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Les textes du jeu N°134

 
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danielle
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Féminin Poissons (20fev-20mar)

MessagePosté le: Jeu 28 Juil - 22:46 (2016)    Sujet du message: Les textes du jeu N°134 Répondre en citant

Les petits cadeaux


Dans leur papier brillant et leurs rubans torsadés, les trois cadeaux de Noël sont alignés sur le dessus de la cheminée, dans laquelle crépite un bon feu. Henriette vient juste de terminer leur emballage.

Le premier paquet contient un canevas qu'elle a entièrement confectionné elle-même. Il représente deux cygnes mauves qui nagent sur un étang vert olive, avec un ciel bleu fluo dans lequel batifole un papillon « rose dragée ». C'est gai, c'est printanier, et le regard langoureux, échangé par les deux palmipèdes, donne une ambiance romantique qui fait son petit effet.

Le deuxième paquet, plus volumineux, renferme un nain de jardin en plâtre. Elle est tombé dessus dans un vide-grenier et n'a pu résister au plaisir de l'acheter pour presque rien. Avec sa bouille réjouie, son bonnet de travers et son petit râteau, il est irrésistible. C'est vraiment le genre d'objet passe-partout que l'on peut offrir à n'importe qui, en étant assuré de réussir son coup.

Et puis, il y a enfin le troisième cadeau... Ah, le troisième cadeau !...

Elle se rend compte que préparer des petites surprises pas chères, avec trois bouts de ficelle, c'est quelque chose qu'elle aime faire et sans trop savoir pourquoi elle pense à la phrase que dit souvent ce bon abbé Boyeau : " A nos âges, que voulez-vous, on a les petits bonheurs qu'on peut !"

Des paroles pleines de bon sens. C'est évident. Mais, il n'est pas encore temps pour elle de se résigner à ce point. Vivre à petite vapeur, s'économiser, ah non, c'est hors de question !

Elle, Henriette Michepain, veuve Poinsard, née le 10 avril 1940 à Lourdes et vivant au troisième étage de ce vieil immeuble montmartois, se sent encore bien trop jeune pour cela.

Elle offrira le canevas à sa fille qui devrait lui rendre visite après-demain pour le déjeuner de Noël. Le nain de jardin sera pour son gendre, mais elle ne sait pas s'il trouvera le temps de venir, car il est toujours débordé par une montagne d'activités.

Le troisième cadeau est réservé spécialement à monsieur Maurice, le concierge, qui demeure dans la loge du rez-de-chaussée. Il est constitué d'un bel ensemble de papier à lettre et d'enveloppes assorties. Mais attention, elle n'a pas choisi n'importe quoi. Le papier est stylé et les enveloppes sont à l'ancienne, c'est à dire qu'il faut lécher leur rebord pour pouvoir les sceller.

Maurice, qui passe la plupart de son temps à ne rien faire, si ce n'est boire des coups avec ses bons amis et faire semblant d'être concierge. Maurice qu'elle ne peut plus supporter depuis qu'il a fait emménager au-dessus d'elle une famille très bruyante et désagréable au possible. Maurice qu'elle déteste au plus haut point.

Oui, avec de la volonté et un peu d'organisation, de grands bonheurs éclatants peuvent encore être envisageables pour elle.

Henriette se lève de sa chaise, jette dans la cheminé le petit pinceau et les gants en plastique qu'elle vient d'utiliser. Ensuite, le sourire aux lèvres, elle rebouche minutieusement un petit flacon en plastique noir et va le remettre à sa place sur la plus haute étagère de son cagibi. Sur l'étiquette de celui-ci, on peut lire : « Mort aux rats. Produit, incolore et inodore. Peut être appliqué sur toute surface ».




Le goût de la vie

Hiver 1951 : Savoie
Elle a cinq ans et ses joues sont rouges de froid et de plaisir. La luge dévale à toute allure le champ enneigé situé derrière la grande maison familiale. Elle a les yeux qui lancent des étoiles de bonheur, en cramponnant son cousin par la taille. Elle tire la langue pour goûter les flocons de neige qui virevoltent gentiment.
Tout à l’heure, sa grand-mère savoyarde les appellera pour manger d’épaisses tartines de confiture de myrtille et elle sourira sous sa coiffe de voir leurs figures enfantines barbouillées de violet.

Hiver 1966 : Paris
Sa robe blanche virginale lui donne l’air encore plus jeune que ses vingt ans. Elle s’accroche désespérément au bras de son père en remontant la nef. Elle a des doutes. Est-ce qu’elle l’aime vraiment ? N’a-t-elle pas plutôt été aveuglé par cet homme plus âgé et son style de vie parisien si différent de celui de la petite savoyarde qu’elle est toujours au fond de son cœur ? Son futur époux la regarde s’avancer, affichant son éternel demi-sourire. Et si elle s’enfuyait, là, maintenant ? Non, il est trop tard, ses parents ne comprendraient pas. Son père la laisse devant l’autel et elle serre très fort ses paupières sous son voile pour ne pas pleurer.

Hiver 1986 : Paris
Tandis que son avocat lui explique qu’elle ne touchera pas un centime si elle divorce, compte-tenu du contrat de mariage qu’elle a naïvement signé à vingt ans, elle cherche à faire un bilan de son union. En positif, elle a eu deux merveilleux enfants mais elle a du mal à trouver autre chose. Vingt ans de mariage, dont dix ans sous antidépresseurs, ont fait d’elle une femme vieillie avant l’âge. L’infidélité chronique de son époux et les incessantes critiques qui se cachaient sous les petites phrases l’ont rendu amère, aigrie et bouffie.
Sur une impulsion, elle se lève et abandonne l’avocat au beau milieu d’une phrase. Elle lui crie en partant d’envoyer sa facture à son mari, puisqu’elle ne possède rien.

