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Les textes du jeu 130 B

 
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danielle
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Féminin Poissons (20fev-20mar)

MessagePosté le: Ven 25 Mar - 01:57 (2016)    Sujet du message: Les textes du jeu 130 B Répondre en citant

Question de priorités…

Foire du Trône, retour du printemps, je savoure comme tout le monde la douceur retrouvée en dépit des dernières giboulées, ces garces tranchantes et froides qui me débitent le lard plus fin qu’un carpaccio. Pas qu’il me reste beaucoup de matière mais lorsqu’elles me mordent la peau, ça m’a tout l’air d’une dissection. Nous allons vers le beau et c’est un soulagement. D’un seul coup, les trottoirs se repeuplent de flâneurs et curieux, dindes et pigeons gloussants qui tendent le cou et font l’œil rond en direction des attractions. Parlons-en, de celles-là !

Partout dressées comme autant d’épines dans mon pied, des guérites de forains tendent leurs gueules insatiables friandes de menue monnaie, concurrence déloyale à mon calot usé posé sur le pavé, creux comme un ventre. Enfin… Creux comme les nôtres, pas vrai Ginger ? Sacrée Ginger, vieille bouillotte doublée puces qui me regarde encore comme si j’étais un prince… Mais qui me regarde en face, surtout, sans détourner les yeux. Ça n’a l’air de rien, mais c’est ce regard-là, toute la foi que j’y lis, qui me redonnent certains jours consistance quand je crois me déliter, ordure au ras des eaux usées. Sûr qu’c’est pas aujourd’hui que ça risque de changer ! Les gens me contournent sans me voir et gardent leur mitraille au chaud, au fond de leurs poches, ils la réservent pour la grande roue et le train fantôme, pour une barbe à papa, un coca ou une gaufre. Tout est question de priorités et puis, si ça se tombe, ils ont déjà acheté le dvd des Enfoirés, pas la peine d’en faire plus côté paix de la conscience.

Me regarde pas comme ça, Ginger, qu’est-ce que tu crois que j’peux y faire ? Des claquettes ? Pousser la chansonnette ? Tu parles… tout ce qui me vient, là, tout de suite, c’est de la fatigue en masse et l’envie de me coucher par terre, pas vraiment celle de jouer les Fred Astaire. Ça ne servirait à rien, de toute manière. Je vais te dire : le seul truc qui pourrait marcher serait que j’me prenne un billet, moi aussi. Un aller simple pour la charrette. Monter juste derrière ces trois-là, qu’ont l’air de s’amuser, attendre que mon wagon soit suffisamment haut pour me rappeler au souvenir du barbu, lui chatouiller la plante des pieds, puis hop, sauter. En puzzle sur coulis framboise, je crois bien qu’enfin on me verrait. Qu’on n’aurait plus d’yeux que pour moi, même. Je passerais au JT, mes abattis feraient la une de Paris Match, tout le monde s’apitoierait et pendant quelques jours je deviendrais le grand souci des politiques et du public ; on se rejetterait la faute, chialant des larmes de crocodile. On retrouverait mon nom pour l’imprimer dans les journaux, on dirait « machin chose » comme pour une vraie personne et pas seulement « un sdf ». Ça me plairait bien, tu sais, de redevenir une vraie personne…

Ma pauvre Ginger ! J’te mets la rate au court bouillon avec mes élucubrations. T’as les sourcils en montagnes russes et la queue plus folle qu’un manège, j’oublie toujours qu’tu piges tout c’que j’raconte. Là…là… ma belle, pour qui tu m’prends ? Tu crois vraiment que je te ferais un coup pareil ? Je sais bien qu’t’as plus qu’moi, va, jamais je te laisserai tomber. T’es plus trop belle, tu sens pas bon, mais t’as des sentiments. Et même si tu vaux plus grand-chose, depuis quand ce serait une raison pour que je t’abandonne à ton sort ?




