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Terres de Camargue

 
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rascasse
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MessagePosté le: Mar 30 Juin - 05:23 (2015)    Sujet du message: Terres de Camargue Répondre en citant

Nino


Certaines rencontres peuvent changer le cours d'une vie. Mes yeux à moi, ils se sont ouverts au cours de l'été 1984. Cette année-là, j'ai rencontré Nino et découvert le monde de la tauromachie. Le destin n'avait pourtant pas joué les mères protectrices avec nous. Les chances pour que nos existences viennent à se croiser étaient plutôt minces.
Nous étions nés à vingt ans d'intervalle. Mais surtout à plus de cinq cents kilomètres de distance l'un de l'autre. Lui entre terre et mer au cœur de la Camargue. Moi à la pointe septentrionale du Massif Central, au beau milieu du Morvan.
C'est dommage. Sans ça, Nino, avec un bon coup de pouce du destin, ç'aurait pu être mon père.
Tout alors aurait été différent.

Par bonheur, quelques circonstances retorses s'étaient liguées afin de nous pousser l'un vers l'autre. Pour dire la vérité, elles s'étaient surtout préoccupées de moi. Quelques rencontres d'un hasard bon prince et ma passion de toujours pour la pêche m'avaient échoué jusqu'à Sète au grand désespoir de mes parents.
Le détail de ce sort étrange importe peu.
De campagnard, j'étais devenu marin. Mais pas un matelot de pacotille, un vrai ! Avec ciré, vareuse et cuir tanné par le soleil. Un patron pêcheur, Gabriel, sans doute un peu plus fou que les autres, m'avait accepté à son bord.
Avoir tout à apprendre à un minot de vingt ans ne lui avait pas fait peur. Rien d'ailleurs ne l'effrayait. L'inverse était moins vrai. Pour qui ne savait le prendre, Gaby pouvait terroriser.
Jusque-là, aucun matelot n'avait pu supporter très longtemps ses incessants coups de gueule. Il n'était pourtant pas méchant. Il souffrait juste de cette fâcheuse manie de toujours chercher un responsable à tout.
En mer, le marin remplissait ce rôle à merveille.
Le cul calé sur mon siège de pilotage, je barrais le bateau. Gaby et le poisson commandaient. J'obéissais. Bâbord ou tribord. Arrière ou avant. Le petit doigt sur la couture de mon Guy Cotten, baissant la tête à chaque rafale de gros mots ou tempête de verbe haut.
J'en avais entendu d'autres. Je ne risquais pas de m'affoler pour si peu. D'autant qu'avec Gaby, je gagnais bien ma vie. Sans négliger qu'une fois rentré à terre il redevenait souriant et le plus drôle des hommes. Toutes ses colères souffraient d'amnésie.
Le reste…

À cette époque, le poisson abondait encore. À bord de notre vedette pontée, sortie dix ans plus tôt des chantiers Aversa, nous ne pêchions qu'à la palangre. Je précise pour les non-initiés qu'il s'agit d'une longueur de drisse ou de fil nylon sur laquelle s'articulent à intervalles réguliers des brassoles équipées d'hameçons.
Suivant la saison, nous traquions le congre, le rouget grondin ou la dorade. Naturellement, nous n'étions pas sectaires. Tout autre poisson était le bienvenu. Cette pêche sélective, si elle préservait la ressource, souffrait d'un grave défaut : elle nous rendait tributaires des appâts.
Sardines, bogues ou maquereaux à la mauvaise saison. Couteaux tout au long de la période estivale. L'achat de ces esches grevait notre budget. Si les chalutiers nous offraient parfois quelques bacs de poissons, nous n'avions d'autre choix que d'acheter les couteaux. Lorsque cela était possible…
Parfois, nous n'en trouvions pas. À d'autres occasions, la modicité de nos captures nous réfrénait.

