parle de quelque chose dont on rêve et qu'on peut obtenir si tout le monde t'aide.
– C'est pas bête ça, remarqua Firmin.
– À quel rêve tu penses Mathieu ?
– À une sieste dans une meule de foin avec Émilie.
Tous se mirent à rire aux éclats. Comment auraient-ils pu l'aider dans son rêve ? Surtout que peu ou prou ils le partageaient tous ce rêve.

– Je suis d'accord avec toi, lâcha Gaspard quand il eut repris son sérieux. Ton idée est excellente mais il faut que ce rêve soit réalisable et ne force personne. Rien qui ne soit trop cher ou fasse appel à la violence. Maintenant, si vous êtes tous d'accord, nous pouvons essayer de réaliser un rêve pour chacun d'entre nous. Ce serait pas mal non ?
Leurs visages s'éclairèrent d'un sourire à cette idée. Une idée bizarre mais bien plaisante.
– Le plus juste, dit Gaspard, ce serait de commencer par Louis et ainsi de suite, par ordre d'âge. Qu'est ce tu rêverais d'avoir Louis ?
D'abord surpris, celui-ci réfléchit un peu puis dit :
– J'en ai marre de puer, je rêve de prendre un bain chaud.
Ils le fixèrent, interdits. Quel drôle de rêve ! Mais après tout, pourquoi pas ?
Puis, l'un après l'autre, par ordre d'âge, chacun avoua le rêve qui était le sien.
– Je rêve de manger un lapin à moi tout seul, saliva d'avance Émile.
– Je rêve d'avoir un chien, dit Pierre.
– Je rêve d'avoir de vraies chaussures, avoua Daniel
– Je rêve d'écrire une lettre à ma mère pour la rassurer, lança Jacques.
– Je rêve d'avoir des habits du dimanche, risqua Mathieu.
– Je rêve de posséder un harmonica, osa Gaspard.
– Je rêve d'une veste en peau de mouton, conclut Firmin.
Tout en croquant leurs châtaignes, ils s'émerveillèrent de cette notion de droit de rêver.
Et, lorsque leurs yeux se fermèrent sur la République des Enfants, pas mal de ces rêves n'étaient pas loin d'être réalisés... en théorie.


Louis fut le premier à être exaucé. Une lessiveuse dérobée lui fit office de baignoire. Novembre fila sans qu'une nouvelle dispute ne jette son ombre. Ils sortaient de moins en moins en raison du froid et de la pluie, parfois incessante. Tous se félicitaient de toutes ces réserves qu'ils avaient accumulées.
À la fin du mois, Émile mangea son lapin, le seul à avoir accepté le piège grossier que constituaient leurs collets rudimentaires.
Décembre fit une entrée fracassante en ensevelissant la campagne sous une épaisse couche de neige.
À la faveur d'une accalmie, Daniel, accompagné de trois camarades et fort de ses dialogues canins, revint un matin, un chiot à la main, qu'il offrit à Pierre. Des œufs, deux poulets et deux pleins paniers de légumes complétaient le trésor de guerre.
Au milieu du mois, Firmin et Gaspard ramenèrent une paire de souliers de belle facture, elles étaient un peu grandes pour Daniel mais quelques bourres de paille bien placées abolirent cet inconvénient.
Les températures descendaient de plus en plus bas. Ils ne sortaient plus guère. À part pour aller faire provision de bois. Toujours et encore. Par chance, la forêt n'attirait personne.
Depuis leur arrivée, ils n'avaient vu âme qui vive.

Le mois mangeait sa fin lorsque Michel et Émile firent un raid nocturne de près de vingt kilomètres jusqu'à l'école du village, fermée pour les vacances. Ils y dérobèrent enveloppe, papier, porte-plume et encre pour que Jacques puisse écrire une lettre à sa mère. Firmin alla la poster une nuit.

Ils n'eurent pas le temps de réfléchir à tout ce qu'ils devraient mettre en œuvre pour que Mathieu ait ses beaux habits du dimanche.
La "République des Enfants" prit brutalement fin le 4 janvier au matin. La neige était tombée d'abondance dans la nuit aussi se tenaient-ils tous rassemblés auprès du fourneau lorsque la porte de la bergerie vola en éclats. Quatre gendarmes et trois gardiens de la colonie pénitentiaire firent irruption dans la pièce en leur intimant l'ordre de ne pas bouger.
L'arme que brandissaient les gendarmes les en dissuada vite. Ils se regardèrent en silence, tristes que leur aventure prenne fin et conscients du vilain qui leur était promis.
Ils s'étonnèrent toutefois que dans l'unique œil de "N'a-qu'un-œil" brille autre chose que de la haine… quelque chose qui ressemblait à s'y méprendre à de l'admiration.

Les colons les accueillirent en héros. La justice se montra moins enthousiaste. Elle les condamna tous au bagne jusqu'à leur majorité et ne fut pas avare sur le nombre de coups de fouet à leur administrer. Par une espèce de miracle, aucun ne mourut en détention. En ces temps, les colons représentaient parfois jusqu'aux trois-quarts des morts d'une commune.
Tous retrouvèrent tour à tour la liberté et s'attachèrent à redevenir des êtres humains.
P'tit Louis et Gaspard devinrent cheminots, Émile réussit une belle carrière de cuistot, Pierre et Jacques se dirigèrent vers les métiers du bâtiment : menuisier pour l'un, maçon pour l'autre. Firmin se retrouva docker au Havre.
Mathieu opta pour la campagne… et épousa Émilie.
Un seul tourna mal – aux dires amusés de ses compagnons – puisque Daniel devint maître-chien… dans la gendarmerie.


En 1977, Firmin entreprit d'importantes recherches afin de retrouver ses sept compagnons d'évasion. Rien ne fut facile. Mais, deux ans plus tard, tous se retrouvèrent place de la Comédie à Montpellier. À cette occasion, ils décidèrent que cette date deviendrait une occasion obligatoire de se revoir tous ensemble une fois l'an.
Ils décrétèrent aussi que ce jour-là, chacun ferait valoir son droit à rêver, tué dans l'œuf il y a bien longtemps. Ils respectèrent les règles édictées autrefois et jamais personne ne manqua au rendez-vous pas plus qu'à cette promesse qu'ils s'étaient faite un jour de s'unir à sept pour souscrire au rêve du huitième.

Ils ne sont plus aujourd'hui que six survivants de la "République des Enfants". Des vieux à la chevelure blanche et à l'âme encore un peu fracassée. Ils continuent de se réunir chaque 4 janvier pour exercer leur droit à rêver.
Curieusement, tous s'accordent aujourd'hui sur un seul et même rêve, en totale contradiction avec les préceptes de naguère. Tous désirent ardemment que cette société qu'ils ont vu évoluer ne remette jamais au goût du jour cette fausse bonne solution que constituaient les bagnes pour enfants.
Efforçons-nous de tout mettre en œuvre pour qu'ils partent l'un après l'autre dans le bonheur de leur rêve exaucé.

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MessagePosté le: Sam 15 Oct - 17:16 (2016)    Sujet du message: Publicité

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MessagePosté le: Sam 15 Oct - 18:28 (2016)    Sujet du message: Pont-Saint-Esprit concours nouvelles Répondre en citant

rascasse a écrit:
Pas un texte innocent. L'air du temps recèle parfois des senteurs de soufre...

La République des Enfants
....
Efforçons-nous de tout mettre en œuvre pour qu'ils partent l'un après l'autre dans le bonheur de leur rêve exaucé.


Et même bien après qu'ils soient partis.
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 09:05 (2018)    Sujet du message: Pont-Saint-Esprit concours nouvelles

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