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Les textes du jeu N°135

 
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danielle
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Féminin Poissons (20fev-20mar)

MessagePosté le: Mer 31 Aoû - 09:33 (2016)    Sujet du message: Les textes du jeu N°135 Répondre en citant

Le virus

C’est l’été. La chaleur est atroce. Je suis dans une petite cellule, depuis deux jours. Nous sommes plusieurs. Nous avons du mal à respirer. Il est impossible de s’allonger et de s’en dormir. La fatigue et la faim nous envahissent. Je n’ai pas mangé depuis mon arrivé. J’ai du mal à rester debout. Nous sommes déjà serrés comme des sardines et on nous pousse, car d’autres personnes arrivent. Je ne les connais pas, pourtant, il paraîtrait qu’on est là pour la même cause. Temps en temps, on vient chercher des gens, ils reviennent encore plus épuisés. Certains s’évanouissent. On n’arrive pas à réanimer l’un d’entre eux, enseignant. Il serait diabétique, mais on ne lui fournirait pas d’insuline. Il est emporté par urgence et n’est plus revenu. Qu’est-ce que je vais devenir ? Pourquoi je suis là ? On m’a dit quelque chose, lors de mon arrestation, mais je n’ai rien compris.
Un mois auparavant, un coup d’état avorté a eu lieu dans mon pays. Notre président en a profité pour accuser son ennemie jurée, qu’il nomma « terroriste ». Cette haine personnelle, qui en deviendrait plus tard généralisée de l’état, serait en relation avec un réseau de corruption dont l’entourage du leader serait impliqué et que des policiers soutenus par cet adversaire auraient mis à jour.
Alors, tout ce qui pouvait avoir un lien de près ou de loin avec ce « terroriste présumé » était déclaré ennemi de l’état, « des virus qu’il fallait éradiquer ». Cet individu était déjà le bouc émissaire, tout ce qui était négatif lui était attribué depuis cette révélation déloyale, dissimulée par tous les moyens. Ceux qui prononçaient juste le mot voleur étaient emprisonnés.
Après ce coup d’état bizarre, il était devenu le souffre-douleur de tout le monde. Même les morts se réveillaient pour l’accuser de leur décès. Et on commença à ramasser toute personne qui aurait un lien avec ce rebelle.
Tout d’abord, les médias opposants furent éliminés. Seules les informations approuvées par le parti en pouvoir pouvaient aboutir au peuple. Ensuite, on ramassa des juges comme si une liste en avait été préétablie.
Des informations mauvaises passaient sans cesse, en boucle, par des médias censurés. Le peuple proclamé héro, félicité et gâté était devenu enragé, et avait tout pouvoir. On lui demandait de dénoncer ses voisins.
Tout ceci me rendait malade, alors j’ai décidé de fermer mon Smartphone et de couper tout lien avec l’extérieur. J’étais enfin protégé. J’étais étudiant. Chaque année je passais mes vacances en allant m’occuper des moutons de mon village durant deux mois pour gagner un peu d’argent. J’étais orphelin et ne possédais rien, donc je n’avais rien à craindre. L’habitation la plus proche était à 30 km.

Tranquille, je me suis allongé sur un rocher. Il était chaud. Un vent doux me caressait le visage. J’observais mes moutons :
-Qu’est qu’ils ont l’air épanoui. C’est normal, ils ont de l’herbe fraiche à volonté.
Mes yeux voyagèrent vers l’espace qui m’entourait. Le paysage immense et multicolore était magnifique, il respirait des plantes odorantes avec une pureté inimaginable. Une rivière d’une propreté exceptionnelle l’y longeait. Je ne voyais aucun humain aux alentours, ni aucune habitation. Seulement ma cabane.
Je me suis demandé si dans le monde, il y avait plus heureux que moi ; je me faisais même masser par plusieurs sortes d’insectes, dont les vertus seraient à découvrir.

Un matin, alors que j’étais encore en train de dormir, j’ai entendu des bruits d’hélicoptère et des bêlements. Des policiers sont arrivés dans ma modeste demeure et m’ont menotté.
Et quand j’ai demandé, c’était quoi ma faute, on m’a répandu que mon chien aurait apporté la canne perdue d’une sympathisante adversaire, lors de leur séjour, proche de chez-moi.
Comme mon chien était mort, c’était à moi de le remplacer.
Aussi, le seul bien que j’eusse, mon diplôme de berger, était confisqué.

Plus tard, la moitié des âmes du pays serait enfermée dans des camps. Les individus qui auraient eu un rôle dans cette purge attendraient leur diplôme, que le gouvernement aurait promis. Ils voudraient plus qu’une félicitation, quelque chose de concret. De l’autre côté, la plupart des intellectuels seraient rendus inefficaces et on commencerait à ressentir l’effet sur l’état, qui serait complètement affaibli. Par la décision du peuple, la peine de mort serait aussi rétablie.
Tous les désirs n’étant pas exaucés, car il faudrait un minimum de compétence pour les postes demandés, alors ces mêmes êtres surexcités se retourneraient contre le président et l’enlèveraient. Un état de panique submergerait le pays. Au départ, tout le monde montrerait son inquiétude, ensuite une certaine sensation de liberté les envahirait, ils ne seraient plus comme des zombis. Quelque courageux oseraient s’exprimer. Par la suite, presque tout le peuple les suivrait.
Alors, pendant que la peine de mort serait encore en vigueur, on pendrait le dictateur. Et on comprendrait que le seul vrai virus serait lui.


Des crocs à la rhubarbe


Un merle siffla puis s'envola en zigzag, probablement grisé par le rire dès qu'il vit s'égailler sur son territoire notre troupe bigarrée. Six paires de socquettes-sandales soulevaient la poussière des allées assoiffées.
Au fond du jardin assiégé par nos soins, régnait le monstrueux pied de rhubarbe. « Tata Yaya, tu me feras de la confiture, s'il-te-plaît ? J'adooore la confiture de rhubarbe ! » Ma grand-tante grommela qu'elle verrait, que sa cuisine à elle c'était plutôt avec les tartes qu'elle la donnait en partage. J'abondai illico dans son sens « Moi aussi j'aime la tarte, j'en boufferais même aux cailloux ! » J'en faisais des tonnes, peu douée pour doser les coups de langue hypocrites que ma mère avait recommandé de ne pas ménager sur le fessier de tata Yaya afin que ses biens d'avare nous reviennent en meilleure part qu'à mes cousins et leurs parents quand la tatie mourrait. « Crèverait », crachait maman, mais ce verbe ne s'emploie que pour le trépas animal alors que tata Yaya était une femme, même si ça se devinait à peine sous son système pileux de gorille et ça, c'était mon père qui le murmurait.