Ce fut donc avec un certain enthousiasme que nous accueillîmes la proposition de Jaime, un ami pêcheur d'origine portugaise. Il nous apprit comment capturer nous-mêmes les couteaux à l'aide d'une baleine (fine tige de métal au bout de laquelle est soudée une balle de petit calibre, réplique améliorée de la baleine de parapluie initiale). Le principe était simple : enfoncer d'un geste vif l'engin dans le bâillement à fleur de sable trahissant la présence du couteau puis remonter lentement l'engin après que l'animal s'est refermé, manière de ne pas le déchirer.
Un des cousins de Jaime vivait à Port-Saint-Louis-du-Rhône. Joao prétendait que là-bas, au cœur des étangs, les couteaux abondaient.
C'est ainsi que j'eus l'occasion de combler le bout de route qu'il manquait encore afin que nos destins, à Nino et moi, viennent à se croiser. Je ne prétends pas l'avoir fait poitrine bombée et stature hiératique. L'élément liquide et moi avons parfois souffert de troubles de la communication. Les paroles rassurantes de Gaby m'avaient apaisé. Je restais néanmoins circonspect.
Tenter est une chose. Réussir en est une autre.


Notre première expédition se révéla moins fructueuse qu'espérée. De nous quatre, seul Gaby possédait quelque expérience de la plongée et de l'usage de la ceinture de plomb. En revanche, nous étions tous néophytes dans le maniement de la baleine. Eduardo, le patron de Jaime, se révéla même particulièrement maladroit.
Cela ne nous découragea pas.
La deuxième tentative, une semaine plus tard, marqua un net progrès. Tant en ce qui concerne les formalités – nous devions retirer une autorisation de pêche pour la journée au quartier des Affaires Maritimes de Martigues, notre zone d'action étant décrétée insalubre – que pour éviter les pièges de la circulation vespérale entre Arles et Vauvert.
Le troisième essai fut le bon. Nous rentrâmes à Sète les glacières remplies de plus de quatre mille couteaux. De quoi assurer les appâts pour une semaine complète et même rembourser nos frais de route grâce à la revente de quelques paquets – traditionnellement, les couteaux étaient rangés par dix – à des collègues pêcheurs.

Si cette méthode d'approvisionnement se révélait rentable du point de vue investissement, elle ne générait aucune rentrée financière. Gaby, si ma mémoire est bonne, eut l'idée de couper la poire en deux. Pourquoi ne pas envoyer deux hommes faire les couteaux tandis que les deux autres iraient en mer caler les palangres ? La stratégie fut adoptée. Jaime et moi désignés pour la balade en Camargue. Nous nous étions révélés les plus habiles dans le maniement de la baleine.
C'est ainsi que le 22 juin 1984, je croisai la route de Nino.

