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Les textes du jeu N°125

 
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danielle
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Féminin Poissons (20fev-20mar)

MessagePosté le: Lun 19 Oct - 23:20 (2015)    Sujet du message: Les textes du jeu N°125 Répondre en citant

Les préférences et les nuances

J’aime la peinture. D’aucuns affirment que c’est un véritable dada…les pauvres ! Cela me fait penser au dadaïsme, cette mascarade d’art, ce leurre de talent, ce charlatanisme. Car si j’aime la peinture plus que ma vie, le tri que j’effectue entre les artistes ne laisse que peu de place, une infime chance à vrai dire, aux maniaques du pinceau.
Tenez, cette semaine je participe à un événement très spécial, paraît-il, et relativement attendu dans la petite sphère culturelle de ma ville. Il s’agit d’une fête annuelle qui célèbre un anniversaire, celui de la naissance du club des amateurs d’art éclairés. L’intitulé ne cesse de susciter un terrible abattement, mais c’est la seule chance de s’élever dans cette ville rurale qui vit au rythme des trajets de tracteurs. Bref, l’aventure insensée de l’instant invite les curieux à se lancer dans un défi particulier sur le thème du paysage dans la peinture néerlandaise, avec un indice, la lettre V. Il m’a fallu quelque temps, quand le sujet a été délivré, afin saisir l’idée. Les taquins cherchaient à éveiller les esprits paresseux avec une intrigue… Immédiatement, j’ai pensé aux vedute, ce style artistique que j’aime assez chez Guardi et Vermeer. Une rapide recherche a appuyé ce premier aperçu du sujet. Je me suis ainsi lancé avec une grande ardeur dans ce dessein.
Au terme d’âpres instants d’incertitude, j’ai fini par m’arrêter sur une espèce de paysage à demi veduta, à demi caprice. Une perspective de la perle des cités italiennes avec un angle de vue, certes un peu truqué, qui embrasse l’amphithéâtre flavien et la basilique Saint-Pierre. J’ai travaillé avec acharnement et ferveur, le résultat devait une preuve de génie. L’entreprise était de taille puisqu’il est assez difficile d’appréhender ces deux édifices en un unique regard, mais j’étais sûr de ma technique, l’idée était réalisable.
Après plusieurs semaines acharnées, je suis enfin parvenu à mettre l’ultime caresse de pinceau au labeur. Une véritable réussite. Splendide. Ma famille s’est extasiée. J’étais aux anges. Certain de rafler le grand prix du jury, j’ai enregistré ma veduta singulière auprès des huiles du club.
Chacun a pu élire l’artiste qui avait le mieux interprété et mis en image le thème, et j’ai tenu à rassembler ma famille et mes amis à l’issue des scrutins. Il fallait que le palmarès ne passe pas inaperçu auprès des miens.
« Déclassé ».
La sentence m’a terrassé. Je n’ai même pas entendu le prétexte de ce déclassement. Quand ma femme m’a répété que j’avais manqué la référence faite au plus célèbre peintre néerlandais et à ses paysages champêtres, cela m’a achevé. C’était tellement évident que ces séries de blés jaunâtres tuaient à mes yeux la créativité de l’artiste. Quel talent ainsi rejeté !
Mais enfin, « les préférences et les nuances », ça ne se discute pas.






JC vs VG


Au zénith, l’astre incandescent brillait de mille feux, écrasant de sa chaleur la cité arlésienne. Les rais caressaient la chevelure flave d’une jeune fille qui se prélassait sur une chaise, devant l’huis de sa demeure. Jeanne regardait en face d’elle, l’esprit dans le vague, indifférente. À l’aide d’un éventail, elle s’appliquait à se rafraîchir. Rien ne se passait puisque la nature, figée, était en train de cuire, littéralement.
Cependant qu’elle se laissait aller à des rêveries apathiques, un individu excentrique, à la mine patibulaire mais presque, embarrassé d’un fardeau et de perles salées, surgit brusquement de nulle part et se planta à quelques pas de la spectatrice.
― Fait chaud hein ! dit-il sans préambule, en s’essuyant le visage avec sa chemise tachée.
Jeanne ne pipa une syllabe. Elle ne parlait pas aux étrangers, qui plus est s’il s’agissait de rapins. Elle avisa les peintures fraîches, malgré la température, qu’il traînait avec lui. L’aubain avait suivi le regard de la paresseuse, devinant ses pensées :
― Ça te plaît ? Tu en veux une ? Sache que je ne sais pas si ça vaut une peccadille ce que je fais. Quand je pense à ce qu’il exécute, lui… Et puis il a une de ces palettes, il a une telle énergie… Je ne serai jamais en haut… articula-t-il, dans un langage sibyllin.
Il lui bailla une étude, avant de s’en aller. Jeanne, un peu effrayée par la laideur du type, en détailla la signature. La gamine déchiffra, incertaine : Vincent Van Gagh. Elle haussa les épaules. Ça rappelait l’artiste qui, au centre des bavardages du quartier, sévissait dans les parages – jusqu'à venir acheter du matériel chez le père. Intuitive, elle garda la peinture.

Les années passèrent. Jeanne Calment, quelques nycthémères et un CD enregistré plus tard, répétait à qui désirait l’entendre le mal qu’elle pensait de l’auteur du fameux Café de nuit. Elle était calée en la matière, à présent !
Et un certain Ladenlaus faisait partie des curieux. Le sens auditif en éveil, il minaudait avec elle. Il lui rendit visite pendant plusieurs semaines, les mains pleines de présents. Sa démarche était intéressée. La rumeur prétendait que la vieille dame détenait un tableau du maître, et il brûlait d’en devenir l’acquéreur. Quand le sujet fut mis sur la table, Jeanne, sans barguigner, céda la pépite picturale, qui valait assurément un pesant de bauxite, en échange d’un chèque aux multiples chiffres précédant la virgule.
Ladenlaus en fut bien aise. Il remercia Jeanne à l’excès, laquelle, dans un ris sarcastique, les yeux malicieux, le félicita au centuple de l’acquêt. L’acheteur, ravi, s’empressa ensuite de celer l’achat dans un lieu sûr. Il se devait maintenant d'épier l’instant idéal afin de le revendre.

