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rascasse
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MessagePosté le: Sam 30 Jan - 06:49 (2016)    Sujet du message: Texte publié en co-édition chez Alterpublishing Répondre en citant

Le procès




Il m'aurait plu d'affirmer que la salle de la quatrième chambre du tribunal correctionnel était pleine comme un œuf… mais c'était loin d'être le cas. Oh, je ne me leurrais pas, on n'allait pas assister au procès du siècle ! Mais de là à ce que ne soient présents que les protagonistes et quelques membres de leur famille…
Assis dans mon coin, je m'interrogeais. Ce manque d'engouement pour mon procès jouait-il en ma faveur ou non ? Je paraissais en libre comparution. J'avais reconnu quelques visages à la volée. Peu m'avaient gratifié d'un regard. Cela aurait pu m'accabler si la présence de mon épouse à mes côtés ne m'avait conféré la force de me défendre. Elle m'avait toujours soutenu dans les moments difficiles. Jamais elle n'avait cherché à se dédouaner. Elle avait aussi sa part de responsabilité dans ce qui me valait d'être convoqué par la justice.

Peu après que tout le monde avait pris place dans les travées du tribunal, la Cour fit son entrée. Les magistrats respectèrent le protocole. D'abord le juge, puis ses deux assesseurs suivis du Procureur de la République.
Le juge me parut sympathique. Il semblait presque débonnaire. Son visage rond, sa crinière poivre et sel à laquelle faisait écho une barbe fournie livrée à elle-même, son regard malicieux, me laissèrent à penser qu'il n'était pas homme à s'en laisser conter. Le procureur, lui, me glaça par le masque d'austérité qu'il affichait et son regard perçant de vieux vautour affamé.
Je ne pus m'empêcher de m'interroger. Avais-je fait le bon choix ? Afin d'assurer ma défense, j'avais jeté mon dévolu sur une jeune avocate, fraîche diplômée. Pour quelle raison cette option s'était-elle imposée à moi ? Aucune idée ! Mais elle se teignait d'une telle évidence que j'y avais souscrit sans hésitation bien que mes amis aient tenté de m'en dissuader. J'étais moins sûr de moi à présent. Le procureur ne risquait-il pas de la croquer d'un seul coup de bec ? Quoi de plus tentant pour un vieux rapace qu'un jeune oisillon tout frais sorti de l'œuf ?

La Cour prit place dans un bruyant raclement de chaises. Après les sentences préliminaires d'usage, le juge dressa un succinct résumé des faits qui m'étaient reprochés. Ceux-ci, je n'en niais pas la véracité, avaient engagé les plaignants à se constituer partie civile.
Le juge conclut en détaillant de quelle manière il comptait mener les débats.
– Bien, mesdames, messieurs, après avoir auditionné les parties plaignantes, nous procéderons à l'audition des témoins de moralité. Nous laisserons ensuite monsieur le Procureur prononcer son réquisitoire. L'avocat de la défense conclura les débats. Ensuite, mes assesseurs et moi-même nous retirerons afin de réfléchir à la sentence la plus juste… si toutefois il y a lieu de sanctionner le prévenu. Je vous préviens que je ne tolérerai aucune manifestation bruyante à l'intérieur de la salle d'audience. Dans le cas contraire je n'hésiterai pas à faire évacuer la salle. Pour en ce qui concerne les peines encourues par l'accusé, force m'est d'avouer que je suis dans la plus totale expectative attendu qu'à ce jour aucune affaire similaire n'a été jugée par un tribunal. Aucun article du code pénal ne se réfère implicitement à ce type de mise en accusation. Dans ces conditions, monsieur le Bâtonnier m'a laissé toute latitude pour instruire ce procès et prononcer une sentence en mes âme et conscience.
Un silence de mort régnait dans le prétoire.
– Bon, dit le juge. Je déclare l'audience ouverte. Accusé, veuillez vous lever et décliner vos nom, prénom et qualité.
Je m'exécutai, moins serein que je m'étais promis de l'être. Le décorum et la sévérité du procureur me mettaient mal à l'aise. Je souscris à la demande du juge non sans quelque peu bredouiller. Je prêtai ensuite serment avec le petit laïus habituel sur la vérité. L'imaginer unique et entière ne me dérangeait pas.
Il n'était pas dans mes intentions de mentir.

– J'appelle le premier témoin à la barre, prononça le juge d'une voix sentencieuse, inadéquate avec son air bonasse.
Un homme se leva. Fidèle à l'image que j'en gardais. Sérieux, l'air à la fois sûr de lui et imbu de sa personne. Il était vêtu d'un costume strict, tout à fait conforme à l'image qu'il souhaitait donner de lui.
– Quels griefs à l'encontre du prévenu vous amènent à cette barre ?
– Cet homme m'a bafoué monsieur le président. À cause des intentions – mensongères je tiens à le préciser – qu'il m'a prêtées, ma femme m'a quitté et je me retrouve aujourd'hui sans emploi. J'ai 58 ans, je vous le rappelle. À mon âge et dans ma situation, avouez que la messe semble être dite. Pour tous ces faits, je demande réparation.
– Pouvez-vous être plus explicite et nous détailler tous les reproches que vous adressez à l'accusé.
Il dressa une liste. Plutôt édifiante. Que je ne pouvais nier. Mais qui n'était que l'expression de l'absolue vérité. Dans mon idée, il s'enfonçait plus qu'il ne me menaçait.
Impression confirmée après que ma jeune avocate l'avait mis sur la sellette, expression on ne peut plus juste en la circonstance.
Il se retira en maugréant. Je venais de marquer un point.