Il peut paraître surprenant que trente ans plus tard je me souvienne avec précision de la date. Cela n'a pourtant rien d'extraordinaire. Ce jour-là marquait le lendemain de mon vingt et unième anniversaire. J'avais fêté ça avec les copains. Je me sentais nauséeux. La tête plutôt calée en bas du dos que sur les épaules.
Je ne possédais pas le permis. C'était donc Jaime qui avait conduit la voiture de Gaby. De nationale en départementale jusqu'à la route menant à la plage Napoléon avant d'enfin emprunter les chemins de sable et de sel en direction des étangs de nos exploits.
La vieille 4L ne craignait rien. J'aurais aimé en dire autant. Planant entre veille et éveil, je luttais pour endiguer quelques incisives vagues nauséeuses. La piste tracée entre marais et délaissés d'étang ne m'aidait guère dans mon combat. Ornières et nids-de-poule soumettaient au martyre pneus, amortisseurs et estomac.
Tangage et roulis ne pouvaient pas effrayer les marins que nous étions. En revanche, on peut trouver ici la raison pour laquelle la 4L se mit de plus en plus souvent à chasser du côté droit, cherchant à tout moment à nous embarquer au milieu des soussouilles.
Jaime n'insista pas très longtemps et rangea la voiture sur le bas-côté.
Le diagnostic fut vite établi. La sentence demeurait en suspens. Notre roue avant droite était crevée. Cela nous désola. Aucun de nous deux n'avait déjà changé de roue. Je ne me sentais pas d'en courir le risque. Ce double atermoiement nous versa au désespoir lorsque nous nous aperçûmes que la roue de secours souffrait de la même maladie.
Crevée ou dégonflée… mais à plat. Ce qui revenait au même et nous laissait dans une situation pour le moins délicate. Je maudis Gaby pour sa négligence puis nous fîmes chemin inverse. À pied cette fois. Jaime n'avait pris aucun risque… mais la roue de secours. Prudents, nous avions fermé la voiture à clé afin que nul ne soit tenté par notre matériel de plongée et les glacières.
L'idée était simple : parcourir la distance, cinq cents mètres à l'estime, qui nous séparait des quelques cabanes d'été érigées au début du chemin. À chacune de nos venues, nous avions constaté que l'une d'entre elles semblait habitée en permanence. Volets toujours ouverts et voiture en stationnement sous un abri rudimentaire recouvert de sagnes.
Ces cabanes aujourd'hui n'existent plus. La loi Conservatoire du littoral les a jugées inélégantes et illégales.
Trente ans plus tard, l'histoire ne pourrait se rejouer.

Le miracle secrètement espéré n'eut pas lieu. Aucun véhicule ne croisa notre route au vrai peu empruntée.
Sorti des rares pêcheurs et des gendarmes maritimes…
C'est donc en sueur que nous arrivâmes devant la cabane que nous pensions habitée. En sueur… et fatigués ! La chaleur naissante et la marche m'avaient fait payer le prix fort mes écarts de la nuit précédente.
Jaime alla frapper à la porte, un assemblage plutôt disgracieux de bois de palette. Une voix lui répondit. Elle venait de l'extérieur. Sans doute à l'arrière du modeste bâti. J'accordai peu d'attention à ces échanges. Je n'avais d'yeux que pour la voiture. Une Ford Mustang rouge, modèle 1966 sauf erreur de ma part. Version cabriolet avec siège en cuir noir et bandes de roulement blanches peintes au flanc des pneus. Mon oncle Luc possédait la même, en jaune.
Une voix s'éleva. Je me retournai et découvris Nino. J'eus un choc. La voix lasse et éraillée trahissait le personnage. Petit, une barbe hirsute lui dévorant le visage, l'œil noir et inquisiteur, le cheveu en bataille, les habits aux bords extrêmes de la fatigue. Sans oublier le plus important : une paire de béquilles et une jambe manquante à l'appel.
– Ne dites rien… vous avez crevé.
Son œil sombre me fixait. Il brillait d'une étrange lueur. Jaime lâcha un sourire. La roue lui pendait au bras.
– Le problème c'est que je ne vois pas trop ce que je pourrais faire pour vous.
– Si vous pouviez… d'un coup de voiture…
Nino éclata d'un rire bref.
– Je peux même vous la prêter mais…
En quelques habiles déplacements, il progressa jusqu'à la voiture. Une main en appui sur l'aile, l'autre soulevant le capot, il nous révéla le grand vide qui tenait lieu de moteur. Un sourire égaya son visage. Visiblement, sa petite mise en scène l'avait distrait.
Je dus avoir l'air dépité. Peut-être même circonspect. Puisqu'il enchaîna aussitôt :
– En revanche…

