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Les textes du jeu N°132

 
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danielle
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Inscrit le: 21 Mai 2010
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Féminin Poissons (20fev-20mar)

MessagePosté le: Lun 23 Mai - 00:41 (2016)    Sujet du message: Les textes du jeu N°132 Répondre en citant

Une stagiaire grincheuse

Mon biquet,

J'en ai ras le bol !... Ras la soupière !... Ras le chignon !!!... Depuis que je suis arrivée à ce stage, rien ne se passe comme je l'avais prévu.

Nous sommes perdus au fin fond de la campagne auvergnate, totalement coupés du monde civilisé. Et comme ils nous ont demandé de venir sans voiture, pour être en immersion totale, je suis bloquée ici 24 heures sur 24. C'est très pesant. En plus, les autres sont bizarres et je ne m'entends pas avec eux.

Comme je te l'avais expliqué, l'objectif de ce programme d'une semaine est de nous faire rajeunir de dix ans par la pratique du yoga et d'une alimentation saine. On suit également un traitement à base de petits comprimés, rose fluorescent, qui viennent du Guatemala.

Pour une raison qui m'échappe, chaque participant a un régime alimentaire bien particulier. En voici la liste :
- « Sans gluten et sans lait de soja »
- « Sans sucre et sans crustacés »
- « Sans produits laitiers, sans légumes et sans fruits »
- « Végétarien sans blanc d’œuf mais avec le jaune »
- « Végétarien sans jaune d’œuf mais avec le blanc »
- « Sans sel, sans poivre, sans moutarde et sans vinaigrette »

Dans la salle de restaurant, pendant les repas, tout le monde est à cran. Les « Sans produits laitiers, sans légumes et sans fruits » poussent des cris de sauvage dès que quelqu'un passe à côté d'eux avec des fruits dans les mains. Les « Végétariens sans jaune d’œuf mais avec le blanc » s'évanouissent ou font un malaise, à chaque fois qu'ils aperçoivent un œuf dur coupé en deux.

Mais les plus agaçants, ce sont les « Sans gluten et sans lait de soja». Ils sont obsédés par les miettes de pain et passent leur temps à ramasser celles qui se trouvent sur les tables et sur le sol, pour aller les jeter une à une dans la poubelle. Ça me tape sur le système à un point dont tu n'as pas idée...

Hier, pendant le dîner, on a assisté à un sacré charivari. Deux « Sans gluten et sans lait de soja », particulièrement teigneux et ronchonneurs, s'en sont pris à une serveuse. Ils l'ont accusée de leur avoir servi un plat contentant de la farine de blé. Les « Sans sel, sans poivre, sans moutarde et sans vinaigrette » se sont interposés pour la défendre, en essayant d'arrondir les angles, mais le ton est monté, l'ambiance s'est envenimée et cela a failli se terminer en bagarre générale. Du coup, mon Biquettounet des îles, je suis remontée dans ma chambre avec une migraine à couper au couteau et un œil au beurre noir.

Aujourd'hui (mercredi), en fin de matinée, le directeur nous a tous réunis.
« Je constate que les repas sont des moments compliqués, impossibles à gérer, autant pour vous les stagiaires que pour le personnel de cuisine. On ne peut pas continuer ainsi. J'ai donc décidé de mettre en place une solution très simple.
Dorénavant, de 11 h à 12 h et de 18 h à 19 h, vous vous installerez dehors, sur la pelouse, et votre animateur vous donnera des cours de prâna-yoga. C'est une technique qui permet de se nourrir exclusivement avec la lumière du soleil, en n'ingérant plus aucun aliment. »

Du coup, ça veut dire qu'on va finir la semaine sans rien manger du tout !!! Alors là, non, ça ne va pas être possible, je n'arriverai jamais à tenir jusqu'à dimanche soir !

Viens vite me chercher, mon Biquet, et ramène-moi à la maison !... Je suis au bout du rouleau...


Josiane,
ta Bécapoussinette qui te fait des gros bécots.

Je ne veux pas être comme mes parents


Jean avait des parents atypiques. Il en avait marre de leur différence. Alors, à 18 ans, après avoir eu son bac il décida de faire ses études à l’autre bout du monde. Il traversa l’atlantique, s’installa sur la côte ouest des états unis.
Son père, médecin, passait son temps libre à recueillir les plus miséreux du monde. Souvent, après l’école, Jean rencontrait une nouvelle personne chez elle. Des déprimés, des désœuvrés étaient accueillis et suivis par ses parents jusqu’à leur réinsertion dans la société. Son père et sa mère s’entendaient tellement admirablement qu’on aurait dit qu’un couvercle s’était roulé et avait trouvé sa casserole.
Jean aussi les aidait avec joie, jusqu’au début du collège.
Ensuite il commença à avoir honte d’eux. Scolairement, il n’avait pas décroché. C’était l’unique façon, pour lui de devenir indépendant. Il ne voulait pas être comme ses parents, encore moins comme les personnes dont ils s’occupaient.
Jean finit de brillantes études médicales. Il faisait tout le temps la fête, mais jamais avec des malheureux. Cependant, il n’oubliait pas ses parents. Il les appelait souvent, de peur qu’ils se plantent chez lui, un jour à l’improviste. Il réussit à les rassurer un moment de cette façon. Mais les parents n’étaient pas tranquilles, ils décidèrent de rendre visite à leur fils.
Jean se remémora ses parents, leurs comportements envers lui, et il eut chaud au cœur, en ne constatant que du sourire et de la bienveillance, même lorsqu’il était très ingrat. Pour la première fois il s’avoua que ses géniteurs n’étaient pas aussi mauvais que l’image qu’il s’était construit d’eux. Tandis que lui, il était tout le contraire de l’enfant dont ils avaient rêvé.
Alors, il décida de faire quelques efforts pour leur séjour.
Vivre une semaine sans égotisme, en aidant les nécessiteux permettrait à ses vieux de repartir l’esprit tranquille et surtout, de ne plus revenir. Il demanda conseil à un ami qui l’emmena chez une personne qui préparait des potions à base de plantes. Le vendeur lui donna une boite de gélules et lui demanda d’en prendre un par jour. Cela l’aiderait à être plus altruiste. Après avoir avalé la première dose, il réfléchit, réfléchit encore et se rappela d’un clochard qui devait se faire opérer. En attendant l’hospitalisation, il l’accueillit chez lui. Ensuite il alla faire du jogging. Il était plus attentif à son environnement. En passant en dessous d’un arbre, dans un endroit isolé, il se rappela du miaulement d’un chat qui avait perturbé la sérénité de la nature et l’avait agacé, 5 jours auparavant. Il se demanda s’il était en difficulté. Il fit un effort, leva la tête et jeta un coup d’œil attentif vers l’arbre. A sa grande surprise il vit un chat encore vivant coincé entre deux branches. L’animal n’avait même plus la force d’appeler au secours. Il l’emmena à la maison et le soignât.
Les parents furent surpris par leur fils, mais avouèrent qu’ils savaient qu’un jour ou l’autre leur enfant deviendrait comme eux.
Dès leur retour Jean ignora les autres et reprit sa routine.
Tout d’abord il fut soulagé de reprendre sa vie, ensuite il commença à s’ennuyer. Il se rendit compte que faire du bien aux autres le rendait heureux. Cela n’aurait pas été possible sans l’homme qui lui avait passé ce produit magique, pensa –il.
Il alla le remercier et lui en demanda encore, pour une autre expérience altruiste.
L’herboriste lui répond : « Ah tu parles de ces pilules ? Il en ouvrit une devant lui. Elle était vide. »


