forum du cercle maux d'auteurs Index du Forum

forum du cercle maux d'auteurs
Ouvert à tous les passionnés de lecture et d'écriture!

 FAQFAQ   RechercherRechercher   MembresMembres   GroupesGroupes   S’enregistrerS’enregistrer 
 ProfilProfil   Se connecter pour vérifier ses messages privésSe connecter pour vérifier ses messages privés   ConnexionConnexion 

LES TEXTES DU JEU N°123

 
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet    forum du cercle maux d'auteurs Index du Forum -> ARCHIVES générales -> Archives des jeux d'écriture -> JEU N°123
Sujet précédent :: Sujet suivant  
Auteur Message
danielle
Administrateur

Hors ligne

Inscrit le: 21 Mai 2010
Messages: 11 652
Localisation: St Etienne
Féminin Poissons (20fev-20mar)

MessagePosté le: Sam 15 Aoû - 22:32 (2015)    Sujet du message: LES TEXTES DU JEU N°123 Répondre en citant

Le collier perdu

Pendant quelques jours, Sarah était harcelée sans cesse. Isabelle, sa maman voulait qu’elle avoue être responsable de la perte d’un collier. Si on regardait son passé, il n’était pas si innocent. Elle avait auparavant été plusieurs fois surprise pendant qu’elle fouillait avec ses copines, Leyla et Julie la caisse le contenant.
Isabelle commença à raconter cette histoire de bijou volatilisé à tout le monde, sans doute dans l’espoir de trouver des indices. Sarah ou ses amis étaient ciblées. Même si l’adulte faisait attention à ses mots pour ne pas viser directement, car seul des soupçons existaient à leur encontre, cela faisait de plus en plus mal à Marie.
A chaque conversation sur ce sujet, elle sentait un couteau s’enfoncer droit dans son cœur. Cette situation était injuste, selon Marie. Que Sarah soit une championne des bêtises, surtout quand elle est accompagnée de ses amies, qu’elle eût fouillée ce joli coffre en bois verni, n’étaient pas des conditions suffisantes pour l’accuser.
Mais Isabelle était persuadée. C’était Sarah la cause de cette disparition mystérieuse.
Ce collier appartenait à Marie. Sa tante lui avait offert à sa naissance. Mais elle ne l’avait jamais porté. D’ailleurs il n’avait pas de chaine. Deux boules de pierre bleue, ornés à l’extrémité étaient liées par un anneau en or. Elle se demandait chaque fois que cette caisse était ouverte, pourquoi sa maman ne le lui avait jamais mis. Après tout, il lui appartenait. Cependant, Marie était plus touchée par ce que subissait sa petite sœur que la perte de son beau collier.
Pourtant la réaction de Sarah montrait bien sa sincérité :
« -Maman ! Je te jure que ce n’est pas moi qui l’ai pris! »
Elle avait juré plusieurs fois. On ressentait dans sa voix cette sorte d’injustice que possèdent les personnes pures qui n’ont rien à voir avec un évènement. Elle ne savait pas quoi dire pour prouver son innocence. Et sa grande sœur la comprenait.
Marie ne supportait plus la manière dont sa petite sœur était traitée et décida d’interrompre son silence :
« -Maman ! Tu n’as aucune preuve ! Tu ne peux pas accuser Sarah et ses copines, c’est très grave. Je ne comprends pas ! Toi qui ne supportes pas qu’on reproche à une personne quoi que ce soit, même avec preuve, car il peut avoir des malentendus.
-Tu as raison. Mais, qui tu veux que ce soi t? Qui peut fouiller cette caisse à part eux ?
-Moi ! » Dit Marie dans sa tête, dans sa souffrance, dans son silence. « Comment lui avouer que c’est moi qui l’ai pris. J’ai bien dit qui ai pris mon collier, et pas qui a volé, car c’était bien mon collier, que c’était bien moi qui l’avais reçu à ma naissance. Pourquoi ma mère ne lâche pas l’affaire ? Pourtant moi, à qui il appartient ne se plaigne pas. »

C’était la première fois que Marie le portait et aussi la dernière. C’était le printemps, elle s’était faite belle pour partir dans les montagnes avec ses copine et elle avait aussi mis son pendentif, seulement elle l’avait attaché avec un fil fin, qui avait du craquer.
Marie voulait finir avec ce cauchemar, elle prit son courage à deux mains et dit à sa mère : « j’ai quelque chose à te dire, mais tu ne vas pas te fâcher, promet moi!»
-Je te promets, je ne m’énerverai pas !
-C’est moi qui ai perdu le collier ! » Annonça Marie avec effroi.
« - C’est très bien, de l’avouer. Je te félicite pour ta réaction !» Répond Isabelle avec sourire.
Marie fut tout d’abord très étonnée par le comportement de sa mère, ensuite elle se sentit légère et libre.

La tactique

Tout en pédalant dans la nuit, Gégé la Récidive tentait de se remémorer la conversation qu’il avait eue quelques jours plus tôt avec Monsieur Charly, son vieil ami. Des bribes lui en échappaient. La faute en incombait à Jojo : café arrosé, digestif, pousse-café, pousse-pousse-café, rincette… Corinne, Justine… ; un petit coup pour la route, et puis un deuxième parce qu’on n’est jamais trop prudent…
Gégé la Récidive, mon vieux poteau, écoute-moi bien : faut que tu m’rendes un service : jeudi soir, tu prends ton vélo et tu vas à la ferme à Jojo. Tu achètes deux litres de vieux calva que tu rapportes chez toi, une fois la nuit tombée. Et, moi, je fais un saut en Normandie au week-end et je les récupère.
-Charly ! Tu sais bien que les paysans ont plus le droit de bouillir. La gendarmerie surveille. Si on se fait pincer…
-Tu renâcles comme une vieille rosse mais je te connais.
-Bon, ça va pour cette fois, j’irai mais...
Il avait cédé. On ne dit pas non à Monsieur Charly. Monsieur Charly est un Monsieur, un Monsieur qui brasse des affaires. De grosses affaires.
Gégé allait arriver au pied d’une montée, alors, il se parla à haute voix pour s’encourager : « Jojo, il sait recevoir. Pas de la gnôle coupée d’eau, nan ! Du pur jus !... En tout cas, Charly avait raison : pas un képi ! » Et il entonna : « La ta ca ta ca tactique du gendarme, c’est d’être toujours là quand on ne l’attend pas ». Ce fut comme s’il avait appuyé sur un interrupteur : des projecteurs l’éblouirent et des gendarmes surgirent : une douzaine de « hanvélos ».
« Cette fois, tu n’y couperas pas d’un petit séjour à l’ombre ! s’exclama l’Adjudant… Oui, si j’ai bonne mémoire, la dernière fois qu’on t’a poursuivi, tu t’es arrangé pour qu’on plonge dans une fosse à purin. Parlons aussi des graines de cannabis que tu as jetées dans les jardinières de la Gendarmerie. Elles ont donné de belles plantes qu’on a pu voir sur toutes les chaînes de télévision ! Je pourrais rappeler aussi les pneus crevés et les câbles de frein sectionnés qu’eurent à déplorer les bicyclettes de ma brigade».
Gégé la Récidive était plongé dans la lecture de « Lui » car il considérait qu’un homme ne doit jamais perdre la moindre occasion de se cultiver. Il affirmait par ailleurs que cet enrichissement devait être interactif, aussi tournait-il les pages après avoir fait la synthèse de son ressenti spirituel et de son émotion esthétique : « Ah ! La salope ! », « Ces nibards ! », « Ce cul ! ».
On frappa à la porte : « Parloir ! »
Qui lui rendait visite ?
Un gardien l’accompagna : Charly ! Lui, au moins, ne l’avait pas oublié.
-Je t’ai apporté des oranges, comme on dit.
Ils bavardèrent puis Gégé dit : « ça s’est passé comme si j’étais attendu… »
-Tu étais attendu.
-Qui ? Qui les a rancardés ?
-Moi.
-Explique !
-Un coup de fil anonyme pour te dénoncer. Résultat : ils envoient une douzaine d’hommes pour arrêter un gars qui transporte deux malheureuses bouteilles et pendant ce temps je fais passer un camion-citerne plein de gnôle sur la nationale.
-Je vois.
-Mais tout le temps que tu seras là, je veillerai à ce que ta femme et toi ne manquiez de rien.
Les deux hommes se dévisagèrent en silence puis Charly se leva et partit. Gégé pensait qu’il n’y aurait pas toujours entre eux l’épaisseur d’un grillage.



