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Les textes du jeu N°124

 
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danielle
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Féminin Poissons (20fev-20mar)

MessagePosté le: Sam 19 Sep - 10:11 (2015)    Sujet du message: Les textes du jeu N°124 Répondre en citant

Dans le sablier

Dans le sablier, de minuscules grains de larmes coulent.
Le silence a enrobé la pièce. Je voudrais tant y croire… mais rien ne se passe. Au diapason de l’imaginaire endormi, mes mains semblent pétrifiées au-dessus du clavier obstinément muet. J’évite de détailler les touches colonisées par la poussière, me contentant d’œillades furtives en direction de mes doigts engourdis. Quand vont-ils se décider à damer le pion à l’armée de coquilles qui n’attend qu’un faux pas de leur part pour bondir hors de sa tanière et grêler l’écran de scories ?
Les yeux rivés sur le moniteur quasi vierge, je reste perplexe.
« Mission impossible », s’inscrit en lettres de feu dans mon esprit en proie au doute. Tel un diablotin oscillant sur un ressort grinçant, le couard martèle de sa voix au timbre aigu : « Tu ne vas pas y arriver, elle ne reviendra jamais ! »
Sabotage réussi.
D’un œil désabusé, je fixe mes compagnons d’infortune. Le constat est pathétique. Ce pauvre clavier s’essouffle à faire cliqueter de guingois de mauvais caractères qui naissent et meurent sur l’écran squatté par un curseur agaçant comme un néon en fin de vie. De rares phrases s’alignent dans l’indifférence de la souris ratatinée en catimini sur son tapis.
Alors que je m’apprête à jeter l’éponge, une musique s’insinue dans la pièce. Sans chercher à comprendre sa provenance, je me laisse bercer par la mélodie sans âge. La voix suave et rocailleuse de Sting égrène des paroles intemporelles. En écho, j’écris à l’envi : « I still love you, I still want you… », pour lui signifier en lettres majuscules, pleines et déliées que je l’aime encore…
Est-ce enfin l’amorce pour renouer avec elle ?
Elle, la douce diva qui partage ma vie depuis dix ans.
Décennie en dents de scie au cours de laquelle bonheurs, grands et petits, complicité et déceptions se sont succédé au gré de ses caprices.

Dans le sablier, de minuscules grains de vie s’écoulent.
Au tout début, j’ai cru avoir rencontré une magicienne dotée d’un invraisemblable éventail de charmes.
Je me souviens de notre première fois. Ce soir-là, elle m’a tendrement pris la main pour franchir la frontière d’un pays inconnu et sublime aux allures de contes de fées. Au terme de notre premier voyage, mon cœur palpitait comme jamais et je me suis demandé si dans le monde il existait un autre endroit aussi beau !
Ce ne fut qu’un début. Car, sous son aile enchantée, j’ai découvert des contrées lointaines que je n’imaginais pas. Même en rêve !

Dans le sablier, de minuscules grains de pluie déboulent.
Mais, il y a plusieurs mois, ma princesse a disparu. Sans crier gare. Sans laisser d’adresse.
Je l’ai cherchée dans les moindres recoins de ma vie tapissée d’ennui et de désarroi.
En vain.
Du fin fond de mon enfer, je l’ai imaginée bâillonnée dans une tour d’ivoire d’une laideur indicible, prisonnière d’un tortionnaire, égarée en plein no man’s land… Je ne supportais pas l’idée qu’elle pût souffrir. Presque autant que moi.
Alors, aujourd’hui, je tente une ultime échappée. Pour la retrouver...

Dans le sablier, de minuscules grains d’amour s’enroulent.
Étrangement, l’évocation de nos émois dérouille peu à peu mes phalanges. Les voilà qui volètent et font mouche sur des touches qui reprennent vie. Les mots se forment. Tout seuls. Sans effort ; un soupçon de plaisir s’immisce au détour du point-virgule. Les phrases s’alignent. Seront-elles bien accueillies ? Ressenties ? Au fond quelle importance ?
L’essentiel n’est-il pas d’avoir renoué avec… l’écriture ?




La Confiance

C’était une époque où l’on pouvait encore accorder sa confiance aux gens lorsqu’ils donnaient leur parole.
Par exemple, pour une vaccination, on ne demandait pas systématiquement de pièce d’identité, et rien n’était noté en vue d’une éventuelle vérification des actes médicaux.

Aussi ma grand-mère en profitait-elle pour me faire vacciner tous les ans. Pour cela, des personnes des services de la santé publique venaient de la ville chaque année. Les candidats à la vaccination étaient convoqués à des heures précises en fonction de leur âge. Alors, mamie me rajeunissait ou me vieillissait d’un an ou deux, c’était pour une bonne cause : m’immuniser complètement contre tous les microbes.
Hélas, pour ma part, quelles que soient les stratégies que je développais pour échapper au supplice, on me choppait.
Un soir, j’avais entendu ma grand-mère chuchoter. J’avais tous compris. Le lendemain j’ai croisé mon grand-père. Il partait à Menzire, notre verger qui se trouvait loin du village, assez loin pour que ma grand-mère n’y aille jamais :

-Tu es le plus gentil des grands-pères !
Ses yeux se sont fermés et ses trente deux dents sont apparues, ce qui prouvait qu’il partageait mon avis.
J’en ai profité pour demander :
-Est ce que je peux aller avec toi ? S’il te plait, grand-père !
-D’accord, allons-y !