Trois longues semaines en juillet, à se partager la maison de tata Yaya et l'ennui y bâillant comme un roi fainéant en son palais... Nous étions six, en cousinage mêlés, qui assassinions le temps sous les tilleuls, vautrés sur des hamacs fleurant bon le moisi. Nous finissions les heures brûlantes, « étoilés de sueur », comme chantait Nougaro, ce qui ne nous rendait pas l'été plus poétique. La seule raison qui poussait nos parents à gaver leur tante Yaya de notre épuisante jeunesse c'était la course à l'héritage par flatterie d'enfant interposée.

Cette année-là, le jour de notre départ, tata Yaya servit pour le goûter deux gigantesques tartes à la rhubarbe. Je battis des mains et des cils : « Merci, ma tatie ! Tu sais que j'adooore la tarte à la rhubarbe ! » Et voilà, autant pour les cousins : la préférée de tata Yaya, au final, c'était moi !
Six parts déposées dans six assiettes, notre hôtesse ordonna : « Mangez, les enfants ! » puis elle ajouta qu'elle ne goûterait pas à la tarte pour cause de régime. L'association régime/Yaya, grotesque, aurait dû chatouiller notre méfiance. Nonobstant, nous mordîmes au dessert.
Un ange passa, les ailes électrisées.
Moustique, tout menu môme, ouvrit soudain la bouche, laissa couler un magma verdâtre, et lâcha cette bombe : « Oh putain, j'en ai les dents qui poussent ! » Il reçut une claque de la part de sa sœur affolée mais il était trop tard pour le Moustique, à jamais grillé de la liste des héritiers après avoir proféré une vulgarité chez tata Yaya et critiqué implicitement la tarte. Cousins ébahis aux yeux larmoyants et aux mâchoires contractées, ensemble nous levâmes la tête vers Elle.
Elle, pâtissière présidant la tablée et qui nous observait avec la roublardise déclarée d'un Barbe Noire. Ah on en voulait à son trésor, ah on pensait lui emberlificoter le jugement avec nos doucereuses caresses, eh bien il allait falloir le mériter, son testament ! Nous comprîmes alors que l'absence totale de sucre dans la rhubarbe n'était pas un oubli de gâteuse mais un défi lancé par tata Yaya à notre combativité. Lequel parmi nous capable d'ingurgiter le plus de tarte à l'acide et par là même apte à encaisser, sans grincer des dents, la causticité avec laquelle la vie nous bousculerait parfois ?
Nous mastiquâmes. Trois bouchées plus tard, seuls Matt et moi résistions encore. Matt était un ogre. Il avalait n'importe quoi, par bravade, par bêtise, par faim. J'allais en baver avec lui et m'en convainquis lorsque, de la rhubarbe nimbant son menton, il quémanda avant moi une deuxième part. Je mis les bouchées doubles.
Pendant le supplice gustatif de mes papilles, je m'encourageais en songeant que si l'acidité sur la langue donne l'impression que les dents poussent alors tant mieux, car j'étais une fille sans ambition, desservie par des quenottes prenant la voie tracée du chicot. Pour gagner, en tout, il faut des dents proverbiales, qui rayent les parquets. Que la rhubarbe me les extirpe donc des gencives, que mes maxillaires s'ornent de crocs immenses, à faire trébucher les cousins, les Matt, les Yaya, et les mauvais sorts jetés aux baptêmes ! Comme d'être pauvre.

Trente ans plus tard, je relate ce souvenir à mon fils qui renâcle à avaler sa compote sous prétexte d'acidité. « Tu ne sais rien de l'acide, p'tit gars, moi, j'ai tout connu de lui un après-midi de juillet. » Ouais... j'avais morflé mais perdu le défi, mes crocs factices vite élimés. Matt le goinfre avait gagné, toutefois pas hérité pour autant, car tata Yaya, cent cinq ans, vit encore, recluse en sa maison où aucun cousin ne lui rend visite. Pas fous, les cousins ! Il paraît que le monstrueux pied de rhubarbe a envahi tout le jardin, qu'arbre improbable il a atteint le toit et s'en va crever le plafond de nuages, toutes dents dehors.



Ici ou là-bas


Mon mari mène sa vie de président directeur général. C'est à peine s'il a le temps de répondre à mes messages me rappelant à son souvenir. Nos vies sont en parallèle.
Tiens, un nouveau post-it sur la porte du frigo. Enfin, les dates des vacances.
Je l'appelle, plongé dans ses dossiers, il bougonne, « Tu fais comme tu veux ». Tant de responsabilités pèsent sur ses épaules et moi, j'ai bien du temps.
J'étais hôtesse d'accueil , lui, jeune cadre aux dents de loup. Il me trouvait jolie.
« Tu es ma poupée » et moi j'étais subjuguée par son charisme, notre attirance mutuelle.
« C'est un beau mariage » m'avaient dit mes amis. Forte de tous les codes de cette société, j'étais devenue une parfaite épouse, j'avais pris goût à paraître dans cette nouvelle forme de vie, toujours si étourdissante, éblouie par son clinquant.

Les années ont passé, le conte de fée s'est effiloché...
Posée là, je préfère ignorer que je ne suis pas la seule à être sensible à son sourire, ses yeux pétillants, son regard séducteur.
En cet instant, l'enjeu n'est-il pas de conquérir complicité, enthousiasme, séduction ?
Mon défi est de mettre notre amour à jour.