La mauvaise fille

« Isabelle a appelé, elle ne viendra pas ce week-end. »
Il m’accueille par cette phrase et le voici qui mâchouille sa rancœur favorite, lippe cintrée d’amertume, menton dur et boudeur. Ces derniers mois, mon vieux voisin a valsé plusieurs fois au service de cardiologie, palpitant aux cent coups. Depuis, il rumine à l’envi, dépité que sa fille ne trouve à lui consacrer que de sporadiques moments. Elle ne vit pas tout près et entre boulot et enfants, fait comme elle peut d’un mieux qu’il juge insuffisant. L’âge, les soucis de santé lui corrompent le jugement, je m’applique à trouver les bons mots pour graisser les rouages de sa dérive parano. Je touille son Ricoré, trois sucres, fais glisser le bol sous son nez :
— C’est sans doute qu’elle est… débordée.
J’ai à peine hésité, il ricane de ma gêne.
— Eh oui, tout est question de priorités, hein ?
Je reste coite. Je commence à bien le connaître. Six ans qu’on fait clôture commune et suite à ses attaques, j’ai pris le pli de passer chez lui, deux fois par jour, pour m’enquérir de son état. Je sais qu’il attend mes visites, bouées jetées au naufrage de ses heures solitaires. Je le dépanne même pour quelques courses, un peu de ménage, des broutilles de bon voisinage pour lesquelles j’ai toujours refusé les maigres sous qu’il me tendait.
— Allons, Paul, vous pétez le feu, à présent. Vous nous enterrerez tous.
Il se rengorge, tout fier. C’est le genre de compliment qui rallume la flamme dans ses yeux. Il me tapote la main de sa paluche parcheminée et soudain revigoré, en veine de propos incendiaires, s’emballe sur sa lancée.
— C’est grâce à toi, Luna. Pas ma fille qui serait dévouée comme tu l’es ! Non, quand Madame daigne pointer son nez, c’est plutôt pour faire l’inventaire.
— Faut pas dire ça, Paul. La semaine dernière, elle n’a pas ménagé ses efforts : elle a classé tous vos papiers, astiqué l’argenterie…
— Ben tiens, pour compter les couverts ! Une ingrate, je te dis. Une môme que j’ai torchée, élevée, et qui maintenant que je décline ne songe qu’à boulotter ce qui me reste de laine sur le dos.
Il se met à tousser et je me lève d’un bond pour lui frotter l’échine, apprivoiser la quinte. J’arrange sur ses genoux le cachemire de son plaid, attarde un peu mon geste en une tendre caresse.
— C’est votre fille, quand même…
— Surtout mon héritière ! T’es trop candide, Luna, de croire que les liens du sang signifient quelque chose.
— Ah, la, la, les familles ! Dès lors qu’il y a du bien, ça pourrit vraiment tout. On entend ça partout.
— Hélas... J’aurai bien de la chance si pour me mettre en terre, elle choisit autre chose que du mauvais sapin.
Aussi frugal soit-il, cet économe aspire à de riches funérailles. Je sais sa lubie de chêne roux, de satin, ses rêves de caveau et de couronnes. Je l’enlace illico, l’étreins contre mon sein, et souffle à son oreille : « Je ne le permettrai pas ! » Il monte de ses habits ce parfum sur des corps sommairement entretenus, relents d’une maladresse où s’évaporent, cruelles, les dernières dignités. Lové dans mon giron, il s’apaise, puis annone : « Je vais te dire ce qu’on va faire… »
Une demi-heure plus tard, je rentre enfin chez moi, retrouver mon mari vautré sur le sofa devant les programmes télé. Je lui chipe sa bouteille, me poste face à lui et avant qu’il ne râle, laisse choir sur ses genoux deux jolies liasses dodues :
— Jackpot ! Le vieux a lâché les billets. Et je te fiche le mien que ce n’est qu’un début…


Innocence enfantine


- Pourquoi tu pleures ?

Pierrot avait entendu des sanglots en traversant le couloir. Il poussa la porte entrouverte de la chambre de sa petite sœur. Violette n'entendit pas grincer le parquet. Elle était assise au sol, dans un coin sombre de la pièce épargné par les rayons de la lune qui n'atteignaient que le lit. Ses bras entouraient ses jambes repliées, sa tête reposait sur ses genoux. Il ne vit que son dos agité de soubresauts réguliers.
Il s'approcha à pas feutrés. Elle sursauta à peine quand il mit ses bras autour de ses épaules.

- Pourquoi tu pleures ?

Violette posa son visage baigné de larmes sur l'épaule de son frère.
- Je…. je… la maî… la maîtres…

Pierrot sortit un grand mouchoir blanc de sa poche et essuya doucement les joues de Violette dont les spasmes reprenaient de plus belle dès qu'elle essayait de prononcer une parole.

- Il est tard. Il faut dormir. Demain, tu ne pourras pas te lever pour aller à l'école !
- Je… je ne veux pas y aller !
- Mais si, il le faut ! Toutes les petites filles de ton âge vont à l'école.