Ce chemin qui, d’habitude, me procurait une joie immense car le paysage était sublime et mon grand-père génial, s’était transformait en enfer. Il m’était très difficile de faire semblant d’être présente et de veiller à ce que personne ne nous poursuive ou ne nous appelle. J’avais l’impression d’entendre mon nom ou encore qu’une main se tendait pour m’attraper par derrière. En m ‘approchant de Menzire je n’entendait presque plus la symphonie jouée par les cigales et la rivière. Cette situation me faisait souffrir et m’empêchait de profiter de ma promenade.
Je suis enfin arrivée à Menzire. D’habitude les cries des enfants se mêlaient à la musique particulière de ce merveilleux lieu. Ce jour là, je n’entendais rien. Ils avaient dû être obligés de rester chez eux à cause de ses étrangers qui venaient perturber leur rythme de vie. De toute façon, ce n’était pas le moment de jouer. Il fallait trouver une cachette parfaite. J’avais faim. La peur m’a donné des ailes et je me suis retrouvée tout en haut d’un peuplier.
C’était l’automne, j’avais suivi la tige d’une vigne qui s’était enroulée jusqu’aux extrémités de cet arbre géant. Des grappes de raisin jaune et mûr à souhait dansaient devant moi.
Je m’y suis servie et j’en ai fait tomber aussi. La faim s’estompant, j’ai enfin observé tout ce qui m’entourait. J’ai vu un paysage multicolore, magnifique, et je me suis demandé si, dans le monde, il existait un autre endroit aussi beau. Le bruit de pas sur le sol a stoppé net le périple de mes yeux. Je ne bougeais plus. Une voie m’appelait. C’était mon oncle :
-Tu t’es bien cachée, mais tu es trahie par les choses que tu laisses tomber ! Je ne dirai rien à ta grand-mère. En échange, lance moi une grappe. Les infirmiers vont partir dans deux heures et tu seras libre !
Le soir, nous sommes rentrés tranquillement au village. Le lendemain je me suis levée sans la moindre inquiétude. Ma grand-mère m’a prise par le bras et m’a emmenée. Les tortionnaires étaient toujours là. Leur travail n’était pas fini. Pendant que j’observais leurs visages laids, l’un d’eux m’a piquée, habilement. Je n’ai rien senti.
Je n’aurais plus jamais peur d’eux.




Garde de nuit

Au sixième étage de l’hôpital où je venais d’échouer, le silence profond était entrecoupé ça et là par quelques gémissements lointains, ainsi que par le pas pesant des infirmiers de nuit. Et par les sonnettes des chambres voisines, qui appelaient à l’aide en vain. Et par le ronronnement du distributeur de boissons fraîches dans le couloir. Et par le son incongru d’une émission de téléréalité, dont je ne parvenais pas à déterminer la provenance.
Je soupirai, inquiète et en nage : il régnait une chaleur d’enfer malgré l’heure avancée, en ce mois de juillet caniculaire. J’avais laissé la porte grande ouverte, ainsi que la fenêtre, dans une piètre tentative de rafraîchir la pièce.
Je veillais donc dans l’obscurité, plongée dans mes pensées, n’ayant de toute façon aucune envie de dormir, car l’endroit n’avait rien de rassurant. On m’avait en effet prévenue dès mon arrivée de garder mes affaires de valeur auprès de moi, suite à de nombreux vols. Qu’il est regrettable de constater qu’aucun lieu n’est jamais respecté par certains membres de l’espèce humaine !
Ma chambre était pour le moins vétuste : plafond décrépi, ampoules grillées ; même le lit ne fonctionnait pas, et j’étais restée bêtement bloquée en position demi-assise, ayant voulu redresser le dossier. Que dire de la peinture dégueulasse, d’une teinte qui rappelait le ciel de Paris en ses matins de pics de pollution ! En arrivant, j’avais du faire un effort pour me rappeler avoir choisi ce lieu pour des raisons médicales, et non esthétiques ou de confort…

La douleur me submergea soudain comme une vague amère. Je me crispai sur les accoudoirs en respirant profondément. L’infirmière de garde m’avait refilé quelques dolipranes, m’affirmant avec un sourire déjà agacé que cela allait passer rapidement.
Pour me distraire et oublier de souffrir, je plongeai mon regard dans la vue qui dégringolait par la fenêtre sur plusieurs kilomètres à la ronde. C’était bien le seul avantage ici : à cette hauteur, j’avais pour spectacle toute la ville et bien au-delà. J’avais même remarqué, à des dizaines de kilomètres, la pointe de la Tour Eiffel qui s’illuminait à intervalles régulières. Les lumières des centaines de lampadaires offerts à ma vue formaient un halo doré qui donnait aux objets laids m’environnant un aspect mystérieux.
Je me pris à songer à Amélie Nothomb, qui décrivait le délice de tomber du regard dans la ville, depuis l’immense gratte-ciel japonais où elle travaillait. Il me semblait aujourd’hui comprendre cette sensation non comme purement esthétique, mais comme un effet vaguement suicidaire du lieu anxiogène où elle se trouvait, combiné à la beauté de la vue.

Puis d’un coup, alors que rien ne présageait que cet instant puisse prendre fin, une pointe de rose est apparue dans le ciel. C’est tout l’air qui s’est empourpré en quelques secondes, et l’aube était là.
Je suis enfin sortie de cette rêverie monocorde, et pour la première fois, j’ai réalisé mon grand bonheur et ma chance. Détournant mon regard de la fenêtre, j’ai contemplé cette petite perle qui avait dormi profondément auprès de moi tout ce temps, dans son écrin de plexiglas, ses minuscules poings serrés sur ses rêves immenses… et je me suis demandé si dans le monde il existait un autre endroit aussi beau !


La geste des migrants

Au coucher du soleil la citadelle bruisse du chant de la mariée. Ici, on l’appelle ainsi car elle est toujours vêtue de sa robe de noces. Nomade, son mari est parti il y a longtemps, quelque part juste après leur lune de miel, loin d’elle et de leur bébé venu au monde en son absence. Elle demeure pensive depuis l’arrivée de la première lettre qu’il leur a envoyée après son départ.
« Ma chère femme,
Le voyage a été très long, plus que prévu, mais je suis enfin arrivé et tout va bien. Je pense chaque jour à toi et à notre enfant. Je rêve de vous voir un jour à mes côtés. Je sais que tu aimeras notre nouveau pays. Depuis que je suis là j’ai bien tout observé et je me suis demandé si dans le monde il existait un autre endroit aussi beau ! Tu verras… Je t’envoie un peu d’argent, le peu dont je dispose … ».