Descendre, monter…


Un samedi soir, ça tombait mal. Et quand je dis "tomber", c'est le cas de le dire. Je n'avais jamais vu pareille pluie. De gros nuages noirs s'étaient amoncelés dans le ciel, et, quand ils ont crevé, ils ont déversé des trombes d'eau sur le quartier tandis que des éclairs zébraient le ciel sans discontinuer. Je ne pouvais plus distinguer la ville derrière les vitres frappées par la pluie avec une violence inouïe. Quand enfin le déluge cessa, une ambiance anormale me fit prendre conscience qu'il n'y avait plus d'électricité. La coupure s'éternisa. Pas question de descendre mes dix étages à pied dans le noir pour aller aux nouvelles. Je dévorai quelques gâteaux, prenant soin de ne pas ouvrir le frigo dans lequel se trouvait le repas que je devais partager avec mon fils Jérôme, de passage dans la ville le lendemain. Privé de télé et d'ordinateur, je décidai de me coucher de bonne heure, espérant le rétablissement du courant dans la nuit.

Le dimanche matin, il n'était pas encore revenu. Je reçus un coup de téléphone de Jérôme dont le train avait été annulé à cause de l'orage. J'occupai ma journée, à regarder par la fenêtre les pompiers affairés à vider l'eau du sous-sol qui visiblement avait été inondé. Un soleil généreux mettait de l'or sur les vitres qui n'avaient pas eu le temps de sécher. L'air était limpide et il ne traînait plus dans le ciel que quelques légers flocons blancs. Le courant fut rétabli dans l'après-midi et je décidai de descendre pour glaner quelques informations et sortir mon chien qui commençait à s'impatienter. Hélas, l'ascenseur ne fonctionnait pas. Je dus descendre par l'escalier. Des résidents discutaient dans le hall avec virulence. J'appris que les garages en sous-sol avaient été envahis par l'eau, que les voitures y avaient été submergées, ce qui ne me concernait pas, car je n'avais aucun véhicule. Tout le monde minimisa les conséquences de la chaufferie devenue inutilisable, vu qu'on disposait de suffisamment de semaines avant de devoir allumer le chauffage, d'ici là…
Je me dirigeai tranquillement vers le square où Boby put se défouler à loisir, tandis qu'assis sur un banc j'avalais sandwichs et viennoiseries industrielles.
L'ascenseur ne fonctionnant toujours pas, j'entrepris calmement mon ascension. Les garnements du 5ème me bousculèrent en dévalant l'escalier :
- Ça roule, Bouboule ?
Faut dire qu'à peine au 3ème, je commençais à m'essouffler, ayant du mal à hisser mes180 kilos, Boby, corniaud d'une dizaine de kilos, ne m'étant d'aucune aide.
Lundi, mardi : toujours pas de réparation.
Mercredi, jeudi…
Je croisais invariablement les deux gamins mal élevés, et reprenais mon souffle en bavardant avec madame Bontemps, locataire du 6ème qui, par hasard, ouvrait sa porte pour sortir son teckel au moment où j'atteignais son pallier. Je repoussais chaque jour sa proposition de sortir mon chien et d'acheter mon pain, prétextant qu'un peu d'exercice me ferait le plus grand bien.
Vendredi, samedi : il me semblait que mon appartement était de plus en plus haut.

Dimanche. Je suis cloué sur un lit d'hôpital, enfin, je le déduis à l'odeur, au bip des machines auxquelles je suis relié et aux conciliabules étouffés entre les médecins et mon fils que je reconnais au son de la voix. Mais je suis incapable d'ouvrir les yeux, ni de bouger le petit doigt.
Je distingue des bribes de phrases : "… jappements de son chien… SAMU… brancard coincé dans l'escalier… arrêt cardiaque… coma… réparateurs…" !


Une ombre

Cela faisait déjà une semaine : Félix avait tenu bon, malgré les regards désapprobateurs de ses supérieurs, les remarques parfois piquantes de ses collègues, les réflexions de ses interlocuteurs, situées à la frontière - souvent floue - entre la plaisanterie et le reproche à peine déguisé. Il se sentait léger et fier d’avoir bravé les préjugés, choqué les plus réactionnaires parmi ses collaborateurs. Cadre dans une banque depuis vingt ans, Félix n’avait jusqu’alors jamais osé se laisser aller à quelques fantaisies, sous peine d’être épinglé pour excentricité et, en conséquence, de ne jamais l’être au tableau d’avancement ! Partout ailleurs, dans les entreprises, les modes de fonctionnement évoluaient : les cloisons des bureaux tombaient au profit d’un « open-space », les codes vestimentaires changeaient. Ne voyait-on pas de jeunes cadres dynamiques en jeans et baskets dans les start-ups branchées ? Mais la Banque demeurait un monde étriqué où bureaucrate rimait encore avec cravate et respectabilité avec costume cintré.
Imperturbable, du moins en surface, Félix tâchait de rester concentré sur son travail, mais sa fronde avait provoqué des remous et il sentait un frisson courir d’un bureau à l’autre : un murmure de ralliement ou de condamnation, un souffle nouveau qui dépoussiérait un peu tout le service. C’était, pour Félix, une petite victoire qu’il savourait. Peut-être avait-il enfoncé une porte, peut-être d’autres s’engouffreraient-ils à leur tour dans la brèche, peut-être les mentalités allaient-elles évoluer et les préjugés tomber un à un.
A la maison, c’était la même histoire. Au début, Isabelle, son épouse, s’était contentée de hausser les épaules et les jumeaux n’avaient rien remarqué, trop occupés à jouer avec leur cousin venu passer le weekend avec eux. Mais, le lundi soir, le front de contestation avait gagné du terrain : quand leur père était arrivé dans leur chambre, comme à son habitude, juste à temps pour le dernier câlin avant le couvre-feu imposé par leur mère, Jules et Jean avaient fait la grimace et lorsque Félix avait rejoint Isabelle, installée sur le canapé, face à la télé, il avait tenté de la prendre dans ses bras mais elle l’avait repoussé en rouspétant. Il s’était mis à chahuter, transformant un conflit naissant en partie de rigolade. Mais, une fois la bombe désamorcée, elle s’était mise à bouder en silence. La condamnation était sans appel.
Félix patientait. Le temps semblait jouer en sa faveur. A la maison, l’ombre qui avait assombri les visages et le ciel familial s’était peu à peu dissipée. A présent, un petit nuage blanc et joufflu flottait au-dessus de leur maison, annonciateur de jours meilleurs. A la banque, il n’avait plus l’impression d’être constamment sur le fil du rasoir : ses collaborateurs semblaient en avoir pris leur parti. Les regards en biais et les piques avaient cessé.
Félix se sentait bien, léger, en phase avec lui-même et avec son envie de décontraction. Libéré d’un fardeau, il gagnait chaque jour quelques minutes précieuses qu’il consacrait à sa femme, à ses fils. Il avait fini par apprivoiser les siens, à les rallier à sa cause. Une semaine sans se raser : ses fils s’étaient habitués à leur « papa-hérisson » et Isabelle avait reconnu que sa barbe naissante ajoutait du piquant à leur intimité. Tout le monde s’était donc radouci, faisant mentir le célèbre dicton « qui s’y frotte s’y pique ! »

