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Les textes du jeu N°126

 
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danielle
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Féminin Poissons (20fev-20mar)

MessagePosté le: Mer 18 Nov - 20:10 (2015)    Sujet du message: Les textes du jeu N°126 Répondre en citant

Aglaé et Sidonie

Sitôt la cérémonie terminée, les enfants de Mathilde avaient quitté le cimetière de la petite église. Aglaé et Sidonie avaient de concert hoché la tête de désapprobation. Leurs robes noires laissaient une vague odeur de naphtaline et de violette, tandis qu’elles trinquaient à la mémoire de leur amie dans le petit salon de Sidonie.
— Chaque année, je sens que les bancs de l’église sont plus durs et plus étroits ! dit Aglaé, en se massant les reins.
— Rassure-toi, nous sommes presque les dernières de notre époque. Bientôt, ce sera notre tour, répondit distraitement Sidonie en feuilletant un magazine.
Aglaé hoqueta sous le choc et renversa quelques gouttes de cet excellent vin de noix que fabriquait Sidonie.
— Sainte vierge ! Qu’est-ce qui te prend de parler comme ça ?
Sidonie posa le magazine qu’elle tenait sur la table et posa son regard bleu pâle son interlocutrice. Elle comprit aussitôt qu’elle n’aurait pas dû se laisser aller à de tels mots avec son amie.
— Pardon. Le départ de la Mathilde m’a davantage affectée que je n’aurais cru.
Sidonie leur resservit deux petits verres de vin. Elles trinquèrent à nouveau et Sidonie tendit le magazine à sa complice.
— Regarde donc ! Tu ne reconnais rien ?
— Quoi donc ? C’est un magazine de célébrités mais je ne connais plus aucune vedette.
— Non ! Pas la femme, mais son chignon ! ça ne te rappelle pas le chignon de Mathilde quand on allait au bal après la guerre ?
Aglaé regarda attentivement la photo et s’exclama en riant :
— Sainte mère de dieu, mais oui ! Je me souviens à présent ! Elle entortillait ses belles mèches blondes de la même manière. Mais elle était moins vulgaire quand même !
Sidonie pouffa :
— Moins vulgaire mais tout aussi provocante ! Dis, tu ne te rappelles pas le Louis ? Elle lui en a fait voir de toutes les couleurs Il lui courait après, lui offrait des cadeaux, et elle, elle minaudait et, après le bal, elle allait se rouler dans le foin avec le Grand Guillaume ! Et c’était toi la cruche qui faisait le guet !
Aglaé rosit au souvenir de leurs escapades de jeunesse.
— Sainte vierge ! La cruche, tu exagères tout de même !
— Pardon ! Tu sais bien que je dis sans cesse ce qu’il ne faut pas, hein ?
— Mais qu’est-ce qu’on riait ! Le Grand Guillaume, c’était un sacré danseur !
— Oui, mais il ne s'attendait pas à ce que ça ait de telles conséquences. On a moins ri le jour où sa femme s’en est aperçue.
Aglaé se figea à ce souvenir et porta son verre à ses lèvres d’une main tremblante. Sidonie reprit sans s’apercevoir du trouble qui s’était emparé d’Aglaé.
— Elle lui a découpé la moitié du visage avec la faux ! Bon, je ne peux pas vraiment le lui reprocher, la moitié du village se moquait d’elle ! D’ailleurs, il n’a rien dit aux gendarmes, le Grand Guillaume. Il s’est fait recoudre et puis, il a vécu toute sa vie avec une grande balafre qui lui défigurait le visage.
— Défigurer ! Tu y vas fort ! C’était toujours un beau et grand gars. Et puis, sa femme, c’était une harpie !
Aglaé était rouge d’émotion.
— Bien sûr. C’est vrai que la Patience n’a jamais bien mérité son prénom. Toujours à faire des histoires pour rien ! Mais je me demande quand même si le Grand Guillaume n’avait pas d’autres histoires de coucheries quand même. On disait qu’il s’était trouvé une Marie-couche-toi-là.
Aglaé poussa un petit cri en serrant les mains sur son cœur :
— Sainte Marie mère de Dieu !!! C’était moi qu’on appelait comme ça ?
Sidonie, ravie d’avoir enfin découvert la vérité, tapota la main ridée de son amie de toujours pour se faire pardonner.
— On dirait que je n'arrête pas de gaffer, n'est-ce pas ?


