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LES TEXTES DU JEU N°120

 
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danielle
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Féminin Poissons (20fev-20mar)

MessagePosté le: Mar 19 Mai - 00:18 (2015)    Sujet du message: LES TEXTES DU JEU N°120 Répondre en citant

La fée clochette

Elle était là au milieu des fleurs de mai, elle avait mal dormi. Zoé avait pourtant cherché le sommeil mais, pour le trouver, il aurait fallu qu’elle soulage sa mémoire, comme on déleste une montgolfière, en jetant par-dessus bord tous les souvenirs lourds de larmes qui encombraient son esprit. Ainsi allégée du poids du passé, elle aurait pu dériver dans un ciel sans nuage jusqu’au petit matin.
Elle s’était installée en face de son concurrent de toujours. Il avait traversé la rue et posé la main sur son épaule pour lui exprimer sa sympathie. Il était resté silencieux, par pudeur sans doute, mais elle avait apprécié son geste, et sa gentillesse l’avait aidée à affronter cette épreuve. Ce matin-là, le froid n’était le seul responsable des frissons qui parcouraient son corps.
Au cours de la journée, la fraîcheur matinale laissa place à une douceur toute printanière. Le soleil était pourtant voilé, caché derrière un rideau de brume, comme s’il voulait, lui aussi, rester un peu en retrait. Il s’efforçait malgré tout de la réconforter grâce à la tiédeur de ses rayons.
A seize heures, de nombreux bouquets étaient encore sur la table même si Zoé en avait vendu beaucoup. Les cornets de trois brins embellis d’une rose avaient eu du succès. Offrir du muguet, le premier mai, c’était une tradition, un geste d’affection. C’était faire don d’une fleur qui était à l’image du bonheur : fragile et éphémère.
Les brins qui, le matin encore, dressaient leurs corolles blanches avaient moins fière allure. Le muguet ployait à présent sous le poids des clochettes. Juste en face, le concurrent de Zoé aspergeait régulièrement ses fleurs à l’aide d’un petit arrosoir mais elle trouvait ça inutile : l’eau qui gouttait sur le papier transparent ne rendait pas aux brins leur fraîcheur et les clients n’étaient pas dupes. « Il est vrai que chacun a ses petites manies » se dit-elle. « Papa, lui, croyait qu’en raccourcissant les tiges, les brins se redresseraient mais ça ne les empêchait pas de faner ! ».
A l’évocation de son père, des gouttes perlèrent dans les yeux de Zoé. Une rosée de larmes pour un chagrin tout neuf. « C’est encore très frais » avait pensé son entourage, en la voyant s’affairer aux préparatifs de la fête du muguet, comme elle le faisait chaque année avec son père. Mais il n’était pas question de renoncer à ce rituel qui les unissait dans une tendre complicité. Ce soir-là, elle compterait, seule, la recette du jour. Elle se souviendrait du regard taquin de son père qui, à chaque fois, feignait d’empocher l’argent avant d’éclater de rire et de fourrer pièces et billets dans la poche de celle qu’il appelait « la fée clochette ». A cause du muguet, du teint blanc de Zoé, de l’éclat délicat de sa peau. A cause des bracelets de pacotille qui encerclaient ses poignets et tintaient comme des grelots quand elle manipulait les bouquets.

Elle avait hâte de partir. Elle se souciait peu de l’argent récolté. Elle avait voulu perpétuer la tradition cette année encore mais elle avait refusé que sa mère l’accompagne. Il fallait qu’elle vende une dernière fois du muguet avec, pour seule compagnie, le souvenir de celui qui savait si bien chasser les nuages et couronner sa vie d’un ciel tout bleu.
Elle ramassa les bouquets invendus, plia la table, rangea le tout dans la voiture puis elle démarra. Elle prit la direction du cimetière tout proche. Là, sur la tombe de son père, elle déposerait les derniers brins de muguet ...





April en mai


Elle était là au milieu des fleurs de mai, elle avait mal dormi.
Son lit avait été transbahuté dans la cour. Elle l'avait découvert, voilier en rade devant la maison, en rentrant de l'école la veille et en avait déduit que sa mère entrait dans une phase sombre. « Je ne veux plus rien de toi chez moi. J'ai besoin d'espace vierge. Il faut que je nettoie ta chambre » avait crié la folle à travers la porte quand sa fille lui avait demandé d'ouvrir.
À l'heure du dîner, la gamine avait pioché dans les réserves sous son matelas. À l'heure du sommeil en plein air, la pluie avait choisi de tomber. April, recroquevillée sous sa couette, s'était réfugiée sous l'auvent du garage. Somnolente, elle avait guetté l'aube en percevant le vol mouillé des chouettes et le rut des crapauds. Elle avait rêvé d'un élan qui traversait un lac.
Le jour levé, April, renonçant à amadouer sa mère, avait pris le chemin de l'école, cette autre galère.
Elle s'était échouée sur les trèfles d'un champ en bordure de route.
Fesses humides sur les boutons d'or, elle envisageait de s'enraciner aussi, fixant le soleil à travers ses doigts. « Que quelque chose s'annonce... »

