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Les textes du jeu N°121

 
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danielle
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Féminin Poissons (20fev-20mar)

MessagePosté le: Lun 15 Juin - 19:44 (2015)    Sujet du message: Les textes du jeu N°121 Répondre en citant

Équithérapie


– Vous suivez toujours ? Personne n’a perdu son humain ?
– Tu nous prends pour qui ? s’indigna le fier Aristote en levant la tête, naseaux dilatés et mèche au vent. Je te rappelle que nous étions déjà équithérapeutes quand tu tétais encore ta mère. Certes, nous avons davantage l’habitude des jeunes à troubles du comportement que des repris de justice en réinsertion sociale. Mais ce sont les mêmes humains ! Les seconds sont juste le futur des premiers. Du moins l’ai-je compris ainsi…
– Moi, je ne risque pas d’oublier qu’il est sur mon dos, renchérit Socrate, tête baissée et crinière en berne. Il ne différencie pas sa droite de sa gauche et si j’écoutais ses indications, nous serions maintenant dans le container de poubelles… Non mais quel boulet, vraiment !
– Eh, mec, pourquoi il couine, le clébard ? Oh là… Il fait des trucs bizarres, mon canasson. Limite il allait partir au trot, là…
– C’est moi qu’il appelle « le canasson » ? s’offusqua Platon en secouant la tête. On a beau faire, ces gars-là sont irrécupérables…
– Ne soyez pas trop durs avec eux, dit le chien, que l’inexpérience et la jeunesse rendaient aussi optimiste que fougueux. Ils ont tout à réapprendre et ont continuellement d’autres humains sur le dos. Vous imaginez combien ça doit être dur, quand plus personne ne vous fait confiance ? Imaginez qu’on vous tienne en longe, tout le temps… Eh bien pour eux, la conditionnelle, c’est un genre de longe.
– Cela n’excuse pas leur langage peu châtié, insista Platon. Mais tu as raison. D’ailleurs… Que diriez-vous de leur offrir un peu de liberté ?
– Tu n’y songes pas sérieusement ? s’inquiéta Aristote, que la seule idée d’une infraction dans le cadre de sa très sérieuse mission mettait profondément mal à l’aise. Tu veux les aider à s’échapper ?
– Non. Je ne suis pas fou. Pas question de mettre la société de nos amis humains en danger ! Juste leur donner l’occasion de se prendre en main. Théophraste, tu portes l’éducateur. Voici mon plan. Tu fais demi-tour et tu files en direction du centre. Attention à ne pas nous l’abîmer, tout de même, il est sympa, cet éducateur.
– Et nous ? demanda Socrate, que la perspective d’échapper à la routine de ces balades ennuyeuses revigorait.
– Et nous, on prend le contrôle de la situation, souffla bruyamment Platon.
– Action ! aboya le chien en accélérant. Hors de la ville, direction la forêt, au triple galop !
– Un double galop suffirait à perdre mon humain, hennit Socrate en passant au trot. Il regarde tout le temps ailleurs, c’est à se demander s’il est dans la même réalité que nous, celui-là…
L’éducateur les déclara en cavale. Les cavaliers crurent pouvoir échapper à la conditionnelle. Mais la forêt n’était pas leur élément, et ils n’auraient pas survécu sans chien et montures. Quand finalement celles-ci les ramenèrent au centre, après deux jours d’entraide et de solidarité, ils furent surpris et déçus. Puis ils comprirent. Sans doute…
Socrate, Platon et Aristote étaient fiers d’être équithérapeutes.




Car les morts vont vite


Éléonore était assise à sa table de cuisine. Toutes persiennes closes, l’appartement baignait dans une douce pénombre, en ce début de soirée. Dehors, les cris sarcastiques des goélands morcelaient le silence et semblaient, du ciel, se moquer des tristes bipèdes qui s'agitaient dans leurs habitations et leur médiocrité, quelques mètres plus bas. Décatie, chenue, voûtée, Éléonore engouffrait dans sa bouche édentée des morceaux du plat qu’elle avait concocté, tandis qu’elle ne quittait pas du regard le petit écran. Les images sinistres de cadavres et de misère défilaient, sans vergogne. La spectatrice mâchait avec peine les bouchées et les horreurs qui lui parvenaient.
« Bah ! I’ feraient mieux de montrer un lac de sang, ça résumerait la situation ! » se dit-elle, avant d’éteindre le poste.
Repue, elle se leva puis, à petits pas, atteignit l'évier pour y faire la vaisselle. La besogne achevée, elle gagna le fauteuil du salon et s’y installa. La lumière vespérale coulait par les battants ajourés et perçait les rideaux, dessinant sur le carrelage, à ses pieds, une impalpable guipure mordorée.
« C’est bien toi le plus heureux tiens, là où tu es ! » déclara-t-elle tout à coup au mur d’en face, après quelques minutes de silence. Le ton était plein d’acrimonie :
« Oui, ça c’est sûr ! T’as de la chance d’être parti le premier, t’as pas connu la solitude, tu sais pas ce que c’est ! Une belle saloperie, la solitude, tu peux me croire ! Ah ça, on peut dire que tu m’as fait un sale coup, le jour où tu m’as laissé tomber… »
Nul n’a vu photographie répondre à d’injustes reproches. Pour toute défense, feu Guillaume, en habit d’écuyer, arborait une moustache lissée et un sourire contraint, derrière le cadre de verre. C'était une image jaunie, figée dans sa froide éternité, et qui restait obstinément, désespérément muette.
« Oh ! mon Guillaume, j’aimerais tant te rejoindre parfois, tu sais ! »
Éléonore n’eut pas fini d’exhaler ce blasphème qu’un vent glacial la saisit aussitôt. Et d’entendre, au loin, à peine perceptibles d’abord, mais ensuite de plus en plus distincts, des bruits de sabots sonnant sur le bitume, pareils à des chocs émanant de quelque abîme funeste. Elle s'effraya sur-le-champ, car elle pressentit confusément qu’on venait la chercher. Repentante, elle essaya de se concilier les mânes impétueux de son mari :
« Oh ! mais j’ai le temps, ch’uis pas pressée, il y a encore à faire ici, tu le sais bien ! »
Le martèlement, opiniâtre, ne se rapprochait pas moins de chez elle. Tourmentée, Éléonore se leva soudain et, fébrile, colla son front contre la persienne. Entre les lames, elle finit par apercevoir dans la rue un chien roux, lequel précédait une lente cavalcade constituée de trois hommes. Le groupe passa tranquillement sa route. Soulagée, la craintive s’écarta de la fenêtre et se moqua sans aménité de son attitude.
Pourtant, la vieille dame ne retrouva pas son calme. Elle se coucha, plus tard, avec un claquement lancinant dans le crâne. « C’est mon cœur qui bat à bride abattue, sans doute… » songea-t-elle.
Le lendemain, la veuve s'était volatilisée. Dès lors, personne ne la revit jamais plus. La voisine du dessus, réputée folle, ne laissait pas de dire qu’elle avait discerné à l'extérieur, au cours de la nuit, des hennissements, puis un départ précipité, comme celui d’un étalon s’en allant au grand galop. On resta résolument incrédule, même après avoir retrouvé, épars sur le sol de l’appartement déserté, des fragments de crottin.