Pierrot prit sa sœur dans ses bras et la déposa dans son lit. Il glissa sa poupée Caroline à côté d'elle, rabattit le drap blanc et la borda soigneusement.
Quand il quitta la chambre après avoir embrassé Violette dont les pleurs s'estompaient, la pendule du salon tintait de douze coups cristallins.

La scène se reproduisit les jours suivants et Violette était de moins en moins consolable. Elle parvint enfin à expliquer à son frère les raisons de son désarroi :
- La maîtresse a défendu Marguerite qui a dit que j'avais un prénom couleur d'encre ! Et moi, j'ai été punie parce que je lui ai tiré les cheveux. C'est pas juste ! Et depuis, la maîtresse me fait un sourire méchant quand elle remplit l'encrier de mon pupitre !

- J'ai une idée, dit Pierrot. J'ai lu dans un livre comment on faisait au Moyen-âge pour jeter un mauvais sort à quelqu'un qu'on n'aimait pas…

Et c'est ainsi que le vendredi 13 avril, la pleine lune éclairait deux silhouettes dans le jardin. Sous le vieux tilleul, Violette, en longue chemise de nuit blanche volant au vent frais, portait sur ses bras la poupée Caroline vêtue du même tablier bleu que celui mademoiselle Rose, son institutrice. Pierrot, couvert d'une nappe rouge en guise de cape, accompagnait son incantation de gestes lents :

Abracadabra
Plus jamais tu ne rempliras
Saperlipopette
De ton encre violette
Malibumalodan
L'encrier de cette enfant !

Violette riait encore de bon cœur lorsque son frère la porta dans son lit. Il lui souhaita une bonne nuit tout en l'embrassant très fort sur chacune de ses joues où coulaient des larmes de joie.

- À demain, Pierrot !
- À demain, Violette !

***

Dimanche 20 avril - À la Une du quotidien Les Vosges Républicaines :
"L'autopsie de la petite Violette, âgée de 6 ans, décédée de façon mystérieuse, (voir notre article du samedi 14 avril) n'a fourni aucune conclusion quant aux raisons de la mort inattendue de l'enfant. D'émouvantes obsèques ont eu lieu hier dans la chapelle du village de Bonnefontaine-sur-Vologne, trop exiguë pour recevoir tous les parents, voisins et amis venus pour assister à la cérémonie. Les enfants de l'École des Sotrés où elle était scolarisée ont déposé l'un après l'autre un bouquet de violettes blanches sur le cercueil immaculé. Une cellule psychologique a été mise en place. Le frère de la défunte, âgé de 13 ans, encore en état de choc, est toujours hospitalisé dans un service de psychiatrie pour enfants


Un avocat hors pair


« Monsieur le Président, mesdames et messieurs les jurés,
Jésus a dit « Laissez venir à moi les petits enfants » ; si mon client, Jacques Bodin a un corps d' adulte, son esprit est encore celui d'un enfant. Non, mesdames et messieurs, cela ne signifie pas qu'il manque d'intelligence et de maturité. Cela signifie qu'il a l'esprit pur et confiant de ces pantins...euh...de ces bambins qui, avec leurs grands yeux clairs, vous émeuvent jusqu'au fond de l'âne...euh...de l'âme. (Quelques sourires naquirent sur les lèvres du public et des jurés). Jacques Bodin n'a pas hésité à venir au secours de madame Louise Duchêne, vieille dame de quatre-vingt deux ans, qui peinait à porter son panier rempli de diverses provisions. Monsieur le Percuteur, euh...le Procureur a déclaré que mon client avait arraché des mains de la plaignante cet ustensile ménager et qu'il allait s'enfuir avec. Supposition hasardeuse quand on pense à la moralité irréprochable de cet homme qui, dans d'autres circonstances, a risqué sa vie en se jetant sur la chaussée pour écarter une autre vieille dame qu'une voiture allait écraser. Vous m'objecterez que la vieille dame, voyant son sac entre les mains de mon client et n'ayant pas encore recouvré tous ses esprits, a crié « Au voleur ! » alors que, faisant preuve de témérité, Jacques Bodin n'avait songé qu'à sauver une vie humaine. Pour en revenir à madame Duchêne, certes elle a été quelque peu bousculée par monsieur Bodin qui, voyant qu'elle risquait de tomber, s'est précipité pour la soulager du pesant fardeau qui mençait son équilibre. Monsieur le Procureur a ajouté que le portefeuille de cette brave dame se trouvait dans le panier en question et que le sauveur inattendu s'enfuyait. En réalité, il s'était éloigné de quelques mètres, emporté par son élan secourable.
Comment aurait-il pu savoir qu'un portefeuille se dissimulait sous les pommes de terre et les carottes que contenait ce panier ? Sa vue serait-elle aussi perçante que celle d'un faucon, il ne saurait posséder le don de voir à travers la matière ! Cette accusation est sans fondement et je ne peux que déplorer l'ingratitude dont font preuve certaines personnes âgées qui devraient être reconnaissantes des égards que l'on a pour elles. Ainsi, madame Duchêne a affirmé qu'elle avait remarqué la présence de mon client alors qu'elle retirait de l'argent au distributeur automatique de la Poste et qu'il l'avait suivie pendant qu'elle faisait ses courses.
Voilà, monsieur le Président, mesdames et messieurs les jurés, un détail qui ne peut que vous conforter dans l'idée que Jacques Bodin n'a agi que pour préserver la plaignante d''une rencontre fâcheuse dont le résultat aurait été le vol de son portefeuille. Vous savez, comme moi, que certains individus malhonnêtes délestent souvent de leurs biens des personnes âgées, sans défense. Mon client, ému par la fragilité de madame Duchêne, n'a pensé qu'à anticiper la possibilité d'une agression. Il l'a suivie et a pris la liberté de la soulager d'un panier beaucoup trop lourd pour elle. (Rires dans l'assistance). Jacques Bodin a toujours montré du respect et de la sollicitude envers les vieillards de son entourage ; c'est un être charitable et bienveillant qui a pris soin de sa mère, morte à l'âge de cent deux ans, elle-même victime d'un vol à l'arrachée. Jacques Bodin est quelqu'un de sensible à la détresse d'autrui, pour cela vous rejetterez ces accusations infondées et vous l'acquitterez .


Attention ! Danger...

Pas si innocents que cela
Les regards clairs que tu me lances,
Adolescente en jupe courte,
Jambes bronzées, socquettes blanches,
Elève en seconde au lycée.

Quand tu raccroches ton cartable
Sur ton dos mince de gazelle,
Tes seins menus sous ton chandail
Ont l'insolence des grenades
Qui exploseront au soleil.

Je suis professeur de physique,
Je fais des croquis compliqués
Que tu prétends ne pas comprendre,
Et de ta voix acide et lente,
Tu me demandes de t'aider .