Le chic parisien

La mine circonspecte, la mercière lorgne du coin de l'oeil les deux vieilles dames qui compulsent le catalogue de patrons de mode, posé sur le comptoir devant elles. Elles recherchent une tenue chic à se confectionner pour le mariage de la petite fille de l'une d'entre elles. Or ces patrons ont été conçus pour des femmes beaucoup plus jeunes qu'elles. Arlette les a prévenues de leurs probables difficultés à trouver leur bonheur, néanmoins elles ont insisté et la vendeuse a cédé à leur demande.
- Oh, regarde cette superbe robe bleue, elle pourrait me convenir, qu'en penses-tu ?
- Tu plaisantes, j'espère, réplique la voix moqueuse de Fanny à l'adresse de sa soeur Rose. Cinquante ans en arrière, elle aurait pu éventuellement t'aller, mais à présent, tu serais parfaitement ridicule !
- Tu as toujours été jalouse de ma silhouette, renchérit Rose, si tu pesais trente kilos de moins, je suis certaine qu'elle te tenterait également.
Fanny lève les yeux au ciel, elles s'adorent mais les disputes et les prises de becs ne cessent jamais entre elles deux.
- Ecoute, reprend la vieille dame, même en 68 quand on a jeté nos soutiens gorges au feu, tu n'aurais pas osé porter un décolleté aussi profond.
- Rien de moins sûr... Tu te souviens de la tête de ton ex mari, quand il t'a vu défiler dans les rues ton sous vêtement à la main ? Il a tenté de te ramener avec pertes et fracas chez vous, c'était désopilant, s'amuse Rose à cette évocation.
- Oui, mais il ne s'attendait pas à ce que ça ait de telles conséquences. Son attitude réactionnaire m'a poussée à demander le divorce. Comme quoi, un simple soutien-gorge peut changer une vie !
- Cela me fait penser à ma belle-mère qui s'offusquait de ma si jolie jupe Courrèges qui m'arrivait à mi cuisses. Elle m'avait dit, la bouche en cul de poule, qu'à "mon âge" j'étais trop vieille pour montrer mes genoux.
- Revenons à nos moutons, reprend Fanny, as-tu remarqué cette robe en bas de la page ? Elle est sobre et de bon goût.
- Oui, mais justement, elle est tellement sobre, que je ne vois pas l'intérêt d'acheter le patron, je peux la réaliser une main dans le dos.
- Ce que tu peux être pénible ma pauvre fille, tu as toujours été agaçante, mais tu ne t'améliores pas avec le temps. Tu crois toujours faire mieux que tout le monde. A dix ans, tu cousais des habits de poupée sans l'aide de personne et le résultat était, chaque fois, catastrophique.
- Tes remarques injustes ne m'atteignent pas et n'ont aucun rapport avec notre recherche, rétorque la vieille dame un peu froissée malgré tout.
Elles feuillettent en silence quelques pages, quand soudain Rose montre la photo d'un mannequin vêtu d'un tailleur strict, dont la jupe s'arrête au milieu du mollet.
- Incroyable, maman possédait le même dans les années 50, personne ne s'habille plus ainsi à présent, s'étonne-t-elle.
La mercière, qui a suivi la conversation depuis le début, s'est approchée et intervient.
- Mesdames, excusez-moi, mais là, ce sont les costumes dits "historiques".
Fanny désigne alors une autre image d'une robe dos nu, évasée à la taille, typique des années 60.
- Et celle-ci, elle est historique aussi ?
- Oui, bien entendu.
Arlette réalise, à la mine déconfite de ses clientes, qu'elle les a probablement blessées et tente de se rattraper.
- On dirait que je n'arrête pas de gaffer, n'est-ce pas ? Cette notion de "l'ancien temps" ne débute pas pour tout le monde à la même date, je suis navrée.

Filons d'ici, dit alors Rose goguenarde, si on insiste encore, c'est la peau de bête de Cro-Magnon qui va nous être proposée comme vêtement de notre "génération"...



