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LES TEXTES DU JEU N°114

 
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danielle
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Féminin Poissons (20fev-20mar)

MessagePosté le: Lun 24 Nov - 01:14 (2014)    Sujet du message: LES TEXTES DU JEU N°114 Répondre en citant

C'est quoi, l'armistice ?

Elle n'était pas allée à l'école ce jour-là, sa maîtresse était malade. Assise sur le perron, Anna tirait sur ses chaussettes qui glissaient obstinément dans ses vieilles sandales de cuir craquelé. Elle s'ennuyait un peu en attendant que ses frères fussent sortis de classe. La place du village était vide. Anna n'aimait pas jouer toute seule. Elle n'avait plus rien à lire et se sentait triste. Dans deux semaines, elle aurait dix ans et elle aurait voulu rester encore longtemps une toute petite fille.
Soudain, elle entendit la porte du magasin voisin s'ouvrir. L'épicière se mit à crier: "L'armistice! L'armistice! " Elle courut vers le centre de la place. La fillette la suivit. En un instant, la place s'anima. La couturière était sortie de son atelier, le secrétaire de mairie avait déserté son bureau. La boulangère, la mercière, le cordonnier, le marchand de charbon, tous avaient bondi hors de leurs boutiques et ils parlaient, riaient, tous en même temps.
Un souffle de folie traînait dans l'air, un délire léger flottait dans l'ombre dorée et mouvante des grands platanes, une lumière grisante se glissa dans la tête d'Anna. Tout le monde répétait: "C'est l'armistice! C'est l'armistice!" et Anna essayait de deviner...Cela commence comme des larmes et cela finit comme un feu d'artifice. Qu'est-ce qui fait que, brusquement, tout le monde sort de chez soi, se sourit et s'embrasse? L'armistice... C'est sûrement un mot magique, puisqu'en l'entendant, en le criant, tous les gens du village semblent transportés de joie. Anna ouvrait grand ses yeux clairs, elle observait, écoutait, se taisait.
Clara, sa mère, apparut sur le seuil de l'école des garçons. Elle découvrit l'attroupement sous les platanes. Ayant compris qu’il se passait quelque chose d’exceptionnel, l’institutrice, en une minute, fit sortir tous les garçons qui vinrent grossir le groupe des gens réjouis. Clara riait elle aussi… Elle parlait fort, son peigne d'écaille avait glissé de ses cheveux qui lui tombaient maintenant sur le dos Ses grandes mains blanches volaient, comme des colombes. "Maman, c'est quoi, l'armistice?
- Cela signifie que la paix est signée. La guerre est finie, Anna."
Les yeux de Clara brillent un instant, puis se voilent… Elle serre la fillette contre elle. Aussitôt, sans savoir pourquoi, Anna se met à penser à des pots de confiture de myrtilles, à des beignets dorés qui gonflent dans la friture, à des dizaines de paires de socquettes blanches aux élastiques neufs et à des centaines de livres alignés sur les étagères de sa chambre. La guerre est finie! Les cloches se mettent à carillonner. Les enfants s'agitent, courent et crient: "L'armistice! L'armistice!" et leurs gestes désordonnés miment la joie.
Soudain, quelqu'un propose:
"Si on organisait un bal? Arsène serait content de sortir son accordéon..."
Anna, tout excitée, répète très fort: "Un bal ! Un bal !"
Une voix sévère s'élève, celle du Maire : "Taisez-vous, les enfants! Taisez-vous, tous! Ce n'est pas le moment de vouloir aller au bal, quand il y a encore tant de prisonniers en Allemagne !"
Anna se tait. Une minute plus tôt, elle se sentait si légère… Mais elle vient de réaliser que ce père presque oublié, retenu prisonnier en Silésie, allait rentrer bientôt, qu'il ferait à nouveau régner la terreur dans la maison et que Clara aurait souvent les yeux gonflés et les lèvres serrées, comme avant...
Pour Anna, le mot armistice vient de perdre sa magie.

