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Les métisseurs de mots Lyon

 
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rascasse
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MessagePosté le: Lun 1 Juin - 05:45 (2015)    Sujet du message: Les métisseurs de mots Lyon Répondre en citant

Les loukoums laissent parfois un goût amer




Les flots s'animaient, vifs, impétueux, tumultueux. Par vagues successives. À aucun moment l'idée de calme ne caressait l'envisageable. La Terre semblait vomir un flux incessant d'hommes et de femmes, tous animés par cette seule envie pressée d'assurer dans l'urgence leur avenir quotidien. L'immense plafond du hall de gare repoussait avec dédain le bruit crispant de cette foule lancée à plein temps dans un mouvement perpétuel.
Mourad, planté au centre de cette illusion de vie, regardait sans les voir tous ces gens… prétendument ses semblables. Il les enviait. Rêvait de posséder ce qui les poussait à se mouvoir.
Ses pas l'avaient amené là dans l'espoir que… ou plus exactement par désespoir.

Il sentit soudain ses jambes flancher. Un malaise. Léger. Mais particulièrement désagréable. Le monde, le mouvement, le bruit. Tout cela lui faisait tourner la tête. La faim aussi. Peut-être rien d'autre que la faim en y songeant bien. Il n'avait rien avalé depuis deux jours. Son estomac aboyait tous les synonymes de famine qu'il avait appris à connaître. Depuis quelques mois, Mourad avait acquis l'art de se nourrir de peu mais ignorait encore le secret du jeûne contraint permanent.
Il s'ébroua et emboîta le pas d'une vague en partance vers les doubles portes dégueulant de l'humain sur le grand boulevard. Malgré lui, il ne pouvait s'empêcher de haïr les sourires, les mines épanouies, les ventres rebondis. Pas bien. Il le savait. Aucune des personnes qui le cernaient en l'entraînant vers la sortie ne pouvait être jugée responsable de sa déchéance. Les vraies responsabilités, il fallait les chercher ailleurs.
Il est trop primaire d’accuser chaque rouage de la faillite du mécanisme broyeur.

Il se retrouva craché sur un trottoir sale que la bruine faisait luire de tristesse. Il remonta le col de son blouson, regarda ses mains. À laquelle donnerait-il l'ordre de faire le geste ? Aucune ne le méritait !
Non par fierté. Cette vertu n'appartient qu'à ceux qui n'ont jamais souffert de la faim. La sienne, il y avait déjà un vieux bail qu'il l'avait roulée en boule, enrichie de son amour-propre et de son arrogance, pour la modeler en un gros coussin afin de mieux pouvoir s'asseoir dessus.
Ce qui le retenait, c'était la crainte de voir périr sur place sa dernière chance. Un pas plus avant de la falaise ne ramène pas à la case départ comme dans les jeux de plateformes. Ce geste serait le dernier qu'il concéderait pour se raccrocher à ce monde dans lequel il se demandait où se trouvait sa place. Il n'en souhaitait pas une si grande pourtant !
Mourad s'arracha à la contemplation de ses mains. Décida de leur voter un répit. Le sien. Il tendrait la main en quête d'une pièce plus tard. Lorsque la faim serait devenue plus forte que la peur de ne plus appartenir à la société qui l’avait enfanté.
D'un pas devenu lent, autant par lassitude qu'en raison d'une irrépressible fatigue, il força ses pieds au long du boulevard dans la quête d'un invraisemblable miracle. Au premier carrefour, il aperçut, cheminant dans le lointain, un visage connu sinon familier. Un de la cité. Une âme des quartiers Nord où il avait grandi. Il enfouit sa tête entre les revers de son col, grimpa son maudit bras vers son visage, comme s’il souhaitait se repeigner, histoire de masquer son profil.
Ce bras devenu bouche inutile après une mauvaise chute de mobylette, engin emprunté en dépit de l'accord de son propriétaire.
La punition de Dieu ! avaient dit les frères barbus. Qui l'avaient un temps convaincu. Le juste temps qu'il comprenne que la haine n'est pas d'essence divine. À moins que le monde ne soit qu'un ramassis de fous !
Le seul enseignement qu'il avait tiré de la religion c'est que l'âme est une vertu dont les vivants parent les morts dans le secret espoir qu'une fois leur tour venu pareille grâce leur soit rendue.

Le visage connu emporta plus loin le corps qui le soutenait sans qu'aucune expression n'ait laissé à croire qu'il avait capté Mourad. Celui-ci reprit le cours de sa déambulation désabusée.
Son esprit tournait à vide. Sans doute par mimétisme contraint avec son estomac. Ses yeux enregistraient des scènes de la vie quotidienne, allaient même jusqu'à lancer des regards envieux à la vue de quelque manœuvre au bord d'une tranchée ou des gars de la Ville embellissant les parterres. Quelques fleurs pour masquer les immeubles en guise d'horizon. Quelques roses pour combattre la misère. Pitoyable bataille !
Qui a jamais gagné une guerre la fleur au bout du fusil ! ?
Sans son bras misère, il aurait pu être l'un d'eux. Pour les autres boulots, sa défiance de l'école et son faciès typé avaient dressé d'infranchissables barricades.
Passé l'angle du boulevard qui plongeait la ville jusqu'à la mer, une odeur insolente agressa ses narines. Il lui fallut peu de temps pour repérer les poulets bronzant en un lent tournoiement au fond de leur rôtissoire. La viande n'était sûrement pas halal mais il s'en moquait.
Il aurait fait don d'un an de sa vie – pas un gros cadeau ! – pour pouvoir en dépouiller un de la tête au croupion.
Il ne resta pas planté des heures à réfléchir. La faim avait gagné. Victoire facile. Triomphe modeste. Horreur du péril jeune.
Il fit demi-tour. Direction les portes du hall de gare. Il sortit les mains de ses poches de blouson et, chemin retour, s'entraîna à blanc. Discrètement.


