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Les textes du jeu N°127

 
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danielle
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Féminin Poissons (20fev-20mar)

MessagePosté le: Mar 22 Déc - 09:52 (2015)    Sujet du message: Les textes du jeu N°127 Répondre en citant

Ça sent le sapin ! ou La promesse tenue


La consternation le disputait à la stupeur. Autour de la table du salon, les mines étaient graves, ahuries, défaites. La disposition, annoncée par lettre comminatoire, se révélait terrible : il était dorénavant interdit d’avoir un sapin chez soi, même pour Noël, sous peine d’exécution capitale. Il s’agissait de la loi 123895 alinéa 6994 tiret 579 relative aux accords signés cinq ans auparavant, lors de la COP 21. Le décret venait juste de paraître au Journal officiel. L’autorité et la sévérité étaient de retour au sein de notre doux pays, enfin !
Tout le douar baignait donc dans un état d'hébétude sévère quand, brusquement, on sursauta à l’unisson. Monsieur Dubois, le père de famille, s’était repris et avait abattu son poing velu sur le plateau de merisier.
— Jamais ! Vous m’entendez, jamais je ne passerai un Noël sans sapin ! C’est impossible ! hurla-t-il. Et pourquoi pas interdire les bûches et les cadeaux, pendant qu’on y est ! On marche sur la tête, c’est pas croyable ! La société devient irrespirable de tout interdire, tout le temps ! Et ça au prétexte de sauver l’environnement… Ils ont toujours de bonnes raisons, au sommet de l’État ! Ne vous inquiétez pas Pierre, Paul, Jacques, Pierrine, Pauline, Jacqueline, je vous promets un sapin pour le réveillon, quoi qu’il m’en coûte ! Ça fait des générations qu’on passe Noël ainsi, c’est pas avec moi que la tradition va changer, nom de d’là !
Les enfants retrouvèrent aussitôt le sourire. Ils connaissaient l’entêtement du paternel. Lorsqu'il avait décrété quelque chose, il n’en démordait pas. Ernestine, la mère bien-aimée, ne put s’empêcher toutefois de jouer les rabat-joie, inquiète des intentions de son mari :
— Que comptes-tu faire, Ernest ? Ne va pas commettre de bêtises, surtout. Tu n’ignores pas ce que ça va provoquer, si tu te fais prendre… Car je sais que tu vas vouloir en couper un, en forêt, comme d’habitude, je te connais. Je te préviens, je n’ai pas envie de devenir veuve, et les enfants ne souhaitent pas se retrouver orphelins, pour un simple conifère…
— T’inquiète pas Ernestine, je sais ce que je fais ! Je connais un coin tranquille, il n’y a vraiment aucun risque de se faire pincer !
Il y en eut un peu, malgré tout, car le lendemain, à la nuit tombée, il se fit surprendre au milieu des sous-bois enneigés, scie à la main. À peine avait-il entaillé le tronc convoité, qu'une escouade de gendarmes s’était ruée sur lui.
Le procès fut rondement mené, la sanction exemplaire. La loi c’est la loi, et les pleurs de madame Dubois et de ses enfants n’y changèrent rien. On demeura impitoyable. Les sapins étaient définitivement sacrés.
Il y eut foule lors de l’exécution, en ce vingt-quatre décembre. Les progrès de la civilisation étaient tels que les hautes œuvres avaient lieu au grand jour. Cela possédait une valeur édifiante, proclamait-on.
Ernest fut digne. Il déclara, solennel, qu’il mourrait pour une cause juste, car elle consistait à faire briller des étoiles dans les yeux des enfants et à répandre un peu de rêve dans le cœur racorni des adultes. La Camarde menaçait quand monsieur Dubois manifesta une dernière lubie. Il était intrigué par l’odeur familière qui émanait de l'échafaud. Soudain, il désira en connaître l’essence, mordicus, au point de gâcher la cérémonie. Cette ultime et épineuse requête désappointa. Le bourreau dut aller se renseigner. Après un long moment, Sanson revint, penaud. Il s’approcha lentement du condamné et lui souffla à l’oreille, d’un air gêné, presque honteux, en hésitant un brin :
— C’est du... C'est du sapin, m’a-t-on dit…



Noël est rouge comme un sapin.