Mémoires d'un champion




Cette nuit, la voix résonna encore dans les murs de la salle d'exposition du musée équestre de Chantilly dont l'une des attractions le buste de Fandango le mythique étalon, détenteur de nombreuses distinctions, signes de sa brillante carrière de Trotteur.
— Une image me hante, inexorable. Évocatrice de souvenirs.Obsédante. Coupable de la profonde blessure qui me ronge...
L'écho heurtait les oreilles des luettes alignées autour du cadre de l'hôte de marque, admis il y' a peu dans la galerie.Le flot des paroles bouclait un discours commencé par la sculpture le lendemain de son arrivée, devant l'auditoire immobile et silencieux dont je fais partie.

Les murs ont des oreilles, dit-on. Sibylline, la citation nomme également leur bouche. Les signes sont perceptibles : les échos et les vibrations dont ils sont souvent le siège. Et, nous les luettes n'en sommes pas en reste. Je suis curieuse par atavisme, velléité qui ne tardera pas à rencontrer l'envie pressante de l'hôte à se confier à autrui, peu après son installation. Un jour, une nuit de pleine lune pour être exact, un léger sifflement chatouilla mon tympan et celui de mes compagnes, avant de céder place à une voix insolite.
– Fandango est mon nom
Des paroles venues d'ailleurs, empreintes du charme de la voix d'une sirène.Irrésistibles, elles furent le prélude à d'autres causeries de l'étrange effigie. Les jours suivants de pleine lune concordèrent avec la suite des homélies de l'orateur, interrompues parfois par nos questions.
– Je veux vous raconter mon histoire. Paroles de champion absolu au trot monté. A mon actif , 38 victoires enchaînées entre 3 et 5 ans. Mon nom est gravé au palmarès du prix Cormulier à 4 ans, grâce à mes succès. Devenu performant, j'accède naturellement au statut de chef de race. Et, suprême honneur j'apparais aujourd'hui dans le pedigree d'un très grand nombre de Trotteurs Français.
Conquises, mes compères et moi partagions avec joie la conversation de l'illustre figure.
– Après votre prodigieuse carrière, quelles furent vos passe-temps ? demanda une consœur.
– Eh ben ! Je fus relégué à la fonction honorifique de géniteur de champions. Je garde le souvenir agréable des pouliches qu'on me présentait, voluptueuses à l'inverse des femelles virtuelles dont je devais me contenter par moments.
– Les moments forts de votre carrière, voulez-vous nous parler ? osa une autre.
— Bien sûr ! Mes victoires au prix du Président de la république, de Normandie et deux couronnes mondiales.
— Quelle opinion conservez de vos collaborateurs ? s'enhardit une troisième.
— Parlant des humains qui m'entouraient , sans être susceptible le lexique de leurs pensées à l'égard de mon espèce est éloquent en soit : boucherie Chez valine, bêtes de cirque, cobayes. Des idées reçues comme rêveur, susceptible,peureux ; aux expressions telles :Remède de cheval,miser sur le bon bourrin, bête de somme.Des adages : Qui veut aller loin ménage sa monture, vider les étriers etc.
— Voulez-vous nous parler de vos mauvais regrets et vos peines, dit une autre ?
— Oui. Une image...la profonde blessure qui me ronge. Ce tableau en face de moi en est la cause . C'est la relique de “Une de mai " la belle vendéenne aux 74 victoires. Je n'ai pas eu l'occasion de l'honorer , je dirais par euphémisme.
— Vous voulez dire copuler avec elle ?
— En effet, J'aurais tant voulu faire la bête à deux dos avec elle. Voilà la distinction qui me manque.



