forum du cercle maux d'auteurs Index du Forum

forum du cercle maux d'auteurs
Ouvert à tous les passionnés de lecture et d'écriture!

 FAQFAQ   RechercherRechercher   MembresMembres   GroupesGroupes   S’enregistrerS’enregistrer 
 ProfilProfil   Se connecter pour vérifier ses messages privésSe connecter pour vérifier ses messages privés   ConnexionConnexion 

Les textes en prose du jeu 118

 
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet    forum du cercle maux d'auteurs Index du Forum -> ARCHIVES générales -> Archives des jeux d'écriture -> Jeu 118 B : Printemps des prosateurs
Sujet précédent :: Sujet suivant  
Auteur Message
A rebours
Invité

Hors ligne




MessagePosté le: Jeu 19 Mar - 20:52 (2015)    Sujet du message: Les textes en prose du jeu 118 Répondre en citant

Le miroir double face

Mon client, mesdames et messieurs les jurés, fut, jusqu'à ce jour funeste du 20 mars 1959, un brave homme que rien ne destinait à se retrouver dans le box des accusés de ce tribunal.
Issu d'une famille nombreuse, gentil garçon bien élevé, il poursuivit une scolarité sans éclats, mais sans échecs non plus. Après un baccalauréat, obtenu de justesse, il entama une licence de droit à l'issue de laquelle, il devint clerc de notaire dans une modeste étude. Employé modèle, Jacques Morel ne rechignait jamais à faire des heures supplémentaires ni à aider ses collègues sur des dossiers difficiles, sans en tirer le moindre profit personnel. Un garçon sur lequel on pouvait compter, aux dires unanimes de tous. Il se maria, deux ans avant le drame, avec une jeune fille, vendeuse en parfumerie. Une vie simple et satisfaisante qui aurait pu durer toujours, si le destin n'était pas intervenu.
Ce soir du premier jour de printemps, alors qu'il rentrait chez lui, il croisa sur le trottoir, un homme qu'il ne connaissait pas, mais qu'il reconnut néanmoins ! Son parfait sosie ! Tous deux se figèrent, éberlués. Bernard Magne, son extraordinaire reflet reprit ses esprits très rapidement et l'interpella :
- Incroyable, n'est-ce pas ? Nous ne pouvons en rester là. Venez avec moi boire un pot au café, que nous fassions connaissance.
- Hé bien, c'est à dire, ma femme va s'inquiéter... répondit Jacques.
- Allons, allons, vous n'avez quand même pas peur de votre épouse, insista Bernard moqueur sur un ton autoritaire.
Et mon client, peu habitué à désobéir, le suivit sans plus tergiverser. Devant une bière, ils échangèrent leur curriculum vitae.
Alors que l'un était le fils unique d'un couple bourgeois, l'autre était le quatrième enfant d'une famille d'ouvriers, l'un avait fait de brillantes études universitaires et était désormais chef d'entreprise, l'autre était simple employé, comme vous le savez déjà. L'un se vantait de multiples conquêtes féminines, l'autre confiait son sage mariage. Plus ce dialogue avançait et plus Magne semblait s'ennuyer et s'y désintéresser. Il regardait sa montre sans cesse. Il finit par appeler le serveur :
- Je règle pour nous deux, puis il ajouta assez fort pour être entendu de tous les clients, je ne voudrais pas que tu aies des ennuis avec bobonne pour justifier ces frais inconsidérés...
C'est à ce moment que tout a basculé dans la tête de mon client. Un sentiment de révolte l'a assailli soudain. Toutes ces années de frustrations ignorées l'ont submergé. Pourquoi n'était-il pas cet homme si semblable à lui même, ce dominant qui n'hésitait pas à se moquer de sa vie ? Toute la rage qui s'était accumulée au fil des années se trouva focalisée vers cet être suffisant, imbu de sa personne. L'injustice de leurs destins si différents lui devint intolérable. Alors, il envoya son poing dans la figure de ce double afin de détruire leur trompeuse similitude. C'était sur lui même qu'il tapait inconsciemment et il n'avait en aucune manière l'intention de tuer, mais le coin de la table sur lequel tomba la malheureuse victime en décida autrement, au grand désespoir de mon client...
Avant de condamner Jacques Morel, mesdames et messieurs les jurés, réfléchissez bien au choc, puis à l'amertume que vous vivriez en vous retrouvant face à un autre vous même, qui au lieu de vous proposer de l'aide, vous renvoyait votre médiocrité au visage ? Ne seriez-vous pas tentés, vous aussi, de vous révolter avec une violence aussi aveugle qu'instinctive?


Tant va la cruche à l'eau...

Ça ne loupe jamais. Tous les étés, dès que le thermomètre dépasse 22 degrés, les voisins dégainent leur piscine. Dans l’absolu, tant mieux pour eux, je leur fais d’ailleurs de grands signes affectueux quand je sors la voiture pour aller travailler : « Coucou, voisine, profitez bien ! » Sauf le jeudi, mon jour de RTT. Le jeudi, si le soleil pointe son nez, je m’installe au jardin avec un roman policier et la fiction supplante ma plate réalité. Seulement voilà, pile au moment où s’approche l’assassin un surin à la main, les mouflets d’à-côté me pourrissent mon ambiance avec leurs cris d’orfraies. Et si je tente un somme amplement mérité, c’est du pareil au même.
On pourrait croire la natation loisir paisible et silencieux, il n’en est rien. Et que je plonge, je t’éclabousse, et que je glapis à qui mieux mieux. Voulant jouer la carte subtile, ce joker du bon voisinage, j’ai risqué l’approche détournée :

— Eh bien, quel coffre, vos enfants ! Vous n’avez pas trop de mal à les coucher, le soir, après toute cette excitation ?