Je m’assoupissais devant un documentaire sur la déforestation, aux alentours de la cop21, lorsqu’une interrogation me chatouilla l’esprit à demi inconscient : « Que serait un Noël sans sapin ? ». « Le sapin est-il un arbre comme les autres ? » Lorsqu’une psychologue demande à un enfant de lui dessiner un arbre, qu’il ait des branches agressives ou fleuries, ou un feuillage sans branche du tout, il est rare, voire improbable, qu’il représente un sapin. Lorsqu’une enseignante demande aux enfants de dessiner un sapin, les enfants tracent un prototype avec des boules et des guirlandes. Alors le sapin est-il un symbole de Noël ? Peut-on imaginer un Noël sans sapin ?
Un sapin sans boules, est comme émasculé. Un sapin, sans décorations ni guirlandes, c’est comme un Bad boy à qui l’on aurait volé les piercings et effacé les tatouages.
Nous sommes très attachés à notre sapin de Noël à tel point qu’on préfèrerait s’y piquer plutôt que de l’amputer d’une branche, et que l’on trouverait impensable et cruel de le débiter, au mois de janvier, en buches que l’on ferait crépir dans la cheminée.
A propos de cette cheminée, autant les enfants peuvent concevoir que le Père Noël puisse passer par une autre issue, autant ils se demanderaient comment celui-ci saurait où déposer les présents, s’il n’y avait pas de sapin. En plus, on ne sait même pas comment, en Finlande, on dit : « C’est ici qu’il faut mettre les paquets. » Mais, dans ce cas, qu’est-ce qui est le plus important pour nos chérubins, l’arbre ou les cadeaux ? Et si l’on ne faisait qu’un tas avec toutes les pantoufles que nous avons à nos pieds ? Cela ferait un peu manifestation contre les mines antipersonnelles ! Du coup, on achèterait quand même des sacs à sapin pour « Handicap international ».
Le sapin, c’est quand même « le roi des forêts ». A-t-on vraiment envie de faire la révolution à l’approche de Noël ?
Le Père Noël, c’est le papa, l’oncle, ou le voisin qui joue un rôle. Or, au théâtre, le vert, ça porte malheur. C’est aussi la couleur de l’espoir et, au pire, le gentil donateur pourra, en partant, frôler du doigt l’arbre de Noël, et ainsi toucher du bois. En plus, le vert favorise la concentration, et le père Noël n’oubliera pas les troisièmes « Maman lunettes » commandées à un euro chez un certain opticien.
En même temps, si on cache vraiment une structure sous des guirlandes, intégralement, on ne sait plus vraiment si c’est un sapin. Même si le terme « enguirlander » a une connotation plutôt négative.
En plus, on ne peut pas s’accrocher aux branches de sapin…Et l’étoile la plus haute est celle que l’on peut observer dans le ciel par la fenêtre.
On ne le choisit pas pour l’ombre qu’il nous apporte, on a même besoin de l’habiller de lumière, et les lumières tuent les insectes !
Si les sapins étaient intrinsèquement beaux, on en mettrait aussi en été…Même si le sapin est lourd et qu’on ne peut en faire des bouquets…
Le sapin, c’est un peu un calendrier de l’avant, dont toutes les surprises arriveraient le même jour.
Et pourquoi ne pas laisser le sapin dans le vent d’hiver ? Pourquoi ne pas prendre tout son saoul de sapins en slalomant entre eux sur une piste noire ? Avec le réchauffement climatique, pourquoi ne pas choisir un arbre à feuilles caduques ? Après tout, les guirlandes restent, l’arbre part. En même temps, on ne doit pas déshabiller le sapin pour habiller le cerisier, c’est toujours de la déforestation !
J’ouvre un œil en sursaut. J’ai fait un cauchemar : J’ai rêvé que pour Noël, j’avais commandé un sapin !





Ho, Tannenbaum !


Le 21ème siècle s'achevait dans la morosité. On s'apprêtait à sauter de l'an 2099 à l'an 2100 et sur les réseaux sociaux devenus principale source d'information, on palabrait encore pour savoir si on passait simplement dans une année se terminant par deux zéros ou s'il fallait encore attendre le premier janvier 2101 pour changer de siècle.

Autant par raisons économiques que par souci de laïcité, les fêtes religieuses avaient été abolies depuis un demi-siècle. Les derniers chrétiens ne fréquentant plus les églises, elles furent reconverties en musées ou en salles des fêtes. Beaucoup, en état d'abandon extrême, avaient été rasées dans l'indifférence la plus totale. Les dix nouveaux jours de fêtes répartis dans l'année étaient des fêtes "citoyennes", même en Alsace-Moselle victime consentante de la disparition du Vendredi saint et de la Saint-Étienne. Noël n'était donc plus célébré. C'était d'ailleurs formellement interdit par la loi n° 2049-18 du 1er décembre 2049 et ses nombreux décrets d'applications. Les contrevenants risquaient de lourdes peines. La fin des illuminations dans les rues et la disparition des sapins de Noël, après une gabegie de plusieurs décennies, avaient permis de faire des économies d'énergie substantielles. Quant aux vacances scolaires, elles avaient été adaptées au nouveau calendrier. Ainsi, les vacances d'hiver commençaient le dernier samedi de décembre et duraient dix jours. Le 1er janvier, quant à lui, était toujours fêté avec faste… seul soir où le couvre-feu était levé.

Dans leur pavillon de Fouchy-sous-bois, la famille Tannenbaum, dont les lointains ancêtres avaient quitté l'Alsace en 1870, résistait, à l'image du village d'Astérix dont 100ème album venait juste de paraître. Les parents Tannebaum se faisaient un devoir de raconter à leurs enfants ce que leurs parents leur avaient transmis, le tenant eux-mêmes de leurs propres parents. Ainsi, de père en fils, la tradition des fêtes de Noël alsaciennes avait perduré. Chaque année, un sapin était dressé dans le salon. Vati Tannenbaum alla d'abord au crépuscule couper en cachette un épicéa dans les bois de Fouchy, mais l'installation de caméras de vidéosurveillance devant chaque maison avait rendu l'aventure impossible. Il s'était résigné à dresser en cachette un sapin artificiel trouvé dans une brocante. Cela permettait de fêter la Nativité presque selon la coutume. Mutti cuisinait Bredala, Mannala, langues de pain d'épice et toutes sortes de petits gâteaux qui faisaient le régal des enfants. Au matin du 25 décembre, ils découvraient leurs cadeaux juste avant de partir à l'école.