Plus tard, elle revint de l'école, dépitée après l'énième combat perdu contre son rapporteur. Le bidule souffrait d'un tic : il se positionnait toujours un poil de travers sur les cahiers d'April. Il est vrai que chacun a ses petites manies, se dit-elle. Mauvaise foi consolante.
La gamine passa le tournant qui lui dissimulait la maison et découvrit sa mère assise dans la cour, auprès d'un tas de planches. Le lit bateau d'April, son armoire, son bureau avaient été démontés et leurs restes, grimpant les uns sur les autres en cacophonie étagée, figuraient quelque totem au pied duquel la mère-chaman veillait. Les vêtements de l'enfant reposaient sur les branches du poirier. Encerclant le tronc, des chaussettes et chaussures, dépareillées ou moches, suggéraient à elles seules que les onze ans d'April en valaient cent.
« Qu'est-ce t'as foutu avec toutes mes affaires, mam ? Pourquoi t'as fait ça ? Je vais dormir où ?
- Dans les fleurs, dans les arbres, dans la mare comme un joli nénuphar ! » chantonna la femme échevelée.
April ne parvenait plus à sourire de la poésie des réponses maternelles.
« Tu as détruit ma fourmilière, mam... alors je vais la reconstruire. Pousse-toi, j'ai du travail.
- Mais non, s'agita la mère, tout doit brûler ! Ton lit arborait des insignes pirates.
- Quoi ?
- C'était un barbaresque, accosté pour t'enlever. Je lui balance le feu grégeois ! »
April renifla soudain l'odeur de l'essence, qui les environnait. L'enfant n'eut le temps que de tendre la main vers sa mère, laquelle, ravie du tour joué, craquait une allumette.

Une couverture de survie en guise de cape héroïque, April fuyait. Elle abandonnait sa mère aux sauveteurs ayant déferlé chez elles pendant l'incendie. Les insupportables dispensateurs de protection ! Qu'ils se tartinent avec leur vision heureuse ! April n'en voulait pas, elle exécrait ces gens.
Elle rejoignit le champ du matin, s'assit parmi les boutons d'or, s'agrippa aux tiges et se concentra. « Si je me dissous au sein des fleurs, ils ne me retrouveront pas, ne me cloisonneront nulle part. Je dois devenir bouton d'or, enfoncer mes racines. »
Tandis qu'April écoutait vibrer la terre, y guettait son propre cœur ressuscité, les cris de sa mère arrachée de force à son territoire, couraient, cherchaient la fille disparue dans les herbes de mai.





Vivre fatigue


Elle était là, au milieu des fleurs de mai , elle avait mal dormi . Sa nuit avait été parcourue d'étranges rêves qui s'étaient glissés dans son sommeil comme des reptiles furtifs et inquiétants dans une garrigue. Elle avait eu l'impression d'être épuisée par une interminable course, ou plutôt une fuite sur un terrain accidenté et rocailleux. Elle ne savait pas devant quoi elle fuyait, mais elle sentait qu'il était indispensable d'avancer, d'avancer encore. Elle se demandait ce qui avait pu la conduire dans ce lieu hostile. Elle percevait cet exercice forcé comme une épreuve punitive. Mais de quoi devait-elle être punie ? Une crampe au mollet l'avait réveillée au petit matin. Elle s'était mise debout en geignant et en marchant de long en large dans sa chambre jusqu'à ce que la douleur s'estompât et disparût. Après une douche chaude, elle s'était sentie mieux.
Elle était descendue au jardin. Les grappes de la glycine, alourdies par la pluie de la nuit, avaient perdu leurs pétales mauves, étalés comme un paillasson délavé sur les marches du perron. Le muguet, fleuri avant le 1er mai, avait fini par se dessécher et jaunir . A aucun moment, depuis le début du mois, elle n'avait eu ni l'envie ni le courage d'en cueillir un seul brin. Des graminées folles poussaient entre les touffes de giroflées. Les glaïeuls qui allaient bientôt s'ouvrir, étaient envahis par de vigoureux pissenlits. « Il faudrait que je trouve un jardinier », pensa-t-elle, en balayant, d'un regard attristé, son minuscule jardin qu'elle n'arrivait plus à entretenir.
De retour dans sa cuisine, elle mit de l'eau à chauffer. Depuis qu'elle vivait seule, elle ne buvait plus que du café soluble. « Ce n'est pas aussi bon que du pur Arabica, mais c'est plus vite fait » constata-t-elle. Quand elle eut préparé sa tasse, elle sortit chercher son journal dans la boîte aux lettres. Elle parcourut les gros titres puis les avis de décès, avant de s'attaquer aux mots croisés de Laclos. En une demi-heure, elle les eut terminés . « Il commence à radoter ce cher vieux Laclos », soupira-t-elle, « ça fait deux fois en trois mois qu'il donne la même définition : «souvenirs d'une occupation - en deux mots », pour nous faire trouver « vestiges galloromains ». Il est vrai que chacun a ses petites manies, se dit-elle... Moi, je parle bien toute seule… Et je ne suis pas gâteuse pour autant !
Avant midi, elle se rendit à pied au cabinet médical. Elle avait rendez-vous avec le remplaçant de son docteur habituel pour faire renouveler son ordonnance. Elle prenait peu de médicaments : un hypotenseur et un analgésique en cas de douleurs au dos. Le jeune médecin lui demanda comment elle se sentait. Pendant qu'il l'auscultait, elle lui raconta son rêve de la nuit passée, son manque d'énergie face aux tâches ménagères, son désamour du jardinage qu'elle adorait autrefois, son impression de fatigue permanente et le sentiment de vide qu'elle éprouvait depuis qu'elle avait perdu successivement son mari, son fils et son chien. « Ah! » fit le jeune homme, en regardant l'écran de son ordinateur, « Je vois que vous allez avoir quatre-vingts ans dans dix jours ! Pour votre âge, je vous trouve en forme...
- Merci docteur ! » dit-elle, s'efforçant de sourire. « Mais vivre fatigue… Et vieillir est pire ! C'est justement ce qui me chagrine ...» lança-t-elle au médecin décontenancé, tandis qu'elle remplissait son chèque de 23€, le front baissé pour qu'il ne voie pas la buée montant dans ses yeux.