Mais ça n’a rien donné. Les hurlements ont perduré, me minant chaque semaine davantage. Pensant leur damer le pion, je me suis mise à tondre le gazon, tous les jeudis, assez confiante au tout début dans l’effet didactique d’une démonstration par l’exemple. Ils ont juste gueulé un peu plus, pour couvrir le bruit du moteur.
En désespoir de cause j’ai dépêché chéri pour leur toucher un mot, je n’en pouvais vraiment plus. Pire que le supplice de la goutte d’eau : même dans les sporadiques silences, j’attendais, les muscles tendus, le prochain beuglement, l’insoutenable stridence. Mon mari est revenu de sa mission euphorique et pompette, ils l’avaient amadoué au Picon-cacahuètes. La toute première chose qu’il m’a dite, édifiant compte-rendu, ne m’a pas franchement apaisée :

— Ouah ! Elle est sacrément bien gaulée, la voisine !

J’imagine volontiers qu’il savait de quoi il parlait, considérant les timbres-poste dont use l’ennemie en guise de bikini. Du genre que la plupart des hommes rêveraient de coller à l’ancienne, avec la langue. J’ai serré les fesses, rentré le ventre. En m’abstenant de lui rétorquer que s’il gagnait plus grassement sa vie, je pourrais moi aussi cesser de turbiner et soigner mon bronzage et mes abdos-fessiers.

Et le tintamarre a continué. Obsédant, usant, affolant. J’avais beau tondre jusqu’aux racines ma pelouse déjà ratiboisée, manier le coupe-bordures à m’en luxer le poignet, les joyeux hululements me poursuivaient et se fichaient dans mes tympans comme autant d’épines dans mon pied. À croire qu’ils le faisaient exprès…

Et puis, jeudi dernier, un vent de révolte m’a soulevée. Mon héros du moment venait de rosser un clochard et de tuer son chien, juste pour se défouler, j’ai posé mon bouquin et trotté vers l’abri de jardin. Sous un sac de tourbe éventré j’ai déniché notre plus longue rallonge, suis allée la brancher, l’ai raccordée à la tondeuse. Ensuite, ma foi, l’engin m’a échappé, prenant un envol décisif sur la terrasse en bois d’Ipé ; avant de rejoindre dans son baquet la petite famille qui s’ébattait. Ça leur a, on peut le dire, cette fois coupé le sifflet. Enfin, « grillé » serait plus juste. Personne, bien entendu, n’a voulu gober gentiment la thèse de l’accident, mais au fond ce n’est pas grave. Ici, hormis quelques rares rebellions rapidement circonvenues par le zèle des matons, le calme règne en maître.
La bibliothèque est immense, et le mitard… quel silence!


Fume et tue

Le docteur Tiffon écoutait distraitement son dernier patient de la journée, engoncé dans un fauteuil en cuir marron de la même teinte que son veston, les mains accolées derrière le dossier pour effleurer celui qui était devenu son meilleur ami pendant l'hiver : le radiateur.
Lorsque Yvan Laruel, soixante-deux ans, eut fini de narrer les effets secondaires de ses nombreux et lourds traitements, Tiffon libéra ses mains bouillantes de leur coin, attrapa un stylo plume et griffonna une prescription :

- Vous prendrez ces pilules trois fois par jour, en plus des autres. Elles soulageront toutes vos douleurs jusqu'à ce que...

Le médecin suspendit sa phrase. Il leva les yeux vers Laruel et l'observa. Celui-ci, flottant dans un manteau en laine, le cheveu hirsute et les dents jaunes, rongeait ses ongles déjà bien entamés jusqu'aux lunules, l'air complètement absent. Son regard s'était perdu sur une des affiches punaisées au mur, derrière l'imposant bureau. Il était inutile à Tiffon de se retourner pour savoir laquelle retenait tant son attention. Il s'agissait sans nul doute de la percutante campagne anti-tabac qui exhibait un poumon encrassé par des années de condensat de fumée. Tiffon avait beau savoir que cet homme s'était mis un pied dans la tombe, il n'avait pas encore l'habitude d'annoncer les mauvaises nouvelles à ses patients, tout jeune médecin qu'il était. Cela le mit mal à l'aise. Il prit sur lui, respira un bon coup, lui tendit l'ordonnance et annonça d'une traite :

- En ce qui concerne vos résultats d'examens...

- Oui ?

Laruel planta ses yeux cernés et ridés jusqu'aux orbites dans les siens, puis demanda, l'estomac noué :

- C'est pas bon signe, hein ?

- Non, en effet !

Se tassant sur sa chaise, l'homme perdit dix centimètres et parut aussi décrépit que la vieille peinture de la salle d'attente du cabinet.

- Docteur, suis-je condamné ?

- Il ne vous reste qu'un ou deux mois à vivre...

- Puis-je prendre juillet-août ?

Soufflé, le médecin faillit s'étrangler. Il reprit sa respiration après quelques quintes de toux. Le cerveau de Laruel buggait. Il se révoltait devant la fatalité.

- Vous devriez passer une radio des poumons, vous aussi ! prononça Laruel.

- Je ne fume pas.

- C'est bien, continuez !

- Écoutez ! Faites-moi plaisir, prenez rendez-vous avec madame Travis, la psychologue de l'immeuble. Elle pourrait vous accompagner dans cette épreuve.

- Non merci... Ma mère disait toujours qu'avec des psy, on pourrait mettre Paris en bouteille !

Laruel leva sa frêle carcasse de la chaise, récupérant ses centimètres perdus. Les quelques pas vers la sortie s'accompagnèrent d'abominables expectorations.
Tiffon se précipita pour lui ouvrir lui-même la porte, s'appliquant toujours à ce qu'aucune autre main que la sienne ne touche la poignée pour des raisons d'hygiène.

- Ça va aller ? s'enquit-il lorsque son patient s'engouffra dans le couloir.

- Comme quelqu'un de plasticable ! s'écria celui-ci avant de disparaître dans l'escalier.

Tiffon crut qu'il avait mal compris. Mais le soir venu, confortablement installé dans son canapé en écoutant les informations télévisés, un sandwich à la main, il faillit recracher sa mie de pain.