Le chien et le macaque


– Qu'est-ce que je vous avais dit ! triompha la voix grave de David. Jetez plutôt un œil !
Tandis que sa main reprenait fermement le contrôle de la manette directionnelle, il tendit la paire de jumelles à Marco. Celui-ci s'était toujours révélé son plus fervent détracteur. Il n'avait jamais caché ses doutes quant à la validité de son invention.
Lèvres pincées sur une lippe dubitative, l'interpellé s'empara de la paire de jumelles. D'un index pressé, il régla la molette de l'optique. L'instant d'après, un sifflement dans lequel l'admiration le disputait à la contrition marqua la levée de ses doutes.
– Bon sang ! Incroyable ! Tu as réussi !
David retint son sourire. Le soudain tutoiement marquait définitivement son admission dans les rangs du MACAC.
– Regarde ça ! exulta Marco en tendant les jumelles à Franck.
Celui-ci appuya son fusil à lunette contre une des portes du van à l'intérieur duquel les trois hommes se cachaient puis observa à son tour ce qui réjouissait ses compagnons.
Il comprit aussitôt. En bas de la rue, un groupe de cavaliers venait à leur rencontre. Leurs montures suivaient docilement le chien de David.
La suite dès lors sembla à considérer comme un jeu d'enfant.
– Je vais t'avouer que je n'y croyais pas trop moi non plus. Que ton chien ressemble à s'y méprendre à un vrai d'accord mais qu'il puisse nous rabattre aussi facilement ces abrutis, cela relève de la magie !
David se rengorgea. Il n'était pas fâché que ses capacités en cybernétique et en informatique soient appréciées à la juste mesure qu'à ses yeux elles méritaient.
– Rien n'est magique en robotique, s'efforça-t-il de modestement triompher. Tous les modèles de cyborg sont envisageables et programmables. Quant à les piloter à distance… rien de plus facile !
– Une chose m'échappe, s'étonna Marco. Comment se fait-il qu'ils emboîtent le pas si facilement à ton chien ?
– Pas compliqué non plus, répliqua David d'une voix où une certaine condescendance prenait sa revanche. Le machin est blindé de bonnes vieilles phéromones de jument en chaleur.
– Putain, pas con ! apprécia Franck tout en chargeant le second des fusils à lunette. J'avoue que je n'y aurais pas pensé.
– C'est le danger à utiliser des canassons entiers, ricana David. C'est ce qu'il y a de plaisant avec ces abrutis : ils sont cons… et en plus ils sont cons !
– Allez, stop aux bavardages ! intervint Marco. Action dans vingt secondes ! David, tu peux ralentir un peu le chien ?
– No problemo, le rassura celui-ci en jouant de la molette sur la console de pilotage. Tu es sûr que ce sont eux, ne put-il cependant s'empêcher de demander à Franck ?
Sans son uniforme, tous les mecs sur une selle se ressemblent. Surtout avec un casque sur la tête !
– Aucun doute. Je les reconnais formellement.
D'un geste du pouce, David apprécia cette certitude. Il reporta son attention sur l'écran où le tracé de son chien robot épousait la parallèle de la rue.
Marco ouvrit les hublots du van. L'heure de leur revanche venait de sonner. Celle sur leur enfance dans des quartiers dits sensibles. Nul d'entre eux n'aurait détesté l'équitation s'ils avaient enfants été conviés à la pratiquer.
Mais si les bourges étaient généreux, ça se saurait !

Franck épaula son arme. Avec la lunette, un jeu d'enfant ! Le MACAC allait frapper pour la première fois. Pas sa faute. Si les pouvoirs publics restaient bras ballants…
Le Mouvement pour l'Abolition de la Chasse À Courre ferait le job !
L'instant d'après, le casque du premier cavalier éclata sous l'impact de la balle.



L’assiette du cavalier.


« C’était un alezan brûlé, que la brise de mer poussait vers l’allégresse*… »
Je lève les yeux de mon bouquin, bride sur le cou de mes pensées. La phrase caracole puis s’immisce dans le manège empoussiéré d’un ancien désir de jeunesse. Saura-t-on jamais tous les rouages du pouvoir suggestif des mots ? À humer de ceux-là l’encre mouillée d’écume, à en goûter le sel et la saveur de liesse, je me retrouve d’un coup, fébrile et décidé, devant l’entrée d’un club équestre. Pégase, en ce temps-là, n’y attendait que moi !

Je n’avais alors pas envisagé qu’avant de me hisser en selle, un bon cran au-dessus du commun des mortels à pied, il me faudrait d’abord en passer par l’étrille et la brosse en soies douces. Je m’astreignis au toilettage, épaule calée contre celle du véloce, prêt à jouer du cure pied. Postérieur en offrande. Deux longues rangées de dents jaunes ne surent y résister : d’une demi-volte du col, la plus noble conquête de l’homme en profita pour me pincer le fessier. La noblesse, à ce qu’il paraît, ne renâcle pas au grivois quand lui prend de jeter sa gourme…

Endolori mais motivé, je redoublai de délicatesse pour enfourcher la bête et mesurai bientôt, au beau milieu d’un trot enlevé, combien mes fringantes ambitions encouraient de bas et de hauts. Quand le roquet rouquin furetant aux abords de la carrière déboula au ras de ma monture, je constatai que l’équitation était vraiment un sport complet. En deux temps, trois mouvements, mon alezan m’enseigna des rudiments de valse : un coup d’encolure en avant, un coup de rein simultanément, quatre fers rompant le tempo m’expédièrent à plat dos par terre.
— C’t’en tombant qu’on apprend ! s’enthousiasma mon instructeur, « T’as pas encore une bonne assiette ! » Ma foi, s’il le disait… Je me remis en selle. Cette fois-là, toutes les autres… Car il y en eut plusieurs. Toutes en valaient la peine.