Ce jeudi 24 décembre 2099, Vati ferma soigneusement les volets avant de grimper au grenier où le sapin était bien rangé dans un carton caché sous de vieilles couvertures poussiéreuses. Il se méfait : les services de police pouvaient le repérer lors de leur ronde !
Mutti avait préparé une petite table pour le présenter. Elle avait aussi sculpté les personnages de la crèche dans du bois tendre et les avait peints avec application. Au repas du soir, on mangerait une dinde aux marrons et une bûche au chocolat.
Quand les enfants rentrèrent de l'école, ils s'exclamèrent devant les guirlandes clignotantes sur le sapin quelque peu défraichi… La famille se mit à entonner "Mon beau sapin…" quand soudain, on frappa violemment à la porte :

- Police, ouvrez !...

Vati, Mutti et leurs enfants furent conduits manu militari au Centre de Détention Familial. Ils avaient été dénoncés par Clémence et Auguste Sapin, leurs voisins.



Un divorce, deux enfants et Noël


Je crois que mon père est un loser.
Je ne le dirais jamais à haute voix devant lui parce que je ne veux pas l’accabler. Ni devant ma petite sœur Blandine, parce qu’elle a six ans et qu’elle adore notre père. Mais quand j’arrive dans son appartement, le week-end avant Noël, et que je vois l’amoncellement de boîtes de conserves et de paquets vides qui traînent dans son salon et sa cuisine, je suis consterné.
Si maman monte à la fin du week-end, elle est capable d’aller voir le juge pour lui demander notre garde exclusive. J’ai intérêt à descendre rapidement dimanche soir et ne pas laisser Blandine s’éterniser dans ses adieux.
Je pousse quelques paquets de conserve vides et je m’installe dans un coin de table basse pour faire rapidement mes devoirs. Même si c’est la dernière semaine avant les vacances de Noël, les profs du collège ne nous laissent pas chômer. Et quand je vois ce que le chômage a fait de mon père, je préfère assurer les études.
Depuis qu’il a perdu son emploi, et son mariage par la même occasion, je crois que papa s’enfonce. Son minable petit appartement en location remplie de cochonneries en témoigne. Mais il faut reconnaître une qualité à mon père, c’est un bricoleur de génie. Il transforme sa chambre à coucher en une double chambre pour enfants en trois mouvements, grâce à des petits mécanismes, rouages et ressorts qu’il a combinés. Ça me serre le cœur de voir là où il vit alors que nous habitons avec ma mère et son nouveau compagnon dans une belle maison.
Heureusement que mon père n’a pas vu ce qu’une décoratrice d’intérieure a réalisé courant décembre : la maison scintille, les pièces communes croulent sous les guirlandes et un immense sapin vert a été peint sur un des murs du salon, parcouru par des guirlandes lumineuses. A son pied, on a posé la crèche. La vente de sapins réels ou synthétiques ayant été interdite, c’est un soulagement de voir qu’un coin du salon lui est toujours dévolu. Blandine adore regarder l’arbre de Noël stylisé.
Grâce à mon argent de poche, je me suis arrangé cette semaine pour acheter pleins de petits cadeaux pour mes parents et ma sœur. Je voudrais que Blandine trouve des jolis paquets colorés et brillants chez mon père aussi et je sais que papa n’a pas les moyens de nous offrir de gros cadeaux. En ce matin du 25 décembre, ma petite sœur traîne des pieds pour quitter la maison. C’est toujours la même histoire : elle n’aime pas quitter maman pour aller chez son père et elle pleure quand on part de chez papa ! Elle est encore petite, elle voudrait ses deux parents en même temps et je passe mon temps à la consoler et à la motiver sur les trajets.
Papa nous ouvre la porte avec l’œil qui frétille. Je ne l’ai pas vu aussi excité et rigolard depuis des mois. Quand nous pénétrons dans le salon, Blandine et moi poussons un Oh de saisissement. Mon père a réussi le prodige de créer un sapin de Noël ! Toutes les boîtes de conserves et autres paquets qu’il gardait ont été peints en vert, rouge et doré, redécoupés puis assemblés par mon père pour créer la forme d’un sapin. Des petites bougies dansent gaiement à l’intérieur de certaines petites boîtes, créant une atmosphère féérique. Rien que du matériel de recyclage : mon père a dû passer la semaine avec ses outils ! Papa nous serre tous les deux dans ses bras, avec un grand sourire.
Finalement, je crois que mon père est un génie.