D’autres missives arrivèrent, causes d’une mélancolie croissante chez la femme. Aussi, pour leurrer le mal, avec l’encre de ses yeux, sur des pages de pierre blanche elle composa pour son enfant une berceuse aux réminiscences bouleversantes

Arrachés par les flots à de tristes d’ailleurs
L’ancienne Abyssinie ou la morte Byzance,
Ils dérivent vers des mondes bien meilleurs
Décidés à lutter pour goûter la bombance

Je perçois leurs silhouettes dans la pénombre
Telles des ombres furtives dans les décombres
Aux aguets des menus bouts de vivres
Arrachés au prix de rudes manœuvres

Fantômes nantis de rêves et de courage
Emplis d’amertume contre le pire outrage
Ils rallient la cohorte des bannis de la nation
De leur face émane l’innocence et l’émotion

Maintes fois soumis aux travaux harassants
Perçus tels de vils démons envahissants
Des tâches nobles ils sont toujours exclus
Fourbus ils dorment dans des abris exigus

D’aucuns rôdent aux pieds des tours
Squattent les toits des alentours
Se faufilent dans les trains d’enfer
S’engouffrent dans l’antre de Lucifer

N’y trouvent qu’âpreté. Aux regards suspicieux,
Ils soupçonnent dédains et mesquines colères,
Et dans ces box froids où l’on parque les gueux
Frissonnent d’avoir pris les hommes pour frères.

Mais il faut tenir bon pour ceux restés là-bas
Occulter le mépris, la peur, les injustices,
Tous les coups bas du sort, jouer les fiers-à-bras,
Dans ses lettres glisser mille bonheurs factices.

Des fouilles d’ordures, ils chargent la valise
Pour tromper leurs nombreux frères de lait
Faire croire qu’ils sont sur la terre promise
Sauf que le mensonge est toujours laid

Eux, les migrants ignorent les frontières
Ils prennent d’assaut les hautes barrières
Traversent les eaux, les plaines et les montagnes
Savent esquiver les garde-côtes mus par la hargne

Eux, ils passent le témoin pour la relève
Semant la vie sur leur noble parcours
Là où le rejet mène l’homme à la dérive
Où il faut souffrir sans permis de séjour

Je pleure pour ces damnés de la terre
A longueur de journée dopés d’espérance
Apatrides ils sont condamnés à l’errance
Dans les couloirs d’un Eldorado de pierre.

Au pays de Vénus

Imaginez une oasis au climat parfait : chaude sans être brûlante, humide sans moussons violentes, aérée mais sans bourrasques de vent… Un paradis tropical où nous vivions tous en symbiose, à l’ombre d’une végétation drue et luxuriante. Tout autour de nous foisonnait une flore riche et nourrissante qui accueillait en son sein protecteur de plus en plus de créatures aussi diverses qu’attachantes. Nous y demeurions en paix, à l’abri de l’air toxique et loin des buildings aseptisés.
Ah, quelle nostalgie quand je repense à cet Eden disparu, à cette perfection engloutie ! Que de fois, alors, je me suis ennivré d’effluves musquées, lové dans la moiteur sucrée de la montagne de la Déesse, que nous vénérions avec ferveur, et je me suis demandé si dans le monde il existait un autre endroit aussi beau.
Non, je le sais désormais. Mais j’étais loin de me douter que cet univers de rêve, ce jardin des délices, allait être bouleversé d’une manière aussi soudaine que brutale.
C’était le soir. Nous avions passé la journée à admirer les champignons que la touffeur rendait magnifiques. Cela a commencé par quelques gouttes d’eau anodines, que nous avons d’abord pris pour une pluie banale. Pourtant, une odeur inhabituelle nous a rapidement alertés. Un parfum terrible, mordant, acidulé, qui nous a fait frissonner. Les vétérans se sont vite carapacés, prêts à souffrir la crue dévastatrice. Bientôt, des vagues mousseuses nous ont submergés. Lessivée, notre fertile mangrove ; balayé, notre sanctuaire pubescent ; emportées, mes amies Ecolie et Candida, sous l’assaut des flots écumeux.
Et lorsque le vacarme a cessé, quand le tourbillon s’est retiré, je suis resté seul, minuscule, pauvre microbe laid échoué sur le sol de la douche affreusement propre. Miraculeux rescapé du savon assassin, je n’échapperai pas longtemps à la descente vers l’enfer de la station d’épuration…

Ernest et Théodule

Deux cousins aux portraits gémellaires et à la laideur cubistique, digne d’un Pablo à l’apogée de son art, se dandinaient dans un vert carré à la pelouse caressante. Enfin… Ernest et Théodule ne se dandinaient pas vraiment, ils boitaient. Le premier nommé était né avec un pied-bot et le second avait eu la malchance de croiser une moto aux superbes chromes qui roulait en sens interdit. Le choc fut fatal au genou de Théodule.
Quelques semaines plutôt, Ernest avait découvert lors d’une balade à vélo dans le bocage normand ce qui lui semblait être la parfaite harmonie entre l’écologique chlorophylle et le marbré soldatesque. Il était rentré chez lui plus rapidement que s’il fut poursuivi par un V2 allemand, même si la guerre était achevée depuis quatorze lustres, il avait grimpé les marches à vive allure jouant du pied-bot comme d’un ressort d’amortisseur, avait ouvert la porte de l’appartement dans lequel son colocataire, et néanmoins cousin, terminait de fumer les feuilles séchées d’une plante odoriférante. Ernest s’était lancé dans une cyranesque tirade « Je me baladai dans la verte campagne… magnifique… alignées… perfections… et je me suis demandé si dans le monde, il existait un autre endroit aussi beau ! Tout est droit, tracé au cordeau. J’ai juste remarqué que les croix sont d’un blanc un tantinet gris. »
Roxane-Théodule à l’esprit aussi vif qu’un paresseux neurasthénique fit cogiter ses soixante-quinze de QI. Quelques instants plus tard, un exploit pour Théodule, l’idée jaillit. Il s’ébroua de plaisir. Ernest l’écouta avec grand intérêt ! Ils demanderaient à leur patron de répondre à l’appel d’offres pour le nettoyage du marbre. Ce qui fut demandé fut remporté quelques semaines suivantes. L’entreprise Toutépropre envoya ses deux émissaires les plus représentatifs munis de nettoyeurs haute pression afin de rendre au marbre son prestige d’origine.
Les deux cousins se dandinaient entre les crucifix et valsaient entre les tombes astiquant, lavant le marbre commémoratif de la – ils ne savaient pas quelle numéro- guerre mondiale. Alliant travail et jeu, Ernest et Théodule s’étaient lancé un défi : celui qui nettoierait le plus de croix gagnerait la prime de rendement de l’autre.
Le début du concours commença à 7h du matin, chacun son matériel en main. Ernest prit rapidement une avance certaine : quatre croix de plus dès 10h. Arrivé midi, Ernest se reposa quelques instants pour contempler sa future victoire, six tombes d’avance : impossible pour Théodule, même s’il prenait un rythme d’enfer, de remonter un tel retard surtout qu’il semblait souffrir le martyr, lui qui n’avait pas l’habitude d’utiliser de tels outils, Théodule était plutôt le roi du nettoyage de vitres. La pression et le débit de l’engin faisaient de lui un concurrent de faible niveau. Pourtant Théodule, certain de sa victoire, sourit à son cousin dès 14h malgré le retard significatif. Ernest se demanda quelle raison permettait son adversaire d’afficher un tel air gai.
La fin du boulot, 14h30, arrivait à grands tours d’aiguilles quand Ernest s’aperçut que le tuyau d’alimentation en eau était trop court. Il était bloqué. Théodule se dépêcha, rattrapa son cousin et le dépassa dans un gloussement non dissimulé. La demie de 14h sonna à leur montre. Théodule brandit son jet en signe de victoire … et omit de signaler à Ernest qu’il avait raccourci de douze mètres le tuyau pendant la nuit