Le témoin suivant était jeune. Je ne lui donnais pas plus de vingt-cinq ans. Grand, dégingandé, l'air mal réveillé, il était vêtu à la va comme j'te pousse. Le juge lui posa les mêmes questions qu'au premier témoin. Il y répondit d'une voix désabusée, en restant bizarrement dans le flou.
– Je ne sais pas si vous réalisez vraiment, monsieur le président, ce que cet homme souhaitait me voir faire ? dit-il en conclusion.
– Il s'agit là d'un emploi comme un autre, protesta mon avocate. Reconnu qui plus est !
– Objection monsieur le juge, glapit le procureur, la défense n'a pas le droit d'interrompre le témoin.
– Objection retenue. Je vous prie d'attendre la fin de l'audition du témoin, trancha le juge. Quel emploi exercez-vous aujourd'hui ? demanda-t-il au jeune homme.
– Ben… je suis encore là-bas.
Un murmure surpris et indigné monta de la salle.
– J'aimerais vous y voir ! Avec le chômage actuel ce n'est pas facile de changer de profession…
– Votre position me semble pour le moins délicate, assena le juge. Je ne crois pas que votre constitution en partie civile puisse être avalisée par cette Cour. Je vous invite donc à retirer votre plainte. Invitation… à caractère d'obligation… précisa-t-il avec un sourire carnassier qui me surprit.
Je ne le pensais pas doté d'un caractère retors.
Le jeune homme se retira, la tête basse. Mon avocate me pressa la main du bout des doigts et m'adressa un clin d'œil comme pour dire : Et de deux !

– Témoin suivant s'il vous plaît.
Une femme, aussi belle que dans ma mémoire, se présenta à la barre.
– Je ne suis pas une mauvaise mère monsieur le juge ! attaqua-t-elle d'entrée.
Elle semblait outrée. Le juge la considéra d'un sourire amusé. Aurait-il agi de même si elle avait été moins belle ? Difficile de le savoir…
– Un peu de calme s'il vous plaît, expliquez-nous d'abord les raisons de cette colère.
Son récit fut bref. Concis. Dépourvu d'un luxe de détails.
– Pour qui m'a-t-il fait passer ! s'exclama-t-elle pour conclure.
Je ne pus m'empêcher de réagir.
– C'était de l'humour madame. Rien d'autre.
– Accusé, tonna le juge. Vous n'avez pas le droit de vous exprimer. Maître, ajouta-t-il à l'attention de mon avocate, je vous conseille de rappeler une bonne fois pour toutes à votre client les règles en vigueur à l'intérieur de ce tribunal sans cela le procès se continuera sans lui.
– Je vous promets qu'il n'y aura pas d'autre intervention de sa part. J'y veillerai.
– Merci Maître. Bon, madame, pour en revenir à votre témoignage, admettez-vous que tout cela ne puisse être qu'une plaisanterie ?
– Il faudrait avoir un esprit particulièrement tordu pour avoir un tel sens de l'humour, répondit-elle d'un ton acerbe.
Quelques murmures dans la salle manifestèrent leur soutien. J'étais abasourdi. C'était pour rire, comme disent les enfants. Comment cette personne, qui me semblait très équilibrée, avait-elle pu prendre tout cela au sérieux ?
Mon avocate fit ce qu'elle pouvait mais ne parvint pas à infléchir le témoin. L'hermétisme à l'humour à ce point développé ressemblait à s'y méprendre à de l'austérité congénitale.

– Témoin suivant, proposa le juge tandis que la femme regagnait sa place au sein des travées.
Un homme la remplaça. Il naviguait entre deux âges. Il paraissait souffreteux. Peut-être était pour cette raison qu'il se déplaçait à pas lents. Au passage, il me décocha un regard menaçant. Je ne me souvenais pas vraiment de lui. Son visage était barré d'une longue cicatrice courant tout au long de sa joue gauche. Il lui manquait un bon tiers d'une oreille du côté droit.
– La Cour vous écoute, dit le juge après avoir patiemment attendu que le témoin s'installe à la barre.
– Je veux que cet homme soit condamné à dix ans de prison !
– À la bonne heure, s'écria le juge. Je vois que nous avons trouvé quelqu'un doté, lui, d'un sens de l'humour plutôt poussé ! Peut-être souhaitez-vous que nous échangions nos places ?
Un vif éclat de rire agita la salle. Le juge ne sembla pas pressé de le réfréner. L'homme se renfrogna.
– Bien, exposez-nous plutôt les faits qui vous amènent.
Le témoin se lança dans de longues explications, plutôt alambiquées pour finalement conclure d'un ton indigné :
– Par sa faute, j'ai fait trois mois d'hôpital… Sans compter que me voilà défiguré à vie !
– Aviez-vous abusé de la boisson ce soir-là ? demanda mon avocate.
– Objection votre Honneur ! glapit le procureur.
– Objection refusée, laissez répondre le témoin.
– Oui… un peu.
– Qu'entendez-vous par un peu ?
– Quatre ou cinq verres. Pas plus.
Une onde d'indignation irisa le prétoire.
– Vous n'étiez donc pas dans votre état normal. Mon client ne saurait être inquiété pour vos dérives alcooliques, lui lança mon avocate.
– Mais je n'étais pas saoul !
– Souhaitez-vous que je vous rappelle les articles de loi se référant à l'ivresse sur la voie publique, suggéra le juge d'une voix insidieuse.
Le témoin baissa la tête.
– Bien, la Cour vous remercie. Elle saura tenir compte de votre déposition, ajouta-t-il sans qu'il soit possible de peser la menace exacte que contenaient ces paroles.