Quelques minutes plus tard, Nino et moi observâmes Jaime s'éloigner sur le chemin. Il allait prudemment, les deux pieds frôlant le sol, les mains crispés sur le guidon de la mobylette, la roue de secours emmaillotée par quelques tendeurs sur le porte-bagages. Sitôt dévoré par le premier virage, Nino me dit :
– Allons nous asseoir à l'ombre. Tu as soif ?
Devant ma réponse affirmative, Nino revint avec deux bières. Je n'osai pas refuser. Ce n'était pourtant pas d'une soif de ce genre dont je parlais.
– Comment tu t'appelles ?
– Daniel… et vous ?
– Si ça ne te dérange pas, je préférerais que tu me tutoies. Moi, c'est Nino. Vous allez vous perdre où ton collègue et toi ? Vous faites comme les chinois ?
Nino faisait référence à un groupe d'asiates – je pense qu'ils étaient plutôt d'origine vietnamienne – spécialisés dans la pêche à la palourde. Ils usaient d'une méthode bien à eux. Non homologuée… surtout en zone décrétée insalubre. Six d'entre eux secouaient un sommier métallique sur lequel les autres jetaient tout ce qu'ils pelletaient dans la vase d'étang. À intervalles réguliers, ils échangeaient les rôles et récupéraient les coquillages prisonniers du sommier. Une méthode redoutablement efficace.
– Non, nous venons pour pêcher des couteaux. On s'en sert d'appâts pour la pêche, ajoutai-je devant son air dubitatif.
Il me demanda ensuite d'où nous venions, ce que nous pêchions. Il m'interrogea sur mes origines trahies par mon accent différent de celui en vogue sur le bord des étangs lagunaires. Il parla aussi de la pluie et du beau temps avant de se mettre à rire.
Une petite crécelle presque triste.
– Même si tu peux comprendre, tu te demandes sans doute l'intérêt d'une voiture sans moteur…
Peut-être avait-il surpris mes fréquents coups d'œil.
Je m'embrouillai en tentant de nier ce qui était pourtant la vérité.
– J'adore aller me promener, me confessa-t-il, le regard rivé sur la voiture. Souvent, la nuit, je m'assieds au volant, je claque la portière et je vais un peu partout… sur le boulevard du Rêve, il n'y a aucune limite.
Je devais lui paraître circonspect puisqu'il ajouta :
– Tu dois me croire un peu fou, non ?
Je protestai. Mollement.
– Ne dis pas non. Il n'y a pas de mal. La folie me va bien. C'est la seule chose qui puisse libérer l'homme d'une certaine tristesse. Si tu savais toutes les belles choses que j'ai pu voir, le cul calé sur le siège de cette bagnole. Ça me console de tout ce que je ne pourrai jamais réellement découvrir.
Presque à mon insu, mon regard glissa jusqu'à ce vide enserré dans sa jambe de pantalon roulée et tenue par deux grosses épingles à nourrice.
– Ben oui, une jambe en moins, ça calme !
Un long silence suivit sa remarque. J'étais avide de savoir. Mais certaines questions…
C'est Nino qui le tua ce silence. En jouant au jeu des questions réponses. Au cours des semaines à suivre, je m'apercevrais que ce jeu il le pratiquait à merveille. Sans doute avait-il noté mon incapacité à ne fixer que le haut de son corps. Mon manège devait manquer de discrétion. Au point qu'au détour d'une phrase anodine il me lança :
– Taureau !
Mes yeux s'écarquillèrent. Ma bouche s'assécha. Je ne comprenais ni le sens ni la raison de cette tonitruante ponctuation.
– Ma jambe, précisa-t-il. C'est à cause d'un taureau.
L'incompréhension m'envahit. Je peinais à établir un rapport entre handicap et animal. Les taureaux de mon Charolais, pour impressionnants de puissance qu'ils soient, faisaient montre d'une telle placidité que rien ne me permettait de relier les informations. Seules quelques images des manades que nous longions en voiture éclairaient mon esprit. Elles ne jetaient au vrai que le faible éclat d'un falot.