Tirésias


La promenade « Le bout du monde » semblait déserte. Tristan en profita pour se pencher sur une des balustrades qui bordaient le chemin. Le front soucieux, les traits tirés, il sonda l'abîme, en contrebas. Aussitôt, il jugea l'endroit propice à l'exécution de son funeste projet. Il posa sans attendre un pied malhabile sur le premier barreau du garde-corps, cependant qu’il songeait. Ô oui, écraser sa maudite carcasse sur ces roches acérées, là, tout au fond du précipice, et cesser de souffrir, enfin ! Depuis des mois, il vivait un véritable enfer. Une trahison, les illusions perdues, l'absence, la solitude, la terrible solitude... L’infortuné n'en pouvait plus, il en avait assez de se tourmenter, assez de vivre dans un monde cruel, rongé par un mal pernicieux, incurable : l'espèce humaine. Il avait en horreur ses semblables, tous des porcs vautrés dans leur perfidie et leur égoïsme et qui...
― Vous voulez que je vous aide ?
Tristan avait sursauté, manquant de basculer. Il tourna la tête et avisa un vagabond assis, jambes croisées, sur un banc public, à quelques mètres de là. L'importun regardait droit devant lui, lunettes noires, barbe hirsute, un sourire narquois aux lèvres, comme s'il se moquait sans vergogne du spectacle auquel il assistait.
Le suicidaire, résolu, revint à ses affaires. Il ne fallait plus lanterner ! Il grimpa un autre échelon, ému, pensant que tout serait terminé dans une poignée de secondes...
― Je peux vous faire la courte échelle, vous savez !
Cette fois-ci, c'en était trop ! Tristan souhaitait pouvoir se supprimer en paix. Allait-on aussi gâcher ses derniers instants ? Il descendit de sa hauteur et se posta devant le chemineau, suppliant :
― Écoutez Monsieur, un peu de respect... C'est vraiment laid ce que vous faites. Vous ignorez tout de moi, alors vos commentaires... Laissez-moi tranquille, et passez votre chemin, s'il vous plaît...
― Quel panorama magnifique, n'est-ce pas ? rétorqua l'autre, sans se départir de son sourire. Vous avez vu, ces toits colorés, on dirait des touches de pinceau d'un impressionniste ! Et ce ciel crépusculaire, et ces montagnes ! Je suis né ici, vous savez. J'y ai passé toute mon enfance, une enfance heureuse. Pourtant, l'adolescence est arrivée, et je me suis demandé si dans le monde il existait un autre endroit aussi beau ! Alors j'ai bourlingué... Et je suis revenu, définitivement convaincu ! Seulement, vous risqueriez de me le rendre moins féérique, ce paysage, par votre mauvaise action...
L'éperdu avait écouté le récit dilatoire de son interlocuteur d'une oreille distraite. Il fixait du regard le visage buriné du misérable, dissimulé derrière ses lunettes. Tout à coup, il eut une révélation :
― Mais... ma parole, vous êtes aveugle ! l'interpella-t-il sur un ton offensé.
― Quelle perspicacité, chapeau bas ! s'écria l'indigent, goguenard. N'empêche que comme on dit, on ne voit bien qu'avec le cœur, l'essentiel est invisible pour les yeux ! D'ailleurs, je vous serais reconnaissant de bien vouloir me guider, la nuit tombe, et vous ne pouvez pas abandonner ici un triste sire comme moi !
Devinant le désespoir de Tristan, l'homme se leva, soudain grave.
― Allez, venez, c'est moi qui vous ramène, on va causer ! lui murmura-t-il avec tendresse.
Deux frêles silhouettes s'éloignèrent alors, bras dessus bras dessous, le long des allées du parc qui s'enténébrait peu à peu. Puis ce fut la nuit, une nuit à peine troublée par le huchement d'une chevêche et par un chuchotis, triste et réconfortant.

La retirada

- Courage, on est bientôt arrivés !

Il faisait de plus en plus froid. La longue colonne humaine serpentait dans la montagne inhospitalière, derrière laquelle se profilait une terre étrangère, espoir d'asile, de vie et de paix. Souffrir encore était le prix à payer pour sortir de l'enfer dans lequel nous vivions depuis plusieurs mois. Mon père, Antonio, traînait, plus qu'il ne la portait, la lourde valise en carton dans laquelle il avait assemblé à la hâte quelques effets. À ses côtés, chargé d'un paquet mal ficelé, je m'accrochais aux pans de son veston. Madre, nous suivait, ma très jeune sœur sur une hanche et un gros balluchon sur l'épaule. Nous marchions la nuit, dormant le jour dans le creux d'un rocher, ou à l'abri d'un bosquet rabougri ; au mieux, dans une bergerie inoccupée depuis la fin de l'estive. Épuisée par la fatigue et le manque de sommeil, Madre butait sur les cailloux du chemin mal dissimulés par la neige, mais se relevait à chaque fois pour marcher, marcher encore, sans se plaindre.
Un dernier col à franchir, et, derrière les Pyrénées, la France nous parut belle comme une terre promise, bien que grise et sale dans la froidure de l'hiver finissant. La peur s'effilocha sans totalement disparaitre.