BORIS VIAN FOR EVER

Une équipe de déménageurs s'agite vers la porte du logement proche de celui d’Elise. Ce remue-ménage inhabituel la distrait un moment. Friande de lettres elle est absorbée par la lecture de son livre de chevet « L’écume des jours » une œuvre de Bison ravi, célébrée à titre posthume. Le talent de l’écrivain la laisse béate, tant il maîtrise l’art de la description, et, sa stupéfaction est encore plus grande devant le pouvoir suggestif des mots qu’il utilise. L'auteur a restitué à la perfection le personnage des protagonistes dans une poésie imaginaire, un rythme évocateur du jazz. Au fil des mots elle rêve et se fait son propre monde
Sa journée de travail terminée, Paul regagne la garçonnière où il vient juste d’emménager, ravi de pouvoir s'adonner à sa passion qu'il cultive depuis l'adolescence. Quand il franchit le seuil du living room, il s'empresse comme d’habitude d’activer le bras de son tourne-disque, et les notes de «Le Temps de vivre», une des chansons en vogue à l’époque emplit aussitôt le meublé. Le doigté et la profondeur du souffle du musicien touchent le tréfonds de son âme et le mettent en extase. Néanmoins, une question effleura sa pensée pendant la pause entre deux morceaux: Qui est sa voisine ?
Chaque jour Elise est émue par la mélodie venant de chez son voisin. Aussi, envisagea-t-elle d’assouvir sa curiosité en lui rendant visite, mais elle n'alla pas au bout de sa démarche. Les jours passèrent et la musique cessa d’un coup, la laissant pensive. Elle était si intriguée qu’elle décida d’élucider le mystère en s’enquérant des nouvelles de son voisin d’en face. Au bout de l’acte qu’elle joignit à la parole ; derrière la porte entrouverte un spectacle inattendu l’attendait : un jeune homme consterné, le regard pointé vers son poste de radio tandis qu’une fine pluie bassinait.la vitre de sa fenêtre. Boris Vian est décédé, la nouvelle vient de tomber. C’était le 23 juin 1959. Elise est en proie à un état chaotique où la stupéfaction, la tourmente, et le désarroi décomposent son visage, tandis que les mots d’une de ses lectures lui reviennent et lui enserrent le corps : « Le poète ne meurt jamais » (Seghers)
Une effervescence extraordinaire égaye le parc qui abrite le 1er festival « Jazz à Vian » à Ville d'Avray au début de l’été 2009. Un couple de septuagénaires déambule dans la foule des mélomanes venus célébrer la mémoire de leur idole ; à leur rencontre une jeune femme se précipite, un livre entrouvert dans ses mains.
— Madame Linaire, voulez-vous m’accorder une dédicace ? c’est votre dernier recueil.
La femme acquiesça puis repris sa marche tout en causant avec son homme.
« — Et dire qu’au cours de cette décennie la poésie fêtera ses cents ans ! Te rappelles-tu … ?
— Bien sûr ….Paul
— Qui a dit : « Je donne à mon espoir tout l’avenir qui tremble » ?
— Ah Paul LINAIRE ! Toujours aussi taquin »
Vers la sortie de la promenade le couple arriva devant une affiche géante à l’effigie de Vian. Elise s’arrêta saisie d’émerveillement et d’un sentiment divin, puis prononça d’une voix sereine empreinte de l’expression d’une opinion et d’une foi : — Le poète ne meurt jamais.
Tout autour le son d’une cloche tinta comme pour annoncer l’heure de l’angélus.



Sucre amer


Lorsqu'elle choisit la robe à rayures, je me réjouis. « Tu seras moche avec », pensai-je. Pendant qu'elle s'habillait, je vérifiai l'ordonnance de ma tenue. Strictement élégante, au moins je ne ressemblais pas à quelque grosse abeille. « Ça va, comme ça ? » demanda-t-elle en se tournant vers moi. Tout en guettant mon approbation, elle tamponnait ses lèvres avec un mouchoir afin d'atténuer la brillance de son rouge Chanel. « Superbe, chérie, superbe ! » la rassurai-je. Elle enfila ses ballerines, elle fredonnait "Honey Sugar Sugar". J'étouffai un renvoi amer car je n'avais pas menti : elle était superbe.
Sur toute autre qu'elle, la robe à rayures eût signifié une agression visuelle, entraîné l'appel aux quolibets. Drapant le corps de cette fille avec la hardiesse de qui se sait au bon endroit au bon moment, la robe à rayures dardait sa fantaisie d'insecte mellifère, et si les yeux clignaient sur son passage, ce n'était pas par aveuglement mais par ravissement.