BON PIED, BON ŒIL

Agitant sa canne tremblotante d’une main mal assurée, Madeleine tentait d’ouvrir avec toute la vigueur dont elle était capable la porte du cabinet médical. Cette maudite porte elle en avait déjà parlé au médecin mais bien sûr il s’était contenté de sourire. Madeleine faisait partie de ces vieux habitués qui se trouvent mille raisons de consulter : un suivi de routine, une douleur inattendue car, on ne sait jamais, à plus de 80 ans, on n’est plus les mêmes qu’avant. Quand le futur se conjuguait au présent.
Ah, ça y est, elle a réussi à forcer la porte, à passer une jambe puis l’autre. « Ouf, souffle-t-elle, je suis entrée ».
Dans la salle d’attente, elle aperçoit avec surprise son amie Simone qu’elle a coutume de rencontrer un jeudi par mois autour d’une tasse de thé dans un petit salon du centre-ville. Se pourléchant les lèvres de gourmandise à l’idée de quelques échanges verbaux savoureux, Madeleine se laissa tomber lourdement sur une chaise voisine.
- J’ai un mauvais rhume déclara Simone d’une voix caverneuse en se touchant la poitrine, profitant de ce geste pour agiter un joli sautoir fantaisie agrémenté de fausses perles.
Madeleine loucha ce collier qu’elle ne connaissait pas puis sur le magazine que son amie tenait sur ses genoux, Madame Figaro, dont la page était ouverte sur une présentation de longs manteaux de lainages soyeux évoquant un confort aussi informel que moelleux. Elle feignit d’ignorer le collier :
- Mon dieu, quand je pense que nous portions des manteaux comme ça autrefois. Tu imagines ? La mode est un éternel recommencement. On dirait que le temps s’est arrêté !
- Pour ces jeunes femmes peut-être, bougonna Simone. Mais pour nous, c’est une autre chanson »
- Humm…
Madeleine détacha son regard du magazine pour lever les yeux sur Simone et examiner le visage de son amie, affaissé sous la ciselure des rides creusées comme des sillons. Il était sûr que les années avaient filé, s’étaient superposées comme des talochages de ciment plaqués grossièrement par un mauvais maçon.
- Il faut reconnaitre qu’à l’époque on n’avait déjà pas cette tête-là. Alors aujourd’hui, ceci dit sans te vexer, quand je te regarde, je me vois. ! Et c’est comme un miroir déformant.
Simone hocha la tête, ses lèvres déjà froncées de multiples plis, encore plus pincées de contrariété.
- Ecoute, tu ne vas pas me faire le coup de l’autre jour avec la femme de Pierre quand tu lui as déclaré, devant son mari, qu’en deux mois elle avait pris dix ans !
- Que veux-tu, ça m’a échappé…tellement ça sautait aux yeux.
- Ce n’est pas une raison pour sauter à la gorge des gens, comme un renard sur une poule, et leur bouffer le moral !!
A présent Madeleine s’accrochait aux brides de son sac à main posé sur ses genoux, la mine contrite.
- On dirait que je n’arrête pas de gaffer n’est-ce-pas ?
- A ton âge, il n’est peut-être pas trop tard pour apprendre à te taire. Comme le jour où tu as déclaré au père Boulard que Dieu nous pardonnerait nos péchés car ils étaient sans commune mesure avec ceux de Léonie Laforêt qui avait passé 25 ans de sa vie à tromper son notaire de mari avec les trois clercs qui s’étaient succédés à l’étude.
- C’était la vérité et personne n’en a jamais rien dit à son mari !
- L’avait pas besoin de nous.
- Il était au courant tu crois ?
- Oui, mais il ne s’attendait pas à ce que ça ait de telles conséquences.
- Ah pour sûr, se retrouver avec trois rejetons si peu ressemblants qu’on les aurait crus adoptés. Un jongleur de rue, un deuxième engagé comme moussaillon et le dernier parti sans laisser d’adresse. Le pauvre ! On comprend qu’il ait eu hâte de fermer son étude.
La porte du cabinet s’ouvrit brusquement :
- Ah mes deux patientes préférées. Toujours bon pied, bon œil ?
Simone se lève avec un sourire vengeur :
- Presque, Docteur, presque. Vous oubliez la langue !



Dialogue de sourdes


Marie l’extravertie, a 85 ans et son amie Renée, la réservée en a 82. Elles sont assises côte à côte et penchées sur une petite table ronde. Elle semblent très intéressées par un catalogue sur la nouvelle mode. Marie se montre plus absorbée, Renée, elle ; rêve de retrouver la position qu’elle avait cinq minutes auparavant.