- Courage ! On s'en sortira !

Passé la frontière, les gendarmes français nous ont fouillés, puis escortés. Nous nous sommes retrouvés à Argelès enfermés dans un camp avec de nombreux compatriotes républicains, unis dans le même dénuement. L'accueil ne fut pas particulièrement chaleureux et les conditions d'hébergement inhumaines. Les femmes et les jeunes enfants furent conduits vers une autre destination. J'ignorais alors que je ne reverrais plus ma mère ni ma petite sœur. La municipalité embauchait les plus valides à de durs travaux. Padre faisait partie de ceux-là, tandis moi, de santé fragile, je bénéficiais de cours scolaires dispensés par des bénévoles de la ville.

- Adieu, Padre !

Le pays en guerre, les camps de réfugiés ont été libérés. Padre et moi avons rejoint le maquis, dans une France à feu et à sang. Padre y a perdu la vie lors d'une opération de sabotage qui a mal tourné. Torturé par les nazis, "Pierrot", alias Antonio Loppez, n'a jamais parlé !
La guerre finie, j'ai réussi à trouver du travail comme carreleur dans une petite entreprise du Nord. Après quelques années à vivre dans un bidonville insalubre, je fus relogé dans une HLM à peine moins laide où je retrouvai d'autres Espagnols. Nous nous rassemblions régulièrement dans un estaminet. On y tapait le carton tout en partageant nos souvenirs d'enfance, où se mélangent les noms de Guernica, Guadalajara, Federico Garcia Lorca, Antonio Primo de Rivera… Souvent, nous entonnions en chœur "Rumba la rumba la rum bam bam !", sans oser lever le poing.

- Viva la muerte !

Maintenant, je suis vieux. Depuis la mort du Caudillo, mon pays est délivré de la dictature, mais je n'y suis jamais retourné. Ce matin, je me suis réveillé d'un cauchemar récurrent, meublé de bombardements, de cris, de cavalcades, de chants révolutionnaires et de coups de fusil. Les premières images qui me sont venues à l'esprit sont celles de collines desséchées par le soleil, dont les couleurs fanées se sont superposées au papier peint de ma chambre. Le parfum entêtant des orangers en fleurs a caressé mes narines. J'ai revu, comme si c'était hier, les palais mauresques de ma ville natale... et je me suis demandé si dans le monde il existait un autre endroit aussi

Le bruit des bottes dans la gadoue

De la terrasse de ma bastide, au cœur du Lubéron, je laisse mon regard naviguer sur l'océan violet des champs de lavande. Dès ma rencontre avec la Provence, au début des années 60, je suis tombée sous son charme et je me suis demandé si dans le monde il existait un autre endroit aussi beau !
Je savoure la caresse du soleil, j'ai tant manqué de chaleur pendant ma jeunesse.
Chuinte encore, à mon oreille, le bruit des bottes en caoutchouc s'enfonçant dans la gadoue. Un bruit de succion presque obscène. Les bottes, je les aimais en cuir, gainant les pattes du Maître chat, ou bien magiques, effectuant des enjambées de sept lieues. Les Contes de ma mère l'Oye constituaient ma seule échappée belle. Poucet, surtout, me fascinait d'avoir pardonné à ses parents l'abandon de la fratrie, dans la forêt peuplée d'ogres et de loups.
Qu'avais-je à pardonner aux miens ?
Rien.
Aux dires de ma grand-mère, ils m'avaient conçue sur le tard, alors qu'ils se croyaient stériles. Je les trouvais courageux d'élever une petiote, tombée comme un cheveu sur la soupe de leur marmite. En dépit de leur tempérament taciturne, je me serais montrée fort ingrate de m'en plaindre. Logée, nourrie, blanchie, j'étais maîtresse de mon temps libre. Aux alentours de mes neuf ans, mon père avait pourtant essayé de m'imposer de menues corvées, à la ferme, mais ma mère l'avait, aussitôt, rabroué - Laisse-la donc lire et dessiner tout son soûl, la vie se chargera bien assez tôt de la faire souffrir !
Loin de représenter l'enfer, mon enfance ne symbolisait pas le paradis, pour autant. Elle me semblait terne, insipide. Afin de la pimenter, j'agaçais le placide Jeannot afin qu'il courût, à la vitesse du lapin blanc d'Alice, ou je houspillais le chien, le cochon, les canards, fâchée de les voir muets comme des carpes, au contraire des animaux bavards de Delphine et Marinette.
Outre l'ennui délétère, la grisaille, les mornes plaines, les sentiers détrempés de Picardie me désespéraient. Je haïssais plus que tout le bruit des bottes s'enfonçant dans la gadoue. Mon univers me paraissait triste et laid.
Sur le chemin boueux de l'école, pour dissiper la chape de brouillard et de brume qui transperçait chaque pore de ma peau, je chantais à tue-tête une comptine de ma composition.

Ciel de coton gris
A bas ta cape de pluie !
Revêts ton manteau d'azur
Ensoleille la nature
Mes camarades, me pensant un peu folle, me laissaient à mes bizarreries. Au vu de mes bons résultats et de ma docilité, les enseignants toléraient mon besoin d'isolement - les enfants de vieux sont rarement expansifs.
Après la monotonie du cours complémentaire, l'internat de l'École Normale d'Institutrices de Laon, véritable bouffée d'oxygène, m'a ouverte au monde. Passionnée par mon métier, au gré des mutations, j'ai réussi à m'établir dans un village du Vaucluse. J'y coule une retraite paisible, hélas assez solitaire, depuis la disparition de mon cher mari, voilà bientôt dix-huit mois.
La canicule fait friseler l'horizon. Il n'est plus temps de songer au passé. Ce dimanche est jour de fête et j'ai mis ma robe blanche. Avant l'arrivée de mes fils, il me faut dresser la table sous la tonnelle, et faire le paquet-cadeau. Bravant la foule des touristes, je suis montée, hier, à Gordes, à l'occasion de l'anniversaire de ma petite-fille. Je me réjouis de lui offrir, tout à l'heure, une ravissante paire de sandalettes roses.