Des nuits blanches


Elle était là au milieu des fleurs de mai, elle avait mal dormi.

Depuis quelques jours, tous les soirs elle attendait que tout le monde se couche pour ensuite accueillir son ami Artur. On ne savait pas ce qu’ils faisaient jusqu’au matin. Par contre, on était sur qu’ils passaient des nuits blanches.

Ils étaient dans une grande maison avec plusieurs habitants. Malgré leur discrétion on les entendait de temps en temps ronronner ou crier dans le noir du printemps. Tout le monde faisait bien attention à ne pas les déranger. On respectait leur intimité, leur union.

Cette union qui ne durait que jusqu’au levé du soleil. Ensuite Arthur partait et elle était seule. Elle n’avait rien à faire, elle était insouciante, elle pouvait enfin dormir. Elle se dirigeait majestueusement vers le jardin. Elle choisissait un coin tranquille, ensoleillé et discret. Elle s’allongeait sur le dos. Elle fermait les yeux. On ne savait pas si elle dormait. Elle les ouvrait de temps en temps, alors on pouvait admirer de beaux iris à la couleur du ciel. Ce regard frais et magnifique exposait aussi des reflets différents selon ce qui se trouvait autours d’elle. Elle était plus belle que les fleurs qui l’entouraient.

« Il est vrai que chacun a ses petites manies » se dit elle, en respirant profondément l’air parfumé d’une belle journée printanière. L’une des ses habitudes était aussi d’échauffer son corps d’une blancheur étincelante avec les rayons du soleil dont elle semblait capturait tous les bienfaits et l’éclat. Elle devenait alors le soleil au milieu de la nature multicolore.

Elle était bien paisible jusqu’à ce que les enfants qui étaient aussi résidents de cette même demeure, rentrent de l’école et n’hésitent pas à la déranger. Quand les rayons du soleil commençaient à perdre leur brillance, elle trouvait un autre endroit dans un coin plus reculé du jardin et essayait de dormir un peu. Elle devait être en forme pour l’obscurité qui arrivait.

Cela dura quelques nuits, ensuite Arthur cessa de venir. Elle dormait plus que d’habitude, presque vingt quatre heures. Son ventre s’arrondissait de jour en jour.

Un moment on la chercha partout, elle avait disparu. Le temps était instable. La tempête déracinait même des arbres sur son passage. Juste après un ciel limpide où régnait un soleil entier et tranquille, des nuages noirs lourds d’humidité envahissaient l’atmosphère. Leur déchargement souvent brutal et rapide, s’exprimait cependant sous forme de surprises, ils pouvaient aussi bien se manifester en forte pluie, qu’en grêles énormes. Tout le monde était inquiet. Elle n’avait laissé aucune trace. Où était elle passée ?


Quelques heurs plus tard on la trouva dans le lit d’une jeune fille partie en voyage, c’était la personne en qui elle faisait le plus confiance.

Elle était bien au chaud. Les yeux grands ouverts, l’air inquiet, elle était blottie sous la couverture. Elle avait trois petits chatons pelotonnés contre sa robe à poiles blancs et éclatants. L’un d’eux ressemblait à Arthur.




Bonne fête, Maman !


Elle était là au milieu des fleurs de mai, elle avait mal dormi.
Thérèse repoussa doucement sa couette, cadeau de sa fille Chantal à son dernier d'anniversaire. La légère couverture était recouverte d'une housse ornée de fleurs printanières sensées représenter des Cœurs de Marie. Thérèse avait soufflé ses 80 bougies au début du mois, l'ironie du sort l'ayant fait naitre le jour de la fête du travail, ironie que n'avait certainement pas partagée Marie, sa mère, dont la délivrance avait vu son terme le 1er mai 1935 après plus de 24 heures d'un douloureux travail.
- C'est le mois de Mari-i-e ! avait chanté sa fille. Cet imprimé printanier accompagnera tes rêves.
En fait, ces cœurs stylisés accompagnèrent plus d'heures insomnie que de doux rêves !

Ce n'est que dans l'après-midi, alors qu'à cinq heures elle sirotait un thé brûlant dans lequel elle trempait un macaron tout en écoutant Radio Nostalgie, qu'elle réalisa que ce dimanche était celui de la fête des mères.
- Bonne fête à toutes les mamans ! s'exclama le présentateur après que la voix éraillée de Berthe Sylva ait terminé de chanter "Les roses blanches".