Marie dit à voix haute, alors que Renée est dans ses pensées:

-Mais regarde moi ça, on dirait des marionnettes, on a l’impression qu’elles sont tenues par des fils. On appelle cela top model. Tu as vu cette jeune fille, elle n’a que la peau sur les os et, pourtant, on lui impose de perdre dix kilos pour porter de prétendus habits. On dit qu’elle a des fesses et des seins ! C’est une blague ?

-Oui, oui ! C’est cela !

-On a l’impression qu’on a accroché des décorations sur un bâton. Du temps de nos vingt ans les filles avaient des vrais seins. Et on avait des hanches. On disait que les femmes se distinguaient par leurs hanches, comme la nourriture par sa sauce.

-Tout à fait d’accord avec toi !

-Les pauvres ! Il leur est demandé de briller grâce aux tissus qu’elles portent, mais elles sont tristes, fades. On a l’impression qu’elles vont tomber ! A notre époque la féminité était exprimée par la taille, les soutiens-orges, les chaussures à talon, de belles robes, nous étions de vraies femmes. Je me demande qui porte ces vêtements. On ne les voit qu’à la télé ou sur des brochures. Au moins à notre époque, il n’y avait pas de différence entre les mannequins et nous. Nous pouvions mettre les mêmes vêtements. Qu’en penses-tu Renée ?

-Je suis tout à fait d’accord avec toi !
-On dirait que je n’arrête pas de gaffer, n’est-ce pas ?
-Tu as complètement raison.

Marie se retourne vers Renée et lui demande :
« -Est ce que tu m’écoutes Renée ?
-Bien sûr, Marie !»

Renée pense qu’elle doit endormir les soupçons de Marie :

-Dire que c’est aussi de Dior !
-Oui, mais il ne s’attendait pas à ce que ça ait de telles conséquences
-Oui, oui, c’est ça !

La pensée de Renée s’évade de nouveau vers le livre qu’elle lisait avant l’arrivée de Marie. Tout ce qu’elle veut c’est que Marie en finisse avec ses sempiternelles remarques sur le catalogue et qu’elle parte.
Marie comprend que, comme d’habitude Renée feint de l’écouter. Elle a une idée. Elle fait semblant de parler de la mode en feuilletant le livre :

-Renée, tu es très moche. Tu as des rides atroces. A force de t’isoler avec tes livres, elles pendent vers le bas et te donnent un air antipathique ! Je regrette d’avoir vendu ma maison et d’être devenue ta voisine!

-Moi aussi je regrette ! Tu n’arrêtes pas de me déranger pour un rien. Tu sais bien que la mode n’est pas mon truc ! Avant que t’arrives j’étais bien installée à lire, devant la fenêtre dans mon fauteuil masseur. Et maintenant j’ai les jambes complètement coincées !

Renée venait d’enlever en douceur les boules Quies qu’elle avait mises, en cachette, à l’arrivée de Marie :

-Je suis désolée ! dit Marie en baissant la voix

-Excusée ! Répond Renée avec un sourire.

-Pour la sortie de demain je mettrai ma robe à fleurs bleues, en polyester. La ceinture que j’avais achetée en 1950 et qui est presque neuve marquera bien ma taille. Eh oui contrairement à celles d’aujourd’hui les choses de cette époque duraient. Cela va me permettre de me sentir comme à vingt ans ! Et toi, que vas-tu porter?

-Moi ? Bof ! J’ai acheté un jean avec ma petite fille, il est élastique, facile à enfiler, il monte au-dessus du nombril. Mes hanches et mon dos seront bien au chaud !



Note : Le jean de Renée est à la mode



Ô temps, ô mœurs !