– J'étais toréador, m'annonça-t-il dans un soupir mais avec une certaine emphase.
La chaleur du jour reflua. Je venais d'établir un lien de cause à effet. Un frisson de glace me laboura le dos. Nino s'en aperçut.
– Laisse tomber néné, c'est du vieux passé tout ça ! Plus de dix ans maintenant. C'était pour la féria de Pentecôte à Nîmes. Tu t'y connais un peu en corrida ?
Comme tout le monde, j'avais quelques images en tête. Des clichés de couleurs vives, d'arènes, de lâchers de taureaux dans les rues, de costumes brodés, de bêtes mises à mort au fil de l'épée, de chiffon rouge agité devant un mufle écumant. Sans parler des échos de débats passionnés opposant les pour et les anti. Ayant grandi au nord de la Loire, la tauromachie se parait pour moi d'un exotisme inconnu.
Pour toutes ces raisons, je jugeai plus honnête de répondre :
– Pas trop…
Les yeux de Nino se perdirent dans le vague.
– La corrida, tu vois, c'est un peu comme une danse. À cette différence près que ta partenaire c'est la mort. Et que tu valses avec elle sur une piste de sable où chaque faux-pas coûte cher. Ce jour-là, je combattais le sixième toro. Le dernier de la journée. Je ne le sentais pas. Il cherchait à gagner du temps. Un temps dont je ne disposais pas. Chaque lidia est divisée en trois séquences. Chaque tercio ne peut s'éterniser sous peine de provoquer la colère du public. J'ai précipité les choses. Je l'ai payé cher.
Le regard grave, je buvais ses paroles. Un calice de fascination et d'effroi. Pas tant pour la douleur de cette rencontre de corne et de chair que je brossais sur la toile de mon imagination mais pour la passion née soudain dans l'œil noir de Nino. Ces mots d'un code que je ne possédais pas avaient illuminé son visage d'une lumière sublime. Il n'y avait rien à mettre au clair. Aucun regret ne l'habitait. Aucun voile ne ternissait sa voix.
– Sur une véronique mal négociée, je me suis esquivé trop lentement. La bête m'a rappelé à l'ordre… à sa manière. La blessure à la cuisse était profonde. Par chance, l'artère fémorale n'avait pas été touchée. On m'a évacué à l'infirmerie puis à l'hôpital. Cela aurait pu n'être qu'une péripétie mais une toute petite bête avait décidé de venger toutes les grosses.
Un sourire vint fleurir ses lèvres. Je l'aurais pensé voué à un plus grand désespoir. Nino semblait presque s'amuser du tour que la vie lui avait joué. Devant mon masque d'incompréhension, il précisa :
– Le staphylocoque doré ! Inflammation, gangrène… amputation. Adieu pour moi la corrida ! Un flamant rose sur une patte, on en voit partout par ici. En revanche, un matador sur une patte ça n'existe pas !
J'étais désolé pour lui. Sincèrement. Quant à trouver des mots…
Je n'avais que vingt ans !
– C'est pour ça vois-tu, enchaîna-t-il à mon grand soulagement en désignant la Ford Mustang, que mes rêves je les entretiens ici, pas trop loin des gens mais pas trop près non plus. Je flotte entre deux mondes. Aucun ne me tente plus que l'autre. Et puis, de temps en temps, je vais les voir…
D'un geste gracieux, sa main balaya l'immensité d'un territoire où l'eau et le ciel passent le temps à se pourchasser en glissant entre les îlots de verdure. Je compris qu'il parlait des taureaux. Je n'avais surpris aucun ressentiment dans sa voix.
Une gêne toutefois s'était établie après que le silence entre nous avait étendu sa grande lessive de mots inutiles.
Nino ne le rompit que très longtemps après, dans un sourire carnassier.
– Avant que tu ne te décides à me parler de toi, tu aimerais que je t'en apprenne un peu plus sur la corrida ?
Comment aurais-je pu lui refuser ce plaisir ?