Patiemment, il attendit. Jeanne décéda. Des heurs et des malheurs se succédèrent. Puis arriva l’année du cent vingt-cinquième anniversaire relatif au trépas du grand génie. Ce fut la chance à saisir. Fébrile, Ladenlaus se rendit chez un expert qui jura de traiter l’affaire au plus vite.
En effet, le lendemain, Ladenlaus vint récupérer la précieuse pièce. Il allait apprendre le résultat de sa plus-value ! L’investissement fut-il rentable ? L’expert ne prit pas de gants. Il dit, brutalement :
― La peinture ne vaut rien, elle n’est pas du suicidé…
Ladenlaus fut réduit à quia. Après une absence, il bégaya, stupéfait, réprimant ses larmes :
― C’est une erreur… C’est un gag, dîtes…
― C’est ça, exactement ! affirma l’autre, sans pitié. Il s’agit d’un Vincent, d’un Vincent Van Gagh…




L’autre Vincent

Quand Vincent se regardait dans la glace, il ne distinguait plus celui qu’il était de celui qui le hantait. Le visage émacié, les yeux injectés de sang au-dessus d’une barbe fauve, il ressemblait physiquement de plus en plus au peintre célèbre. Tandis que sa peinture, elle, le fuyait chaque heure davantage.
Quand il était plus jeune, il ne rêvait que de dessiner et peindre. Il avait des tableaux plein la tête. Les techniques ne l’intéressaient que si elles lui permettaient de sublimer ses sentiments avec ses pinceaux. Sa famille aisée lui avait permis de faire les beaux-arts. Quand avait-il perdu sa créativité ?
Vincent fixa la glace durement. Il savait quand.
Deux ans auparavant, pendant un vernissage dans une galerie d’arts, un ami lui avait présenté Elisabeth. Sublime Elisabeth. Ses lèvres pulpeuses et sanguines l’avaient attiré irrésistiblement. Ce n’était pas tant leur teinte que leur vie. Ces lèvres-là semblaient si expressives que Vincent avait cru y déceler des sentiments au fur et à mesure que la nuit passait.
Elle lui avait paru être une fée. Il avait cédé à ses caprices, s’était enchaîné à ses désirs et, peu à peu, avait perdu le sens de l’entendement. Il peignit durant cette demi-année des tableaux fantastiques, ahurissants de vie, dans lesquels le vermeil de ses lèvres était éternellement présent.
Jusqu’à ce dimanche maudit.
Tandis que Vincent se lassait graduellement des jeux pervers de sa maîtresse, Elisabeth, elle, maintenait une emprise sur ses sens et n’admettait aucune rivalité. Elle avait remarqué les regards qu’échangeaient Vincent et une serveuse du café d’en face. Vincent avait l’air d’apprécier cette timide jeune femme. Furieuse, Elisabeth décida de se venger.
Elle usa de ses charmes et de machiavélisme afin d’amener la jeune fille aux plaisirs saphiques. Puis, elle laissa Vincent les surprendre un dimanche matin. La vue de ces deux beautés entremêlées dans des draps satinés, les lèvres vermeilles qu’il avait tant admirées caressant la peau blanche de celle qui lui tendait habituellement un regard franc et attentif, fut pareil à un tsunami dans sa tête.
La rage enfla en lui. Il se déchaîna sur les meubles, cassant, brisant, hurlant. Puis, l’agressivité qui l’habitait le fit se jeter brutalement sur les jeunes femmes. Elisabeth ne le craignait pas, sa sexualité passait aussi par le sadisme, et Vincent le savait. Mais ce n’était pas le cas de la jeune serveuse. Vincent la jeta à terre, la frappa cruellement puis la pénétra avec fureur.
Ce n’est que quand il lâcha la jeune femme qu’il redevint lucide. Si les hurlements et les pleurs ne l’avaient pas atteint auparavant, il discernait à présent une scène cataclysmique.
— Qu’est-ce que j’ai fait ? Mais qu’est-ce que j’ai fait ? murmurait-il.
Elisabeth le regardait presque avec tendresse. Tu es mien, entièrement mien, maintenant, semblait-elle penser. Elle ne jetait même pas un regard à la jeune serveuse, tremblante par terre.
Des estafilades striaient le visage et les mains de Vincent. Il apprécia d’un air absent une larme de sang qui atteignit ses lèvres. Salé, un peu métallique.
Vincent quitta l’appartement de sa maîtresse d’un pas hésitant. Il erra plusieurs semaines dans la Capitale. Sa barbe grandit et lui permit de cacher les traces de griffures de la jeune serveuse.
Quand Vincent se regarde dans la glace, il est hanté. Hanté par sa ressemblance physique avec l’autre Vincent et hanté par la terreur qui lui inspire le tube de peinture vermeil.


Un suicide étrange

Albert se réveilla en sursaut. Il était en sueur. Le célèbre peintre Vincent se plaignait qu’il ne se fatiguait pas assez dans la recherche des indices de ce décès mystérieux, il y avait de cela 125 ans :

-Tu participes aux événements de l’anniversaire de ce départ, depuis vingt ans et tu es de plus en plus indifférent à ce sujet ! Tu y vas par habitude. Je pensais que tu étais devenu un ami ! Tu te rappelles ce rêve et cet engagement : tu ne me laisserais plus jamais seul ? J’avais la certitude que tu serais plus sérieux que les autres, ceux qui s’étaient arrêtés au début de leur enquête. Ma fin bizarre te rendait très triste.