Je serais tombé cent fois, et plus souvent encore, pour ce petit matin et sa forêt déserte, pointillée de soleil. L’ail des ours à cette heure embaumait le sous-bois, des biches nous observaient, qui ne s’enfuyaient pas. Je somnolais un peu, le bassin chaloupé par son pas cadencé. La lumière projetait notre ombre sagittaire, nous dessinions au sol une entité soudée. Nos compagnons de route étaient restés plus loin, quelque part en retrait, nous allions seuls et libres. Au sortir d’un bosquet un faisan détala, l’Anglo le prit en chasse. Je laissai faire. Son galop s’emballa, une explosion de joie, une course à perdre haleine, et pour quelques instants ma joue dans sa crinière, je fus sans doute aucun maître de l’univers.

Nous revînmes par la ville et ses maisons de pierre, y retrouvâmes les autres que le chien fauve guidait. Il nous fallait rentrer. Dans la stalle, bien plus tard, tandis que je le pansais, je sentis à mon cou le velours des naseaux, leur souffle tiède et doux. Mes doigts dans son toupet, j’accueillis son chanfrein tout contre ma poitrine. Il est des abandons plus francs d’être sans mots, sans audibles mercis ou longues déclarations. Ce géant contre moi, si tranquille et confiant, me touchait, m’écorchait. J’aurais voulu toujours ses grands yeux d’ombre brune, sa foi candide et pleine ; le satin de sa robe où faire courir mes mains. Mais je n’avais pas vingt ans, et pas plus les moyens.

Le jour où il partit, pour ce destin écrit au fronton des boucheries, je tombai de très haut. Si noble qu’on la clame, la conquête n’est souvent qu’égoïste annexion.

(*Alain Emery)



Opération ôte-dog


La discrétion idéale, Jarvis murmure à l'intention de sa complice « T'es certaine que c'est lui ? Je lui trouve l'allure middle class, la truffe bâtarde. » Teresa désigne du menton l'escorte cavalière « Tu te figures que des gardes du corps, montés sur canassons, accompagnent chaque clebs de cette ville dès qu'il sort frétiller de la queue ? Bien sûr que c'est Le chien ! »
L'air banal du couple inaperçu, Teresa et Jarvis, à pas mesurés sur le trottoir, suivent le cortège en parallèle. La rue par laquelle ils ont prévu de fuir se profile. « Tiens-toi prêt », souffle Teresa.
Le duo s'arrête, inspire, puis, comme il plongerait, s'élance sur la chaussée.

La souplesse aiguisée par sa carrière de trapéziste, Jarvis se courbe dans son élan, saisit le chien sous le ventre, le soulève et court, presque envolé déjà, insaisissable, Teresa en protection arrière. L'homme file dans la rue qui s'ouvre face à lui, serrant le canidé qui détient, sous son pedigree supposé, l'espoir monnayé de ravisseurs novices.
L'animal, flegmatique par tradition, se débat modérément.

« A droite toute ! » ordonne Teresa.
Le couple et son otage canin s'engagent dans une venelle, si étroite qu'elle semble un fantasme de spéléologue. Les trois centaures, dont le galop furieux a été retardé par la surprise du rapt éclair, se heurtent de front au goulot de la venelle, accordant le temps nécessaire à Jarvis et Teresa pour atteindre la voiture volée, garée au débouché du sentier urbain.
Teresa, expérimenté pilote de rallye, s'engouffre derrière le volant. Jarvis, trapéziste haletant sur la terre ferme, se réceptionne sur la banquette arrière. Le chien, ballotté, en appelle quant à lui à la grâce de Bardot la divine.
« Démarre ! » hurle Jarvis.

Quatre jours plus tard, les kidnappeurs, un masque de protection sur le nez, guettent près d'un portable anonymement acquis, la sonnerie qui les fera millionnaires. Leur otage engloutit avec méthode des croquettes confectionnées à base de carnes incertaines.
« Tu t'es fait embobiner, Teresa ! râle Jarvis. Ce clébard n'est qu'une doublure, un putois infect qui cocotte terrible, trop pour être le toutou préféré de la vieille. D'ailleurs, tout le monde sait qu'elle n'aime que les corgis ! Son chauffeur t'a raconté des bobards. C'est foutu, elle ne paiera jamais pour récupérer ce chien !
- Mon ex-copilote ne me mentirait pas. J'ai confiance.
- Alors pourquoi personne ne se manifeste ? L'hôtel où la mémé et sa suite sont descendues a reçu notre demande de rançon depuis avant-hier, sans compter que les trois imbéciles à dada sur leurs bidets ont dû raconter l'enlèvement ! Tu crois qu'ils ont appelé les flics ?... James Bond ? »
Soudain, le chien se positionne.
C'est l'heure sacrée de ses flatulences.
Teresa et Jarvis ajustent leurs masques sous la rafale et se regardent, tout à coup épuisés. Proches de la déprime olfactive, ils craquent.