La main de son bras catastrophe gémissait l'aumône, vierge de toute pièce. En un quart d'heure de supplice, aucune récompense ne l'avait contraint au merci. Il faut dire qu'il n'était pas le seul à mendier sa pitance ! Et puis, il le savait sans qu'aucun miroir ne lui renvoie son image, il n'avait pas encore sur le visage l'expression qui sied à une main tendue. Tout s'apprend. La misère aussi !
Mourad envisageait un repli stratégique sur la fouille des poubelles de la cafétéria toute proche lorsqu'un type, passé peu de temps avant à côté de lui sans l'offrande d'un regard, s'immobilisa à trois pas. Il était de sa race. Mais à l'autre extrémité de l'échafaudage.
Costume classe, mocassins vernis, de l'or en abondance.
Sans se soucier des regards envieux qu'il pourrait provoquer, celui-ci dégagea son portefeuille de sa poche intérieure de veste. Il l'ouvrit et en sortit une liasse de billets de vingt euros épaisse comme une tranche de pain de mie. Les yeux de Mourad explosèrent de désir.

Ayant extrait un billet de la liasse, l'homme remit son portefeuille dans sa poche de veste, conserva le billet à la main et fourra négligemment tous ceux restants dans une de ses poches latérales. Mourad se força à ne pas réfléchir. Au pire, il risquait de se faire embarquer par les flics…
Dans les deux cas, il y aurait un repas au bout.
Un groupe de jeunes gens, sac à dos à l'épaule, se dirigeaient vers l'entrée de la gare à égale distance de sa proie. Il se mit en marche. Quelques secondes plus tard, il mima une bousculade avec l'un des jeunes tout en s'excusant d'une voix désolée tandis que ses doigts pleuraient d'extase en découvrant la liasse dans la poche de l'homme. Les billets changèrent de propriétaire en un rien de temps.
Mais pas de cachette. Avant que sa main n'atteigne la poche de son blouson, une vive douleur brûla à son poignet.
L'homme le tenait. Sa main lui broyait les os tandis que ses yeux noirs l'assassinaient à petit feu. Sans prononcer un mot, il récupéra la liasse de billets et la rangea à l'intérieur de sa veste. Mourad se taisait, conscient qu'il n'avait aucune chance d'échapper à la poigne de l'homme. Celui-ci lui rendait une bonne tête et possédait la carrure en rapport. Tenter de fuir aurait sans doute aggravé les choses.
Sans relâcher son étreinte, l'homme pivota d'un quart de tour. Mourad le vit poser le pied sur le billet de vingt euros tombé à terre, celui qu'initialement il tenait à la main.
Dardant alors son regard sombre dans celui de Mourad mort de trouille, il lui demanda d'une voix sèche mais calme :
– On fait quoi maintenant ?
Mourad baissa la tête. Demeura silencieux. Il était impressionné malgré lui par la prestance et la majestueuse beauté de cet homme. Ces atouts lui conféraient une aura dominante, presque princière.
– Tu ne peux pas bosser, comme tout le monde, si tu as besoin d'argent !
Mourad ne laissa pas fuir une si belle occasion de se justifier.
– Je ne rêve que de ça, protesta-t-il. Mais avec mon bras malade et ma tête d'arabe…
Sitôt ces mots prononcés, Mourad les regretta. Le type qui lui faisait face était aussi typé que lui. Preuve que rien jamais n'est une fatalité.
Pour tout commentaire, l'homme lâcha un petit sourire amusé. Il desserra cependant son étreinte et sembla réfléchir en le fixant d'un air empli d'indécision. Mourad sut à cet instant avec une absolue certitude que le gars n'appellerait pas les flics. Il en conçut un intense soulagement. À tout prendre, il préférait un jeûne forcé en pleine liberté à un repas en cellule.
– Si ça te tente, lança l'homme comme s'il venait soudain de cueillir le juste fruit de sa réflexion, je peux peut-être te faire gagner de l'argent… pas mal d'argent !
Mourad se remit à respirer. L'esprit plus libre. Il avait vu clair. Et peut-être sans le vouloir frappé à la bonne porte… de la plus mauvaise des manières. Il retint néanmoins la bride des chevaux, il se méfiait des espoirs déçus et des propositions malhonnêtes.
– Je serais fou de refuser, répondit-il cependant. Qu'avez-vous à me proposer ?
Contre toute attente, l'homme libéra son poignet comme s'il avait entendu l'écho de ce qu'il désirait dans les mots prononcés par Mourad. Celui-ci se massa aussitôt là où la main de l'homme l'avait tenu serré.
– Je ne peux pas t'en parler ici, devant tout le monde. Mais rassure-toi cela n'a rien d'illégal. Cela réclame simplement du tact et de la discrétion.
Tout en apportant ces précisions, l'homme s'était baissé pour récupérer le billet de vingt euros coincé sous sa chaussure.
– Ce que je te propose, dit-il en se relevant, c'est de me retrouver ce soir à 22 heures devant l'embarcadère du quai A. Tu vois où c'est ?
– Bien sûr, certifia Mourad, pas encore persuadé d'avoir envie de se rendre à ce point de rencontre.
– Je t'attendrai dans ma voiture… une 607 noire. On fait comme ça alors… excuse-moi, je ne connais pas ton prénom.
– Mourad monsieur.
– Laisse tomber le monsieur, les gens qui me fréquentent m'appellent Amar.
– D'accord, laissa tomber Mourad persuadé par avance qu'il n'oserait jamais appeler ce type par son prénom.
– Alors… à ce soir Mourad.
L'homme fit mine de pivoter sur place avant d'à nouveau lui faire face.
– Tiens, dit-il en lui tendant le billet de vingt euros. Pour te prouver ma bonne foi… et t'offrir de quoi te payer à manger. Tu as la tête du gars qui ne sait plus depuis longtemps à quoi ressemble une assiette.
Mourad n'hésita qu'un court instant. Accepter ne l'engageait en rien. Et puis, il s'était déjà fait à l'idée de tendre la main… pour bien moins que ça.