En effet, Albert était devenu flic, et c’était Vincent, enfin les évènements en lien avec lui, qui lui avait permis de se diriger vers ce métier. Albert se rappelait que plusieurs éventualités existaient au sujet de ce départ prématuré. Mais il ne savait plus l’intégralité de ce que les gens disaient, et ce qu’il avait lu n’avait laissé que quelques traces dans sa substance grise.
Ce rêve avait bien réveillé Albert, il admit qu’il se rendait à ces fêtes à cause de membres de sa famille qui s’y intéressaient bien plus que lui. D’ailleurs depuis quelque temps il utilisait des stratagèmes, dans le but de ne pas les entendre quand ils entamaient des sujets en lien avec Vincent.

Ainsi il décida de s’intéresser plus sérieusement à la vie de Vincent. Il avait envie de regagner l’amitié de ce malheureux et ensuite de repartir plus attentivement dans la recherche des alibis dans le passé tumultueux de l’artiste. Quelqu’un lui avait tiré dessus, il avait tenté de se suicider ? Juste après qu’il eut peint un tableau ? Ce n’était pas imaginable !

Il devait en finir vite avec ce dilemme, dans le but de rendre Vincent heureux, lui qui n’aurait enfin plus mal à sa pauvre vielle carcasse. Il avait rageusement envie d’en finir avec cette énigme et de révéler la réalité aux gens qui avaient prévu de penser à lui deux semaines plus tard.

Il entama sa recherche par un site rejeté par des spécialistes qui cependant lui rendaient visite de temps en temps. Cela lui permit de détenir une vue d’ensemble sur la vie de Vincent. Albert se rappela aussi que Vincent avait écrit plusieurs centaines de lettres. Il devait les lire. Il devait aussi analyser ses tableaux, aller visiter des habitants de la ville dans laquelle sa vie s’était achevée. Qui sait ? Des indices sur le sujet auraient peut-être même traversé les années ? Des recherches réalisées par d’autres lui seraient aussi utiles.

Il se mit à lire les lettres, il avait de la chance, ses parents les avaient dans leurs archives. Plus il avançait dans la lecture plus il réalisait l’ampleur du travail. Depuis une semaine, il n’arrêtait pas de lire et d’analyser des clichés de tableaux en main, mais il n’avait avancé que d’un fil. Le désir d’en finir aussi rapidement s’atténuait. Il lui fallait plus de temps. Il réfléchit quelques instants.

Il était devenu flic, seulement gardien de la paix, l’année dernière. Certes, c’était depuis vingt ans qu’il se rendait aux anniversaires du décès de Vincent, mais il n’en avait que dix neuf. En effet, il avait débuté les visites dans le ventre de sa mère. Suggérant que le but était difficile à atteindre, il remit les résultats de sa recherche à un an et une semaine plus tard.

Avant d’entamer un travail plus sérieux, digne de Vincent, il décida d’aller prendre l’air. Une marche dans la nature n’avait jamais été aussi agréable.



ECLAIRS ETERNELS


Vincent marche dans la campagne parmi les champs de blé ; les épis éclatants se balancent, malmenés par le vent et l'air s'emplit de cris grinçants et rauques et de battements d'ailes. Le ciel d'un bleu ténébreux s'allie à ses pensées déchirées d'éclairs. Cette lumière particulière, si belle, réussira-t-il à la faire jaillir de ce paysage arlésien qui le pénètre de sa splendeur ? Le tableau existera-t-il ? Ses yeux brillent, déjà il est captif du désir délirant de peindre. A la limite du chemin, il installe l' attirail qu'il tenait à l'épaule. Quelques heures plus tard, il replie le chevalet, range ses pinceaux et ses tubes de peinture ; déjà, le crépuscule a envahi l'espace, les astres de la nuit scintillent au firmament. Un cyprès, gardien figé de la nuit, le salue au passage, une brise tiède danse une valse lente, errante céleste.
Il s'en revient d'un pas lent, fatigué mais heureux. Les lumières de la ville l'accueillent, la terrasse jaune du café resplendit parmi les bâtiments gris. La chaleur règne dans la rue pavée, les buveurs attablés parlent haut et les verres d'absinthe se vident avec régularité. Il s'assied, s'étire : qu'il est agréable, maintenant, de sentir l'amitié des camarades, de discuter avec fièvre de peinture, de chérir le plaisir du travail de cet après-midi magnifique. La nuit chaude incite à rester éveillé, une musique sautillante parvient jusqu'à lui. Il y a bal à la salle des Lices, l'assistance se presse à l'entrée, les rubans des arlésiennes s'agitent au rythme de la danse, les lampes sphériques illuminent la salle. De la multitude des danseurs se dégage un parfum sauvage de sueur, des éclats de rire transpercent le tapage et les musiciens déversent gaieté et langueur que les pieds, glissant sur le carrelage, entraînent avec eux.
Vincent, ivre de mauvais vin et de musique, regagne sa demeure. Demain, après-demain, il ira derechef capturer les paysages lumineux. Le pinceau cernera deux paysans faisant la sieste près d'une meule après le travail épuisant, il prêtera vie au faucheur, être fragile dans l'immensité du champ, écrasé par la canicule, plaquera sur le tissu le bleu et le vert des hauteurs et des plaines, l'écarlate des vignes, le jaune des fleurs baignant dans l'éclat du matin : des images reflétant la flamme intime qui l'anime.
Et quand, lassé du spectacle de la nature, il cherchera un sujet, c'est lui-même qu'il peindra. Sur un arrière-plan de virgules bleutées qui semblent s'agiter tels des serpents, il se représentera : le regard hanté dans un visage dur, déchiré par ses délires. Sa main nerveuse, énergique exprimera avec puissance l'âme inquiète de l'artiste.
Dans sa pauvre chambre, il pendra au mur ses tableaux qui ne se vendent pas. Il se jettera sur le lit, l'esprit chargé de ceux qui restent à réaliser. Jusque dans ses rêves, il peindra, sans répit, utilisant avec vigueur les teintes vives dans sa recherche exaltée et créatrice, jusqu'à l'ultime heure de sa vie.



