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LES TEXTES DU JEU N°117

 
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danielle
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Féminin Poissons (20fev-20mar)

MessagePosté le: Lun 23 Fév - 20:59 (2015)    Sujet du message: LES TEXTES DU JEU N°117 Répondre en citant

La récré


Les fillettes sortent de la pièce silencieusement, mais, toutes contraintes envolées, dès la porte du hall franchie, elles courent vers la liberté en criant de plaisir.
Il est dix heures du matin, la récréation débute.
Rassemblées au centre de la cour, les élèves de la classe de neuvième entament d'âpres discussions, pour décider du jeu à adopter pour les quinze prochaines minutes. Les adeptes du chat perché sont vite déboutées. Finalement, les deux leaders du groupe proclament avec autorité que ce sera : la "déli-délo".
Lassées par ces palabres interminables, certaines fillettes ont quitté la petite bande et jouent à la marelle.
Évidemment, Martine et Catherine, les "commandeuses" vont choisir leurs heureuses partenaires.
- Qui veut jouer ? questionne démocratiquement Martine.
- Moi ! clament une quinzaine de gamines, le doigt en l'air.
- Bon, mettez-vous en ligne, tournées vers le mur. Celles qui auront un rond dans le dos iront avec Cathy ou avec moi, celles qui auront une croix ne jouent pas, explique la "décideuse".
Les petites filles obéissent, habituées aux exigences des despotes en jupon. Elles se rangent et attendent stoïquement le verdict. Certaines d'entres elles n'ont aucune crainte, elles font partie de l'élite, car elles sont les "meilleures amies" des dirigeantes. Elles se savent "élues à vie", sauf, bien entendu, si elles se fâchent "à mort" avec les meneuses qui alors les tiendront éloignées de leur groupe jusqu'à la fin des temps, parfois même durant quatre récréations !
Bousculées par des fillettes agiles et vives, une petite boulotte et une grande asperge anémique réussissent malgré tout à s'intégrer dans la rangée. Elles n'ont guère d'espoir d'être distinguées et se réconfortent à l'avance en échangeant un timide sourire.
Du bout de l'index, les chefs tracent l'une après l'autre un rond sur le dos des postulantes qui rejoignent alors le groupe qui leur est assigné, un air de triomphe affiché sur leur visage réjoui. Il y a maintenant cinq enfants du côté de Martine et six du côté de Catherine. Cinq autres sont encore dans l'expectative. Martine juge à cet instant que six joueuses par équipe cela suffit largement. Elle dessine donc un dernier rond puis, très vite, une série de croix chez les exclues.
- Allez, crie Martine, on joue.
- Non, regarde, il y a sept filles chez toi au lieu de six ! C'est qui la septième ? demande Catherine.
D'un geste unanime, l'intruse est désignée du doigt par ses gentilles camarades.
- C'est même pas vrai. J'ai eu un rond dans le dos, affirme Claudine avec aplomb.
- Moi aussi, renchérit une délaissée, espérant surfer sur la vague de la mauvaise foie ambiante.
Réunion de crise : les chefs se concertent. Il est bien difficile de gérer les contestations lorsqu'on a huit ans. Or, au grand déplaisir des petites leur autorité est souvent bafouée. L'étude et l'analyse des relations transactionnelles ne sont, hélas, pas encore au programme des écoles primaires.
Alors, elles soupirent et proposent mollement :
- On recommence...
En rechignant, les petites filles s'alignent à nouveau. Trois cercles seulement ont été réalisés, lorsque retentit la sonnerie indiquant la fin de la récréation. C'est la débandade, les écolières se précipitent pour se mettre, en rang par deux, devant le préau...
La "déli-délo", ce sera pour une prochaine fois. Des récréations, il y en aura d'autres. Cette fois encore, il est vérifié que :
Ce qui remplit le temps, c'est vraiment de le perdre...