Mon beau sapin, roi des forêts


« Noël sans sapin, ça sera pas Noël ! » Le refrain courait chez les Dubois depuis que madame avait commencé à songer aux préparatifs des fêtes. On ne pouvait pourtant faire autrement que de se conformer aux directives de la COP 21 : interdiction à partir de 2016 de couper des sapins, doublée de celle de commercialiser des synthétiques. Beaucoup de familles s’en accommodaient. Une dépense en moins... et puis il y avait bien d’autres façons de décorer son intérieur. Mais Gisèle Dubois était attachée aux traditions et il ne se passait pas une journée sans qu’elle rumine sa déception. Son mari Louis s’efforçait de proposer des solutions.
On achèterait un de ces gâteaux en forme de sapin que les pâtissiers proposaient désormais en aussi grande quantité que les bûches de Noël. « Et tu mettras les souliers des enfants sous l’entremets au chocolat qui fondra pendant la nuit ? Mon pauvre Louis ! »
« Si j’allais à la cave chercher le sapin synthétique, le rose d’il y a trois ans ? Puisqu’on l’a sous la main... »
Gisèle rappela à l’étourdi qu’ils avaient fait deux voyages à la déchetterie en été et qu’il ne restait à la cave que la réserve de bon vin et de champagne. Louis, plein d’imagination, proposa à Ludo de fabriquer un arbre en carton solide et de le peindre. A douze ans, Ludo se fichait comme de l’an quarante de la déco. Tout ce qui l’intéressait c’était de recevoir sa nouvelle console. Il s’acquitta fort mal de sa tâche. « Mais comment on va faire sans sapin ? » gémit à nouveau sa mère. Quelques jours plus tard, le père rentra, triomphant, et déballa un sapin en bois verni confectionné par un copain ébéniste.
« Il pue », gloussa Ludo. « Et où qu’on va accrocher les boules ? » réclama Loïc du haut de ses trois ans ? Gisèle soupira. Mémé proposa de prêter sa crèche, ce qui porta l’exaspération de Louis, foncièrement athée, à son paroxysme : « Pas de crèche chez moi ! »
Il ne décoléra pas d’une semaine, pestant contre ces rigolos d’écolos, contre sa femme, jamais contente. Il poussa le bouchon jusqu’à ramener un petit cercueil en bois blanc : « Voilà, ça aussi ça s’appelle un sapin ! »
Gisèle fondit en larmes. Louis, conscient d’être allé trop loin, demanda pardon d’autant que le tout petit s’inquiétait : « Si y a pas de sapin, le Père Noël, y va pas passer ! » On eut bien du mal à le calmer : le Père Noël trouvait toujours un endroit pour déposer les cadeaux des enfants sages.
Le Père Noël, riche idée ! On allait installer une structure gonflable, un papa Noël géant. Aussitôt dit aussitôt fait. On compléta en enguirlandant les plantes et les murs du salon. Le calme semblait revenu. Seul Loïc faisait peine à voir lorsqu’il larmoyait « Mon beau sapin, roi des forêts » que la maîtresse avait eu la drôle d’idée de faire apprendre aux petits : un hymne écolo pour elle, un refrain qui ravivait les inquiétudes du bambin.
Le réveillon se passa dans la joie, surtout pour les parents qui échangèrent nombre de clins d’œil malicieux. A cause du champagne auquel ils avaient fait honneur ?
A 7 heures, le lendemain matin, les deux gamins entrèrent dans le salon et découvrirent avec surprise, dominant les paquets-cadeaux, un curieux arbre vert coiffé d’une étoile branlante, doté de semblants de branches. Les plus longues, à gauche et à droite, s’agitèrent, faisant tinter les boules rutilantes qui les terminaient en même temps que retentissait un pet sonore.
Même le petit Loïc se joignit au fou-rire général lorsque le père se débarrassa de sa combinaison de tissu et que Ludo entonna :
« Mon beau papa, roi des sapins ! »




Un nom propre a tout sali


« Allez, petit Tom, déballe tes trouvailles. Quels mots déplorent leur syllabe finale commune avec sapin ? » Véra écoute son fils énumérer galopin, calepin, lapin lopin lupin, alpin, tapin. « D'où sors-tu ce dernier mot ? » Le garçon accuse son père « Il a dit de tata Katy qu'elle portait des robes cousues pour le tapin. » Véra réprime un sourire et tend la guirlande en papier qu'elle a façonnée. Petit Tom s'en empare et dispose en savants tortillons sur les feuilles du ficus le serpent de crépon.

Depuis l'élection de Madeline Le Pin à la tête du pays, beaucoup de disparitions sont à déplorer ou à applaudir selon le camp choisi. Les satiristes ne satiriseront plus, les rieurs, mâchoires serrées, enterrent la joie.
Pour supprimer à jamais les « Madeline Lapin/La Pine » ou « Madeline chiotte désodorise senteur Pin » ou « Avec la Pin ça va sentir le sapin », Mme la Présidente, sourire démocratique troqué contre matraque, a interdit l'usage public et vivement désapprouvé celui, privé, des mots se terminant par -pin. Concomitamment, une épizootie a décimé tous les lapins de l'État et un étrange champignon les conifères du territoire. Le gouvernement a accusé des agents étrangers et pathogènes de la catastrophe écologiste. Pour accélérer l'oubli, éviter que l'on ne perde du temps et donc de la productivité à regretter lapins et sapins, il a été ordonné de brûler les livres, photographies et illustrations ayant trait aux défunts. L'autodafé a eu lieu le 10 mai dans chaque préfecture. Des appels au soulèvement fleurissant sur Internet, l'accès au réseau s'est mis à éternuer, à tousser de plus en plus et a fini par se gripper totalitairement.