– Témoin suivant.
Un homme se leva. Je le reconnus aussitôt. La fausse désinvolture du bourgeois bohême dans toute sa splendeur. Il s'avança jusqu'à la barre, plaqua derrière l'oreille une mèche rebelle de sa longue chevelure puis narra ses déboires et ma potentielle implication.
– Voilà, personnellement, je n'ai rien contre l'accusé… Qu'il me rende les cent cinquante trois mille euros qu'il m'a fait perdre et nous serons quittes, dit-il en forme de conclusion.
Je faillis m'étouffer. Il ne se mouchait pas du coude le garçon ! Où voulait-il que je trouve cette somme et en vertu de quoi m'estimait-il en devoir de la lui rendre ?
S'il me prenait pour le Père Noël, il se trompait de saison !
– C'est une somme ! apprécia le juge en tapotant sur son bureau à l'aide d'un stylo.
– J'en conviens volontiers. Pour dix euros, je serais resté chez moi !
– Si je vous ai bien entendu, votre épouse porte quand même son lot de responsabilité dans cette affaire, non ?
– Oui… un peu.
– Enfin, vous ne pouvez pas dire que vous avez agi sous la seule contrainte de l'accusé !
Mon avocate m'adressa un petit sourire. Le juge lui piquait son job mais ça allait dans le bon sens. Le procureur semblait moins goûter cette incartade sur ses plates-bandes.
– Seule contrainte, non… mais est-ce que j'avais vraiment le choix !
– Vous voyez cette barbe ? demanda le juge en la caressant. Voilà vingt ans que ma femme me demande de la couper… Cela me paraît un peu trop facile d'accuser les autres de ses propres faiblesses. La Cour vous remercie néanmoins pour votre témoignage et en tiendra compte lors de ses conclusions.

Une jeune femme traversa la salle. La trentaine, brune, la peau mate. Et d'une beauté latine à rendre idiot. En passant devant moi, elle me fusilla de ses yeux noirs. Je ne la connaissais pas. De manière formelle. Comment perdre mémoire d'une femme d'une telle beauté ?
Le juge la détailla en caressant sa barbe d'une main distraite.
– La Cour est suspendue à vos lèvres madame, exposez-lui vos griefs.
La jeune femme prit un air enjôleur.
– Cet homme est un assassin monsieur le juge, il faut le condamner à mort !
Le juge haussa les sourcils de stupeur. Sa bouche dessina un petit rond dubitatif avant qu'il se reprenne.
– C'est une accusation très grave que vous portez là. Je tiens toutefois à vous signaler que la peine de mort a été abolie dans ce pays.
Mon accusatrice parut déçue. Pas moi. Je me savais non coupable mais tant d'innocents se sont retrouvés raccourcis malgré leur confiance dans la justice… Trente ans de prison remplaçaient la tête en moins sur les épaules. Pas une perspective joyeuse !
– À cause de lui, mon fils a failli mourir ! aboya-t-elle avec colère.
– Comment ça "failli", s'étonna le juge. Vous me parlez d'assassinat et voilà maintenant que vous me ressuscitez le défunt. S'il n'y a pas eu décès vous ne pouvez pas traiter le prévenu de criminel !
– Mais c'est un miracle s'il n'est rien arrivé à mon fils…
Le juge leva les yeux au ciel. Son regard buta sur les vilaines dalles en polystyrène du plafond.
– Tout cela me semble très complexe… expliquez-nous clairement les faits.
Dès les premières phrases, je compris enfin qui elle était. Je ne pouvais la reconnaître, je ne l'avais jamais vue. Si belle soit-elle, je la jugeai plutôt téméraire, voire inconsciente, de se présenter devant un tribunal. Elle allait se faire étriller. Ça ne faisait pas l'ombre d'un pli.
Le juge avait jeté son sourire par-dessus son col d'hermine et l'on devinait la morsure potentielle derrière ses dents carnassières. Si beau que soit l'os il allait se faire ronger.
– La Cour a entendu votre déposition avec beaucoup d'attention madame… mais la juge irrecevable. La vraie fautive dans tout cela, c'est vous. Et je m'interroge sur les suites judiciaires que j'aurais grand plaisir à voir se retourner contre vous. Je ne manquerai pas d'en informer mes collègues dans votre pays.
– Vous pensez que je crains ces incapables, ricana-t-elle avec arrogance.
– Je le souhaiterais…
Le juge afficha une mine soudain déconfite. Une certaine lassitude masqua son visage.
– Allez, témoin suivant, lança-t-il d'une voix morne.
La jeune femme se retira en marmonnant quelques mots à l'adresse du juge. Bien qu'ils aient été prononcés dans une langue étrangère – ce n'était pas de l'italien mais cela s'en rapprochait diablement – il n'était pas sorcier d'en deviner le sens.
– Disparaissez de cette salle ! Sinon je vous fais arrêter pour outrage à magistrat, hurla le juge, méconnaissable sous la colère.


