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Les texes du jeu 128

 
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danielle
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Féminin Poissons (20fev-20mar)

MessagePosté le: Lun 25 Jan - 23:16 (2016)    Sujet du message: Les texes du jeu 128 Répondre en citant

Une galette sans fève.


Nous sommes treize à table aujourd’hui. Mais ce n’est pas pour partager un repas, non, c’est pour déguster une galette. Je ne sais pas si mon hôtesse est superstitieuse mais elle demande à sa cadette de passer sous la table. (L’enfant la plus jeune, le corps recroquevillé sous le tréteau, c’est quand même plus simple que Mamie avec sa canne !)
Il me vient d’un coup une image amusante en regardant la béance au niveau de l’incisive de l’ancêtre : J’imagine que la fève doit ressembler à la pièce manquante de son sourire. Bien qu’à l’absence de lumière des autres dents, je suppose qu’elle ne devait pas être très blanche.
Je ne veux pas être l’élue.
Lorsque j’étais petite, je rêvais d’être princesse, pas reine. Même si je me souviens que même Quasimodo a été roi : celui des fous.
Et puis, de toutes façons, si la vérité sort de la bouche des enfants, le mensonge et la tricherie y font toujours entrer la fève. C’est vrai, en général, c’est celui qui attribue les parts, qui, comme par hasard, se retrouve avec celle qui est habitée.
Je prendrai mon temps pour consommer mon lot de pâtisserie, et, si les autres sont infructueux, je ferai en sorte qu’on m’enlève le pain de la bouche.
J’attends que les chérubins présents à table repoussent leurs assiettes quand ils auront repéré le fameux haricot en céramique dans la frangipane d’un autre convive. Mais chacun continue à engloutir, à mâcher, à reprendre une bouchée…
Je veux bien être la favorite du roi, mais pas la reine ! Et puis non ! Vive la république !
Nous sommes quatre couples, deux petites filles, Papi et Mamie et une jeune célibataire, plus que célibataire, vierge ! (Moi)
Les quatre séducteurs me toisent du regard avec un sourire amusé : « Pour lequel de nous nourrit-elle un amour secret, notre petite Emilie ? Lequel de nous va-t-elle choisir ? » A mon avis, laquelle des jolies demoiselles est la moins jalouse ? Tout cela m’angoisse !
Allez, ce n’est peut-être pas moi la malheureuse bénéficiaire : Il reste encore quelques miettes assemblées sur la table…
Dans quelle coupe de champagne vais-je introduire ma fève et nous rappeler les cours d’élémentaire sur la dissolution dans un liquide…ou pas… Avec une gorgée du précieux vin, je peux peut-être avaler l’objet. Mais si je m’étouffe ?! Surtout en une période où l’on en est encore à souhaiter la bonne année ! Je pourrais la croquer mais c’est l’émail de mes dents qui lâcherait !
M’éclipser aux toilettes ? Cracher là où l’on urine ? J’imagine que la chasse d’eau laissera l’objet là où il est tombé…
Cinq minutes plus tard…Le chien O2 tousse, tousse à n’en plus finir. Les enfants crient. Non, il ne faut pas qu’il meurt : Il n’a absolument pas atteint l’espérance de vie d’un animal de son espèce. On lui tape dans le dos, encore et encore…
Il crache. Ouf ! Il va mieux !
A cinquante centimètres de lui : une petite pièce de faïence, symbole de l’épiphanie.
Je regarde la couronne en carton posée sur la table et pousse un gros soupir de soulagement !



La galette promue au rang d’outil pédagogique

Chaque année au mois de janvier Sarah fait plaisir à ses enfants en achetant des galettes. Elle se souvient particulièrement d’une année.
Elle achetait une galette pour 5 personnes chaque jour pour le goûter.
Après l’école, elle passait avec ses enfants, Julie 7 ans, Alain 5 ans et Marie 3 ans, chez un boulanger- pâtissier, toujours le même, rue du Général De Gaulle.
Sarah était intéressée par le goût tandis que ses enfants, eux, ne pensaient qu’à la fève et à la couronne.
Sarah ne tolérait aucune tricherie. Elle coupait équitablement la galette, surtout pas devant les enfants de crainte qu’ils ne voient le couteau buter contre un obstacle ou même qu’ils n’aperçoivent la fève. Ils cherchaient par tous les moyens à deviner l’emplacement du trésor. S’il arrivait que la fève se montre, Sarah prenait soin de la glisser à l’intérieur de manière à ce qu’aucun enfant ne l’aperçoive en prenant sa part. Rien ne devait être négligé. Les bambins semblaient voir à travers les gâteaux. Ils avaient aussi tendance à se jeter tous en même temps sur un côté gonflé des pâtisseries.
Au départ, Alain fut le roi 3 jours de suite. Cette situation qui n’avait aucune conséquence sur Marie qui ne soulevait que la croûte pour contrôler si elle avait la fève avant de commencer à jouer avec la garniture du bout des doigts, rendit folle Julie qui se mettait en colère. Alain, plutôt passif, ne manifestait pas sa joie.
Par la suite Alain continua de gagner et Julie de perdre. Alors que certaines mères auraient pu s’arranger pour satisfaire tout le monde, Sarah, elle, poursuivit ce jeu très sérieusement. Après chaque échec, elle ne disait qu’une phrase à son aînée : « Patiente, un jour tu gagneras, ce jour arrivera quand tu accepteras de perdre sans te mettre en colère. »
Après chaque essai infructueux, Julie devenait un peu plus sage. Elle ajoutait : « Pourtant j’ai accepté de perdre, maman ! » Et la mère lui répondait d’un ton sérieux : « Mais tu n’as pas complètement accepté ! »
L’attribution des parts de galette se déroulait toujours sous l’œil attentif de l’huissier, la mère. Si Sarah se permettait de s’absenter, ne serait-ce qu’une minute, Julie ne se gênerait pas pour mettre en application les plans qu’elle avait échafaudés. Le plus simple était de tout falsifier en mettant dans le gâteau des fèves trouvées les jours précédents. Tant qu’on ne la verrait pas opérer elle pourrait nier et tout le monde y gagnerait mais ce serait elle la principale bénéficiaire. Elle serait même allée voir la boulangère pour lui proposer son aide. En échange, celle-ci oublierait de mettre une fève dans leur galette. Bien sûr cette femme sérieuse dans son travail refusa catégoriquement.
Alors, voyant inutile toute tentative de tricherie Julie accepta, en faisant preuve d’une sagesse de plus en plus grande, d’être bredouille une fois de plus.
Mais le 7ème jour, elle fut reine.
Ce jour-là, elle semblait paisible, elle avait mûri et compris que l’important n’était pas de gagner mais de passer du bon temps ensemble.
On remarqua avec un certain étonnement qu’Alain manifestait de la colère alors qu’il avait toujours semblé complètement indifférent quand la chance lui souriait.
La fève n’avait pas fini de jouer son rôle pédagogique.