Diantre, elle avait totalement oublié la fête des mères ! Elle n'omettait jamais ce jour-là de déposer un bouquet sur la tombe de Marie et n'allait pas manquer pour la première fois à la coutume. "Il est vrai que chacun a ses petites manies" se dit-elle.
- Chantal ne passera m'embrasser que dans la soirée, j'ai encore largement le temps.

Il était plus de 18 heures quand elle franchit le portail monumental du vieux cimetière situé en bordure du canal. Sur le chemin de hallage, elle avait cueilli une énorme brassée d'ancolies destinée à fleurir la tombe de Marie. Paul, le gardien, afféré sur les registres avec un couple à la recherche d'un ancêtre lointain, ne répondit pas à son salut. Le gravier blanc de l'allée principale crissa sous ses pas jusqu'au monument funéraire, sorte de chapelle comme on en faisait ériger autrefois dans les familles bourgeoises. Sur le fronton, était gravé en relief : FAMILLE COLLARD. À l'intérieur, de chaque côté d'un autel, les noms des défunts s'étalaient en lettres dorées sur des plaques de marbre blanc, comme des ex-voto. Ceux de ses parents : Marie Collard 1905-1986 ; Émile Collard 1902-1940. Ceux de ses grands-parents paternels, Joséphine Collard 1885-1960 ; Charles Collard 1885-1914. Elle ne s'épancha pas dans des prières qu'elle jugeait stupides, estimant que penser à ses ancêtres était plus sincère que d'évoquer la Vierge Marie qu'on fêtait tout ce mois.
- Dans la famille, les femmes vivent plus longtemps que leurs époux ! Maman et Grand-mère ont vécu plus de quatre-vingts ans, mais les guerres n'ont pas porté chance à leurs époux ! Grand-père est tombé à Lunéville et Papa a été tué en mai 1940 du côté de Bitche, je me souviens à peine de lui !
Elle se surprit à chantonner : "C'est le mois de Marie, c'est le mois le plus beau !" tout en disposant ses fleurs dans un vase.

À 18 heures 50, Paul, actionna la cloche destinée à annoncer la fermeture des grilles. Après avoir vérifié que plus personne n'était à l'intérieur, il ferma le portail à clef et s'éloigna d'un bon pas. À 18 heures 55, Marthe sortit de la chapelle mortuaire tout en fredonnant "Voici ces roses blanches, tiens ma jolie maman…". Quand elle parvint à l'entrée, elle y trouva portes closes ! C'est grâce à sa fille, ne la trouvant pas chez elle à 20 heures, que lui fut épargnée une nuit au milieu des fleurs du cimetière.




UN JARDIN SECRET

Elle était là au milieu des fleurs de mai, elle avait mal dormi. Elle se redressa difficilement, gênée par son dos endolori, et constata que son côté droit était engourdi par la sensation du sol glacé.
Tentant de relativiser, elle songea en s’étirant à ces vacanciers qui espéraient profiter de la campagne et de la plage, mais qui n’y avaient surement trouvé qu’un véritable déluge, selon les prévisions météorologiques. Au moins, elle était restée tranquillement en compagnie de ces plantes charmantes qu’elle avait su amadouer. Presque toutes, ces âmes gracieuses avaient tenté de la consoler ces derniers jours, excepté les roses hautaines qui gardaient toujours leur distance épineuse.
Elle avait particulièrement apprécié la conversation délicate des fuchsias, lui rappelant son enfance, et leurs avait longuement conté le temps où elle s’amusait du bout de doigts à faire danser leurs petites clochettes comme des ballerines.
Elle était aussi restée se distraire parmi les bégonias, géraniums et giroflées, autant de parterres enjoués et bruissants de leurs couleurs jaunes, orangées, violettes ou roses… Mais ces fleurs bavardes, à son avis, n’avaient pas beaucoup de suite dans les idées.
La capucine et le chèvrefeuille, au contraire, lui avaient semblé un peu trop sérieux, ne lui parlant que de surpassement de soi, de grimper vers les hauteurs, et les jonquilles quoique bienveillantes ne l’avaient pas vraiment écoutée, absorbées qu’elles étaient par leur autosatisfaction… Ce qui lui semblait normal pour des « narcisses » !
Enfin, elle avait fini par se réfugier sous la glycine indolente et silencieuse, qui s’était contentée de faire dégouliner sur elle son parfum langoureux.
« Il est vrai que chacun a ses petites manies », se dit-elle en se levant, et elle partit arranger un peu la disposition des pots d’agapanthes qui lui semblaient trop serrées. Celles-ci approuvèrent, balançant doucement leurs sommités bleutées.
Pour sa part, elle reconnaissait que sa mauvaise habitude principale était de rester seule. Une solitude qu’elle avait tout d’abord cultivée par goût, mais dont elle ressentait aujourd’hui tout le poids. « J’aurais du me trouver un mari il y a bien longtemps, soupira-t-elle tristement. Au moins quelqu’un se serait inquiété pour moi. »
Se dirigeant vers le robinet, elle bu plusieurs longues gorgées, se demandant si elle devrait encore patienter longtemps, car sa tête commençait à lui tourner un peu.
Enfin, elle entendit des roues crisser sur le gravier, devant l’immense serre. Elle devina que c’était le patron de la jardinerie qui arrivait avant l’ouverture au public. Elle épousseta rapidement sa blouse de travail, se recoiffa, et se dirigea vers la porte avec soulagement. Jetant un regard aux plants de légumes, elle se demanda vaguement si son forfait serait découvert. Mais après tout, pourrait-on lui en vouloir d’avoir grignoté quelques salades, alors qu’elle était enfermée là depuis trois jours ? Peut-être avait-elle mangé quelques légumes, mais en tout cas elle n’avait rien abîmé, et pas même réussi à casser une vitre pour s’enfuir.
Elle imagina l’expression du visage de l’homme dans quelques instants, découvrant qu’il avait enfermé à clé sa pauvre vieille femme de ménage, avant de partir tranquillement en week-end prolongé. Enfin, se retournant, elle salua les plantes en pot d’un petit geste de la main.
« Merci, vous avez été de bonnes compagnes», leur déclara-t-elle. Les fleurs approuvèrent.