– Témoin suivant. Je signale à ce propos qu'il s'agit là du dernier témoin de l'accusation.
L'homme s'avança. D'une démarche un peu pataude. L'air intimidé. Il était âgé d'une quarantaine d'années. Sa tête ne me disait absolument rien. Certes elle n'avait rien de notable mais je suis plutôt physionomiste et d'habitude je n'oublie jamais un visage.
– Veuillez expliquer ce qui vous amène devant cette Cour.
Il s'exécuta, en s'embrouillant un peu dans ses explications. Il ne se sentait pas très à l'aise. C'était flagrant. Et s'enfonçait dans un luxe de détails qui l'accablaient plus qu'ils ne le dédouanaient.
– Je ne suis pas un coureur de jupons monsieur le procureur !
– Juge, monsieur le juge. Le procureur c'est ce grand garçon à votre droite, rectifia le président du tribunal. Avez-vous des questions à poser au témoin ? demanda-t-il à mon défenseur.
– Une, votre Honneur.
– Et bien allez-y, posez-la mon petit.
Le premier magistrat semblait sous le charme de mon défenseur.
– Avez-vous déjà, oui ou non, trompé votre femme ? lança mon avocate.
– C'est arrivé une fois… et encore, ce n'était pas vraiment trompé !
– Ah bon ! s'exclama le juge avec un air gourmand. Je suis curieux de savoir comment une telle chose est possible !
– Et bien, vous voyez c'est quand vous ne faites pas vraiment… que vous ne mettez pas…
– Non, je ne vois pas, le tortura le juge tandis que la mine du procureur s'allongeait un peu plus.
Je me retournai vers ma femme, assise derrière moi, et attrapai son regard. Elle semblait partager mon sentiment. Mon avocate était un luxe dont j'aurais pu me passer avec un juge aussi accommodant.
– Bien c'est quand la dame prend votre… euh… dans sa bouche.
– Ah bien ! rugit le juge. Et ça, ce n'est pas trompé ?
– Pas vraiment… il y a même un homme politique qui l'a dit !
– Mon ami, si vous écoutez tout ce que disent les hommes politiques vous risquez de passer assez rapidement de girouette à ventilateur.
La salle se mit à rire une nouvelle fois. Le juge ne put réprimer un sourire satisfait. Sans doute exprimait-il dans l'exercice de ses fonctions une vocation d'artiste refoulée.
– Des questions ? demanda-t-il au procureur et à mon avocate.
Dépit et plaisir lui assurèrent que non. Et le témoin fut invité à rejoindre sa place.
– Bon, reprit le juge, je demande une suspension de séance, nous reprendrons l'audition des témoins dans un quart d'heure.
– Il fait toujours ça, me souffla mon défenseur devant mon air surpris, s'il ne fume pas sa petite cigarette toutes les heures il peut devenir hargneux.


– La séance reprend. J'appelle à la barre les témoins dits de moralité et tout d'abord une personne qui nous fait l'honneur de se présenter devant cette Cour.
Une personne s'avança, longue, mince, drapée d'une longue cape dont la capuche lui masquait le visage. Arrivée à la barre, elle la retira et un murmure de stupeur oscilla dans le prétoire. Je n'en revenais pas. Elle s'était déplacée. En personne ! Elle, la grande, l'immense !
Le juge l'invita à témoigner. Il y avait dans sa voix l'expression d'une grande déférence. On le sentait sous le charme.
– Voyez dans quel état cet homme m'a mise… Je suis affreuse désormais, acheva-t-elle sa déposition. Elle s'était exprimée dans un français parfait avec tout juste cette pointe d'accent susceptible de faire fondre le plus austère des hommes.
Elle me regarda et je dus reconnaître que c'était l'expression de la vérité. Elle était vraiment devenue hideuse. Tellement que pour la première fois j'éprouvai un sentiment de culpabilité.
Oh, un sentiment de faible amplitude !
Je n'avais jamais contraint personne !
– Cependant, je dois avouer qu'il est l'une des rares personnes à m'avoir comprise, à s'être réellement intéressé à moi. J'ai senti qu'il éprouvait de la compassion pour moi. Une compassion dénuée de tout faux-semblant. Aussi, pour lui savoir gré de ce sentiment, je ne souhaite pas engager de poursuites contre lui.
– Ce geste vous honore madame, dit le juge.
On le sentait à ses pieds. Admiratif.
– Des questions ? demanda-t-il au procureur sur un ton indiquant clairement qu'il attendait une réponse négative.
– Tout à fait votre Honneur, répliqua celui-ci sous l'œil soudain réprobateur du juge. Madame, cet homme a tout de même changé le cours de votre vie, cela ne peut pas vous laisser indifférente.
– C'est exact, votre remarque est on ne peut plus juste. Il m'a ouvert les yeux. Il m'a permis de comprendre le vrai sens de l'existence… je ne peux que l'en remercier.
Le procureur accoucha d'une grimace qui le fit paraître plus laid encore que ne l'était le témoin. Il avoua, dépité, ne plus avoir de questions à poser.
Elle remit sa capuche et quitta la salle sous le regard transporté de l'assemblée. Je compris que le verdict ne l'intéressait pas. Sa conscience en paix, elle retournait combattre ses tourments.