Postérités perverses

La décision sera sienne, Auguste n’en revient pas. Le sort qui le désigne lui fait bien de l’honneur, mais lui noue l’estomac et lui chahute le cœur. Entre huit prétendants comment faire le bon choix ? Sa petite sœur est à ses côtés. Il songe à ces comptines que lui chantait sa mère, au temps de l’innocence : « Un, deux, trois, nous irons au bois… Quatre, cinq, six, cueillir des cerises… » Oui, bonne idée, il raffole des cerises ! Sans plus tergiverser, il marche vers le sixième.

Trois ans plus tôt…

L’horizon se mêle à la boue. Sur cette mer de cadavres en lambeaux d’habits bleus, un soldat agonise, le cou percé d’une balle. La fange macule son uniforme mais son sang a coulé vers le sol, sans même souiller son col. Le couvant de son ombre, Heinrich, vautour patient, contemple le mourant. Ce Français prend son temps. Schweinkopf jusqu’à son dernier souffle. Comme Heinrich n’a pas que ça à faire, il se saisit du fusil de l’adversaire, et d’un coup de baïonnette précipite son trépas. Puis s’accroupit et entreprend de dévêtir sa proie. Avec délicatesse. Il ne s’agirait pas d’abîmer le tissu, d’autant qu’il suffira de quelques coups de brosse, quand la gadoue aura séché, pour rendre à la capote sa belle virginité. C’est qu’il nourrit pour la défroque des projets bien précis…

À quelques rangs de barbelés de là, au-delà des chairs emmêlées qui ont bataillé corps à corps avant de s’unir dans la mort, s’invaginent les boyaux adverses en longues plaies creusées dans la terre. S’il pouvait s’y glisser, sous le couvert opportun du frac bleu dérobé, il saurait saboter mitrailleuses et mortiers. Il imagine déjà la fête que lui feraient ses camarades, à son retour. Voilà qui lui vaudrait, sûrement, de joyeuses salves de félicitations, entre autres menus avantages. Une promotion, qui sait ? Voire même une permission ! Ah, revoir sa Bavière, les aires de jeu où avec son cousin, il pillait en été les couvées des oiseaux.
À la tombée du jour, soûlé de rêves grandioses, Heinrich s’est faufilé en direction des lignes ennemies, un ballot sous le bras. Il s’est changé à mi-parcours, non loin du lieu de son crime, dissimulé derrière le tertre bourdonnant de mouches d’un cheval au cou brisé. Ensuite, il a rampé, jusqu’à gagner le coude déserté d’une tranchée ; s’est dressé brièvement pour enjamber le fil de fer. La balle l’a cueilli en pleine tête. Il n’a rien entendu des cris qui ont suivi, rien vu des Français atterrés par la bouillie de son visage, persuadés d’avoir par erreur expédié ad patres l’un des leurs.

Verdun, 192O.

Auguste tient dans ses mains le bouquet rouge et blanc que vient de lui confier le ministre des Pensions. Jambes flageolantes, il longe les huit cercueils de chêne, en songeant à son père qui n’est jamais revenu de la guerre. Deux ans se sont écoulés depuis que l’on a signé l’Armistice, la famille a cessé d’espérer. Aujourd’hui, on célèbre l’anniversaire de la fin du conflit. Il se dit que peut-être, son père est là devant lui, espère un signe du ciel pour aiguiller son choix. Quatre, cinq, six, cueillir des cerises. Le soldat indécis réalise tout à coup qu’il appartient lui-même au 6ème corps, au 132ème régiment. Un, plus deux, plus trois. Le doute n’est plus permis et Auguste, sûr de lui, pose ses fleurs sur la bière qui renferme la dépouille du futur inconnu célèbre. Heinrich Göring. Qui jamais ne revit sa Bavière et patienta deux guerres, avant de retrouver en enfer son Hermann de cousin.