Dès que j'approche de ta place,
Tu t'écartes pour m'inviter
A vérifier tous tes graphiques,
Et le devant de ton corsage
S'entrouvre comme par hasard…

Quand je commence à t'expliquer
Je sens que tu me tends un piège,
Auquel je devrais prendre garde...
Frôles-tu mon bras par mégarde ?
La classe entière nous surveille...

Toi, tu grignotes ton crayon
Sans jamais me quitter des yeux...
Le rouge alors me monte au front,
Et tu demandes, l'air sérieux:
« Avez-vous peur de moi, Monsieur ? »

Sourire aux anges

La môme vert-de-gris parlait avec les morts. La médium devait ce surnom à son frère, « à cause des crocs qu'elle a, ma sœur, couleur de cimetière. »

La môme vert-de-gris ne lavait ses dents qu'une fois par an car elle exécrait la pâte dentifrice. Un sourire zombie lui attirait les faveurs des trépassés, mais pas n'importe lesquels : les suicidés uniquement s'épanchaient dans son oreille droite, seule à capter l'au-delà. De l'oreille gauche, la jeune femme ne saisissait que le verbiage des vivants. Celui des morts se voulait également pénible mais, plus encore, éternel. Les esprits, libérés, ne respectaient rien, plus personne et, sans délicatesse ni pudeur pour l'ouïe accueillante y déversaient l'entier de leurs poubelles verbales.

La môme vert-de-gris fouillait son conduit auditif avec tout le pointu qui lui tombait sous la main, tâchant de l'assainir des ordures fantômes. « Si seulement tu lavais ta bouche autant que ton oreille droite ! » déplorait sa famille.

La môme vert-de-gris achevait sa dixième année de conversation avec les suicidés ; cent vingt mois passés à collecter les haines et frustrations des spectres, toujours à se plaindre d'avoir été incompris, à accuser leurs mamans mauvaises teignes ; trois mille six cent cinquante nuits environ avec boules Quies et casque audio afin de tenter le sommeil, cernée par le papotage des morts, lesquels s'incrustaient, cosmopolites et déblatérant, érigeant la Babel nouvelle dans une oreille.

La môme vert-de-gris en était là de ses vicissitudes spirites quand un inconnu l'aborda dans un café et bredouilla « Vous êtes celle qui communique avec les suicidés ? » L'homme, visage auréolé de boucles blondes mais allure voûtée par la timidité, avait tout du chiot égaré, les yeux mouillés comme des flaques. La médium, d'un coup foudroyée, s'abstint d'embrasser l'ange candide et l'invita à boire un remontant.

La môme vert-de-gris pleurait, ce qui flattait le séraphin assis près d'elle. Il avait confié, avec un bêlement d'agneau, son désarroi vital et romantique à la médium ainsi qu'une prédisposition aux veines tailladées ou à la chute vertigineuse. Il s'était assuré qu'une fois exilé pour les verts pâturages, il pourrait murmurer dans l'oreille amicale si d'aventure l'avenir post mortem s'avérait aussi mortel que le présent ici-bas. « Les suicidés vous disent vraiment tout, chère demoiselle ? » La médium dépeignit la logorrhée des esprits, leur besoin irrépressible de se confesser, le poids de leurs péchés, ce fardeau qu'ils lui abandonnaient.

La môme vert-de-gris gisait dans une impasse, gorge tranchée. L'ange timide, lui, marchait dans la rue, de son pas si innocent. Depuis deux ans, il dirigeait ses parents vers la pente du suicide, les convainquant, ruse après ruse, de l'inanité de leur existence. Les vieux rupins allaient céder et il n'était pas question qu'ils aillent ensuite baguenauder dans l'oreille d'une tarée pour dénoncer le parricide déguisé de leur fils.

La môme vert-de-gris apparut dans le miroir d'une salle-de-bains, celle d'un médium réceptif aux seules révélations des assassinés. L'homme se lavait les dents quand le fantôme féminin le prévint « Méfiez-vous des anges ! L'un d'eux m'a tuée. » Le type soupira puis cracha « Tu parles d'une nouveauté ! Si en plus tu insinues qu'il s'appelait Lucifer, ton ange déchu, je rétorque que ton histoire fleure bon le déjà lu... Tu voudrais pas plutôt une brosse à dents ? »

Le domaine des Innocents

Depuis quelques instants, les deux femmes échangent en aparté, les derniers potins mondains. Elles parlent, à mi-voix, du scandale qui éclabousse la réputation d'un couple de leurs amis.
- Et, figurez-vous, ma chère Irène, qu'ils habitent actuellement rue des Innocents ! N'est-ce point cocasse ? commente Viviane de Grandval en saisissant la théière.
Madame de Beaupré ne peut retenir un gloussement qu'elle camoufle élégamment, en disposant deux doigts devant sa bouche en cul-de-poule. Viviane, ravie de l'effet produit par son trait d'esprit, termine de verser le thé dans la tasse de son hôte.
Sa fille, Elisabeth, assise sagement, le dos bien droit, les genoux serrés, a entendu la conversation et s'interroge.
La petite ignorait qu'il y eut un lieu, à Paris, où les innocents résidaient. Elle pensait qu'il fallait être mort pour demeurer dans le ciel, réservé aux personnes lavées, éternellement, de toute faute. Cette découverte la perturbe. Pourquoi, sa famille et elle ne bénéficient-elles pas de ce privilège ? Ils se confessent régulièrement, ils sont donc purs et sans péchés. Or, il semblerait que les personnes qui bénéficient de cette adresse prestigieuse ne le méritent pas. Dans ces conditions, pourquoi y restent-elles ?
Elisabeth souhaiterait demander des explications supplémentaires, mais elle ne s'y aventure pas. Elle a la permission d'assister au thé du jeudi à condition de se tenir convenablement et de ne parler que si on lui en donne l'autorisation. À la moindre infraction, elle se retrouvera punie dans sa chambre.
Madame de Beaupré boit la dernière gorgée de son breuvage, puis se tamponne délicatement la bouche de sa serviette en fine baptiste. Elle se penche vers son amie et murmure, faussement ingénue :
- Si la justice suit son cours, ils devraient bientôt changer d'arrondissement, le quatorzième et la Santé me sembleraient plus appropriés, qu'en pensez-vous ?
- Oh ! Vous êtes caustique, dites-moi ! Laissez-leur le bénéfice du doute... réplique Viviane l'air choqué.
- Ma chère amie, c'est vous qui avez commencé, riposte Irène.
- J'en conviens, Dieu me pardonne cette vilaine malice que je ne peux endiguer. Avouez que leur adresse peut faire sourire, étant données les circonstances ?
Elisabeth n'a pas tout saisi du dialogue précédent, mais elle a retenu une information essentielle, un logement va se libérer dans cette merveilleuse rue et elle pense qu'il serait légitime que sa famille y emménage. Elle attend avec impatience la fin de la réception.
Sitôt la porte refermée sur le dernier invité, elle rejoint sa mère et l'interroge avec espoir :
- Maman, je voudrais savoir s'il nous sera possible d'aller habiter rue des Innocents à la place de ces gens qui ne le méritent pas?
Viviane regarde sa fille interloquée. Cette enfant tient de bien étranges propos !
- Pourquoi voudrais-tu que nous changions de résidence ?
- Mais, maman, je veux vivre là où tout le monde est innocent: rue des Innocents !
- Ma pauvre chérie, tu es bien naïve, il n'a jamais été question de cela, tu n'as rien compris. Va dans ta chambre, au lieu de m'ennuyer avec des interrogations ridicules...
Sans davantage d'éclaircissements, Elisabeth quitte le salon. Son beau rêve vient de s'évanouir. Elle se console en songeant qu'il est bien difficile de se maintenir dans un état de pureté constant. S'il faut changer de domicile à chaque mauvaise action, ce n'est peut-être pas si agréable, finalement ?