Une semaine sans lui

Très lentement, je soulève un coin du rideau. Je ne voudrais pas qu'il s'aperçoive que j'épie son départ. J'aurais trop honte. Je sais que je me fais du mal pour rien… Aucune chance qu'il me baigne d'un ultime regard. Je ne caresse même pas l'espoir qu'il se retourne. Ce n'est pas son genre. Lui, ce serait plutôt droit au but. C'est ce qui m'a tout de suite plu chez lui. Cet allant, cette volonté de ne pas tourner autour du pot, de ne pas s'encombrer de faux-fuyants.
Ça y est. Je le vois enfin. De dos certes mais même ainsi je le trouve d'une indicible beauté. À son pas, je devine que dans sa tête il est déjà loin. Il trace sa route à grandes enjambées en direction du parking. Sa haute et large silhouette ne trahit aucune émotion. Ses pas le guident sans retenue en direction de sa voiture.
Je relève un petit peu plus le rideau pour mieux le voir tandis qu'il s'éloigne du bâtiment. J'espère qu'aucune voisine ne s'est aperçue de mon manège. Un serrement au cœur m'étreint. Je sens mes yeux s'embrumer. C'est totalement idiot de ma part. Mais c'est plus fort que moi. Je sais pourtant depuis longtemps qu'il doit partir pour une semaine. Il ne m'a pas prise par surprise. Voilà au moins trois semaines qu'il me l'a dit. Ce n'est pas la première fois que cela arrive.
Mais que c'est dur de ne pas savoir où il va !

Je l'aurais parié. À aucun moment il ne s'est retourné. Le voilà devant sa voiture. Il ouvre le coffre arrière, y jette son sac à dos sans ménagement. Il fait ensuite le tour de son véhicule. Je devine à son regard qu'il contrôle la pression de ses pneus. L'espoir me reprend.
Un regard. Juste un regard…
Mon espérance se noie lorsqu'il ouvre la portière côté conducteur et s'installe au volant. Ma fenêtre est fermée mais le claquement de la portière résonne à mes oreilles. Comme un coup de semonce. Je l'avais bien prévu. Pas une fois il n'a lancé un regard en arrière.
Ça va être long une semaine sans lui…
La voiture recule. Mon cœur se serre encore un peu plus. Comment vais-je survivre à une aussi longue absence ? Comment vais-je durant sept longs jours pouvoir me passer de la chaleur de son regard, de la tendresse de ses yeux couleur d'océan un lendemain de tempête ? Comment vais-je être capable de surmonter cette crainte qu'il parte poser ses mains sur d'autres que moi ? Serais-je assez forte pour me persuader que ce départ n'est pas un adieu ?
Il ne serait pas le premier à s'en aller sans crier gare.
J'ai supporté sans broncher ces précédents chavirements. Mais je me suis juré qu'il n'y en aurait plus d'autres. Je ne suis plus capable aujourd'hui de résister aux tourments de l'âme. J'ai pris trop de coups, encaissé trop d'affronts.
Je suis bien consciente qu'aucune promesse ne nous lie. Nos vies se sont croisées par hasard. Je sais aussi que je ne suis pas la seule.
C'est justement cette certitude qui m'assassine…

Les feux stop de la voiture s'allument. Clignotant à droite. Deux secondes. Je laisse retomber le rideau. Voilà, il a disparu. Je m'assieds. Je ne me sens plus aucune force. D'un revers de la main, j'essuie une perle à ma joue.
Le temps me semble déjà long lorsqu'il n'est pas là. Je sais qu'une semaine va me paraître interminable. Tout va me manquer. Ses préventions. Ses attentions. Ces fleurs qu'il m'offre parfois. La chaleur de ses mains sur mes jambes. La douceur de ses mots. La tendresse de ses sourires.
Mon Dieu, mais qu'il est idiot d'éprouver une telle affection pour le kiné de sa maison de retraite !



Dans la tourmente

Une semaine entière
Sans ouvrir une porte
Ou même une persienne
Pour regarder dehors...
Des éléphants de pluie
Labourent l'océan :
Le choc de leurs pieds lourds
S'attaque à la falaise
Et fait trembler le phare.

Une semaine entière...
Plus jamais sa voix tendre,
Si ferme, si patiente,
Ne viendra consoler
Nos peines les plus noires.
Jaillies des profondeurs
De l'enfance lointaine,
La tendresse et la peine
Submergent nos mémoires.

Une semaine entière,
Réunis dans sa chambre,
Nous apprenons ensemble
A survivre sans celle
Qui nous a tant aimés.
Et la tempête hurle
Pour arracher les pierres
Et lézarder les murs
Des bonheurs révolus.

Une semaine entière
Où le chagrin se tisse,
Où les gorges se serrent,
Où les mots se dérobent,
Longs rubans orphelins,
Flottant dans la tristesse
Que le noir enveloppe.
Des gouttes salées glissent
Sans un bruit sur nos mains.

Une semaine entière
A veiller notre mère
Dans la pièce fermée
Sans flamme et sans lumière,
Sans appels des voisins...
Les vents qui nous isolent
Nous protègent aussi
Des paroles stériles
Et des pleurs importuns.

