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Les textes du jeu N°136

 
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danielle
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Féminin Poissons (20fev-20mar)

MessagePosté le: Lun 26 Sep - 08:08 (2016)    Sujet du message: Les textes du jeu N°136 Répondre en citant

Le petit sot


Malik est particulièrement heureux et dynamique ce matin. Il a même repassé son t-shirt favori.
C’est lui qui a réveillé toute la famille, sa grande sœur Ayse, sa mère Fatima et son père Ali, après avoir préparé le petit-déjeuner. Cependant, il n’avale que deux gorgés de jus d’orange et il dit qu’il n’a pas faim. D’ailleurs personne ne semble avoir envie de manger.
Sous les yeux émerveillés de ses parents, il se lève de la table, enroule dans du papier alu 2 parts du borek aux poireaux, son préféré et embrasse ses 3 admirateurs, avant de quitter précipitamment la maison.
Ils courent silencieusement, tous en même temps, à la fenêtre. En vélo, Malik a même mis son casque, qu’il ne mettait jamais, malgré les conseils de sa mère.
Ayse casse le silence :
-Qu’est-ce qu’il a ?
-Il est amoureux ! Répond Fatima
-Je pense, plutôt que, c’est l’approche des vacances au soleil et à la plage ! Plaisante Ali
-Et du repos à la montagne ! Et le casque ? Rétorque Fatma.

Et les 3 personnes se regardent avec sourire.

Malik arrive à l’école, aucun élève n’est présent. Un jeune adulte vient l’accueillir en lui serrant la main. Il remplace, Madame Dictat, une éducatrice très autoritaire, qui a fait un accident. Malik le prévient :
-Ce que je vais vous raconter, c’est la vérité !
-D’accord ! Hier, tu disais que tu aimais beaucoup lire que, depuis quelques mois non seulement, tu ne touches pas un livre, en plus tu n’as aucune envie de faire tes devoirs.
-Oui !Au début de l’année scolaire, je suis super content. J’ai 11 ans, je me sens grand. Je m’inscris à plusieurs clubs. Au premier trimestre, mes résultats scolaires sont excellents. Début du 2ème trimestre, un élève crache sur une table en classe, et il part. Le professeur demande, c’est qui. Je lui confie le nom de mon camarade, parce que je n’aime pas ce genre de comportement. Quand l’élève convoqué demande qui l’a dénoncé, l’enseignante, lui donne mon nom. Elle n’a aucune maturité. Les élèves se mettent contre moi, et moi contre elle. Je commence à faire des blagues dans son cours, pourtant, elle enseigne ma matière préférée. Ma moyenne baisse de 19 à 13. Au 3ème trimestre, je veux redevenir sérieux, mais elle ne me pardonne pas, alors que c’est à cause d’elle que j’ai changé. Je me rappelle aussi du CP, on faisait un concours de livre. J’avais fini de lire. J’en ai parlé plusieurs fois à l’institutrice, qui m’a chaque fois envoyé à ma place, qu’on verrait plus tard. Un copain, Jule m’a dit d’attendre, qu’il finisse. J’ai attendu. Quand il a achevé, il a dit à l’enseignante que c’était lui qui avait terminé en premier. Alors, elle a demandé l’avis de la classe. L’unanimité contre un, lui a donné raison. Je venais de déménager. Je n’avais qu’un copain.
-C’est bien triste… Hier, tu as étonné tout le monde avec la punition à faire sous forme de poésie : « Le petit sot. ». « Un jour, la reine vit le petit sot, à la tête d’un empire, qui était en train de la détruire. » : Tu as écrit. Tiens la clé ! C’est l’heure d’ouvrir le portail.
Malik sort dans le cours, son regard croise celui de Lisa. Avec ses jeux bleus, ses cheveux longs, bouclés légèrement au bout, elle est la plus belle fille du collège. Elle est toujours la première arrivée.
Elle griffonne des mots sur une feuille et la tend à Malik qui était en train de sortir les boreks de son sac :
« Ce soir, après l’école, toi et moi, rentrerons par la forêt chez nous ! Le chemin est assez dangereux ! C’est bien que tu as apporté ton casque. »