Trois heures et nuit intense : une voiture, feux éteints, freine à quelques mètres du Grand Hôtel arborant pavillon britannique. Jarvis ouvre la portière. Docile, le chien quitte l'habitacle et sa condition d'otage.
Teresa soupire « Adieu veau, vache, cochon... et tout le bestiaire puant ! » Jarvis croise le regard calme du cabot, y lit la certitude de s'être salement fait avoir. Le trapéziste, qui cultive une rancune aussi légère que sa gravité, se marre. « Bye, vieux, mes respects à la majesté chapeautée et... Dog save the Queen ! »




Par un C

« Après cette petite pause de publicité, nous voici arrivés à la dernière question. Je rappelle à nos téléspectateurs que vous êtes Marcellin Gloumier, que vous habitez Vatan, dans l’Indre, où vous exercez l’honorable profession de goûteur d’eau, que la collection de capsules de bière est votre passion, que votre femme se prénomme Hortense. C’est exact ? »
« Tout à fait ! »
« Vous avez brillamment franchi les précédentes étapes, d’abord en nous livrant la définition du mètre établie en 1960 : « 1 650 763,73 longueurs d'onde d'une radiation orangée émise par l'isotope 86 du krypton » ; ensuite en nous citant les cinq principaux fleuves d’Australie ; puis les quatre lunes de Jupiter ; après vous n’êtes pas tombé dans le piège, grâce à l’appel à un ami vous avez répondu que la capitale des Etats-Unis était bien Washington, et non New York ; Cincinnati et Bobigny ayant été exclus par l’ordinateur, ce qui vous a coûté votre joker. Enfin, la couleur de la monture d’Henri IV était bien le blanc, bien que « gris par la poussière » aurait aussi été accepté. Et il vous reste une question. Vous êtes prêt ? »
« Tout à fait ! »
Rappelons que ce qui fait l’originalité de ce jeu, et son succès, c’est que les questions les plus dures sont posées au début, et que la difficulté est décroissante. La suivante ne devrait donc être qu’une formalité. Et n’oubliez pas que la moitié des 10000 euros qui constituent le lot final iront à la fondation d’aide en faveur des anciens animateurs de télévision.
Ordinateur, voulez-vous bien projeter l’image sur l’écran ?
Voilà ! Sur cette photo, prise à Bécherel, en Ille-et-Vilaine, il y a trente ans, en 2014, apparaît un animal. Un mammifère, herbivore, qu’on qualifie de « plus belle conquête de l’homme », vous disposez de trois minutes pour me dire son nom, qui est inscrit sur la carte, enfermée dans l’enveloppe que je tiens à la main. »
« Une femme ? »
« Où voyez-vous une femme ? »
« Désolé, j’ai pas mes lunettes. La plus belle conquête… Un homme ? »
« Non ! Un homme n’est pas herbivore. Une aide : ça commence par un C. »
« Ah oui ! Un chien. C’est ça qu’on voit au premier plan. »
« Mais non ! Herbivore ! »
« Oui ! Cette grosse bête qui est montée par des cavaliers. »
« C’est ça ! »
« Un bourrin ? »
« Non ! »
« Une haridelle ?... Une bourrique ?... Un étalon ? »
« Non ! Non, et non ! Par un C !!! »
« Ah bon ? Un canasson ; c’est pas ça ? »
« Non. »
« Alors un coursier ? »
« Non ! Plus simple ! »
« Un poulain ? Non ? Une jument ? »
« Un C !!! Ça commence par C !!! »
« Une Chument ? »
« Mais non ! Un cheu… Un Cheu… »
« Un cheu… Un destrier ? Non c’est pas ça ! Je l’ai sur le bout de la langue… Un cheu… »
« Alors dites-le, sacrebleu ! Il ne reste qu’une minute. »
« Un palefroi ? Non, y’a pas de C. »
« Mais enfin, selon la définition du dictionnaire, mammifère à crinière, plus grand que l’âne, domestiqué par l’Homme comme animal de trait et de transport… »
« Je vois. Mais je sais pas ce qui se passe, j’arrive pas à le dire. Ça finit par un L, non ? »
« Oui !!! Alors un… »
« Laissez-moi réfléchir… Un… Un… »
« Dépêchez-vous ! Quinze secondes. »
« Heu… Heu… Que c’est ballot ! J’en mange souvent, il y a une boucherie chevaline près de chez moi. »
« Donc ?... »
« C’est bon : un ch… »
Ting !
« Trop tard ! C’est perdu. Mais qu’est-ce qui m’a fichu un candidat pareil ? Comment qualifier un tel individu ? »
« Abruti ? »
« Non, par un C ! »
« Crétin ? »
« Non ! En trois lettres !!! »