Quand papa met la main à la pâte



Écrire un texte dans le cadre du 125ème anniversaire du décès du ce peintre néerlandais ? C’est ce qu’elle demande Mme Berger ? Et avant lundi ? Elle n’a pas d’autres brebis à cravacher, ta Mme Berger ? Ces enseignants et leurs idées farfelues.... L’évènement m’avait échappé, c’est sûr. Mais j’ai capté le message, ma puce : tu veux que papa t’aide. Hé bien, papa sera franc, papa n’en pense pas grand bien de ce type un peu cinglé, que dis-je, carrément dément, ce Vincent Van Gag ! Applaudis à ma plaisanterie, que diable !
Car enfin, le gars qui prend plaisir à se représenter, mine de papier mâché, tête ceinte d’un pansement parce qu’il vient de se tailler une feuille, m’est avis qu’il est méchamment atteint ! Et la peinture de sa chambre dénudée, au lit un peu bancal, c’est d’une naïveté, d’une indigence ! Un gamin de cinq ans ferait aussi bien. Quant au si célèbre vase rempli de fleurs pisseuses, échevelées, prêtes à rendre l’âme... tu parles d’une réussite artistique ! Ta mère hurlerait si je lui faisais cadeau d’une gerbe de fleurs aussi malades !
Tu dis chérie ? Je ne rends pas service à la petite avec mes âneries ? Mais je plaisante, bien sûr ! Mais je l’apprécie, Vincent, mais je l’aime Vincent ! Tiens, Julie, je suis très sérieux maintenant. Narre-lui à Mme Berger la magie du Champ de blé avec cyprès : un champ, des ramures, un arbre, déclinant la gamme des jaunes et des verts, des plus tendres aux plus intenses et se mesurant à des entrelacs de nuages bleutés chargés de blanc et de gris acier. Parle-lui de ce sentiment mystérieux qui frappe le spectateur devant la plupart de ses tableaux, de cette magie qui fait qu’il se sent avalé par le paysage, intégré à l’image et astreint malgré lui à partager l’humeur de l’artiste. Ne crains pas de t’émerveiller devant les Alyscamps : tu chemines avec les femmes en habits d’Arlésiennes, tes pieds glissent, du même pas que le leur, sur le tapis flavescent, tes yeux s’élèvent vers la magnificence des hauts feuillages fauves. Pense aux Iris, frêles petites fées chapeautées d’améthyste, entamant une danse sereine, reflet d’une âme relativement apaisée : la maladie ne tardera pas à rattraper le maître, à pas de géant. Décris l’Église d’Auvers qui s’affaisse, fragile et inquiétante, sur un tapis de verdure, écrasée par le fardeau d’un ciel aigue marine. N’aie pas peur de suggérer que cette peinture trahit un esprit déséquilibré, affleurant la chute fatale. Mais le génie peut-il exister sans un grain de démence ?
Évidemment, il te faudra en quelques lignes parler du cénacle qui réunissait les amis de Vincent : Sisley, Degas, Cézanne et quelques autres, en guerre avec le classicisme.
Que penses-tu de ce que papa t’a suggéré ? (chérie, je t’ai entendu murmurer « délires et fadaises », cesse, je te prie, de me dénigrer aux yeux des enfants !) Tu es satisfaite, Julie ? Tu as matière à le célébrer brillamment, excellemment, ce 125ème anniversaire du décès de Vincent, et ce grâce à papa !
Pas exactement ? Précise, qu’est-ce qu’i l te manque ? Ah ! Tu aimerais faire une visite au musée destinée à te remettre en tête les tableaux des tachistes ? Pas tachistes, ma biche, si tu utilises ce terme, Mme Berger va te saquer ! Impress... impress... Pas « imprécis », tu me fais marcher, canaille ! Tu veux de l’argent ? Le bus, le billet d’entrée ? Tiens, un billet de cinquante et ramène la Manet !



La lettre

Cher frère,

Te rappelles-tu…

J'aimais peindre sur les cadres tendus de lin brut ; enduire le tissu d'un blanc immaculé ; vider sur ma palette, les tubes de bleu de Prusse, de jaune de Naples, de vert anglais, d'alizarine, de blanc de titane…
J'aimais délayer les pigments, étaler rageusement avec mes pinceaux, les nuances vives sur le tissu rêche. Elles devenaient fruits, fleurs jaunes, iris dans un vase, champs de blés, paysages arlésiens, ciels irréels remplis d'astres luisants multipliés à l'infini...
J'aimais les cyprès élancés, les arbres décharnés, le printemps qui fleurissait aux vergers, les blés murs de l'été, les vignes rubescentes, les freux dans le ciel triste de décembre.
J'aimais errer sur les chemins, avec le chevalet de campagne et un siège pliant. Les paysans dans les champs et les prés m'inspiraient.
J'aimais me dessiner le visage, le représenter avec et sans barbe, avec et sans chapeau, dissimulant l'appendice auriculaire éliminé du tranchant d'une lame acérée par un matin de détresse. La blessure en fut cruelle.

J'aimais aussi l'absinthe qui m'a rendu cinglé. Ivresse salvatrice, ivresse inspiratrice ! Je créais et ce brave Gachet cumulait, à défaut de les vendre, les fruits de mes errances.
De crise d'épilepsie en crise de démence, ma jeunesse s'en est allé, si vite ! Dans un cauchemar aviné, ma vie a filé. Le cerveau dans le crâne était serré tel dans un étau. De plus en plus déséquilibrée, j'ai perdu la tête et l'espérance.
Un dernier matin, ce brave Gachet ne put qu'essuyer le sang sur le drap blanc du lit, fermer ma plaie puis mes yeux, vides à jamais. La vie m'avait été arrachée dans un funeste accident !

