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Concours Tarn et Dadou

 
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Auteur Message
Shi San
Invité

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MessagePosté le: Jeu 7 Mai - 10:57 (2015)    Sujet du message: Concours Tarn et Dadou Répondre en citant

Voilà la nouvelle que j'ai envoyée en réponse au thème "Racontez la vie d'un objet : ses joies, ses peines...". Je suis parmi les lauréats mais je ne connais pas encore mon classement... (Petit aveu : ce texte n'est pas très récent ; en fait il date de 2013, mais par le plus grand des hasards, il répondait au thème proposé XD)

Cœur de bois


C'était un grenier ancien et obscur. Délaissé, comme tout ce qu'il contenait. Pas âme qui vive n'y avait pénétré depuis des années. Personne n'était venu nous tirer de cet abandon, de cette morne et déprimante solitude dans laquelle nous avions peu à peu sombré. Tout le monde nous avait oubliés ; nous étions inutiles et poussiéreux.
Mais un matin, un être minuscule s'introduisit dans le grenier. Il vint se poser sur moi. Je vis huit longues pattes et autant d'yeux sur une toute petite tête noire. Enfin, il y avait quelqu'un avec qui discuter pour se sortir de cet ennui ! J'entamai la conversation : « Bonjour petite. Comment t'appelles-tu ? »
« Magalie. Et toi, joli bureau ? » répondit gaiement l'araignée.
« Oh, je n'ai pas vraiment de nom, tu sais. Nous les meubles, on ne prend jamais la peine de nous baptiser. »
« C'est bien triste. »
« C'est vrai... Mais au fait, que viens-tu faire dans ce lieu désolé, Magalie ? »
« Je me cherchais un abri, en prévision des grands froids qui arrivent. Les feuilles des arbres ont commencé à tomber ; la saison rude pour les gens de mon espèce va bientôt débuter... Et toi, qu'est-ce que tu fais là ? Pourquoi n'es-tu pas dans le cabinet d'un personnage important ? »
« Ça, c'est une longue histoire. » soupirai-je.
« Raconte-là-moi, dit Magalie en s'installant confortablement au bout de son fil. J'ai tout mon temps, beau meuble sans nom. » Alors, plongeant au plus profond de mes souvenirs, je lui contai mon existence depuis le commencement.

Il y avait dans les Vosges, à proximité de l'endroit où vivait et travaillait mon père, un grand arbre. Un chêne, pour être plus précis. Trônant au milieu d'une clairière, entouré d'arbres plus petits, il ressemblait à un vieux sage accompagné de ses disciples l'écoutant leur enseigner quelque science, ou histoire merveilleuse. Cet arbre, il est un peu comme ma mère, en fait. Je suis sorti de lui, de sa chair, grâce à mon père, l'ébéniste qui m'a sculpté et donné ma forme.
Il venait de recevoir une commande de l'école qui allait ouvrir dans son village. Le directeur avait besoin d'un solide bureau pour travailler. Mon père mit tout son amour et son savoir-faire dans ma fabrication. Il grava des motifs dans le bois de façon à ce que je sois aussi beau à regarder d'un côté que de l'autre. Je fus équipé de quelques tiroirs et espaces de rangement, pour le côté pratique. Mon père mettait toujours tout son amour dans ses créations et à chaque fois qu'il devait s'en séparer, il ressentait le même pincement au cœur, comme lorsque l'on voit un enfant partir vivre sa vie.
Bientôt, je fus terminé. Des gens que je ne connaissais pas vinrent me chercher pour m'emmener dans ma nouvelle demeure. On m'installa dans une grande pièce éclairée par deux hautes fenêtres. Il y avait du parquet clair au sol, orné de quelques tapis. Des tableaux – des paysages de montagnes, surtout – décoraient les murs. La pièce comportait deux portes : l'une d'elles donnait sur le couloir et l'autre sur le bureau de la secrétaire.
Quelques jours plus tard, je pus rencontrer celui avec lequel j'allais partager mes journées. Fernand Meyer, le directeur de l'école, était un homme jeune, grand, et d'une solide stature. Il possédait une élégante moustache brune et des cheveux très épais. Dès que je l'ai vu, j'ai compris qu'on s'entendrait bien, lui et moi. Quand il s'est assis devant moi, il semblait tout à fait à sa place. Je voyais dans ses yeux que je lui plaisais beaucoup. Il n'avait jamais travaillé avec un si beau meuble et éprouvait une certaine fierté d'avoir rien que pour lui une si belle pièce d'ébéniste. Il posa quelques affaires personnelles sur mon plateau de bois : sa machine à écrire, un paquet de feuilles, une photographie de sa famille...
Quelques temps après, ce fut la rentrée. Les élèves envahirent les salles chauffées au poêle à bois et s'installèrent à leurs pupitres. Parfois, les classes étaient agitées et les instituteurs devaient donner de la voix pour remettre de l'ordre. Heureusement, moi, je restais toujours au calme avec Fernand. Le bureau du directeur était comme isolé du reste de l'école par son atmosphère paisible.
Mais il arrivait qu'elle soit troublée par un élève trop turbulent que son professeur excédé envoyait chez le chef d'établissement. Lorsqu'un enfant fautif entrait, la première chose qu'il voyait était un bureau énorme et massif, derrière lequel l'attendait Monsieur le directeur, chez qui on avait toujours peur d'être reçu. Je jouais donc peut-être un rôle dans l'intimidation, car j'étais si grand qu'à côté de moi on se sentait sûrement tout petit.
L'élève désobéissant restait alors debout, les mains derrière le dos, et baissait les yeux, ne trouvant rien pour sa défense. Parfois, lorsqu'il le jugeait nécessaire, Fernand donnait des punitions. Des lignes à copier, des rédactions sur le respect... L'enfant était alors installé à la fameuse petite table dans le coin et on ne l'entendait plus pendant des heures.
Le directeur, à son bureau, recevait aussi les parents d'élèves. Certains étaient, il faut bien le dire, vraiment insupportables. Ceux qui, par exemple, étaient persuadés que leurs rejetons étaient des surdoués et que les professeurs ne valorisaient pas assez leur travail. Pour ces gens-là, Fernand devait faire preuve de beaucoup de patience et de maîtrise de soi pour rester calme.