Les voyages de Juliette

Après avoir quitté la maison familiale, pourvus de bonnes situations, les enfants de Juliette se sont employés à la convaincre qu’elle avait suffisamment trimé pour les élever seule et que l’heure était venue pour elle de prendre du bon temps, de réaliser enfin son rêve : voyager. Elle s’est fait un peu prier – elle qui n’avait jamais quitté sa banlieue que pour de courtes vacances à la campagne, à moins de cinquante kilomètres – puis s’est laissé offrir une escapade au château de Versailles. Le faste de la galerie des glaces et des appartements royaux, la magnificence du vaste parc qu’elle a parcouru en calèche l’ont émerveillée. Elle a enchaîné un mois plus tard avec les châteaux de la Loire, puis avec Chamonix et la mer de glace, de plus en plus enchantée de ses découvertes.
Enhardie, elle s’est mise à feuilleter les catalogues de séjours à l’étranger, à jongler avec les promotions, les coffrets cadeaux offerts par les enfants. En quelques années, elle a visité Venise, bercée par le chant des gondoliers, Athènes où elle est restée béate devant l’Acropole et le Parthénon. En Égypte, les pyramides l’ont fascinée. A chaque retour de ses escapades, elle a fait à ses enfants des comptes rendus enthousiastes dont ils guettaient en souriant l’invariable conclusion candide et attendrissante : « C’était tellement mieux qu’à la télévision... le paradis ... et je me suis demandé s’il existait dans le monde un endroit aussi beau. ».

Elle rêvait déjà du Sénégal et de la Thaïlande lorsqu’elle a été victime d’une mauvaise chute, après avoir frémi d’admiration devant celles du Niagara. Rapatriée en urgence en France, opérée de la hanche, elle a supporté avec courage son hospitalisation et paru accepter de même le verdict du chirurgien : elle devrait désormais se déplacer avec une canne et ménager sa jambe droite. Son moral a flanché lorsqu’elle a dû poursuivre sa convalescence aux Acacias, le seul établissement disposant de places disponibles.
C e n’est pas sa jambe qui l’a fait le plus souffrir. Pas vraiment non plus la pensée des voyages qu’elle avait programmés pour l’avenir et auxquels elle serait contrainte de renoncer. C’est la laideur de l’environnement, de sa chambre au sol carrelé de gris, aux murs recouverts d’un papier peint pisseux. Une pièce impersonnelle, semblable à toutes les autres, avec son mobilier spartiate, sa fenêtre qui donnait sur un triste mur d’enceinte. Elle a enragé comme un oiseau en cage : même les chambres d’hôtel les moins étoilées qui l’accueillaient lors de ses périples étaient plus chaleureuses. Elle a pris en grippe le personnel et les autres pensionnaires et. Quitter cet enfer est devenu une obsession.

Lorsqu’enfin elle a regagné sa maison, que sa fille l’a eu installée confortablement dans un fauteuil au salon, tout près de la croisée grande ouverte et qu’elle a aperçu son jardin, entretenu en son absence par le voisin, l’émotion l’a gagnée. Les roses grimpaient jusqu’à la fenêtre. Elle en a cueilli une et humé son suave parfum. Dans le lointain verdoyaient les collines du Pilat. Puis son chat a sauté sur ses genoux pour mendier une caresse.
Son regard s’est ensuite tourné vers l’intérieur, vers sa bibliothèque bien garnie, les portraits de ses petits-enfants, les photos et objets souvenirs de ses pérégrinations. Elle a essuyé une larme de bonheur, assurés que sa maison serait désormais le plus bel endroit du monde.

Papillon


Toujours le même endroit... Pour essayer de sortir de là, j'me reprend une cigarette, direction fenêtre, un peu d'air... Rien de ouf hein : les rejets des pots d'échappements et vue sur les apparts d'en face. Nulle part où s'échapper ; nulle part pour rêver.

Enfin bon faut pas trop s'plaindre. J'suis pas à la rue non plus, c'est pas l'enfer. Et puis mieux : pourquoi faire ? C'est pas comme si je n'avais jamais été dans des endroits plus beaux : paradis dorés ! En tout cas en apparence... Grandes pièces, baies vitrées, gens à ton service... Et ouais j'avais réussi à vivre dans des endroits comme ça fut un temps. Mais ça s'est révélé presque plus laid que cet appart. Les gens abusent de toi quand t'as du fric : ça te déshumanise ; ils t'envient tellement qu'ils pensent même plus qu'ils peuvent te faire du mal.

Dans ce monde-là j'étais même tombé amoureux. Elle s'appelait Charlotte et avait des yeux qui vous enivrait en une seconde. J'en devenais poétique, moi, le parvenu de la musique. J'me rappelle la première fois où elle m'a emmené chez elle. Quand je suis entré dans son ptit appart j'en revenais pas et je me suis demandé si dans le monde il existait un endroit aussi beau ! C'est que j'vous ai pas dit : Charlotte c'était une artiste. Et là, c'était le reflet de sa créativité : esquisses accrochées sur les murs entre des phrases écrites à l'encre noire, poufs rond autour d'une table sculptée, lumières tamisées, ... J'me rappelle qu'y avait même des papillons dans une cage qui volaient. Cet endroit il sentait la liberté à plein nez. Et la spontanéité.

Mais moi... J'étais amoureux et riche. Alors je l'ai retiré de son cocon ma Charlotte pour l'emmener vivre dans mon luxe à vomir. Pourtant j'en étais déjà malade de ma richesse... De ces gens ou trop snobs ou trop intéressés... De ces endroits trop grands au point que tu ne sais plus où aller... Bien sûr je l'ai pas forcée. Elle était heureuse, éblouie et puis elle en avait un peu marre de galérer. Je l'ai épousée...

Quand on est amoureux on s'attend jamais à souffrir c'est drôle. Pourtant c'est typique comme truc : l'histoire d'amour qui se transforme en cauchemar. Mais non, ça peut pas être celle là, pas la nôtre, ça serait trop bâtard ! Bien sûr, on n'a jamais voulu se faire de mal avec Charlotte. Mais je lui ai enlevé son oxygène. Elle a vite fané... Elle était pas adaptée. Moi non plus d'ailleurs. On n'était pas de ce monde. Et mine de rien, tout nous le faisait comprendre...