– Témoin suivant, déclama le juge d'un ton morne. On devinait à sa voix qu'il portait soudain moins d'intérêt aux débats. Son esprit venait de quitter le tribunal à la suite de la grande dame.
Un homme se présenta. Il souffrait d'une maigreur extrême. Comment aurais-je pu ne pas le reconnaître ? Il me lança un regard amical. La lassitude ne l'avait pas quitté depuis la dernière fois.
– Mon histoire, monsieur le juge, ne mérite pas que l'on s'y intéresse, elle fait partie du passé. Il ne sert à rien de troubler certaines eaux. Si je suis ici, c'est pour rendre hommage à cet homme. J'ai entendu beaucoup de choses à cette barre. Et tellement de futilités ! L'un regrette sa beauté, l'autre son argent, un autre encore prétend qu'il n'a pas vraiment trompé sa femme. Tout cela est d'une banalité… Et d'une telle tristesse ! Cet homme, voyez-vous, m'a rendu une chose inestimable : ma dignité. Sans lui je ne serais pas là, devant vous, la tête droite. Monsieur le président, en toute sincérité, je vous demande d'acquitter le prévenu et de mettre fin à ce procès ridicule.
Il venait de s'exprimer d'une voix frappée d'un accent de vérité et d'un sérieux mâtiné de sentence. La salle demeurait silencieuse. L'émotion était vive. Quelques larmes auraient coulé çà et là que cela ne m'aurait pas étonné. Moi-même…
– Votre requête est louable. Malheureusement, il n'est pas de mon ressort d'y donner suite, lui répondit le juge. Le cours de la justice ne peut s'arrêter au mur des bons sentiments. Mais la Cour prend bonne note de votre déposition et saura en tenir compte. Merci. Des questions ?
Le procureur se leva. Il semblait s'être départi de sa morgue. Sans doute cela ne durerait-il pas. Mais c'était toujours bon à prendre.
– J'aimerais, si vous le permettez, revenir sur un point important de votre déposition. J'ai bien étudié le dossier et lu votre témoignage. Il me semble que vous omettez volontairement la révélation que vous a faite le prévenu.
– Monsieur le procureur, je ne sais pas dans quelles sphères vous évoluez mais je n'aimerais pas avoir à vous y accompagner. Vous n'imaginez tout de même pas que cet homme m'a appris quelque chose que je ne savais déjà.
Cette réponse cloua si bien le bec à ce rapace de procureur qu'il ne put ajouter un mot. Il signifia d'un simple geste las de la main qu'il n'avait plus de question à poser. L'homme retourna s'asseoir mais ne tourna pas la tête vers moi. Dommage ! J'avais armé mon regard d'un flot de remerciements sur lequel naviguait un étonnement certain.

Le témoin suivant avait pris du poids depuis la dernière fois si ma mémoire était fidèle. Il flottait entre cinquante et cinquante-cinq ans. Son cheveu encore sombre soutenait son allure de séducteur latin.
– La Cour vous écoute, l'encouragea le juge.
En s'aidant des mains, il raconta ce qui l'amenait là. Un long récit de près de cinq minutes. Qu'il conclut à ma gloire.
– Comment pourrait-on accuser cet homme de quoi que ce soit. Grâce à lui je suis devenu riche et ma vie a changé du tout au tout.
– Maître, lança le juge à l'intention de mon avocate, je ne parviens pas à cerner votre client. Serait-il le Robin des bois des temps modernes qui prend aux uns pour redonner aux autres ?
– Peut-être. Je vous laisse seul juge… monsieur le juge, répondit-elle, un rien taquine.
– Fine remarque, apprécia le magistrat. Des questions ? ajouta-t-il à l'attention du procureur.
– Non, abdiqua celui-ci. Je ne voudrais pas casser cette belle ambiance… ajouta-t-il d'un ton acerbe.
– Objection votre Honneur ! bondit mon défenseur. Le Procureur ne respecte pas les règles de la bienséance !
– Objection retenue. À l'avenir, Maître, je vous prierai de respecter cette Cour. Allez, témoin suivant !