Les deux hommes se séparèrent sur la promesse de se revoir le soir même. Mourad reprit la direction de la mer. Sans se retourner.
Des fois que l'homme aurait changé d'avis !
Une demi-heure plus tard, son estomac lançait à nouveau de grands cris. Mais pitié au lieu de famine tandis qu’il jetait à un chien tombé d'un coup amoureux de lui le dernier os du poulet qu’il venait de manger en entier.


La pluie fine griffait la lumière orangée tombant comme à regret des lampadaires éclairant le quai A. Mourad serra les bras au long du corps, engourdi par le temps humide. Il battait la semelle depuis dix minutes. Pour rien. Cinq de plus et il regagnerait le ventre protecteur de la ville.
Déçu sans doute. Soulagé aussi.

Comme dans les mauvais films, une voiture de couleur sombre l’étreignit de ses appels de phare à l’instant précis où il s’apprêtait à lever le camp. Dans un soupir résigné, Mourad s’avança en direction du véhicule et constata rapidement que celui-ci correspondait à la marque et au modèle qu’il attendait. Il ouvrit la portière avant.
– Bonsoir Mourad. Content que tu sois venu. Mais rentre vite, tu dois être trempé avec ce temps, l’invita Amar.
Il s’était changé depuis le matin mais arborait cependant un costume et une chemise que Mourad jugea de belle facture malgré l’éclairage parcimonieux du plafonnier.
– Pas trop froid ? demanda-t-il.
– J’ai connu pire, répondit Mourad, sincère sans se forcer.
– Je me doute. Bon, je ne vais pas te faire mariner des heures. Je tiens cependant à t'avertir : tu pourras répondre par oui ou par non à ma proposition sans que cela ne me dérange. D’accord sur le principe ?
– Cela me convient, répondit Mourad, pas complètement convaincu que sa réponse ait si peu d’importance.
– Très bien, rentrons alors dans le vif du sujet.
Amar dégrafa le bouton qui fermait sa veste, glissa la main à l'intérieur et sortit une photo
– Est-ce que tu connais cet homme ? questionna-t-il en plaçant le cliché sous l’ampoule du plafonnier.
Mourad n’hésita pas un instant.
– Bien sûr, c’est Yves Maréchal... le futur président.
– Oh là, comme tu vas vite en besogne mon garçon ! dit Amar en livrant un sourire.
– Tous les sondages que je vois depuis quelques semaines aux présentoirs des kiosques le donnent largement vainqueur, se justifia Mourad.
Amar avait rangé la photo et se tenait immobile, les mains croisées sur le volant.
– Je me méfie des chiffres... mes amis et moi nous méfions des chiffres, rectifia-t-il.
Mourad s’inquiéta de la soudaine implication de tout un pôle autour d’Amar.
– Il est très facile en politique de gonfler artificiellement les chiffres afin de redonner du poil de la bête à l’opposition, qu’elle quelle soit. Les gens que je représente – pour te résumer quelques riches hommes d’affaires tous issus de l’immigration – ont besoin que Maréchal devienne président de la République. Il est le seul à proposer une vraie politique d’intégration pour les jeunes des cités.
Mourad ne s’autorisa aucun commentaire. La politique, il y avait vingt-sept ans qu’il s’en foutait. Son âge… précisément. Pas par goût, par dépit de la misère qu’il avait vue grandir avec lui.
– En politique, vois-tu, on a besoin d’amis... de beaucoup d’amis. Les idées suffisent parfois pour s’en faire... l’argent aide à convaincre ceux un peu plus réticents.
– Voilà un secret de Polichinelle ! lança Mourad, désabusé.
- C’est moche… je te l’accorde. Mais toute médaille possède son revers. Aujourd’hui, nous avons enfin le pouvoir de retourner l’arme contre celui qui jusque-là nous menaçait, nous serions stupides de nous en priver. Mes amis et moi avons l’argent pour ça… beaucoup d’argent. Avec cet argent, Yves Maréchal fera tomber les derniers remparts de ceux qui s’opposent à ceux de notre race.
Le ton de la voix d’Amar était devenu revendicatif, pour ne pas dire vindicatif. Mourad se sentit soudain très proche de lui.
– Je ne vois pas en quoi je pourrais vous être utile, s’étonna-t-il. Je ne suis qu’un moins que rien.
– Ne dis jamais des choses comme ça ! le tança sèchement Amar. La seule chose que sache faire une roue c’est de tourner… mais bien malin celui qui sait si elle le portera tout en haut ou l’écrasera. La mission que je veux te confier pourrait te tirer vers des sommets que tu ne soupçonnes même pas.
– Ah bon ? Et qu’est-ce que je dois faire pour ça ?