Nous marchions dans les allées de la Foire du Trône. Nous avions rendez-vous.
Dans sa robe à rayures, elle sautillait, saisissait mes mains devant chaque attraction « Regarde, mais regarde donc ! » Elle avait des fringales de butineuse : pommes d'amour, barbes à papa, nougats, gaufres. Elle achetait les douceurs, grignotait trois bouchées puis m'offrait le reste « Tiens, mange ! » Mes mains se chargeaient d'une nourriture boulimique, laquelle pesait sur mon allure.
Plus nous avancions, plus la lucidité, son goût d'amertume, me convainquaient de la fadeur de mes vêtements, de mon rôle duègne-potiche auprès de l'abeille primesautière. Je tirais une tronche de Nosferatu, n'engloutissais pas les agapes foraines qui poissaient mes doigts mais ne me résignais pas à les jeter ; gaspiller des vivres me révulsait. À quelques pas devant moi, rayée sous le soleil, elle tourbillonnait, elle se moquait « Que tu es pingre à ne rien balancer, tu pues la vieille, tu ressembles à ton sac à main ! »

Ils me harcelèrent si bien que je cédai : je montai avec l'abeille et son bourdon sur le manège.

Un peu plus tôt, j'avais vu la robe à rayures s'élancer en courant, puis son cher amour, ponctuel au rendez-vous, la réceptionner entre ses bras. Ils avaient dansé leur étreinte. J'avais posé les friandises sur un banc en me disant que ce serait moins salissant comme ça si mon chéri à moi désirait aussi tournoyer. À sa recherche, j'avais scruté les alentours.
Mon faux bourdon m'avait fait faux bond. Amer constat.
De sa robe à rayures, elle avait extirpé son mouchoir taché de rouge Chanel pour barbouiller mes sanglots. « Il ne te méritait pas ! Allez, croque une pomme d'amour, tu en as plus besoin que moi. » Pour confirmer ses dires, elle avait embrassé celui qui l'avait attendue, elle, ce fidèle qui lui caressait les fesses pendant que je me mouchais.
Avant de monter avec eux, je les avais regardés tester le manège durant deux tours, tout en me goinfrant avec les sucreries. J'étais repue, l'amertume engluée dans ma bouche, au moment de les rejoindre.

Nous tournâmes si vite... Les rayures de la robe se démultipliaient dans mon champ de vision accéléré, kaléidoscope. Je me cramponnai à mon sac mémère, elle, hilare, au bras du bourdon servile.
Je vomis, plusieurs fois, prenant soin de pulvériser la robe à rayures sous l'acidité de mes projections. Quelle jouissance ! Je me sentis enfin légère tandis que l'abeille se débattait, collée dans les flaques puantes et sucrées de mon amertume.



Le lever d'Henri

Je t'ai aimée Emeline, je t'ai profondément désirée ce jour là. Enivré par les tours grisants de ce manège j'ai été absorbé par tes combines, tu m'as ensorcelé, et tu le savais.
On a tourné, et tu m'as vrillé la tête, a torturé mon coeur, à mon grand bonheur.
Tu t'es moquée, tu t'es moquée pour mieux nous isoler.
Ton délire, mon délire se sont rencontrés et ensemble on a chaviré.
Je t'ai aimée Emeline bien au delà de ce que tu me demandais.
Et j'ai marché, même galopé comme un tordu. Ce jour de fête vibre encore en moi, car, à ta façon, tu m'as enfin désenchaîné.
J'ai serré ta main chaude, et t'ai invité dans mon ballet, les violons crissaient, je suis sûr que les angelots se gaussaient, mais nous, on continuait à valser. Dans la saveur sucrée de ton cou, je me suis abandonné, mes mains sur ton corps innocent se sont égarées ; sorcière tu m'as enjôlé, et consentant, de la falaise, j'ai plongé.
A tes yeux j'ai promis mon souffle éternel, à ta bouche j'ai confié mon corps et auprès de ton âme j'ai perdu mon essence.
J'aspirais à la quiétude auprès de ton esprit si familier.
Je t'ai aimée Emeline...