Promesse d'étymologie

Dans l'open space, sur les claviers, des miettes feuilletées rappellent le goûter de janvier que nous venons d'engloutir ; les gobelets dans les poubelles pleurent un cidre qui ne sera jamais champagne.
Léonard a tiré la fève de sa frangipane avec force fanfaronnades pendant que nous étouffions des rots bulleux. Une couronne kitsch sur son crâne le clame : il est roi ! L'employé lambda exhibe sa majesté nouvelle, postgalette.
Amélie, guillerette collègue, a toujours surnommé Léonard, le léopard, car son visage est constellé de grains de beauté noirs et duveteux. « Il se prend pour un lion maintenant, ce con » pouffe-t-elle. J'argue qu'il en a le droit car son prénom s'articule dès l'abord sur une syllabe léonine. Amélie, insensible à l'étymologie, hausse les épaules.

Le lendemain du festin galette, la couronne dorée coiffe encore notre ubuesque monarque. Pourtant, sous sa veste pourpre, un tee-shirt orné d'un T-Rex suggère que Léonard possède le tranchant de sa souveraineté et le hard barbare de sa deuxième syllabe.
« Le léopard va nous manger tu crois ? » chuchote Amélie lorsque, à la cantine, l'homme couronné aborde en vainqueur notre table. Il ne sollicite pas notre accord, il s'assoit, puis nous snobe royalement en dévorant son steak. Il m'énerve, Léonard le connard ! Je susurre : « Votre Altesse sait-elle qu'elle n'est pas obligée de porter la couronne jusqu'à la prochaine galette, dans un an ? » Léonard arque un sourcil viking « Que t'importe, stupide femelle ? La galette m'a sacré roi, sa fève est mon Excalibur, donc tu me dois allégeance. Un mot de plus et je te flanque au cachot ! » Trop hébétée pour réfléchir, je lance à la tête du roitelet le contenu de la carafe de vin. Le T-Rex se noie sous le sang du raisin. Je lève le poing « Le Roi galette est mort, vive ma révolution ! » Solidaire, Amélie m'imite.

Je donne des coups de pied dans la porte de la réserve. Avachie sur le lino, Amélie pleurniche. La garde royale du léopard salopard, composée de ses deux seuls collègues amis, nous a jetées, après nous avoir traînées depuis la cantine, dans ce placard à fournitures intronisé oubliettes. Selon ma montre, quatre heures que nous sommes enfermées.
« Je veux sortir, j'ai envie de faire pipi. Merde, ils sont dingues ! » geint Amélie. Je ne la rassure pas, j'ai braillé tant d'insultes et d'invitations au régicide que ma parole s'est asséchée. Personne ne nous a aidées, ni n'a bronché lors de notre enlèvement musclé. Nul n'est encore venu nous délivrer. Plus inquiétant encore : aucun bruit ne filtre jusqu'à nous. Léonard aurait-il déjà assujetti une cour sous son sceptre de galette ?
À vingt heures, Amélie craque. Elle se roule à terre, dans son urine et hurle. Je ne parviens pas à la calmer.

Notre prison s'ouvre. Rapides, les deux gardes s'emparent de ma codétenue gesticulante. On me repousse quand je m'accroche à elle. « Droit de cuissage régalien ! » glousse Bastien, mon adjoint au service contentieux.
J'entends alors revivre l'open space. Tous les cris et sanglots de mon amie... Ma voix, ma terreur, mes poings tambourinent la porte.
Silence brutal, brutes repues. Oh Amélie...

Un léopard approche sa proie sur des coussinets de velours, il paraît. Qu'il se radine, je tiens mon arme de bureau : une énorme agrafeuse de guerre ! Je viserai les ocelles de l'usurpateur sur le trône. Je défendrai mon pouvoir car je suis l'unique Reine de mon corps, majuscule et entière.
Mon prénom à moi, c'est Regina.