Une jeune femme s'avança à la barre d'une démarche mal assurée. Je fronçai le nez à son passage devant moi. Elle sentait le vin. C'était indéniable. Et ses vêtements avaient connu des jours plus fastes. Mais c'est à sa voix que je la reconnus lorsqu'elle commença à témoigner. Un récit fort. Poignant.
– J'étais vraiment mal partie monsieur le juge. Au fond du trou. C'est lui qui m'a sortie de là. Je ne sais pas encore trop bien où je vais mais croyez-moi, il y a du mieux.
– Bien sûr, bien sûr. Monsieur le procureur… ?
– Merci votre Honneur. Une question me taraude mademoiselle.
– N'est-ce pas ce même homme qui vous y avait mise dans le trou ?
– À A l'époque, c'était chose courante. Avec lui ou sans lui les choses se seraient déroulées de la même manière.
Le procureur semblait dubitatif. À l'évidence, cette réponse ne l'arrangeait pas. Je voyais dans son œil qu'il cherchait une fente dans laquelle enfoncer son coin.
– Une dernière chose, le prévenu a-t-il cherché à vous aider par la suite ? S'est-il intéressé à vous ?
– Euh… non… pas que je sache.
– Merci, triompha le procureur. Je n'ai pas d'autre question votre Honneur. Mais je fais le constat que le prévenu est très habile pour ne faire les choses qu'à moitié.
– Objection ! Le procureur cherche à influencer la Cour !
– Objection retenue. Ne vous inquiétez pas, la Cour est assez grande pour trier tout ce qu'on y déverse, répondit le juge dans un sourire gourmand.
J'appréciai la forme rhétorique de sa remarque. Mon avocate goûta moins la formule, blessée par le coup bas de notre adversaire. Je la persuadai du peu d'impact que ce détail avait eu sur le juge à l'occasion de la nouvelle suspension de séance que celui-ci venait de décréter.


– Bien, avant que nous n'entendions les derniers témoins et les plaidoiries de l'accusation et de la défense, je voudrais vous lire un passage d'une lettre reçue par cette Cour.
Il chaussa ses lunettes et d'une voix grave déclama :
– " Mon frère et moi ne pourrons nous déplacer mais tenons par la présente à témoigner de l'intérêt que le prévenu nous a porté. Nous lui en sommes gré bien que persuadés que sa vision des choses est partiale. Nous accepterons le verdict de ce tribunal, quel qu'il soit "
– Dont acte ! Témoin suivant.

Un homme placé juste derrière moi déroula sa longue carcasse. Il jeta un bref coup d'œil dans ma direction puis, parvenu à la barre, lança au président d'un ton laconique :
– C'est sa vie, pas la mienne…
Puis, sur ses brèves paroles, il retourna s'asseoir, reprit son livre et replongea dans sa lecture.
Mon avocate se pencha vers moi et, ironique, me glissa à l'oreille.
– Ça valait vraiment le coup qu'il vienne jusque-là !
Je haussai les épaules. J'avais reconnu le bonhomme à sa démarche un peu chaloupée et à sa grande taille. C'était déjà tellement exceptionnel qu'il se soit déplacé.

– Témoin suivant, clama le juge.
On le devinait agacé par le peu d'intérêt que présentait la déclaration du témoin précédent.
– J'espère que vous allez nous faire des confidences plus substantielles, confia-t-il à la personne qui venait de rejoindre la barre. Un homme assez âgé vêtu simplement.
– Je ne serai pas très long mais je tenais à être là.
J'avais mis un peu de temps à le reconnaître mais à l'écoute de son témoignage tout m'était revenu.
– Voilà monsieur le juge, à cause de ce gars j'ai eu du malheur dans ma vie mais depuis quelques années je profite enfin de la vie. Je ne crois pas que sans lui je me serais décidé tout seul à partir… comme ça… sur les routes.
D'un signe de la tête, le premier magistrat invita le procureur à s'exprimer… s'il le désirait. Celui-ci se redressa. Il regarda le témoin et s'étonna.
– Comment pouvez demeurer indulgent avec le prévenu ? Par sa faute, vous vous êtes retrouvé seul… Vous venez même de confier à la Cour que vous vous avez été à deux doigts de commettre un acte désespéré.
– Oui, mais c'était un mal pour un bien. Je ne suis plus seul maintenant, répliqua le témoin. Depuis huit mois je vis avec Adèle, je ne croyais pas que c'était possible une coquine pareille, ajouta-t-il en rougissant. C'est grâce à lui que je l'ai rencontrée.
– Enfin, vous ne pouvez pas mettre dans la balance quelques mois et toute une vie ! protesta le procureur.
– Vous dites ça parce que vous ne la connaissez pas Adèle. Je vous prie de croire que le retard va être vite rattrapé avec elle. Elle est pas du genre à qui faut en promettre !
D'un air dégoûté, le procureur signifia qu'il en avait fini avec le témoin. Ses contemporains lui semblaient de plus en plus difficiles à cerner.