- Henri, c'est l'heure! punaise lève toi!

La voix de sa mère le fait sursauter et il s'éveille d'un bond. Son coeur s'emballe au rythme du galop d'un pur sang, sa poitrine est oppressée. Henri s'assied sur ses draps mouillés, il transpire, a froid mais son corps est encore enfiévré.
« C'est quoi ce délire? » Henri abruti, enserre ses tempes, et se frottant énergiquement les yeux il essaie d'émerger. "Mais merde, putain, c'est quoi ce rêve à la con, c'est l'hallu". L'affolement l'envahit, l'humiliation s'y est mêlée.

- Henri, mince lève toi à la fin, vous allez être en retard, réveille ta sœur en descendant, je vous conduis au lycée ce matin.

Il essaye désespérément de répondre aux cris de sa mère, mais aucun son ne sort de sa gorge sèche et nouée. Cent, deux cent, mille idées traversent son esprit torturé, il en oublie de respirer, il est désintégré et il le sait, jamais plus il ne pourra sortir de ce lit, sa vie est lamentablement écartelée.
Complètement fauchée.
Parce qu'un rêve criminel l'a définitivement exterminée.

- Bon sang, les jumeaux, ça suffit, levez vous, Henri, Emeline.



Le rendez-vous

Marie tambourine à la porte de la salle de bains où Juliette est enfermée :
- Qu'est-ce que tu fabriques ? Ça fait une heure que j't'attends !
- Juste un coup de peigne et j'arrive.

Quelques instants plus tard, les deux sœurs se dirigent bras dessus, bras dessous, vers la fête foraine où elles ont prévu de passer ce dimanche. Juliette étrenne une robe colorée tandis que Marie, classique, porte un ensemble sobre ; les deux sœurs ne se ressemblent pas et leurs goûts diffèrent du tout au tout.
La matinée déjà bien avancée est occupée à choisir comment déjeuner. Marie se serait volontiers satisfaite d'un sandwich, mais Juliette, attirée par l'odeur de cochon grillé, préfère s'attabler à un grill. Elles se retrouvent bientôt à l'Ours Noir devant belle tranche de porc accompagnée d'une copieuse assiette de frites. Comme d'habitude, Juliette a su trouver les arguments pour convaincre sa sœur.

Jean traînaille, solitaire, mains dans les poches. Il hésite entre le stand de tir et la loterie voisine où une jolie brune propose des billets "tous gagnants" :
- Allons, allons m'sieurs-dames : deux euros les cinq et vous emporterez peut-être la poupée ou la grosse peluche.
Quand son regard est attiré par deux jeunes filles bien joyeuses, l'une en robe voyante, l'autre plus discrète.

Juliette et Marie s'arrêtent devant une chenille et l'observent prendre de la vitesse.

- Ça va toujours ? Hurle le haut-parleur.
- Ouiiiiiiiiiiiiii !
- Encore plus viiiiiiite ; ça va toujours ?
- Ouiiiiiiiiiiiiii !
Enfin, le manège ralentit, puis s'arrête, se découvre de sa bâche colorée. Les passagers, blêmes, descendent des voitures, titubant comme des voyageurs débarquant au port après une traversée agitée.
- Si on y allait ?

- Alors, mesdemoiselles, on s'amuse ?
Les deux sœurs se retournent et se moquent du jeune homme pour son entrée en matière pas très originale. Elles acceptent, après s'être lancé un regard complice, de répondre à son invitation à l'accompagner.
Bientôt, chacun se sent à l'aise, cause de choses et d'autres, surtout de soi. Il faut parler fort pour couvrir la musique des manèges, le grincement des auto-tamponneuses, les borborygmes inquiétants émergeant du train fantôme, les cris des enfants… Bousculés par la foule, les corps se frôlent. Je suis infirmier de nuit à l'hôpital confie le garçon. Moi, je suis kiné, ment Juliette. Marie ne dit rien, consciente que Jean n'a d'yeux que pour son aînée et que ses études de droit ne l'intéresseraient pas.