« Un kamikaze s'est introduit cet après-midi dans un bureau de tabac de la rue Bel. Les charges qu'il portait sur lui ont explosé, le tuant sur le coup ainsi que le buraliste. Il s'agit d'un certain Yvan Laruel, inconnu des forces de police. Est-ce un acte terroriste ? L'enquête est en cours, mais le plan Vigipirate vient d'être renforcé ! »


Hybris

Charles-Édouard, d’une main tremblante, posa l’ampoule sur la table. Le tube de verre était rempli d’une solution trouble et brunâtre. Antoine, désabusé, y jeta un regard négligent. Connaissant les frasques de son compagnon, il devina sans peine que cet objet témoignait d’une nouvelle fantaisie.
— Qu’est-ce que tu nous as encore inventé là ? soupira-t-il, en hochant la tête.
— Ça, c’est mon arme pour guerroyer, repartit aussitôt le savant, l’œil émerillonné. Je vais lui donner du fil à retordre, je te le dis !
Le vieil homme, sourire aux lèvres, guettait la réaction du camarade. Ce dernier, après un silence, s’agaça :
— Mais de qui parles-tu, enfin ? Et qu’est-ce que tu manigances avec cette ampoule ?
— C’est de la « séquardine », s’enorgueillit le chercheur. J’ai prélevé les testicules de Nestor et je les ai fait macérer pendant trois jours dans un bain de glycérine à vingt-huit degrés. Le reste, je le garde secret car…
Antoine, effaré, l’interrompit sur-le-champ :
— Quoi ? Tu as sacrifié Nestor, ton cochon d’Inde ? Quelle horreur ! Et pourquoi ? Ne me dis pas que tu avales ça ! Non, ce n’est pas vrai…
— Ça fait une semaine que j’ai commencé le traitement, affirma Charles-Édouard, goguenard. Depuis ce jour, je sens que j’ai plus de force, je te jure ! Et une chose qui ne trompe pas, c’est que mon jet d’urine a repris de la vigueur. J’ai mesuré ! Oui, mon vieux, je pisse aussi loin que si j’avais vingt ans !
L’autre n’eut pas le temps de douter d’un tel argument, Charles-Édouard s’était penché vers lui afin de murmurer à son oreille, d’un ton grave :
— Écoute, je refuse de rendre les armes, comme ça. Elle ne m’aura pas sans lutter. Elle, je veux parler de la Camarde, la Grande Faucheuse, la mort quoi ! C’est effrayant de se dire qu’on ne sera plus et qu’on ne pourra plus jouir de la lumière, tu ne trouves pas ? C’est inacceptable. La mort est un scandale. Je vais tout faire pour retarder l’instant funeste. Antoine, je ne veux pas mourir…
L’interlocuteur sentit la pitié l’étreindre. Il comprit à quel point son ami était angoissé à l’idée de disparaître.
— Mais c’est dans l’ordre des choses, voyons, raisonna-t-il, malgré sa bienveillance. On ne peut rien y faire. Ta révolte est désespérée. Que crois-tu pouvoir empêcher avec quelques gouttes d’eau ? Allons, ton élixir de jouvence, ce n’est qu’une farce. Notre jeunesse est passée, elle ne sera jamais plus.
— Tu te trompes ! gronda le Prométhée. Je prouverai que j’ai raison. Le propre de l’homme est de se battre pour grappiller un peu d’éternité. Reviens dimanche prochain, et tu me verras encore plus en forme !
— Que Dieu t’entende ! Mais à la réflexion, tu sais, tu n’as pas vraiment besoin de remède, car tu es un indécrottable gamin !

Une semaine plus tard, Antoine honora le rendez-vous. À la vue de la concierge éplorée sur le trottoir, il augura tout de suite un malheur. Il monta en hâte les marches de l’escalier. Charles-Édouard gisait dans son lit, défunt. On l’avait retrouvé ainsi quelques heures auparavant. Selon le médecin, la cause du décès était naturelle.
L’homme, bouleversé, resta planté devant la dépouille mortelle. Anéanti, il laissa vagabonder ses idées. Il avait bien dit que ce breuvage n’était qu’une redoutable fumisterie. Qui pouvait prétendre vaincre la mort ? Elle se moque éperdument de nous. Antoine en eut la preuve ironique quand ses yeux croisèrent soudain, sur une table, un calendrier. Mystérieusement, le jour fatal était entouré au crayon rouge. Il s’agissait du premier avril.


La révolte des palmes

Le soleil s’aplatissait à l’horizon. Il enflammait le crâne pelé de la colline, sur lequel de rares mèches semblaient roussies par le crépuscule. Bakari repoussa sa casquette en arrière, le temps de s’éponger le front. La chaleur était lourde, elle écrasait la plaine, paralysait les hommes, emprisonnait les palmiers dans une brume tremblotante.

Il exécutait le même geste depuis des heures mais la tombée du jour ne lui rendrait pas sa liberté. Il devait attendre que son Maître, installé dans un rocking-chair, lève l’avant-bras. Un signe banal et froid, comme si le climat confisquait toute la chaleur disponible et qu’il ne restait plus rien pour imprégner ce geste simple d’un peu d’humanité. En attendant, Bakari faisait onduler la palme qu’il tenait serrée dans une main, pour créer l’illusion d’une brise alimentée par le balancement régulier de l’éventail de feuilles. Ce travail, il le partageait avec Youssou. A tour de rôle, ils brandissaient un ventilateur végétal pour rafraîchir leur Maître.

Bakari n’avait pas le souvenir d’avoir fait autre chose. Il croyait être né pour agiter une palme. Quel drôle de jeu pour un enfant ! Car Bakari était encore un enfant. Un enfant avec des rêves qu’il regardait s’envoler mais qui n’allaient jamais bien loin parce qu’on leur rognait les ailes. Son univers se limitait à la maison du Maître, le jardin et la cabane dans laquelle il dormait sur une paillasse. Parfois, sans cesser d’agiter son éventail, il levait les yeux vers la cime des palmiers dont les troncs alignés dessinaient les barreaux d’une prison à ciel ouvert. Il guettait un souffle de vent qui ferait danser les palmes. Le Maître lèverait alors l’avant-bras et Bakari pourrait se reposer.