J'ai fini de travailler. J'ai cessé de t'écrire. Cela m'attristerait si je n'avais gagné une éternité enfin paisible.
Une petite stèle de pierre blanche, sans sculpture ni épitaphe, juste gravée de quelques lettres et de deux dates, est dressée dans le petit cimetière, à quelques pas de l'église d'Auvers. Tu es là aussi, frère cadet bien-aimé décédé l'année suivante, enterré près du même mur qui m'abrite du vent.

2015... Un siècle et quart a déjà passé. 125 années ! Je suis actuellement un peintre adulé. Les médias s'exclament, vantent mes tableaux aux prix excessifs. Les gens trinquent à cet anniversaire, à la santé qui me fit cruellement défaut, à ces rues, à ces quartiers entiers, à ces salles des fêtes baptisées en gage de ma célébrité.

Et je ris dans ma barbe, par-delà le trépas. Sais-tu qu'un "cercle maux d'auteurs", dans un jeu estampillé 125, appelle ses membres à aligner des phrases sur le papier - en fait sur un écran. Il leur faut rédiger un texte avec une lettre interdite, une lettre maudite à éviter au risque qu'une cuillère rageuse frappe le distrait qui en aurait négligé un seul spécimen, deux au pire ! Et j'en suis le sujet.

Imaginerais-tu pareillement une teinte défendue sur le châssis tendu de lin ? L'art peut-il s'exprimer en l'absence de liberté ?




La vie en jaune


Fait chaud ce matin. Caniculaire même, ainsi que le serinent les médias depuis des semaines. Pfff, s’ils savaient ce que cela m’indiffère ! Mes tracas se situent bien au-delà du climat de cet été sans fin. Aveuglé par la clarté flavescente de l’astre de feu, je vacille sur le seuil de la clinique. Le jeune urgentiste à la tête de cucurbitacée pustuleuse qui m’a examiné à la va-vite, vient de m’anéantir en m’apprenant que j’étais indubitablement atteint de xant… xant… xan-truc-muche. Je n’arrive même pas à me rappeler le terme exact de cette fichue maladie qui fait que la matière, les substances, le ciel, la nature, les visages, l’air ambiant… bref, l’intégralité de la réalité s’inscrit sur ma rétine nimbée d’agaçants reflets ambrés.
« Faut arrêter l’absinthe ! », a affirmé le blanc-bec en me tendant une fiche à remettre au spécialiste auquel il m’a adressé. Je n’ai pas eu le temps de répliquer que je n’en ai jamais bu, l’interne acnéique avait déjà disparu, me laissant dans une détresse indicible.

Depuis, enfermé dans ma bulle tapissée de paille canari, l’esprit au summum de l’abîme, je déambule dans la ville sépia. Mes yeux peinent à se repérer dans le labyrinthe de rues panachées de pigments maïs et kaki. Au rythme de mes pas chancelants, un chant intérieur me répète qu’il y a sûrement erreur.
Hébété, déshydraté, cela fait des heures que je divague quand par la lucarne de ma galaxie rétrécie, je remarque des badauds agglutinés à l’entrée d’un square flambant neuf. Curieux, je m’avance vers l’essaim d’extra-terrestres au teint si cireux qu’ils semblent fraîchement débarqués des anneaux de Saturne. Je me faufile jusqu'à la plaque de marbre du jardin inauguré quelques minutes auparavant. Là, je marque un temps d’arrêt avant de rire. Jaune, évidemment. L’amalgame cuivré de l’assistance hallucinée me dévisage. Mais je ne peux pas réfréner l’hilarité face à un square baptisé Vincent Van Gagh…
L’amusante défaillance du graveur gaffeur fait naviguer mes pensées vers les rives fauves d’un imaginaire débridé dans lequel s’anime une myriade de tableaux du maître. D’immenses champs de blé, des fleurs, des vases, des livres, sa chambre, ses traits martyrisés… zébrés de nuances safranées dansent tels des bateaux ivres sur l’écran de mes paupières fermées. Mes lèvres frétillent de plaisir. L’étau qui m’étreignait depuis que cet abruti d’interne a prétendu qu’une maladie de miel squattait mes yeux se desserre peu à peu.
Apaisé, je repars.

En arrivant à l’appartement, j’égrène les sites sur ma tablette muée en tête chercheuse. Le surf de lien en lien m’aiguille vers des pistes farfelues autant qu’inattendues. Ainsi, j’apprends qu’en ce 29 juillet, la France célèbre le cent-vingt-cinquième anniversaire du décès de Vincent et qu’il était vraisemblablement atteint de cette même maladie mystérieuse. Dans un éclair de lucidité, je rassemble les fragments disséminés du puzzle de la matinée. Les pièces s’enchâssent parfaitement. Le « gag » du square n’était pas un hasard, mais un signe expédié de l’au-delà par un ange facétieux dans le but de dédramatiser les évènements.
Les causes engendrant des déséquilibres visuels semblables aux miens étant multiples, je suis à présent certain qu’il ne s’agit que d’une banale jaunisse.
Rasséréné, je réalise que le jeune interne au teint de beurre pas frais était dans le vrai.
Mais, en partie seulement. Je n’ai jamais bu un brin d’absinthe. En revanche…
Allez, c’est décidé ! Demain, j’arrête le pastis…