Tremplin

Dans les années soixante, bien des familles ont passé la frontière.
Du Maghreb, Portugal, Italie, Espagne, nous voilà, étrangers, arrivés en France, avec l'espoir d'une autre vie, dans la dignité.
C'est le jour de la rentrée, découverte. Je déchiffre, perplexe, sur le fronton de l'école « Liberté, Égalité, Fraternité ».
En classe, le maître nous accueille, ses paroles me sont inconnues. Cependant, son grand sourire bienveillant en dit bien plus que les mots, je me sens accueillie.
Tous mes sens sont en éveil. Le maître écrit au tableau. Une odeur de craie flotte dans l'air, je repère la bouteille d'encre couleur violine sur l'étagère. L'alphabet s'étire au-dessus du tableau. Il ressemble comme un frère à celui de ma langue d'origine, l'espagnol, je me reconnais en lui, et dire que je m'en faisais une montagne !
Chacun se lève à son tour, énonce un mot, s'assied. J'écoute, j'identifie des prénoms « Pedro, Jacques, Anne, Fatima, Alain, Martin, José, Myriam, Ayoub, Sara, François..... ». A mon tour « Clara », je chuchote avec émotion.
Le maître nous distribue un cahier, je lis en souriant mon prénom sur l'étiquette de la couverture. Dans le silence de la classe, on entend « Merci, maître ».
Il nous invite à choisir une image, écrit le mot correspondant au tableau. Je me rassure avec le dessin d'une « cerise » et ce mot rejoint tous les autres « bonbon, vent, maison, raisin, chocolat, savon, arbre, ballon, nuage.... ».
C'est la récréation, nous partageons les mêmes jeux avec toutes les sonorités de nos langues. Nos rires font écho aux craquements, sous nos pas, des couleurs chaudes des feuilles d'automne éparses.
La cloche sonne, en rang, nous regagnons la classe dans un joyeux chahut !
Le maître a tôt fait de remettre de l'ordre, chacun sa place.
Les mots attendent au tableau d'être mêlés, pour raconter une histoire.
Comme un fil d'or, ils nous ont liés en tissant un précieux message que chacun écrit sur son cahier.
Je transcris le texte. Le sens m'échappe pour l'instant, c'est juste une suite de lettres laborieusement tracées avec ma plume trempée dans l'encre violine. Mon regard est attiré par la bibliothèque.
Sur les étagères, les livres sont alignés, recouverts de papier kraft.
Depuis bien des saisons, les rayons du soleil les ont caressés. La lumière a délavé le bleu marine initial en un camaïeu de tonalités bleu turquoise, violet, horizon, céleste, pervenche, lavande.
Une impatience me gagne, prendre un livre au hasard comme on tire une carte.
Un rêve, lire l'avenir sur les pages, telles des vagues frangées de lettres dansantes, les entendre clapoter sur une plage à mes pieds dans le ressac.
Le maître nous livre les clés de l'alchimie des lettres de la langue française et ce n'est pas de tout repos ! Elles changent de nom, de sonorité selon leur place, les accents, chacune est fonction de l'autre. Je les intègre avec curiosité, respect, nouvelles amitiés se présentant à ma porte.
Il est l'heure de se dire « Au revoir, à demain »
Le lendemain, comme sur un tremplin, je sautille en allant à l'école, les mots chantent sur mes lèvres, à la rencontre des gens, de la langue, des valeurs de mon nouveau pays, la France.
J'entends « Bonjour, petite, comment tu t'appelles ? » J'élève mon regard et dans une inspiration, émue, je réponds à la vieille dame.
« Bonjour madame, je m'appelle Clara » avec mon accent, dans un sourire, droit dans les yeux.
Et alors, avec bonheur, confiante, je cours à la rencontre de ma nouvelle vie.