Feuilleté de vie

Dans la chambre aux murs tapissés de silence, Paul semble statufié. Assis sur le fauteuil de skaï gris face à son lit, il détaille les brisures de frangipane et les miettes de pâte feuilletée sur le rebord de l’assiette entre ses doigts noueux. Comment retenir cette suave saveur sucrée au creux de son palais ? Il ne reste qu'un soupçon de galette qui lui rappelle… qui lui rappelle…
Sourcils froncés, bajoues sillonnées en « U » inversé, lèvres plissées, le visage de Paul a désormais l’aspect d’un masque de tragédie grecque. Perdu dans un labyrinthe de souvenirs brumeux, l’octogénaire s’enlise dans le désert de sa mémoire ensablée.
Soudain, au détour d’une vision floue, surgit une image-mirage. À cet instant, ses yeux pétillent ; un sourire se dessine. Une fraction de seconde suffit à le propulser dans le passé…

Il se revoit vêtu d’un costume de velours noir et d’une chemise blanche, ses petits pieds serrés dans des bottines vernies trop neuves. Ce lointain dimanche de janvier, il s’apprête à fêter ses dix ans en même temps que l’Épiphanie.
Pour l’occasion, toute la famille est conviée à « tirer les rois » et, pour la première fois, il va confectionner la galette. Tout seul.
Tôt dans la matinée, il prend possession de la cuisine et se met à la tâche, résolu à saupoudrer de fantaisie la recette inscrite dans le carnet de sa mère. Son bel habit protégé d’un long tablier de coton écru, il aligne tous les ingrédients et ustensiles sur la table en formica vermillon. Dans une jatte, il verse farine, eau, sel que ses doigts nerveux pétrissent avec enthousiasme. Puis, il dépose l’ensemble sur la table afin d'y incorporer le beurre. À cet instant démarre la périlleuse étape du rouleau. Le petit Paul s’applique et tire la langue. Mais, le magma de grumeaux colle partout et refuse de s’étaler. Faisant fi des consignes du cahier de recettes, l’apprenti pâtissier ajoute alors un œuf, un sachet de levure, du lait, de l'huile, de la fleur d’oranger, de la vanille liquide, et même la préparation d’amandes pilées... En vain.
Face à la mixture visqueuse qui ondule sur le plan de travail métamorphosé en champ de bataille, le visage et les mains enfarinés, le garçonnet ne peut retenir ses pleurs. Attirée par le bruit des sanglots, sa mère le rejoint dans la cuisine, l’enlace et murmure : « Ne t’en fais pas, mon chéri. Chaque échec est un pas vers le succès. »
Soixante-dix ans plus tard, les mots s’enroulent au plus profond du vieil homme qu’il est devenu. Les yeux embués, il se souvient avec une étonnante précision qu’après sa lamentable tentative, sa mère l’avait aidé à préparer une galette au goût incomparable. Il sent encore l’exquise odeur de sucre et de beurre chaud au sortir du four. Croute craquante, cœur fondant. Tout demeure ancré dans sa mémoire. Y compris la fève : un petit Jésus de porcelaine. Couronné de cartoline dorée, il avait été le roi ce jour-là…
Aujourd’hui aussi, Paul a eu la fève : une figurine de plastique brunâtre qui a failli l’étouffer. Lentement, l’octogénaire grappille les dernières miettes caramélisées. Les réminiscences du passé évaporées, son regard bute sur le gris fané des murs de la chambre sans âme où il réside depuis que la maladie grignote son cerveau. Seule sa mémoire sensorielle résiste encore. Il ne s’en rend plus compte, mais chaque nouvelle saveur sucrée fait (re-)naître une vague de souvenirs sur l’écume des jours sans relief de celui qui fut le plus grand chef pâtissier de sa génération…


La fève du samedi soir

Le corps rond comme un chou nappé d'une peau huileuse, et le visage doté d'un œil qui cherche à fuir l'autre, M. Raoul, cinquante ans, n'a pas un physique facile. Il compense son manque de sex-appeal par le port de beaux costumes impeccables, taillés sur mesure. Un bel emballage pour un pauvre caramel mou ! Ses cuisses grasses avaient pourtant fait sauter celles de Simone, mais la belle les avait parées en les offrant ensuite à son professeur de cuisine. Depuis, Raoul et son strabisme divergent marinent seuls dans leur pavillon. « Même pas grave ! » Son piment, Raoul l'a trouvé côté professionnel.

Car notre ami est pâtissier. Ce samedi soir, jour de l'Épiphanie, c'est lui qui a l'honneur d'apporter la galette des rois au banquet des vœux du maire de Bouillon, petite ville où il tient sa boutique. Évoluant entre les fourneaux, c'est le plus fort, le plus beau. Raoul est doué dans son métier et sa galette est réputée dans tout le canton. Cette année, il s'est surpassé pour le croustillant de la pâte et l'onctuosité de la frangipane. Raoul quête l'excellence. Il veut fondre sous les compliments. A moins qu'il ne cherche à flamber devant les beaux yeux bleus, version lagon, de Lily, secrétaire de mairie. Car M. Raoul est amoureux depuis qu'il a frôlé la main de cette femme en lui rendant la monnaie. Ça l'a piqué. Regonflé ! La cliente avait roussi, ravie, fraisant son regard sur la veste en tweed de l'élégant pâtissier, jusqu'à ce qu'elle le fasse lever sur le visage de celui-ci. Les yeux de Lily avaient alors grimacé, ne sachant à quel œil de Raoul se fier. Mais farci d'amour, notre célibataire n'avait pu voir son drôle d'air.