Hiver 2016 : Savoie
Elle s’emmitoufle dans sa grosse écharpe de laine et enfile ses bottes fourrées pour aller à la rencontre du facteur. Sur le balcon de la grande maison familiale, dix centimètres de neige se sont accumulés et les flocons continuent de tomber en tourbillonnant. Le facteur la regarde d’un air surpris lorsqu’elle tire la langue pour avaler un flocon. Elle éclate d’un rire clair qui illumine son visage ridé :
— Je pensais à une grosse tartine à la confiture de myrtille ! Que voulez-vous ? On a les petits plaisirs qu’on peut !


Pauvres bonheurs


« Que voulez-vous, on a les p'tits bonheurs qu'on peut... »
Disent parfois les gens aux mots pleins de sagesse.
Alors je me résigne et cherche des bonheurs
Dans les calmes moments que les années me laissent…

Regarder la glycine entrer par la fenêtre
Que j'ai laissée ouverte toute une nuit d'été,
Me lever dès le jour pour arroser mes herbes,
Et couper aux ciseaux mes géraniums fanés,
Contempler l'horizon à travers la barrière
Quand l'estuaire est vide et lisse comme un lac,
Et que le voisin siffle un refrain populaire
En ratissant l'allée ombragée de sumacs…
Poser des tasses bleues sur une nappe claire
Et recevoir l'amie qui vient prendre le thé,
M'asseoir à mon bureau pour lire mon courrier
Regarder mon écran ou griffonner des vers...
Sentir l'odeur de menthe auprès du Reposoir
Quand je prends l'escalier qui descend à la plage
Et que je vais marcher dans l'eau tiède du soir,
Ramassant au retour un seau de coquillages.
Et puis rentrer chez moi retrouver le silence
Et le couchant qui danse à travers des volets,
Ecouter La Callas dans mon bain, en rêvant ,
Et me glisser le soir entre mes vieux draps blancs

Je ne peux pas pourtant oublier ton absence
Ni que ta place est vide et froide auprès de moi .
Le bonheur est passé , j'en conserve la trace
Dans la mémoire mauve où se perdent mes yeux,
Je le suis du regard, je le vois qui s'éloigne
Laissant sur mes années ses empreintes en creux.
Aujourd'hui je suis seule et je m'attache aux choses,
Qui rappellent les jours avec toi partagés :
Ton livre préféré posé sur la commode,
Ton bâton de marcheur accroché au pilier,
Et, dans le jardin clos qui se dore à l'automne,
Le rosier remontant que tu avais planté.
Autrefois notre vie n'était pas des plus calmes
Et nos rires parfois se mélangeaient aux pleurs
Mais nous étions ensemble et tu étais vivant :
Nous avions résisté aux revers et aux drames.
Et je ne savais pas que je t'aimais autant !

Pauvres petits bonheurs que le temps effiloche,
Fragiles talismans soigneusement gardés :
Ton chandail irlandais aux torsades usées,
Ton couteau de marin retrouvé dans ta poche,
Le plaid de laine rousse aux franges arrachées,
Nos coussins de velours aux teintes délavées,
Et tous nos mots d'amour réunis dans nos lettres
Serrées dans un coffret dont j'ai perdu la clé…
Pauvres petits bonheurs, minces lambeaux qui restent,
Baignés du souvenir de nos bonheurs passés...
Mais je sais les goûter, surmontant ma tristesse,
Car je peux chaque jour, me dire :« On s'est aimés. »





Bons à rien.


Après tout ce qui s’est passé, je ne pense pas pouvoir prétendre valoir beaucoup mieux que les autres. Pourtant, mes mains sont nettes, aussi lisses, aussi blanches, que celles de n’importe quel planqué des beaux quartiers. Ceux qui se claquemurent en cas d’échauffourées, se contentent d’espérer la police. J’ai été bien élevé. Je ne me bats pas, ni ne me coltine à la racaille ; en conçois parfois du regret.
Au café, ce jour-là, j’ai flairé assez tôt le grain qui menaçait. J’étais sous le vent. À deux tables de nous, crânes rasés et babioles cruciformes, la race aryenne sifflait dru sa tisane maltée avec force rots et tapage, tandis que le gérant essuyait sa vaisselle d’un air si absorbé qu’il n’avait pu qu’omettre d’opposer son veto aux libations alcoolisées. Ces gars-là n’avaient pas dix-huit ans. Je le savais d’autant plus que ces duveteux nazillons étaient dans mon lycée. Je les connaissais donc, un peu, pour les avoir vus s’échanger sous le manteau crans d’arrêt ou billets secrets, et nous nous accordions à leur abandonner toute la primeur des douches, après le sport, peu soucieux d’admirer les édifiants dessins qu’ils avaient sur le corps. Raffolaient d’exhiber. Que voulez-vous, on a les petits bonheurs qu’on peut. Les leurs puaient les hormones et la bêtise épaisse, et ce fumet sauvage justifiait à lui seul qu’on changeât de trottoir quand on les rencontrait.