– Rien de très compliqué mais cette mission implique tout de même pleine et entière confiance. Tu comprendras facilement que cette aide financière que nous souhaitons apporter à Maréchal ne saurait se faire par chèque ou par virement. L’argent liquide est la seule solution discrète. Pour ça, nous avons besoin d’un garçon comme toi.
– Mais pourquoi vous ne le faites pas vous-même ? s’étonna Mourad.
– Chaque homme politique est quelqu’un de très épié. Mes amis et moi sommes des gens connus. Si un soupçon de collusion pesait sur la relation entre Maréchal et nous, nous perdrions tout le bénéfice de ce que nous recherchons.
– Cela ne doit quand même pas être trop difficile de trouver quelqu’un pour faire ça à votre place, souligna Mourad avec conviction.
Pour lui, cela relevait d'une telle évidence !
– Tu connais beaucoup de gens à qui tu confierais un million d’euros sans craindre qu’il ne cherche à s’évanouir dans la nature ?
Mourad demeura bouche bée. Interdit par l’importance de la somme. Aucune réflexion ne s’imposait à lui pour avouer que non, il ne connaissait personne digne d'une telle confiance. Lui-même...!
– Et qui vous garantit que je pourrais être celui-là ? demanda-t-il avec un soupçon d’étonnement.
– Rien, répliqua Amar. Seulement cette assurance que je possède de savoir juger les hommes dès le premier regard et l’intime conviction que tu es celui que je recherche... et puis, pour être passé par des chemins qui paraissent sans issue tels ceux que tu suis depuis longtemps, je sais que l’on apprend vite à distinguer la chance d’une vie de toutes les autres.
Mourad continuait à se taire. Perdu dans de multiples pensées.
– Comme tu le vois, ce que tu dois faire pour nous n’a rien de technique et je ne t’impose pas non plus de me donner une réponse immédiate.
– Ah bon !
– Ne te réjouis pas, s’amusa Amar d'un petit rire féroce. Les élections sont dans un peu plus d’un mois… le temps presse quand même. Aussi, je ne t’accorde qu’un jour de réflexion. Le temps pour toi, reprit-il, de te refaire une santé en mangeant à ta faim et en passant la nuit au chaud.
Mourad s’apprêtait à protester lorsque apparut devant ses yeux un billet de cent euros poussé comme par magie au bout des doigts d’Amar.
– À propos, ajouta celui-ci en agitant le billet de manière ostensible, j’ai oublié de te dire que si tu acceptes ma proposition, il y aura cinquante mille euros pour toi.
– Combien ?! s’exclama Mourad.
– Cinquante mille, tu m'as bien compris. Le prix de ton travail... mais surtout celui de ton silence. Savoir se taire n’a pas de prix !
Mourad était évidemment estomaqué par l’énormité de la somme.
– Allez, le réveilla Amar, prends ce billet et si tu es d’accord pour travailler pour moi, tu me le dis demain.
Comme tiré à l'instant même d’un rêve très agréable, Mourad prit le billet, ouvrit la portière de la voiture… Il s’apprêtait à quitter l’habitacle lorsqu’une pensée le percuta de plein front.
– Et je vous retrouve où si j'accepte ?
Amar se fendit d’un sourire. Il guettait cette question. Visiblement.
– Traîne du côté de la sortie ouest de la gare demain entre dix-sept et dix-huit heures, je saurai te mettre la main dessus. Et excuse-moi de ne pas te déposer en ville mais le moins on risque de nous voir ensemble le mieux ce sera.
– Bonne soirée, dit Mourad avant de refermer la portière.
Il retint de justesse son À demain ! Il ne voulait pas laisser à penser que sa décision était déjà prise et qu’ils étaient appelés à se revoir sous peu.

Avant même que les feux arrière de la grosse berline se soient éteints au bout du quai, Mourad avait pris son envol vers un petit hôtel de deuxième zone de sa connaissance. Pas un établissement de luxe. Mais à ses yeux…
Il décida cependant de casser son billet dans un tabac quelconque. Dans certains milieux, il est mal venu de paraître riche.



Mourad enfonça ses mains dans ses poches de manteau. Un gros truc en polaire, bien épais, bien chaud... et tout neuf. Le vent qui avait expédié en enfer les nuages de la veille cachait en son sein des relents de banquise.
Il venait tout juste d’arriver devant la gare, calme et serein. Une nuit à l’abri, dans un lit digne de ce nom, avait guidé sa réflexion. Chaque homme possède sûrement une chance dans sa vie ; celle qui s’offrait à lui revêtait les atours de celle qu'il aurait été idiot de laisser filer.
Sans vouloir en donner l’impression, il guettait une grosse voiture. Il ne fut pas surpris lorsqu’une 607 noire lui adressa un clin d’œil de ses phares.