Il attend une destination lointaine, exotique, il a besoin de se targuer de vacances luxueuses magnifiant son image, au sommet de la réussite.
A moi de le surprendre, c'est la Thaïlande.
J'aurais tellement aimé découvrir avec lui la convivialité de ses habitants au visage serein, aux lèvres généreuses, au regard rempli d'amour, de pudeur. Je nous imagine, en bus, en bateau, en train, main dans la main, aller à leur rencontre sur les marchés flottants, aux couleurs, aux senteurs étourdissantes éveillant nos papilles aventurières à des saveurs nouvelles. Nous découvrons le spectacle à la beauté irréelle des étangs aux lotus. Les fleurs dressées au-dessus des eaux stagnantes, terreau d'épanouissement de la pureté de l'esprit, nous livrent de bienveillantes promesses de bonheur.
Dans cet univers, s'offre à nous une grande fête, la célébration d'un mariage d'amour.
Les vibrations à l'unisson, éveillent tous nos sens.
Nos pas, se laissent guider avec dignité par la mélodie des chants sacrés jusqu'aux portes des temples aux pieds des grands Bouddha. Nos êtres en communion trouvent l'apaisement dans la méditation. Dans l'authenticité, nos âmes s'éveillent à la spiritualité, nos corps se livrent dans un désir charnel.
Nous pénétrons dans la végétation touffue parmi les orchidées, la fraîcheur des cascades, les papillons aux couleurs insaisissables, les oiseaux et singes maîtres des canopées, les éléphants...
Dans le bercement des barques, les cours d'eau, tels une boussole nous guident jusqu'à la nappe scintillante du golfe de Thaïlande, le corail du lagon aux eaux cristallines, bordé comme le lit d'un enfant, de la douceur du sable blanc.
C'est l'idée que je me fais de nos vacances, mais je sais trop bien qu'il est étranger à cette réalité. Alors je choisis le standing des palaces, havres de paix.

Je lui raconterais bien sa Thaïlande, Bangkok dans le raffinement de l'hôtel à l'esprit british avec spa, l'intimité des massages traditionnels, piscine, salle de gym high-tech.
Je le ferais bien rêver aux cocktails, cuisine thaïe dans les bars, restaurants tout en haut des gratte-ciel, avec vue panoramique comme en lévitation dans le fourmillement des lumières de la ville.
Je lui parlerais bien du safari au parc naturel, golf, temples, balades en tuk-tuk, plongée, trekking et puis, et puis...il a encore un coup de fil à donner.

Je préfère lui laisser la surprise, découvrir avec notre guide privé l'authentique Thaïlande ultra chic !
Oui, nous avons pris l'avion, il a apprécié chaque instant, chaque lieu comme dans une bulle où je me suis sentie étrangère. Il me reconnaît à mon apparence, drapée de soie mordorée, un masque aux douces nuances posé sur mon visage, haussée sur les talons de mes escarpins délicats, mes cheveux ruisselant en boucles sur le décolleté de mon dos. Depuis le temps, j'ai bien appris ma leçon, je remplis à merveille ma mission d'épouse. Lui aussi, a endossé son costume, et nous avons fait l'admiration de tous dans les palaces, le couple parfait.
J'entends « Petite chose »
C'est une présence hermétique. Je me sens transparente dans son regard, je cherche en vain un écho à mon sourire sur son visage devenu opaque à mes yeux. Mon cœur lourd se rend à l'évidence, pour lui, la magie est ailleurs.
C'est le retour. « Bonne organisation de l'agence de voyage, très compétente , tu penseras à leur dire »
Je me sens chavirer, je m'accroche aux accoudoirs du siège de l'avion comme à une bouée.
Ici, là-bas, rien de ce que j'avais espéré n'avait changé.
A défaut de me serrer contre lui, j'aurais bien accepté son bras sur mes épaules, sa main sur la mienne. Mon être est rempli de hurlements silencieux trop longtemps contenus, je sens mon corps
exister dans cette douleur, il déborde de toutes ses larmes.
« Décidément, tu n'es jamais contente ».
Je laisse couler.



Le Tsang


Le Tsang, 6400 mètres d’altitude, une porte ouverte sur le Tibet et le Népal, c’était le but du voyage pour ces alpinistes autoproclamés dont je faisais partie.
D’abord insignifiant, ce sommet perché sur l’horizon ne cesserait de grandir, d’occuper les pensées et les rêves au cours de la marche d’approche d’une dizaine de jours qui nous attendait : nous allions remonter de vastes vallées semées de villages où nous nous arrêterions pour boire des cruches de chang, cette bière d’orge préparée dans chaque maison. Et puis, un jour, les maigres cultures feraient place à des pâturages où des bergers et leurs yacks passaient l’été.