L’homme très distingué

Patience et compassion n’étaient pas ses qualités principales. A vrai dire, elle n’en était pas pourvue du tout. Voilà le détail qui changeait tout.

Elle l’avait vraiment « rencontré » en une fin d’après-midi d’été. Lui en terrasse, chemise bleue à carreaux, pantalon de toile bleu, lunettes de soleil, teint halé. Beau. Attirant plutôt, l’air innocent qui charme les midinettes. Elle, assise à deux pas, discrète. Un air d’une innocence sérieuse qui inspire confiance, ou intrigue. Le soleil inondait la place, les pavés brûlants accueillaient les pas empressés de touristes prêts à quitter leur habit de vacancier. A cette heure, on voyait se côtoyer les aoûtiens déjà blasés et les juillettistes un peu stressés. Entre eux, des jeunes noyaient leur chagrin d’une rentrée imminente dans une boisson gazeuse rose ou verte, voire jaune. L’atmosphère était vraiment morose dans cette ville de province peu animée. En son for intérieur, elle hésitait entre deux sentiments contradictoires, paradoxe entre l’espoir qu’il pose ses yeux sur elle et l’agacement d’une nonchalance ambiante qui déteignait sur tous. D’allure très élégante, il paraissait distingué, comme un homme d’affaire mais sans l’air empressé qui les caractérise. Comme un homme de loi, mais les manières douces et posées. Elle l’avait souvent croisé, furtivement, et à chaque fois elle lui avait imaginé une profession. Toutes y étaient passées, elle avait renoncé à chacune. Cependant, il menait une vie assurément rangée, solitaire, régulière. Il était pour elle absolument candide. Il y a comme ça des personnes qu’on ne voit pas commettre la moindre incartade. L’homme parfait, finalement, condamné à rester figé dans cette image très pure. Depuis quelque temps, elle s’était attachée à sa fréquentation et ce jour-là, elle avait envie que leurs vies se croisent. Elle l’imaginait mal la décevoir et se surprenait à ressentir un désir intense, très respectable, d’une rencontre.
Les minutes passaient, la terrasse se dépeuplait, et il ne l’avait toujours pas regardée. Pas un mouvement de tête vers elle. Pas la moindre esquisse d’un rapprochement. Il demeurait absorbé par son verre, les passants, le paysage. Tout, sauf elle. Cette attente commençait à faire naître en elle une impatience nerveuse. Elle ne savait pas vraiment ce qu’elle attendait, mais la déception croissait dangereusement. Comment pouvait-il ne pas la voir ? Comment ne sentait-il pas son appel silencieux ? Plus elle le regardait, plus il l’attirait en la décevant. Elle resta là encore de longues minutes, mais il persistait dans sa méditation, irrémédiablement hostile au monde extérieur.
Finalement, elle comprit qu’il en avait toujours été ainsi et que cela ne changerait pas. Elle se leva, se dirigea vers lui et, avec un sourire des plus tendres, lui demanda s’il lui offrait quelque chose. Lorsqu’il posa ses beaux yeux verts sur elle et lui montra une chaise de la main, elle sut qu’ils passeraient la soirée ensemble.

On devait apprendre la semaine suivante que le corps sans vie d’un homme très distingué avait été retrouvé dans une voiture. Probablement empoisonné.

Le jeu du désamour

– C'est quoi cette valise… !
La voix gronde en sourdine. Molosse en phase d'intimidation.
– Devine…
Celle qui lui fait écho exhale le soufre et la souffrance. Serpent venimeux à langue de fiel.
– Ne me dis pas que tu as encore l'intention de partir !
– Il faudrait que je sois complètement idiote pour vouloir encore rester…
– Mais tu ne peux pas me faire ça…
Le ton hésite entre menace et limace.

Quelques secondes filent. Silencieuses.

– Arrête, ne me touche pas, aboie-t-elle soudain.
Le feutre habille douloureusement sa colère mais on devine l'apprêt nécessaire.
– Comment ça… ne me touche pas ? rétorque-t-il en répétant l'injonction d'un ton aigrelet, crécerelle aux intentions moqueuses mais pédalant mezza voce dans les sables mouvants de la méfiance.
On comprend que leurs échanges verbaux doivent composer avec une certaine discrétion.
– Bas les pattes je t'ai dit !
– Charmant accueil… remarque-t-il d'une voix traînarde à peu de geindre et larmoyer.
L'ironie cède à la peine. Le doute flagelle la conviction.
– Retire ta main de là ! impose-t-elle.
La colère dans sa voix trace son chemin à grands coups de serpe rageurs.
– Si on ne peut même plus embrasser sa femme… gémit-il.
– Parle moins fort, tu vas réveiller les enfants… et vire tes sales pattes de là !
– Eh… on est mariés je te rappelle !
– Ça te va bien de dire ça ! Tu t'en es souvenu que tu étais marié dans les bras de l'autre ?
L'hystérie abandonne le trot pour un galop plus approprié. Le ton de la voix surfe prudemment sur les décibels.
– L'autre… Mais quelle autre !? Qu'est-ce que tu racontes encore comme âneries ?
– Tu as vu l'heure qu'il est ? Ne me dis pas que tu reviens du bureau, je sas que tu me prends pour une gourde mais il y a des limites à tout !
– Heureusement que je ne dois pas crier. Si tu t'entendais… grommelle-t-il.
– Ne détourne pas la conversation… et ne me touche pas !
Le rappel à l'ordre claque comme un fouet. Seul un soupir excédé lui répond… avec néanmoins un sursaut de soulagement.
– J'étais chez Patrick… tout simplement. On avait un dossier à boucler pour la réunion de demain. Je n'ai pas vu passer l'heure… c'est tout !
– Tu mens.
– Appelle-le tu verras !
– Pour qu'il me serve les mêmes salades qu'il y a cinq ans, merci bien !
– Tu en es encore là, se lamente-t-il. C'est arrivé une fois. Une seule fois en quinze ans de mariage. Mais ça ne rate jamais, si par malheur je ne suis pas pile à l'heure tu me ressers le sketch du départ et tu me ressors la valise et la sempiternelle rengaine…
– Trois heures… ça fait beaucoup, siffle-t-elle entre ses dents.
On sent cependant que la colère marque le pas. Le cobra se fait et se veut indéniablement couleuvre.
– Allez… c'est bon… ne parlons plus de ce vieux passé pourri
– Non… ne me touche pas… arrête…
La conviction vient de s'enfuir. Le ressentiment la suivait de près. Le pardon glisse sur le parquet dans ses patins de feutre.
– Tu es trop belle ce soir ma chérie.
Le craquement féroce d'une latte de bois laisse à penser qu'un élément de literie vient de rendre l'âme.
Facile d'imaginer que sous le poids conjugué de deux corps….