Les années passèrent, sans que jamais je ne me déplaise à mon poste. Fernand et moi étions inséparables. Aussi lorsque, après trente ans de bons et loyaux services, il prit sa retraite, une tristesse inconsolable m'envahit. Personne ne se soucie jamais de ce que les meubles ressentent. Mon ami est parti et m'a sans doute oublié.
Un soir de juin, la veille des vacances d'été, il a rangé ses affaires dans un carton, puis il m'a regardé et m'a dit : « Ah, mon bon bureau... Tu m'as bien servi durant toutes ces années ! L'heure est venue de se séparer. Mais ne t'inquiète pas ; en septembre, quelqu'un d'autre prendra la direction de cet établissement et tu auras un nouveau compagnon de route. » Puis il est parti en refermant doucement la porte. Je n'arrivais pas à croire qu'il était parti pour toujours et que je ne le reverrais jamais. J'étais comme abandonné ; comme un chien que son maître aurait laissé au bord de la route.
Deux longs mois passèrent. L'été, tout était tellement silencieux dans cette pièce... Pas d'élèves jouant dans la cour derrière la fenêtre. Pas de bruit provenant de la machine à écrire. Pas de bavardages dans les couloirs. Bien-sûr, j'étais habitué à passer ainsi les vacances d'été. Mais là, c'était différent des autres années. En septembre, je ne reverrais pas Fernand entrer dans son bureau, bronzé par le soleil, reposé et prêt à débuter une nouvelle année scolaire. Ce serait un inconnu. Comment serait-il ? M'apprécierait-il autant que son prédécesseur ?
La rentrée des classes arriva enfin et le pire avec elle. J'avais eu raison d'angoisser. Le nouveau directeur, Monsieur Dubreuil, était un homme froid et distant. Dès que j'ai vu ses yeux sévères se poser sur moi, j'ai compris ce qui allait arriver. La modernité allait l'emporter sur le rustique.
Un ordinateur remplaça la vieille machine à écrire ; des tableaux étranges d'art contemporain s'étalèrent sur les murs à la place des doux paysages alpins. Les pupitres et les bancs en bois étaient démodés et laissèrent place à de petits bureaux blancs et à des chaises en plastique. Les anciennes cartes de France et d'Europe furent décrochées des murs ; on installa un système de chauffage moderne, au lieu du gros poêle à bois qui prenait trop de place.
Il ne restait plus que moi. Un beau jour, une table en métal entra dans la pièce où j'étais installé depuis plus de trente ans. Je fus déplacé, comme tous les autres meubles, dans le grenier de l'école. C'est là que nous nous trouvons aujourd'hui.