Commando

« On n’y arrivera jamais seuls, faut qu’on rameute du monde », avait asséné Giovanni, de son timbre enfiévré de leader charismatique. Toute habituée qu’elle fût à gober ses paroles, Isa en avait sur le coup dégluti de travers. Plus on est de fous, moins il y a de riz… Elle n’envisageait certes pas de bon cœur de se résoudre à partager la saveur escomptée des lauriers, et eut de fort loin préféré mener en duo leur mission. Prendre sans flancher tous les risques pour mieux impressionner son fougueux Italien.
Ah… Giovanni… Sur les bancs de la fac où elle l’avait croisé — et aussitôt suivi — elle s’était vue contrainte de défendre pied à pied sa position enviée de favorite en titre. Car l’éphèbe engagé, désirable coqueluche, tombait les demoiselles mieux qu’un sournois virus. Par mesure de prophylaxie, voulant supplanter ses rivales, Isa avait tout de go épousé les croyances de son bel amoureux. Déjà verte de jalousie, elle avait donc élevé la nuance au rang de credo politique.
Aussi, quand Giovanni ourdit le plan de tagguer à la nuit les murs de la centrale, Isa s’enflamma-t-elle, applaudissant l’idée. Puisqu’en dépit des discours de campagne le gouvernement lanternait à fermer l’usine nucléaire, il fallait lui montrer de quel bois se chauffaient les plus fervents écologistes ! Les slogans étaient prêts, les bombes de peinture engrangées. Hélas, soucieux d’un franc succès, Giovanni rêvait commando. Lorsqu’il lui présenta ses sbires au cours d’une ultime réunion, Isa s’étrangla pour de bon. Passait encore pour les deux boutonneux, mais la punkette tatouée des orteils à la tête lui mit sur l’estomac le poids de l’inquiétude. De quel chapeau son bel amant sortait-il pareille créature ? Et savait-on jamais tous les contours tortueux des fantasmes des hommes ? « Je ne la sens pas, celle-là ! » maugréa une Isa boudeuse. Que la fille fût seulement pressentie pour la tâche subalterne du guet ne la réconforta guère. Tout juste trouva-t-elle maigre consolation dans le mutisme de la donzelle, poinçonnée des arcades aux narines, et dont le récent piercing lingual ralentissait l’élocution.
Le soir venu, leur petite troupe se mit en branle. « La nuit, tous les chats sont gris », avait ricané Giovanni. Ils atteignirent sans aléa majeur les lieux de leur délit vengeur, déballèrent sur le sol le gros de leur matériel et se mirent à l’ouvrage. Tandis que leurs graffiti prenaient les murs d’assaut, carmin colère, vert espérance, de grands sourires sauvages se dessinaient sur leurs visages.

À cent mètres de là, oubliée sur la sente, Luna la punkette montait le guet. Lorsque sous les étoiles se profila la patrouille, son sang ne fit qu’un tour et elle siffla l’alerte. Ou du moins voulut-elle la siffler. La stridence attendue fit l’effet pitoyable d’un chuintement anémique. Prise au piège du diastème de ses dents, coincée dans les barreaux d’ivoire des incisives, la bille d’acier crevant sa langue endiguait en amont des lèvres la course du signal d’alarme…

On cueillit les vandales la main sur le rouge japonais, inconscients concentrés sur la calligraphie du K. Cette interruption tronqua le mot, l’amputant d’un sens historique, entérinant le fiasco de toute l’opération : dès le lendemain, la presse au grand complet se gaussa de l’illettrisme du petit commando, reléguant au second plan ses revendications. Car enfin, quel crédit accorder à si piètres anglicistes, assez ridicules et sots pour bomber un grotesque « FUK » sur les murs ?

Ce sera sans moi !