Une voix venue du rez-de-chaussée les cueille par surprise.
– Qu'est-ce que c'est ce boucan ?
– Rien maman, on joue, répond-elle.
– Oui, confirme-t-il, déjà très sûr de lui du haut de ses sept ans. On joue au papa et à la maman…

Pax americana

Belliqueuse arrogance ourdie d’autorité,
Inutile mépris d’avisés subalternes,
Cupidité masquée de noires balivernes,
Sang versé des enfants, au nom de vérité.

Unies dans leur orgueil, quelle sincérité
Pourraient nous apporter ces trop viles badernes,
De vampires goulus, équivalents modernes,
Épuisant à leur gré l’univers irrité ?

Sous clameur de progrès, de leur fielleuse prose,
Elles étouffent tout rêve éloigné de leur cause,
Le privant à jamais de rimes et de vers.

Histoire, juge intègre, amie de poésie,
Clame à l’humanité ces terribles travers,
Que s’arrachent nos fils d’une abjecte hérésie !

La vieille dame qui faisait son cinéma

Tous les vendredis vers vingt heures ma voisine d’en face sortait pour aller travailler de nuit à l’hôpital de la ville, et faisait un grand signe de la main à sa fille qui la regardait partir de la fenêtre du second étage.
Leur pavillon était juste en face du mien et forcément même si l’on ne veut pas faire la concierge, nous sommes obligés de voir ce qui se passe dans la rue, n’est-ce pas ? Et puis j’ai quatre- vingt-huit ans et n’ai plus que cela à faire.
Et bien ce soir- là, justement, cela ne se passa pas de la même manière. La mère comme d’habitude lui fit un signe de la main mais la jeune fille au lieu d’être au premier étage dans sa chambre était sur le perron en robe de chambre. Je me suis dit qu’elle devait être souffrante mais une moto arriva en trombe, s’arrêta devant leur portillon et la petite vint à sa rencontre tout en retirant sa robe de chambre et la jetant derrière le muret. Dessous sa tenue ressemblait à celle du garçon : blouson de cuir et bottes. Il lui tendit un casque, elle l’enfila et la moto démarra aussi vite qu’elle était venue.
Une demi-heure plus tard, ils revenaient. J’accourus à ma fenêtre toute lumière éteinte. Elle portait un gros sac de voyage et pendant qu’il entrait la moto à l’intérieur de leur petite cour, elle ouvrit la porte et poussa le sac avec le pied.
C’était quoi cette histoire ? Cette gamine recevait un jeune homme pendant que sa mère était au travail ? En plus il avait amené des vêtements de rechange c’était évident. J’étais outrée. Avec son petit air de ne pas y toucher cette demoiselle en profitait pour sans doute coucher avec le premier venu. Quelle honte ! Je restai éveillée car je voulais en savoir plus, non ce n’est pas du voyeurisme, mais simplement du civisme. Admettons qu’il lui arrive quelque chose, on voit tellement de choses à l’heure actuelle, au moins je pourrai témoigner.
Une petite heure s’écoula et je vis le jeune homme ressortir sans le sac ! Il l’avait laissé bien sûr, puisqu’il reviendra vendredi prochain ! Quand même dans quel monde vivons-nous et si j’en parle demain à la mère, elle me répondra que je me mêle de mes affaires.
Ce que les parents peuvent être naïfs !
J’allais enfin me coucher, frustrée malgré tout car je ne savais pas qui était ce motard.
Le lendemain, par hasard, si si par hasard, je croisai la gamine et la saluai.
— Alors tu vas mieux ?
— ???
— Ben oui, hier soir je t’ai vue en robe de chambre dire au revoir à ta mère, ce n’est pas ton genre, j’ai pensé que tu étais souffrante.
— Hier, mais non j’attendais mon frère, on allait chercher un cadeau pour Maman et je n’avais pas voulu attirer son attention. Mais surtout ne lui dites rien, c’est une surprise.
— Non ne t’inquiète pas.
Je la laissai et partit faire mes courses.
Il n’empêche qu’ils savent bien mentir tous ces jeunes comme si j’allais « gober » son histoire de frère ! Moi je pense que sous ses petits airs de sainte Nitouche, elle n’est pas si innocente que cela. Mais bon, ce ne sont pas mes oignons n’est- ce pas ?