Lorsqu’ils ont commencé à massacrer Lili Marleen, j’ai senti Salomé se cabrer tout entière.
— C’est tout de même un scandale de leur servir à boire, a-t-elle dit, haut et clair.
Mais le patron, fort occupé à astiquer ses verres, semblait devenu sourd. Je crois qu’il craignait les ennuis, à moins qu’il n’ait au fond nourri quelque obscure sympathie pour la fraction extrême.
Un des « néo », fâché, a cogné sur la table, se dressant à demi :
— Au lieu de dire des conneries, viens donc nous faire la danse des voiles !
Mouvement du bas-ventre à l’appui.
Évidemment, les autres ont ri. Salomé a pâli, les mains soudain fébriles, a saisi ses affaires, est sortie. J’ai fait mine de la suivre mais l’un des abrutis m’a fait non de la tête, caressant l’air de rien la lame de son surin. C’est paraît-il toujours le plus intelligent qui cède. En moins de deux secondes, j’étais devenu le génie du siècle.
Là-dessus, ils ont filé comme un seul homme. Des bâtards sur une piste fraîche. Je ne me suis pas interposé.

J’ignore, au bout du compte, comment les choses ont réellement tourné, je n’en connais que les grandes lignes. Ce qu’elle m’a raconté. Alors qu’elle était encore dans le café, mon amie a pianoté sec sur le clavier de son téléphone, et convoqué séance tenante tous les costauds de son club de gym. Comme elle était très populaire, elle n’a pas dû trop insister. Le soir même, nos bons aryens ont fait en ville une entrée remarquée, nus comme des vers. On raconte que les flics les ont serrés pour attentat à la pudeur, alors qu’ils traversaient la Place Dreyfus. On y verrait sans doute à tort un fait exprès.
J’ai été bien élevé. J’ai appris et tiens pour acquis que les hommes de bien ne se font pas justice eux-mêmes, ni ne portent le premier coup. Lorsque Salomé m’a montré le SMS qu’elle écrivait, j’aurais probablement dû la convaincre de renoncer. Sauf que nous savions tous ce que ces salauds rêvaient de lui faire, s’ils l’avaient pu. Et que ma foi, cette histoire-là, quand on se la remémore… c’est l’un de nos petits bonheurs à nous !



À l'ombre des géants



Monsieur a empoché hier une somme indécente à sa table de poker. Levant une coupe pétillante vers les autres joueurs, il a déclaré : « Dame Fortune me snobe, elle m'a habitué à recevoir plus que cette aumône. Que voulez-vous, on a les petits bonheurs qu'on peut. » Son voisin de table, peu enclin au second degré, rancune propulsée par la perte d'une vie d'épargne, a aligné Monsieur d'un direct en pleine face. Pas d'autre choix pour moi que de me jeter dans la mêlée. Merci, Monsieur.
Lorsque, pas mal amochés, nous avons rejoint le palace dans lequel nous séjournons pour une quinzaine, Monsieur a offert au liftier l'entier du gain amassé au poker. Le blanc-bec, croyant d'abord à une subite inflation du pourboire puis se découvrant riche, a été secoué d'une crise de larmes. « Monsieur exagère la reconnaissance envers le personnel de seconde zone », ai-je persiflé. Mon patron a ignoré l'aigreur de mes propos, argué que le poids des billets n'avait que trop déformé les poches de sa veste.

Ce matin, Monsieur boude son breakfast princier. « Bastien, me confie-t-il, j'ai beaucoup pensé aux larmes du liftier, pour ce petit rien dont je me suis débarrassé entre ses mains et …
- Un petit rien ! ne puis-je m'empêcher d'interrompre.
- Quelque grosse monnaie, oui, bon, et alors ? Je baigne dedans depuis ma naissance, mes yeux ne s'en sont jamais mouillés pour autant ! Cette réaction du liftier me donne à penser sur mes manques affectifs. Plus je réfléchis, plus je me convaincs qu'être venu au monde dans l'antre privilégié des géants de la finance, où l'on vit conséquemment sur un grand pied, m'a éloigné des petites choses, des petits faits, ces éphémères du plaisir nu que je ne sais ni percevoir, ni saisir, victime de ma hauteur. Vous qui venez du bas, Bastien, peut-être daigneriez-vous m'enseigner les infimes bonheurs dont les nains du social se contentent ? » J'acquiesce, articule malgré mes mâchoires qui se crispent « Je ferai de mon mieux, Monsieur.»
J'abandonne l'homme richissime à ses lubies, à ses toasts au béluga puis sors respirer la pluie d'octobre que je laisse mouiller ma tête, la rincer. Je rumine ce que j'aurais dû répondre à ce connard prétentieux si j'étais moins lâche. Qu'est-ce qu'il croit ? Que je lui dessinerai la carte de nos trésors d'indigents, pour qu'il la salisse rien qu'à la regarder ? Que je lui apprendrai notre façon d'être heureux, à menue mesure, sans Lamborghini ni île ni musée privés ? Nulle envie de lui conter que la plupart de nos petits bonheurs se goûtent, se hument, s'écoutent et se touchent... tiens, j'inspire et j'ai, qui me pénètre, la saveur tiède des cerises englouties à même l'arbre ; mes doigts se serrent comme quand la main de mon pote se lovait dans la mienne avant que nous sautions depuis une meule de foin dont le parfum console de tout ; il y a la voix cassée de ma sœur chantant dans la salle de bains Mistral gagnant et mes yeux qui rougissent derrière la cloison tellement c'est beau et tellement je l'aime ; et puis toutes les clopes et les cafés de l'aurore, la neige vierge, nos rires métissés dans les cinés bondés, les crêpes au sucre, les musiques qui dansent, nos langues tirées aux géants dont les ombres écrasantes ne nous empêchent pas de rester droits au soleil.
Non, je ne révélerai rien à Monsieur. Je dirai qu'à force de partager son quotidien, j'ai beaucoup grandi, assez pour m'éloigner des petits bonheurs et en oublier le mode d'emploi. Je mentirai, minus à jamais.




Gagner.