- Qu'il est joli ce vieux manège rétro ! Si on y faisait un tour ?
Marie s'installe en premier et le garçon, prend place en dernier, à côté de Juliette. Le manège s'élance accompagné du miaulement d'un limonaire. Dans la nacelle tourbillonnante, Jean s'enhardit à prendre la main de la fille, si douce sous la sienne. Elle rit aux éclats, ne la retire pas…

Au moment de se séparer, Jean dépose un baiser furtif sur la joue de la fille.
- On ne va pas se quitter comme ça ! Peut-on se revoir ?

- Samedi, je serai du côté de l'église Saint-Jean, à 16 heures. Je vous attendrai dans le square et je serai peut-être sans ma frangine ! Ajoute-t-elle, l'air malicieux.

Le cœur en fête, le jeune homme s'éloigne d'un pas guilleret, ébauchant un entrechat. Les deux filles le regardent en riant se perdre dans la ville. Juliette dissimule son visage derrière l'énorme peluche ridicule que Jean lui a offerte.

- Quand même, Juliette, t'aurais pu lui dire que tu te mariais, samedi !
- Pourquoi, n'avions-nous pas convenu de nous amuser ?


Comment dire « I love you »?

Ludivine et Agathe étaient ce qu'on appelle de fausses jumelles. Mais en réalité, elles l’étaient vraiment. À l’époque, pas d’échographie… Agathe était une enfant surprise dont on avait choisi le prénom au dernier moment.
Ce jour-là, ce n’était visiblement pas la Sainte-Agathe, mais c’était la vieille de la Sainte-Catherine, et les deux jeunes filles, dans les dernières 24 heures de leur célibat « conventionnel » avaient décidé d’aller fêter cela à la foire du trône.
Ludivine rêvait d'un amant un peu plus jeune, Agathe d'un homme un peu son aîné. Un individu s'approcha d'elles. À priori il avait leur âge à toutes les deux.
Peut-être pour éviter de tourner le dos à l'une ou à l'autre, il les enjamba et s'installa à leur droite.
Le manège avait une forme de bateau. Agathe soupçonnait Ludivine de l'avoir choisi parce qu'elle avait un vêtement marin.
Ludivine était belle, Agathe, cultivée et, par delà les onomatopées de l’inconnu, des « oh » et des « ah » prononcés comme des vocalises, elle reconnaissait quelques mots en anglais. Agathe poussait des soupirs, ce qui est rare dans un manège…
L’étranger prit le bras de sa sœur qui réagissait comme un petit chien qui attend une caresse. Il souriait et la regardait, la « canine » souriait mais n'osait le regarder, la cadette ne souriait pas et serrait les molaires.
Il susurra dans l’oreille de Ludivine : « Mon manège à moi, c'est toi ». Et, la jolie jeune fille fut plus bercée par ces mots que par le balancement que la coque lui insufflait…. Agathe, elle, était plutôt emportée par la foule, et la foule, c’était sa sœur.
Elle souhaitait à cet instant, ne plus être la jumelle, mais la sœur siamoise qui partage le cœur.
Comme dans une photo en noir et blanc, Ludivine était grisée, Agathe était toute grise.
Agathe portait du 5 de Chanel. Le numéro 5 de leur véhicule planant puait les bons sentiments.
Le monde tournait autour de l'homme. Pour lui, tout tournait autour de sa sœur. Le bateau penchait vers Agathe, lui, se penchait vers Ludivine.
Agathe avait envie de l'insulter, elle connaissait des jurons en anglais. Dans un vrai petit navire, elle se serait jetée à l'eau pour le jeter à l'eau. Mais elle préféra tourner sept fois sa langue dans sa bouche, à répétition… À chaque fois que le manège faisait trois tours, elle léchait huit fois son palais. Elle connaissait ses tables, mais arrivée, à quatorze fois huit, sa tête commença à lui peser. Les nombres étaient malvenus à cet instant, d’ailleurs, ils n’étaient pas trois, ils étaient deux plus un.
Elle était en train de toucher du bois sur lequel elle était assise, lorsque le bateau commença à ralentir. Sa sœur n'avait pas attrapé le pompon.
Si le roi Salomon avait proposé de couper l'individu masculin en deux et en donner une moitié à chacune, Agathe aurait été d’accord. S'il n’était pas à elle, elle aurait préféré qu'il ne soit à personne.
L’anglophone savait que s'il leur proposait un périple à la tour Eiffel, il la laisserait au premier étage pour emmener sa frangine au troisième.
A son tour, elle prit le bras de sa jumelle et l’éloigna de l’homme. Elle voyait bien que l'esprit de sa sœur se déplaçait dans le sens inverse des aiguilles d'une montre alors lui vint l’idée d’évoquer le temps qui passait.
« We have to go. We are late». L’étrange répondit. Ludivine interrogea sa sœur, qui, dans un énorme mensonge, traduisit :« Il va rejoindre sa fiancée. »
Ils se lancèrent un dernier regard que Doisneau aurait pu immortaliser.