On connaît la chanson


Elle était là au milieu des fleurs de mai, elle avait mal dormi. La campagne ne constituait certes pas son environnement préféré. Joséphine était une citadine dans l’âme. Toutefois, elle avait osé. Osé passer la nuit à la belle étoile, allongée à même le sol, le nez au ciel, près de Brandon. Et ce, juste pour faire hennir les chevaux du plaisir. Encore n'aurait-il pas fallu miser sur un canasson couche-tôt et ronchopathe… La veille, en guise de prélude au rendez-vous, le garçon s’était lancé dans un laïus enthousiaste sur les constellations. Il fut si prolixe que lui-même avait fini par s'endormir profondément et par ronfler, au milieu du pré, les pensées aheurtées au cosmos. La jeune fille, lasse de l’intérêt qu’elle feignit durant toute cette logorrhée sidérale, avait difficilement réprimé sa consternation. Incapable de retourner seule sur ses pas, elle dut subir son sort, hélas, jusqu'au lendemain.
L'offensée se réveilla donc au petit matin frustrée, fatiguée, transie, sourde, avec un mal de dos épouvantable et les prémices d’un coryza. Plût au ciel qu’elle n’eût point attrapé de farcin, en prime. Ah quelle rosse, ce Brandon ! Et dire qu’il suçait encore son pouce, à son âge ! « Il est vrai que chacun a ses petites manies » se dit-elle, mais sans être convaincue de sa magnanimité postiche. Pour l’heure, elle n’avait qu’une hâte : ne pas faire durer ce moment doux.
Cependant, Brandon retira le doigt de sa bouche et ouvrit les yeux. Ravi, il contempla sa chérie avec ardeur, au risque de se brûler la rétine.
« Tu es ma muse ! » soupira-t-il langoureusement, en lui caressant la main.
Joséphine se dégagea, irritée, puis ordonna, l’œillade carnassière :
« Bon maintenant, on rentre ! »

Sans tarder, ils mirent les voiles. Ils traversèrent champs et giboulées. À un moment, l'amoureux ne put s’empêcher de montrer à sa mie roupieuse et détrempée le merveilleux spectacle d’une abeille qui butine. Comme la demoiselle y était allergique, l’insecte la piqua. Joséphine gonfla aussitôt. Douillette, elle apostropha le lendore afin qu’il lui injectât l'adrénaline qu’elle portait sur elle. La crise passée, ils se remirent en chemin, l’indisposée à califourchon sur le dos du céladon. Jusqu'au moment où ce dernier, distrait par des nuages, trébucha sur une taupinière. Il entraîna sa dulcinée dans la culbute, de telle manière qu’il lui brisa net le bras gauche. À cet instant, il y eut comme de l’hostilité dans le regard de Joséphine. Ils continuèrent néanmoins, l'un derrière l'autre, et atteignirent finalement une route. La malheureuse, usée, abattue, fangeuse, se rassérénait un brin en songeant à l'épilogue de ce calvaire lorsqu’au détour d’un virage, le couple réussit l’étonnant exploit d’être fauché par un tracteur.
Joséphine resta une semaine à l’hôpital, blâmant son destin. Sa mère vint la chercher le jour de son départ. Elle installa sa fille à l’arrière de la berline. Bercée par le mouvement du véhicule, l’infortunée s’assoupit, apaisée à l'idée de rentrer chez elle. Plus rien ne s’opposait au bien-être.
À son réveil, elle sut que Dieu n'existait pas. La voiture était arrêtée dans une cour de ferme, au milieu des poules, des dindons – et devant Brandon, porteur d’une pancarte qui témoignait son indéfectible amour.
« Surprise ! » cria soudain sa mère, juste à côté d'elle.
« Oh non ! Maman… » implora simplement Joséphine, la face devenue hippocratique. On lui offrait un mois de repos complet en plaine campagne, et en fort bonne compagnie.




Tout ça parce qu’au bois d’Chaville...