Nous avions à peine eu le temps de digérer les résultats du jeu 116, de commenter les textes soumis à la critique des membres du forum, qu'à peine quatre jours plus tard, Dame Cuillère nous propulsa un nouveau sujet, nous incitant "à former un groupe". La découverte d'un nouveau thème de jeu est toujours jouissive. Je me dis "ça doit s'faire", mais je restais assez dubitative devant les contraintes. En effet, il fallait placer dans notre prose ou dans nos vers, trois mots imposés et, surtout, y placer un proverbe de notre choix. Sûr, ça ne serait pas chose simple.
J'ouvris illico un nouveau fichier Word, y copiai les contraintes que j'encadrai, puis enregistrai le fichier sur mon bureau sous le titre Jeu 117-Groupe. Aucune idée ne jaillissant dans l'immédiat, je me dis que cela viendrait bien tout seul, qu'il n'y avait qu'à laisser décanter. Je disposais d'une quinzaine de jours pour trouver l'idée géniale qui me permettrait de me hisser sur les plus hautes marches sur le podium, puis de 3 jours pour peaufiner mon texte.

Seulement voilà, plus les jours passaient, moins j'avais d'idée. J'avais consulté mon petit Robert qui m'avait soufflé quelques mots, mais je ne voyais pas bien comment les exploiter. Non pas que je ne pensais plus qu'à cela 24 heures sur 24, mais cela devint presque une obsession.
On dit que la nuit porte conseil. Ma quête d'idées en meubla les insomnies et, quand, après un trop court sommeil, je m'éveillai, un peu abrutie, j'avais oublié les rares pistes qui m'avaient traversé l'esprit entre deux rêves.

La réunion de quels éléments pourrait-elle bien former mon groupe ?
Je pensai prendre le problème à l'envers et cherchai un proverbe qui pourrait m'inspirer. Hélas, je me perdis dans la jungle de Google qui me proposait des centaines de sites, beaucoup ne faisant pas le tri entre proverbes et citations, m'offrant chacun des centaines de choix. Je m'y noyais !

De petites idées s'accrochèrent petit à petit à mon hameçon. J'imaginai ainsi développer une histoire de maths modernes, de randonneurs égarés, de moutons dans la montagne, et pourquoi pas un nouveau groupe sur Facebook. J'écartai la théorie des ensembles, estimant que mes juges étaient trop littéraires pour apprécier ce thème scientifique démodé, me perdis avec mes randonneurs et voulu épargner mes lecteurs d'un l'inévitable "restons groupir", craint de m'endormir en comptant les moutons, trouvai Facebook trop geek !

Ma page était donc toujours blanche, rappelant avec ironie le thème du jeu précédent. J'avais beau me creuser la cervelle, elle restait aussi anémique qu'un coucou au printemps, en quête d'un nid à squatter.

Un premier week-end s'était écoulé, puis une semaine et un autre week-end. Je n'avais pas encore composé la moindre phrase, ni inscrit le premier mot qui aurait pu débloquer la situation.

Le 23 février à 19 heures 30, mon fichier était toujours aussi vide que les hémisphères de Magdebourg. Le zéro, le néant… Je devais me résigner, me rendre à l'évidence : le gong allait retentir et, cette fois-ci, je ne participerais pas au jeu d'écriture. J'en étais toute penaude.
À l'aide de ma souris, je glissai le fichier vers la corbeille, vidai aussitôt celle-ci et avalai une plaque de chocolat toute entière pour me réconforter !