Il ne remarque pas non plus qu'aujourd'hui, elle l'éconduit. Dans la salle des fêtes, Lily sert les mains du gratin de Bouillon en prenant soin d'éviter celles du pauvre Raoul. Lui, mijote en attendant de la trousser. Il l'a lu dans Cuistot Magazine ; les pâtissiers sont très aimés de la gente féminine. Elle en suera pour lui dès qu'elle aura croqué la « pomme », enfin... sa fabuleuse galette.
La voici qui s'approche du buffet, hésitante. Elle saisit une part de gâteau, picore un morceau. Raoul n'en perd pas une miette. Il la voit se délecter jusqu'à la dernière bouchée. Elle le cherche des yeux, puis le salue d'un gracile coup de tête, le pouce levé. C'est cuit, ce soir notre pâtissier dînera au champagne, vue sur le lagon.
-Monsieur, qu'avez-vous ! s'inquiète d'un coup Lily, tournée vers son patron.
Les doigts portés à sa gorge, la vielle carne du maire fait le poisson avec sa bouche devant une assemblée interdite. Raoul comprend qu'il cuit à l'étouffée. Il bouscule la foule pour atteindre le malheureux et le fouette entre les omoplates. Sans succès. Le visage du maire commence à glacer. Collé dans son dos, Raoul l'enrobe de ses bras et fait pression du poing au creux de son estomac. Ce qui l'étouffe jaillit de sa bouche pour atterrir dans les mains de Lily. Le maire est sauvé, il respire à nouveau. La foule applaudit, pendant que la demoiselle observe d'un air curieux et dégoûté à la fois l'objet meurtrier : une fève en forme de bague. Elle la tend au maire. Tout penaud, celui-ci la cueille, puis se jette à l'eau. Un genou à terre, monsieur le Maire lui demande sa main. Lily étouffe une exclamation avant de lancer, al dente, un « oui ! ».

Nouvel assaisonnement d'applaudissements qui roulent tels des tambours pour les futurs mariés. Le prince de la galette, dépité, s'est fait détrôner.




Galette et galette

Le comportement de sa mère avait changé depuis son entrée au service de Mme Boyer qui venait de s’installer au premier étage. L’octogénaire, lourdement handicapée, avait affiché une petite annonce dans le hall : cherche personne pour ménage et courses et tâches diverses. Sandra avait vu là une occasion de compléter son maigre salaire d’agent d’entretien à temps partiel. La proposition que lui avait faite sa voisine avait dépassé ses espérances : la rémunération offerte la dispenserait de courir à gauche et à droite au petit matin ou à la nuit noire. Très vite, sa nouvelle patronne s’était montrée désireuse de nouer des relations d’amitié avec Sandra et le jeune Hugo. Une invitation un dimanche à partager dessert et café, une pièce au gamin s’il lui arrivait d’apporter lui-même le pain ou le lait.
Tout sourire et dévouement en présence de Mme Boyer, Sandra, de retour au quatrième étage, se répandait en réflexions amères. « Pour s’être payé ce F5 et ces meubles de luxe, elle doit en avoir du fric, cette vieille aux béquilles qui ne met jamais le nez dehors. Pour sûr, elle ne manque de rien. Et moi, avec mon môme sans père, je croupis dans un deux-pièces où j’ai dû séparer le salon en deux pour me ménager une chambre...»
Au fil du temps, elle avait appris que Mme Boyer n’avait plus de famille, ni de son côté ni de celle de son défunt mari et possédait une villa en Haute-Loire et un studio à Cannes. Tout en faisant la vaisselle ou passant le balai chez elle, elle bougonnait sans cesse, prenant Hugo à témoin : « Si c’est pas malheureux, être aussi riche et pas en profiter. C’est pas juste, y en a qui tirent le diable par la queue pendant que d’autres dorment sur leur galette ! »
Ces propos aigres ennuyaient Hugo, enfant timide et hyper sensible. D’autant que leur situation s’était considérablement améliorée. Sandra faisait office de dame de compagnie, récompense à la clé, et le garçon s’était pris d’affection pour la voisine qui se comportait avec lui en véritable grand-mère gâteau. Elle appréciait son goût pour la lecture et sa vivacité d’esprit. Lorsqu’il entra en sixième, elle insista pour lui offrir un nouveau cartable et régler la liste des fournitures. Il passait beaucoup de temps chez elle après la classe et s’épanouissait à son contact.
Sandra se confondait en remerciements, mais dès qu’ils regagnaient leur chez eux, elle reprenait sa litanie : « Pas d’héritiers, une sacrée galette qui va aller à qui ? A l’État, alors que... » Le gamin, restait silencieux, de plus en plus blessé par l’attitude de sa mère.
Lorsque Mme Boyer demanda à Sandra de l’accompagner en taxi chez son notaire, une lueur d’excitation s’alluma dans le regard de l’envieuse. Bingo ! Elle et Hugo allaient être couchés sur le testament de la vieille. Il suffirait de patienter. Pas trop quand même...
Quelque temps après, à l’occasion de l’Épiphanie, Mme Boyer invita Hugo et sa mère à partager une galette, ce qui mit Sandra étonnamment en joie. Elle coupa pour la vieille dame, très gourmande, une énorme part que celle-ci attaqua goulûment. Trois secondes plus tard, elle suffoquait. Hugo, affolé, se rua sur le téléphone pour appeler les secours sous le regard indifférent de sa mère. « Fausse route fatale » conclut le médecin.
Vers minuit, un gamin désespéré, sac au dos, errait dans les rues de la ville. Sur la table de la cuisine, un post-it attendait Sandra : « Je t’ai vu glisser la grosse fève dans la part de Mamie Boyer. Je te déteste, maman. »