Touch and go

Je jubilais, ce matin de mai 1963, en partance imminente pour la capitale britannique. En effet, j'avais gagné de haute lutte le privilège de me retrouver sur le quai de cette gare, à l'aube, en compagnie de mes camarades de classe de 5ème A.
J'avais dû convaincre mes parents de l'importance cruciale que revêtait pour moi cette sortie scolaire à Londres, pour une unique journée. J'avais finalement obtenu gain de cause, après maintes supplications, bouderies et cajoleries alternées...
Le train, dans lequel je montai allègrement, se remplit, au fur et à mesure de notre cheminement, de nombreux collégiens. Il nous emporta jusqu'à Dieppe, où nous nous engouffrâmes dans un bateau qui me sembla gigantesque. J'appréhendais la traversée jusqu'à Newhaven, cependant, la mer, fort calme, laissa mon estomac en paix et c'est sereine que je débarquai sur le sol anglais.
Notre périple était loin d'être achevé. Il fallait encore atteindre Londres. Dans le compartiment du chemin de fer où nous nous étions rassemblées, mes copines et moi-même, nous dévorâmes de bel appétit les sandwiches emportés à cet effet. Je me souviens avoir été chahutée de droite et de gauche sur les banquettes de cuir élimé dans des virages dignes des pires lacets de montagne ! Qu'importe, "la reine n'était pas ma cousine" et j'étais enthousiaste à la pensée de ce qui m'attendait.
A notre arrivée, de nombreux cars stationnaient aux abords de la gare Victoria. Les profs et les accompagnatrices passaient leur temps à nous compter et recompter. Elles vérifiaient sans cesse qu'aucune brebis égarée ne se mêlaient à un troupeau qui n'était pas le sien et ne montait dans le mauvais car.
A l'inverse du cliché habituel, Londres reste pour moi une ville gaie et lumineuse, car le soleil brilla toute la journée. Les vieilles ladies croisées me semblaient toutes habillées de couleurs éclatantes, contrairement aux dames âgées de ma connaissance, en France. On aurait dit qu'elles étaient vêtues pour aller à la plage et non pour se promener en ville !
Par la fenêtre du bus, nous vîmes, ou plutôt nous aperçûmes : Westminster Abbey, la Tour de Londres, Buckingam Palace, Tower Bridge et pour finir Picadilly Circus.
De ce dernier point de chute, nous partîmes par groupe de quatre, pour un bref moment de shopping dans les magasins des alentours. Je fis quelques emplettes sans prononcer un mot de la langue de Shakespeare !
C'était une époque où l'obéissance était la norme et toutes les collégiennes se rassemblèrent, à l'heure dite, au point de rendez-vous indiqué.
L'expédition put reprendre en sens inverse...
Le temps s'était couvert et la houle rendit la traversée très agitée. Mademoiselle Beau s'était mis en tête de nous regrouper dans les entrailles du navire. Mais, nous préférions courir dans les coursives, quittes à recevoir quelques embruns au passage. Que de crises de fou rire à ce jeu de cache-cache.
Bizarrement, j'ai totalement occulté la suite de notre périple, j'ai dû dormir durant la dernière partie du trajet.
Nous avions la permission de ne pas assister aux cours le lendemain matin, mais, après ce repos exceptionnel, nous devions impérativement être présentes l'après-midi. La consigne fut suivie à la lettre. La seule absente fut notre pauvre professeur qui avait attrapé une angine à nous poursuivre dans les courants d'air durant des heures !
Même le devoir, à écrire en anglais et à rendre à l'issue de cette journée extraordinaire, ne put gâcher ce beau moment...




Objectif atteint


Quelque part en France, un collège, posé au bord de la ville. C’est un collège qui a poussé vite, comme beaucoup d’autres à la fin des années 60. On s’y rend à pied et au mieux à vélo. C’est à dix minutes, en traînant, de la maison d’Isabelle.
Isabelle avait passé l’année entre spleen et espoir. Espoir de découvrir le Monde, de s’émanciper de son milieu et confidence notée dans son journal intime « embrasser un garçon avant la fin de l’année. » Et spleen de l’adolescence perdue, chrysalide pas encore formée, petit canard perdu au milieu des cygnes.
Elle restait auréolée de son titre de première de la classe pendant toute sa scolarité à l’école primaire. Mais là, en sixième, la concurrence avait été rude.
Elle avait perdu tous ses moyens face à certains enseignants qui estimaient que sa place en tête de classe avait été usurpée. Alors elle avait courbé l’échine, avait travaillé plus encore. Elle aimait découvrir, lire, apprendre et elle le faisait avec acharnement en pensant masquer ses lacunes culturelles. Elle allait se battre pour avoir sa place au soleil.
Face aux filles et fils de elle s’était senti exclue et illégitime. Les vacances de ski à la montagne ce n’était pas pour elle, elle enviait le bronzage ridicule des skieurs. Et quand elles parlaient des prochaines vacances exotiques elle savait qu’elle, elle irait au « camping des flots bleus accès direct à la plage ».