La foule se dispersait par les rues du village. Les drapeaux triangulaires tendus entre les maisons dansaient sous la brise. Des coups de klaxon retentirent. Damien, le regard sombre, les joues en feu, dirigeait son vélo les deux mains sur le guidon. Son bras gauche, râpé, saignait. Il boitillait.
"Alors, mon gars, c'est quand que tu gagnes le Tour ?"
Les rires fusèrent. Damien jeta un œil assassin sur le moqueur et hâta le pas. La honte et la tristesse lui tordaient les tripes. Maudite course ! Il savait qu'elle était à sa portée, il connaissait le parcours comme le fond de sa poche ! Si seulement cet imbécile de Jérémie n'avait pas heurté sa roue, provoquant la chute de toute une partie du peloton ! Juste au moment où Damien s'apprêtait à rejoindre le trio de tête. Il était facile, pourtant, il les aurait rejoints, il en était sûr. Il avait fallu que ce taré...
Damien poussa le portail et gara son vélo le long du mur du pavillon. Il le bichonnerait plus tard. Pour l'instant, il avait besoin de prendre une bonne douche et de s'isoler pour réfléchir. Ses parents étaient rentrés et sa mère préparait le repas. Damien traversa le salon et se dirigea vers l'étage.
"Ah tu es là ! Désolé pour toi, je sais que tu es déçu mais ça ira mieux la prochaine fois !"
C'était bien la dernière chose que Damien avait envie d'entendre ! Son père ne pouvait-il comprendre que chaque course était importante ? Qu'il se préparait à chaque fois pour gagner ? Il avait de l'ambition et ces petites courses régionales ne lui apporteraient jamais la notoriété. Depuis tout petit il rêvait devant les coureurs du Tour de France. C'était facile pour tous ces abrutis, de se moquer de lui mais ils verraient, un jour il les épaterait ! Damien ne répondit pas. Sa jambe le faisait souffrir et il monta péniblement les escaliers. L'eau tiède lui fit du bien. Il repassait mentalement toutes les étapes de la course, toutes les péripéties. Et il ne décolérait pas. Il devait gagner aujourd'hui, Jérémie lui avait volé sa victoire !
"À table !"
Damien sortit de la douche, s'habilla et descendit. Une agréable odeur de sauce bolognaise flottait dans la salle. Manon, la sœur de Damien, riait et battait des mains devant son assiette remplie de spaghettis. Damien la dévisagea un instant avant de détourner le regard. Manon était trisomique et le jeune homme avait eu du mal à accepter cette petite sœur pas comme les autres. Née sur le tard, ses treize ans d'écart avec son frère n'avaient pas facilité les choses. À maintenant vingt ans, Damien avait dépassé ses réticences et chérissait vraiment Manon. Mais aujourd'hui, il n'était pas d'humeur. La fillette plongea sa main dans son assiette.
"Elle ne peut pas apprendre à manger avec sa fourchette ? C'est dégueulasse ! Vous lui passez tout sous prétexte qu...
— Damien !"
La voix de sa mère claqua dans la pièce. Manon, indifférente, riait de plus belle.
"Elle est heureuse au moins, dit son père. Regarde-là !
— Il lui en faut peu, bougonna Damien.
— C'est vrai...
Que voulez-vous, on a les petits bonheurs qu'on peut, conclut sa mère. Au moins elle ne rumine pas sans cesse ses défaites, elle prend les choses de la vie comme elles viennent."
Damien regarda sa mère et vit des larmes dans ses yeux. La honte le submergea. Soudain, un bruit de succion se fit entendre. Tous les regards convergèrent vers Manon qui aspirait consciencieusement ses pâtes, le minois barbouillé de sauce tomate. Alors, toute la famille se mit à rire de bon cœur.



De tout et de rien


Célia et Théo aiment bien bavarder tous les deux.
«Ta passion , Célia, c'est de faire du vélo.
- Ma passion c'est d'aller à la plage en vélo. Tu sais, Théo, ce que j'aime, c'est me baigner dans les vagues, nager au large.Tu vois, bouteille d'eau, serviette, maillot, lunettes, paréo, bandana. Et c'est parti ! »
Célia explique à Théo, elle longe la rivière tôt le matin. Dès les premiers rayons de soleil, les aigrettes, les poules d'eau, les hérons l'ont devancée, les pêcheurs ont déjà installé leurs lignes, les appâts pour attirer les muges, les brochets jusqu'à leurs épuisettes.
Célia raconte, elle passe entre les eucalyptus, les pins, elle se courbe sous la caresse des branches légères des tamaris et s'engage ensuite sur la piste entre les ganivelles, protection nécessaire de ce littoral si fragile, des dunes fixées par les figuiers de barbarie.
Enfin, elle pose avec ses mots, sous le regard de Théo, la mer, comme une carte postale, avec son scintillement sous les éclats de lumière du soleil levant, le sable aux empreintes des goélands, déjà partis au large en quête de pitance. Elle dit à demi-mot comme elle se laisse saisir par la fraîcheur si vivifiante de l'eau au matin, et s'évade en nageant vers le large.
« Moi, quand je fais du vélo, c'est pour rouler, dit Théo
 Tu vas bien quelque part ?
 Je suis la piste cyclable, je roule
 oui, mais avec le vent.... »
Il arrive que le vent souffle fort en Méditerranée, alors la flamme rouge flotte, signe de danger.
Les vagues deviennent hostiles, les grains de sable sont projetés comme des piques sur tout le corps, c'est le repli à l'intérieur des terres, une pause.
Aujourd'hui, le vent marin a tapissé le ciel d'une épaisse couche de nuages et même le feu d'artifice a été annulé.Grise mine . Alors les vacanciers sont partis visiter l'arrière-pays de la plaine du Roussillon.
Ce soir, Célia, Théo, les voisins ont tous investi la rue pour prendre le frais, les vacanciers ont été invités à prendre place dans la ronde des chaises . Les enfants jouent, la rue résonne de leurs éclats de rires.
« Vous sortez tous les soirs dans la rue, comme ça? »
 Oui, le plus souvent ! Il fait chaud dans les maisons, alors nous prenons le frais.
 Nous habitons un immeuble à Paris, à cinq minutes à pied de la Tour Eiffel. Je me souviens qu'enfant, j'ai joué dans la rue, c'était dans un petit village en province »
Des souvenirs remontent . Les rires s'égrainent.
Une envie gourmande se manifeste, et voilà, chacun amène pain, tomates du jardin, gousses d'ail, l'huile d'olive, jambon, des verres, une bouteille de vin, autour de cette table improvisée, à la bonne fortune, bon cœur « A la nôtre ».
« Que voulez-vous, on a les petits bonheurs qu'on peut ». Comme des moineaux, les enfants vont et viennent picorer les gourmandises.
Jusqu'à tard dans la nuit, ils ont parlé de ceci, de cela, en fait, personne ne sait plus. Ce qui est certain, c'est qu'ils ont passé une savoureuse soirée de partages généreux des uns avec les autres, les rires mêlés ont fait écho dans la rue.
Pour demain, la météo a annoncé une trêve, le vent marin fera place à une légère tramontane, la flamme sera verte.
La mer démontée va se calmer, l'eau sera encore froide, la plage va s'offrir parsemée de coquillages, de jolis galets, de minuscules verres polis, de bois flottés.
Il se fait tard, dans le halo de la lune, chacun se souhaite bonne nuit, s'en va au pays de ses rêves,
le cœur léger... tout chaud...