Thérapie

« Ils sont trop nombreux, il est impératif de constituer un autre groupe. Je compte sur vous. »
Sur ces mots, le docteur Lamure, debout à l’entrée de son bureau, congédia son assistant et fit un signe en direction de Louis qui, dans la salle d’attente, la tête rentrée dans les épaules, triturait nerveusement un magazine.
« Comment allez-vous depuis la semaine dernière ? » interrogea-t-il une fois le patient écroulé dans le fauteuil en face de lui.
Louis eut un haussement d’épaules résigné tout en considérant son thérapeute dont les cheveux filasse balayant les épaules, la débauche de couleurs de la chemise rose, du nœud papillon orange et de la veste de velours violine ne parvenaient même pas à lui arracher un sourire. Hospitalisé trois semaines pour une grave dépression, rendu à ses foyers, il revenait régulièrement en consultation chez le Dr Lamure, plus par habitude que par réelle motivation.
Celui-ci hocha la tête et, après être allé chercher un long soupir au fond de sa longue carcasse décréta :
« De toute évidence, la paroxétine ne suffit pas. Plutôt que de modifier le traitement, nous allons lui adjoindre une thérapie d’appoint qui donne en général d’excellents résultats : le groupe de parole. En petit comité, avec mon assistant, les patients sont encouragés à extirper de leur subconscient ce qu’ils gardent enfoui au plus profond d’eux-mêmes et les empêche d’avancer. Ce sera difficile au début, mais vous verrez, avec le groupe, vous progresserez. Chaque jeudi à 15h. Inscrivez-vous auprès de ma secrétaire. »
C’est ainsi que Louis se retrouva sans enthousiasme le jeudi suivant au milieu de sept personnes assises en cercle. Il lui suffit d’entendre Maria se répandre en lamentations sur les infidélités de son conjoint qui la « mettaient au trente-sixième dessous » pour éprouver une sensation de malaise. Son tour venu, il secoua la tête et resta muet. De jeudi en jeudi, le malaise s’amplifia. Après que François eut confié en sanglotant les brimades subies en classe à cause de sa tignasse rousse et de son obésité, il fit un effort surhumain pour murmurer : « J’peux pas. » Sur le chemin du retour, alors qu’il avait abandonné cette sale habitude depuis cinq ans, il acheta une cartouche de cigarettes dont il épuisa trois paquets le soir même.
Il fut pris de nausée lorsque Liza, petite souris anémique confessa son dégoût pour la nourriture depuis que sa mère lui avait, petite fille, fait manger ses excréments. Le soir, il descendit un demi-litre de whisky pour se réconforter.
Il eut envie de hurler lorsque la jeune Léa, agitée de soubresauts, bégaya que dans son enfance son père avait abusé d’elle. Non, il n’était pas comme eux. IL ne faut pas mélanger les torchons et les serviettes, rumina-t-il avec amertume en fuyant la salle de réunion. Lui n’avait pas de drame, de scènes d’’horreur à expurger. Ce qui le rongeait, c’est qu’il crevait de solitude. Et l’avouer lui paraissait à la fois inutile et au-dessus de ses forces. Il augmenta sa dose de médicaments.
Le sixième jeudi, alors qu’il endossait sans entrain son manteau, son image dans la glace l’interpella. Ce qu’il vit ? Un Louis aux lèvres noircies par l’abus de tabac, un Louis aux mains tremblantes, au visage rosi par le litre et demi d’alcool journalier, un Louis aux yeux sans âme, abruti par des doses abusives d’antidépresseurs, enfin un Louis détruit, au bout du rouleau. Il se débarrassa de son manteau. A quoi bon rejoindre le groupe ? Il en était devenu un à lui tout seul.

Vers pour Margot


Ils m' dis' : « Qui se ressembl' s'assemble ,
Viens, on va êtr' bien tous ensemble »...
Mais dans leur band', j' me sens pas bien,
Vu que moi-mêm', j' ressemble à rien,
Ni à personn', de près ou d' loin...

Fair' partie d'un' band' de vauriens,
De Pieds Nick'lés, de jeun' crétins,
De bras cassés, de p'tits mariolles,
D' voleurs de scoot' et de bagnoles,
Rois d' la baston et d' la picole...

Se composer des airs gothiques,
Singer tous ces mecs anémiques,
Suivis de nanas en leggings
Plein' de tatouag' et de piercings
Qui zon' le soir dans les parkings...

Porter des chaîn', des médaillons,
Fumer de l'herb' sous l'édredon :
Sauter des fill' en réunion,
Squatter des appart' délabrés
Qu'un jour ou l'autr', i' f'ront cramer...