En mauvais arroi

« Non mais quelle conne ! Vieille bique, va ! Tu peux pas faire gaffe quand tu traverses ? »
Bruno Quenotte, à bord d’une voiture de courtoisie, grinçait des dents. Il venait d’éviter un drame grâce à ses réflexes de chauffard. Une femme âgée avait eu l’effronterie de s’engager sur le passage piéton cependant qu'il arrivait, en trombe. Distrait, pressé, le pilote n'avait réagi qu’au dernier moment. Agitée d’un tremblement sénile, effroyablement voûtée, la vieille dame s’appuyait sur une canne et avançait cahin-caha, à la vitesse d’un bradype. Elle n’avait pas vu l’automobile fondre sur elle, ni entendu les pneus crissés.
Monsieur Quenotte lui en tint rigueur. Au fil des secondes, sa méchante humeur s’exacerba, tant la mauvaise volonté de l’impotente, pour traverser la route, était manifeste. On aurait dit qu’elle le faisait à dessein. Si elle continuait de marcher à cette allure, il allait être en retard pour tirer les rois.
Le teint rubicond, écumant comme un verrat, il encouragea la flâneuse à sa façon. Malmenant son volant, il hurlait sans désemparer, vitres fermées : « Mais tu vas te grouiller oui, sale vioque ! »
Il y avait comme de l’hostilité dans ses yeux. Au cas où vous eussiez été à ses côtés, mieux aurait valu s’abstenir de lui conseiller le respect des anciens. Il vous aurait invité, sans aucun doute, à introduire votre sagesse, en guise de suppositoire, dans un endroit tabou de votre anatomie.
Malgré les exhortations du klaxon, la traversée de l’octogénaire n’en finissait pas. Par surcroît d’insolence, elle semblait totalement indifférente. Le conducteur échevelé, à bout de nerfs, n'était plus que haine. Dès l’instant où la voie fut enfin libre, il appuya de toute sa rage sur la pédale d’accélération. Il frôla la fâcheuse en bafouillant un tombereau d'ignominies. Puis il fila à toute allure.

Un peu plus tard, Bruno Quenotte, redoublant d’amabilité, s’affairait comme un beau diable autour d’une gigantesque galette des rois. Une réception avait été organisée dans le réfectoire de la maison de retraite, dont il assurait la direction. Les huiles municipales y paradaient, et la presse locale couvrait l’événement.
L’homme distribuait les parts de frangipane lui-même, allant d’un pensionnaire à l’autre, jusqu’à se retrouver nez à nez avec la grand-mère importune. Il pâlit instantanément. La colère rend aveugle, convint-il, car il ne l’avait pas reconnue, tout à l'heure… Et elle, l’avait-elle seulement reconnu ? Dans le doute, il pria pour qu'elle s'étouffât avec la fève. En attendant ce prodige, il serra les fesses afin qu’elle ne déclenchât pas un esclandre. Mais la mamie se contenta de saisir l’assiette, sans faire d’histoire, souriant même.
La fête se déroula sans accrocs, somme toute. Les deux santons découverts, les souverains furent aussitôt proclamés. Il s’agissait du directeur – et de l'inévitable veuve. Le sort est taquin, parfois… On prit une photo du couple, bras dessus bras dessous. Puis Bruno, impatient d'en finir, s'apprêtait à remercier ses hôtes quand soudain, une journaliste demanda à la reine son avis sur le roi. Ce dernier, subitement inquiet, écouta la réponse, énoncée d’une petite voix fluette, à l’intonation un brin ironique :
« Monsieur le directeur est un homme charmant ! Vraiment, un homme bien aimable, oui bien aimable ! Et d’une politesse ! Ça, on peut dire qu’il sait se conduire ! Il nous traite comme des princesses, pour sûr ! La courtoisie, je crois, est le plus beau fleuron de sa couronne ! »


Le choix du roi

La royauté a été abolie depuis longtemps en France et pourtant, chaque mois de janvier, la cérémonie du couronnement, après découverte de la fève dans la galette des rois, est une toujours une source de conflit.
Je suis mère d'une famille nombreuse, dont tous les membres désirent plus que tout poser ce bout de carton doré et joliment découpé sur leur jeune tête, puis, accessoirement, choisir le deuxième élément du couple royal qui régnera jusqu'à la galette suivante.
Croyez-moi, le problème est considérable. Sur mes cinq enfants, quatre sont de sexe masculin. Si la fève leur passe sous le nez, ils n'ont guère de chance de recevoir la couronne en deuxième instance. Pourquoi, me direz-vous ? Parce que, hormis moi, Cécile est la seule reine potentielle et elle désigne toujours son père ! Hé oui, c'est la fifille à son papa !
J'ai donc décidé d'aider le destin.
Malgré tout, pour sauver les apparences, nous pratiquons un tirage au sort en bonne et due forme. Le plus jeune des gamins va sous la table, je pose ensuite la question rituelle :
"pour qui ?", de la manière la plus scrupuleuse qui soit. Cependant, la chance ne sourit jamais deux fois de suite, au même enfant. On peut ajouter d'ailleurs, que nous, les parents, ne récupérons pas, non plus, cette malicieuse fève. Comment est-ce possible ? Je triche ! Je sais, c'est scandaleux. Mais j'assume.
Je repère, au moment de la découpe, l'emplacement de l'objet convoité et lorsque la voix étouffée dit : "pour Fred", je glisse, à cet instant seulement, ma pelle à tarte sous le morceau du destinataire. Personne, jusque-là, n'a remarqué la supercherie. Mon timing est parfait. Une vraie prestidigitatrice. Je devrais avoir honte, mais non, je préfère cette solution contestable, plutôt que de devoir me retrouver face à un enfant à qui le hasard interdirait ce bonheur si anodin et pourtant si apprécié. Chaque année, ce turn over m'oblige à des achats multiples de galettes. Les goûters de janvier ne sont pas très variés !
Les aînés ont, malgré mes précautions, constaté que leur tour revenait moins fréquemment que dans leur jeunesse. Je leur ai fait observer qu'étant plus nombreux, la probabilité de découvrir la fève diminuait très logiquement. En dépit de ces explications, Marc, le plus âgé, n'arrête pas de geindre. Il répète, à l'envie, que ce n'est pas juste, que ce n'est JAMAIS lui qui obtient le graal.
Alors, j'ai décidé de lui faire cet immense plaisir. A ma manière.
La galette, coupée en huit et non en sept, trône sur la table. Encore une tradition obligatoire chez nous : "la part du pauvre", appelée plutôt," part du goinfre"... Daniel se glisse sous la nappe. Marc, désabusé, ronchonne dans sa barbe qu'il sait bien qu'il fera chou blanc, cette fois encore. A l'énoncé de son prénom, il reçoit le morceau soigneusement localisé.
Tout le monde est servi. Chacun entame la pâte feuilletée avec appétit.
Les yeux de Marc brillent, il a senti un petit objet crisser sous ses dents. Il l'extraie triomphalement. Ce faisant, il a soulevé légèrement la pâte et aperçoit, très surpris, une autre fève, puis une autre et une autre encore ! Sept fèves se retrouvent ainsi alignées devant l'assiette de mon fils ébahi. Il ne sait plus trop quelle attitude adopter. Il me regarde de biais et finit par éclater de rire et me lancer :
- Maman, c'est pas du jeu, tu as triché !
Je réponds alors, avec un immense aplomb :
- Oui, j'avoue, mais c'est bien la première fois !