Paulette feuilletait un catalogue publicitaire, assise sur le banc situé juste à l'entrée de la maison de retraite. Marcelle, sa fidèle amie, se tenait à ses côtés et lorgnait le document, de concert. Absorbées par la besogne, silencieuses, les douairières semblaient l’incarnation des Vieilles de Goya : la mine cadavéreuse chez l'une, la mâchoire contractée chez l'autre. Humectant son doigt, Paulette tournait donc les pages avec gravité, lorsqu’elle se figea tout à coup. Marcelle se raidit incontinent. Les deux octogénaires ouvrirent alors des yeux aussi larges que des écubiers.
La stupeur vaincue, Marcelle crut bon d'intervenir :
— Ça fait chère la ficelle, quand même...
Les grand-mères avaient en effet toute latitude d'examiner, sur la double page de papier glacé dépliée devant elles, de sculpturaux modèles masculins qui exhibaient, sans vergogne, d'imberbes et rebondis fessiers, dont la nudité hâlée était à peine masquée par un string. Le prix ruineux de ces culottes fort ténues y était indiqué en chiffres rondelets.
— C'est incroyable ! s'écria Paulette sur le ton de l'indignation, après avoir repris ses esprits. Quel exemple pour la jeunesse ! Exposer toutes ces fesses aux regards des gens, a-t-on idée ? Et des fesses mâles, en plus ! Pense-t-on un peu aux âmes sensibles ?
Puis, troublée, elle emboucha la trompette de la nostalgie :
— Ah, on ne voyait pas ça quand on était jeune ! Tu te souviens ? Tu t'imagines si on avait osé mettre un accoutrement de ce genre ! Tu t'imagines si nos bonshommes s'étaient montrés à nous dans cette tenue ! Ah, on avait des principes, jadis ! Heureusement qu'on a eu de bons parents, hein ! dit-elle négligemment, avant de se reprendre, car elle se rappela soudain l'enfance orpheline de sa camarade :
— Oh, pardon Marcelle ! <b>On dirait que je n'arrête pas de gaffer, n'est-ce pas ?</b> Pardon, mais je suis choquée par un tel spectacle, même si c'est beau, la jeunesse, il faut le confesser...
— Ce n'est pas grave, va ! répondit l'autre, pensive. C'est sûr que chez les bonnes sœurs, à l'orphelinat, on ne se dandinait pas dans la cour, en été, avec un cordon coincé dans la raie du derrière. On ne pouvait pas montrer un bout de cheville sans provoquer un scandale... Le directeur était sévère avec les pensionnaires, ça je m'en souviens ! Bien sévère <b>oui, mais il ne s'attendait pas à ce que ça ait de telles conséquences</b> sur plusieurs filles, car certaines ont vraiment mal tourné... Moi, je ne regrette pas : je m'en suis plutôt bien sortie, avec un beau mariage et trois beaux enfants !
Les deux femmes se recueillirent un moment. Elles songèrent à René Coty, à la 2 CV, à Spoutnik, à don Camillo, au parfum Ramage, à des corps jeunes, écumeux, sur une plage...
— Dieu, qu'est-ce que je regrette le temps passé... pleurnicha Paulette, dans un élan de sincérité.
— Moi aussi, exhala Marcelle, en guise de soupir mélancolique.

Les amies continuèrent de converser, à bâtons rompus, une heure durant. Elles finirent par regagner chacune leur chacunière, en emportant avec elles rhumatismes et regrets, histoire de peupler leur solitude. Elles tentaient ainsi de consoler l'enfant qui ne laisse pas d'agoniser en nous, au fil des saisons. Cependant, avant de rejoindre le réfectoire pour y dîner, Paulette prit bien soin de joindre les pages licencieuses et impudiques, discrètement extraites du catalogue, à d'autres pièces semblables. Il faut croire qu'elle aimait à collectionner les figures callipyges, car dans sa commode close, dissimulés sous des nuisettes fleuries et démodées, il y en avait une douzaine de pleins classeurs.


Souvenirs écaillés

Les deux silhouettes se découpaient sur la grève, à contre-jour.
– Passe moi le magazine, tu veux ?
– Regarde, ils remettent les plumes à la mode !
– C’est Parthénope qui aurait été contente.
– La pauvre, déjà avec un nom comme ça...
– Arrête, rigole pas ! Il paraît qu’elle s’est jetée de la falaise…
– A cause de ce beau Grec dont elle nous rabattait les oreilles ? Dire que c’est moi qui lui ai prédit qu’elle ne l’aurait jamais. On dirait que je n'arrête pas de gaffer, n'est-ce pas ?
– Bah, c’est de l’histoire ancienne, laisse tomber ! Je ne me souviens même pas comment il s’appelait...
– Ulric, non ?
– Oui, quelque chose comme ça… Il ne pensait qu’à voyager !
– Oui, mais il ne s'attendait pas à ce que ça ait de telles conséquences...
– Mouais. Mais tu sais, Parthénope, elle a toujours été un peu bizarre !
– Elle n’a pas supporté qu’on lui résiste…
– Moi, je crois qu’elle l’aimait vraiment !