Véra observe son fils parsemer de décorations maison le salon sans sapin. Il est vingt-deux heures et, couvre-feu oblige, les lumières et les volets clos endeuillent les cités. Nécropolis. Deux bougies éclairent toutefois la pièce pour que petit Tom métamorphose le ficus géant au point de l'imaginer épicéa-séquoia dans la pénombre. « Encore deux trois minutes, Tom, et au lit... car si la lumière filtre... »
La Brigade du Soupçon, organisme protecteur et parallèle à l'État, surveille, jour et nuit, tout et tous. La rumeur bruit de capteurs et micros disséminés, d'habitations « visitées » et truffées d'appareils rapporteurs de méfaits.
Véra songe à son mari qui, la veille, taquinait leur fils « Eh, petit Tom, si t'enlèves la cédille des soupçons, il reste quoi ? » Le gamin ravi s'était exclamé « La soupe des cons ! » Éclats de rire dans la maison, difficilement contrôlables. La jeune mère frissonne, la trouille lui donne froid au ventre, constamment. La résistance, même par les mots, s'avère un combat rude, ingrat, auquel personne n'est efficacement entraîné.
« Dis, maman, tu crois qu'il va venir ce soir le Père Noël alors que y a pas de sapin mais un ficus ? » Véra rassure son garçon, lui ébouriffe la tignasse « Le Père Noël symbolise la magie, tous les possibles. Il faut avoir foi en lui, surtout en pays désenchanté. Tu promets ? »

Un fracas de fin du monde réveille petit Tom. On dirait que la porte d'entrée a été pulvérisée dans la nuit. Le Père Noël ? Entendant sa mère hurler, l'enfant comprend et glisse à bas de son lit, rampe dessous avec les moutons indociles. L'esprit dopé à la panique, il fouille sa mémoire, y cherche la formule, le mot magique interdit aux grands pour que le Père Noël les secoure, lui et papa maman.
Petit Tom déniche enfin un mot bizarre, dont il a égaré le sens, joint les mains et murmure : « Perlimpinpin.




CLIM’ ET CHATIMENT


« … que les portes que cette réunion a permis d’ouvrir déboucheront sur un avenir radieux et prometteur dans lequel les enfants du monde puiseront à la source du fleuve d’espérance dont nous avons ouvert les vannes l’eau limpide d’un bien-être serein dont auquel… »

Kévin Croustard, délégué du ministère des travaux finis auprès de la Conférence des parties, somnolait, bercé par le discours monotone du représentant du Zamboucou oriental et assoupi par la chaleur d’étuve régnant dans la salle mal climatisée.

« … certain que cette "COP", où les représentants de tous les Etats ont montré une remarquable volonté de venir à bout des problèmes que connait notre planète en accordant de courageuses concessions au profit de l’intérêt général … et je vous remercie de votre attention. »

L’interruption brutale du flot de paroles le fit sursauter. Kévin applaudit à l’unisson des 300 participants, saisit son attaché-case, et s’éclipsa discrètement. La voiture de fonction, malgré la sirène, le gyrophare et le peloton de motards qui lui ouvrait la route dans les embouteillages, mit plus de deux heures pour atteindre la gare d’Austerlitz.

Dans le train, il se détendit. Arrivé à Orléans, il monterait dans sa voiture hybride, achèterait l’arbre de noël chez Plantefleur et gagnerait sa somptueuse propriété où l’attendaient son épouse et ses enfants.

Après Etampes, les maisons laissèrent place au plat paysage beauceron ; de petits bosquets parsemaient çà et là les champs d’herbe jaunie. Un troupeau de gnous progressait lentement au bord de la N 20, suivi par une harde de zèbres. Près d’Artenay, une lionne et deux lionceaux s’affairaient autour de la carcasse d’un koudou. A l’horizon une troupe d’impalas se dispersait devant l’attaque d’un guépard, sous les yeux d’un éléphant placide. A la lisière de la forêt une girafe grattait son cou sur l’écorce d’un baobab.

« Je suis bientôt arrivé », pensa-t-il en passant la Loire où flottaient, comme des troncs pesants, de gros crocodiles, sous les regards méfiants des hippopotames.

Chez Plantefleur il hésita entre un mopane et un palmier, et choisit ce dernier, malgré son prix exorbitant.

L’arbre décoré de guirlandes basse consommation et de boules en plastique recyclé avait fière allure dans la pièce rafraichie par une puissante ventilation. La famille entonna gaiement le chant de noël :

« Mon beau palmier,
Roi des savanes
Que j’aime ton feuillage… »

Epuisé par des heures de travail sans sommeil au service de la COP41, Kévin monta dans la chambre et s’allongea pour une petite sieste réparatrice après avoir branché la clim.