Cadeau d'anniversaire

- Hé Kévin, tu veux entendre la dernière ?
- Hum !
- Ma Cindy aura 25 ans la semaine qui vient et elle a envie d'un tableau d'un mec qui s'appelle Vincent Van Machin. Il a calanché juste 100 ans avant sa naissance ! Vrai de vrai ! C'est à cause de ça qu'elle a eu l'idée, d'ailleurs. J'me suis rencardé sur le net, ça représente des paquets de billets ces trucs là. En plus, je me demande bien ce qui plait là dedans à ma chérie. J'suis pas expert, mais ce que j'ai vu, c'était pas génial. Imagine, le type, il a peint des fleurs qui servent à faire de l'huile et c'était même pas une pub. D'ailleurs, à ce que j'ai pu lire, il n'a rien vendu. Maintenant, ça vaut un bras, mais avant, nada, pas un pet de lapin. Ce serait le pied si j'arrivais à me balancer cent ans en arrière, mais faut pas rêver. J'veux faire plaisir à ma nana, j'vais me renseigner. Peut-être qu'il y en a à bas prix, en vente sur ebay ? Je peux essayer, hein ?
- Ben...
- J'te rappelle, j'te tiens au jus. A plus.

- La chance que j'ai eu Kévin, c'est dingue. Une veine de..., enfin j'espère pas. J'me baladais sur le marché et qu'est-ce que je remarque pas ? Des caramels, emballés dans un sac et sur le sac le fameux tableau avec les fleurs de l'autre zigue. Génial, que je me dis. Je ne fais ni une ni deux, j'achète. En plus, je m'en tire bien, c'était pas cher. Cela devrait le faire.
- Si tu le dis.
- Tu penses qu'elle va être déçue ?
- Peut-être bien, un emballage, c'est pas un tableau... Enfin, je dis ça, je dis rien.
- Elle va pas me faire suer avec ça, si elle n'est pas satisfaite, faudra pas qu'elle vienne se plaindre, elle n'a qu'à pas demander la lune, pas vrai ?
- C'est ça, à plus.

- Hé, mec, la Cindy t'a sauté dans les bras ?
- Pas vraiment. Elle a tiré une de ces têtes. Elle déteste les caramels, il parait que je le savais. Elle m'a jeté le sac à la figure, j'ai pas aimé et elle a pas vu arriver la claque que j'y ai mise. Elle a pleuré, je l'ai calmée et devine : ça s'est terminé au pieu, évidemment ! Elle n'a pas eu à se plaindre, c'est bibi qui te le dis. J'ai assuré un max, sûrement mieux que l'autre débile avec ses fleurs huileuses !




En Arles avec Gauguin


– S'amputer d'une partie de l'appareil auditif, c'est de la démence pure !
– Nul ne me fera avaler une telle ânerie, je ne veux même pas imaginer qu'il ait pu faire cela ! réplique la vieille dame.
– Ce peintre que tu chéris tant vient cependant d'être interné dans le service psychiatrique du Dr Rey en Arles !
– Il aura désiré tenir secrète la maladresse pleine de méchanceté de ce maudit Gauguin !
– Que me narres-tu là ? L'aveuglement t'égare !
Serrant le sarrau sur ses seins, la vieille marchande se pince le nez. L'ire lui plisse un réseau de fines rides au visage.
– Je suis certaine qu'il n'a pas fait ça. Peu de gens admettent ses immenses qualités de peintre mais le temps, lui, saura l'encenser autant qu'il le mérite !
– Tu dis ça parce que c'est ici, dans ce magasin, qu'il vient acheter, pinceaux, peintures et cadres !
Les lèvres de la dame âgée se mettent à fleurir.
– Je n'ai pas vraiment d'envie financière. Si j'étais dans la nécessité, cela se saurait. Je n'ai simplement aucun désir de fermer définitivement le magasin. Assister à la naissance d'un génie suffit à ma félicité. D'ailleurs, je lui fais plus fréquemment cadeau que je ne lui vends.
Le quinquagénaire face à elle met les mains sur les hanches. Ses yeux lancent des éclairs de braise.
– Maman, tu n'es pas en train de me dire que tu dilapides l'héritage familial au bénéfice de ce… de ce pauvre type qui se prétend artiste !
La vieille marchande se tait à présent. Elle devine ce fils qu'elle aime très irrité. Lui et ses frères n'entendent rien à l'art.
– Tu ne sais pas le génie de ce naturaliste sans égal. Et puis il me paie… à sa manière, réplique-t-elle.
– Que veux-tu dire par-là ?
La mère se tait. Elle se mure dans un mutisme mutin. Si elle en avait une, elle rirait même dans sa barbe tant elle devine cette pensée qui met à mal l'esprit de ce gamin qu'elle peine de temps à autre à prendre sien. À cet âge vieux qui est le sien, quelle idée ridicule !
– Mais maman, ce type va te mettre sur la paille ! C'est un dément… dangereux en plus !
– Il n'est pas dément, c'est un artiste à l'âme à vif !
– Tu parles, s'il est interné, ce n'est pas par hasard…
Le fils laisse un regard naviguant au près du mépris filer jusqu'à sa mère. Celle-ci ne se laisse pas faire. Elle lui rend la pareille puis frappe du plat de la main sur le marbre de la desserte.
– Puisque tu veux la vérité, je vais te la vendre à l'égal de ce que me l'a vendue le sergent de ville. Ce n'est pas lui qui s'est mutilé. Sa blessure est due à une méchante maladresse de ce satané Gauguin. Une arabesque au sabre mal maîtrisée. Ah, un autre détail ! lance-t-elle en le fixant dans les yeux : je t'engage à apprendre la patience, je suis sûre que tu n'auras pas à le regretter. À l'inverse de ce que tu penses, cet artiste que je chéris tant (elle vient de l'imiter) me paie. Il me paie en tableaux…


Les dahlias jaunes


La plaine du Vexin étire à l'infini
Ses vastes champs de blé, ses gerbes de juillet.
Enfin, le train s'arrête, à la gare d'Auvers.
Les tiges de mes fleurs s'alanguissent déjà.