Le témoin suivant se présenta. À l'invite du juge, il raconta à la Cour le curieux hasard qui avait présidé à notre rencontre. Ses explications étaient un peu brouillonnes. On le devinait aux portes de l'embarras.
– Dès le début, j'ai compris que c'était pour rigoler. On voit bien que ce gars-là n'a pas le fonds méchant. D'autant plus que dans l'histoire je lui dois une fière chandelle.
– Qu'entendez-vous par-là ? demanda le procureur.
– Ben, c'est grâce à lui que j'ai rencontré mon épouse.
– Et elle vous rend heureux ? s'inquiéta, sournois, le procureur.
– J'sais pas trop… mais ce qui est sûr c'est qu'elle me rend pas malheureux.
Je reconnus là ce bon sens qui me l'avait tout de suite rendu sympathique.
– Si c'était à refaire vous recommenceriez ? insista le procureur.
– Tout pareil. À deux, la vie est quand même plus facile !
– Merci, je n'ai pas d'autre question.
On comprenait que l'affaire ne lui convenait pas mais qu'il avait perdu le bout de la pelote pour détricoter le bonhomme.

Répondant à l'appel du juge, un jeune homme s'avança. Trente, trente-cinq ans, le look un peu baba cool, les cheveux longs. Il semblait flotter dans l'air dans son sarouel et sa chemise en cotonnade.
– Pourquoi êtes-vous venu témoigner devant cette Cour ? s'étonna le juge après avoir patiemment écouté son témoignage.
– Je ne sais pas. Je n'avais jamais assisté à un procès.
Le premier magistrat haussa les sourcils. En trente ans de carrière, il en avait entendu des âneries. Mais celle-là c'était la première fois qu'on la lui servait !
– Vous avez tout de même bien votre opinion sur le prévenu ? insista-t-il.
– C'est que non justement. Je n'arrive pas à savoir si je suis content de ce qu'il a fait pour moi ou pas.
– Ce n'est pas moi qui vous aiderai, bougonna le juge. Questions ? éluda-t-il en regardant le procureur.
Celui-ci déclina l'offre. Que demander à quelqu'un dans une expectative encore plus profonde que ne sont les comptes publics.
– Bon, dans ce cas, puisque nous avons auditionné tous les témoins je propose à la partie civile de nous livrer son réquisitoire.


Le procureur se leva. Il effectua fit quelques effets de manche de sa robe rouge en entraînant dans le mouvement son épitoge herminée. Il se racla la gorge, promena son regard de rapace sur l'auditoire puis entama sa diatribe à mon encontre.
– Mesdames, messieurs, aux magistrats de cette Cour. L'homme que vous avez devant vous possède un pouvoir inestimable : celui de faire le bien. C'est une chance et quelques témoins présents dans cette salle en ont attesté. Mais, car il y a malheureusement un mais, cet homme possède aussi le redoutable pouvoir de faire le mal. De rendre malheureux, de faire souffrir, dans la chair et dans l'esprit. J'admets volontiers que le manichéisme ne figure qu'un hypothétique concept, que bien et mal sont toujours intimement liés. Le malheur des uns… vous connaissez la suite ! Mais on parle ici du destin, de faits initiés par des concours de circonstances, de fruits du hasard. Alors que dans le cas qui nous préoccupe c'est à un être de chair que nous devons faire face. Que se passe-t-il dans son esprit ? Se prendrait-il pour Dieu ?

Il venait de clore cette phrase par un soupir désolé. Comme si la responsabilité de mon délire divin ne pouvait lui incomber mais qu'il le regrette ô combien. Il avait glissé habilement l'hypothèse de mon dérangement mental. Mon avocate me fit grâce d'un sourire afin de me rassurer. Le procureur avait traversé lentement la salle. Il désigna deux des témoins à tour de rôle.
– Quel intérêt cet homme trouve-t-il à ruiner celui-là tandis qu'il enrichit celui-ci ? À rendre heureuse telle personne tandis qu'il met au désespoir telle autre ? Il fait et défait… suivant son humeur. Il s'amuse. Il se divertit. Il distribue les rôles au gré de son humeur. Mais il n'est pas Dieu ! Loin de là ! Il ne voit rien d'autre que son intérêt, ne nous y trompons pas. Car dans l'histoire il tire parti des uns et des autres quoiqu'il advienne. Alors lorsqu'on me parle d'acquittement, de relaxe, de mansuétude, je dis non ! Je le crie même ! Ce serait trop facile ! Peu me chaut les quelques bontés qu'il a pu dispenser. Moi, avant toute autre chose, je vois tout le mal qu'il a fait et pour lequel je demande à la Cour une sanction exemplaire afin de le dissuader à jamais de recommencer. Une sanction juste serait pour moi : la réparation financière de tous les biens lésés, une amende de 100 000 euros à répartir entre les plaignants au pro rata du préjudice subi et une peine d'emprisonnement de six mois avec sursis, conclut-il en me fixant de son regard mauvais.
Je n'en menais pas large. Cet homme était fou. Je plongeais au sein du grand délire. Où imaginait-il que je puisse trouver l'argent pour réparer mes soi-disant manquements ? Je ne parle même pas de la peine de prison et de l'interdiction d'exercer dont j'étais menacé.
Mon avocate tenta de me rassurer du plat de la main. D'un clin d'œil discret, elle me fit remarquer l'air dubitatif qu'affichait le juge.
– Ne vous inquiétez pas, murmura-t-elle, cet idiot prend ses désirs pour des réalités. Je vais lui péter sa cabane en moins de deux !
C'était tout le mal que je lui souhaitais… en espérant juste qu'elle reste polie.