L’ascension était prévue pour le surlendemain. Nous avions droit à un jour de répit.
Le lendemain matin, nous ne fûmes pas pressés de sortir du duvet, d’abord, de la tente, ensuite : il gelait. La journée se passa à préparer le sac qui nous accompagnerait et à imaginer quelle voie nous choisirions pour vaincre le monstre.
Le guide nous réveilla à 23 heures pour un départ à la frontale à minuit : nous devions éviter la neige aux heures chaudes.
Les impressions visuelles sont souvent trompeuses : nous pensions nous attaquer tout de suite à la pente, c’était sans compter avec les moraines glaciaires qui multipliaient les obstacles. On n’avance pas vite lorsqu’il faut franchir des amoncellements de rocailles hauts comme des immeubles. Nous laissions là beaucoup d’énergie qui nous manquerait par la suite.
Et puis, soudain, un grand vide blanc s’étala devant nous : la neige était dure, entrecoupée de plaques de glace.
Nous devions constituer des cordées. Nous en voyions deux qui, ayant pris un peu d’avance, progressaient avec une lenteur désespérante sur le mur qui nous faisait face. Je m’attachai donc à une corde. Sherpa, le chef de la cuisine, était en tête, suivaient John, un Anglais d’une quarantaine d’années et son fils, Philip, je fermais la marche. Notre progression ressemblait plutôt à du sur-place.
Soudain, le jour apparut. Le guide nous attendait, il cria : « Stop ! ». Quelques mètres de corde balayaient la neige entre John et son fils. Il expliqua que, si un compagnon de cordée dévissait, c’était 70 kg qu’il fallait retenir si la corde était tendue. Si elle ne l’était pas, il allait prendre de la vitesse et ce serait rapidement une masse de 500 kg au moins que les autres devraient tenter de retenir.
La véhémence de son discours devait compenser son manque de rigueur scientifique car, par la suite, la corde fut toujours tendue.
D’autres difficultés nous attendaient. La respiration de John était saccadée, irrégulière, trop rapide. On voyait bien que chaque pas était pour lui un véritable calvaire. Il ne s’exprimait plus qu’au moyen de monosyllabes à peine audibles. Il utilisait peu le français qui lui demandait, semblait-il, des efforts démesurés. Notre progression, bien que fort lente, le devenait plus encore : John en arriva bientôt à devoir se reposer après chaque pas. Nous arrivâmes à un pont de neige qui enjambait un enchevêtrement de crevasses. Le guide nous attendait. « Nous sommes à l’épaule du Tsang, dit-il, ce pont que je vois pour la première fois est le seul passage possible si l’on veut continuer. Il a été fragilisé par le passage des autres cordées. Et puis vous avez pris beaucoup de retard, la neige s’est réchauffée. Je vous déconseille de vous y engager » « Et les autres, alors, comment vont ils faire au retour? » « Je les ferai descendre par une autre voie qui les mènera jusqu’en bas. » II était clair qu’ilous conseillait de renoncer à l’ascension et de faire demi-tour. Cependant, c’était à nous de prendre cette décision. Je découvris que John tenait, que ce fût en français ou en anglais, des propos qui manquaient de cohérence. Si nous poursuivions cet effort, cela risquait de s’aggraver. Il était préférable que nous suivions l’avis du guide. Quand nous lui eûmes fait part de notre décision, il s’engagea prudemment sur le pont de neige. Il était à peine arrivé de l’autre côté qu’un long craquement se fit entendre : la partie centrale du pont de neige venait de disparaître dans les profondeurs d’une crevasse. Nous n’avions plus du tout le choix.
Alors, pour la première fois, nous tournâmes le dos à ce sommet dont nous avions tant rêvé.
En arrivant au camp, John eut droit à un séjour dans le caisson que le guide avait emporté dans ses bagages. En quelques minutes, il passa de la teneur en oxygène de l’air ambiant à celle qu’il aurait eu beaucoup plus bas, il passait de 5500 ou 6000 mètres d’altitude à 1500, nous le regardions revivre.
Nos compagnons des deux autres cordées arrivèrent à la nuit tombante après avoir dû contourner tout le massif. Ils étaient exténués mais vainqueurs.

J’ai essayé de relativiser : il existe des choses plus importantes dans la vie que celle qui consiste à planter son petit drapeau d’orgueil sur un sommet himalayen mais ce jour demeure et demeurera pour moi synonyme d’échec.

Mes nuits n’étaient plus peuplées de rêves.

Entre voyage et vacances j’ai choisi !


Le froid semble plus vif et mordant, le bleu du ciel est plus soutenu.

Pas de transport en commun. Un camion nous avait monté là-haut, surpris que des touristes s’y aventurent. Le camion peine, ahane, souffle avec des craquements sinistres à chaque changement de vitesse. Je suis tendue.

Je suis brinqueballée, coincée entre deux chauffeurs au visage buriné par l’air vif. Ils ne cherchent pas l’échange et négligent notre présence. Ils proposent leur café et leurs feuilles de coca - non merci pas pour moi cette aventure-là ! Je soupire entre stress et inquiétude.

On arrive au milieu de nulle part. Passé le premier éblouissement devant ce paysage vierge et blanc, ce lieu est d’une désolation. Rien. Un imposant hôtel de luxe, hors de nos moyens de routards. C’est quoi cette surprise ? On va dormir où ? Ce ne sera jamais dans cet hôtel, faut pas rêver ! Je tempère mes espoirs
- Profite du paysage on avisera pour la nuit plus tard.
Je sens l’arnaque. Je le hais.

« Est-ce que nous pouvons dormir ici ? ». On a frappé à la porte d’une cabane en bois, en fin d’après-midi. Elle faisait office de cantine et de dortoir pour les ouvriers montés entretenir des téléphériques anachroniques.
Combien étaient-ils ? Je ne sais plus. Je devine des visages rougis par le froid, j’entends leurs rires surpris, je ne comprends rien à leur langage rauque. Aucun signe de reconnaissance, aucun geste de fraternité. Je suis transie de froid, tétanisée par l’inconnu.
Personne ne cherche à comprendre d’où nous sommes, qui nous sommes et pourquoi on se retrouve dans ce coin désert. Je me sens étrangère parmi les étrangers, étrangère pour mon compagnon qui sourit comme un bienheureux. Il est shooté à l’altitude et à sa journée de ski ? Tellement dans son trip qu’il ne s’est pas rendu compte de mon désarroi. Pas une seule fois dans la journée il ne s’est enquis de mes sentiments. Là mon seuil de tolérance est atteint.

Je sais déjà qu’il va faire froid, très froid. Je me mets dans le coin, illusion d’être protégée. Je reste habillée, mets un bonnet, et me glisse dans le duvet. Il fait sombre. J’essaie de me repérer. L’escalier à droite, l’ouverture des portes en face. Trop froid pour m’endormir. Et dire que pour aller aux toilettes va falloir sortir, quitter le semblant de chaleur du duvet, ne pas tomber dans l’escalier, passer devant tout le monde et aller affronter le froid mordant. J’abandonne l’idée des toilettes. Je dois marmonner. Lui est ravi. Je crois deviner son sourire et ses yeux pétillants. Je le hais presque autant que je croyais l’aimer.

Quelqu’un monte mettre un brasero, lueurs rougeoyantes qui dansent. Je me laisse envahir par les voix qui montent du bas, des rires étouffés. Se retrouver ainsi nulle part, et faire d’un coin de palier le cocon d’une nuit. Je m’endors avec une question envahissante : « est-ce qu’on se sent mourir de froid ? ». Je me résigne à mon sort : mourir de froid dignement sans râler. Suffit de fermer les yeux. Torpeur, glaciation progressive du bout des pieds vers le haut. Finalement ce n’est pas compliqué. Je sombre, enveloppée d’une gangue de glace.