Quand enfin nous sortons
Dans le village en deuil,
Un long cortège sombre
Suit nos pas de douleur.
Nous sommes des enfants
Aux sanglots retenus,
De vieux enfants perdus
Qui marchons en silence
Sur son dernier chemin,
Nous tenant par la main.

… au front de taureau

Hugues et Nicodème, côte à côte, compulsaient avec componction une édition du Livre des records. Maints défis originaux s'étalaient sous les yeux amusés des lecteurs. Mais ils avaient beau feuilleté l'exemplaire, aucun exploit ne déclenchait vraiment de fol enthousiasme. Soudain, au recto d'une page, les quadragénaires marquèrent un temps d'arrêt. Puis ils levèrent la tête simultanément et s'échangèrent un regard d'intelligence. Ils la tenaient enfin, leur idée lumineuse !
― Je te parie, moi, que tu pourras pas, pendant toute une semaine ! déclara Hugues, au bout d'un instant.
Nicodème s'enorgueillit aussitôt de pouvoir ramasser n'importe quel gant jeté à ses pieds. Rien ne l'effarouchait :
― Tope-là ! fanfaronna-t-il. Rendez-vous ici, la semaine prochaine, même heure ! Prépare déjà la thune ! Tu me devras cinquante euros !
Les amis se séparèrent, jovials, sur ces bonnes paroles.
Nicodème s'efforça d'honorer ses engagements. Ce n'était pas une épreuve facile. Tromper la Nature demandait ingéniosité et discipline. Il multiplia à cet effet les artifices techniques ; il plongea pour l'occasion dans l'étude des stoïciens et des ascètes hindous, lesquels nous enseignent à dompter nos besoins. Mais plus les jours passaient, plus le constipé volontaire était à la peine. Sa moitié, dans l'ignorance, s'étonnait de son étrange comportement. Il refusait de se nourrir, évitait les toilettes, et se tenait courbé les journées entières, en proie à des douleurs abdominales toujours plus vives.
― T'occupe, c'est pas une affaire de gonzesses, tu comprendrais pas ! répliqua avec élégance le souffreteux à l'inquiétude féminine. Martine ne comprit pas, non plus, le regard haineux qu'il lui avait lancé au moment où elle s’était proposé de préparer une succulente tarte aux pruneaux.
Les dernières heures du dernier jour se révélèrent un véritable supplice. Opiniâtre, Nicodème serrait dents et fesses de façon à ne pas faillir. À bout de résistance, il avait hâte de toucher au terme. Il était si près du but.
Il ne restait qu'une heure... une heure lorsque l'occlusion intestinale survint. Martine conduisit l'homme, malgré son farouche désaccord, aux urgences.
Après l'opération, le chirurgien vint réconforter les proches du patient. Tout s'était bien passé, Nicodème se trouvait hors de danger. Il leur expliqua les faits, et ne leur cacha cependant ni son effroi ni sa consternation devant une telle imbécillité. En trente ans de carrière, il n'avait jamais vu ça.
― Des millions d'années d'évolution pour en arriver là, c'est triste, se désola-t-il, en haussant les épaules.
La mère de Nicodème, honteuse, ne cessa de crier raca contre son fils. Elle se demandait ce qu'ils avaient bien pu rater, elle et son défunt mari, dans son éducation. Martine, quant à elle, s'en retourna, afin de préparer le divorce.
Le lendemain, Hugues entra dans la chambre du convalescent. Goguenard, il entonna le Te Deum sans le moindre scrupule. Nicodème, se redressant sur son lit, riposta incontinent. Ce n’était pas sa faute. Il maudit les impondérables, vitupéra au centuple la perfidie conjugale. Le héros refusa mordicus de reconnaître sa défaite, implorant la mansuétude de son comparse. Il sollicita une seconde chance, riche de son expérience, conscient de ses faiblesses. Finalement, les deux camarades tombèrent d'accord et trouvèrent expédient de recommencer, le malade rétabli. Ils se promirent néanmoins de faire preuve de sagesse, cette fois-ci : ils misèrent cent euros.

L’appareil

Je ne sais pas ce qui m’a pris d’accepter ce défi. La moquerie dans sa voix, peut-être, lorsqu’il m’a balancé « T’es pas cap’ » sur un ton cinglant d’ironie… Ça m’a si bien fouetté les sangs que du tac-au-tac j’ai dit « Chiche ! » Après, évidemment, plus moyen de reculer.
Des lustres qu’il me bassine avec ses théories sur le sens de la vie et du rapport aux autres, à la nature, sur la nécessité de renouer avec tous les fondamentaux. À l’entendre, je file mauvais coton à force d’abuser du recours aux écrans, telle une barrière dressée entre le monde et moi, toutes perceptions floutées, férocement émoussées d’être ainsi dévoyées. Trop frileuse ou trop timorée pour me frotter sans voile à la réalité, à la relation sans artifices. Je perds, affirme-t-il, tout sens des vraies valeurs.
Je ne suis pas de cet avis d’autant que de nos jours, la plupart fait comme moi. Que dis-je, la plupart… l’écrasante majorité ! Nos mœurs ont évolué, adieu la préhistoire, l’appareil est entré dans nos vies les parant d’un filtre commode, gage finalement douillet de plus grande sécurité. Quoiqu’en dise mon chéri, la distance qu’il induit préserve un large pan de nos intimités. Grâce à lui, on ne révèle aux autres que ce que l’on veut bien, maîtres prudents d’identités que l’on grime et façonne au gré de nos humeurs, n’offrant à tous nos prétendus amis qu’une image formatée et choisie. Qu’ai-je besoin d’exhiber en temps réel mes petites faiblesses, ma face cachée ou mes coups de mou ?
Par la faute d’un pari stupide, me voici néanmoins partie pour une semaine de retour aux sources, déconnectée d’un quotidien où d’ordinaire j’excelle et que je maîtrise par le menu. Totalement démunie et pour tout dire à fleur de peau, livrée sans fard à une grouillante promiscuité dont m’indisposent les regards en dessous, lourds forcément de sous-entendus et de spéculations. Pour me rendre la chose agréable, l’expérience régressive se déroule en terre inconnue, exil dionysiaque loin de nos bases pour mieux prévenir tout lâche repli, mon probable abandon. Dans nos bagages, le strict minimum, cela dépasse à peine la taille d’un vanity, minuscule-ridicule kit de survie me rendant toute fraude impossible. Je n’ai rien pu passer en douce et me sens une droguée en cure de désintox, les guiboles en guimauve et le regard halluciné, taraudée par le manque. Ce changement radical de mes us et coutumes est bien plus dur encore que je ne l’envisageais et mes mains désœuvrées ne savent où se poser, pianotent machinalement une partition stressée. Je n’ai même pas mon portable, aucun moyen de me changer les idées ou de lancer un S.O.S. Aussi loin que ma vue peut porter j’observe, dubitative, le paradis prétendument retrouvé, dunes et vagues, courbes et méplats nus dont l’épure relative commence déjà à me barber. Allons ma fille, courage ! Ferme les yeux et tache de profiter de ces vacances, de chasser l’impression persistante d’être soudain piégée dans le trou du cul du monde, à des années-lumière de la civilisation. Serre les fesses et rentre le ventre, offre ton visage au soleil. Dans quelques jours, bronzage aidant, tu te sentiras beaucoup mieux.