Avant de monter dans la voiture, Mourad se rendit compte que les vitres étaient tellement fumées qu’il aurait été bien en peine de dire qui se trouvait au volant. Ce détail lui avait échappé la nuit dernière.
– Bonjour, dit-il, soulagé malgré tout de reconnaître Amar.
La méfiance ne l’avait pas complètement déserté.
– Salut Mourad. Labes ? En forme ? demanda celui-ci en redémarrant sitôt la portière fermée.
– J’ai connu pire !
– Alors ? Qu’est-ce que tu as décidé ? demanda Amar en tranchant dans le vif du sujet.
– Je suis d’accord, lâcha Mourad, conscient lui aussi que l’heure n’était plus aux tergiversations.
– Tant mieux, dit Amar en concédant un sourire.
Deux rues plus loin, il mit son clignotant avant de s’engager sur le parking d’un hypermarché. Il immobilisa le véhicule dans une travée presque déserte et coupa le moteur.
– Puisque nous sommes d’accord sur le principe, laisse-moi t’expliquer les modalités dans le détail. Ne t’inquiète pas, tout est très simple. Ouvre la boîte à gants devant toi.
Mourad s’exécuta.
– Tu vois la pochette cartonnée ? Prends la !
Mourad dégagea une chemise à élastiques de couleur rouge plutôt épaisse et pesante.
– Tu sais ce que tu as dans la main ?
Devant l’air surpris de Mourad, Amar se permit un petit rire amusé.
– Un million d’euros figure-toi.
Conscient de l’ébahissement de son passager, il ajouta :
– Je sais, moi aussi ça m’a fait bizarre que tant d’argent occupe si peu de volume. Mais ouvre et vérifie si tu veux.
Mourad, de plus en plus intimidé, défit l’élastique supérieur de la pochette. À l’intérieur, de nombreuses liasses de billets se tenaient serrées les unes contre les autres. Des billets de cinq cents ! Mourad n’en avait jamais vu un seul auparavant.
– Il y en a deux mille. Soit un million d’euros très précisément. Tout ce que tu as à faire, c’est de remettre cette pochette en mains propres.
– Je vais devoir me trimballer avec tout cet argent sur moi ? s’inquiéta Mourad.
– Exact. Mais rassure-toi… et c’est là tout l’intérêt d’une chemise cartonnée, cela va te donner le look d’un étudiant.
– Avec mes fringues !?
– Ça se voit que tu n’as jamais fréquenté le milieu universitaire. Certains étudiants traînent dans des guenilles bien plus fatiguées que les tiennes. Cela confère un genre figure-toi.
Mourad se taisait, pas convaincu et très soucieux de la responsabilité que l’on voulait lui faire endosser.
– Dans la vie, reprit Amar, personne ne ressemble jamais à ce qu’il est en réalité, cela serait beaucoup trop simple. Crois-moi, pas un type ne se doutera de ce que tu trimballes avec toi si tu parviens toi-même à te convaincre qu’il ne s’agit que d’une banale chemise remplie de papiers quelconques.
– Pas si simple, bougonna Mourad.
– Si c'était si simple, trancha sèchement Amar, il n’y aurait pas cinquante mille euros à la clé pour toi !
Malgré lui, Mourad dut admettre la pertinence de la remarque.
– C’est vrai, concéda-t-il à contrecoeur.
– Allez, ne t’inquiète pas, tout se passera bien. Referme l’élastique de la chemise et écoute plutôt ce que je vais te dire.
Mourad obéit aux injonctions d'Amar. Lentement. Comme un chien gagne à regret son tapis lorsqu’il a compris que ses maîtres l’ont exclu de la balade.
– Ce soir, à vingt heures, tu remettras cette chemise à...
– Yves Maréchal !
– Non, s’amusa Amar. Notre petite transaction réclame un peu plus de discrétion. Lui aussi sait déléguer lorsqu’il le faut. Il a désigné un de ses lieutenants de l’ombre pour réceptionner notre petit présent.
– Et je le trouve où ce gars ? Et surtout, comment je le reconnais ?
– Voilà de bonnes et pertinentes questions ! Le lieu choisi, c’est la place du 11 novembre. Et la personne à qui tu dois remettre la chemise, un homme, distribuera des tracts pour le restaurant : "Aux délices d’Alep".
– Et si je me trompais de personne…
Amar éclata de rire.
– Aucun risque ! Ce restaurant n’existe pas !
Mourad ouvrit de grands yeux étonnés.
– C’est une couverture. Un truc de professionnels.
– C’est fort. Très fort.
– Pour un million d’euros on peut se montrer un peu imaginatif. Tu vois, avec nous, tu joues sur du velours... et le jeu est payant. Non ?
Mourad ne put qu’acquiescer, impressionné.
– Et je suis payé quand ? se risqua-t-il tout de même à demander en usant d’à propos.
– Demain matin. Même lieu de rendez-vous qu’aujourd’hui vers neuf heures. Cela ne te pose pas de problème ?
– Non, aucun.
– Alors, tout va bien. Bon, je m’excuse mais je suis assez pressé. Il te reste deux heures pour te rendre place du 11 novembre. À demain donc.
– Ben, oui… À demain.
Mourad posa la main sur la commande d’ouverture de la portière, conscient qu’une fois sorti, il ne pourrait plus faire machine arrière. Il n’hésita qu’un court instant avant de quitter le véhicule.
Il glissa ensuite la chemise sous son bras en s’efforçant de faire abstraction de ce qu’elle contenait. Amar quitta aussitôt le parking sans que Mourad ne puisse lire une expression sur son visage, les vitres fumées faisaient presque reflet.