Les deux têtes s’inclinèrent un instant vers la mer en hommage à la disparue... puis reprirent le feuilletage des pages de la revue colorée.
– Mais quelle horreur ces cheveux orange !
– Ah c’est sûr qu’à notre époque, ça aurait fait vulgaire !
– C’est pas la petite à la mode, là ? Celle qui a un nom de lessive ?
– Si, si, celle qui chante avec une voix mièvre, mais qui a un succès fou !
– Tu te souviens de nos concerts, à nous ? C’était autre chose, quand même !
– Il n’y a rien à faire, on ne retrouvera jamais notre gloire d’antan, lorsque les hommes se jetaient à nos pieds.
– Et les festins aux frais de nos admirateurs !...
– Eh oui, c’était le bon temps…

Alors que les deux silhouettes se voûtaient un peu plus, une voix s’éleva derrière elle :
– Ah, Grand-mère Maid, Mamie Wata, vous êtes là ! Il est temps de rentrer maintenant, le dîner est servi.
Alors, les deux chevelures d’argent abandonnèrent leurs souvenirs à l’océan, réajustèrent leur dentier et suivirent la dame en blanc vers la façade de granite rose du “Clos des Sirènes”, laissant sur le sable l’empreinte écaillée de deux jeunesses fanées.

Deux sœurs


–Marie, tu es incorrigible. Un 1er mai, jour de fête du travail, tu décides – une lubie– de débarrasser le grenier de ses antiquités et tu trouves le moyen de ramener au salon ce vieux magazine en piteux état.
–Pas n’importe quel magazine, Jeanne ! Le Petit écho de la mode du 10 juin 1952. Ça ne te rappelle rien ?
–C’est si loin…
–Un bal...
–Pff, moi les devinettes…
–Chausse tes lunettes et regarde page 10. Que vois-tu ?
–Une photo de jupe…. Mais oui, j’y suis ! Il y avait aussi un patron-modèle…
–Celui-là, il a disparu !
– On en rêvait toutes les deux d’une de ces jupes corolles à taille haute qu’on apercevait dans toutes les vitrines mais on n’avait pas les moyens….
–On a réussi à économiser pour acheter le tissu.
–Toutes ces heures passées à tailler les pièces, à les assembler à la machine avec l’aide de maman…
– Jeanne ! Maman était décédée depuis deux ans, ça ne s’oublie pas, voyons ! C’est moi qui ai taillé et piqué : tu n’as jamais su te servir de la Singer à pédale et, soit dit en passant, tu te considérais déjà au-dessus de ces basses besognes.
–On le sait, c’était déjà toi, la fée du logis....
–Revenons à 1952. Quel succès on a eu au bal du 14 juillet dans nos jupes rouges froufroutantes et nos chemisiers blancs !
–C’est là que tu as eu le coup de foudre pour ce pauvre Pierre qui ne payait pas de mine !
– Pas ton genre, tout simplement. Mon Pierre ! On s’est très vite mariés.
– Évidemment, vous aviez fêté Pâques avant les Rameaux.
– Méchante langue ! Mon premier bébé qui n’a pas vécu, merci de me le rappeler !
– Désolée ! On dirait que je n'arrête pas de gaffer, n'est-ce pas ?
– Oh toi ... Ce fameux soir, tu as papillonné avec une dizaine de garçons, et tu as continué par la suite à mener une vie de patachon. Papa se faisait un sang d’encre à l’idée que tu restes vieille fille et Pierre et moi, on te servait d’alibi quand tu découchais.
–Que veux-tu, ce 14 juillet, à force de passer de bras en bras d’une danse à l’autre, je me suis senti pousser des ailes, j’ai décidé de profiter de l’existence au lieu de végéter entre balai et casseroles.
–Jusqu’à ce que tu épouses à quarante ans un homme de trente ans ton aîné.
-Pour sa galette, ma chère, pas pour ses beaux yeux. Il le savait.
– Oui, mais il ne s'attendait pas à ce que ça ait de telles conséquences". Amoureux, naïf et aveugle, ton Gérard. Quand il s’est aperçu que tu l’avais dilapidée en fanfreluches et placements hasardeux sa galette, il n’a pas fait de vieux os.
– C’est toi qui deviens méchante, Marie ! C’est vrai, j’ai toujours été le mouton noir de la famille, « Jeanne les quatre cents coups » et toi la douce Marie, fille, épouse, mère irréprochables. Sœur au grand cœur qui m’a généreusement accueillie dans sa belle maison où elle ne manquait de rien quand son Pierre est allé fumer les pissenlits par la racine et que je me suis retrouvée sans un sou.