Pour le moment, postérieur ensablé et jambes en bouclier dans l’étau convulsif de mes bras, je voudrais pouvoir me planquer dans une coquille Saint-Jacques. Furieuse de m’être laissée entraîner à passer cette semaine dans le plus simple appareil, à poil au beau milieu d’un camp de naturistes.

Espoirs

Lundi, au soleil couchant, elle a laissé aller ses souvenirs ; ce jour-là, elle préparait ses ;plantations de légumes d’été. Les roseaux taillés, elle les avait enfoncés à la juste distance au bord des sillons tortueux malgré le cordeau bien tendu. Elle avait complètement oublié qu’elle avait mis en terre les plants de tomates, selon les règles établies par mère nature : un peu d’ortie au fond du trou, de l’eau, poser le plan de tomate, recouvrir la motte de terre, avec des gestes précis attacher la tige au roseau avec un brin de raphia, puis laisser courir l’eau entre les sillons, comme toujours avec trop d’abondance et sans y penser, elle avait rajouté de l’amour.
Et mardi, tout s’est effacé ! Le vent froid a soufflé en tempête, emportant dans son souffle les nuages, les casquettes, les roseaux pliaient dans des craquements, les tamaris agitaient leurs grappes légères roses, blanches, seuls les cyprès et le pollen ont tenu tête. Un vent à ne pas mettre un chat dehors ? Ou bien le nez ? Qui sait ? Des éternuements terribles secouèrent son corps ébranlant les invisibles barreaux de sa cage.
Mercredi, jour de pluie, elle a attendu ses amis, pour ramasser des escargots, écouter de la musique, jouer aux dominos. Les yeux fermés, elle oubliait la grisaille. Et le soleil ? Elle ne savait plus qu’il reviendrait.
Arrive jeudi, elle cherche. Elle l’ignore, en un instant, son ordinateur a dit non, ses clés, son agenda, ses papiers, son livre préféré, son sac se dérobent à son regard.
Vendredi… un courrier dans sa boite à lettres ! << Félicitations, vous avez gagné un voyage pour une destination de votre choix >> Elle l’a gommé de sa mémoire, à la foire exposition, elle avait rempli un bulletin de participation à un tirage au sort, elle ignore que la Grèce est son pays préféré.
Samedi, le temps se ralentit, venue de nulle part une boule de poils s’est posée sur ses genoux dans un ronronnement. Elle a ressenti sans parvenir à les identifier chaleur, bien-être.
Dimanche, elle est lasse, elle a décidé de ne rien faire, mais elle ne le sait pas. Elle prend des poses au soleil, cueille de l’herbe avec ses pieds, fait apparaître des ombres chinoises avec ses mains, libère des bulles avec sa bouche et se glisse dans l’une d’elles, se laisse porter dans une envolée jusqu’aux ramures du cerisier. Au contact, la bulle éclate. Elle dégringole jusqu’au sol. Ce choc fixe son regard étourdi, arrêt sur image, c’est le temps des cerises, elles sont à croquer. Le voile tombe.
Lundi matin, au soleil levant, elle voit son ombre se projeter au sol. Elle avait erré hors d’elle dans un monde peuplé de mots qui ne lui disaient rien. Elle se redresse, chaque élément bien à sa place. Enfin, en conscience, elle vide son sac, se déleste, découvre les sillons soulignés au cordeau, le vent devenu caressant, les rires avec les amis, la douceur, l’atmosphère pure, la magie des îles du Péloponnèse. Elle le sait maintenant, après la tempête, c’est le beau temps. Elle découvre aussi avec grand bonheur qu’elle est très douée pour ne rien faire. Alors, en conscience elle vide son sac, fait de la place à la lumière, à l’avenir dans la fluidité, la légèreté. Elle accepte les hauts, les bas, le jour, la nuit, se reconnait en l’amour.
Elle entend les vagues murmurer à son oreille << des espoirs… >>


RACONTE-NOUS L’HISTOIRE

– Mamie, raconte-nous l'histoire de l’orang outan du roi. – Je l’ai tant racontée cette fable. – Vas-y ! Elle est trop marrante. Mamie obtenait la paix seulement en échange de l’histoire de l’orang outan du roi, qu’elle contait toujours généreusement avec habilité. Il était un roi qui possédait un gros orang outan. Il l`adorait et le laissait libre de ses mouvements. L'orang outan vaquait partout à son aise, traversant les champs et les plantations, causant sur son passage des dégâts considérables. La population gardait le silence, ne s’avisant pas de protester auprès du souverain par peur de l’irriter. Un jour le primate dévasta le silo de millet privant la population de sa réserve hebdomadaire de céréales. La survie des habitants était néanmoins assurée car elle pouvait compter sur le petit millet (appelé la graine des oiseaux) pendant cette période grâce à la prévoyance du régent ; mais tenir sept jours sans le millet commun relevait de la gageure. Akmal, qui avait été témoin du saccage du grenier de millet, un bien commun, dit à ses compatriotes : – Mes frères, soyons braves et allons voir le roi tous ensemble pour lui dire en chœur que son orang outan nous fait du tort. Il sévira et. nous finirons par mourir de diète par absence d’appétence pour la graine des oiseaux. – Mais lequel d’entre nous aura la fougue de s'adresser au roi ? dirent les gens, craintifs. Akmal cogita un instant et déclara. – Puisque vous avez peur, je parlerai le premier. Je dirai : Raja (majesté), sauf ton respect, ton orang outan... Et vous, d’une même voix, vous confirmerez nos doléances en poursuivant : « votre animal nous fait du mal ». Ainsi, personne ne sera mis à l’index Et si nous devions encourir l’orage du courroux du roi, nous l’essuierons tous. Quand le roi apparut sur son mirador et fit signe à ses sujets rassemblés à ses pieds de présenter leurs doléances, Akmal prit la parole : – Raja, sauf ton respect, ton orang outan... Ses compagnons ne bronchèrent pas, et la suite de son discours n’arriva pas. – Qu’a-t-il donc, mon orang outan ? S'enquit le souverain les yeux fixés sur Akmal. Akmal résista à la charge. – Raja, sauf ton respect, ton orang outan reprit-il en se retournant vers ses compagnons qui, tête basse, semblaient avoir perdu l’usage de la parole. – Dis donc Akmal l Qu’as-tu à reprocher à mon orang outan 7 Akmal se gratta la tête, embarrassé et décontenancé il soupira. – Raja, sauf ton respect, ton orang outan... Il temporisa un moment. Le peuple restait toujours muet, il avait peur du monarque son roi. – Alors Akmal veux-tu bien parler ! grogna le roi impatient. – Oui, Raja dit Akmal d`une voix raffermie. Nous sommes venus te dire que ton orang outan nous fait le plus grand bien. Nous l'aimons et nous souhaiterions avoir d’autres orang outans pour lui tenir compagnie, une dizaine, Raja. Ça illuminera notre pays et égayera nos existences. Et tes sujets, Raja, sont disposés à te prêter mains fortes pour leur acquisition.