Le soleil ressemblait à un fruit trop mûr dont le jus, gorgé de sucre et de chaleur, se répandait sur la colline, nappant peu à peu les pentes douces de coulis rouge. Bientôt, il disparaîtrait et la pénombre engloutirait la maison et le jardin mais la température resterait élevée.

Et Bakari continuerait d’éventer son Maître ...

Et puis l’obscurité fut totale. Au-dessus d’eux, les frondaisons semblaient figées dans une étuve. Tout était immobile. Seuls, le grincement du rocking-chair et le bruissement de la palme troublaient le silence de la nuit.

Soudain, Bakari perçut un grondement. Il leva la tête. Là-haut, les feuillages étaient brutalement sortis de leur léthargie. Une secousse se propagea d’arbre en arbre et toutes les palmes se mirent à griffer rageusement le ciel de leur ombre longue et pointue. C’était comme si une foule immense cédait à un vent de panique et se dispersait de tous côtés dans un brouhaha assourdissant. Un sifflement lugubre accompagnait le ballet fou des palmes. Bakari attendait un signe de son Maître mais ce dernier ne bougeait pas. Il regardait le ciel. Jamais un tel vent de révolte n’avait soufflé sur son domaine. Le Maître, c’était lui et la nature devait se soumettre ! Mais les plumeaux se contorsionnaient de plus belle. Le vent violent fit s’envoler la casquette de Bakari et lui arracha l’éventail des mains. Il ne pleuvait pas, c’était une colère sans larmes. Une colère terrible. Incrédule, le Maître leva un poing menaçant. Comment osait-on défier son autorité ?
Un craquement sinistre fit trembler Bakari. Il eut soudain très peur et courut jusqu’à la maison. Dès qu’il fut à l’abri, un déluge de palmes s’abattit sur le rocking-chair.
Les pales du ventilateur furent impitoyables…


Kevin se fâche

Ça commence à bien faire. J’étais content, moi, de me traîner à quatre pattes partout dans la maison, d’attraper des choses, de coller mes menottes sur les murs. Je ne comprends pas ce qui leur a pris à papa et maman de m’enfermer dans cette cage qu’ils ont installée en moins de temps qu’il ne me faut pour avaler mon petit pot de compote. Dès que je rentre de chez nounou, on me dépose par terre au milieu du bidule, et débrouille-toi Kevin avec tes peluches, tes cubes et tes boîtes à musique ! Je croyais à du provisoire, à un jeu... Mon œil ! Voilà des jours que je tourne en rond dans ma prison sans parvenir à trouver la sortie, tout comme le poisson rouge qui s’énerve là-bas dans son bocal. Encore heureux qu’on ne me jette pas ma nourriture comme à lui ! 15 minutes dans ma chaise haute et retour au parc. Parc ? Faudrait pas se moquer de moi. Un parc, c’est grand, c’est vert, on s’y promène en poussette le dimanche ou la semaine avec nounou...qui ne me met pas en cage, elle. Et le petit refrain dans la bouche de maman : « Super, on a vraiment la paix maintenant ! » me fait grincer de la toutouille.
Ils vont voir de quoi je suis capable quand j’en ai ras la couche- culotte ! J’ai bien préparé mon coup. J’ai fait tellement d’exercices que j’arrive à tenir tout droit en m’agrippant aux barreaux. Ils n’ont rien remarqué, les traîtres : je crois qu’ils ne m’aiment plus. Je ne peux pas sortir du parc ? La belle affaire ! J’ai pris des forces, je suis capable de l’entraîner avec moi. Attention, c’est parti ! A droite, jusqu’à la bibliothèque et son dernier rayon. Le papier, ça fait du bruit quand on le froisse, et quand on le déchire en petits morceaux qui s’envolent de partout, c’est rigolo comme tout ! Une minute de repos et départ en sens inverse pour attaquer la télé. Elle a tremblé, mais en dépit de mes efforts, elle n’a pas voulu tomber de son banc : dommage. Je reprends mon souffle et je remets ça : tuuuut, je conduis ma voiture, comme papa ou maman, et des idées d’accidents, je n’en manque pas !
Génial d’avoir placé le bocal de mon copain le poisson rouge sur cette table basse : je l’empoigne et le voilà renversé. J’ai les pieds tout trempés. Allez, poisson, tu es libre, file. Non ? Tu préfères rester à te tortiller par terre ? Comme tu veux. Moi, je fonce sur la grosse plante verte. J’aurais bien aimé arracher les feuilles mais c’est trop haut pour moi. Par contre, attraper des petites poignées de terre et les jeter autour de moi, ça c’est facile et ça me plaît bien. Et essuyer mes menottes en faisant de jolis dessins sur le mur blanc, un bonheur ! Je suis un artiste !
Démarrage et vitesse accélérée en vue d’une nouvelle attaque : bing, bang dans la porte de la salle à manger ! Fallait pas la fermer, maman, pour être tranquille dans ta cuisine à écouter ta drôle de boîte à musique qui parle aussi par moments. Opération répétée trois fois. Ça fait un bruit d’enfer d’autant que le lampadaire vient de s’écrouler. Enfin ! La porte s’ouvre. Alors, maman, on a compris la leçon ?
Elle n’a pas un regard pour moi : les yeux brillants comme ceux de mon nounours, elle tourne la tête de tous les côtés. C’est sûr, tu en as des choses à découvrir, tu vois ce qui arrive quand on me met en colère ?
Elle me colle sous son bras, repousse le parc et m’y réinstalle après m’avoir donné une fessée. Je suis désespéré ! Je les adore, les petites fessées de maman, moi, mais cul nu ! Elle le sait ! J’ai compris : elle ne m’aime plus.