Oh, elle a fini par partir. Un mot dans la cuisine : "J'ai besoin de m'envoler. Je t'ai aimé". Et hop plus de Charlotte. Le début de la décadence. Mais ça ça se raconte pas. La jolie histoire d'amour d'accord, le chagrin romantique passe encore mais la déchéance on l'aborde juste comme ça. Trop laid de décrire les premières gorgées d'alcool puis l'habitude. La première dispute avec le groupe, l'incapacité à jouer correctement, les huées des fans, l'angoisse, les pleurs, encore plus d'alcool, l'oubli. Et si ça n'avait été que l'alcool...

Oh évidemment j'm'en suis plus ou moins sorti. La musique et le fric c'est fini ; l'autodestruction aussi. Mais pourquoi ? Pour les quelques gorgées d'air polluées entre deux bouffées de cigarettes ? On pourrait dire que j'ai assez vécu. J'ai vu le plus beau, je l'ai perdu ; pourquoi ne pas tout arrêter ? Au fond de moi je sais bien. L'espoir de retrouver un endroit comme ça avec plein de trucs aux murs, du bordel et un papillon. Et cette fois d'y rester...


Délivrance.

Comme un métronome déréglé, la douleur était répétitive et de plus en plus rapide. Je chantais faux mes cris de douleur. Eve avait fauté ; elle avait été exclue du paradis, je vivais l’enfer. On m’avait prévenue que j’allais souffrir au moment où il glisserait par l’endroit où j’avais pris du plaisir. Ce n’était pas moi qui évaluait mon « mal » sur une échelle de un à dix mais les soignants en parlant de l’ouverture de mon col !
Mon corps était-il laid avec tout le poids que j’avais pris ? Je ne savais plus. Combien de kilos allais-je perdre ? J’allais enfin voir mes pieds ? Allait-on encore me laisser une place dans le bus ? J’essayais d’oublier que je possédais un utérus.
Mes crampes me harcelaient…Mais, pour me soulager, pas d’étirement possible : J’étais recroquevillée sur moi-même, sur lui.
Enfin, après tout le « travail », comme ils l’appelaient, on me l’a mis dans les bras. Il pleurait de façon tonitruante mais je pense qu’à cet instant, j’aurais pu pleurer plus fort que lui !
A cet instant, J’ai plongé dans ses yeux d’un bleu non définitif et je me suis demandé si dans le monde il existait un endroit aussi beau.
J’étais maintenant quelqu’un dont le sang pouvait rougir, dont les perles de sueur pouvaient sécher les larmes, dont l’unique grimace était l’ombre du sourire et qui portait l’enfant sur le ventre dans lequel, quelques instants avant, il était.


Détente

Je venais de m’engager sur l’autoroute depuis dix minutes. Enfin j’allais quitter cet enfer !
Une semaine de boulot et je n’en pouvais plus. Le temps passait vite pourtant mais je n’étais pas encore sur la liste des élus.
Depuis dix ans il fallait avoir 75 ans d’âge pour avoir droit de cesser une activité et espérer pouvoir rester disponible pendant encore cinq années pour effectuer la formation des nouvelles recrues.
Je n’avais que 70 ans. Il me restait encore du temps pour souffrir dans cette entreprise de robots. Nous étions tous dirigés par ceux-ci et seul un homme enfin je veux dire un humain détenait cet empire. il ne nous parlait guère et se présentait rarement à nous les quatre survivants comme nous aimions nous définir. Il est vrai que nous étions parqués en sous-sol sous des lumières éblouissantes vertes jour et nuit pendant toute la semaine. Cet endroit était laid, puant l’eau de javel et surtout d’une froideur !
Il fallait conserver une température de quinze degrés pour ne pas dérégler les machines et bien sûr nous crevions de froid malgré les combinaisons très épaisses que l’on nous avait fournies.
On se demande comment des robots supérieurement sophistiqués avaient pu imaginer une horreur pareille ! Et dire que nous y passions six jours et six nuits. Cela dit le repas ne nous prenait pas beaucoup de temps, une petite pilule de vitamine et en avant, nous ne nous arrêtions jamais, même pas pour dormir car une autre gélule nous était donnée pour que nous puissions continuer à travailler tout en nous reposant.
Alors, quand arrivait le dimanche, nous nous retrouvions presque tous sur les routes pour vivre et respirer. Il ne nous restait que cela comme loisir : respirer et en prendre plein les yeux des beautés de la nature que nous regardions émerveillés.
Quand je me garai enfin sur le parking déjà bondé, j’arrêtai le moteur, me penchai en arrière et poussai un grand soupir de soulagement. Enfin j’étais arrivée, enfin j’étais libre ! Même si ce n’était que pour quelques heures mais quel plaisir !
Je suis sortie de la voiture et me suis appuyée contre le capot et tout en regardant la mer aux vagues folles, c’était rituel, je faisais toujours cela, je me suis mise à sourire et je me suis demandé si dans le monde il existait un autre endroit aussi beau !