Un seul être vous manque...

Le café lui paraît insipide, le miel trop sucré et les biscottes rances. Quitter sa chambre, déboucher du long couloir menant à la cuisine sans lancer un œil à droite dans le salon s‘est avéré au-dessus de ses forces ce matin. Elle s’était pourtant juré de filer droit devant elle. Ce regard, qui d’ordinaire suffit à la mettre en forme pour la journée, elle l’a jeté... pour apercevoir une place tristement inoccupée.
Parti la veille au soir, il lui manque déjà. Elle sait qu’il n’a pas fait exprès de tomber malade, qu’il se serait passé de ces ennuis qui l’agaçaient tout autant qu’elle ces derniers temps. Il a fallu recourir aux grands moyens, pour son bien. Impossible de le soigner à domicile. Elle a été brave quand on l’a emmené, emmailloté, pour une semaine lui a-t-on promis. Une semaine, c’est ce qu’on dit, ça se prolonge, parfois.
Que va-t-elle devenir pendant son absence ? Premier matin sans lui, et elle est déjà prise d’angoisse. Car dès le petit déjeuner avalé, elle a coutume de s’installer tout près de lui pour entamer leurs échanges. Il aime la caresse de ses doigts, elle le sent, même s’ils sont devenus moins agiles, un peu déformés par l’arthrose. Et elle aime la façon dont il lui sourit pour répondre à la première des caresses, la façon dont il s’illumine, s’enflamme aux suivantes.
Bilan de cette première journée : humeur chagrine. Privée de son indispensable compagnon, elle a feuilleté sans enthousiasme un quotidien, survolé dix pages d’un roman, écouté la radio d’une oreille distraite. L’actualité, la musique, c’est lui qui les lui offre d’ordinaire. Tout ce qu’ils partagent en secret lui fait défaut : les nouvelles de ses amis, les événements qui agitent le monde, les critiques de livres, de films, tout ce qui tisse entre eux deux un lien caché mais si fort.
Du mardi au dimanche, elle a tout essayé : marche à pied, courses chez les petits commerçants où chacun se sent obligé de se fendre de quelques mots d’une banalité affligeante. Elle s’est perdue dans les allées d’une grande surface, pour tuer le temps, est rentrée fourbue, le moral dans les chaussettes. Elle n’a de goût à rien, même pas à noircir quelques pages pour ne pas oublier ce qu’elle aura hâte de lui confier à son retour. Elle file au lit, rageant de ne pouvoir partager leur dernier clin d’œil, leur bonsoir rituel : « Je suis seule avec ma peine au cœur... Toi l’avion, le bateau qui m’offre l’évasion et le rêve, toi mon confident de chaque heure, quand reviendras-tu ... reprendre ta place désespérément vide ? »
Le pire, c’est que Sam et elle frôlent la rupture. Il a commencé par rire de ses états d’âme mais fini par prendre la mouche : « Tu me gonfles avec ta gueule d’enterrement, tu es ridicule ! Et moi alors, je compte pour du beurre ? Occupe-toi, la télé, le ménage, le repassage... Va au cinéma... »
Il ne peut pas comprendre.
Lundi. Depuis le matin, tremblante, elle attend que l’interphone sonne. 15h, le voilà ! Elle surveille fébrilement l’installation de Léonardo dans son nid. Quelques clics : elle reçoit en plein visage le sourire mutin de son petit Ludo sur l’image de fond d’écran, écoute à peine les explications du dépanneur, retient une larme. Manquerait plus qu’il la voit chialer : « Encore une barjot, une bonne femme atteinte de sénilité précoce, je vais lui gonfler sa facture à celle-là qui en plus m’a téléphoné tous les jours ! »
Il est là, plus rien n’a d’importance. Pour eux deux la vie va recommencer.

Vivre ou survivre

Me retrouver privée d'électricité, pendant une semaine, dans l'impossibilité de naviguer sur le web, en proie aux regrets de ne pouvoir visionner l'une de mes émissions favorites ou le film attendu, - ces échappées belles qui rythment mes soirées, - me verrait frustrée, contrariée.
Si j'étais interdite de lecture ou d'écriture, je tournerais en rond, dans la maison, en quête du magazine le plus futile, de ceux qu'on parcourt, faute de mieux, dans les salles d'attentes des soignants. Je fouillerais le plus sombre recoin, à la recherche fébrile d'un crayon de bois, la pointe en soit-elle usée, le manche mordillé.
Ma main s'engourdirait de ne pouvoir feuilleter des pages ou de jeter, à la volée, sur le papier, des mots, des phrases, des vers.
Une semaine sans pratiquer mes loisirs préférés, s'avérerait ennuyeuse comme la pluie et la grisaille automnales, mais je m'en remettrais.
Je m'abîmerais dans des rêveries bleues, convoquerais mes souvenirs, imaginerais l'avenir...

Si l'on m'imposait la réclusion, portes et fenêtres closes, pendant une semaine, me manqueraient, d'abord, les flâneries matinales, entre les étals colorés du marché. Au fil de la journée, ce châtiment cruel me laisserait avide des balades, à pied, qui me conduisent vers la mer aux reflets changeants, des promenades à bicyclette, le nez au vent, des escapades, en voiture. Comment imaginer ne plus complimenter fleurs et arbustes de mon jardin, ne plus humer, à pleins poumons, la fraîcheur de l'air iodé, ne plus savourer la caresse du soleil, sur mon visage ?
Une semaine, sans sortir de chez moi, serait pénible comme un pensum, une atteinte insupportable à ma liberté, cependant, je m'y résoudrais.
J'arpenterais les pièces familières ; effectuerais de longues inspirations, autant d'expirations, deux, trois mouvements de gymnastique ; esquisserais des pas de danse, devant le miroir du couloir.