CHRONIQUE D’UNE ANNÉE DE RÉVOLTE

Sa longue carcasse calée sur une banquette, son chapeau de paille posé sur une table, Tommie Jet livre ses mémoires. Une aubaine pour ma carrière de reporter, cet entretien avec la légende vivante du sport. L’écho médiatique sera retentissant pour mon article intitulé "Chronique d'une année de révolte" (inédit à ce jour)
1968
Un vent de révolte agitait la planète sur plusieurs fronts : Rébellion contre des préceptes obsolètes, combats contre les inégalités, rejet des dirigeants vieillissants.
Mai 68, en France la grogne gagnait les rues. Pavés volants. Grèves. Crise sociale. L’État ébranlé.
Aux États-Unis une vague de contestation liée aux conflits raciaux couvait. Activistes violents et mouvements pacifistes prêchaient les uns la terreur, les autres le sermon.
Le Mexique, pays hôte des futurs Jeux olympiques connaissait une agitation urbaine menée par les étudiants. Ils dénonçaient les coûts exorbitants de la manifestation. Un événement qui sera le théâtre d’une des révoltes les plus importantes de ces cinquante dernières années.
Au milieu de l’entretien, Tommie Jet alias Smith se redresse et pose un regard nostalgique sur son chapeau. Il avait ramené l’objet du Mexique. Des souvenirs sont évoqués, nets et précis, altérés ni par l'âge ni par le temps écoulé.
16 octobre 1968 à Mexico
L’ambiance était électrique dans le stade olympique où les spectateurs s’impatientaient pour la finale du 200 mètres hommes. A l’heure prévue, les athlètes prenaient place dans un silence de cathédrale. Le bruit du starter fendit l’air : La course était lancée. Une seule pensée accaparait l’esprit de Tommie Jet : Il voulait sa tribune! Et, parler au monde entier.
A l’issue de l’épreuve, Tommie et John Carlos tous deux Noirs Américains remportaient respectivement les médailles d’or et de bronze tandis que l’argent revenait à l’Australien Peter Norman.
Lors de la cérémonie protocolaire, les vainqueurs réapparaissaient ; droits, graves en file indienne dirigée vers le podium. L’assistance découvrait alors un fait insolite : Les athlètes noirs avaient des chaussettes noires aux pieds, étaient affublés d’un foulard et d’un poing ganté noir. John Carlos avait également le maillot ouvert et porte un collier autour du cou. Ils devaient saluer le drapeau américain et la mélodie du Star-Spangled Banner (La bannière étoilée), l’’hymne américain.
Une note pathétique anime la voix de Tommie : « Alors, je baisse la tête et je tends mon poing le plus haut possible vers le ciel »
Sur le podium, il pensait : son père, tous les esclaves et leurs lignées, le sang qui a nourri le sol de l’Amérique. Il pensait aux affronts, aux violences, aux mépris rencontrés au quotidien par leurs descendants. Il pensait à ses longues années d’efforts solitaires pour atteindre ce podium et lancer cet appel pour plus de liberté, d’égalité, de solidarité dans ce pays qui devait symboliser les Droits de l’Homme. De tous les hommes.
Sa tribune, il l’avait eue face aux médias du monde entier. Les chaussettes noires portées symbolisaient la pauvreté du peuple noir. Le foulard porté par Smith rappelait les lynchages des sudistes, alors que l’accoutrement de Carlos soulignait la condition d’esclave du peuple noir. Levé il y' a quarante-cinq ans le poing de la révolte reste encore dressé.
Ravi, je rangeai enregistrements sonores et notes du précieux témoignage d’un glorieux champion des Olympiades de 1968, pour le récit que je coucherai sur le papier.


Rester debout

Il était une fois, près d'un ruisseau, un paisible bois de peupliers, à l'ombre dansante desquels des promeneurs venaient se reposer ou pique-niquer. Les peupliers étaient ravis d'entendre des compliments sur l'élégance de leurs troncs et la beauté bruissante de leurs feuillages, qualités admirées qui contribuaient à faire de ce lieu frais et calme un endroit magique, aux dires des flâneurs.
Mais un jour, deux hommes pressés et parlant fort arrivèrent près du bois, à bord d'une camionnette bruyante. Tandis que le premier sortait de ses poches un carnet et une calculette, l'autre installait une lunette de visée servant à évaluer la hauteur des plus grands arbres. Parmi ceux-ci se trouvait le plus beau, le plus fier, le plus ombrageux de tous, Tonio, celui que ses frères, d'origine italienne comme lui, appelaient le « capo ». Tonio, qui avait l'ouïe très fine et comprenait le langage des hommes, sentit aussitôt un danger. Son inquiétude grandit lorsque montèrent jusqu'à sa tête les mots abattage, scierie , usine, cageots. Il attendit que les visiteurs se fussent éloignés pour s'adresser à ses frères. « Camarades ! », leur dit-il de sa belle voix de tribun populaire, « Soyons vigilants ! Nous sommes menacés . Ces hommes veulent nous abattre. Ils nous ont vendus ! Sur pied ! Et bientôt nous serons transformés en cageots à choux-fleurs. Est-ce que cette perspective vous réjouit ?» Une vague de protestation fit onduler la cime des arbres, certains rameaux se dressèrent comme des poings furieux, et l'on sentit le vent de la révolte s'agiter, enfler, gronder sous les feuilles... Tonio, laissa un instant monter la colère sous l' écorce , puis, lorsqu'il eut considéré que cette agitation avait assez duré, il réclama le silence, avant de s'écrier avec force. « Oui ! Camarades ! On nous a trahis! Nos ancêtres sont venus d'Italie pour vivre ici, debout ! Nous avons poussé, grandi, forci, supporté les pluies et les vents de ce pays qui n'est pas le nôtre. Nous avons prodigué de la fraîcheur et de l'ombre à ses promeneurs et ses troupeaux. Nous avons apporté de la beauté, de l'élégance à ses paysages de maigres haies et de chênes tordus... Et maintenant on nous sacrifie ! Tout ça pour quoi ? Pour l'argent... Ne nous laissons pas détruire par cette société mercantile! Qui a inventé la délocalisation ? Eh bien ! Ils vont voir ! » Les peupliers sentaient circuler dans leurs fibres la sève vive qui avait poussé jadis leurs pères à quitter leur pays pour s'installer sous des cieux plus cléments. Alors, la voix de Tonio, baissa d'un ton, puis de deux, se faisant de plus en plus susurrante, pour devenir un murmure persuasif destiné exclusivement à ses frères. Ce qui fut décidé cette nuit-là, nul homme ne l'entendit... Mais au petit matin, les promeneurs découvrirent une grande trouée claire dans le paysage, au bord du ruisseau. Le bois de peupliers avait disparu, faisant place à une prairie bien verte!