Face aux garçons elle s’était sentie démunie, gauche. C’était une terre inconnue et elle n’avait rien d’une aventurière. Isabelle était rougissante et ignorante. Elle ne savait comment faire et ce problème l’obsédait au point de la paralyser.
La fin d’année avait fini par arriver. Isabelle s’est rendue, avec l’ultime espoir de réaliser son vœu secret, à la boum du collège. Marc était là. Marc était inaccessible pour elle. Trop beau, trop riche, trop courtisé, trop intelligent, trop parfait. Elle avait dansé, et quand il y avait un slow elle sortait prendre l’air, l’air de rien. Et Marc était venu la rejoindre deux, trois fois, « c’est bien ce petit moment de repos avec toi ! » Et c’était tout.
Puis LA matinée tant attendue de remise des prix. Isabelle se savait en compétition avec Marc. Il était venu s’asseoir à côté d’elle. Elle avait obtenu le premier prix en français, lui le deuxième, lui le premier prix en mathématiques et elle le deuxième. La scène s’est répété pour l’histoire-géographie, pour les sciences, pour l’anglais. Plus Marc se sentait détendu et souriait plus Isabelle se crispait. Elle craignait qu’il -et tous les autres- devinent son attirance. Elle s’en voulait d’être aussi gourde.
C’est au moment précis où le principal a appelé Isabelle pour lui remettre le prix d’excellence que Marc lui a pris la main, l’a serré, et ses lèvres ont effleuré sa joue. Le professeur de français qui lui a remis le titre l’a encouragée d’un sourire et d’une phrase « tu vaux autant que les autres, ne baisse jamais la tête ». Et soudain toutes ses hésitations se sont envolées. Toute la honte de ne pas être du même milieu s’est diluée dans cette fierté éphémère d’avoir réussi.
Et quand Marc lui a dit « c’est mérité » avec un franc sourire, elle savait qu’elle n’allait pas résister. L’oie blanche allait embrasser son premier prince.

Elle s’en souvient comme si c’était hier. Mais ce jour-là ce elle avait noté dans son journal :
Que d’histoire pour un baiser !


Un parfum de cannelle


Les taloches de M. Leroy parce que je regardais par la fenêtre au lieu d’écouter son bla bla bla, les coups de règle sur les doigts de M. Gillot quand je me trompais en récitant les tables de multiplication, les stations debout au coin quand j’avais somnolé sur ma chaise et les lignes, cent fois à copier : « je ne dois pas bavarder en classe », sans oublier les coups de pied aux fesses de mon père quand je rentrais à la maison, voilà quel a été mon lot quotidien à l’école. C’était il y a bien longtemps, les parents n’en faisaient pas une montagne si les maîtres pratiquaient les châtiments corporels, et ils ne rechignaient pas à en remettre une couche.
Je n’étais ni bête ni paresseux. Simplement, à l’école, je m’ennuyais comme un rat mort. Rester assis à écouter l’enseignant soliloquer, fixer le tableau, aligner des mots, des chiffres sur mes cahiers, apprendre par cœur, tout cela me paraissait vain. J’avais besoin d’action, de me sentir utile. Et je l’avoue, j’avais aussi un petit problème avec l’autorité.
Les plages horaires qui me convenaient étaient donc les récréations ! J’organisais les jeux pour mes copains : piquer un cent mètres, taper dans un ballon, tournoi de billes. J’étais actif et j’étais le chef.
Je n’étais pas sot, ai-je dit. Il suffit de voir le chemin parcouru : parti du bas de l’échelle et aujourd’hui PDG toujours fringant de la chaîne « Délices et Desserts ».
J’ai eu mon certificat d’études – c’était encore quelque chose dans les années 50 – et je suis resté à l’école élémentaire jusqu’à quatorze ans vu qu’on ne me jugeait pas apte à entrer au collège. Je n’en avais aucune envie. Encore du bourrage de crâne ? Des journées à perdre mon temps dans les livres et à gratter du papier ? Attention, je raconte mon vécu, je ne me donne pas en exemple, les temps ont changé.
J’admirais mon père quand il bricolait dans la maison et sautais de joie quand il me laissait lui donner un coup de main. Mais par-dessus tout, j’aimais regarder ma mère s’activer dans sa cuisine : j’étais fasciné par ses mains blanches malaxant la pâte sablée ou feuilletée. Mes mains me démangeaient et je jubilais si elle me permettait de prendre le relais.
J’en viens à ce soir de juillet 1951. Nous fêtions traditionnellement le premier jour des congés de mes parents, l e début d’un repos bien mérité. Mon père avait débouché une bouteille de mousseux, ma mère qui préparait d’ordinaire un entremets m’avait autorisé à confectionner seul une tarte aux pommes. J’y avais mis tout mon cœur, levé à l’aube, pétrissant avec amour, coupant les fruits et les déposant sur la pâte avec délicatesse. J’avais emporté en classe avec moi le parfum de cannelle qui s’échappait du four.
J’ai descendu mes deux verres sous l’œil attendri des parents, celui admiratif de ma jeune sœur. Moi aussi, j’avais quelque chose à fêter. Je devenais un grand, un actif. Dans la journée, j’avais rendu mes livres au maître qui m’avait souhaité bonne chance, dit au-revoir aux copains et bouilli d’impatience en attendant 17h, le moment de quitter l’école. Ce que j’ai fait sans un regret , sans me retourner sur le vieux bâtiment de pierre, sifflotant, caracolant, heureux et fier, les yeux et l’esprit remplis d’un soleil qui n’avait rien à envier à celui de juillet. La semaine suivante, j’allais entrer en apprentissage chez le pâtissier du quartier.
Mon meilleur souvenir scolaire ? Sans aucune hésitation, le jour où j’ai quitté l’école.