Je terminai mon récit sur cette note tragique et me tus. Tout était silencieux dans les combles ; mes compagnons d'infortune ne connaissaient que trop bien cette histoire, car c'était la leur également. Un pupitre prit soudain la parole : « Ah, c'est vrai qu'en trente ans, j'en ai vu, des élèves ! Des premiers de la classe, des cancres, des clowns, des artistes... »
« Et moi, renchérit le porte-manteaux, j'en ai gardés, des bonnets, des écharpes, des vestes d'été... Et maintenant nous sommes seuls ici et on ne peut plus faire ce pour quoi on a été conçus. Moi, je ne peux plus accueillir de vêtements ; toi le pupitre, tu ne peux plus porter les cahiers et les livres des élèves... Chaque meuble a un rôle bien précis ; et cela fait bientôt trois ans que nous sommes prisonniers de ce grenier, à ne rien voir d'autre que de la poussière. »
Je jetai un coup d'œil du côté de Magalie. Elle avait écouté toute mon histoire en silence. Songeuse, elle devait penser à tout ce qu'elle venait d'entendre. Elle comprenait sûrement notre souffrance et notre sentiment d'abandon ; mais malheureusement, petite comme elle était, elle ne pouvait rien faire pour nous à part nous tenir compagnie.
Il n'y eut plus un bruit pendant quelques minutes. Mais tout à coup, j'entendis des pas. Des sons de marches qui grincent. Quelqu'un montait au grenier !
Bientôt, la porte s'ouvrit et un mince rayon de lumière éclaira la pièce. Deux hommes entrèrent. Ils discutèrent un moment puis saisirent un des pupitres, qu'ils emportèrent hors de la pièce. D'autres personnes arrivèrent et peu à peu, le grenier se vida de ses habitants. Lorsque ce fut mon tour, je fis signe à Magalie et la petite araignée se glissa dans l'un de mes tiroirs. Les hommes eurent bien du mal à me porter en bas de l'escalier. Je fus transporté jusqu'à la cour de récréation devant l'école où l'on me déposa au milieu des autres meubles.
Des gens s'activaient autour de nous et on nous colla des étiquettes avec des prix. Je compris alors qu'on allait nous vendre. Monsieur Dubreuil avait souhaité « débarrasser le grenier de toutes ces vieilleries » et avait donc organisé cette grande vente au profit de l'école.
Je vis quelques compagnons partir avec leurs acheteurs ; je leur souhaitai bonne chance. J'étais inquiet. Qui voudrait de moi ? J'étais si vieux, si lourd, si... démodé ! Si personne ne m'achetait, que feraient-ils de moi ? Je risquais de finir à la déchetterie et d'être recyclé !
Du fond d'un tiroir, j'entendis Magalie qui me rassurait : « Cesse donc d'avoir peur ! Avec ton allure, je suis sûre qu'un collectionneur va te trouver remarquable ! » J'espérai que ce soit vraiment le cas.
Un homme s'approcha de moi. Il était grand, avait des cheveux gris et une belle moustache. Je le reconnus immédiatement.
« Fernand ! Oh mon ami, tu es revenu ! ». Il me regarda avec tendresse. Il prit son ancien fauteuil et s'assit derrière moi. Comme au bon vieux temps.
Soudain, il se leva et alla voir un autre homme ; ils discutèrent quelques instants et Fernand lui tendit un chèque qu'il venait de signer. Il se dirigea à nouveau vers moi et, avec l'aide du responsable de la vente, il me porta dans le coffre de sa grosse voiture. Le véhicule démarra et je vis le paysage défiler derrière la vitre. Après un quart d'heure de route, la voiture s'arrêta devant une belle maison entourée d'un jardin fleuri, dans lequel se dressaient de grands arbres. Je fus porté dans une pièce au rez-de-chaussée de la demeure. L'un des murs était occupé par une grande bibliothèque ; sur un autre, une fenêtre donnait vue sur le jardin et ses massifs de fleurs. On m'installa près de la vitre.
À la retraite, Fernand avait commencé à écrire des livres. C'est ainsi que, après avoir été durant de longues années le bureau du directeur, je devins le bureau de l'écrivain...
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MessagePosté le: Jeu 7 Mai - 10:57 (2015)    Sujet du message: Publicité

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MamLéa
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MessagePosté le: Jeu 7 Mai - 14:59 (2015)    Sujet du message: Concours Tarn et Dadou Répondre en citant

Merci pour le partage. Joli texte.
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Fred Allen
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MessagePosté le: Dim 10 Mai - 19:52 (2015)    Sujet du message: Concours Tarn et Dadou Répondre en citant

Très joli texte, j'ai beaucoup aimé - bravo
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L'étang reflète
Profond miroir
La silhouette
Du saule noir
Où le vent pleure

Rêvons, c'est l'heure.
(Paul Verlaine) - mon site : http://desmotspourquoifaire.fr
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 16:25 (2018)    Sujet du message: Concours Tarn et Dadou

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