Le bruit court que des paysans d'une vallée reculée d'Italie ont été témoins d'un phénomène étrange : un bois de peupliers aurait poussé à cette date-là, en une seule nuit, près de leur ruisseau ! Ils prétendent même que, certains jours, quand flottent les calicots, les arbres se mettent en marche, descendent dans la plaine, encerclent les usines, et entonnent l'Internationale, incitant tous les Damnés de la Terre à se mettre debout. Mais qui, à part quelque vieux « rosso » nostalgique, pourrait croire à une histoire pareille ?


La fille de la ville

C’était une journée ensoleillée du début de l’été. Une fille de mon âge, environ huit ans, attira mon attention, parmi d’autres enfants. Elle avait une figure de couleur lait, ses mains étaient fines, longues et délicates. Elle brillait, elle n’avait pas vu trop le soleil, ni d’ailleurs joué avec de la terre. Elle venait de la ville. Elle s’approcha du cheval de mon grand père. Elle avait l’air craintive. Je vins vers elle :
« -D’ où viens tu ?
- De Istanbul
-N’aie pas peur » dis-je. C’est la jument de mon grand père, elle s’appelle Nazli. Tu peux la caresser, tu peux passer par dessous son ventre. Elle ne te ferait rien. Regarde, elle a un licol. Elle ne porte pas de rêne. Les rênes sont mises aux chevaux qui mordent. Nazli ne porte jamais de rêne parce qu’il ne mord pas.
En même temps, je mis en pratique tout ce que je venais de lui expliquer. Elle m’imita sans rien dire. Je lui conseillais aussi de ne pas faire la même chose avec les autres chevaux.
La citadine ne semblait plus m’écouter. Elle touchait toutes les parties du cheval, même des endroits qu’il faudrait respecter. Elle manquait de respect envers l’animal sage. Subitement, je commençais à la trouver repoussante. Est ce qu’elle croyait que les comportements d’or de mon cheval envers les humain était du au hasard ? Son état résultait de l’éducation que mon grand père lui avait donnée. Il s’occupait des chevaux comme on s’occupe des enfants, sans le battre, avec des mots doux. Il lui récitait peut-être même des poésies.
Deux jours plus tard, j’apprenais que je n’étais pas la seule à trouver désagréable, cette fille. Hava, la fille de ma tante, avoua ne pas l’aimer non plus. Elle m’annonça: « Tu sais la fille qui vient de la ville ? Notre voisine ?»
-Oui !
-Je ne l’aime pas du tout! Elle m ‘énerve !
-Ah oui ! Moi aussi!
-On la tape ?
-Oui !!!
J’avais commencé à faire quelque chose que je n’avais jamais fait auparavant. Jusqu’à ce jour je n’avais bousculé personne. Cependant, je faisais tomber délicatement par terre, sans faire du mal, les enfants qui me cherchaient. Après ce jour, nous tapions ou plutôt nous effrayions, tous les jours, la fille devant leur maison. Je ne savais pas pourquoi Hava ne la supportait pas. Je ne lui avais jamais demandé. Je pensais qu’elle devait avoir une bonne raison, car elle était une fille gentille. Chaque fois que je voyait cette fille de la ville, j’avais l’image du comportement irrespectueux qu’elle avait eux envers Nazli. Et ce souvenir était une raison suffisante pour la taper.
Encore un jour, nous commençâmes à lui mettre en pétard ses cheveux. Nous entendîmes la voix de sa mère, elle criait :
« Je vais vous tuer! »
« Nous primes nos jambes à nos coups» et nous commençâmes à courir. La mère nous poursuivait à toute allure avec ses jambes de girafe. L’intensité de la peur nous donna des ailes, nous volions. Un moment, nous fumes face à des maisons, nous avions le choix d’aller à droite ou à gauche. Hava avait choisi le chemin de droite et moi de gauche. La mère m’avait choisi. J’étais seule devant ce vautour qui était prête à m’avaler. Je courais très vite. Mon prédateur aussi.
Nous arrivâmes à la sortie du village, à un chemin désert. A ce moment, elle m’attrapa par les cheveux attachés en queue de cheval. Tout en me secouant d’avant en arrière, elle me demanda :
« - Est ce que tu vas encore taper ma fille?
-Non !
-tu vas encore taper ma fille?
-non !
-tu vas encore taper ma fille ?!!!!
-non ! » Répondis-je.


Je vous parle d'un temps…

Le printemps pointait le bout de son nez, parsemant de crocus dorés les pelouses déjà vertes des parcs publics. Il bourgeonnait par la même occasion sur le visage de Monique où les boutons d'acné brouillaient son teint clair. L'hiver semblait avoir définitivement tourné les talons. L'air était doux, le soleil de mars déjà généreux. Monique avait délaissé toute écharpe de laine, et son trench-coat s'entrouvrait sur le pull court à col roulé qu'elle portait avec une mini-jupe plissée.
Elles étudiait les lettres classiques à la faculté inaugurée l'année précédente. Les enfants du baby-boom envahissaient la ville universitaire où les chantiers se multipliaient pour accueillir une jeunesse exaltée dans de nouveaux restaurants et cités universitaires. Même le CROUS allait bientôt quitter ses locaux poussiéreux pour emménager dans un bâtiment flambant neuf.
La jeune fille avait fait ses études secondaires dans une ville voisine, obtenu son bachot série philo avec une belle mention. Du lycée de filles qu'elle avait fréquenté pendant trois ans, une dizaine de camarades s'étaient retrouvées sur les bancs d'un amphi sentant encore la peinture fraîche, à côté des garçons qui avaient peuplé depuis toujours des classes exclusivement de garçons. À cette époque, on ne mélangeait pas les torchons et les serviettes. Pour les filles qui comme elle n'avaient pas la chance d'avoir des frères, les individus du sexe opposé étaient encore un mystère.
À la rentrée de sa deuxième année universitaire, Monique avait inauguré sa seconde cité, résidence réservée bien sûr exclusivement aux filles, et crotté ses bottes en cuir dans les accès inachevés et boueux. Âgée de vingt ans, comme la plupart de ses amies, elle était encore mineure.