Comme une fourmi de dix-huit mètres


Qui dira le concours apporté par l’Enseignement à l’art théâtral ? Il n’est que de voir l’obstination, dès la maternelle, à œuvrer sans répit ni repos pour les spectacles de fin d’année.
La même propension se retrouve en milieu professionnel quand dans les plages horaires imparties à la formation, on multiplie les sketches où le futur secouriste du travail doit maîtriser, en plus du massage cardiaque, l’art de faire croire qu’il va rendre l’âme dans le seul but de provoquer chez son collègue un réflexe « manœuvre de Heimlich à pratiquer de toute urgence ».
Pour que ça fonctionne, soit on a un talent inné, soit on s’est exercé depuis la tendre enfance à monter sur les planches.
C’est donc à l’école que je dois mes débuts sur scène.

Le premier rôle étant échu à quelqu’un d’autre, on m’a assignée à la figuration. Ça me convenait, d’autant qu’être aveuglée par un soleil artificiel sans voir devant moi l’espace sombre et bruissant où se tenaient les parents émus et les membres de la municipalité venus applaudir la prestation des chères têtes blondes avait déjà de quoi impressionner.
Si je n’avais pas de texte à apprendre, je n’en avais pas moins un rôle à tenir, une présence à assurer. Alors on m’a gâtée au niveau vestimentaire. Un rêve de costume. Le temps qui passe n’en a pas effacé le souvenir. Le chic du chic et le fin du fin.

Le chic, c’était ce satin gris perle, brillant et doux, bien loin des cotons et lainages qui faisaient l’ordinaire des vêtements à une époque où le synthétique ne dominait pas encore la production textile. Une merveille de finesse et d’ondulation souple, coupée en justaucorps, ornée d’un court volant soulignant la taille.
Le fin, c’était ce collant mousse à la texture invraisemblable pour des jambes ne connaissant en matière de gainage que la laine côtelée. Même nos mères ne portaient pas de tels collants. La norme féminine était encore au porte-jarretelles sans glamour et aux bas que l’on faisait prestement remailler quand ils étaient filés.

Nous étions six à endosser ce costume. Il se complétait d’un bonnet noué sous le menton. La vue des cheveux n’étant pas requise pour le rôle, on les a fait disparaître au profit de cette ravissante petite coiffe à oreilles du même satin gris délicat et subtil.