Les sanglots longs de mon violon

Devant le spectacle inattendu qui s’offrait à mes yeux sous la porte cochère, je restai quelques minutes clouée sur place, les pieds en plomb, la tête en feu. Puis je m’enfuis, les jambes flageolantes, le cœur en vrille. Alex ! Si j’av ais pu me douter... Lorsque ses parents s’étaient installés dans la villa voisine de la nôtre, ils s’étaient rapidement liés avec les miens. C‘était la fin de l’été, on s’invitait pour l’apéritif ou un barbecue dans le jardin. Nous faisions découvrir aux Dufour la ville dans laquelle le père venait d’être muté. Leur fils Alex, âgé de quinze ans comme moi, était un grand garçon blond, de type nordique, plutôt réservé. Moi, brunette un peu enveloppée, timide, persuadée d’être trop moche et empruntée pour intéresser les garçons, je n’eus pas de peine à sympathiser avec ce solitaire que je considérai presque comme un frère. Nous fîmes notre rentrée scolaire ensemble et nous retrouvâmes dans la même classe. Les minettes s’agglutinèrent dare-dare autour du nouveau qui ne manquait pas de charme. La demande qu’il me fit, d’un air embarrassé, sur le chemin du retour, ne manqua pas, elle, de m’étonner : «C’est toujours pareil...ces filles qui tournent autour de moi... ça m’agace, ça me déconcentre...Tu veux bien être... enfin faire comme si... tu étais ma petite amie ? Comme ça j’aurais la paix. »
Après un instant d’hésitation, j’acceptai. Ce petit jeu ne tirerait pas à conséquence et ne pourrait que contribuer à gommer mon image d’intello branchée maths et musique classique. On nous vit donc désormais aller au lycée et en revenir main dans la main, échanger quelques clins d’œil en classe, nous isoler dans la cour pour nous parler à l’oreille. On fut surpris puis on accepta le fait qu’il était impossible de voir Alex sans Cindy et vice versa. Nous fîmes un effort pour participer à quelques sorties en groupe au cinéma. Là, il fallut bien nous serrer épaule contrer épaule, échanger quelques baisers qui s’arrêtaient précautionneusement aux coins de nos lèvres.
Quant à nos parents, si nous restions toujours très pudiques devant eux, nous les entendions chuchoter dans notre dos : « Nos petits amoureux ! » Ceux d’Alex se réjouissaient de voir leur fils briser enfin sa réserve. Les miens appréciaient que j’aie vaincu ma timidité. Leurs enfants sortaient de leur bulle et se socialisaient. Que demander de plus ? Nous y trouvions aussi notre compte : Alex me donnait des idées pour mes dissertations, je lui réexpliquais les démonstrations de géométrie.
Tout allait bien jusqu’au soir où, rentrant du Conservatoire, mon parapluie dans une main, mon violon sous l’autre bras, j’aperçus, abritées sous une porte cochère, deux silhouettes enlacées, bouche contre bouche. Alex, dans son K-way et ses baskets rouges et un garçon brun, inconnu. Brusquement, mon corps se réveilla : les mains d’Alex autour de la taille de l’autre, c’était autour de ma taille que je les voulais, ses lèvres gourmandes, c’était sur les miennes que je voulais qu’elles s’écrasent...
D e retour chez moi, enfermée dans ma chambre, je laissai exploser ma colère et mon chagrin. J’avais accepté de jouer à un jeu qui m’était apparu bien innocent. Pas tant que ça finalement puisqu’ Alex s’était servi de moi comme un paravent. Puisque j’étais tombée sottement amoureuse, d’un amour sans espoir, et que je souffrais.
En écho à mon désarroi, les sanglots longs de mon violon résonnèrent longtemps ce soir-là et ce n’était qu’un commencement.

Impeccables !

Ignace, la mine austère, était plongé dans la lecture d’un livre épais, composé de papier bible. L’homme, noueux et trapu, avait l’aspect d’un apôtre. Bien calé dans son fauteuil, derrière un bureau sur lequel se répandait un formidable capharnaüm, il goûtait au vice impuni, embobeliné de pieux silence. Soudain, la porte du cabinet de travail grinça sur ses gonds. Dans l’ouverture baignée de demi-jour, une fillette blonde apparut, le visage grêlé de bran de Judas, visiblement intimidée par son audace. Elle venait de braver l’interdit sacré : déranger le lecteur.
Ignace, irrité, leva les yeux vers sa fille. Il était sur le point de la chapitrer quand il aperçut un trouble sur les traits juvéniles. Il se ravisa et, de sa voix la plus hypocritement cordiale, invita l’enfant à entrer.
— Eh bien Marie, qu’est-ce qu’il se passe ? lui demanda-t-il, une fois qu’elle eut daigné s’avancer, avant de s’arrêter.
Marie hésitait. Elle se dandinait, muette.
— Allons, ne te fais pas prier ! grinça Ignace, contractant la mâchoire.
— Eh ben, c’est Lazare… finit par bredouiller la gamine, en suspendant la fin de sa phrase dans un blanc qu’elle prolongea, peut-être pour le rendre plus lilial.
Ignace n’appréciait guère la nuance. Il la pressa quelque peu, la menaçant de lui confisquer sa tablette.
— Ben c’est Lazare… c’est Lazare, il est en train de manger Jésus ! confessa-t-elle, les yeux embus de larmes.
L’homme devint cyanosé sur-le-champ et resta pétrifié quelques secondes, la bouche en passe-boule, les yeux exorbités, au point de donner des complexes à un tarsier. La stupeur digérée, il abattit un large poing sur le plateau du bureau et hurla, à faire trembler la maison sur ses fondations :
— Nom de Dieu, le cannibale ! Ah, le glouton, si je l’attrape !
Ignace se précipita écumant hors du cabinet et fouilla toutes les pièces du foyer. Il réussit finalement à repérer le vorace mécréant dans sa chambre, sous son lit, malgré les oraisons de ce dernier.
— Lazare, lève-toi ! lui ordonna-t-il, à trois reprises.
Le garçon, crucifié sur le sol, se rendit, la face enlaidie par l’angoisse du châtiment. Il savait bien qu’il n’était plus en odeur de sainteté, à cet instant.
Son créateur s’efforça pourtant à la miséricorde. Il reprit, inquisiteur :
— Eh bien, pourquoi tu as fait ça, dis ? J’écoute ! Et ne mens pas, de grâce…
— Parce que j’ai rien mangé à midi et que j’avais faim, rétorqua Lazare, l’air nice.
— J’espère alors que tu t’es bien caressé l’angoulême, mon cochon ! gronda le père, désabusé, plein de fiel. Et tandis que le garçon baissait la tête, deux calottes cinglèrent ses joues. Durant un quart d’heure, le fils vit du pays, ce fut un chapelet d’anathèmes, une kyrielle d’imprécations.
— Et ne t’avise plus de toucher au saucisson, on a des invités ce soir, que diable ! Seigneur Dieu, qu’ai-je fait pour mériter un tel goinfre ? épilogua l’atrabilaire.

Ignace s’en revint à son bureau, rompu. Il y retrouva Marie, qui n’avait pas bougé. Il pensa qu’elle avait des scrupules et chercha à la rassurer :
— Tu as bien fait Marie, tu sais ! C’est nécessaire, parfois…
La petite hocha aussitôt la tête :
— Oui, je sais papa, la gourmandise de Lazare est un vilain péché !
Puis, elle se mit à sourire, mais ce fut un sourire si large, si épanoui, qu’Ignace eut toute la latitude pour parfaitement distinguer, coincé entre deux quenottes ivoirines, la tache rosée d’un morceau de chair. Ahuri, il manqua régurgiter la tranche de Jésus qu’il avait engloutie lui aussi, un peu plus tôt.