Bien plus tard, lorsque Jaime eut ramené et changé la roue, Nino – il nous avait accompagné jusqu'à la voiture – nous proposa de venir partager une bière avec lui sur notre chemin retour. Nous refusâmes. Nous avions perdu beaucoup de temps. Le peu à rester nous était compté. Nous lui fîmes la promesse solennelle de nous arrêter dès le mercredi d'après.
Nous ne faillîmes pas à notre parole.


En apprenant tout ce que m'avait confié Nino, Jaime accepta l'arrangement que je lui proposai. Nous avions pour habitude de plonger deux heures et demie le matin. Idem l'après-midi après une longue pause déjeuner. Jaime accepta d'abandonner cette façon de procéder. Désormais, nous n'observions plus qu'une très courte trêve. Ensuite, après nous être changés et avoir lié les couteaux par paquets de dix tenus par un élastique, nous allions partager tant un moment que notre déjeuner avec Nino.
Semaine après semaine, celui-ci me conta les hauts et les bas de sa carrière au cœur des arènes de novillero d'abord puis de matador. Il m'initia à l'art tauromachique, à ses codes, à son vocabulaire. Il m'apprit en me les mimant avec son sourire d'enfant terrible toutes les subtilités des multiples quites. Il m'entrouvrit la porte de tous ses rêves. Si rien n'était arrivé, ceux-ci l'auraient entraîné jusqu'en Amérique du Sud après être passés par Madrid et Séville. À tout propos, il possédait une anecdote propre à éclairer son discours. Parfois, il n'était pas tendre avec les aficionados.
Il ne l'était pas toujours non plus avec lui et son existence à la marge.
De confidence en confidence, il me révéla un monde dont j'ignorais tous les arcanes. Un univers tenaillé entre rite, culture et tradition. Chaque serrure n'avait pas une mais plusieurs clés. Toutes ouvraient la porte. Mais sur un décor différent selon l'angle de l'entrebâillement.
Entre Nino et moi s'était tissé un lien. Lequel ? Trente ans après, je suis encore incapable de le définir. Même Jaime, moins animé par la passion que moi, éprouvait un respect naturel à l'égard de Nino. Une déférence sans faille pour son humanité et la simplicité de ses mots pour décrire des choses aussi complexes.

Sans m'en être ouvert à Nino, j'avais demandé à Jaime de m'accompagner à Béziers le premier week-end de septembre. Je souhaitais assister à une des corridas de la Féria des vendanges.
Le spectacle que j'y découvris, intense en émotion, n'avait ni la richesse ni la saveur de celui que Nino m'avait fait découvrir.
Je ne lui en parlai donc jamais.

Le 10 octobre 1984, nous nous attardâmes chez Nino. La saison de la dorade tirait à sa fin. Les premières avaient commencé à quitter l'Étang de Thau pour leur grande évasion annuelle vers les profondeurs du plateau continental. Désormais, nous n'aurions plus besoin de couteaux… et plus aucune raison de venir jusqu'à Port-Saint-Louis-du-Rhône.
Nous prîmes congé. La voix étranglée. Le cœur ourlé par de belles promesses.