Avant de sortir de l’aire de stationnement, Mourad réfléchit à l’itinéraire le plus favorable pour se rendre à l’endroit désiré. Ayant opté pour le trajet qui lui semblait le plus court, il se mit en marche.
Malgré les bonnes résolutions qu’il s’efforçait d’adopter, il souffrait à ne pas voir dans chaque personne croisée un agresseur potentiel. Bien qu’il ait plusieurs fois observé son reflet dans la vitrine des magasins et qu’il n’ait rien distingué dans ses traits susceptible de trahir l’importance de ce qui pesait à son bras, il restait persuadé qu’une personne avertie saurait lire sur son visage la charge dont il était pour un temps le récipiendaire. Qui sait alors comment réagirait cette personne ?
On deviendrait malhonnête pour bien moins que ça !

Au fil de ses réflexions, Mourad en vint à s’interroger sur lui-même. Était-il si honnête que ça ? Lui qui n’avait aucun avenir – et si peu de présent ! – avait en sa possession une somme apte à le mettre pour toujours à l’abri de la débine. À condition bien sûr qu’on le laisse en profiter. S’il jouait la fille de l’air, en quel lieu serait-il libre ? À n’importe quel endroit qu’il se sauve, une main inamicale risquait à tout moment de se poser sur son épaule.
Même le sommeil devait devenir difficile en cavale !
Toutes ces pensées télescopées, ajoutées au leçons de morale paternelles, réussirent sans peine à le convaincre qu’un petit chez lui avait plus de valeur qu’un grand chez les autres. Se regarder chaque matin dans le miroir sans avoir honte de soi-même valait plus que n’importe quelle fortune acquise de manière répréhensible. Sans compter que les vivants profitent plus de l'existence que les morts…


La nuit s’était accaparée de la ville lorsqu’il parvint à proximité de la place du 11 novembre. Une demi-heure manquait avant l’heure de son rendez-vous. Il la regarda s’enfuir, assis sur un banc, les bras croisés sur la chemise rouge. Celle-ci lui chauffait les mains.
À l’heure dite, il aperçut l’homme qu’il devait rencontrer. Celui-ci se rapprochait de lui en vantant haut et fort les mérites d’un restaurant imaginaire. Les tracts ne s’arrachaient pas. Heureusement.
En une minute, l’affaire fut menée. Mourad marcha au devant de l’homme, le regarda dans les yeux avant de lui tendre la chemise. Il reçut un mince sourire en échange, assorti d’un clin d’œil. Puis, avant de s’éloigner, l’homme lui tendit sa pile de tracts comme pour marquer leur brève connivence.
Mourad s’en empara. Pur réflexe. Et les abandonna sur un banc l’instant d’après, le cœur et l’esprit libérés. Il s’était élevé une montagne de peu de choses.
En chemin vers son hôtel, la pensée de ne pas être payé le lendemain le percuta. Il l’évacua d’un haussement d’épaules. Il avait confiance en Amar. Au pire, il aurait gagné cent vingt euros en deux jours ; jamais il n’en aurait obtenu autant en faisant la manche !


Le vent grelottait encore de froid lorsqu’il atteignit l’entrée principale de la gare. Un calme relatif baignait le lieu. Grâce en soit rendue au samedi qui oubliait de battre le rappel pour beaucoup et les laissait endormis, bien au chaud.
Le temps pour lui de décréter que la météo au final se traînait entre le zist et le zest et le même clin d’œil de phares que la veille le convia à s’approcher. Il fut gré à Amar de ne pas lui avoir laissé latitude pour douter.
En marchant vers la voiture, il frissonna de joie à l’idée de la belle somme qui l’attendait.

– Ouvre la boîte à gants, lui demanda Amar.
Mourad le trouvait tendu. Sans s’en être ouvert à lui, il s’étonnait que la voiture continue à ouvrir son chemin dans la circulation plutôt fluide. Il obéit néanmoins sans poser de questions.
L’instant d’après, son regard quitta la boîte à gants, circonspect, pour se fixer sur Amar. La chemise rouge avait regagné son bercail de la veille.
– C’est quoi cette histoire ? demanda-t-il.
– Ce qui se passe lorsque l’on a appris à ne faire confiance qu’à soi-même. Hier c’était – comment dire ? – un test, un essai. L’homme à qui tu as remis la chemise est un cousin à moi. Nous voulions nous assurer que notre cheval méritait que l’on mise sur lui.
– Vous voulez dire que je dois tout recommencer ? l’interrogea Mourad, un peu vexé mais néanmoins compréhensif.
En silence, il se félicita de ne pas avoir donné suite à ses projets de fuite. Vu comme la chose était cadrée, il n’aurait même pas réussi à atteindre les limites de la ville.
– Rassure-toi, dans un quart d’heure tout sera fini. Sors plutôt la pochette.
Mourad la dégagea de la boîte à gants. Une enveloppe de papier kraft gisait encore au fond du réceptacle.
– Prends ça aussi, reprit Amar. C’est pour toi.
Mourad tendit la main. L’enveloppe était épaisse.
– J’ai pensé que tu préfèrerais des billets de cent ; c’est plus discret. Mais, ouvre-la et recompte si tu veux.
Mourad défit le rabat. Et s’extasia du spectacle. Vérifier devant Amar serait lui faire affront. Ce qu’il voyait le ravissait amplement.
– Cinquante mille. Comme promis, lança celui-ci.
Il semblait pleinement satisfait de la confiance que lui accordait Mourad. Un sourire franc égayait ses lèvres.
La berline se rapprochait du parc "Salvador Allende", un des rares espaces de verdure que la ville avait su préserver. Amar ralentit, se rangea dans l’allée dévolue aux taxis et mit ses feux de détresse en fonction avant de couper le moteur.
– Nous y voilà, dit-il alors en se tournant vers Mourad. Ce sera ici, précisa-t-il en désignant le parc. Maréchal y vient chaque samedi matin faire son footing, de neuf heures trente à dix heures trente.
– Je vais lui remettre la somme en mains propres ? s’étonna Mourad.
– Cela nous paraissait plus prudent dès le départ… moins il y a d’intermédiaires mieux les secrets sont gardés. De même qu'il s'avère plus judicieux de profiter du seul instant où ses gardes du corps lui laissent un tout petit peu de répit.
– Comment je dois faire ? s’inquiéta Mourad
– Comme hier. Tu t’approches de Maréchal, tu lui donnes la pochette en précisant bien que c’est de la part de ses amis et tu te barres aussitôt après.
– C'est tout ?
– C'est tout ! D’ailleurs, tu ne devrais pas traîner, il va bientôt arriver. Range ton argent dans tes poches de blouson et en route.
Mourad perçut dans la voix comme une injonction à se dépêcher. Sans tergiverser, il s’exécuta.
– Allez, lança Amar. Il est l’heure. Nous ne nous reverrons peut-être jamais mais, en tout cas, mes amis et moi nous ne t’oublierons pas, ajouta-t-il en tendant la main vers Mourad.
Tout en la lui serrant, celui-ci analysa les dernières mots prononcés. Menace ou compliment ? Il ne sut de quel vêtement habiller la tournure.