Facéties municipales


Le calme régnait d’une façon générale dans la bourgade de St Pétrin : quelques vols de poules ou de fruits et légumes, quelques empoignades entre jeunes gens avinés les samedis soir, rien de méchant. Mais M. le Maire était souvent pris d’idées farfelues, histoire de faire parler de sa commune. La dernière en date –avait-il vu à la télé un film canadien, un reportage sur Lyon ou Grenoble ? – s’avéra être la constitution d’une police montée. Après trois nuits d’insomnie, il parvint à ses fins.
Le premier dimanche de mai, à onze heures précises, la population fut invitée à se rassembler sur la grand-place où était dressée une estrade pour les officiels : le maire et son conseil et un obscur émissaire du Préfet. Les recrutés – le secret sur leur identité avait été bien gardé – devaient déboucher de la rue Jaurès et battre le pavé, allure martiale, droits sur leur monture, jusqu’à la place.
A 11 h 5, le cortège tant attendu fit son apparition. En tête, Paul, un fiérot qui ne rêvait que de quitter la ferme familiale, mine conquérante, à l’aise sur un splendide Lipizzan, cravache en main. Le suivait Eugène, le simplet, sec comme une pomme de pin, vautré sur une haridelle du troisième âge, la seule que son père ait consenti à mettre à sa disposition, l’air penaud de celui qui aurait voulu être partout sauf là ! Fermait la marche Jules, ses 100 kg débordant de son chandail, grimpé sur une bête de labour qui se traînait piteusement et stoppait pour flairer les poubelles.
Côté uniforme, il y avait beaucoup à dire. St Pétrin n’était pas riche, le maire avait donc fait ses recommandations aux postulants. Des casques, ils en avaient trouvé : des vert de gris, hérités de l’occupation allemande. Les bottes ? Leurs bottes de travail qu’ils avaient omis de nettoyer et portaient des traces de boue et de fumier. Quant à la veste noire, Paul et Jules n’entraient plus dans celle de leurs noces et Eugène n’avait que celle de sa première communion que sa mère conservait précieusement pour le benjamin. Bref, ce fut un piètre équipage en blousons dépareillés, échappé d’un western au rabais, qui approcha des officiels et de la foule d’où fusèrent les quolibets.
« Paul c’est-y le tiercé que tu vas courir ? T’as vu l’Eugène, à dada sur son arrière-grand-mère ? Jules, il flanche ton canasson ! Faudra moins forcer sur le sauciflard ! »
On s’étonna aussi de la présence de Nestor, un chien errant adopté par le bourg, qui avait pris la tête du cortège.
Les trois cavaliers une fois alignés à grand -peine au pied de l’estrade, les montures ayant déposé un présent parfumé sous le nez des autorités, provoquant l’hilarité générale, la fanfare municipale entonna une Marseillaise méconnaissable tant les interprètes s’efforçaient de réprimer leur fou rire.
Le maire, très digne, entamait son speech lorsqu’un individu cagoulé bondit sur l’estrade, pointa une arme sur son front puis prit la poudre d’escampette.
« Police montée, sus au terroriste ! » hurla l’édile. Le trio s’ébranla tout doux tout doux. Ce fut Nestor qui, rapide comme l’éclair, rattrapa le fugitif, un plaisantin armé d’un pistolet à eau, le mordit à la cheville et le contraignit à revenir sur la place. La police montée reparut dans l’après-midi, épuisée, montures et cavaliers compris. Ce fut la fin de l’expérience.
***
Le maire, pas échaudé pour autant, a trouvé une nouvelle lubie : inviter une grande vedette de la chanson au bal du 14 juillet. Il paraît qu’il auditionne les sosies d’Aznavour !



PIED À TERRE


– À combien sommes-nous de leurs détecteurs ?
– Aucune crainte à avoir. Il leur est impossible de nous voir et ils n’ont aucune idée des technologies que nous employons. C’est une sphère primitive. Aucun signe d’Amalys.
– Non présent ?
– Exactement... Leina, cette sphère est remplie de Parlyonne ! Bien plus qu’il ne nous en faut.
Sans un mot, Leina s’approche des consoles où défilent les éléments constitutifs de la sphère bleue.
– Je ne veux aucune approximation dans les résultats. Notre avenir en dépend. Le conseil ne devra en être informé qu’au dernier moment. Leine, pourquoi n’avons-nous que cette image ?
– Des milliards de traceurs ont été envoyés dans le Side, parfois plusieurs sur une même sphère. Celle-ci n’était pas une priorité pour le conseil, et nous avons sous-estimé les dégâts causés par l’entrée dans leur atmosphère.
– 40 millions d’années d’évolution ne nous ont pas suffi pour contourner toutes les défenses naturelles du Side ?
– Nous ne connaissons pas tout. Notre évolution est certes la plus avancée, mais les éléments propres à chaque sphère sont parfois surprenants.
– Leini, au rapport.
– Grands Leina-e, cette sphère a été visitée il y a près de 29 millions de révols. Le Parlyonne n’y était pas présent. SPH89002 a été gardée en mémoire afin d’observer l’évolution des espèces présentes.
– Très bonne initiative du conseil. Parlez-moi du visuel.
– Oui Grande Leina. Les trois grands quadrupèdes présents ont traversé les âges. Ils sont plus fins et plus grands qu’à l’époque. Et ils ne marchent plus que sur un doigt.
– Évolution de la gravité ?
– Non, Grand Leine, seule la surface a évolué, étonnamment. Les matières premières sont les mêmes mais les espèces présentes ou anciennes ont développé des alliages au cours de leur évolution… Bien primitivement.
– Travaillez là dessus, Leine. Aucune anomalie ne doit compromettre notre dessein. Leini, qu’en est-il des autres espèces ?
– Grande Leina, au premier plan se trouve une espèce connue, habile et rusée. Habituellement en meute, elle a pu évoluer vers plus d’individualité. Elle semble contenir ou mener le groupe de quadrupèdes. Nos calculateurs indiquent qu’ils marchent tous à la même allure. Un des quadrupèdes regarde vers la sonde.
– Leine, une explication ?
– Oui Leina. Aucune crainte à avoir de cette espèce. Ils n’agissent que par instinct ou automatisme. Un mode de vie toujours basé sur la reproduction physique.
– Grands Leina-e, les créatures juchées sur les quadrupèdes ne sont pas référencées. Sûrement des parasites. Elles sont protégées par plusieurs couches de matières végétales et d’alliages. Certainement des êtres fragiles et sans intérêt.
– Assez parlé. Je veux un point définitif dans quatre cycles, et nous prendrons une décision.
– Bien, Grande Leina.