Elle était là au milieu des fleurs de mai, elle avait mal dormi. La chambre était trop chauffée et son ventre et son dos la faisaient encore souffrir. Mais le spectacle de la profusion de clochettes blanches disséminées un peu partout, dans de petits vases sur la table de chevet et celle du repas, en pots sur le sol de chaque côté du lit, lui rendit le sourire. François était décidément incorrigible. Pépiniériste génial, il était parvenu à faire pousser cette variété en plein mois de janvier.
Sous peu, une infirmière viendrait pousser les hauts cris et faire disparaître tout ce muguet. Ce muguet qui jouait un rôle d’importance dans leur vie, surtout pour François. Sans lui, jurait-il, Nathalie ne serait pas dans cette chambre aujourd’hui et il n’y aurait pas de berceau à côté du lit. Il arriverait bientôt, le refrain consacré au bord des lèvres. Il est vrai que chacun a ses petites manies, se dit-elle avec un soupir attendri.
C’était aussi ce qu’elle s’était dit le 30 avril dernier vers minuit lorsque son compagnon l’avait entraînée dans une des serres et renversée sur un lit de muguet. Elle avait bien tenté de protester qu’ils allaient abîmer sa récolte ; il avait répondu qu’il y en aurait toujours assez pour contenter le client et continué les préliminaires tout en lui murmurant qu’il en avait trop envie, que c’était important, qu’elle ne devait pas poser de questions. Elle s’était abandonnée à ses caresses expertes. Ils avaient fait l’amour à plusieurs reprises, follement, jamais rassasiés. François chantonnait par intervalles « Tout ça parce qu’au bois de Chaville, y avait du muguet... »
Leurs ardeurs calmées, un peu penaud, il avait enfin consenti à lui donner l’explication de sa conduite. Ses parents lui avaient avoué qu’il avait été conçu, comme dans la chanson des années 50, alors que tous deux s’ébattaient joyeusement au bois de Chaville où ils étaient partis cueillir la fleur de mai. Sa date de naissance, un 20 janvier, en était une preuve, à leurs yeux et à ceux de François, qui, très désireux d’être père après trois ans d’union sans nuage, s’était mis en tête d’appliquer la méthode Chaville. Il suffisait d’y croire, prétendait-il, tout comme ceux qui avaient foi en un pèlerinage à Lourdes. Ils n’iraient pas à Chaville, c’était loin et ils ne pouvaient pas abandonner la pépinière, surtout à cette période. Mais la serre à muguet ferait parfaitement l’affaire. Elle avait ri, l’avait tendrement traité de fou. Son désir d’être mère avait pris le dessus et elle avait à nouveau succombé à la petite manie de son compagnon dans la soirée du 1er mai. Neuf mois plus tard, elle était là, à attendre qu’on lui apporte son beau bébé pour la première tétée.
La porte s’ouvrit bientôt sur François qui lui susurra à l’oreille »Tout ça parce qu’au... ». Il n’eut pas le temps de terminer. L’infirmière en chef pointa son nez et gronda : « Voulez-vous bien m’enlever tout ce bazar, les fleurs sont interdites dans l’établissement ! » Puis, radoucie, elle déposa le poupon dans les bras de Nathalie.
« Votre bébé aura un peu de mal à s’alimenter pendant quelques jours. Rien de grave, rassurez-vous. Il souffre d’une affection en général très rare à la naissance mais à laquelle le pédiatre va rapidement remédier... »
La blouse blanche s’interrompit, rougit en réprimant un fou rire et bégaya avant de s’enfuir à toutes jambes : « le mu... muguet... du... nou... nourrisson ! »