À peine descendu, la voiture s’éloigna. Sans se presser, Mourad se dirigea vers l’entrée nord du parc, sept ou huit hectares de verdure veillant sur un modeste plan d’eau. Deux minutes plus tard, comme prévu, la silhouette un rien enrobée d’Yves Maréchal se dressa face à lui. Trente mètres au plus les séparaient.
Mourad s’émut d’avoir soudain sous les yeux le futur président de la République. Cela ne le troubla pas au point de l’empêcher de l’aborder sitôt qu’il fut à sa hauteur.
– Monsieur Maréchal !
L’interpellé ouvrit des yeux étonnés.
– Je dois vous remettre ceci, dit-il en tendant la pochette. De la part de vos amis, précisa-t-il.
D’abord méfiant, Maréchal avança la main et prit la chemise cartonnée. Depuis le début de la campagne présidentielle, il avait su se blinder à toutes les sollicitations… si inhabituelles qu’elles soient.
Mourad, soulagé, s’éloigna aussitôt.

Yves Maréchal hésitait. Devait-il poursuivre son footing hebdomadaire ou écouter la voix malicieuse de sa curiosité naturelle ? Jugeant délicate la pratique sportive avec une pochette dans les mains et agacé par la constante prévenance de ses gardes du corps qui, intrigués, se rapprochaient déjà de lui, il défit les deux élastiques et ouvrit le rabat de la chemise.

Mourad sentit un souffle dans son dos tandis que ses oreilles explosaient sous le terrible vacarme de la déflagration. Hébété, il réussit néanmoins à se retourner. Et manqua tourner de l’œil. L’amas de chair sanguinolente qui jusqu’à peu encore se nommait Yves Maréchal ne serait jamais président de la République.
Sans savoir en analyser les causes, il sut qu’il était l’innocente victime d’un noir tourment mais son cerveau n’eut pas le temps de commander à ses muscles l’idée d’une fuite. Il se retrouva soudain bousculé, ceinturé et jeté au sol tandis que l’œil noir d’un pistolet venait chatouiller sa tempe.


La 607 noire se rangea le long du trottoir. L’homme qui jusque-là feignait de téléphoner à l’intérieur d’une cabine publique s’avança en direction du véhicule. Simuler devait être une passion pour lui… la veille au soir, il distribuait des tracts pour un restaurant fictif.
– Tu changes les plaques, tu la ramènes à l’agence de location et on se retrouve en début d’après-midi pour la suite des évènements, lui lança le conducteur d’une traite en lui tendant les clés.
Il arborait un large chapeau feutre et des lunettes de soleil. Un compromis entre mafieux et émir en goguette soucieux de ne pas être reconnu.


Un rayon de soleil vint frapper la pièce où Mourad était tenu enfermé. Il n’y vit aucun signe encourageant. Les barreaux à la fenêtre et les verrous à la porte ne peignaient pas l’instant couleur d’espoir. Malgré toutes ses dénégations aucun des policiers n’avait voulu croire à la vérité. Trop brisé, il ne parvenait même plus à éprouver un vrai sentiment.
Le bruit d’une sirène de police l’attira à la fenêtre. La pièce basculait sur la rue et offrait une vue plongeante depuis le deuxième étage. Une voiture s’immobilisa le long du trottoir, gyrophare bleu allumé sur le toit. Mourad tressaillit en constatant que l’homme qui descendait par la portière arrière n’était autre qu’Amar.
Il n’eut pas le temps de se réjouir que lui aussi se soit fait arrêté. Une grosse moto qui remontait la rue ralentit soudain en arrivant à hauteur de la voiture. Le passager dégagea un pistolet mitrailleur de son blouson de cuir et lâcha une rafale en direction des occupants de la voiture avant que le pilote ne s’éloigne à très vive allure dans un vrombissement assourdissant.