– Transducteur Leini, synthèse, s’il vous plaît.
– Grands Leina-e :
"L’évolution des espèces de cette sphère est insignifiante. Leur intelligence et la compréhension de leur monde le sont tout autant.
"L’apparition du parlyonne résulte de manipulations maladroites des civilisations successives. L’extinction de toutes matières organiques est prévue d’ici cinq cents révols. Cette sphère est celle dont nous avons besoin pour extraire notre vitalem.
– Conclusion ?
– Grands Leina-e, nous pouvons en informer le conseil.
– Merci Leini.

"Réponse favorable. Cette sphère est de toute façon condamnée. Éliminons les éléments susceptibles d’interférer avec l’extraction. Commencez l’opération et rayez la sphère du Side."


Heureusement que je suis là !


Je ne suis peut-être pas très beau ni grand ni majestueux, mais n’empêche que sans moi, ils seraient bel et bien dans le marasme. Quand je pense qu’ils ne savent même pas qu’au bout de la rue il y a une fontaine, je rêve !
D’ailleurs que cela leur plaise ou pas je vais m’y abreuver. Je ne peux pas les voir, ils sont prétentieux sous prétexte qu’ils sont à la botte d’êtres humains !
L’autre, là, le plus grand qui me nargue avec sa belle gueule blanche, il se croise les pattes, je rigolerais qu’il se ramasse !
Par contre je plains celui du milieu, il souffre ça se voit et vous croyez que le gars s’arrêterait. Pas du tout, trop occupé à regarder si son pote Manu le suit. Il n’a jamais chevauché le Manu, et là ils doivent faire un parcours de cinq kilomètres, vous parlez d’une distance pour des bestiaux de cette taille ! Une rigolade !
Par contre moi on ne m’a pas demandé si mes coussinets allaient tenir le coup. Il est bien brave, Mitzou, il va nous y emmener. Même pas capable d’avoir fait un repérage, c’est fou.
De toute façon je boude, j’ai décidé d’avancer sans m’occuper d’eux. Ce serait trop facile : tiens le chien emmène-nous toi qui connais le chemin !
Ils n’avaient qu’à faire comme moi. La veille faire le parcours tranquillement et aujourd’hui ils seraient en pleine forme. Au lieu de ça ils ont préféré faire la fête et laisser leurs bêtes attachées toute la nuit devant le bar. Alors forcément celui du milieu n’a pas résisté. Il est fatigué, crevé, il voudrait rentrer à l’étable et manger gentiment son avoine. Vous savez qu’en plus, aucun n’a amené de quoi les nourrir ? Je suis sidéré de voir à quel point ces êtres humains peuvent être négligents vis à vis des animaux.
Moi par exemple, je devrais avoir un collier au cas où je me perdrais pensez-vous ! Là encore débrouille-toi Mitzou !
Ils disent à tout le monde : ce chien-là il a un flair, il nous emmènerait n’importe où rien qu’au nez. Sans doute, mais je vais quand même leur faire une vacherie, je vais m’arrêter boire à la fontaine. Je suis curieux de savoir s’ils vont en faire autant ? Ne serait-ce que pour l’autre, celui qui a l’air si crevé.
Ah ! Les hommes quand ils peuvent commander aux bêtes, ils sont toujours partants, ensuite quand il s’agit de leur confort ils s’en moquent : marche ou crève. Quand même ils n’avaient pas mérité ça, ils étaient tranquilles dans leur pré, et les voilà à se tordre les pattes sur des pavés.
C’est inhumain…


Un travail de Titan

Je ne me retourne plus. Ils m'agacent trop, ils circulent en ville comme s'ils se baladaient sur un chemin forestier. Je ne vais pas me casser la voix pour ces guignols qui se croient tout permis. Ils n'en font qu'à leur tête : je m'époumone dans le vide. Autant pisser sur un pare-chocs.
Et on se plante au milieu de la route, et on avance de front. Pourquoi se gêner ? Pourtant, le danger est latent : une voiture débouche brusquement, les canassons s'affolent et l'accident se produit, c'est inévitable. Ensuite, ils accusent sans rougir, avec un toupet incroyable, leurs malheureuses montures. Ces innocentes bêtes vont où on leur dit d'aller : domestiquées depuis Mathusalem, elles ne prennent plus aucune décision seules, cela se saurait. Non, ce sont leurs cavaliers, les fautifs. Ils se croient les rois du monde, perchés sur leurs dociles destriers.
Aujourd'hui, je ne me plains pas, les représentantes du sexe féminin sont peu nombreuses, par conséquent, le niveau sonore des caquetages est plus faible et mon stress considérablement diminué. Je vais paraître misogyne, mais les filles papotent à qui mieux mieux, sans porter la moindre attention à ce qui se passe autour d'elles. Si un véhicule veut les doubler, elles n'en prennent conscience qu'à l'instant où la sérénade des klaxons les empêche de poursuivre leur conversation. Provoquer un embouteillage ne semble pas leur poser de problème, elles considèrent la route comme leur propriété. Comment faire prendre conscience de la réalité du terrain à ces irresponsables ? Personnellement, j'y renonce.
J'ai tout essayé pour encadrer ces promenades avec le maximum de sécurité : je me suis mis en queue de peloton pour avoir une vision globale de la troupe, j'ai fait des allers-retours le long de la file des équidés, j'ai même tenté des loopings. J'ai vite abandonné cette dernière solution sportive et risquée : je mettais ma vie en péril à chaque instant ! Quoi que je fasse, de toute manière, au bout d'un quart d'heure, c'est la débandade. S'ils n'ont pas l'intention de suivre mes directives, pourquoi m'enjoignent-ils de les accompagner à chaque sortie ? Contradictions permanentes de l'être humain.
Il y a des jours où j'aimerais pouvoir m'exprimer et dénoncer, sans ménagement, leur affligeante manière d'agir. Les hommes m'ont dressé pour les aider à maintenir l'ordre et ils se moquent éperdument de mes observations réitérées sur leur déplorable comportement. Cherchez l'erreur. J'ai vu des vaches plus disciplinées que ces écuyers du dimanche. On devrait condamner la plupart d'entre eux à se cantonner au manège, ad vitam æternam, tant ils menacent la sécurité publique, dès qu'ils s'aventurent en ville.
Les fers claquent sur le macadam. Mes énergumènes ont l'air de suivre. Encore un petit trot et retour au bercail. Je ne serai pas fâché de retrouver ma niche. Toutes ces responsabilités me coûtent chaque jour davantage. Ma patience s'émousse et j'attends la retraite avec impatience.
De surcroît, c'est dur à admettre, mais je n'ai plus mes pattes de trois ans.
Allez Médor, encore un effort et la grille du haras sera franchie. Tu pourras te reposer avec la satisfaction du devoir accompli. Tu auras ramené tes troupes à l'écurie, sans incident notable, une fois encore.
Enfin, j'espère !