Il y a comme une odeur bizarre qui vient chatouiller mes narines. J’hallucine, je sens le poulet frit. Je salive, j’ai moins froid, je suis chez nous au chaud, à l’abri. Mourir en salivant devant un mirage de poulet frit c’est une belle mort.

Au matin, c’est le silence glacial qui m’a réveillée. Je m’extirpe de mon coin, lumière blafarde, atmosphère étrange. J’émerge, je me resitue. « Mais c’est quoi cette odeur bizarre ? » Je soulève ma tête, cherche mon compagnon, tâtonne son duvet. Personne.

Je descends vaseuse, glacée, grelottante. La cabane est vide. Sur la table des résidus de la veille, des bols, la boîte de conserve entamée, les chaises pas rangées. Je sursaute… C’est une parka et un bonnet de laine qui pendent à un crochet.

Un flash traverse mon esprit embrumé : « on est tombé sur des cannibales, ils l’ont mangé cette nuit, c’était cela l’odeur ». Je suis tétanisée. « Voilà je vais mourir là juste parce qu’IL a voulu jouer aux aventuriers. » Je l’avais prévenu ; s’il nous arrive quelque chose je TE tue!

Sortir de là, trouver le moyen de prévenir des secours. J’ouvre la porte de l’abri. Je suis éblouie par la blancheur. Autour d’un immense brasero, il est là faisant griller du pain rassis, grand sourire.
« Génial d’être là non ? Portillo au Chili en plein mois d’Août c’est un kif terrible. Et regarde nous ne sommes que trois skieurs sur cette piste mythique, tu te rends compte du privilège ! Killy, Goitschel en 1966...

Ces vacances devaient être un voyage mémorable pour sceller notre couple, ils seront le fossoyeur de notre mariage célébré dix ans auparavant. Pendant tout ce temps j’ai cru aimer les vacances aux destinations exotiques.
Désormais pour le reste de ma vie je préfèrerai Belle-Ile, même sans lui.

L’étroiture

J’ai voulu de l’insolite, je suis servie. Pour l’instant, j’en bave et n’en mène pas large mais ce n’est qu’un mauvais moment à passer. Encore faut-il réussir à le passer.
— Ne force pas, tu t’épuises, relâche-toi un peu et … expiiire.
Relâche-toi, dit-il ! Expire, qu’il ajoute ! S’il me restait assez de souffle je dirais que oui, c’est bien l’impression que j’ai. D’expirer. La semaine prochaine, au bureau, ça deviendra : j’ai cru mourir sur place ! avec juste ce qu’il faut d’exagération pour faire frémir et raconter au prix de quels efforts j’ai surmonté l’épreuve. Toute seule, sans l’aide de personne, même pas celle du moniteur. À sa décharge, sauf à m’encourager et attendre, il ne peut pas me sortir de là. Je me suis portée volontaire pour être la première à remonter, les autres en bas doivent flipper rien qu’à me voir mais chacun pour soi. J’essaye de me consoler, je suis en train de donner à mes petits camarades de stage une excellente leçon sur la façon dont il ne faut pas aborder une sortie de puits quand elle se caractérise par une sévère étroiture.
Une sévère étroiture, en spéléologie, c’est choisir de s’enfiler dans un tuyau d’évacuation des eaux de trente-cinq centimètres de diamètre en dépensant huit cents calories minimum dans l’exercice pour s’extraire de l’autre côté. L’effort n’est pas proportionnel à la longueur du passage. Quand l’étroiture est très très sévère, la séance de sauna est offerte gracieusement, paradoxe d’un monde souterrain à 10 C° où on se caille en permanence. Maintenant, pour apprécier pleinement le masochisme de la situation, il faut imaginer que ledit tuyau n’est pas horizontal mais vertical et qu’on est suspendu à une corde. En dessous, dix mètres de vide et aucune prise pour les pieds. La précision de profondeur est superflue, en l’occurrence. Dix mètres ou cent mètres ne changent rien à l’affaire, on a toujours les jambes qui s’agitent de façon aussi inesthétique qu’inefficace pendant que les bras sont coincés dans le resserrement des parois. Tout est dans la façon de s’y prendre.
— Souuuffle. Tu peux essayer de te positionner autrement ? Tu es mal engagée.
Merci, je sais que je suis mal engagée. Pas besoin d’être moniteur pour avoir compris toute seule que j’aurais dû passer un bras en premier.
Descendre, à l’aller, n’a pas posé de problème. C’était étroit, c’est vrai, mais la pesanteur aidant il a suffi de se tortiller un peu. Le tortillage pallie beaucoup la technique au stade de l’initiation. Sur le papier, cette notion de tortillage n’était pas présente mais l’énoncé m’avait fait envie : Spéléologie dans le Vercors, stage 6 jours, niveau débutants, limité à 7 personnes. Encadrement par deux moniteurs de la Fédération Française de Spéléologie.
Des gens confirmés, ça donne confiance. J’ai envoyé mon bulletin d’inscription sur le champ et commencé à rêver d’exploits souterrains d’autant plus mystérieux et impressionnants qu’ils sont invisibles du vulgum pecus.
Le premier jour, de la balade. Grand, large, vaste. Chaotique et caillouteux quand même, parce qu’aller sous terre, ce n’est pas arpenter les couloirs du métro, c’est du sport. J’adore la spéléo.
Tout cela n’était qu’amuse-bouche. Le lendemain, c’est devenu plus étroit. Plus humide, aussi. Franchement boueux, disons. Le tortillage horizontal façon ver de terre est venu d’instinct parce que j’adore la spéléo.
Puis on nous a appris à nous servir du matériel (penser à dire : matos, ça fera plus pro), oui, tous ces trucs métalliques qui pendouillent au baudrier en sonnaillant à chaque pas au point qu’un troupeau de vaches d’alpage avec ses cloches géantes fait moins de bruit que moi équipée. Une fois intégré le maniement du descendeur, des longes et des bloqueurs, on nous a fait confronter théorie et pratique. Les premiers puits, facile ! Un moniteur en bas, l’autre en haut, le frisson de la suspension dans le vide, l’exaltation ! La spéléo, vraiment, j’adore !
— Attention à la corde, écarte-toi un peu, dit la voix pleine de patience au dessus de moi, de l’autre côté de cette p... de n... de D... de s... d’étroiture où s’effilochent les derniers lambeaux de mon enthousiasme.
Parce qu’en plus de faire le pantin, imaginez-vous avec une bougie sur la tête à l’intérieur de votre tuyau. Je le dis pour l’image, en réalité, c’est la flamme de l’éclairage à acétylène qui siffle sur le casque à quelques centimètres de la corde. La corde qui me retient. Et si la corde fond… j’ai dit que dix mètres ou cent mètres de chute, ça ne changeait pas grand-chose ?
Il était dit que je ne devais pas mourir ce jour-là. Il est dit aussi qu’on finit toujours par se sortir d’une étroiture, aussi sévère soit-elle. Dans le pire des cas, quand il ne reste que le squelette, ça passe tout seul… Oh, ça va, je plaisante. Je vous ai dit que j’adorais la spéléo ?
Mais à tout prendre, je crois que je vais revenir à la philatélie.