Elle termina un repas insipide composé de knacks roses baignant dans les lentilles trop cuites. Dans la cafétéria enfumée et bondée, elle retrouva des camarades avec qui elle s'attarda à prendre un café. Elle n'avait rien de mieux à faire ensuite que rejoindre sa chambre exiguë. Là, elle serait bien obligée de se plonger dans ses cours, éventuellement dans un roman, frémissant à la lecture du dernier tome d'Emmanuelle Arsan qui venait tout juste d'être porté à l'écran. Parfois, les étudiants parvenaient à déjouer la vigilance des concierges en pénétrant dans les chambres interdites. Ils se retrouvaient alors entre copains, à l'instar des étudiants russes de Nathalie que chantait encore Bécaud, plus souvent pour refaire le monde que pour travailler. Cette ségrégation commençait à irriter les jeunes gens.
Quand Monique pénétra dans le hall de sa cité, un groupe discutait de manière virulente avec le gardien. Elle se mêla à la conversation où il était question de liberté, de ras-le-bol et d'envie que ça change.
Le mouvement de protestation prit de l'ampleur. Un événement particulier déclencha-t-il la révolte, mettant le feu aux poudres ? Les émeutes furent organisées par l'UNEF. Un rassemblement bloqua les portes du CROUS. Monique se mêla aux sit-in organisés dans le hall de sa cité.
Après plusieurs jours de manifs bon-enfant, le droit à la mixité dans les foyers des cités fut gagné. Les concierges démotivés ayant abandonné leurs postes de garde et regagné définitivement leurs pénates, les étudiants s'arrogèrent le droit d'accéder aux chambres des filles comme à celles des garçons.

Le calme revint, provisoirement. Deux mois plus tard, l'esprit de contestation allait enflammer le pays tout entier : on était en 1968.


Hélène, salope

Il était doué. Vraiment doué. On savait tous qu’il était policier, Stéphane aussi. Mais quand il a demandé à quoi servirait notre seau de peinture, personne n’a même envisagé de mentir. Non pas par morale, mais bien parce qu’il inspirait sympathie, ouverture. « Ben, on pense tous tremper nos mains dans le seau et laisser une trace de nos mains sur le mur du ministère. Pour montrer combien on était à la manif. » Stéphane avait ponctué d’un petit clin d’œil, l’air de dire, les flics, ils n’ont pas les mêmes calculettes que nous. Le policier le plus efficace, finalement, c’est celui à qui on a envie de tout raconter. Arrivés sur place, évidemment, un bataillon nous attendait, avec casques, boucliers, matraques, la totale. On s’est vraiment sentis trahis. C’était notre flic, on l’avait adopté, et il nous avait balancé. Bref, on avait quinze ans, et ne venant pas d’un milieu défavorisé, on considérait les policiers comme des gens qui défendaient nos intérêts, même si j’évoque ici des intérêts à court terme. Jusque-là, nos chants avaient été plutôt bon enfant : « Trois pas en avant… Trois pas en arrière, trois pas su’l côté, trois pas d’l’aut’côté… », mais après pareil coup bas, on est plutôt passés à « Hélène, salope, le peuple aura ta peau ! ». Hélène Bresson était ministre de l’enseignement, elle avait mis tous les syndicats d’enseignants en rogne avec de sévères coupes budgétaires, et comme les enseignants nous l’avaient démontré avec beaucoup de pédagogie, avait tort sur toute la ligne. C’était il y a huit ans et je me tenais il y a dix minutes sur ce podium municipal, avec tous ces gens qui me regardaient, avec Stéphane qui était, comme il l’annonçait hier, mort de rire au premier rang, merci pour la discrétion, avec ma famille qui ne se doute en rien de mon léger malaise, moi qui revendique une authenticité maladive pour mes textes, moi qui pourfend dans mes chansons l’hypocrisie, les tourne-casaques et autres traîtres à la cause. Hélène Bresson, maintenant maire de la ville dont nous sommes tous, membres gentiment célèbres d’un groupe post-électro-ska-punk, originaires ou presque, nous remettait la plus haute distinction culturelle locale. Nous sommes maintenant un verre à la main, je préfère la bière au champagne, et elle m’annonce qu’elle m’a trouvé crispé sur le podium, «alors que j’affronte régulièrement en concert des meutes de jeunes… » Petit clin d’œil. « Je vois que vous n’avez pas oublié ce que c’est, Madame l’ex-ministre ». Il y a des témoins, l’honneur sera sauf.


Piétinement de tatou

À Cabo San Lucas, le vent offre à la peau une saveur particulière. « Il sent le cactus », ronchonne Max en déverrouillant la porte du bungalow qu'il a loué. Lui et moi débarquons au paradis des surfeurs munis de faux papiers, la frousse et le mauvais œil collés à nos chemises fatiguées.
Nous avons fui Tallahassee, délaissant la Floride et les types peu chaleureux que Max s'était mis à dos dans un tripot d'Orlando. Avant-hier, nous avons découvert notre chien éventré, pendu à la pergola du jardin. Il avait quatorze ans. Tel que je le connaissais, il n'a même pas dû aboyer quand ces fumiers l'ont chopé. « Ils m'ont retrouvé, a soufflé Max. Il faut qu'on se tire. » J'ai tout plaqué pour suivre Max dans sa cavale, je m'imaginais assez mal pendu à mon tour à la pergola, mes intestins goûtant la moiteur des alizés.