L’amour à 15 ans

— Donc vous m’avez bien comprise : en silence, vous allez parcourir calmement l’exposition et choisir une photo dont vous vous inspirerez pour votre prochaine rédaction. Les mots d’ordre sont : en silence et calmement !
— Oui mais madame, on doit décrire la photo qu’on choisit dans la rédac ?
— Non ! Vous devez vous en inspirer. Si la photo montre une rue enneigée par exemple, vous pouvez imaginer l’hiver en ville. C’est clair pour tout le monde ?
— M’dame, moi, tous ces noirs et blancs, ça me fait penser à Star Wars. Je peux écrire sur la Guerre des Etoiles ?
— Bien sûr, Lucas, avec deux heures de colle en plus !
Les ricanements s’étouffèrent et la classe de 3ème B de Madame Chaumaison entra dans la galerie, plus ou moins silencieusement. Les élèves se dispersèrent rapidement, par petits groupes. Lola rejoignit sa copine Célia, plantée devant une photo de Doisneau, représentant des jeunes gens sur un manège.
— Qu’est-ce que tu lui trouves à celle-là ?
— Je l’aime bien.
Camille se posa à côté d’elles et ricana :
— Ouah ! Trop délire, le manège ! Tu crois que tu vas raconter tes vacances à Eurodisney et le space mountains ?
Célia, un peu mortifiée, répondit néanmoins :
— Non, je pensais écrire sur la façon dont tu tombais systématiquement de la balançoire à la maternelle !
Camille rigola de la vanne complice de Célia puis son sourire se tordit en grimace et elle cracha en les quittant :
— Non mais j’hallucine ! C’est vraiment trop débile ces photos !
Lola attendit qu’elle soit hors de portée de voix pour insister :
— Allez, dis-moi à quoi tu penses, Célia ! Je comprends rien à ces posters ! Qu’est-ce qu’elle a cette photo ?
Célia hésita un instant et essaya d’exprimer précisément ses idées :
— Tu vois, le type sur le manège, la façon dont il regarde la femme à côté de lui. Ils rient ensemble, ils semblent complices, heureux. Et regarde son bras, il est à la fois protecteur mais pas envahissant. Moi, j’aimerais bien connaître ça. Quand je pense à Mathias avec qui je sortais au premier trimestre, c’était juste un gros lourd ! Et tous les mecs du bahut sont comme ça ! Moi, j’aimerais bien qu’un mec me regarde avec autant d’attention, sans parler avec ses potes ou envoyer des textos quand il m’embrasse, mais qu’il m’écoute, moi, et qu’on puisse rire ensemble. Ça me rend un peu triste cette photo. C’est comme si j’étais jalouse d’elle, ou de leur époque. Tu dois me prendre pour une débile !
Célia était rouge vif, honteuse de s’être livrée avec autant d’honnêteté, et en même temps, anxieuse de la réaction de son amie. Lola ouvrait de grands yeux en fixant la photo :
— Alors, là, tu m’as hallucinée grave ! Tu sais que tu m’impressionnes ? Je te comprends trop ! Mais tu sais, ils sont pas tous comme Mathias, le boloss de service, et puis avec un peu de chance, ils vont s’améliorer avec le temps ! T’inquiète pas, ma chérie !
Lola prit Célia par le cou et l’entraîna dans les allées, en chuchotant à son oreille. Victor, qui faisait mine d’admirer un coucher de soleil depuis plusieurs minutes, sortit de l’encoignure qui le cachait et sourit en lui-même. Il y avait donc encore une chance pour lui de séduire la belle Célia !