Quelle galère !


– Euh, je pense que c’est la gale... Oui, la gale. Je vous note tout ce qu’il faut faire.
J’ai sursauté sur ma chaise et mes joues ont viré à l’écarlate. Ma mère a étouffé un cri et pâli. Elle a griffonné son chèque d’une main tremblante, saisi l’ordonnance tendue par la grande blonde et m’a entraînée hors du cabinet médical. Mon père et ma jeune sœur nous attendaient dans la voiture. On s’est effondrées toutes les deux en larmes en hoquetant : « C’est la gale ! » Papa aussi a changé de couleur.
– Quoi ? C’est une blague ? Et cessez de pleurnicher, c’est agaçant et ça ne résout rien !
Tout ce que je savais de cette maladie, et maman aussi, selon toute vraisemblance, je le tenais des plaisanteries habituelles du genre «Eh ho, vous pouvez approcher, j’ai pas la gale ... » et des connotations de mauvaise hygiène, répulsion, honte qu’elles sous-entendaient.. Papa a démarré rageusement et pris la direction de notre appartement en ville.
C’était en août, l’année de mes onze ans. Papa n’ayant pu prendre de congés, mes parents avaient loué un meublé à la campagne à vingt minutes de L. «Ses femmes » étaient censées y profiter du bon air et lui pouvait les rejoindre tous les soirs. Je ne sais si l’air était bon mais maman, Solène et moi, on n’a pas tardé à s’ennuyer ferme, même si on n’en disait pas un mot. La maison était isolée et les autres appartements inoccupés. L e matin, on allait acheter le pain et quelques bricoles à l’unique boutique du village. L’après-midi, on partait à la découverte des « beautés » du coin : un très joli point de vue en hauteur atteint après une heure de marche, une agréable balade le long d’une rivière conduisant à un vieux moulin. On ne rencontrait jamais âme qui vive, à croire que ce bled n’était peuplé que de fantômes ! On a fini par rester sur place, dans le pré en contrebas de la maison : on y jouait aux quilles, au badminton ou, assises dans l’herbe, on lisait. Je sentais que maman n’était pas rassurée dans cet endroit désert, ma petite maman fragile, impressionnable. Je ne l’étais pas non plus mais mettais mon point d’honneur à le cacher.
Vers la fin de la première quinzaine, je me suis réveillée un matin avec trois énormes boutons rouges à la taille. Les jours suivants, d’autres ont fleuri sur mon torse. Les démangeaisons étaient atroces. Le samedi, papa nous a conduits en ville chez notre médecin et le verdict est tombé : la gale !
Un verdict qu’il s’est employé à mettre en doute dès notre retour chez nous. On n’avait pas encore internet mais on disposait d’une encyclopédie en dix volumes. Avec maman, il a entrepris des recherches sur l’horrible affection qui me frappait.
– Regarde, traces blanchâtres, peau qui pèle, en particulier entre les doigts, aux aisselles... Pas question de pustules... Tu crois qu’on peut faire confiance à cette Valérie Machin ? Consultons ailleurs.
Maman, réconfortée, a murmuré :
– Tant qu’à faire, autant voir un dermatologue.
Sur la dizaine inscrits dans les pages jaunes, un seul a répondu au téléphone et accepté de nous recevoir de suite.
J’étais dans mes petits souliers. Et s’il confirmait le diagnostic ?
Au grand fifrelin affublé d’une tignasse rousse, de grosses lunettes à monture noire et d’une blouse blanche qui lui caressait les chaussures – mais on n’avait pas le cœur à rire –maman a craché le morceau : on sortait de chez un généraliste qui avait diagnostiqué la gale, on voulait un second avis. Il a pris cinq minutes pour examiner à la loupe mes boutons boursouflés et nous a posé quelques questions : étais-je allée à la campagne, m’étais-je assise dans l’herbe, maman étendait-elle son linge dans un pré ? Et son diagnostic est tombé : je souffrais tout bêtement de piqûres d’aoûtats. S’en est suivie une heure de cours magistral, sur la gale, puis sur les aoûtats, enfin de conseils pratiques quant au traitement, tout simple, qui pourrait s’appliquer aux autres membres de la famille, s’ils étaient touchés. Si j’avais osé, je l’aurais embrassé.
On a rejoint papa et Solène, un radieux sourire aux lèvres pour leur annoncer la bonne nouvelle. Papa a laissé éclater sa colère : il l’avait trouvée où, Balard, sa gourde de remplaçante, elle avait eu son diplôme dans une pochette surprise, la blondasse ? Maman, bien que soulagée, restait inquiète : « J’espère que cette idiote n’a pas alerté les autorités sanitaires... »
On a rejoint notre bled. J’ai guéri en quelques jours. Mais cette histoire faisait planer une ombre sur notre quotidien. Certains mots étaient devenus tabous. Maman et moi verdissions si papa annonçait en rentrant qu’il avait une sacrée fringale ; glaces et gâteaux n’étaient plus un régal. Cigale, mygale, égal étaient proscrits aussi. On a plié bagage au bout de trois semaines. Les mots interdits le sont restés jusqu’à un soir de début septembre. La radio braillait « Qui a eu cette idée folle un jour d’ ’inventer l’école... Solène, du haut de ses cinq ans, a gazouillé : Moi, je l’aime bien France Ga... France Aoûtat ! »