La minute enchantée

En cette fin d’après-midi de juillet, la chaleur écrasant la maison, nous étions restés cloîtrés derrière les volets censés nous protéger de l’étuve extérieure. Néanmoins, alors que la température intérieure se rapprochait des trente degrés, les deux fours tournaient : pintades et tarte pour le soir. Anniversaire oblige. Il fallait vraiment avoir un sens aigu de l’abnégation pour s’affairer de la sorte alors que la météo incitait plutôt à se poser, les doigts de pieds en éventail. J’aurais pu prévoir une bonne soirée grillades sous la pergola, mais l’orage n’allait pas tarder à éclater. Ce soir, nous dînerions dedans.
Les mains gonflées, les jambes lourdes, je sentais la sueur dégouliner de mes cheveux pour se noyer dans mes yeux, m’aveuglant de larmes salées que je chassais rageusement avec l’essuie-tout. J’avais terminé, enfin !
J’ai pris mon livre, fuyant l’enfer de la cuisine. En bas il devait faire bon… Mais la terrasse, emprisonnée par ses murs blancs, n’était qu’une fournaise. Déjà, dans l’escalier, la touffeur commençait à déposer les armes. Le lierre, s’agrippant à la façade, cachant la laideur de sa grise uniformité, repoussait les rayons du soleil. L’air circulait, ici. Au bas des marches, je me suis coulée dans le jardin salvateur, mon oasis au milieu du désert, abrité sous les amandiers, les palmiers et les bambous. Sous le saule pleureur, mon fauteuil m’attendait.
C’était l’heure. L’heure de contempler, l’heure de communier, l’heure de s’apaiser. Les hortensias flétris souffraient mais n’allaient pas tarder à être soulagés. Les autres fleurs, fières hémérocalles, téméraires roses trémières, valérianes et gauras s’épousant langoureusement, coquelicots légers caressant les bleuets, s’épanouissaient, envahissant impunément l’enclos. Toutes s’accommodaient de cette canicule. Les prèles guettaient elles aussi l’arrivée de la pluie. Elles frémissaient d’espoir. À mes côtés, la fontaine s’amusait à faire croire qu’il pleuvait. Un soupir de bonheur souleva ma poitrine, et je me suis demandé si dans le monde il existait un autre endroit aussi beau !
J’ai placé un fauteuil juste à côté du mien. Et là, j’ai attendu, craignant qu’elle ne vienne pas. Trop souvent déçue certainement…Puis je l’ai entendue descendre l’escalier. Se tenant à la rampe, furtivement penchée, elle cherchait à me voir à travers la spirée. Malicieuse, elle a ri et m’a dit en chantant :
– Ah ah ! Je savais bien que tu te trouvais là.
Mais elle est repartie aussi vite qu’elle était apparue, s’enfuyant tel un elfe. Alors j’ai espéré qu’elle allait revenir, qu’elle était juste allée chercher ses tongs, petite sauvageonne continûment nu-pieds.
Fermant les yeux pour mieux déceler les indices qui briseraient le silence de son absence, j’ai de nouveau perçu la magie de ses pas s’échappant furtivement de la maison, puis dévalant l’escalier en joyeuses claquettes. Sautillant sur les pas japonais qui traçaient le chemin, elle s’avançait vers moi. Redevenue sérieuse, elle m’a regardée, puis, son livre à la main, elle est venue s’asseoir dans le trop grand fauteuil, que, telle une incantation, j’avais déposé là pour elle.
Elle m’a souri :
– on est bien, là, Mamie.


Deux vies…


Je n'ai pas bien compris d'où sort cette fille. Par contre, la phrase qu'elle vient de prononcer m'est allée droit au cœur.
On a deux vies. La seconde commence lorsque l'on s'est aperçu qu'on en a qu'une.
Je n'aurais pas su dire les choses comme Confucius. Mais je suis conscient d'avoir eu deux vies. La seconde a commencé le jour où j'ai réalisé tout l'enfer de la première.

Tout le monde me connaît. Après plus de trente ans, ce serait dommage… Il faut dire que les gens ont le sourire facile par ici. Dès mon arrivée j'ai été séduit et je me suis demandé si dans le monde il existait un autre endroit aussi beau !
Certains continuent pourtant à me considérer comme un étranger alors que je suis français.
Noir de peau peut-être mais bleu-blanc-rouge de cœur.

Pour ceux d'ici, l'Ouganda est terra incognita. Nul ne sait ce qu'il s'y passe réellement. Pas plus que ce qu'il s'y passait autrefois. Personne ne sait à quel point j'ai pu souffrir quand j'étais enfant.
C'est pour ça que je ris sous cape lorsque j'entends les gens se plaindre.
Les plus anciens - ceux qui comme moi ont connu la guerre - me semblent mieux disposés à accepter leur sort.
Et ça, la guerre, je n'en ai pas souvent parlé.
De la peur. Des armes qui claquent dans la nuit. Des filles enlevées pour servir de ventres à couvrir. Des fuites nocturnes pour ne pas être kidnappés. Des cadavres, le ventre ouvert envahis par des milliards de mouches. De l'odeur de la poudre et de la peur. Des balles qui sifflent aux oreilles. Du sang qui se mélange à l'ocre des pistes. De la danse macabre des machettes. Des cris qui supplient et des mains sourdes qui s'abattent. Des lèvres qui rendent un dernier soupir. Du claquement mou de l'acier sur la chair qui s'ouvre en éclatant comme un fruit bien mûr. Des mains qui tremblent...

Ma vie à moi, elle a basculé un jour d'été.

J'avais onze ans. Las de cette guerre, je m'étais introduit sur le tarmac de l'aéroport de Kampala. J'avais appris qu'on pouvait se cacher dans le train d'atterrissage des avions. J'avais choisi Air France. Enroulé dans une couverture, j'attendais.
Le jour. L'heure. Le moment.
En Afrique, vivre c'est savoir attendre.

Un peu avant l'aube, un bruit m'a alerté. Je me suis petit dans mon coin, silencieux, immobile, transparent... jusqu'à ce qu'une main se pose sur ma jambe. J'ai poussé un cri. Puis ai cherché quelque chose à quoi me raccrocher quand cette main m'a violemment tiré en arrière. En tombant, ma tête a heurté un des pneus du train d'atterrissage. Je me suis à moitié assommé.
Mon agresseur n'a eu aucun mal à finir le travail.

Je n'ai jamais oublié son visage. C'était un gars plutôt laid, un peu plus âgé que moi. En perdant connaissance, j'ai compris qu'il voulait prendre ma place.
Lorsque je suis revenu à moi, j'étais de l'autre côté du grillage. Le jour rosissait le ciel.
Je n'ai pas pesé le pour et le contre.
Il était trop fort pour moi.

Peu après, j'ai rencontré d'autres fuyards. En discutant de mes malheurs, j'ai appris qu'en me volant ma place, ce pauvre garçon m'avait sauvé la vie. Personne ne peut survivre à l'hypoxie et au froid intense en haute altitude.
Quelques semaines plus tard, avec deux de mes compagnons de l'ombre, nous nous sommes enfuis. Ce périple à travers les terres d'Afrique a duré presque un an.
Mon arrivée en France a mis un terme définitif à tout ce qui pourrait me renvoyer à ma première vie. Celle durant laquelle j'étais un enfant-soldat...
_________________
Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
http://danielle.akakpo.over-blog.com/
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MessagePosté le: Sam 19 Sep - 10:11 (2015)    Sujet du message: Publicité

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