L’Écho de la mode glisse sur la moquette. Le silence s’abat soudain sur le salon. A quoi peuvent bien rêver les deux octogénaires aux cheveux de neige assises côte à côte, regards perdus dans le vague ? A l’été de leurs jupes rouges ? Marie à son histoire d’amour, Jeanne à ses folies ? C’est elle qui soudain chasse toute émotion d’un haussement d’épaules et claironne :
– On s’est dit quelques vilaines paroles mais on s’adore, hein sœurette ? Si on le dégustait cet entremets au chocolat garni d’un brin de muguet que j’ai cuisiné ce matin pendant que tu étais au marché ?
– Coquine, va, je t’ai aperçue sortant en douce de chez le pâtissier...



Souvenirs heureux


— Oh ! Julia regarde cette petite robe beige, ça ne te dit rien ?
— Je ne vois pas ? J’en portais une comme cela dans les années cinquante ?
— Non c’était moi, je l’avais faite moi-même d’après ce modèle, le haut était en tricot en côtes deux deux je me souviens et à partir de la poitrine, j’avais mis un bout de tissu à petites fleurs que j’avais acheté au marché St-Pierre, mais tu dois t’en souvenir, tu étais avec moi !
— Non je t’assure.
— Tu me fais de la peine, on dirait que tu ne te souviens plus de moi par moments !
— On dirait que je n’arrête pas de gaffer, ce doit être l’âge excuse-moi ma douce ! Par contre, moi je me souviens surtout de cette jupe en vichy. Les gamines en portaient de toutes les couleurs. Ma jeune sœur voulait m’en faire une, je trouvais que ça faisait trop jeune pour moi car je venais de me marier alors tu penses je jouais à la dame casée. Je préférais des tailleurs comme celui que tu regardes là. C’était quand même d’un chic non ? Avec des escarpins fins et la jupe un peu fendue pour l’aisance. Le mien était bleu ciel.
— Moi j’ai préféré de beaucoup les robes à fleurs, les chapeaux, les talons compensés et la joie de revivre enfin après les horreurs vécues. C’était Jean qui m’achetait mes robes et tu vas rire, mes deux enfants sont nés neuf mois après ses cadeaux ! Il était tellement gentil mon Jean et si heureux de m’offrir ces bouts de tissu !
— Oui, mais il ne s’attendait pas à ce que ça ait de telles conséquences ! Quand tu venais m’annoncer tes grossesses en m’expliquant que tu devais avoir un sort car chaque fois ton mari t’avais offert un vêtement, je ne pouvais m’empêcher d’éclater de rire.
— Toi par contre, tu as toujours été une saison en retard pour t’habiller, regarde ce petit tailleur jaune paille quelle élégance, tu as eu presque le même en vert. Je te le dis aujourd’hui, le jaune aurait été plus joli. Tu sais au fond, ma période préférée a quand même été 1968.
— Tu avais deux gosses et la trentaine bien épanouie et tu courrais quand même dans les rues avec des jupes longues ! Mon Dieu que tu étais jolie en passionaria, avec un enfant dans les bras et l’autre pendue à ton bras !
— Ce n’était pas sérieux d’ailleurs d’emmener les enfants mais je n’avais personne pour les garder. Toi tu avais continué tranquillement ton boulot de couturière, quel talent. Tu avais eu l’audace de me coudre une robe dos-nu pour aller au mariage de ta jeune sœur. Tiens regarde il y en a une presqu’identique à la page suivante, là encore quelle beauté et quelle féminité !
— Tu te rends compte qu’aujourd’hui nous sommes toutes les deux assises devant notre café en pantalons de velours et en tee-shirt, quel progrès !
— Il faut dire que nous sommes quand même plus à l’aise pour bouger non ?
— Sans doute mais quand je regarde ces tenues tellement féminines, tu vas dire que je me répète, mais on avait quand même de l’allure. Maintenant au super marché on ne nous regarde même plus. Je me souviens quand nous avions vingt ans, des femmes se retournaient pour regarder nos petits ensembles et nos bouclettes.
— Ne sois pas triste ma chérie, nous avons eu nos heures de gloire et feuilleter ce catalogue des années soixante me fiche le cafard. J’ai envie de boire une bière tu en veux ?
— Ce n’est pas de refus ! A nos vingt ans !