Un peu de prose


Pierre Durand était une créature insignifiante. Il s’efforçait de se rendre le plus transparent possible, au risque de devenir invisible. Employé discret et contribuable irréprochable, il ne laissait nul souvenir aux gens qui le rencontraient. Sa personnalité grise, triste, morne, évoquait celle d’une amibe déprimée. Son existence devait être fort ennuyeuse. Pourtant, un matin, à la banque, un individu souhaita le voir. L’homme s’avança vers lui la démarche altière, la poitrine gonflée, la mine farouche. Pierre était assis derrière son bureau, préoccupé par ses papiers. À peine eut-il levé la tête que le choc d’une magistrale torgnole retentit dans l’agence bancaire. Sur-le-champ, l’agressif inconnu s’en retourna, sans dire un mot ni manifester la moindre émotion. Pierre en demeura stupéfait. Il caressa d’une main tremblante la joue sur laquelle la giroflée à cinq feuilles avait imprimé un sceau brûlant, tout en cherchant la raison de cette attaque.
Le soir même, tandis que l’incompréhension de Pierre s’exfoliait en jérémiades, madame Durand, lasse des mensonges et des giries, finit par avouer l’impensable : l’auteur de la baffe n’était autre que son amant. Il avait agi ainsi pour le châtier du dépit conjugal dont elle souffrait. Il s’appelait Jean Dupont, lui aussi guichetier de son état, mais chez un concurrent honni. Ce détail contracta le pylore de l’outragé. Il devait se venger.
Le lendemain, une silhouette s’approcha du guichet derrière lequel Jean Dupont s’affairait à quelque tâche administrative. À l’instant où l’agent d’accueil leva les yeux, une extraordinaire taloche lui disloqua la tête. La besogne menée à bien, Pierre fit volte-face sans renchérir et se retira lentement, alors que son rival, pantois, essayait de reprendre ses esprits.
Dès lors, les ennemis se rencontrèrent à tour de rôle, qui gifleur, qui giflé. La trêve de Dieu et les congés seuls interrompaient leur étrange rituel, auquel ils prenaient goût. La mornifle faisait mouche chaque fois, à telle enseigne que le récipiendaire désigné tendait presque la joue pour recevoir, longanime, sa gratification, et soulager de cette façon la peine de son tourmenteur.
Mais à force, les témoins de ces agissements en eurent leur claque. Un armistice s’imposait. Soucieux de l’image donnée par ce lamentable spectacle, les directeurs des deux agences, accompagnés de leur équipe, s’unirent afin de jouer les casques bleus.
La rencontre eut lieu en terrain neutre. Après d’âpres discussions, les belligérants convinrent du ridicule de leur attitude, et la paix fut conclue. Tout le monde s’en félicita. On fit la bombe. Cependant, au détour d’une phrase, l’un des directeurs déclara sans méchanceté, mais avec une pointe de fierté, que les taux d’intérêts proposés par sa banque s’avéraient de loin les plus intéressants du marché. L’autre directeur rétorqua sans brutalité, mais avec grande conviction, que des mensonges répétés ne constituaient en rien une vérité. Les sourires disparurent soudain. Le ton monta. Des insultes s’échangèrent entre les deux camps, puis, dans l’élan, quelques chiquenaudes. Enfin, les hostilités éclatèrent sans retenue. Beignes, talmouses, mandales se succédèrent jusqu’à ce qu’un pugiliste utilisât une technique sournoise, au mépris des conventions : le postéropodage. Aussitôt, cette technique fit des émules. Alors, la violence se déchaîna, impitoyable. Est-il séant que je le confesse ? Ce fut une effroyable mêlée. Aucun joufflu ne s’en tira indemne.

Une place pour González


Cinq hommes s'asseyaient. Il n'y avait plus de place sur le banc.
C'était un banc étriqué, ses planches disjointes à échardes baladeuses, son fondement entier branlant.
Depuis quatre mois, tous les matins sauf dominicaux, les cinq hommes s'installaient sur le banc et, assis, se battaient. Chacun se revendiquait propriétaire du territoire, car se disait arrivé ̶ on ne savait quand ̶ le premier près du banc. Le plus vieux des cinq prétendait qu'il était assis là avant la naissance des autres et celle de leurs aïeux. Ce à quoi l'intellectuel du quintet avait prouvé que cela relevait de l'hérésie. Le costaud, qui détestait qu'on manquât de respect envers les anciens, avait fracturé le nez du je-sais-tout.
Au début, des badauds interloqués assistèrent à la bataille, puis, bientôt, cinq clans de supporters se constituèrent. Des parieurs misèrent. Les cinq du banc estimèrent se devoir à leur public et se rendirent à la guerre matinale vêtus en conséquence. Le croulant arborait un uniforme mi-grognard mi-poilu, le musclé un treillis. Deux optèrent pour le jogging. Quant à l'intello, il choisit un short. À défaut de plaire, il fit rire.
Ils s'asseyaient et se poussaient. Leurs fessiers se contractaient.
Aucun ne tombait jamais, comme si les différences physiques accolées créaient un équilibre des forces. Impossible d'expulser quiconque sans se virer soi-même. Impasse stratégique. Il convenait d'admirer la résistance du banc, qui refusait de s'écrouler pour avoir la paix.
Lorsque, culs contusionnés, les cinq se levaient de concert et quittaient la place, personne n'osait les remplacer. Le banc devenait, en l'absence des belligérants, une sorte de Mort-Homme, un bastion fantôme.