INDEPENDANCE


Dans les années qui suivirent la quatrième guerre mondiale, le territoire français fut agité de soubresauts provoqués par des velléités d’autonomie, voire d’indépendance, qui demeurèrent heureusement presque toujours très minoritaires. En Corse, au Pays Basque, en Alsace, des mouvements assez actifs prônaient la séparation d’avec le pouvoir central, mais ils ne réunissaient qu’un faible pourcentage des électeurs. Si la situation devenait inquiétante, on calmait l’agitation à coup de subventions. Toute la France était unie. Toute ? Non ! Un petit département menait la résistance contre le jacobinisme : la Creuse !

La présidente, Aïcha de la Bretonnière, se résigna, ainsi que l’obligeaient les institutions de la VIIe République, à organiser un référendum local qui vit la victoire du parti indépendantiste à une large majorité.

Le gouvernement prit ses quartiers dans le bâtiment de l’ancien conseil départemental, la présidence de la République s’installa à la mairie de Guéret, et l’assemblée nationale se réunit au théâtre municipal de Bourganeuf.

La situation de la région n’en fut pas bouleversée, l’économie creusoise n’ayant jamais eu un rôle prépondérant dans le monde. On battit monnaie, mais avec parité fixe avec l’ancienne devise, on signa des accords commerciaux avec la France et les pays voisins. Des ambassadeurs furent délégués auprès de tous les pays et des députés au parlement de l’UE qui venait de se reconstituer, à Strasbourg.

Le chef du nouvel état, Raymond Boucharat, un jour qu’il feuilletait un magazine, sursauta en parcourant un article sur le continent antarctique. Il fut frappé de la répartition des zones accordées à divers pays, délimitées par des segments de droites partant du pôle sud. Celle de la France, la Terre Adélie, paraissait bien mince en comparaison des possessions australienne ou norvégienne, mais couvrait une superficie presque égale à celle de la France. Il eut une idée, géniale, et convoqua un cabinet ministériel d’urgence.

Pourquoi la République libre creusoise n’aurait-elle pas droit à sa portion d’un territoire désertique et inhabité ? Les gens manifestèrent dans les rues de Guéret et d’Aubusson, et une grande marche fut organisée vers Paris. Du discours que le président prononça, les journalistes retinrent surtout une petite phrase : « On veut notre part de galette ! » Il est vrai que le continent glacé affecte grossièrement la forme d’un disque, et que l’arrangement des zones évoque le partage d’un gâteau.

La commission extraordinaire de l’ONU ne put trouver d’objection à cette demande. Un bout de Terre Adélie, en forme de triangle très aigu, d’une surface de 40000 km2, au prorata de celle de l’ex-département, changea donc de main ; frontalier de l’Australie et de la France.

Sur la base scientifique Raymond Poulidor, à 1500 km du pôle, on détecta dans la carotte d’un forage la présence de diamants. On se mit à creuser. Au bout d’une semaine on en avait extrait 5 kg, dont trois pièces de la grosseur du Régent. On continua à creuser. Les géologues découvrirent que le filon, très localisé, résultait de conditions exceptionnelles et qu’il ne devait y en avoir de semblable ailleurs sur terre.

En un an la Creuse devint le pays le plus riche du monde, avec un PIB de 20000 milliards de dollars. Elle mit au point la première expédition habitée sur mars, se dota de deux porte-avions nucléaires.

Au palais de l’Elysée, la présidente se lamentait : "Ils ont eu leur part de galette, et ils ont trouvé la fève !"