Iago


J’étais désœuvré. Je cherchais à occuper mon esprit oisif. Faute de mieux, je pris soin d’une mouche. Muni d’une pince à épiler, je m’interrogeais sur la meilleure façon de lui arracher les membres quand soudain, la sonnette retentit.
Je me précipitai pour ouvrir la porte. Sophie, ma nièce, s’engouffra aussitôt chez moi, me bousculant au passage. La jeune femme, après un instant, se tourna dans ma direction. Sans être Colombo, je sus que quelque chose clochait. Son visage bouffi, rougi, était ravagé par la détresse. Elle se jeta brusquement sur moi, sanglotante :
– C’est fini avec Adrien, Tonton ! Fini ! Je veux mourir, tu sais ! Je peux pas vivre sans lui ! Putain, qu’est-ce que ça fait mal !
Étonné, je mis quelques secondes avant de me ressaisir et de tenir mon rôle. Puis je songeai à ses paroles naïves et jugeai in petto qu’on peut très bien se passer des autres. Il est déjà si difficile de se supporter soi-même… Je m’efforçai cependant de la consoler. Je demandai des explications. Elle bredouilla :
– Je ne comprends rien… Il m’a dit qu’il ne voulait plus me voir. Il m’a parlé de lettres anonymes. Au début, il m’a tout caché, car il avait confiance. Mais la dernière lettre qu’il a reçue est trop ignoble. Je ne l’ai pas lue, paraît qu’il y a des choses dégueulasses sur moi… Il m’a jetée, en disant que je le dégoûtais…
J’essayai de contrôler mon émoi et de démêler l’écheveau. Je me retins de débiter les inepties habituelles : « tu es jeune », « c’est la vie », « un de perdu… ».
Sophie était belle, intelligente, vive, heureuse. Devant une telle injustice, ma corde sensible avait été touchée. Une légitime envie de revanche avait surgi. Mais qui accuser d’être le corbeau ? Un prénom s’imposa : Léo, l’ex-petit ami. Il avait tant fait souffrir Sophie, auparavant. Il se vengeait, c’était évident ! Et les gens aiment beaucoup les évidences… Sur le nuancier de ma colère, je choisis alors la gamme la plus noire.
Dès lors, je menai un impitoyable réquisitoire contre le jaloux, multipliant les effets déclamatoires. Je déversai un tombereau d’ignominies sur sa sinistre personne. En agissant ainsi, j’espérais distraire les esprits chagrins. Galvanisée, haineuse, Sophie, rangée à mes arguments, ne se fit pas prier lorsque je lui proposai d’aller chez son tourmenteur, afin de lui apprendre à signer ses missives.
Nous tambourinâmes à sa porte, nous hurlâmes sous sa fenêtre. Mais porte et fenêtre demeurèrent closes. Pas celles des voisins, lesquels menacèrent de nous envoyer la police.
Nous rentrâmes, finalement. Durant une heure, je réconfortai ma nièce. Je lui prodiguai de sages conseils. Elle devait dénoncer le coupable à Adrien. Son chéri ne manquerait pas de lui régler chèrement son compte, à cette fripouille. Puis tout s’arrangerait.
Après que la malheureuse m’eut quitté, assurée de mon affection, je m’assis au bureau. Là, j’exultai. C’était formidable ! Le résultat dépassait mes espérances ! Comme il faut battre le fer pendant qu’il est chaud, je pris mon matériel et composai sur-le-champ, à l’adresse d’Adrien, une nouvelle lettre anonyme. Fébrile, je m’appliquai à la rendre encore plus sordide que les autres, de manière à empirer la situation. Je savais l’innocent Léo en vacances, il rentrait dans la soirée… C’était le moment idéal pour poster incognito mon audacieuse épître !
Mission accomplie, je retournai à la maison, auprès de ma mouche. Euphorique, je décidai de lui arracher les yeux, aussi ! Que voulez-vous, on a les petits bonheurs qu’on peut.