LE TOUR DU MALHEUR

Un magnifique soleil de printemps illuminait la cuisine où je venais de finir la vaisselle du petit déjeuner. Je rejoignis Claude qui tapait à la machine au salon en fumant une Chesterfield, et lui proposai de profiter du beau temps pour visiter la foire du Trône, qui se tenait à deux pas de notre appartement.
- Ecoute, Simone, tu vois bien que j’écris.
- Oh, fais-moi plaisir. On est dimanche. Et on pourrait manger là-bas, ça m’éviterait de faire la cuisine. Il faut dire que tu ne m’aides pas beaucoup dans les tâches ménagères.
- Je suis écrivain, ce métier a ses servitudes, je dois livrer ce roman dans 15 jours. L’éditeur m’a promis une avance sur recettes. Et, ce n’est pas avec ton salaire de caissière…
Je ne répondis pas, ce qui n’aurait fait que gâter les choses. Je connaissais le moyen de l’amadouer. J’embrassai Claude sur le cou et lui passai la main dans les cheveux.
- D’accord chérie, le bouquin attendra.

Nous étions attablés devant un plat de frites quand je sentis une présence derrière moi. Une main fine effleura mon visage, se tendant vers mon vis-à-vis.
- Vous êtes Claude Legor ? L’auteur de "Salut bonheur" ?
- C’est moi, répondit Claude, arborant un sourire satisfait. A qui ai-je l’honneur ?
- Anne Lurse, secrétaire de Paul Gros.
- Le fameux éditeur ?
- Oui.

Claude, sans quérir mon avis, invita la personne intruse à s’asseoir, interrompant notre tête-à-tête. Anne nous offrit un pichet de rosé, un autre, puis tint à payer une tournée de Cointreau. Claude, qui n’a pas l’habitude de boire, était un peu ivre quand nous quittâmes la table.

A partir de ce moment, Claude sembla se désintéresser de moi, n’ayant d’yeux que pour Anne, dont l’audace m’impressionnait désagréablement. Les yeux rieurs, le charme naturel, les plaisanteries un peu osées de l’indésirable, m’insupportaient. Une vraie sangsue !

Quand Anne nous proposa un tour de manège, Claude accepta avec enthousiasme. Je me sentais exclue, et cependant m’efforçais de faire bonne figure. Assise dans la cabine, en voyant Claude prendre dans sa main celle d’Anne pour l’aider à monter, je réalisai que la journée allait mal se terminer ; pressentiment justifié.

Dans la cabine 4, devant nous, un photographe fixait sur nous son objectif. Il semblait penser, en considérant mes deux voisins de droite : "Ces deux-là, quel beau couple, comme ils vont bien ensemble." J’enrageais !

Le manège prenait de la vitesse, ils riaient, riaient aux éclats. Quand je remarquai du coin de l’œil que Claude enserrait dans ses doigts le poignet d’Anne, je pris ma décision. Dans une tentative désespérée, je pressai ma cuisse contre celle de Claude, qui se tenait juste à ma droite, pour lui signifier mon mécontentement. La manœuvre n’eut aucun effet. Alors, je passai à l’acte. Ils étaient penchés vers l’avant, juste après que le photographe eût pris le cliché que voici. Je m’allongeai discrètement derrière Claude, défit l’attache qui maintenait la chaîne de sécurité, me rassis, et, d’un violent coup de coude, propulsai Claude vers la droite, retenant son bras pour éviter sa chute. Anne, sous le choc, bascula hors de la cabine, tomba sur le ciment tête en avant, et ne se releva jamais.