Galette du cœur

Les enfants sont encore scotchés à la télévision, seule activité qu'ils ont jugée intéressante en dépit des cadeaux reçus à Noël et dont l'attractivité est déjà un lointain souvenir. Pas question de jouer dehors : il pleut et, malgré la douceur de l'hiver, le froid est pénétrant.
- Les garçons, vous venez m'aider à préparer la galette ?
Je leur avais promis qu'ils pourraient participer à la confection de la galette des rois et ils s'en étaient réjoui. Ils sont plus enthousiastes que moi pour mettre les mains dans la farine ou beurrer un moule avec les doigts.
Henri et Victor bondissent tels deux diables à ressort éjectés de leur boite.
J'ai sorti du frigo ce matin deux rouleaux de pâte feuilletée afin de les porter à température ambiante pour faciliter leur déroulage. J'ai imprimé une recette de cuisinefacile.com. Elle semble à portée de mes deux garnements de 6 et 9 ans.
- C'est moi qui pèse ! s'exclame le grand en posant la balance sur la table
- Moi, je touille ! dit Henri tandis que je lui noue un torchon autour de la taille, en guise de tablier.
Poudre d'amandes, sucre semoule, œufs, beurre, extrait d'amande amère : les ingrédients sont bien vite réunis. Je sors du placard le Tupperware dont je me sers habituellement pour mes préparations.
- Ça va pas, conteste Victor, c'est écrit "saladier" dans la recette.
J'essaye en vain d'expliquer que c'est la même chose. Résigné, il se soumet et verse dans le bol en plastique les 75 grammes de sucre qu'il vient de peser consciencieusement.
Le petit verse l'intégralité du paquet de poudre d'amandes qui par chance, fait juste le poids requis. Après que j'aie enlevé quelques débris de coquille de l'œuf qu'il a maladroitement cassé, j'ajoute le beurre ramolli au micro-onde.
- C'est combien, "quelques" gouttes d'extrait d'amande amère ?
- Ça dépend comme tu aimes.
- Moi, je sais pas, et pour les autres non plus.
"Quelques" sera traduit par le fait de secouer plusieurs fois la petite bouteille, sans qu'aucun de nous n'ait pu compter le nombre de gouttes.
Henri, cramponné à sa cuillère en bois a bien du mal à faire le mélange.
- C'est dur !
- On va ajouter un peu de crème, ça n'en sera que meilleur.
- C'est pas dans la recette !
- On a le droit d'inventer un peu !
Je déroule un premier disque de pâte sur la tôle du four et aide les enfants à la tartiner avec la préparation, sans en laisser dans le bol, en la répartissant en une couche uniforme, en épargnant une bordure pour coller la pâte du dessus.
- Et la fève ! s'écrie Victor, tout en léchant son index avec lequel il a récupéré les dernières miettes restées sur les parois du récipient.
Dans une boite en fer-blanc pleine de bougeoirs en plastique, de bougies d'anniversaire à demi consumées, de lutins récupérés sur les bûches de Noël et de fèves de toutes sortes, les enfants dégotent un Jésus en porcelaine.
Je pose le second disque de pâte, le badigeonne avec le jaune du second œuf. Henri y trace un maladroit quadrillage avec une fourchette.

Une fois la cuisson, terminée, je sors la galette du four sous le regard gourmand des enfants. Je la dépose sur un plat garni d'un napperon en papier doré et recouvre le tout d'une grande feuille d'alu.
- On y va ?
- On y va !

Quelques instants plus tard, on se retrouve tous les trois dans la salle des Restos de l'Amitié où six SDF sont déjà attablés autour d'une table joliment décorée par les membres de l'association.
- On n'a quand même pas glissé de fève dans la pâtée des chiens ! nous dit la présidente en riant.



La galette de Mamie

Papy et Mamie possédait une maison dans le Loiret ; elle n’était pas très grande mais pour mon père, elle représentait tant de souvenirs !
Alors en ce mois de janvier pluvieux et maussade, quand il nous annonça en rentrant du travail que nous partions le lendemain matin là-bas, nous sautâmes de joie. Pour nous gosses de huit et dix ans, ce grand terrain clos de haies jamais taillées était notre aire de jeux, de défoulement et de plaisir. Sauf qu’au mois de janvier, avec la pluie, nous allions sans doute être confinés à l’intérieur. Ça c’était moins drôle surtout qu’il n’y avait qu’une vieille télé dont nous n’avions pas le droit de nous servir.
Quand mon père klaxonna devant le petit portail en bois blanc retenu par une chaine cadenassée, nous voulûmes sortir et sauter par-dessus. Maman nous intima l’ordre de nous assoir et d’attendre.
Une fois, deux fois, personne ne se montrait. Cette fois mon père demanda à mon jeune frère de sauter la barrière et d’aller frapper directement à la porte de la cuisine où devait se trouver Mamie.
Nous attendions un peu nerveux. Chacun pensait que ce n’était pas normal. Ils avaient été prévenus et jamais ils n’auraient fermé le portail en sachant que nous arrivions. Quelque chose clochait.
Mon frère revint en courant, essoufflé et hurla : Mamie est morte, elle est par terre et la galette est tombée près d’elle !
Mon père ne fit qu’un bond et courut suivi par nous trois.
Effectivement, Mamie était allongée par terre et la galette des rois qu’elle nous avait préparée était à moitié écrasée près d’elle.
Papy n’était pas dans la maison.
Papa prit les choses en mains et téléphona immédiatement au SAMU et nous envoya chercher notre grand-père partout. Maman était toute retournée et avait envie de vomir en ramassant la galette écrabouillée.
Les ambulanciers qui étaient venus rapidement emmenèrent Mamie à l’hôpital d’Orléans. Papa qui était l’avait accompagné, nous appela pour nous dire que tout allait bien et ajouta : Mamie nous demande de manger la galette sans l’attendre.
Il ne lui avait pas dit que Papy était introuvable pour ne pas la traumatiser mais nous étions quand même très inquiets. Pourvu qu’il n’ait pas fait de sottises, murmurait Maman en reconstituant comme elle pouvait cette fichue galette dans un grand plat en terre. Il ne sera pas dit que notre grand - mère se soit donné du travail pour rien, nous dit-elle.
Nous nous mîmes donc à table, Nous commencions à manger sans joie quand Papy entra dans la cuisine en criant : Josette, Josette, je l’ai retrouvée la fève de l’an dernier elle était à la cave dans un bol à côté du cidre !
En nous voyant attablés, il demeura figé : que se passe-t-il ? Quand êtes-vous arrivés ? Où est Josette ?
— Ne t’inquiète pas elle va bien juste un petit malaise, elle va rentrer de l’hôpital dans la soirée.
— Elle est morte ? Elle a mangé de la frangipane ?
— Pourquoi dis-tu cela ?
— Parce que je me suis trompé, au lieu de lui donner le rhum dans la petite vasque, je lui ai donné du pesticide à rosiers.
- Et vous ne lui avez pas dit ! cria Maman
— Ben non je viens de m’en souvenir en remontant.
Heureusement que Maman nous avait empêché de la gouter tant que nous n’aurions pas retrouvé Papy !



