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Maison pour tous du Pecq

 
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet    forum du cercle maux d'auteurs Index du Forum -> BATAILLES DE PLUMES -> Les textes médaillés
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rascasse
Conjonction volubile

Hors ligne

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MessagePosté le: Ven 5 Juin - 15:08 (2015)    Sujet du message: Maison pour tous du Pecq Répondre en citant

Jugez en plus de l'ironie du sort !



Les rails de la désillusion




Je ne suis rien. Rien qu'une silhouette claire, ce soir-là, à la terrasse d'un café. Une silhouette pour ainsi dire évanescente. Une âme malhabile boitant bas côté cœur.
Au fond de la tasse, le café se maquille couleur du deuil. Une noire amertume. Presque du ton sur ton avec celle qui me lacère l'esprit. Elle a tôt digéré les quelques grains de sucre. Le blanc de la douceur n'a pas demandé son reste.
Un tintement de cloche alerte l'air du soir.
Je me lève… sans oublier ma peine.


Montpellier. Vespérale reddition d'un dimanche d'été ordinaire. Ligne 1 du tramway. Celle qui via le centre-ville relie La Mosson à Odysséum… le quartier prétendument difficile au temple du consumérisme.
Des rames bleu pétrole sur lesquelles s'envolent des hirondelles blanches.
Montée à l'arrêt Lapeyronie. Station desservant le Centre Hospitalier Universitaire. Tout le poids d'un long après-midi passé au chevet de ma femme.
La rame est presque vide.

Elle s'est assise face à moi.


Certains soirs, devant le miroir, brosse à dents à la main, on peine à retrouver la compassion que l'on a ressentie pour soi-même le matin en se rasant… surtout à cette heure précise où le vent du nord affolé arrache à la fenêtre mal dégauchie des râles de bête blessée.


Une demi-heure de trajet avant l'arrêt Millénaire. J'hésite à sortir mon roman. Je n'avance pas dans ma lecture. Je patauge et me débats dans un océan de mots. Le tram de surcroît ne se prête guère à ce genre d'exercice.
Trop de stations. Trop d'occasions d'être distrait.
Trop l'âme et le cœur en dérive.

Mon regard glisse sur elle… le sien fuit par la vitre sur un paysage urbain que le couchant estompe d'un fond de teint orangé.
Une longue mèche rose tranche son visage à l'oblique. Balafre de couleur rescapée d'une chevelure brune à peu d'être rasée.
Sourcils inexistants, lèvres fines, nez aquilin.
Visage poupin tout juste échappé de l'adolescence.

1,2… 6,7… 12 piercings ! Aucune zone du visage n'est épargnée. Tous ornés d'une fine bille d'argent comme la résonance métallique aux grandes boucles créoles à ses oreilles épousant les circonvolutions du tram à chaque changement de cap.
Gauche, droite. Mouvement de balancier que ses seins en liberté martèlent sous son débardeur rose fuschia.


L'image du type défait reflétée par le miroir ne laisse pas d'étonner et ouvre grand la porte à la longue cohorte des stigmates abandonnés par la cinquantaine… comme autant de preuves à charge.


Arrêt Philippidès. Peu de mouvement hormis la montée de deux Roumains munis de leurs accordéons. Elle en profite pour croiser les jambes. Geste rendu difficile par les chaussures à semelle hyper compensée. Une douzaine de centimètres pour le moins. Absurde soutènement pour des sandales montantes aux lanières violette et citron.

Le tram repart. La musique commence. Vieille scie d'après-guerre… ce sont souvent les plus anciens qui se laissent émouvoir au point d'y aller de leur petite pièce ! Elle scande la mesure d'un geste à peine marqué de ses mains bardées de bagues et de bracelets.
De la bimbeloterie venue de Chine jusqu'au Tout à deux euros.

Je ne parviens pas à la quitter des yeux. Je sais qu'elle sait que je la regarde. Mais ses yeux endeuillés d'un fard mauve refusent de quitter d'un cil lourd de mascara l'inutile contemplation des rues désertes de ce dimanche soir.
Je peine à oublier cette chambre d'hôpital. Ce service où chaque soignant conjugue célérité et économie de gestes afin de pallier aux incohérences d'un système qui transforme le dimanche en pire jour de la semaine
À la vérité, j'appréhende déjà le jour à suivre. Combien de fois encore devrais-je y venir ? L'espoir se nourrit-il des attentions que l'on prête à celui dont l'existence devient à ce point fragile qu'un simple soupir de vent peut sembler suffisant pour la faucher ?


Je me souviens parfaitement du jour où j'ai pris la douloureuse conscience de mon âge… et de tout ce que j'avais perdu.
Pour longtemps… pour toujours sans doute.
Passé un certain âge, le berceau des illusions s'immobilise à jamais. Le cœur seul continue. Par habitude. Par atavisme.
Mouvement lent, monotone. Presque ennuyeux.


La rame sort du tunnel du Corum, débarque sur la Place de la Comédie. La vie reprend son cours. Ici, le mouvement ne s'arrête vraiment qu'aux primes lueurs de l'aube.
Un des Roumains promène son gobelet. L'escarcelle de fortune porte bien mal son nom. Je refuse d'un geste de la main… elle ne lui accorde même pas un regard.

Le tram se remplit. Respiration cosmopolite. Camaïeu de couleurs de peau. Maelstrom de langues. Les portes se referment.
Brève descente en direction de la gare.