Andres


Je traversais le square Préher lorsque mon regard fut attiré par un homme assis sur un banc, l’air serein, les yeux apparemment perdus dans le vague. Ses cheveux roux, sa façon de jouer avec la longue mèche qui lui cachait un œil me rappelèrent de suite le personnage : Kevin Leroy, un camarade de collège, puis de lycée, si doué qu’on en oubliait de le plaisanter sur sa crinière flamboyante. Pour ma part, doté de possibilités certaines mais enclin à faire la fête, je m’astreignais à obtenir des résultats honorables dans le seul but de répondre au diktat de mon père : « Tu décroches ton diplôme à HEC et tu prends ma place à la tête de la boîte. » Un avenir tout tracé qui n’avait rien pour me déplaire. A trente ans, j’avais atteint l’objectif fixé.

Le chemin de Kevin et le mien s’étaient séparés après le baccalauréat : prépa scientifique pour lui qui ambitionnait une carrière d’universitaire, prépa HEC pour moi. Je n’avais pas cherché à avoir de nouvelles.

Je m’arrêtai face au banc.
– Ça alors, Leroy !
Il sursauta, comme arraché à sa méditation.
– De Villers ? Comment vas-tu ?
– Ça baigne et toi ? Maître de conf’ et pas loin de devenir professeur d’Université, je parie ?
– Maître de conf’, ça me suffit.

Sa réponse, donnée avec le sourire, m’étonna : lui, si brillant, qui visait toujours plus haut... Je renonçai à mes velléités de lui en mettre plein la vue avec mon statut de PDG, mon appartement grand standing et ma villa à St Trop’ et me hasardai dans un autre registre.
– Marié ?
– Avec Laure, tu te souviens de Laure ?
Si je m’en souvenais ! Une blonde de terminale qui n’avait jamais voulu céder à mes avances. Pas de mon milieu mais canon, on aurait pu passer de bons moments ensemble.

Un gamin d’à peu près trois ans, cheveux bruns bouclés, teint bronzé, qui jouait tout près avec son seau et sa pelle, vint frotter ses pattes sales contre la jambe du jean de Kevin. Je m’écartai, craignant pour mon costume en lin grège.
– Mon fils, murmura Leroy en installant le petit sur ses genoux.

Je réprimai un hoquet de surprise. Leroy raconta, sans amertume aucune. La maladie de Laure, son opération, leur profond désir à tous les deux de devenir parents. Les voyages répétés en Colombie avant d’en revenir avec Andres. Les soins constants que nécessitait le petit. Bébé mal nourri, maltraité, il en gardait des séquelles, refusant tout signe d’affection, s’enfermant dans un mutisme inexplicable. Laure avait pu bénéficier d’un congé d’adoption : elle se devait d’être disponible pour emmener l’enfant chez le médecin, le psychologue, le psychomotricien et apprivoiser le petit être qui avait peur de tout. Kevin aussi consacrait beaucoup de son temps libre au gamin. Leurs finances en avaient pris un coup mais Andres avait fait d’énormes progrès. Le voir enfin marcher, manger de bon appétit, prononcer quelques mots, se laisser câliner n’avait pas de prix.

–Ça ne doit pas être... facile, bégaya i-je.
– Tu sais ce que je réponds chaque fois qu’on me fait ce genre de remarque ? Que voulez-vous, on a les petits bonheurs qu’on peut !
Et il colla deux baisers sur les joues de son fils qui venait d’ânonner pa...pa.
Je prétextai un rendez-vous d’affaire et pris congé. C’en était trop ! Se pourrir l’existence pour un moricaud qui ne serait peut-être jamais tout à fait normal ? Je filai vers l’hôtel où ma dernière conquête allait m’offrir ce dont ma femme me privait trop souvent à cause de prétendues migraines. On a les petits bonheurs qu’on peut, n’est-ce pas ?





B comme bonheur

Bercée par la houle, la barque se balance. Depuis la bite d'amarrage, sur laquelle je me suis posé, je contemple béatement ce banal spectacle. La brume du matin se lèvera bientôt. La marée sera basse dans une petite heure. D'un bon pas, je pars ramasser des bigorneaux. Sur un banc, face à l'Océan, je les dégusterai plus tard en buvant une bière blanche. Sur un bateau échoué, un fou de bassan se pose sur le bastingage. Il braille à mon intention des balivernes incompréhensibles.
Il fait beau, les enfants barbotent dans les flaques baignées de soleil.
Sur le sable sec, de belles alanguies bronzent en rêvant au baiser du prince charmant. Je les admire de biais tout en regagnant le boulevard de la plage.
Je longe la braderie et regarde tout le bric-à-brac amassé sur les étals des brocanteurs. Mon coeur bat plus vite à la vue de toutes ces babioles qui me rappellent mon enfance. Quel plaisir de revoir ces objets oubliés : ces outils ébréchés ou ces poupées Barbie aux cheveux emmêlés. Ces bricoles sans valeur donneront pourtant du plaisir aux badauds qui se baladent dans les allées en écoutant, le sourire aux lèvres, le baratin des bonimenteurs au bagou bien étudié. Certains sont à la recherche d'une bicyclette encore en bon état, d'autres désirent une nappe brodée ou un bracelet de pacotille. Tous passent un moment bienfaisant sur le bord de la baie et profitent de la brise bienveillante qui rafraîchit l'air ambiant.
Après une super partie de boules avec mes copains habituels, retraités aux visages burinés, nous allons déguster des moules marinières au Bar des Amis. La soirée se termine chez mon pote Bernard devant le DVD burlesque des Branquignols : Ah! Les belles bacchantes ! Excellent moment de franc bidonnage...