Et puis, et puis… la pièce maîtresse.
Accrochée au dos sous la taille, lourde, armaturée, cette extension devait suivre nos évolutions sans nous gêner, tomber ni glisser, ce qui n’avait rien d’évident pour une telle longueur. Sans en faire une montagne, un décrochage intempestif en pleine représentation aurait été du plus mauvais effet.
Alors on a ramené l’arrière du tissu en une gracieuse courbe qu’un bouton discret à hauteur des épaules est venu soutenir, renforçant l’attache principale cachée à la base du volant.
Et à l’extrémité, sans doute pour faire joli, on a noué un ruban rose.
Je n’ai aucun souvenir de la représentation, encore moins des répétitions. Je ne me souviens comme un bonheur que de la douceur du satin et de la caresse de la maille.
Et de ce nœud rose incongru absolument pas mentionné dans le conte.

Je veux bien croire aux citrouilles qui se transforment en carrosse, je veux bien croire aux souillons qui deviennent des princesses, je veux bien croire aux souris dont on fait des chevaux. Mais quand même, à quatre ans, je sais qu’une souris avec un nœud rose au bout de la queue, c’est comme une fourmi de dix-huit mètres avec un chapeau sur la tête. Ça n’existe pas.

La moissonneuse d’étoiles


La petite main moite de Théodore m’entraîne en hâte à travers les rues. Il tricote, de ses petites jambes, des pas rapides pleins d’impatience. De sa main libre, il vérifie une énième fois que sa queue de tigre est bien attachée. L’air chaud picote ma peau et sur sa joue glisse une goutte de sueur. La journée promet d’être belle. Dans le ciel dégagé se dessine un soleil flou, le contour d’un souvenir au repos depuis trente ans.

La grande main de maman s’enroule autour de la mienne. Je me sens toute légère et sautille au-dessus des flaques d’eau, prête à m’envoler. Une petite boule chaude éclot dans ma poitrine quand j’aperçois mon reflet dans la vitrine d’une boutique. Que je suis belle ! J’accélère, je décolle, je tire sur cette main trop lente qui m’entrave. Plus vite maman ! Sous l’effort, mes joues se colorent d’un rouge aussi vif que celui de mon magnifique déguisement de fraise. Enfin, au coin d’une rue, se dessine le portail de l’école. Je ralentis, les yeux écarquillés devant un spectacle féérique : une princesse de tulle bleu, un dragon aux écailles chatoyantes, un mouton tout doux un peu apeuré, une libellule aux grandes ailes brillantes et même un coquillage tout droit sorti de sa plage. Mais pas de fraise ! J’avance fièrement, j’imagine les regards d’admiration, les gestes d’envie, peut-être même des applaudissements ? Maman pose un baiser sur ma joue, ajuste mon serre-tête à queue de fraise et me laisse entrer dans la cour. Un ballet coloré anime le préau où une montagne d’enfants s’égaye en tous sens. Je crains pour le crépon de mon costume quand la cloche sonne. La matinée passe et l’heure du défilé arrive ! Tout le monde se rue dehors mais je me fige horrifiée. Le soleil a disparu, le ciel est gris et de grosses gouttes de pluie éclatent au sol. La maitresse me pousse gentiment mais fermement dehors. Je regarde la première goutte s’écraser sur le galbe de ma fraise, causant au crépon des dégâts irréparables. La boule chaude dans ma poitrine éclate et je sens venir les sanglots. Très vite, ma fraise s’écrase, s’étiole, s’affaisse, se déchire et pleure ses couleurs sur ma culotte blanche. Les rires des enfants m’entourent, les pleurs m’étouffent. Une main soudain saisit la mienne. Habillée d’une poubelle, une peau de banane sur la tête, une grande me regarde pleine de sourires. Les enfants s’attroupent et nous fixent en ricanant : la poubelle à ordures et la fraise blette. La grande se baisse à notre hauteur et dit d’une voix toute douce :
— Jolie princesse et grand dragon, délicate libellule, gentil mouton et précieux coquillage, que voyez-vous là ? Une petite fraise toute mouillée, toute triste et toute abimée. Comment pouvons-nous l’aider ? Vais-je la mettre dans ma poubelle avec les vieux déchets ? Elégante libellule pourrais-tu la protéger de tes ailes pour éviter qu’elle ne s’enrhume ? Dragon au souffle puissant, peux-tu la sécher puis mouton l’essuyer ? Belle princesse prête lui un de tes volants et nous pourrons admirer dans le reflet nacré du coquillage notre fraise ainsi parée !
Les enfants se prêtent aussitôt au jeu et font de leur mieux pour me garder de la pluie et me rendre encore plus jolie. Ils sont si fiers du résultat que leurs yeux brillent. Mes joues ont séché, les nuages se sont dispersés et, remplie de joie, je virevolte dans mes lambeaux de fraise. Depuis ce jour et tous les suivants, j’essaye, moi aussi, de moissonner des étoiles dans les yeux des enfants.