Souviens-toi

Il y a si longtemps que nous vivons ensemble, des années, des siècles, des millénaires. Comment en sommes-nous arrivés au point de non-retour ? Je n’aurais jamais cru devoir un jour te dire tout ce que tu vas lire.
Nous étions si heureux…C’était il y a si longtemps. C’était sur une terre bleue. Bleue de moi, riche de moi. C’est là que tu es né. Durant des millénaires je t’ai porté en mon sein avant de te faire naître.
Tu étais différent des autres animaux mais je n’ai pas pris garde ; je t’ai cru bon et secourable.
Je coulais, libre, chantante et pure, regorgeant de richesses, et tu dormais à mes côtés. Je t’ai désaltéré lorsque tu avais soif, nourri de mes poissons lorsque tu avais faim. Ruisselant en cascades, je me suis répandue dans la terre asséchée par un soleil brûlant.
J’ai fait pousser les plantes dont tu te nourrissais, abreuvé tes troupeaux.
J’ai protégé tes fortifications, te gardant à l’abri d’assaillants fratricides.
J’ai supporté tes ponts et tes écluses.
Tu voulais voyager, je t’ai fait découvrir de nouvelles contrées.
Pendant des millénaires, je t’ai gardé en vie, te laissant prospérer, te regardant changer, supportant tes diktats.
Et toi, qu’as-tu fait en retour ?
Tu m’as méprisée, asservie, gaspillée.
Reniant tes origines, tu m’as fait engloutir des villages entiers, me gardant prisonnière pour mieux m’exploiter, me maîtriser, prendre mon énergie pour assouvir tes envies devenues besoins.
Tu t’es approprié notre planète bleue pour n’en faire que poussière.
De toutes les espèces qui peuplaient notre Terre, tu fus la plus idiote, la plus inconséquente, dépourvue d’altruisme ou de simple conscience.
J’aurais aimé que tu me montres le chemin des déserts, toi qui as la science, mais tu m’as détournée pour me faire jaillir en fontaines ubuesques au pays de l’or noir. Quand certains ne demandaient qu’à boire, tu lavais les trottoirs que tu avais souillés, décrassais tes voitures, ouvrais les robinets sans jamais les fermer, remplissais tes piscines pour mieux t’y vautrer.
Putréfiée, j’ai stagné au fin fonds des égouts, empoisonnant la terre, contaminant mes rivières, me jetant dans la mer, y répandant la peste.
Ton ère industrielle fut celle de ta perte. En un seul siècle, tu as balayé, anéanti des milliers d’années de cohabitation. Tu as foulé au pied ce qui t’avait fait naître.
Je n’ai pu que subir, même si, de temps en temps, je me suis rebellée. La colère est mauvaise conseillère et m’a fait déborder. J’ai envahi tes terres, balayé tes maisons, tes hôtels de luxe, tué des innocents. Parfois, bien trop souvent pour toi, je n’ai fait que rechercher mes lits détournés par tes soins, investissant tes rues, saccageant tes jardins, m’introduisant chez toi afin que tu me voies.
Souviens-toi de ce temps où j’arrosais la Terre, où mes rivières chantaient en traversant les villes, lorsqu’elles s’épousaient pour devenir des fleuves se noyant dans la mer gorgée de vie, du sel même de ton existence.
Je voudrais tant, comme avant, jaillir de l’humus, ruisseler dans les près, plonger en cascades le long des flancs moussus des montagnes plantées d’arbres désormais oubliés. Mais je n’ai plus de force. Tu as absorbé toute mon énergie, et mes pluies, désormais, ne servent qu’à brûler.
Courant à ton suicide, tu m’as assassinée…


La fête des amoureux

J’ai le plus beau métier du monde. Enfin, comme chaque personne qui aime ce qu’il fait, je suppose. Tout petit déjà, j’écrasais des petites puces rouges sur les murets chauffés par l’été. Ensuite, j’ai arraché des ailes de mouche. Par dizaines. Méticuleusement. Mais le problème avec les insectes, c’est qu’on ne perçoit pas grand-chose de la souffrance qu’on inflige. Tout le contraire des animaux domestiques. En cachette, bien sûr. Les gens sont ce qu’ils sont. On rejette toujours la différence, c’est un principe universel. Pourtant, je n’ai pas choisi d’être ce que je suis. Tuer est dans ma nature, c’est tout.
Dans une vingtaine de minutes, je tuerai ma trentième victime humaine et je toucherai un bon petit pactole pour le coup. Il s'appelle Hector et il a fait fortune grâce à la Saint-Valentin. Dans l'importation de roses du Kenya, pour être précis. Et dans mon métier, il vaut mieux être précis. Des fleurs qui se vendent par millions à la Saint-Valentin pour faire croire à une femme qu'elle est unique. J'ai toujours trouvé ça tordant.
Quand il aura garé sa nouvelle Jaguar XJ à l’emplacement habituel, il se dirigera vers l’ascenseur où je le rejoindrai presque simultanément, venant de sa droite, l’air décontracté et désintéressé. Comme j'ai une bonne tête, il me demandera à quel étage je me rends. Même si j'avais la gueule de l'emploi, les victimes sont souvent des personnes courtoises. Je répondrai : Le dernier. A peine les portes refermées, je sortirai mon Beretta muni d'un silencieux. Il deviendra blême et cherchera d’abord à comprendre. Les gens ont toujours besoin de comprendre tout ce qui leur arrive. Si je vais mourir d’un cancer, c’est parce que j’ai trop fumé, si ma femme me quitte, c’est parce qu’elle en aime un autre. Comme si ça changeait quoi que ce soit. « Ma femme ? » Je dirai non. Je dirais non, même si c’était le cas. D’abord parce que j’aime lire l’incompréhension en plus de la peur dans le regard de mes victimes. Ensuite parce qu’on ne trahit pas le client, déontologie oblige. Il évaluera alors la distance entre nous. Je lui dirai : « C’est ridicule, n’est-ce pas, ces énormes ascenseurs ? Ils sont vides neuf fois sur dix, voire plus. » Enfin, il implorera. Il négociera. J’entends, évidemment, mais je n’écoute pas. Je tirerai au moment où l’ascenseur s’immobilise et je descendrai par l’escalier. Et ceux qui s’imaginent que je pouvais tout aussi bien tirer avant la fermeture des portes et sortir par le garage souterrain n’ont rien compris au passage sur les insectes.
Demain, quand la police sera partie, mon client ira voir sa maîtresse et lui dira : « Devine qui t’a offert un meurtre pour la Saint-Valentin ? »
_________________
Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
http://danielle.akakpo.over-blog.com/
Revenir en haut
Publicité






MessagePosté le: Sam 15 Aoû - 22:32 (2015)    Sujet du message: Publicité

PublicitéSupprimer les publicités ?
Revenir en haut
Montrer les messages depuis:   
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet    forum du cercle maux d'auteurs Index du Forum -> ARCHIVES générales -> Archives des jeux d'écriture -> JEU N°123 Toutes les heures sont au format GMT + 2 Heures
Page 1 sur 1

 
Sauter vers:  

Index | creer un forum gratuit | Forum gratuit d’entraide | Annuaire des forums gratuits | Signaler une violation | Conditions générales d'utilisation
Powered by phpBB © 2001, 2005 phpBB Group
Traduction par : phpBB-fr.com