Somnolant, au bord des rêves, il croyait entendre la voix du délégué de la Haute-Bordurie :

« Et, soyons-en sûrs, la bonne volonté affichée par les Etats et les entreprises nous permettra d’atteindre les buts ambitieux dont nous avions établi les bases à la précédente conférence… »

Il sentit une pression sur son coude et se redressa en sursaut. Son secrétaire lui murmurait à l’oreille : « Monsieur Croustard, vous allez bien ? » Ouvrant les yeux, il vit l’orateur qui discourait sous l’immense panneau "COP31 – Paris-le Bourget".

Ouf ! Ce n’était qu’un rêve ! En gagnant la gare, la limousine put emprunter un raccourci par le pont de l’Alma qui n’était pas encore inondé ; on voyait même émerger de l’eau salée le bonnet du zouave.

A Plantefleur, il bondit quand on lui annonça le prix du sapin. L’employé se justifia :

« Depuis que les forêts du Morvan ont disparu, il faut les chercher à plus de 3000 mètres dans les Alpes, ou les importer du Tibet, ça coûte cher ! Prenez plutôt un cyprès de Normandie. »


Un transat au pôle nord

L'heureux retraité voit, une nouvelle fois, la fin de l'année se profiler, sans éprouver aucun stress.
Allongé sur son transat, les doigts de pieds en éventail, il sirote un Alaska Ice Tea. Devant lui, au-delà de la pelouse grillée par le soleil ardent, scintille un lagon aux eaux turquoises, bordé de palmiers.
Le vieil homme se remémore les jours anciens, quand, en cette période de l'année, il ne savait plus où donner de la tête et croyait devenir chèvre.
Malgré les efforts des habitants de la planète Terre, le monde a changé et le réchauffement climatique a galopé à la vitesse grand V. Désormais, au plus froid de l'hiver, le pôle nord affiche une température de 20 degrés.
En 2016, suite à l'interdiction de couper le moindre sapin, le père Noël a vu son activité considérablement diminuer. Quelques irréductibles ont tenté de résister à l'injonction, mais les amendes prohibitives infligées aux récalcitrants se sont faites suffisamment dissuasives pour stopper les derniers fraudeurs. Les copies parfumées se sont dégradées au fil des ans et bientôt, tout épicéa, naturel ou synthétique a disparu de l'intérieur des maisons.
Le père Noël en a eu ras la capuche de devoir s'en retourner avec des jouets, dont il ne savait que faire. Ses bésicles sur le nez, il a relu son contrat de travail. C'était clair : sa tâche consistait à laisser les cadeaux au pied du sapin prévu à cet effet. Il a tiré les poils de sa barbe blanche et a rugi :
" Pas de sapin, pas de cadeaux !"
Les premiers temps, de légers scrupules l'ont turlupiné, mais il les a fait taire. Après tout, il n'était pour rien dans le dérèglement climatique, il n'avait jamais utilisé d'avion, ni d'engins à moteur pour exécuter sa tournée. La seule émission de gaz dont on pouvait l'accuser, étaient les pets de ses rennes, mais il considérait que cette affirmation aurait "pué" la mauvaise foi.
D'ailleurs, ses pauvres bêtes ont très mal supporté l'atmosphère surchauffée et elles ont disparu peu à peu comme neige au soleil.
Le bonhomme rouge a donc troqué sa houppelande, son pantalon et ses bottes contre un tee-shirt sur lequel on peut lire Santa closed (ce qui le fait hurler de rire), un bermuda à fleurs et des tongs pour son plus grand bonheur. Il profite ainsi d'une retraite bien méritée.

Alors que notre compère s'apprête à piquer une tête dans la mer, il aperçoit une caravane de chameaux. Des lutins, en djellaba rouge, les chevauchent. Les petits bonshommes descendent de leur monture et se pressent autour de lui, heureux de retrouver leur vieux complice. Ils l'informent que, désormais, dans le monde entier, il est partout possible de planter des bananiers et de les couper sans aucun souci, ces plantes étant aisément renouvelables. Suite à la COP 42, tous les humains sont donc autorisés à installer, à Noël, au milieu de leur séjour, un bananier qu'ils pourront orner des fruits et fleurs, aux couleurs chatoyantes, accessibles sur tous les continents.
Par conséquent, le père Noël peut reconduire ses tournées dès la fin du mois. Pour le redémarrage, les chameaux lui sont offerts gracieusement, ils remplacent les rennes décédés. A lui de leur apprendre à voler à travers la galaxie. Il lui est demandé également de se confectionner, dès maintenant, une tenue décente, adaptée à ses fonctions.
L'ex retraité vient de signer un nouveau contrat à durée indéterminée... Il reprend le collier. Il savoure son dernier cocktail, dorénavant, avec ses obligations, ce sera zéro alcool.