Si j'étais coupée du monde, une semaine, sans recevoir ou rendre la moindre visite, sans me servir du téléphone, Robinsonne isolée sur une île déserte ou petite princesse d'une autre planète, j'éprouverais un sentiment étrange, d'après l'apocalypse, pourtant, je serais capable d'endurer ce malaise.
Je meublerais le silence en déclamant des poèmes, en fredonnant des chansonnettes, en sifflotant.
Je serais capable de survivre une semaine, sans mes repères, mes petits plaisirs quotidiens. Je rayerais les jours, à la manière d'un prisonnier, tout en me remémorant le judicieux proverbe « Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage».
Par contre, imaginer une longue semaine, sans effleurer la douceur satinée de ta peau, respirer le parfum sucré de ton corps, celui salé de tes cheveux, te dévorer de baisers, t'enrober de câlins, te sourire, te susurrer des mots d'amour, te regarder rire, jouer, manger, dormir, cela serait impensable. Intolérable. Des coups de poignard en plein cœur. Un sentiment de manque atroce. L'impression de me dessécher, sur pied, tel un arbre, un fruit, privés de sève ou d'eau. Ou celle de sombrer dans un gouffre. Une semaine sans toi, ce serait le néant. Un meurtre psychique. Ma mort programmée. Mon existence n'aurait plus de sens. Je resterais, figée, les bras ballants. Inutile et vide.
Je pourrais survivre à tous les manques, toutes les épreuves mais, sans toi, je ne pourrais vivre.
Toi, mon bébé, mon tout-petit, qui viens de m'offrir ton premier gazouillis.

La liberté

Voilà, Karine vient de partir aider sa mère, handicapée par un bras cassé. Elle m'abandonne pour une huitaine de jours. Dans un premier temps, j'ai grogné. En effet, pour une fois nous nous retrouvions tous deux, seuls, sans les enfants, eux-mêmes en colonie de vacances. J'avais imaginé la possibilité de quelques soirées "muy caliente". Tant pis, à la place, je vais vivre une semaine sans contrainte. En vingt ans, ce sera notre première séparation de plus de trois jours. Donc, vive la liberté !
Sans perdre de temps, j'invite des potes, peu appréciés de Karine, à venir jouer aux cartes samedi soir. La nuit devrait être longue !
Réveil, ce dimanche, avec une gueule de bois à ne pas piquer des vers. Je m'extirpe tant bien que mal de mon lit et descend dans le séjour pour y découvrir le chantier laissé, à l'aube, par mes copains repartis sans tambours ni trompettes. Karine n'a probablement pas tort de ne pas les estimer. En attendant, la table est recouverte de canettes de bière et d'emballages de pizzas. Personne pour nettoyer, il va falloir que je m'y mette...
Je me suis traîné jusqu'à ma chambre après un rangement succinct et alors que je m'endormais j'ai été réveillé par la sonnerie du téléphone. C'était ma chérie. Si elle avait été présente, elle n'aurait pas interrompu ma sieste.
Lundi soir, retour après le boulot, dans la maison inhabitée. Encore mal remis de ma cuite du week-end, j'ai "comaté" devant la télé, sans personne pour me tendre un comprimé d'aspirine avec affection. Cela ira mieux demain !
Aujourd'hui, cinéma. Je vais voir un film de guerre qui a l'air génial. Karine déteste les scènes violentes, aussi je profite de son absence pour m'y rendre. Pas de bol, le film se jouait la semaine dernière et bien entendu je n'ai pas pensé à vérifier, en achetant le nouveau programme, je ne m'occupe jamais de ce genre de détail.
Match de foot à 21 heures. Pas besoin de négocier pour obtenir le téléviseur qui possède le plus grand écran. Super. Hélas, le match est nul, aussi je zappe sur toutes les chaînes comme un malade et sans entendre de protestations. Finalement, ce n'est pas drôle, sans les râles de Karine. J'arrête vite et monte me coucher dans mon vaste lit froid et désert.
A la sortie du travail, comme il faisait beau, je suis passé par le parc et me suis assis sur un banc où j'ai pu admirer de jolies jeunes filles qui bronzaient au soleil. Cependant, mon plaisir n'a pas duré, car l'une d'entre elles a interpellé à haute et intelligible voix sa copine:
- Tu as vu le vieux qui nous reluque, il est relou de chez relou !
Si j'avais été en compagnie de Karine, elle n'aurait probablement rien dit de tel. Et puis, le terme "vieux" m'a fichu un sale coup !
Les soirées sont longues sans elle et sans les mômes. J'irais bien au restaurant pour ne pas avoir à faire la bouffe, mais, en célibataire, cela manque de charme.
Ce matin, plus de chaussettes fines et je ne vais pas mettre des chaussettes d'hiver, car il fait une chaleur de bête, hélas, les autres sont toutes sales. Evidemment, je n'ai pas pensé à faire la lessive. Karine a pourtant dû m'en toucher un mot, mais j'ai zappé.
Dernier soir de solitude. Je range, lave, nettoie : toilettes, cuisine, salle de bains. Cela m'occupe bien. Je lui laisse le repassage, je déteste ça et puis, si je suis trop parfait, elle repartira sans aucun scrupule.
Finalement, la liberté c'est un concept très surfait, je suis plutôt déçu !
"Bonjour, mon amour, tu m'as manqué, tu sais !"

Points de…

Le lundi il ne faillit pas. Même quand le valet, après avoir trébuché sur le chien, reversa sur sa veste le contenu d’un saladier rempli de mousse au chocolat. Il se contenta de souffleter le larbin et de lui signifier : « Nom d’un chien ! Vous ne pouvez pas faire attention ? »

Le lendemain, il eut bien du mal à tenir son engagement. Une lettre recommandée du trésorier des impôts le prévenait d’un contrôle fiscal, il s’était coupé le doigt en taillant un rosier, et avait posé son pied sur une déjection déposée par Azor sur le gazon. Flute, zut, peste, scrogneugneu, sapristi, morbleu… lui étaient permis ; et il en fit grand usage. Mais il eut un mal fou à ne pas user de termes plus forts et plus familiers, dont la liste exhaustive figurait dans un épais cahier rempli avec dégout par son épouse.