J'essaie parfois, mais vit' j' me casse
Car je n' me trouv' pas à ma place
Au milieu de tous ces givrés
Qui rêv' toujours de s'évader,
En ratant tous les trains qui passent.

Vraiment, j' préfèr' rester peinard ,
A grattouiller sur ma guitare,
En t'écrivant des vers très chauds
Que, j'espèr' mêm', - sans êtr' vantard-
Tu vas finir par trouver beaux…

T'as des seins de déess' antique,
Un dos cambré de torero,
Des jamb' de danseus' de tango ,
Un parfum que j' trouv' exotique,
Et tes yeux sont des braseros...

J'aim' ton sourir' énigmatique,
La façon qu' t' as d' m'ouvrir tes bras,
Tes élans de nymph' impudique,
Ton goût de fraise tagada,
Et tout le rest' que je n' dis pas...

Oui, j' le sais, j'suis un romantique,
Au lycée, j'étais l'intello...
J' suis singulier, tu es unique,
On s' réconfort', on se tient chaud,
Et dans ma band', y a qu' toi, Margot.

Il faut former un groupe !

– Il faut former un groupe les gars !

Écoute-le là ! C'est à moi qu'il parle ? Mais pour qui se prend-il ? De quel droit ? Parce qu'il est le patron du bistrot ? Je ne vois que la honte pour nous réunir.

Comme ils sont beaux tous agglutinés autour du p'tit. À gerber ! Les cons osent tout, c'est même à ça qu'on les reconnaît. J'ai une chose à vous dire : Foutaises ! Il était peut-être encore temps hier de faire preuve de solidarité, de compassion ou tout simplement d'une écoute sincère. Au lieu de cela, nous avions d'autres chats à fouetter. Enfin, c'est à voir...

Fidèle à son habitude, le p'tit Paulo était rivé à son tabouret. À moitié affalé sur le comptoir, il avait le nez coincé dans un jaune qui virait au yaourt. Le regard perdu entre l'horloge qui lui faisait face et quelques souvenirs tenaces, le minot faisait peine à voir. Ceci dit, je ne m'en émouvais pas trop, pas plus que les autres habitués. Il faut dire que nous la connaissions, son histoire.

Enfant battu par un père alcoolique, il n'avait pas attendu la majorité pour trouver refuge dans un foyer de jeunes travailleurs et dans la boisson. Pour survivre, il faisait manœuvre, saisonnier ou quoi que ce fut qu'on lui proposa. Pour le reste, il passait le clair de son temps en notre compagnie, au bistrot. Nous admirions ensemble le fond de nos verres et nos faces anémiques. Une réunion d'handicapés sociaux, c'est pas joli à voir. De temps à autre, l'un d'entre nous sortait une blague bien lourde, bien graveleuse, l'occasion d'oublier nos tares et de se donner une raison joyeuse à notre présence. Paulo n'était pas bavard. Timide, pas vraiment beau et un peu débile, il était plus qu'à son tour notre souffre-douleur. Mais vu qu'il revenait, c'est que cela ne le dérangeait pas.

Pas futé, mais gentil. Tellement gentil qu'une jeunette du village s'y intéressa et lui proposa d'aménager avec elle. Elle était mignonne et pleine de bonne volonté, mais le garçon était déjà baisé. De nuit comme de jour, il ne décollait pas de son tabouret. Alors la fillette s'impatientait. Elle venait le chercher à des heures tardives pour l'implorer de rentrer. Elle aussi devait avoir son lot de malheurs et ce besoin d'être réconforté, mais on ne pouvait pas trop en demander à Paulo. Il feignait de ne pas la voir, finissait son verre cul sec et en commandait un autre fissa en guise de réponse.

Hier, quand il a franchi la porte, on a vite compris : il portait un énorme sac à dos. Il nous a fait un sourire d'une tristesse à fendre les cœurs, puis est allé à son poste pour commander sa pitance. Nous, nous l'avons ignoré et sommes retournés à nos occupations. Une fois son verre englouti, il s'est levé, nous a marmonné bonne journée avant de sortir la tête basse.