Noël étoilé


Noël approche et la famille Touvers s'active aux préparatifs. Conformément aux décisions prises lors de la COP 21, et pour la première fois dans l'histoire familiale, il n'y aura pas de sapin dans la maison pour célébrer Noël.
Qui s'en plaindra ? Probablement pas les ados, trop occupés à tweeter.
«- Bougre d’ânes ! Ils auraient du apprécié chaque année la présence d''un nouveau venu trônant au beau milieu du séjour et atteignant facilement les 1,80 mètres. Maintenant il va falloir se creuser les méninges pour lui trouver un remplaçant !» se désole la mère Touvers, qui décide d'organiser une réunion de crise. Afin de stimuler la cogitation, Noémie l'aînée des filles a ouvert la grande caisse dont elle extrait guirlandes, sujets décorés et autres boules de Noël. Chacun y va de sa proposition : Mickaël, le fils aîné suggère d'accrocher des boules un peu partout dans la maison, ce que réprouvent les autres arguant que cela ne remplace pas l'habituel sapin qui les concentre toutes en son sein. Lola la cadette, encline aux ateliers pâtisseries, avance la possibilité de fabriquer une couronne de Noël en pain d'épices en cherchant du regard l'approbation de sa mère. La mère Touvers acquiesce de la tête en précisant :
«-Faute de mieux, ce pourrait être une idée intéressante...».
«-Vous semblez oublier que Matou ne nous laissera pas le loisir d'admirer très longtemps la confection maison. Alléché par l'odeur, la couronne sera probablement grignotée avant le 25 décembre … ! » souffle le père avant d'ajouter :
«-J'aurai bien une idée ...mais cela nécessite la contribution de chacun d'entre vous».
«-Quelle est ton idée ?» demande Mickaël.
«-Et bien voilà : j'ai à la cave de très vielles planches et lattes de bois récupérées de ci de là. Elles sont d'essences diverses et très inégales mais si nous les sciions, ponçons et peignons nous pourrions fabriquer une étoile sur socle. Elle pourrait ainsi recevoir une guirlande lumineuse et quelques boules. Qu'en dites-vous ?». Le reste des membres de la famille souscrit d'emblée à l'ingénieuse proposition et tous sont disposés à participer à la fabrication de l'étoile de Noël. La mère propose de s'occuper de peindre les planches et lattes une fois que le travail préparatoire de mise en forme sera réalisé, travail qu'accepte volontiers Mickaël qui fonctionnera en binôme avec son père. Noémie et Lola prendront en charge quant à elles à l'assemblage final et à la décoration de l'étoile. A l'aube d'une journée nouvelle, le cœur rasséréné par la perspective d'une fabrication collective, la magie de Noël plane sur la famille Touvers qui s'endort paisiblement. Dès le lendemain, excités par le processus de création, père et fils se coordonnent pour faire naître malgré leurs doigts malhabiles, les prémices de l'étoile. Mesurer, scier, poncer, retoucher les lattes de bois. Tout ce travail minutieux les occupent et il ne reste plus que deux jours avant la nuit de Noël. Enfin, les lattes jaune d'or et le socle sont mis à sécher devant la cheminée pour la nuit. Au petit matin, les deux sœurs ajustent et clouent les lattes ensemble, avant de la fixer sur le socle. Enfin, elles parent l'étoile d'une guirlande électrique clignotante. Terminée, l'étoile mesure 1,40 mètre de hauteur. Plus petite que les sapins qui ornaient chaque année le séjour, elle suscite davantage de commentaires, majoritairement positifs. Seul le vieil oncle rabougri bougonne dans son coin : «- Et dire que pendant des mois, j'ai cherché de vieilles lattes pour fabriquer ma caisse à outils, c'est à peine croyable de voir ça !




Un Noel raté

Justine et Angéla papotaient à la terrasse fermée d’un café devant les Buttes Chaumont. Amies depuis la maternelle, elles ne s’étaient jamais quittées et aujourd’hui à quatre jours de Noel, Angéla avait insisté pour parler en urgence à son amie.
— Eh bien voilà : depuis trois ans chaque Noel, je fais en sorte que tout soit réussi pour le réveillon de Noel que, comme tu le sais, je passe avec les parents d’Éric.
Justine ne disait mot et écoutait attentivement en se demandant où son amie voulait en venir.
— Je continue, ce n’est pas facile je t’assure. Cette année, la mère d’Éric me téléphone avant –hier et me dit : Angéla je ne veux pas vous vexer mais tous les ans vous avez la gentillesse de vous occuper du réveillon et surtout du sapin, mais je n’en peux plus.
Inquiète je lui demande pourquoi. Elle me répond : je suis allergique et je ne supporte pas toutes ces fausses boules et guirlandes ! Je suis catholique pratiquante et je peux vous dire que Noel ce n’est pas le clinquant mais la réflexion. Ce sont ces satanés athées qui font des sapins Dieu n’a jamais demandé cela.
— T’imagine que je suis restée soufflée. Elle m’engueulait maintenant alors que depuis trois ans elle s’extasiait à chaque fois devant !
— Et alors ? Quel rapport avec moi ?
— Ben en fait j’ai dit que c’était toi qui voulais absolument faire un sapin et comme tu en achetais un pour toi tu en prenais un pour moi que j’emmenais chez ma future belle-mère.
— Je ne comprends toujours pas pourquoi je serais fâchée ?
— Tout simplement parce que j’ai dit que c’était toi qui venais le préparer chez elle pendant ses heures de travail et que tu me mettais devant le fait accompli.
Justine n’en croyait pas ses oreilles. Sa meilleure amie se servait d’elle depuis trois ans sans lui souffler mot de sa combine !
— Je te remercie de ta confiance, je comprends mieux. Il y a huit jours quand je vous ai invités tous pour le réveillon de cette année, ta future belle-mère m’a refusé poliment en disant qu’elle avait un autre réveillon de prévu.
— Tu sais tout peut s’arranger si on faisait ça chez moi et qu’on ne mette pas de sapin ?
— Fais ma biche, fais mais sans moi. Je veux bien passer pour une cruche mais je ne souhaite pas m’expliquer sur les sapins que j’aurais eu l’audace d’aller faire chez elle. Tu me mets dans une situation difficile. Je reste chez moi et fais ce que tu veux.
— Oh je n’aurais pas dû t’en parler, cette année on va faire un Noel sans sapin, ça me fait mal au cœur, j’aimais tellement ça !
— Mais en plus tu te fiches de moi ? Tu n’as qu’à en faire un chez toi où est ton problème ? Dis à cette brave femme que je suis partie à l’étranger dans de la famille.
— Si tu ne viens pas elle ne comprendra pas que je fasse toute seule un sapin étant donné que je lui répète que je ne sais pas le faire et que c’est toujours toi qui t’en occupe.
Justine se leva, enfila son manteau et n’embrassa pas son amie. Elle était trop vexée. Elle non plus ne ferait pas de sapin cette année, plus l’envie. Elle le faisait tous les ans mais là le cœur n’y était plus. Ce sera sa première année qu’elle passera un Noel sans sapin.