« Intéressant, déclara l’éditeur. Nouvelle à chute, et chute… banale. Mais… chère Simone, une chose me chiffonne, ça ne correspond pas à la photo. C’est Anne qui est à côté de vous, et Claude qui tombe.
- Ah ? C’est que vous n’avez pas l’esprit ouvert. Banale, la chute ? Savez-vous ce que signifie "épicène" ? »




Jamais deux sans trois

Je la vois sourire, je l’entends rire aux éclats : j’ai mal. Son épaule s’appuie sur celle de Vincent, bientôt leurs mains vont se chercher, se joindre : j’ai mal. Trois mois plus tôt, c’est moi qui souriais, riais et serrais contre moi une Anna blême, recroquevillée sur elle-même, murmurant qu’elle allait mourir de peur. Aujourd’hui, reléguée dans un coin de la nacelle, c’est moi qui tremble, non de peur mais de jalousie, même si je tente de faire bonne figure. Je suis en train de perdre Anna et j’enrage.
Tout allait si bien entre nous. Je l’avais rencontrée sur les bancs de la Sorbonne. Brunette en jean et pull informe, cheveux sagement attachés en queue de cheval, teint pâle exempt de maquillage, elle semblait craindre de se mêler aux autres. Elle avait de suite attiré mon attention. Je suis moi aussi de l’espèce qui se fiche de sa tenue vestimentaire, de sa coiffure – coupe courte, à la garçonne, juste un coup de brosse le matin – mais pas le moins du monde réservée, plutôt grande gueule et autoritaire. J’ai manœuvré en douceur pour apprivoiser Anna. J’ai réussi à lui faire accepter ma compagnie au self, à la bibliothèque où nous avons travaillé ensemble. Petit à petit, elle m’a confié son fardeau : sa solitude en région parisienne, la timidité maladive dont elle ne parvenait pas à se défaire, la tristesse permanente qui pesait sur ses épaules. Je l’ai persuadée d’emménager dans mon studio. Et on a tout partagé : les cours, les courses, les sorties. Elle a pris un peu d’assurance. Pas trop, j’y ai veillé. Anna, c’était, c’est encore ma chose.
Et puis Vincent est revenu de son année de son année aux States. Je l’adore Vincent, le seul de la famille qui ait accepté ma différence. J’ai trouvé normal de l’associer à notre vie à deux : il se réhabituait à la vie en France, il avait perdu le contact avec ses copains, et c’était mon petit frère. On est devenus les « Jamais deux sans trois ». Anna, Florence, Vincent. Ensemble partout, au resto, au ciné, dans le bus, dans les manèges de la Foire du Trône, un de nos régals à mon frère et moi quand nous étions enfants. Ce que je n’avais pas prévu, c’est la transformation d’Anna sous le regard ébloui de Vincent. Elle s’est faite coquette, s’est acheté une ou deux robes, un peu de maquillage. Elle laisse maintenant ses beaux cheveux bruns flotter sur ses épaules en permanence, un luxe normalement réservé à notre intimité. Lui, son visage s’éclaire quand elle apparaît, sa voix se teinte d’inflexions tendres lorsqu’il demande : « Comment vas-tu Anna ? » Ils restent très discrets, mais je sens bien qu’il se passe quelque chose. Anna s’éloigne de plus en plus de moi. Elle devient de plus en plus belle et je me sens de plus en plus moche : moche, je l’ai toujours été, mais autrefois je m’en souciais comme d’une guigne.
Quand nous marchons tous les trois dans la rue, Anna entre nous deux— j’ai bien essayé de bouleverser cet ordre mais sans succès — je sais que leurs corps se frôlent, que leurs mains se caressent comme dans ce manège où nous tournons ce soir à dix mètres au-dessus de la terre ferme. J’ai peur qu’ils s’en aillent un jour tous les deux, que Vincent m’enlève le trésor que j’ai modelé à mon goût : Anna. Je ne le permettrai pas. J’ai un plan. Il ne me reste qu’à faire le choix décisif. Pas facile parce que je les aime tous les deux. Vincent ? Anna ? Lequel des deux entraînerai-je bientôt sur ce foutu manège pour le balancer par-dessus bord ?
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Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
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MessagePosté le: Ven 25 Mar - 01:57 (2016)    Sujet du message: Publicité

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