Un lit pour un sourire


Elle était là au milieu des fleurs de mai, elle avait mal dormi. Elle avait appris, avec le temps, à ne jamais bouger, à garder la pose, habituée qu'elle était à être sollicitée à toute heure par le Maître. Soumise à son bon vouloir, elle acceptait, obéissante et silencieuse, les affres de son rôle, puisqu'il en était ainsi, depuis toujours et à jamais.
Nul n'imaginerait jamais ce qu'elle avait dû endurer. Mais au moins garderait-on, si tout se passait bien, quelque souvenir d'elle.
Ses yeux cernés parcoururent l'atelier qu'un soleil pâle effleurait à peine encore. Quand arriverait-Il, elle ne le savait pas ; mais elle devait se tenir prête, comme elle l'était toujours : elle réajusta son voile, lissa son décolleté puis reposa ses mains l'une sur l'autre, dans un dernier soupir. Quand le Maître arriverait, il ne devrait pas deviner qu'elle s'était permis cette simple respiration, susceptible, selon lui, de déséquilibrer tout son travail.
Le Maître était connu pour son caractère excessif et pour ses sautes d'humeur – comme il en est pour tant d'artistes. Mais le génie de celui-ci semblait lui conférer des droits supérieurs encore, et certainement incontestables. C'est en toute connaissance de cause qu'elle avait ainsi répondu à l'annonce « Artiste cherche modèle pour chef d’œuvre. Amatrices s'abstenir. » Elle qui n'avait encore jamais posé avait pourtant tenté sa chance, et le Maître avait été séduit par sa beauté mystérieuse, lui dirait-on plus tard. Il l'avait engagée, mais à une condition : garder la pose aussi longtemps que nécessaire.
Elle avait accepté.
C'est ainsi qu'elle s'éveillait, chaque matin depuis des mois, assise dans cet inconfortable fauteuil de bois, vêtue de la même robe, ses cheveux parfois dérangés seuls témoins des rares courants d'air qui parvenaient à l'atteindre.
Le travail avançait, heureusement, elle le sentait : le peintre semblait ne plus s'attarder que sur les derniers détails – sur le décor, en particulier. Le jour où elle avait cligné des yeux à plusieurs reprises, incommodée par un insecte zonzonnant devant son visage, il n'en avait rien vu. Et de fait, il avait apporté, la veille, une brassée de fleurs qu'il avait disposées tout autour de son siège et jusqu'entre ses mains : il y avait là des anémones, des renoncules, des œillets et des narcisses, quelques gros camélias et des branches d'acacia en fleurs. Tous ces parfums charmaient ses sens agréablement réveillés.
Mais une entrée fracassante chassa ses pensées bucoliques :
– Ça ne va pas ! Non, ça ne va pas ! grommelait-il, se postant devant elle, le menton dans la main. Tout cela est ridicule ! Quelle idée stupide que ces fleurs !
D'un geste, il balaya le bouquet, manquant au passage de griffer le visage impassible.
– Ce mur du fond non plus ! Trop lisse ! Trop pâle ! Trop mort ! Viens là, Mona. Lève-toi !
Le modèle s'exécuta. Rester immobile était son métier, mais elle serait où l'on voulait. Et sa joie fut aussi muette qu'immense quand elle dut déplier ses membres endoloris.
Le Maître s'empara du lourd fauteuil qu'il poussa jusqu'à la fenêtre.
– Installe-toi ici ! Voilà… La terrasse de la loggia, voilà le décor qui te va ! Un peu plus de trois quarts…. Recroise tes mains… Regarde-moi… Ne bouge plus…
Il s'interrompit. Quelque chose encore semblait le contrarier.
– On gèle ici ! Je vais faire du feu.
Mona le regarda s'éloigner. Parvenu devant la cheminée, il extirpa quelques branches sèches du dessous de l'âtre et entreprit de les briser.
« C'est en coupant du bois que Léonard devint scie »… cette pensée ridicule afflua soudain à l'esprit de Mona, qui ne put s'empêcher de pouffer. Le peintre se retourne vivement :
– Qu'est-ce que… ?
Furieux, il s'approcha à grands pas :
– N'avais-je pas été clair ? Immobilité et obéissance ! Et d'abord, qu'est-ce qui… Mais… Mais c'est cela ! C'est cela, le détail qui manquait ! Ton sourire ! Ne bouge plus, au nom du Ciel !
Mona fut désarçonnée avant d'être soulagée : «Rester sérieuse, ou bien sourire ?? Il ne sait pas ce qu'il veut ! Mais il est vrai que chacun a ses petites manies» se dit-elle. «Quoi qu'il en soit, je ne sais pas si sa croûte a de l'avenir – mais ce qui est sûr, c'est que je dormirai bientôt dans un lit ! »



Faux espoir


Elle était là au milieu des fleurs de mai, elle avait mal dormi. Tremblante dans la douceur humide du petit matin, elle ressentit jusque dans ses extrémités délicates l’énergie des premiers rayons, qui transformaient les lourdes gouttes de rosée en brume évanescente.
Elle était là au milieu des jonquilles, elle était fatiguée. Les corolles d’or oscillaient doucement, comme si le poids de leurs pétales pétris d’humidité les empêchait de porter haut et fort la fierté intrinsèque qui les invitait à se rapprocher du soleil.
Elle était là, parmi les coquelicots, dont les parures fragiles ondulaient au moindre mouvement d’air, en cascades écarlates. Elle se sentait terne. Ils n’étaient peut-être pas solides, avec leurs pétales un peu fripés. Mais ils étaient éclatants et nombreux et devaient leur indéniable charme à la délicatesse anarchique de leur implantation sur le moindre recoin de terrain laissé à l’état sauvage.
Elle était épuisée. On la croyait solide et forte. Elle se sentait invisible, incolore, insignifiante parmi toute cette beauté. Ce printemps, comme le précédent, allait lui hurler jour après jour, au fil des floraisons flamboyantes, qu’elle n’était pas grand-chose. Dans un frisson, elle effleura la terre humide, décoiffant d’un mouvement brusque quelques violettes qui tressaillirent sous sa rugueuse caresse. Elles étaient si petites… Si belles et pourtant si timides qu’elles cachaient leur éclat, là, dans son ombre ténue.
Quelques brins d’herbe plus loin, trois pâquerettes prolongeaient leur nuit, pétales repliés en dépit du soleil qui dardait ses rayons avec une insistance croissante. Quelle drôle d’idée de se recroqueviller ainsi. Il est vrai que chacun a ses petites manies, se dit-elle… Mais c’était bien dommage de cacher un aussi joli cœur.
Elle se sentait inutile. Elle n’avait aucune couleur à exposer. Que pouvait-elle apporter à la beauté sauvage de ce petit coin de terre ? Devait-elle le conquérir, comme le suggérait sa nature profonde ? A quoi bon ?
Une nouvelle sensation l’envahit soudain. Quelque chose d’inhabituel, quelque chose qui chatouillait et picotait dans les extrémités. Qui contrastait avec la profonde tristesse qu’elle ressentait ces derniers jours, avec cette douloureuse sensation d’être différente et de n’avoir aucun attrait. Quelque chose qui transpirait la vie, l’énergie et l’espoir : une fleur blanche aux éclats rosés était en train d’éclore entre deux épines, là, tout au bout de sa plus longue tige. La petite ronce en ressentit une joie immense, qui s’accrût encore quand une coccinelle vint poser sur elle sa jolie robe à pois pour assister, aux premières loges, au spectacle de son inattendue métamorphose. Une gouttelette s’échappa d’un bouquet de jeunes pousses vert pâle et glissa le long de la branche, malmenée par les épines qui déviaient sans cesse sa route. Un souffle de vent la pulvérisa finalement dans un jet irisé aux reflets arc-en-ciel, comme si la nature avait voulu fêter cette fleur nouvellement née, révélant ainsi tout son éclat. La petite ronce était heureuse. Elle n’avait jamais rien vu d’aussi beau et cette beauté, c’était elle qui l’avait engendrée. Elle avait deux ans et elle se sentait maintenant prête à y croire. Prête à conquérir le monde, à grandir, à prospérer.
Soudain, une ombre immense masqua le soleil. Avec brutalité, ses racines furent arrachées à la terre. Elle sentit la vie, cette vie durement gagnée, lui échapper.
– Mauvaise herbe, dit simplement l’ombre.