Lost in Bahrein


Exotisme et Bahrein : deux mots que tout oppose.
Et c'est peu dire.
Nous allons pourtant, au retour d'Oman, y passer 24 heures.
23 de plus qu'initialement prévu.
0h30 locale, escale à Bahrein. Direction, en confiance : le Transfer Desk et nos cartes d'embarquement pour Paris, vol 30 mn plus tard.
0h40 : "Bad new : there is no place for you on the plane", nous lâche, désinvolte, un employé mal identifié.
Étranglements, réclamations en franglais (ou ce qu'il en reste), prises de tête dans les mains et de conscience qu'on est mal barrés.
0h55 : arrivée du Chef - sourcils bloqués en accent circonflexe, façon empathie- désolation, mais discours identique : "There is no place, I'm sorry" (Notez le "I'm sorry" (c'est quand même lui le Chef)
Re-étranglements, réclamations... etc, et à notre "But why ??" (il nous reste juste les bases) le chef répond juste : « Surbooking ». Puis ajoute, toujours zen (lui) : « Il faudra prendre le prochain avion.»
Dans 24 heures.
24 heures à Bahrein ?! Re-re-étranglements.. etc (on a compris).
En lot de consolation, GulfAir nous offre (vraiment, merci, il ne fallait pas) l'hôtel ET les repas (sérieux ? trop cool...) ET les trajets (ah, pas besoin d'y aller à pied avec les valises? génial !) ET 3 mn de téléphone (parfait pour appeler SNCF, famille et employeur !)... ET 400 $ !! ...
Le Chef semble agacé (malgré ses sourcils qui n'ont pas bougé (quel pro)) de ne pas nous voir nous effondrer de gratitude. Et de nous entendre hurler quand il ajoute que les 400 $ sont en fait... un avoir, chez GulfAir, et à utiliser dans l'année. Sûr que là, on n'a qu'une envie : revenir très vite au même endroit avec eux !!!
Après de vaines négociations (no cash, sorry, it's impossible), les uns se sont déjà affalés par terre parmi leurs sacs à dos, hésitant entre résignation et prompt endormissement sur le tapis – puisqu'on va passer du temps ici et qu'on commence à être HS ; les autres, toujours au comptoir, attendent les vouchers pour l'hôtel.
1h30 : Établissement laborieux par un 3ème larbin, téléphone coincé 10 mn au moins entre l'oreille et le cou, soi-disant avec l'hôtel (mais plutôt pour ne pas avoir à nous parler), des vouchers puis, à la main, et un par un, de nos 9 certificats de surbooking, que nous lui arrachons fort impoliment avant de descendre d'un niveau.
1h40 : Arrivée au Baggage Claim : sur un chariot nous attendent nos bagages. Tous ? Non... Bien sûr, il en manque un. Bruno, philosophe, nous dit qu'on fera avec. Ou plutôt sans.
Regroupement autour d'un nouvel employé au brushing aérodynamique (mais le brushing, seulement) qui finit au bout de 10 mn par comprendre le problème et décrocher son téléphone, qu'il garde coincé au moins 10 minutes de plus entre l'oreille et le cou, soi-disant avec un responsable (non identifiable au demeurant) (mais selon moi … etc). Puis le verdict tombe : "Your bag is gone". Sans blague. Apparemment, si Bruno est coincé ici, son sac, lui, a fayotté ou quoi mais en tous cas a pu partir pour Paris.
Soit. Toutes nos fringues, pour un LIT.
Maintenant, trouver la navette censée nous attendre.
Vous avez dit naïfs ?
1h55 : Un responsable (de quoi ? mystère), surgi de derrière un autre comptoir, nous escorte jusqu'au comptoir GulfAir (un autre) pour y récupérer nos avoirs.
Nous en découvrons la condition : signer une promesse d' abstention procédurière contre la compagnie, que l'homme entreprend de pré-remplir, une par une et à la main... Les uns renoncent, les autres questionnent : "GulfAir dessert-il Israël ?" (naïveté de la fatigue) et apprennent une good new : on peut aller de Paris à Londres avec GulfAir !
Il faut juste passer par Bahrein.
2h30 : nous engouffrons nous-même nos bagages dans le coffre sous-dimensionné du minibus pourvu d'un chauffeur hagard qui s'était proposé de les emmener avant nous et de revenir nous chercher. Merci, non, sans façon.
3h : la Terre Promise – enfin, l'hôtel. Formalités, etc... et ENFIN, un lit !
Il n'est pas loin de 3h30 locales, soit 4h30 omanaises.
Le réveil est nauséeux, amplifié parle kitsch de la déco dégoulinante de luxe ostentatoire.
Désœuvrés, nous décidons de sortir.
Bahrein s'avère l'endroit le plus laid du monde : buildings plus ou moins achevés, chantiers et palissades, terre boueuse à nos pieds - pourquoi goudronner les routes puisque que personne ne marche : immenses avenues qu'arpentent des 4x4, intraversables car sans passage piéton, panneaux publicitaires géants, rares arbres anémiques étouffés sous le CO2, bord de mer au carré contenu par des parpaings – ou marécage ? ...
Et bien sûr, temps pourri.
Nous nous rabattons sur la mosquée, oasis de propreté et de simplicité dans ce monde effarant. En abaya, pour les femmes – étrange expérience.
Le reste du temps, manger, dormir, manger, dormir – il n'y a que ça à faire (et pas le droit de manger ailleurs qu'à l'hôtel) et le jeu de tarot de Bruno est reparti à Paris. Lui. Avec son sac.
Merci, GulfAir, pour le rab de vacances.
La prochaine fois, on ira à Melun.