Sapin… pon, pimpon !!!



Je n'ai pas vraiment souvenir d'avoir choisi de faire médecine selon la formule consacrée. Mon père et mon grand-père étaient médecins ; j'ai considéré comme on ne peut plus naturel de reprendre les clés de la boutique.
À quelques encablures de ma prestation de serment, je n'en conçois aucun regret. Je dirais même que contrairement à mes prédécesseurs parentaux je n'opterai pas pour le libéral. Médecine de ville ou de campagne. La fonction hospitalière m'apparaît beaucoup plus attractive.
C'est une médecine de famille. Pas celle des patients mais celle des soignants. Avec ses tensions, ses fusions et son esprit de corps. Tous caractères portés à leurs paroxysmes au service des Urgences. Celui dans lequel il me plaira d'exercer. Le plus douloureux peut-être mais aussi celui de l'inattendu, de l'irrationnel, du hors-cadre.
La mort y rôde tous les jours, somptueuse pute, prompte à séduire la misère humaine et tous ses impensables travers frayant sans vergogne avec la bassesse et la petitesse. Mais c'est là aussi que plane le bras armé de l'humour.
Certaines situations relèvent tellement de l'ubuesque et du burlesque qu'elles fournissent autant d'occasions de souvenirs à évoquer.
Chacune de ces joyeuses réminiscences permet de désamorcer ces bombes à l'entendement que constitue chaque accidenté de la route, chaque grand brûlé, chaque enfant martyrisé...

L'an passé, un peu avant les fêtes de fin d'année, un homme est arrivé au service, l'arrière-train truffé de plombs. C'était tôt le matin, à cette heure où le loup combat le chien. L'homme n'avait rien de vraiment grave. Aucune menace ne planait sur le pronostic vital. Mais il est indéniable que les fesses en charpie provoquent de fort belles douleurs et représentent un handicap non négligeable pour bon nombre de gestes usuels de la vie courante. Je vous laisse le soin d'en imaginer quelques-unes.
Terribles conséquences pour une cause anodine : l'homme était un fort en gueule. Les interdictions, lui, il s'asseyait dessus ! On n'avait pas fait mai 68 pour se laisser emmerder par des scribouillards technocrates confondant cycles naturels et réchauffement climatique. Il était donc parti très tôt couper un sapin de Noël malgré l'interdiction formelle de le faire depuis que la COP 21 avait jugé ridicules ces pratiques d'un temps révolu. En principe, scie, hache ou tronçonneuse auraient dû être mises en cause. Sauf que le bonhomme n'y était pas allé complètement de son plein gré mais poussé dans ses derniers retranchements par son épouse dépitée que soient blackboulées les traditions en raison de l'interdit frappant le sapin en plastique fabriqué par les petits enfants chinois.
Cette contrainte ne cadrait pas du tout avec le programme du jour de ce monsieur plus adepte de la belote coinchée que des longues balades sylvestres. Il était donc peu enclin à parcourir la forêt en tous sens afin de trouver l'arbre idoine… sans se faire voir, ni attraper par les patrouilles de petits hommes verts. Il ne pouvait s'en prendre qu'à lui-même de n'avoir pas su la mettre en veilleuse et de s'être vanté auprès de son épouse de lui assurer un vrai Noël. Parce qu'un ficus avec boules et guirlandes… pardon, mais ça ne ressemble à rien !
Quel risque y avait-il donc à partir de très bonne heure couper un sapin afin de fêter Noël dans des conditions plus conformes à la tradition ? Du strict point de vue médical, aucun, bien sûr !
Sauf à le faire dans le jardin du voisin le plus proche, irascible... insomniaque... et chasseur !
_________________
Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
http://danielle.akakpo.over-blog.com/
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MessagePosté le: Mar 22 Déc - 09:52 (2015)    Sujet du message: Publicité

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