La poésie est au jardin


Elle était là au milieu des fleurs de mai, elle avait mal dormi. L'impression d'entendre encore le martèlement lugubre persistait sous son crâne endolori par la migraine.

Elle enfouit son visage entre les grappes neigeuses, huma leur parfum capiteux, étreignit le tronc de l'arbuste qu'elle avait planté, de toutes les forces de son amour. Cela faisait sept ans déjà.

Elle emprunta l'allée du potager, s'imaginant qu'à son passage, les azalées déroulaient leur tapis rouge, les hampes arquées des Cœur-de-Marie faisaient la révérence, au son des trompettes des mandévillas.

La poésie est au jardin, pensa-t-elle en caressant les boutons nacrés du rosier, Pierre de Ronsard.

Quel silence derrière la haie vive séparant son terrain de celui de la maison voisine, rénovée par un couple de Parisiens. Habituellement, le mercredi, le pépiement des enfants égayait sa solitude.

En se rendant au marché, plus tardivement que de coutume, elle s'étonna des volets clos, des trottinettes abandonnées, sur le gravier de la courette. Ils ont dû partir en vadrouille et n'ont pas pris la peine de les ranger. Ça va les reposer, ils semblaient nerveux, ces temps-ci. On entendait souvent le père hurler, les gamins pleurer, parfois un fracas de vaisselle brisée, des bruits de meubles déplacés. Chacun ses misères, j'ai eu mon comptant de malheurs, conclut-elle, en relisant sa liste de courses immuable – jambon, biscottes, oranges, fromage, œufs, yaourts, ces maigres provisions lui suffisaient pour la semaine. Le cellier regorgeait de pommes acidulées de son verger. Elle cultivait légumes et herbes aromatiques, au rythme des saisons, sans autre engrais que du purin d'ortie. Elle s'enorgueillissait de ses produits bio qui la maintenaient en bonne santé, malgré ses quatre-vingt-deux ans.

Le soir, l'assiettée de potage, à peine avalée, elle sombra dans un sommeil sans rêves. À minuit, des coups sourds et réguliers la réveillèrent. Sapristi, le satané boucan recommençait ! Cette fois, elle n'allait pas se laisser faire !
Après avoir enfilé robe de chambre et charentaises, elle sortit sur la terrasse, écarta le feuillage bruissant du laurier-tin. Muni d'une pioche, le voisin creusait la terre, au pied d'un cèdre du Liban. Un grand sac en plastique noir gisait au bord de la fosse. Elle frissonna. Des images atroces envahirent son esprit troublé. Mon Dieu, et s'il avait assassiné sa femme ? Et où se trouvaient les petits ? Il fallait appeler la police !
Elle vacilla, la tête lui tournait. Elle perdait toute énergie, en cette période anniversaire de la mort de Joseph dont les cendres reposaient sous le lilas blanc.
Depuis son veuvage, elle n'aspirait qu'à le rejoindre. Sans regrets : ils n'avaient pas de descendance.
Elle se sentit lâche. Une bouffée de honte la submergea, vite balayée par la perspective des interrogatoires à n'en plus finir, des fouilles à ravager le sol, des paparazzi, de sa tranquillité détruite. Et puis, son cher époux lui avait assez reproché de jouer les concierges et même de divaguer. Il avait bien raison, elle n'était qu'une vieille folle ! Le sac contenait du terreau horticole et l'homme effectuait ses plantations, les nuits de pleine lune, à la manière des anciens. Elle avait vu un reportage, à la télé, ça s'appelait «Les savoir-faire oubliés». Il est vrai que chacun a ses petites manies, se dit-elle. Elle rentra, fureta dans la coiffeuse de sa chambre. Une fois couchée, elle enfonça les boules Quies au creux de ses oreilles.
_________________
Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
http://danielle.akakpo.over-blog.com/
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MessagePosté le: Mar 19 Mai - 00:18 (2015)    Sujet du message: Publicité

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