À coiffe et à solex

2003. La canicule. Mes premières vraies vacances. À 40 ans. Il était temps… petit navire. Et justement, premières vacances après vingt ans sur un navire de pêche en Méditerranée.
Bon, pas d'atermoiements. Ce n'était pas le bagne. Travail intensif par beau temps. Mais répit l'hiver aux jours de grand vent et de flots toutes lames dehors.
Et puis premières VRAIES vacances parce que deux semaines d'affilée de congés payés. Un bonheur retrouvé en abandonnant celui de la mer qui s'était mis à prendre des allures de cauchemar. Frais en hausse, revenus et cours en baisse. Vases communicants en décapilotade. Tout bien, cons sidérés, si les gens préféraient s'empoissonner avec du poisson d'élevage…
Vraies vacances aussi parce que possibilité de louer un gîte et de se déplacer dans un véhicule fiable. Septembre toutefois parce que dès fin août les tarifs de location entament une cure d'amaigrissement.
Sans oublier la foule… le bruit et l'odeur comme l'avait si justement fait remarquer J.C.
Pas le fils de… l'autre !

Ne manquait plus que la destination.
L'étranger ? Impossible. Pour cause de chien à faire suivre. Un labrador des garrigues, espèce endémique aux landes méridionales, plus Rantanplan que Rintintin. La campagne ? Oui, mais… vous comprenez…
Où alors ? Ben à la mer tiens !
D'accord, dépaysement très moyen mais à convenance de mon fils qui traversait à 17 ans sa période surf, drague et rock'n roll.

La côte Atlantique donc. Partie haute, pour les tempêtes. La Bretagne à y être. Terre de légendes. Arthur, les korrigans, Viviane, Merlin l'Enchanteur. Les landes de bruyères fouettées au sang par les vents océans. Les îles aux dictons maléfiques : Groix, Molène, Sein. Des calvaires. Des ex-voto tapissant les chapelles.
Et puis, pour un marin pêcheur : la référence suprême.
Phares giflés par les vagues, pêche à pied, coefficients de grande marée. Même si la Méditerranée est loin d'adopter cette indulgence qu'on lui prête à bon compte.
Bretagne Sud tout de même parce que si on se méfie des idées reçues on se méfie aussi qu'elles ne le soient cinq sur cinq.

Et les vacances se déroulent. Plutôt plaisantes. À part pour le chien, à booster à l'aspirine pour cause d'entorse, un truc à lui pour qu'aucun autochtone ne remette en cause son côté Rantanplan.
Mais vacances très déprimantes pour le côté breton du climat.
Un jour de pluie en deux semaines. Fractionné en trois brefs épisodes…
Pas de vent. Peu de nuages.
Des sites superbes, des grèves désertes, des délaissés de mer, des chemins côtiers, des cimetières de bateaux, des natifs attachants.
Mais quid de l'ambiance bretonne ?

Brocéliande réduite à un jeu de pistes au cœur d'une forêt privée. Locronan au ciel bleu. La Pointe du Raz déguisé en lac Léman. Crozon verte et fleurie comme l'Aubrac au printemps.
Il y avait tromperie. Duperie sur toute la ligne.
Alors, pour ne pas sombrer dans l'illusion d'être partis en vacances sur la Côte d'Azur, repas dans des crêperies avec bolée de cidre pour faire passer la pilule.
Jusqu'au jour où…
Jusqu'au jour où… !

Expédition à la Pointe de la Torche. LE SPOT. La Mecque des surfeurs bretons. Quelques prouesses dans un océan mollement agité mais houleux par nature. Retraite dans la crêperie locale. En terrasse s'il vous plaît.
Galettes très honnêtes. Café.
Et soudain un mirage !
Qui prend la forme d'un rêve.
Venue d'on ne sait où, une vénérable bretonne sur un Solex, coiffe sur la tête. Impossible d'abandonner du regard ce dinosaure. Cette anthologie monolithique d'une culture bigoudène en voie de désagrégation.
Par son apparition, l'azur du ciel vient soudain de se teindre d'un onirique gris.

Elle s'arrête à l'orée du chemin menant à la Pointe. Cent mètres nous séparent. Solex mis sur béquille. Sacoches ouvertes. Va-et-vient au pied d'une croix où elle dispose…
Va savoir quoi à cette distance !
Aussi. Très vite. Café avalé. Addition. Marche à grands pas vers le mythe.

Plus vieux encore qu'imaginé. Plus beau vu d'aussi près. Coiffe et longs rubans rouges. Costume avec tablier et surplis enrichis de broderies. Doigts secs et noueux. Peau tannée. Et le regard… Bleu acier. Perçant. Presque liquide à force d'osciller entre terre et mer. Une dentellière. Qui vend des napperons.
Comment résister à l'approche ? Entrée en matière peu originale. L'émotion sans doute. Remarque anodine de considération climatique. Basse flatterie sur un ciel que les mauvaises langues prétendent toujours en larmes.
L'œil se fait soudain plus bleu. La pupille s'étrécit. La menace tombe. Plus tranchante qu'un couperet.
– Ne vous y fiez pas… ça ne va pas durer.
Puis le regard survole la mer, glisse vers les nues. Se perd vers d'invisibles horizons. Débute alors l'interminable attente. Que va dire la Pythie ? Quel vieil adage ? Quel proverbe ancestral ? Quelle divination née de la seule scrutation du ciel et des nuages ?
La sentence tombe. Cruelle. Dans le fracas assourdissant des illusions perdues.
– Ils l'ont dit tout à l'heure sur TF1…
_________________
Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
http://danielle.akakpo.over-blog.com/


Dernière édition par danielle le Mer 31 Aoû - 14:35 (2016); édité 1 fois
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MessagePosté le: Mer 31 Aoû - 09:33 (2016)    Sujet du message: Publicité

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Inscrit le: 21 Mai 2010
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MessagePosté le: Mer 31 Aoû - 09:42 (2016)    Sujet du message: Commentaires et devinettes JeuN°135 Répondre en citant

9 participants nous racontent leurs mésaventures en tous genres.
Ailleurs, Bherte, Danielle, Jodie, Mariam, Silicate, Pollux, Rascasse, Tyu.
_________________
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 22:24 (2018)    Sujet du message: Les textes du jeu N°135

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