Deux mois que je me morfonds à Cabo malgré la plage, El Arco, les corps superbes. Deux mois que Max ne dessoûle pas. Fondus dans la masse touristique, lookés sport de glisse, nous espérons nous faire oublier.
Heureusement, pour me surprendre, il y a la fille au chariot jaune.
Je la guette ce matin, café en main. Que vendra-t-elle ? Chaque jour elle tire son chariot devant le bungalow et propose une nouvelle marchandise, dont le nom s'affiche à la craie sur une grande ardoise. Je devine. Pulque, serpents corail, poissons frits, tamales ? Mais la fille ne vend pas que du concret. Parfois, elle brade de l'abstrait. Ainsi, dimanche, je lui ai acheté une illusion de sourire : grimace jaunâtre et trouée, mais d'une gaieté cinglée.
Aujourd'hui, sur le chariot : vente de révolte. « Et tu te révoltes contre quoi, Lucia, et comment ? » Finaude, elle m'explique « Je me soulève contre l'absolue crétinerie. Donne-moi le nom de celui ou celle dont la stupidité te hérisse et je le cracherai par terre, l'écrabouillerai avec mes pieds contre trois pesos. » Pour démonstration, la fille se met à trépigner furieusement. Elle possède les pieds les plus pourris qui soient ! Des pattes de tatou couvertes d'une armure de corne ; des griffes noires. Je ricane « Vu la tronche ignoble de tes pieds, ta révolte va tourner révolution et ce pays deviendra le repaire des génies ! »
Mon rire s'étiole. J'ai, plaquée sur la gorge, la lame du couteau de Lucia, dont les yeux clignotent comme ceux d'un coyote sous peyotl « Ça t'excite de te foutre de moi, Señor Dollar ? Tu crois que si j'en avais les moyens je n'aurais pas les pieds chouchoutés de vos pouffiasses, qui viennent chalouper sur nos terres, nous narguer et piquer nos hommes ?»
Soudain, le corps de Lucia s'affaisse, son couteau rouillé tombe. La fille au chariot a un trou dans la tempe gauche. Sur le seuil du bungalow, un Max tremblant agite son Glock « Ce sont les mecs d'Orlando qui nous ont envoyé cette traînée ! » Je suis effaré « Sombre abruti ! Elle n'était... qu'un pauvre tatou colérique ! »

J'ignore où, et comment, Max s'est débarrassé du corps et du chariot. Il m'a convaincu de rester à Cabo San Lucas car personne ici ne recherchera une quasi clodo, la disparition de Lucia ne fera pas la une des médias.
J'ai gardé l'ardoise avec sa Révolte à la craie, l'ai plantée dans le pot du ficus posé face au lit. Le mot m'accuse, moi, enfoiré de gringo, incarnation de la bêtise que piétinait Lucia. Mes paroles inconséquentes ont tué la fille au chariot jaune. Ma révolte sera qu'à partir de maintenant et afin de ne plus nuire, je me taise enfin.


Manifeste en couche-culotte

Regardez là, en bas, plus bas, à ras du carrelage, à peine plus haut que le chat qui se trémousse non loin de là. Oui, vous voyez, un petit transat esseulé, posé là pour ne pas encombrer. Et dedans, moi. Et non, je ne dors pas, j’observe, j’attends, je me concentre en vue des minutes à venir, celles où vous m’entendrez peut-être et me comprendrez enfin.

Vous pensiez qu’être parents serait drôle, que vous auriez un petit trésor mignon et sage, envié par tout votre entourage. Me faire fut une partie de plaisir, la suite un peu moins. Puis, j’atterris dans vos bras. Moi. Je n’étais pas ce que vous attendiez, je n’étais ni sage, ni propre, ni autonome. Mignon à la rigueur surtout quand il y avait du monde, beaucoup moins la nuit.

Toi ma mère, petit nid douillet qui m’a bercé si longtemps, où te caches-tu maintenant ? Tu vas et tu viens tel un courant d’air, sans prévenir, sans régularité, emportant avec toi ton odeur familière et le battement rassurant de ton cœur de maman. J’ai encore sur la langue le souvenir d’une goutte de lait, ce suave nectar que je savourais le visage enfoui dans la chaleur et la rondeur maternelle, me laissant aller rapidement au sommeil. Ce sanctuaire de sérénité disparut brutalement et tu me réprimandais doucement quand j’en cherchais l’entrée dans ton pull. Tu en profitas pour t’envoler, me laissant à portée de chat, un biberon sous le bras. Tu dis maintenant que je pleure sans arrêt et que tu as besoin d’aller ailleurs alors que moi je rêve seulement de me blottir et de me laisser porter enfin par la douce berceuse que me chante ton cœur.

Toi le chat, espèce de profiteur, gare à toi quand je saurai sortir de ce transat tout seul. Tu te pavaneras moins sous la menace d’un hochet ou le lancer précis d’un cube en bois. Je te regarde te prélasser sur les genoux de mes géniteurs, quémandant des caresses que toujours ils te donnent. Quand il me vient l’idée de manifester moi aussi ma présence, on me change ma couche propre et on me met au lit sans délai. Quelle injustice !

Toi mon père enfin, toi qui reste rivé devant ton écran de télé pendant que je t’observe de mon parterre, n’entends-tu pas mes gazouillements, ne vois-tu pas mes ébauches de sourires ? Attends-tu donc seulement que je crie pour daigner te pencher sur moi en fronçant les sourcils ? Je ne suis pas un bébé de magazine, un bébé de manuel d’éducation, je suis celui que tu as engendré, celui que tu pourrais apprendre à connaitre, celui qui, bien que petit, a des besoins, des envies, des préférences, celui que tu dois apprendre à respecter et à aimer comme tel.

Alors papa, s’il te plait, arrête de regarder Nabilla, éteins la télé et prends moi dans tes bras !
Revenir en haut
Publicité






MessagePosté le: Jeu 19 Mar - 20:52 (2015)    Sujet du message: Publicité

PublicitéSupprimer les publicités ?
Revenir en haut
Montrer les messages depuis:   
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet    forum du cercle maux d'auteurs Index du Forum -> ARCHIVES générales -> Archives des jeux d'écriture -> Jeu 118 B : Printemps des prosateurs Toutes les heures sont au format GMT + 1 Heure
Page 1 sur 1

 
Sauter vers:  

Index | creer un forum gratuit | Forum gratuit d’entraide | Annuaire des forums gratuits | Signaler une violation | Conditions générales d'utilisation
Powered by phpBB © 2001, 2005 phpBB Group
Traduction par : phpBB-fr.com