La ville a revêtu sa parure de fête.
La rue de la fée verte et la villa Gachet,
Le musée de l'absinthe et la petite auberge
Jusqu'aux chaumes du Gré, ce matin, s'enluminent.

Cent vingt-cinq ans plus tard, imagine, l'artiste,
Les curieux visitant ta chambre mansardée ;
Tes tableaux méprisés, devenus des merveilles,
Quand, vivant chichement, tu n'en vendis qu'un seul.

À l'église trapue que tu aimais tant peindre,
Je vais me recueillir, sensible à sa magie,
Puis j'emprunte en rêvant le chemin des vallées.
Les fleurs, entre mes mains, peu à peu se flétrissent.

Perdu dans la campagne, un humble cimetière,
Cerné de vieux murs gris, m'accueille, en sa quiétude,
Le ciel d'argent blanchit les deux pierres jumelles,
Une âme généreuse a réuni les frères.

S'échappent de mes mains les têtes défraîchies,
Sur le tapis de lierre,
Pleurent les dahlias jaunes.



La naissance de Vincent


Le 29 juillet 2015 naissait dans la famille, un bébé. Ses parents eurent l’idée de l’appeler Vincent. Ce n’est pas un hasard car cela faisait 125 ans que VVG décédait. Peut-être certains préféreraient que je précise ce que veulent dire ces lettres mais ce serait vexer les amateurs de peinture et en particulier de ce grand peintre.
Ma fille durant sa jeunesse ne cessait de ramener des images de ses peintures, qu’elle agrandissait afin d’en faire des tableaux qu’elle agrafait sur les murs de sa chambre.
Qui, des amis qui venaient rendre visite, ne s’est pas extasié devant les « Iris », « le champ de blé avec cyprès et bien sûr « le Café de nuit » et tant d’autres !
Il s’agissait de la part de ma fille d’une véritable attirance vers le peintre autant que ses tableaux.
Elle avait d’ailleurs écrit plusieurs petits textes sur lui. Cet artiste et sa vie l’intriguaient. Et puis sachant qu’il était d’après ce qu’elle avait lu sur lui, un être déjanté (c’est ainsi qu’elle le situait), il n’en avait que plus de talent.
Bref, ce petit-fils né à la même date que le départ de VVG eut de ce fait le plaisir de s’appeler Vincent.
C’est un très beau bébé, mais qui n’a pas le visage très gai. Ma fille est ravie. Il pense déjà, il sera un grand, je t’assure maman, me dit-elle quand je la cuisine un peu.
— Mais quand même un bébé ma chérie, un bébé c’est un petit animal instinctif, qui aime les câlins, la tendresse, être dans les bras de sa mère et là, rien. Je me demande s’il sait faire des risettes ? Je ne l’ai jamais vu en faire.
Cela m’inquiétait d’ailleurs, mais ma fille avait tellement l’air heureux que je ne lui dis plus rien.
Il sera temps de s’en inquiéter plus tard.

J’espère qu’il aimera la peinture car je sais que sa mère lui parlera, je dirai même plus, le gavera de VVG et de ses tableaux.

Je pense aussi que sa première grande virée sera Auvers. Et puis le pauvre gamin s’il a le malheur de ne pas apprécier, il va se faire une ennemie : sa mère !
Mais j’affabule, je vais attendre qu’il parle dans un premier temps et je lui expliquerai. Il a l’air fermé mais ses yeux pétillent d’intelligence, il suffira de l’intéresser.
En attendant depuis 125 années, ce VVG a ses fans et il le mérite.



PLAGIAT

« Après cette petite pause de publicité, il me reste à présenter la dernière épreuve à ce brillant candidat. Je rappelle aux téléspectateurs qu’il s’agit de Marcellin Glumier, qu’il habite Vatan, dans l’Indre, ville dans laquelle il exerce l’activité très prenante de testeur de préservatifs, qu’il aime la peinture, qu’il passe ses heures libres à fabriquer des châteaux en allumettes, et que sa femme s’appelle Jacqueline. C’est exact ? »
« Parfaitement ! »
« Je peux te dire « tu », Marcellin ? »
« Heu… Si tu veux Jean-Pierre. Ça ne me gêne pas. Mais je n’en saisis pas bien la…
« Y’a pas de blème. Avec un candidat aussi sympathique, le « tu » est de rigueur. Tu as brillamment franchi les précédentes étapes, la première en égrenant les décimales de pi jusqu’à la cinquantième ; je rappelle qu’il est égal à 3.14159265358979323846264338327950288419716939937510 ; ensuite en citant les cinq principaux fleuves d’Australie ; puis les quatre lunes de Jupiter ; après tu as habilement évité le piège, grâce à l’appel à un ami tu as vu juste : la capitale de la Turquie n’est pas Istanbul mais Ankara ; Valence et Bry-sur-Marne ayant été exclus par la machine, ce qui t’a privé de la carte magique qui te permet de sauter une épreuve. Enfin, la teinte du cheval blanc d’Henri IV était bien le blanc, bien que « gris par la saleté » aurait aussi été accepté. Et il te reste une étape à franchir. Tu es prêt ? »
« Parfaitement ! »
Je rappelle que ce qui fait la particularité de ce jeu, et sa grande audience, c’est que les épreuves les plus dures se situent au début, et que la difficulté est en pente descendante. La suivante ne devrait être qu’une petite bière. Et garde à l’esprit que le tiers du chiffre affiché sur ce chèque, cent-mille centimes, ira à l’amicale d’entraide en faveur des anciens animateurs de télé.
J’y vais ! Cette année est célébré le cent-vingt-cinquième anniversaire du décès d’un grand artiste ; il est enterré près d’ici, dans le cimetière d’Auvers, à peu de distance de l’église. Qui est-ce ? »
« Stravinski ? »
« Niet ! Il n’était pas russe. »
« Racine ? »
« Plus récent. »
« Céline ? »
« Plus ancien. Enfin… calcule la date. »
« Les maths, c’est pas ma tasse de thé. Je préfère la peinture. »
« Justement ! C’est un peintre. »
« Rembrandt ? »
« Plus récent. Quand a t-il été enterré ? Il y a cent-vingt-cinq ans, retranche 125 à 2015, ça fait ? »
« 1920 ? »
« 1890, je t’aide. »
« Ah ! Gauguin. »
« Tu y es presque ! »
« Manet ? »
« Plus près de Gauguin que de Manet. C’était l’ami de Gauguin »
« Heu… Sisley. »
« Je t’aide : ça débute par un V »
« … Veurat ? Vézanne ? »
« Van… »
« Ludwig Van Beeth… ? »
« Un peintre j’ai dit ! »
« Ah ! J’y suis : Van Rysselberghe. »
« Plus célèbre !!! Il signait ses tableaux : Vincent. »
« Lagaf ? »
« Lagaf n’est pas décédé en 1890 ! Un peintre ! Très célèbre ! Il a peint l’église d’Auvers ; les iris, et d’autres fleurs que je ne vais quand même pas citer ! Dépêche ! Il ne reste qu’une demi minute ! »
« Heu… Heu… Que c’est bête ! J’ai un tableau de lui dans ma chambre… La terrasse du café à Arles… »
« Ça vient ? »
« …Ah je l’ai ! Ça y est : Vincent Van…
Ting !
« Le temps est dépassé ! C’est perdu. Mais qu’est-ce qui m’a fichu un candidat pareil ? Que dire d’un tel individu ? Vraiment, quel… »
« Abruti ? »
« C’est pas ça, ça débute par un C ! »
« Cancre ? Cul-cul ? »
« Négatif ! ça finit par un N. »
« Crétin ? »
« Perdu !!! Avec une seule lettre au milieu ! »