Moi, Le chien…

Je suis né en 2004 et mon maître a voulu compenser mon absence de pedigree en m'attribuant un nom commençant par V. J'aurais pu m'appeler Victor ou Voyou, mais monsieur a pensé que "Vatan", évoquant ses origines berrichonnes, me conviendrait parfaitement. Madame, qui n'était pas d'accord compte tenu de l'ambiguïté verbale de ce nom, m'appelle tout simplement "Le chien". Délicate attention méritant bien mes coups de langue sur ses mains douces et câlines.

Dans ma bourgade où je me balade en toute liberté, on m'apostrophe avec des "Va t'en, le chien !" quand je suis trop intrépide. Quand, curieux, je poursuis les gamins jusque dans la cour de récréation où ils m'accepteraient bien volontiers comme compagnon de jeu. Quand je pointe le bout de mon museau dans l'église, attiré par les effluves d'encens. J'ai déjà vu de près les galoches du curé tenant son aube retroussée à deux mains pour mieux me botter l'arrière-train qui en a gardé quelque temps un bien cuisant souvenir ! Plus aimable, le boucher, afin de se débarrasser de moi, me lance le plus loin possible de son échoppe, un os hélas trop bien nettoyé.

Un sentier équestre traverse la commune et j'avais accompagné mon maître quand il avait contribué à en peindre le balisage. Le chemin, entouré de prairies grasses en hiver, passe au pied du village, le contournant. Le bouton d'or y accroche les premiers rayons de soleil printaniers, relayé en juin par le coquelicot écarlate. À la fin de l'été, le passage des cavaliers est salué par la cardère bourdonnante d'insectes butineurs. Un gué permet de franchir un pétulant ruisseau qui rafraîchit quelques instants les pattes des montures et le vin rosé des cavaliers s'arrêtant là pour déguster leur pique-nique à l'ombre d'un très vieux chêne. Le chemin longe ensuite une falaise abrupte, refuge du timide lézard vert, de l'orvet fragile et de la coronelle lisse. Puis il s'éloigne vers l'ouest où, le soir venu, assis près d'une borne, je regarde s'éloigner en contre-jour leurs silhouettes de centaures.

Ainsi, je fais des allers et retours, jappant d'un groupe à l'autre, au grand dam des cavaliers chevauchant une carne trop craintive.
- Va t'en ! me crie-t-on alors, cherchant à me donner un coup de cravache que j'esquive avec une élégante souplesse. Cet exercice sportif devient quasi quotidien en été lorsque les caravanes se suivent de près comme des pèlerins sur un chemin de Compostelle.

Hier, alors que dans le petit matin de novembre la brume peinait à se dissiper, j'entendis une voix crier dans le vallon :
- Vatan !
Ni une, ni deux, j'accourus du plus vite que le permettaient mes courtes pattes. Un hennissement. Des bruits de sabots. Un meuglement. Il se passait quelque chose de grave ! Un gros bœuf s'était échappé, fuyant la rosée de sa prairie, juste à côté du gué. Il barrait le passage à trois montures apeurées, risquant de faire choir les cavaliers cramponnés à leurs licols. Ils hurlaient "Va t-en !" à l'animal venu brouter l'herbe au milieu du chemin sans daigner libérer le passage. Les montures tournaient nerveusement sur elles-mêmes, prêtes à s'emballer. Je me mis à courir autour d'elles en jappant. Les cavaliers comprirent que je les invitais à me suivre. C'est ainsi qu'empruntant un raccourci, je traversai la cité en trottinant gaiment, suivi des équidés enfin apaisés. Fier comme Artaban, je les menai jusqu'au pied de la falaise où ils retrouvèrent le chemin balisé.

Les bêtes ont piaffé, les hommes m'ont salué, ma queue à frétillé !
_________________
Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
http://danielle.akakpo.over-blog.com/
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MessagePosté le: Lun 15 Juin - 19:44 (2015)    Sujet du message: Publicité

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