Celle-ci, horripilée par le langage de charretier qu’il employait à la moindre contrariété, lui avait fait promettre de bannir de son vocabulaire ces mots ignobles qui martyrisaient son oreille. Durant une pleine semaine ; serment assorti de la menace, s’il n’était pas tenu, de retourner vivre chez sa mère.

Le dimanche, à minuit moins cinq, il avait hurlé à son épouse, après avoir jeté les yeux sur l’horloge :

B… de M… ! Plus que quelques P… de minutes avant de devoir respecter cette C… de promesse. Quelle E… tu fais ! Mais je vais pas D… Pas question de M… Plutôt me faire E… Même si ça me casse grave les C…

Il avait rejoint son lit après les douze coups en marmonnant : « Sacrebleu ! La peste soit de ce serment. »
« Que vous m’avez promis d’honorer mon chéri » lui rappela doucement sa femme.

Ce à quoi il répondit :
« Arrête de me faire …, de m’importuner. »

Mercredi et jeudi s’étaient déroulés sans incident majeur. Juste un rôti trop cuit, ce qui ne justifiait pas un débordement oral.

Le vendredi manqua de peu d’être le jour de la catastrophe ; en se relevant ruisselant de la fosse à purin où il venait de s’étaler après avoir trébuché sur un fil de fer dissimulé par les orties, il tenta d’éructer un juron d’une grossièreté qui aurait fait passer le plus vulgaire des carabins pour un premier communiant. Heureusement rien ne sortit de sa bouche, obstruée par la fange.

Samedi, quand le manche du râteau sur lequel il avait marché lui heurta le front, il demeura étourdi assez longtemps pour que les horreurs qu’il s’apprêtait à proférer demeurassent en deçà de ses cordes vocales. Il se contenta d’un discret « mince alors ! »

Enfin, le dimanche s’écoula pour lui sans inconvénient. Le soleil brillait, il faisait chaud, sa femme semblait radieuse. Il gagna à la belote, puis à la partie de pétanque qui s’ensuivit.

A 23 h 55, sa compagne le conduisit sur la terrasse, bordée d’une colonnade en bois précieux dont la surface noire renvoyait les reflets de la lune ; elle tenait dans sa main un paquet dont la forme et la taille ne laissaient pas de doute ; cette canne à pêche de compétition dont il lui parlait depuis des mois. Un cadeau à la mesure de sa tempérance…

« Chut ! Lui fit-elle en portant un doigt sur sa bouche ; plus que trois minutes. »

Il s’accouda au parapet et attendit.

Soudain, la balustrade, dont une vis venait de céder, s’affaissa sous son poids.

« P… de B… à C… d’E… de M… ! » s’écria-t-il en s’affalant sur la pelouse.

Minuit sonna. Elle vint vers lui, l’aida à se relever, l’embrassa et lui remit son cadeau.

Ça vous étonne ? Ben, quel mal y a-t-il à dire : « Peste de balustrade à colonnes d’ébène de Madagascar. » ? Comme vous avez l’esprit mal tourné !


Comment j’ai arrêté de parler à mon père.

Moi, je voulais juste aller à l’annif de Mike, rue Paul Doumet, surtout que la présence de Nathalie, qui commençait à bénéficier d’une poitrine, était confirmée, et que les parents de Mike pensaient aller voir Tatie Danielle au cinéma sans savoir que Gaëtan viendrait avec de la bière. Un cocktail pour lequel j’aurais donné dix ans de ma vie.
Et papa a refusé. Tout ça pour une malheureuse note de géographie. J’étais bien décidé à ne plus lui adresser la parole jusqu’à ce que mort s’ensuive. Les trois premiers jours, il a fait semblant de ne pas s’en rendre compte. Ensuite, il a commencé à ne plus me parler non plus. Ma mère levait les yeux au ciel régulièrement, et ma grande sœur tentait d’appliquer ses cours de psychologie. Après une semaine, il est venu dans ma chambre en plein après-midi, juste après avoir tondu la pelouse.
« Tu viens avec moi. » Il n’y avait pas de place pour la discussion, mais de toute manière, je ne voulais pas parler. Nous sommes montés dans la 405 et il a tourné à droite, route des genêts. Je ne comprenais pas trop où il voulait m’emmener, et apparemment, il ne voulait pas discuter non plus. Au moment où je me suis demandé pourquoi il voulait m’emmener chez son cousin, à Vesoul, il a pris à droite, route des forts, puis à gauche, pour le pas de l’âne.
Au sommet, il a garé la peugeot et répété les mêmes quatre mots en claquant sa portière. J’ai suivi, d’abord avec les mains dans les poches, puis sans, parce que ça montait encore pas mal maintenant qu’on avait quitté la route, et que c’était plus facile de s’aider avec les troncs. Après une minute, il a semblé avoir trouvé ce qu’il cherchait. Et il m’a dit : « On va pisser. Dos à dos. » Je l’ai regardé comme s’il était fou mais comme je devais justement me soulager, j’ai déboutonné ma braguette. « Non, pas comme ça, tu viens ici, contre mon dos.
Evidemment, vu l’inclinaison des lieux, je voyais le résultat de nos soifs s’éloigner l’une de l’autre. De retour à la voiture, j’ai quand même demandé où on allait maintenant.
_On rentre à la maison.
_Et pourquoi il fallait faire deux kilomètres pour pisser ?
_Pour te faire comprendre.
_Comprendre quoi ?
_La tienne va descendre jusqu’au ruisseau du Fouchot qui se jette dans la Moselle, et la Moselle se jette dans le Rhin. La mienne va descendre jusqu’à l’Augronne qui se jette dans la Semouse qui se jette dans la Lanterne qui se jette dans la Saône qui se jette dans le Rhône.
_Et alors ?
_Et alors, si tu travaillais un peu mieux ta géographie, tu saurais que la mienne va en méditerranée et la tienne en mer du nord. Après, c’est à toi de voir. Si t’as un autre père pour le prochain demi-siècle, je comprendrai.
Je ne voyais pas le rapport avec le fait que j’aie hérité du plus mauvais paternel de la galaxie et je suis retourné à mon mutisme. Il a tondu la pelouse et Maman nous a appelé pour le dîner. Ça faisait maintenant une semaine que Nathalie et Gaëtan se bécotaient à la moindre occasion et la rentrée était proche. Papa avait l’air un peu absent quand il a servi la salade à ma sœur. J’ai repensé à sa liste de rivières et toute cette eau qui passe sous des ponts… Je lui ai demandé si on regardait le foot, au soir. Maman a poussé un soupir et ma sœur a levé les yeux au ciel.
_________________
Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
http://danielle.akakpo.over-blog.com/
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MessagePosté le: Lun 23 Mai - 00:41 (2016)    Sujet du message: Publicité

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