L’entrée du jardin public à Arles.


Dès le premier regard, c’est le camaïeu des verts qui m’a aspirée, du vert anglais se déclinant en multiples nuances, passant par les verts militaire, empire, kaki, mélèze, lichen, sauge, pin, absinthe, amande, tilleul, se répandant jusqu’au vert d’eau translucide. Entre les deux battants de chêne brun s’écartant tels deux gardiens révérencieux, un visiteur s’est arrêté et feuillette sa gazette. Les verts du paysage se reflètent dans le bleu de ses vêtements dans une telle fluidité que le lecteur semble être né du feuillage des arbres. Quelques femmes languissamment assises sur des bancs, abritées par les arches feuillues, fuient la chaleur extérieure. Le jardin d’Arles m’invite, je ne peux résister à sa silencieuse prière. Envie de suivre cette femme, celle qui se dirige vers l’embranchement du chemin, faisant trainer sa jupe sur l’allée tapissée de jaunes, paille, sable, blé, safran, égrenés par les arbres. Envie de livrer à mes yeux émerveillés ce qui se cache au-delà de la fraiche charmille. Je me laisse entrainer, visiteuse égarée, et me glisse entre les murs du temps. Tu t’es tenu là, Vincent. C’est là que tu as peint sans relâche, durant de chaudes après-midi, en cet été de mille huit cent quatre-vingt-huit, là que tu t’es révélé, que tu t’es transcendé afin d’atteindre l’excellence, là qu’à l’acmé du génie, ta vie a basculé. Mutilé, perdu dans les égarements d’un esprit brisé par la certitude de sa perfectibilité, deux ans plus tard tu t’annihilais, il y a juste cent vingt-cinq ans. Tu ne sauras jamais que de ta frénésie est née l’éternité. Je te cherche et je sais que je vais te surprendre au-delà de l’allée, un pinceau dans une main, dans l’autre ta palette, plissant les yeux, le faciès buriné par la lumière de feu. Là je me recueillerai, t’admirant en silence, et, après quelques heures de muette ferveur, te dirai simplement : « Vincent, merci… ». J’avance et j’entends les milliers de mésanges s’ébattant à l’abri de la feuillure. Légère sérénité, bienveillante quiétude. La sente ambrée se ramifie, j’hésite puis je bifurque à gauche. C’est là que tu venais, j’en suis persuadée. Je ressens ta fureur créatrice à travers les âges. J’arrive enfin en haut de la pente, m’assied auprès d’un immense sapin quand, brutalement, je suis déracinée, vite, démesurément vite. Mes yeux suivent le jardin qui fuit vers l’infini. Le jaune de l’allée se dilue dans le vert. Le paysage est aspiré, le chemin, les bancs, les femmes, la barrière s’abîment dans le vide tandis que je suis balayée tel un fétu de paille.
- missen ?
Je cligne un peu des yeux, me redresse lentement, replace ma tête : je la sens bizarrement à l’envers.
- missen ?
Une main me presse délicatement l’épaule.
- missen, het is sluitingstijd !
Je regarde en arrière, lentement, gauchement, pendant que le carrelage s’empare derechef des arches de mes pieds. Je prends appui auprès du mur, hagarde, essayant de saisir l’inepte charabia que m’adresse l’intrus un tantinet inquiet.
- zal het niet ? Missen ?
Dans une brumeuse fulgurance, je réintègre enfin cette peau que j’avais désertée :
- dank u… het is niets. Ik heb alleen een beetje warm.
D’une pauvre mimique, j’assure le grand gaillard penaud que je vais bien, que j’ai certainement été victime de la chaleur ambiante, le prie de m’excuser de ne pas m’être inquiétée de l’heure imminente de fermeture et salue hâtivement, mais le plus gracieusement qu’il m’est permis sans être ridicule, le gardien du musée d’Ede.
_________________
Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
http://danielle.akakpo.over-blog.com/
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MessagePosté le: Lun 19 Oct - 23:20 (2015)    Sujet du message: Publicité

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