Une demi-heure plus tard, Mourad qui n’avait pas quitté son poste d'observation et tout étudié de l’effervescence qui animait la rue comprit toute la profondeur de sa douleur lorsqu’un employé des pompes funèbres remonta complètement la fermeture éclair de la housse blanche enveloppant le corps d’Amar.
Jusqu’à présent, il n’était pas bien. Désormais, il était mal. Très mal.
La seule personne susceptible de le disculper s’en allait dans un fourgon noir. Les clients des morgues n’ont pas pour habitude de se montrer diserts.


Le soleil se retirait poliment vers ses quartiers nocturnes lorsque Mourad entendit les trois verrous qui condamnaient l’entrée de sa cellule rendre l’âme l’un après l’autre. Prostré sur le bat-flanc, triste et unique mobilier, il se força à lever les yeux, peu curieux en vérité de découvrir à quoi ressemblerait son destin en marche.

Deux hommes pénétrèrent dans la pièce, le visage grave et l’œil agressif. Tendresse et compréhension paraissaient de longue date bannis de leur vocabulaire. Le plus âgé s’adressa à Mourad. Si le sentiment qui habitait sa voix n’était pas de la haine, la ressemblance était frappante.
– La récré est finie petit salopard ! On va oublier toutes les salades que tu as servies à nos collègues et tu vas te mettre bien gentiment à chanter la vraie chanson, d’une voix juste et sans fausses notes !
– Mais, tout ce que j’ai dit est vrai, protesta faiblement Mourad.
Il avait toujours craint l’autorité et les bruits courant dans la cité sur les méthodes policières pour extorquer aux innocents des aveux bidon n’étaient pas aptes à le rassurer.
– Ben voyons, rugit celui des deux hommes resté jusque-là silencieux. Un mystérieux type t’a donné cinquante mille euros... en monnaie de singe ! pour faire exploser Yves Maréchal. C’est bien ça ?! Tu ne nous prendrais pas pour des cons par hasard ?!
– Mais c’est la vérité ! Je vous jure ! se rebiffa mollement Mourad. C’est même le type qui s’est fait descendre tout à l’heure devant le commissariat qui me l’a donné cet argent ! ajouta-t-il dans un glapissement.

Les deux hommes échangèrent un regard. Inquiet, Mourad vit leurs poings se serrer et leurs phalanges blanchir aux encoignures. Celui dont les cheveux commençaient à s’éclaircir le foudroya du regard. Mourad comprit que le venin n’était pas l’arme exclusive des animaux.
– Bien sûr ! tonna-t-il. Et ta sœur fait princesse à Monaco, non ? La personne qui s’est fait assassiner tout à l’heure, par des salauds de ton genre, c’est le commissaire divisionnaire Moussaf, le grand patron des Renseignements Généraux... mon meilleur ami !

Mourad, en proie au plus complet désespoir, comprit dans l’instant que la farine dans laquelle on l’avait roulé n’était pas blanche mais que le boulanger responsable ne viendrait jamais s’en vanter pour voler à son secours.
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MessagePosté le: Lun 1 Juin - 05:45 (2015)    Sujet du message: Publicité

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MessagePosté le: Mer 3 Juin - 11:19 (2015)    Sujet du message: Les métisseurs de mots Lyon Répondre en citant

Effectivement, vu la longueur (une douzaine de pages), c'est plus agréable à lire sur papier.

Ton histoire est diabolique... et ta récompense bien méritée. Félicitations !
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MessagePosté le: Mer 3 Juin - 12:24 (2015)    Sujet du message: Les métisseurs de mots Lyon Répondre en citant

Merci du compliment... et de ton courage pour la lire sur écran !
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MessagePosté le: Mer 3 Juin - 13:25 (2015)    Sujet du message: Les métisseurs de mots Lyon Répondre en citant

rascasse a écrit:
.. et de ton courage pour la lire sur écran !

Je l'ai imprimé... 12 pages en Georgia 11pt. Rolling Eyes ça fait un joli document !
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MessagePosté le: Jeu 4 Juin - 05:39 (2015)    Sujet du message: Les métisseurs de mots Lyon Répondre en citant

Moi aussi je l'ai imprimée. Je préfère le papier. Oui cette histoire est diabolique et sans issue...Les portes de l'enfer sont ouvertes...Terrible...
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MessagePosté le: Jeu 4 Juin - 13:13 (2015)    Sujet du message: Les métisseurs de mots Lyon Répondre en citant

Merci Christine pour cet aimable commentaire. Tout est imaginé mais on n'a pas besoin de se forcer pour admettre que cela pourrait être une vérité.
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MessagePosté le: Dim 7 Juin - 15:20 (2015)    Sujet du message: Les métisseurs de mots Lyon Répondre en citant

Vu la longueur, j'ai attendu le week-end pour découvrir ton texte.
Un grand bravo, Eric, pour le récit de cette terrible machination, dans laquelle le lecteur se trouve embarqué avec Mourad. On doute avec lui, on y croit avec lui, on est presque solidaire de l'injustice dont il est victime, car finalement, on s'est fait avoir aussi...
Cette histoire pourrait être vraie, oui ! Et elle est particulièrement bien construite !
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MessagePosté le: Dim 7 Juin - 16:09 (2015)    Sujet du message: Les métisseurs de mots Lyon Répondre en citant

Bon... ben... Sophie... merci quoi !
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 00:55 (2018)    Sujet du message: Les métisseurs de mots Lyon

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