Au fond, s'il ne s'emportait jamais lorsque nous le prenions comme tête de Turc, c'est parce que nous étions sa famille.
Et on ne choisit pas sa famille.

– Il faut former un groupe que j'dis !
– Mon cul ! C'est au tour d'une caisse en bois que vous faites les marioles, connards !




Skrik

Dix-huit heures. C’est l’heure où Sarah n’est plus une petite fille inquiète, mais une proie. Tremblante, affolée, elle cherche par tous les moyens à se cacher, à devenir invisible. Elle jalouse même les meubles d’être des choses sans vie. Ne plus sentir, ne plus penser… Mais il n’y a rien à faire, même si l’existence est pleine d’amertume, on est obligé de la mâchonner à longueur de journée. Comme à l’ordinaire, il va venir la chercher et lui infliger une torture innommable. Il faut qu’elle échappe à ses mains, il le faut.
Poussée par un instinct de survie, elle prend ses jambes à son cou et décide de se réfugier au grenier. Espoir chétif, anémique. Y a-t-il un seul endroit de cette maison où elle puisse se trouver à l’abri ? Il finit toujours par la découvrir, inévitablement. Pourtant, elle essaye de disparaître. Le miracle peut avoir lieu, malgré tout. Elle se glisse entre deux piles de cartons, au fond de la sombre mansarde. Elle avise les ardoises du toit en soupente juste au-dessus de sa tête. La chaleur y est étouffante.
L’angoisse l’étreint et comprime son cœur. Elle claque des dents, murmure des mots inarticulés, s’agite, jusqu’au moment où Hans et Rudy viennent la réconforter. La présence de ses fidèles amis la rassérène un peu.
— T’inquiète Sarah, il est temps de lui faire sa fête à ton vieux pervers ! s’exclame Rudy, le plus belliqueux des deux. Ensemble, on peut faire le poids ! On est une équipe, et l’union fait la force ! On va te défendre !
— Le mieux serait quand même d’appeler la police et de le dénoncer, conseille timidement Hans. On ne sait pas de quoi il est capable. Peut-être même que si on lui parlait…
— T’es con Hans, ou quoi ? l’interrompt Rudy. Tu veux qu’on fasse une réunion avec lui et qu’on en discute tranquillement ? À la rigueur qu’on lui tire les oreilles en lui disant que c’est pas bien ce qu’il fait à Sarah ? Et qui peut la croire, en plus ? Il n’y a personne pour l’écouter et surtout pour la comprendre. Elle est seule, tu comprends, seule ? Il n’y a que la manière forte. La haine, je n’ai plus que ça pour lui, moi.
Hans baisse la tête et acquiesce. Sarah, éperdue, leur fait simplement comprendre qu’elle aimerait mettre un terme à son supplice, par n’importe quel moyen.
Tout à coup, la porte du bas grince sur ses gonds. Puis les craquements des marches de l’escalier trahissent la présence d’une personne qui monte à pas de loup. Le prédateur, cruel sourire aux lèvres, a dû flairer sa proie. Il ne met guère de temps à repérer sa victime. Il surgit devant le refuge, comme s’il s’agissait d’un jeu de cache-cache. La petite fille a sursauté. Au comble de l’effroi, elle regarde son bourreau avec des yeux exorbités d’épouvante. Désemparée, suppliante, elle a vu ses deux amis s’évanouir sur-le-champ et l’abandonner, selon l’habitude. Les chimères ne l’emportent jamais sur le réel.
— Tiens tiens, te voilà petite salope ! c’est que tu m’as bien fait tourner en bourrique cette fois-ci ! ricane l’homme en la tirant violement par le bras. Pour vivre heureux, vivons cachés, c’est ça ? Bon, maintenant, assez ri, tu vas me suivre et te tenir tranquille.
Mais Sarah se défend avec rage. Elle se débat comme un beau diable. Soudain, tandis qu’il la pousse brusquement devant lui, elle se met à crier de toute son âme. Et l’homme de se moquer aussitôt d’elle, car il ne sort de la gorge enfantine qu’une étrange sonorité, assourdie, caverneuse, presque animale – le grondement d’une fillette sourde et muette, hurlant son désespoir.