Coup de téléphone de mon fils, il me demande à quoi j'ai occupé ma journée. Je lui raconte ma pêche, la pinte sur le zinc, le rire des gamins, les occasions chinées, la partie de pétanque, le repas de ce soir et le vieux film devant la télé. Il m'écoute en silence, lorsque j'ai terminé, il s'insurge d'un ton presque agressif :
- Je ne te comprends pas. Pourquoi te contentes-tu de cette petite vie étriquée ? Pourtant, avec la retraite que tu touches, tu pourrais te payer des plaisirs plus..., moins... Je ne sais pas comment te l'exprimer. Avec Marie, on se dit que tu devrais t'acheter un grand écran, plutôt que squatter chez les autres et puis dîner dans d'excellents restaurants, au lieu de te contenter de gargotes sur le port!
Ce n'est pas la première fois qu'il me tient ce discours. Pour lui, toute distraction, si elle n'est pas coûteuse, ne peut trouver grâce à ses yeux. J'ai dû rater quelque chose dans son éducation. Quel dommage ! Je le plains, mais je ne changerais pour rien au monde ma si simple manière d'apprécier la vie. Je suis heureux comme cela, car, que voulez-vous, on a les petits bonheurs qu'on peut !



La force de l'habitude


7 h 01. Le premier poulet arrive. L'odeur écœurante est là, envahissant la chaîne de conditionnement. Elle n'en fuit jamais…
La main gauche saisit le cou. La main droite affirme sa prise sur le manche du couteau. La lame pénètre le ventre et remonte en boutonnière au long de l'abdomen. La main gauche délaisse le cou, plonge au cœur des entrailles. La main droite tranche l'œsophage. La tripe atterrit dans la cagette à ses pieds.
De la croquette 1er prix en devenir.
Au suivant…

8 h 28. Les gestes sont machinaux. L'esprit vogue ailleurs. Cou, couteau, tripe… Le 200ème poulet poursuit son aventure sur le tapis roulant. Le suivant est déjà là. 8 heures de travail. 1000 poulets/jour. Cela pourrait être monotone.
Mais il y aussi des pintades, des dindes, des canards…
Heureusement, sinon personne ne tiendrait, comme lui, 30 ans dans la boîte. Pas par plaisir. Mais pour la baraque à payer, les gamins aux études, les vacances à la mer.
La main gauche saisit le cou. La main droite affirme sa prise sur le manche du couteau. L'instant d'après, la lame pénètre le ventre et remonte en boutonnière au long de l'abdomen.
Au suivant…

10 h 42. Grimace. Réveil de la tendinite. L'orthèse cachée sous la manche de blouse avoue son impuissance. Une vieille douleur diffuse tétanise le bras droit. Rien ne la soulage. Le repos pourrait peut-être. Mais comment faire alors ? La moitié du salaire en bas. Les vaches maigres à joindre les deux bouts. Que sacrifier ? La baraque ? Jeter les gamins en pâture au chômage ? Renoncer à la mer ?
Autant serrer les dents…
La main gauche saisit le cou. La main droite affirme sa prise sur le manche du couteau. L'instant d'après, la lame pénètre le ventre et remonte en boutonnière au long de l'abdomen.
Au suivant…

12 h 01. Pause déjeuner. Enfin… 640 poulets tombés au champ d'honneur. Rythme tenu. Quelques sourires ressuscitent en salle de restauration. Que voulez-vous, on a les petits bonheurs qu'on peut… De rares mots tombent des lèvres.
Il s'assied. En face de Claude. Comme d'habitude. Son front tente de cacher la barre de peur. Lui aussi est convoqué chez le DRH. Sa demande pour passer contremaître remonte à six mois en arrière. Il espère encore.
Mais son espérance va au plus simple…
La gamelle atterrit sur la table. La main droite sort un couteau à virole de la poche. Un modèle sobre. La main gauche saisit le saucisson. La main droite affirme sa prise sur le manche. Les rondelles tombent. Suit le pâté – du cochon, pas de volaille… Enfin fromage et pomme. Comme la veille… et toutes les autres veilles.
Comme demain… si tout va bien !

15 h 39. Bref instant de sidération. Un poulet s'échappe. Clin d'œil de Claude. Connivence mâtinée de mise en garde. Un bref hochement de tête accuse réception du muet message. Les mâchoires se crispent.
La main gauche saisit le cou. La main droite affirme sa prise sur le manche du couteau. L'instant d'après, la lame pénètre le ventre et remonte en boutonnière au long de l'abdomen.
Au suivant…

17 h 35. Blouse abandonnée au vestiaire. Orthèse dans la musette. Rendez-vous dans le bureau du DRH. Une merde habillée en homme. Le costume-cravate impuissant contre l'odeur de la charogne.
Le discours est déjà là. Comme un cauchemar annoncé.
– Conjoncture économique bla-bla-bla… crise financière bla-bla-bla… masse salariale bla-bla-bla… réduction des effectifs bla-bla-bla…
17 heures 39. Le couteau jaillit de la poche. La main gauche saisit le cou. La main droite affirme sa prise sur le manche…




C’est grave Docteur ?