Paréidolie



Paréidolie… Qui connaît ce mot ? Pourtant… tout le monde s'y est un jour amusé. La paréidolie est une illusion d'optique amenant à reconnaître des formes dans des éléments sans aucun rapport avec le fruit de l'assimilation : nuages, taches d'encre, curiosité géographique…
D'après les spécialistes, cette identification traduirait la volonté de rationaliser une forme présentant mystère. Les controversés tests de Rorschach en sont l'exemple le plus connu. Et qu'importe leur validité.
Entre déficience mentale et poésie, où se situe la limite ?

Je ne l'ai jamais su. Et ne m'en suis jamais préoccupé. Je ne sais qu'une chose : si ma vie s'est passée la tête dans les nuages c'est à monsieur Bel que je le dois.
Quant à savoir la part de poésie et celle d'âme en souffrance…

Monsieur Bel, je l'avais connu en septembre 1943. Cette année-là, j'avais fait ma rentrée à la communale de Soulac, un minuscule village de montagne ardéchois. Mon oncle Paul m'y avait conduit début juillet, m'abandonnant aux mains de Pierre et Lucie, un couple de paysans.
Je n'avais pas compris pourquoi mes parents m'avaient éloigné de Dijon. Le temps se chargerait de combler cette lacune. Mais n'abolirait jamais la tristesse d'une séparation dont le caractère temporaire mua en définitif.
Seul monsieur Bel adoucirait ma peine en me faisant découvrir la paréidolie.

Ce nom, aucun d'entre nous ne l'avait retenu. Mais, lorsqu'aux jours de belle paresse nuageuse monsieur Bel nous faisait mettre en rang, notre cœur vibrait. Marchant deux par deux, nous traversions les rues du village. Dix minutes de marche nous conduisaient jusqu'à la petite éminence dominant Soulac. Là, les yeux scrutant les cieux, nous observions les nuages se poursuivant mollement dans le ciel.
Monsieur Bel nous guidait.
Le plus souvent, les nuages ne ressemblaient qu'à des nuages. Des cumulus, des stratus, des nimbus… Mais, parfois, surgissait un lion, un dragon, un éléphant… et tant d'autres produits de nos imaginations malmenées.
Nous revenions à l'école le sabot plus léger.
Cœur et âme au repos.

Sans doute aurions-nous longtemps béni cet enseignant poète si la folie des hommes n'était venue frapper au cœur du village. La scène, je ne l'ai jamais oubliée. C'était un matin de mai. Le soleil prenait ses aises comme pour un jour de plage.

Nous avons tous sursauté lorsque la porte au fond de la classe s'est ouverte. Lucien, chez qui je vivais, est entré en gueulant :
– Émile, les Schleus montent à l'école. Retiens-les le temps que j'emmène les gamins !
Monsieur Bel s'est précipité dans la cour.
Pierre nous a rassemblés, nous les rapportés. Nous nous sommes enfuis par une porte au fond du préau. La dernière image que j'ai conservée de mon maître, c'est lui, pesant de tout son poids pour empêcher les Allemands de pénétrer dans la cour.
Son dernier sourire ne s'est jamais effacé de ma mémoire.


Chaque été, je passe quelques jours à Soulac. J'y retrouve de vieilles dames et de vieux messieurs. Des natifs du village. Et des rescapés, comme moi. Ensemble, nous entretenons le souvenir de monsieur Bel. Un homme bon et juste.
Nous sommes de moins en moins nombreux.
Mais la légende vit à travers nous.
Je ne voudrais pas qu'elle s'efface à jamais.
Elle prétend que l'été 1944 se montra sec à Soulac. Si sec que la tache de sang abandonnée par le corps criblé de balles de monsieur Bel demeura longtemps inscrite sur le ciment de la cour de récréation.
Cette tache avait la forme d'un oiseau tenant un rameau dans son bec.
_________________
Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
http://danielle.akakpo.over-blog.com/
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