Victoire amère

— Ca ne peut plus continuer ainsi. Je crois que nous arrivons à saturation et que si l’on ne se bouge pas, il va nous arriver une catastrophe.
— D’accord alors je fais la proposition suivante : Alex, Juan, Germain et Louis vous allez voir les autres et on se retrouve tous demain à 8 heures ici.
Sur ces dernières paroles tout le monde se leva et Adrienne se dirigea vers Alex, le plus ancien de la bande.
— Tu as bien compris on va former un groupe et quand on sera une vingtaine on ira porter une pétition au maire.
En effet tout cela s’était déclenché hier. Le maire avait envoyé à tous ses administrés un avis les informant que désormais la salle municipale servirait de salle de réunions pour les conseillers municipaux.
Or, Adrienne, Alex, Juan, Germain, Louis et une dizaine d’autres personnes venaient tous les soirs dans cette salle apporter un repas aux plus démunis de la commune pour les réconforter d’un repas chaud et de leur présence. Chacun amenait qui le plat, qui le dessert qui la soupe et autres. Alors comment allaient –ils gérer à partir de lundi ces trente- deux personnes, femmes et enfants anémiques qui n’avaient absolument aucun revenu ? Ce n’étaient pas des nomades ni des gitans comme voulait le faire croire le maire, mais des habitants de la commune. Que c’était-il passé ?
La mairie avait fait fermer l’usine de papier peint et avait mis ainsi une centaines de gars au chômage forcé. Dans un village d’Auvergne, perdu au milieu des champs ce fut une catastrophe. Les petites boutiques de « bouche » fermèrent et il ne resta même plus un boulanger.
Cette décision était simplement le fait d’un seul homme : le maire qui était en même temps propriétaire de cette usine ! Sans en parler à qui que ce soit là encore, il afficha la fermeture sur la porte et quand les ouvriers se présentèrent, ils n’eurent plus qu’à jurer et baisser les bras. De recours en recours ils n’obtinrent rien sinon des promesses du style : si on entend parler d’un repreneur ….
Un rendez-vous avait été fixé dans la semaine, justement à la salle municipale. C’était il y deux ans.
Depuis, aucune proposition n’avait été faite et le maire tranquillement décidait encore de porter un coup aux plus pauvres de sa commune.
Mais cette fois cela n’allait pas se passer ainsi. Ils se retrouvèrent une cinquantaine le lendemain devant la maison privée du maire et Adrienne fut chargée d’aller négocier.
Deux heures plus tard, le maire et la jeune femme sortirent sur la terrasse, bras dessus bras dessous et souriante, Adrienne s’adressa aux autres :
— On a gagné. Monsieur le Maire a cédé. Il nous laisse la salle municipale et même, généreux de sa part, nous octroie une petite somme pour nos repas.
Un cri de joie se fit entendre !
Super merci Adrienne, comment as-tu fait ?
— Simple mes amis, depuis le temps qu’il me courre après je lui ai donné ma parole de devenir sa femme dans le mois qui suit.
— Tu t’es vendue ? s’indigna un de ses compagnons !
— Pas du tout donnée mon cher, donnée je me suis donnée, depuis le temps que je rêve d’être la femme d’un notable !
Elle éclata de rire et finalement cette histoire se termina bien.
Elle aurait pu mal tourner mais heureusement il y a des femmes dévouées…
—Ah ! Alex je vous veux tous à notre mariage, je te confie l’organisation, on mangera avec nos amis démunis et fais le maximum surtout que ce soit un repas de gala !
Il marmonna : n’empêche qu’elle s’est vendue…
_________________
Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
http://danielle.akakpo.over-blog.com/
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