Toute menue dans sa robe noire, elle s'avança jusqu'au bureau du juge, le fixa droit dans les yeux puis se retourna en me désignant du doigt.
– Voilà donc le monstre que vous a décrit le procureur. Un homme fourvoyé, calculateur, inhumain… au point de penser qu'il puisse se prendre pour Dieu… Pas vraiment fou mais à deux doigts de frapper à la porte. Quelle imagination monsieur le Procureur ! Vous devriez écrire des livres… Vous auriez du succès, je pense, avec une verve aussi fertile. Peut-être même parviendriez-vous à transcender un frêle agneau en loup vorace. Est-ce la correction de vos lunettes qui trouble à ce point votre vision des choses ?
Le juge ne put réprimer un sourire amusé. Celui-ci n'échappa pas à mon défenseur. Il est vrai que dans la catégorie cul-de-bouteille il était gâté le procureur !

– Mais regardez cet homme ! Je vous en conjure. Il respire la bonté. On le devine prêt à aider son prochain, à tendre la main au déshérité. Rappelez-vous tous les témoignages en sa faveur ! Mais il n'est pas Dieu. Eh non ! Là, je suis en parfait accord avec le procureur. Il n'est qu'un homme, confronté à l'humanité de ses contemporains. Doit-on le rendre responsable de l'alcoolisme d'untel ou de la cupidité de tel autre ? Est-ce lui qui a inventé l'avidité, la jalousie, le mensonge, la corruption ? Il me paraît difficile de répondre à cette question par l'affirmative ! Cela me semblerait même parfaitement injuste. Et, si vous y regardez d'un peu plus près, vous vous apercevrez d'une chose : mon client aime tous les gens qui ont défilé à cette barre. Il a partagé un peu de leur vie. Il s'est investi pour eux. Dans l'attente de quoi ? De rien ! Absolument rien ! Et cette Cour devrait le punir parce qu'il s'est intéressé à d'autres personnes que lui ? ! Mais regardez autour de vous ! Ne voyez-vous pas ce monde d'égoïsme qui nous entoure ! À cette heure où chacun ne songe qu'à lui, je ne veux pas croire une seule seconde que cet homme puisse être condamné et c'est pourquoi je demande à la Cour de prononcer la relaxe pure et simple sans contrainte de corps.
Elle venait de m'impressionner la petite. Je ne regrettais plus de lui avoir confié ma défense. Au fur et à mesure de son argumentation, j'avais senti du flottement dans les rangs. Même dans ceux les plus hostiles. Le sourire narquois du procureur avait perdu de sa superbe.
Je lui adressai un franc sourire et me retournai. Ma femme paraissait rassurée elle aussi.
Le juge prit le temps de promener son regard sur la salle. Cette minute lui appartenait. Il était clair qu'il en retirait une jouissance certaine.
– Bien, après avoir écouté les deux parties adverses, la Cour va maintenant se retirer pour délibérer, annonça le juge. Le greffier vous tiendra avertis de la reprise de l'audience.


Le temps passait. Bon signe, me confia mon avocate. Je n'en croyais rien. Il ne faut pas trois heures pour décider d'une relaxe. Je craignais que ce vautour de procureur ait instillé le doute dans l'esprit du juge.
La sonnerie retentit enfin et le greffier rouvrit les portes du tribunal.


Le juge attendit patiemment que tout le monde reprenne sa place. Il s'éclaircit la voix et invita de la main le procureur et mon avocate à se rapprocher.
– La Cour a délibéré et je vais vous annoncer son verdict. En ce qui concerne la peine d'emprisonnement, la réponse est non. En ce qui concerne la réparation financière de tous les biens lésés, la Cour estime que le prévenu ne peut en être tenu pour responsable. Cependant, considérant que certaines interventions de l'accusé ont pu occasionner des désagréments d'ordre physique ou moral, la Cour le condamne à verser la somme symbolique de un euro à chacun des plaignants. La Cour, en revanche, ne considère pas que ces désagréments puissent constituer une contrainte pour l'exercice de son activité et laisse le prévenu libre de continuer ou non celle-ci. Mesdames, messieurs, je vous remercie.

La suite bien sûr se devine aisément. Embrassades, poignées de main et regards noirs. C'est le lot habituel de tout procès.
Une surprise en revanche m'attendait à la sortie du tribunal. Une équipe télé. Oh, d'une modeste chaîne ! Mais quand même !

– Alors, me demanda la journaliste, content ?
– Comment ne pas l'être ! D'autant que le verdict fera certainement jurisprudence et que c'est un soulagement pour tous mes collègues et moi.
– Vous vous y attendiez ?
– Je ne savais pas vraiment. C'était la première fois dans l'histoire de la justice que les personnages d'un recueil de nouvelles intentaient un procès à leur auteur.
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J'apprécie tout particulièrement les heures pas encore mais déjà plus
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MessagePosté le: Sam 30 Jan - 06:49 (2016)    Sujet du message: Publicité

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