BB



– Oh pétard, elle a morflé la Bardot !!!
– Fais voir…
– Attends Luce, j'ai pas fini de lire ce magazine.
Marie se redressa sur le banc. Au fil des minutes, elle s'était avachie. La faute à ce soleil qui mettait Paris en été au mois de mars. Insensiblement, elle orienta la revue à l'opposé de sa copine.
– J'te demande pas de me le passer, juste de me montrer la photo.
Marie parut réfléchir. On la sentait méfiante. Dame, c'est qu'elle la connaissait la Luce ! Un doigt en réclame et le bras au final !
– Bon, je te montre. Mais le magazine il s'appelle reviens !
Luce soupira. Des fois, il fallait la supporter la Marie !
– T'inquiète pas pour ça, je sais bien que tu me le prêteras après.
Ses vieilles mains tordues s'emparèrent de l'hebdomadaire. Fronçant les sourcils, elle força ses yeux à regarder la photo. Le texte, elle s'en foutait. Sans lunettes… De toute façon, les états d'âme des vieilles stars…
– Oh bon sang… !
Aucun autre commentaire ne lui venait à l'esprit.
– Cest plus une gamine non plus, remarqua Marie.
– Ça lui fait quel âge ?
– 81… comme nous !
– On est quand même mieux conservées !
Marie hésita. Mais taquiner Luce c'était plus fort qu'elle.
– Tu te rappelles, jeune, tu voulais lui ressembler…
– C'est vrai, s'émut Luce.
– Eh ben… aujourd'hui c'est fait !
d'un geste brusque, Luce rendit la revue. Marie la prit d'un geste machinal. Mais s'étonna que son amie lui tourne aussitôt le dos. Haussant les épaules, elle reprit sa lecture.
Pas pour longtemps. De petits bruits larmoyants attirèrent vite son attention.
– Luce, qu'est-ce qu'il y a ?
Silence.
– Luce, c'est rapport à ce que j'ai dit sur la Bardot et toi ?
Toujours pas de réponse. Marie commençait à s'en vouloir. Elle n'avait pas voulu fâcher sa copine. Ça n'était qu'une plaisanterie.
– Luce, c'était une blague !
Marie posa la main sur le genou de son amie. Lorsque celle-ci se retourna, Marie aperçut une larme roulant sur sa joue.
– Oh mais pleure pas ma Luce, je ne voulais pas te chagriner. Bon sang, on dirait que je n'arrête pas de gaffer, n'est-ce pas ?
Luce s'essuya les yeux avec un mouchoir en tissu. Un passage en machine ne lui aurait pas fait de mal.
– C'est pas ta faute Marie, tu pouvais pas savoir…
– Mais savoir quoi… ?
– Que ça me rappellerait Paul.
Marie tombait des nues. Le Paul, Luce lui en avait rebattu les oreilles. Le grand amour de sa vie et tout le tralala. Jusqu'au drame…
– Ça te rappelle Paul ? s'étonna-t-elle.
– C'était le petit nom qu'il me donnait. Il m'appelait sa BB. Pas son bébé hein ! Sa BB !
– D'accord, je comprends mieux à présent.
Sûr que tout se tenait. Le souvenir de Paul… Comment sur un coup de tête, une fâcherie idiote, il s'était engagé dans l'armée. Oui, mais il ne s'attendait pas à ce que ça ait de telle conséquences. L'Algérie, ils n'en étaient pas tous revenus… ! Luce, elle ne s'en était jamais remise…
Marie s'en voulait à mort maintenant.
– Pleure pas ma Luce. Excuse-moi.
– Tu pouvais pas savoir…
– Ça n'empêche. Mais puisque c'est comme ça, tiens…
Elle lui tendit la revue dans un geste plein de solennité.
– Tu me le rendras quand tu l'auras lu.
Luce refleurit sur un sourire. Certes timide.
– Bien vrai… tu me fais pas marcher !
– Si je te le dis.

Une heure plus tard, les deux femmes se levèrent du banc. Le parc n'allait pas tarder à fermer. Marie alla remettre le magazine dans la poubelle où elle l'avait trouvé puis l'une et l'autre reprirent leur caddie au sein duquel reposaient les maigres trésors de leur vie d'errance.
_________________
Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
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MessagePosté le: Mer 18 Nov - 20:10 (2015)    Sujet du message: Publicité

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