Charades en poésie


Le dimanche, à Montmartre, affluaient les familles,
Éblouies d'admirer tout Paris, à leurs pieds.
Et des fringants gaillards aux pauvres estropiés,
Tous dansaient la polka, le cancan, le quadrille,
Au sein de mon moulin transformé en guinguette.
Dans le parc, les enfants poussaient l'escarpolette.

C'était la belle époque où les fils des meuniers
Me poêlaient à plaisir pour flatter les gourmands.
Un petit vin suret m'accompagnait gaiement,
Échauffant les esprits, aux beaux jours printaniers.
Dans sa robe à volants, la Goulue s'empiffrait
Et son ami Lautrec, enivré, la croquait.

Mon moulin devenu restaurant réputé,
J'ai traîné ma farine en des lieux moins cotés.
Mon fourreau de blé noir, aujourd'hui, se garnit
De jambon, de fromage ou de légumes cuits.
J'éclipse ma rivale aux faux airs de biscuit,
Dans maintes crêperies, depuis des décennies.

L'épiphanie me sacre au sommet de ma gloire,
Je cueille, en ce jour saint, les fruits de ma victoire,
Angélique ou pralin, frangipane onctueuse.
Dès janvier, je rayonne, en parure de reine.
Ma couronne dorée, ma fève en porcelaine
Sont gages de bonheur et d'ambiance joyeuse.



Pas frangine ou frangipane ?


Nous sommes le 6 janvier. Je devrais détester ce jour. Je hais l'Épiphanie… presque autant que je hais ma sœur. C'est à cause d'elle que mon père est mort. Et de ces traditions à la con !
Depuis mes huit ans, je n'ai plus jamais été capable d'avaler un morceau de galette ou de royaume. Ces deux mots me donnent même des envies de meurtre.
Je suis une sanguine. Comme ma mère…

Aujourd'hui pourtant, je vois revenir cette date avec une joie certaine. Ce bâtard de ciel n'y est pour rien. Des nappes de brouillard givrant tentent en vain de fracasser mon regard figé sur la double porte en métal. Bien au chaud dans ma voiture, je guette. Le moteur tourne. Ma main épie, l'index posé sur la commande des phares. Je suis prête à envoyer la sauce. Malgré ce froid de gueux, je suis sûre que le sourire de ma mère nous réchauffera toutes les deux. Je ne lui ai pas dit que j'avais eu le permis.
Je veux lui faire la surprise.

Ça va nous aider à nous tirer loin d'ici. Au soleil. Pas loin de la mer si possible. Ce serait bien une région où ils n'en ont rien à foutre de l'Épiphanie, des Rois Mages et de la galette.
Avant cela, on a quelques comptes à régler…
Pas avec ma sœur, à quatre ans, on ne peut lui en vouloir. Elle était trop petite. Mais avec ma grand-mère. Cette salope ! Ma mère et moi, on a une addition à lui présenter. Dix ans de cabane… ça m'étonnerait que maman ait envie de passer l'éponge. Ou alors sur la gueule de la vieille avec du vitriol en guise de produit d'entretien ! J'aurais pu le faire à sa place mais je n'aime pas mettre les pieds dans les plates-bandes des autres.
Pour papa, je ne lui en veux pas à maman. Elle a bien fait. Même s'il m'a fallu du temps pour admettre cette vérité. Rien d'étonnant. Sinon ça servirait à quoi de grandir ? Aujourd'hui, j'ai pile l'âge que maman avait lorsqu'elle a épousé papa. Dix-huit ans, c'est jeune. Trop jeune !
Ça me ferait bien chier d'être prête à me marier…
Surtout comme elle, avec un gars qui aurait douze ans de plus que moi.
Avec maman, on a juste vingt ans d'écart. La même différence d'âge qu'elle a avec l'autre morue. J'espère que le moule va se casser.
Je ne voudrais pas me retrouver arrière-grand-mère à soixante ans !

Je jette un œil au tableau de bord. Neuf heures et quart. En toute logique, elle ne devrait pas tarder. Mais bon, la logique, j'en prends, j'en laisse… À entendre l'avocat, si elle avait tué papa à coups de wok, façon casse-tête chinois, elle aurait eu l'indulgence du jury. Tandis qu'avec la mort-aux-rats pas possible de flirter avec les circonstances atténuantes. Ça puait trop la préméditation à plein nez !
C'est très étrange tout de même. On t'incite à toujours réfléchir avant d'agir et quand tu le fais on te reproche de ne pas avoir laissé parler ta colère. Mauvaise conseillère… tu parles ! Dix ans de ballon, ça peut bien te rester en travers de la gorge ! Heureusement que maman elle est encore jeune. Elle va pouvoir refaire sa vie. Je vais tout faire pour l'aider.
À toutes les deux, on va lui faire un enterrement en grandes pompes à ce fameux jour de l'Épiphanie d'il y a onze en arrière. Sûr que je vais me bouger les fesses pour que maman n'y repense plus jamais à ce dimanche de merde. À toute la famille réunie autour de la table. À ma petite sœur rangée dessous en sa qualité de benjamine annonçant : Pour maman… Pour Cathy… Pour Tonton Georges… Pourquoi papa il a sa main sur la culotte de Mamy ?
_________________
Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
http://danielle.akakpo.over-blog.com/
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MessagePosté le: Lun 25 Jan - 23:16 (2016)    Sujet du message: Publicité

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