Ce matin-là le thé était parfait, bonne température, bonne couleur, bonne infusion, bonne odeur, et comble de la perfection l’air ambiant avait une densité particulièrement adaptée au moment. Lucie savourait l’instant.
Elle a découpé un petit rectangle dans du papier, a écrit : moment de grâce au petit-déjeuner.
Lucie ne sait pas comment elle est arrivée jusqu’à ses 83 ans. Elle ne se voit pas vieille, elle ne se sent pas vieille et la vie s’est écoulée en un battement de cil. Elle a vécu sa vie comme une pierre que rien ne freine. Petit papier : « Nous avons toute la vie pour nous amuser et toute la mort pour nous reposer. » Ah l’ami Georges Moustaki qui l’a accompagnée souvent.
Hier encore…Elle avait huit ans et courait dans les champs ; elle avait quatorze ans et gloussait avec ses copines. Encore un papier : garde en toi l’enfant que tu étais. Il n’y a pas si longtemps qu’elle s’est mariée, vite un papier: le bonheur est éphémère, profite de chaque instant, qu’elle s’est occupée de sa fille. Papier: bonheur indicible d’être parent. Et puis ses aventures amoureuses après son divorce, elle se souvient de chaque rencontre. Papier: Toute rencontre vaut la peine d’être vécue.

- Maman, tu ne devrais plus porter cette robe rouge elle est trop…
- Trop quoi ? Elle me va encore bien.
- Oui mais quand même…
- Toi aussi ?
- Quoi maman ?
- Toi aussi tu penses que je déraille, que je fais n’importe quoi.
- Non … mais non maman. Mais tu sais je m’inquiète, tu n’es plus toute jeune, tu vieillis.
- Oui je vieillis, comme toi tu vieilliras un jour. Ce n’est pas parce qu’on vieillit qu’on n’a pas été jeune. Et puis je vais te dire dans ma tête j’ai vingt ans.
- … Maman tu as 83ans !
- Et alors tu crois qu’on ne vit plus à cet âge-là ? Tu crois qu’à cet âge-là faut être raisonnable, posée, se résigner à attendre la mort?
- Ne parle pas de ça, Maman !
- Mais si justement, j’ai peu de temps pour vivre encore de belles choses et de faire ce que j’ai envie. J’ai envie de légèreté, de couleurs. Papier: la vieillesse c’est le bonheur d’être soi.
- …
- Tu ne dis rien, tu penses encore que je divague.
- Non maman mais … Je m’inquiète, je ne peux pas venir tous les jours, déjà une fois par semaine j’ai du mal avec mon travail.
- Je sais… je sais ma fille, le travail, le travail murmure Lucie. Tu sais je me promène parfois avec le voisin. Il est veuf lui aussi depuis quelques mois. Je devrais peut-être me marier avec lui.
- MAMAN, ne dis pas n’importe quoi ! Madame Parfaite est offusquée.
Lucie éclate de rire franchement, elle se réjouit du tour qu’elle a joué à sa fille « Que voulez-vous, on a les petits bonheurs qu’on peut. »

- Docteur avez-vous vu la table dans la chambre de ma mère ? Elle entasse plein de petits papiers. Elle veut se remarier, elle me semble vraiment déconnectée, c’est grave Docteur ?
- Votre maman va très bien, elle profite de chaque petit moment de sa vie. C’est une résidente extraordinaire.
- Mais elle ne peut pas être heureuse dans son état docteur !
- Elle a un trouble mais elle ne souffre pas d’anhédonie, chère Madame. Contrairement à vous – ces mots non prononcés ont résonné dans toutes les têtes présentes.
Lucie sourit encore en s’endormant, elle n’a plus le temps d’être pessimiste.




PLUME ASSASSINE



Je rêvais depuis l’enfance
De dominer l’univers,
D’avoir assez de puissance
Pour imposer ma cadence
A tout ce qui vit sur terre.

Devenir l’unique maître
De cet échiquier géant,
En posséder tous les êtres,
Comme des pions les soumettre
A mon désir du moment.

Je brisais avec plaisir,
Quand je n’étais qu’un gamin,
Des figurines de cire,
Et pensais un jour agir
De même avec les humains.

Combien de pauvres poupées
Ont péri entre mes doigts,
Qu’il est grand le mausolée
Où gisent, les os brisés,
Indiens, cowboys et soldats.

L’âge de raison vit naître
En moi le dépit cuisant
Quand, déçu, je dus l’admettre :
Je n’étais que le grand maître
D’un coffre à jouets d’enfant.

N’ayant pas un seul ami
J’exerçais mon influence
Sur les êtres imprécis
Que je conviais la nuit
Dans mes rêves de violence.

Au long de tristes études,
Sans copain et sans copine,
J’ai appris la solitude,
La honte, la servitude,
Et à bien courber l’échine.

Puis, dans des entreprisons,
Aspergeant de déférence
Petits chefs et grands patrons,
Tête basse et le dos rond,
Je ruminais ma vengeance.

Enfin, je trouvai l’idée :
Pour donner aux songes vains
Un semblant de vérité,
Un air de réalité,
Je me suis fait écrivain.

Depuis, moi qui ne ferait
Pas de mal à un moustique,
Dans le monde que j’ai fait,
Sur le papier, je commets
Tous les actes maléfiques.



De ma plume je travaille
A séparer les amants,
A provoquer des batailles ;
Je fais fondre la mitraille
Sur les cœurs des innocents.

Dans mon univers dément
Seul le malheur a sa place,
Je vois, sur le papier blanc,
Comme un fleuve rouge sang
Chaque ligne que j’y trace.

Et quand quelqu’un prétendra
Que je ne suis qu’un vicieux
Ma muse lui répondra :
"Hé, que voulez-vous ? On a
Les petits bonheurs qu'on peut."
_________________
Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
http://danielle.akakpo.over-blog.com/
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MessagePosté le: Jeu 28 Juil - 22:46 (2016)    Sujet du message: Publicité

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