À Pâques, les premières dorades revinrent hanter les côtes du Languedoc. Presque timidement. Le 15 mai 1985, il me sembla que les routes s'étaient étirées au long de la mauvaise saison. Le temps pour atteindre la cabane de Nino me parut interminable.
Peut-être cherchait-il à me préserver. Luxe bien inutile.
Je compris l'essentiel lorsque Jaime immobilisa la voiture devant la cabane. Rien n'avait changé à un détail près : la Ford Mustang avait disparu. Les volets quant à eux étaient ouverts. Une belle femme brune d'une quarantaine d'années promenait un balai dans la cour. Elle leva la tête et nous regarda. Un défi naturel peignait ses prunelles noires. L'air de famille n'aurait trompé personne.
– Il n'est pas là Nino ?
– Non.
– Il revient bientôt ?
Ce n'était pas une vraie question.
– Pourquoi, qu'est-ce que vous lui voulez à Nino ?
En quelques phrases, je lui expliquai les hasards de notre rencontre. Elle concéda un pâle sourire en apprenant cette étrange habitude que nous avions prise.
– Je ne vais pas vous mentir… Nino, vous ne le reverrez jamais. Il est parti pour un dernier voyage au cours de l'hiver, au volant de sa voiture. Il avait pris un bidon d'essence pour passeport, précisa-t-elle, la voix déchirée.
Cela ne me surprit qu'à moitié. Les traces noirâtres ceignant l'emplacement de la voiture m'avaient laissé présager le pire.
– Il en avait assez de vivre à ce point ?
– Qui le saura jamais ?
Un étrange sentiment m'envahit. La beauté de la sœur de Nino n'y était sans doute pas étrangère.
– Il ne nous l'a jamais vraiment dit mais je suppose que sa vie s'est arrêtée lorsqu'il a perdu sa jambe.
– C'est vrai qu'il ne s'en est jamais remis, soupira-t-elle.
– On a beau connaître tous les risques, on ne les accepte sans doute jamais…
– Quels risques ? sembla-t-elle s'étonner.
– Ceux qu'il y a à aller affronter un taureau !
– Je ne comprends pas…
– Nino savait que sa vie de toréador risquait de mal se terminer.
Sa bouche se déforma sous une grimace.
– Je ne sais pas ce que mon frère vous a raconté… mais il n'a jamais toréé. Nino était mécanicien. Sa jambe, il l'a perdue dans un accident de voiture… au retour d'une féria.
Cette révélation venait de m'anéantir. Cela devait transparaître sur mon visage puisqu'elle se hâta de nous proposer :
– On ne va pas rester là à discuter comme des étrangers, venez vous asseoir à l'ombre.
Je faillis refuser mais Jaime m'encouragea d'un coup de coude. J'ouvris la portière de la voiture. Un reflet de soleil accroché par la vitre balafra la cabane d'une brillance fulgurante.
La sœur de Nino pâlit lorsqu'elle s'aperçut que moi aussi j'étais unijambiste.


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MessagePosté le: Mar 30 Juin - 05:23 (2015)    Sujet du message: Publicité

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Tonina
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MessagePosté le: Sam 4 Juil - 21:30 (2015)    Sujet du message: Terres de Camargue Répondre en citant

J'ai pris beaucoup de plaisir à lire ta nouvelle, Rascasse et comme elle est longue, on fait durer le plaisir ! Une histoire de tauromachie, bien sûr mais pas seulement. Même si c'est le thème, ce n'est peut-être pas l'essentiel, d'ailleurs. C'est davantage l'histoire d'une amitié, d'une passion que l'on ne peut plus vivre qu'en rêve. L'histoire d'un oiseau à qui la vie a rogné les ailes.
Et on sent bien que tu maîtrises l'art de la pêche !
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rascasse
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MessagePosté le: Dim 5 Juil - 21:20 (2015)    Sujet du message: Terres de Camargue Répondre en citant

Merci de cette très belle appréciation Laurence. Pour la pêche... trop facile !
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creusois
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MessagePosté le: Sam 1 Aoû - 07:14 (2015)    Sujet du message: Terres de Camargue Répondre en citant

Je n'aime pas la tauromachie, mais j'aime bien la Camargue, et j'aime bien ce texte qui en a la beauté romantique
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rascasse
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MessagePosté le: Sam 1 Aoû - 12:53 (2015)    Sujet du message: Terres de Camargue Répondre en citant

Confidence pour confidence, je n'aime pas non plus la tauromachie.
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MamLéa
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MessagePosté le: Sam 1 Aoû - 15:10 (2015)    Sujet du message: Terres de Camargue Répondre en citant

Très beau texte que j'ai lu avec beaucoup de plaisir. Okay

Juste une petite critique : la double chute (le second unijambiste) est "too much".

Je n'aime pas non plus la tauromachie et je n'y connais pas grand chose. La seule fois que j'y suis allée, c'était à Barcelonne il y a une cinquantaine d'année, j'avais l'estomac au bord des lèvres !
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 07:48 (2018)    Sujet du message: Terres de Camargue

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