Son regard me fuit toujours. J'ignore pour quelle raison. Le mien s'attarde sur sa jupette blanche jurant – je comprends bien que la démarche est volontaire – avec ses collants noirs troués à de multiples endroits. Elle décroise les jambes, traverse la rame du regard en m'évitant soigneusement.
Je glisse la main dans ma poche de veste. Mes doigts trouvent le trousseau de clefs, l'enserrent… à m'en faire presque mal. Une douleur rédemptrice pour les pensées malsaines qui me persécutent.
Un mélange de fascination/répulsion pour celle qui me fait face.
Révulsion pour la vulgarité du maquillage, pour cette vêture ridicule, expression d'une fallacieuse originalité.
Attirance pour…


Le temps est assassin… à l'évidence. Ce n'est pas tant pour les rires qu'il emporte avec lui mais surtout parce qu'il réduit à néant les jeux qui les provoquent.
On ne gagne jamais en sagesse ce que l'on perd en ingénuité.
La vie, comme le tramway, avance de station en station… tout espoir de retour en arrière procède de l'illusoire.


Les rues ont abandonné leur parure de couchant.
Arrêt Rives du Lez.
La rame se vide encore. Deux stations plus tôt, les Roumains ont refermé leur clavier à bretelles sur les ultimes accords de la journée.
Elle n'arrête plus désormais de croiser et décroiser les jambes comme si une certaine nervosité s'était emparée d'elle. Je ne doute pas un instant que le poids de mon regard y soit pour beaucoup.

De son sac – une chiffonnade de tissu mauve à franges – elle a sorti un téléphone, cet accessoire paroxystique de la communication virtuelle.
Ses ongles peints de différentes couleurs pianotent sur les touches une inaudible mélodie.
Mes doigts se crispent sur les clés. La douleur est à la limite du soutenable. J'aimerais me lever pour la gifler, lui dire qu'elle est aux antipodes de la vraie vie.

Je sais aussi pour quelle raison je ne le fais pas. Toutes ces pensées noires qui me viennent prennent leur source dans une certaine chambre d'hôpital… vers un destin dont je m'imaginais le maître il y a encore peu de temps.


Au-delà d'une certaine limite, tout ticket abdique de sa validité.
Une heure pour le tramway. Combien pour une vie ?
Les heurts, les cahots, les tournants, les longs élans sans escale, les arrêts brutaux, les risques de chute, les points d'ancrage auxquels chacun cherche à se raccrocher.
L'existence nous conduit où elle le souhaite… tête en premier… puis pieds devant.


Destination finale. Station Millénaire. La rame ralentit.
Elle se lève, défripe sa jupe d'une main nerveuse.
Les portes s'ouvrent. Chuintement pneumatique. Petit soupir désabusé. Je lui emboîte le pas. Ma main ne quitte pas le trousseau de clés.
Je dois avoir la paume en feu.

Les hirondelles s'envolent vers le terminus.
Blanches silhouettes figées sur la nuit de leurs rames.

Elle marche vite devant moi. Je presse le pas. La jupette blanche virevolte aux boggies de ses chaussures montées en graine. Les trous dans ses collants révèlent à l'obscurité des éclairs de chair blanche.
Malgré moi, je devine le ballottement de ses seins. L'esprit libre de sa jeunesse insouciante. Une vive douleur m'étreint.
J'envie son indifférence… sa désinvolture.
Comment peut-elle ainsi tracer son chemin tandis qu'à l'hôpital… peut-être, se meurt déjà sa mère !
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MessagePosté le: Ven 5 Juin - 15:08 (2015)    Sujet du message: Publicité

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Kissounia
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MessagePosté le: Dim 7 Juin - 16:45 (2015)    Sujet du message: Maison pour tous du Pecq Répondre en citant

Il y a plein de choses dans ce texte qui me laissent une profonde sensation de malaise et de perte de contrôle, comme si ce que ressentait le narrateur, cette impression de quelque chose qui lui échappe, cette impression de déséquilibre entre le dedans et le dehors et de mauvaise répartition des charges de la douleur m'atteignait aussi peu à peu au fil des arrêts du tramway. Malaise généré par l’ambiguïté, par l'absence de communication, par l'incompréhension, par l'indifférence affichée, par tout ce qui me vient à l'esprit pour combler les blancs que tu as laissés... Difficile, d'ailleurs, de dire exactement ce que fait ce texte, d'où ce commentaire confus.
Mais il bouscule, ton texte, ça c'est sûr...
Et j'aime bien être bousculée.

Je comprends qu'ils aient choisi de te récompenser malgré ton inadaptation géographique ! Bravo !
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MessagePosté le: Dim 7 Juin - 17:17 (2015)    Sujet du message: Maison pour tous du Pecq Répondre en citant

C’est très bien vu de ta part. L'idée n'était pas de porter un jugement ni de charger l'un ou l'autre des protagonistes mais de mettre le lecteur mal à l'aise devant l'incompréhension née des agissements de chacun. Tous deux sont dans leur bulle mais rien ne dit que la souffrance qu'ils éprouvent l'un et l'autre n'est pas de même force. J'avais envie aussi d'effleurer le choc des générations et la différence d'appréciation de la mort. Qui sait à quel âge on devient pleinement conscient du caractère inéluctable d'une vie qui s'éteint ? J'aime caresser l'idée que tout comportement possède sa genèse dont seule la personne concernée connaît les rouages. Le manichéisme, ce n'est pas mon truc.
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 00:53 (2018)    Sujet du message: Maison pour tous du Pecq

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