Le changement intervint un lundi. Les cinq arrivaient, ponctuels, chacun de son côté. Ils s'arrêtèrent ensemble, outrés. Un inconnu était assis sur leur banc. Les supporters le conspuaient. Faisant front face à l'ennemi commun, les cinq ne formèrent qu'une ligne et avancèrent.

Parce qu'il portait un sombrero sous lequel il semblait dormir, l'intellectuel jugea l'intrus mexicain. Le raciste murmura que, dans les westerns, le fourbe était toujours le Mexicain.
Des pourparlers unilatéraux s'engagèrent, qui butèrent sur l'inertie du sombrero. Frustrés, les cinq hommes attaquèrent. Le chapeau fut retiré d'une gifle.
Horrifiés, les agresseurs découvrirent une chose fort laide, couchée, morte, dans le chapeau. L'inconnu la saisit, gémit et la présenta aux belliqueux « Vous avez tué mon González ! » Il expliqua que son opossum, nature discrète, dormait toujours dans le sombrero et était si peureux que son cœur avait dû lâcher. Il pleura.
Les cinq hommes restaient ahuris. Leur conflit possédait sa première victime. C'était un choc. Une vague honte.
L'intellectuel prôna alors l'armistice, le temps d'y voir plus clair. « Allons prendre un verre », proposa le plus banal. Les cinq coupables s'inclinèrent sur la dépouille animale. Solennels, ils affrontèrent la bronca du public déçu et battirent en retraite.
« C'est gagné, González ! » L'opossum ouvrit les yeux. Il feignait la mort comme personne. Son maître s'étira « Tu vois Gonzie, rien ne vaut la ruse pour gagner sa place au soleil. Les diplomates comme nous se font rares... » Le marsupial s'endormait déjà dans le sombrero, n'écoutant plus l'homme extrapoler sur le fait qu'on ne pouvait s'en vouloir de mépriser les dessous d'un armistice quand ce mot rime aussi bien avec peace que pisse.

Les cloches

Il ne comptait plus les jours qu’il avait passé sur la route. Il avait pris la direction du sud, pensant aller le plus loin possible du fracas. Au début, il avait encore une voiture. Puis l’engin devenant trop voyant, il s’était rabattu sur un vélo.
Et depuis deux jours, il marchait. Il s’était rasé. Sa figure barbue était trop connue. Dans sa défroque de paysan, qui aurait bien pu le reconnaitre, lui dont le regard bleu et la belle barbe affolaient les femmes et convainquaient les hommes?
Mais maintenant en fuite, il évitait les villages, achetant sa pitance dans les fermes isolées et s’arrêtant chaque fois que retentissaient les cloches.
Il attendait, tel un boxeur le gong. Ce ne serait ni celui des vêpres ou de l’office, ni celui habituel, sonnant les heures mais bien un autre qui serait pour lui le tocsin.
Alors ce serait la fin de celui que les journaux avaient surnomme « le Boucher », après l’avoir encensé.
Il eût un sourire amer en poursuivant son chemin. Quand tout s’était effondré, que ses « complices », avaient été arrêtés, seul Maurice avait pris sa défense avant de se taire. Il était le bouc-émissaire.
Il leva la tête. Les cloches ! Elles sonnaient à toute volée ! Ce qu’il redoutait ! L’armistice !
Très vite, des champs aux alentours surgirent des femmes, des enfants joyeux qui s’interpellaient en riant :
— C’est fini ! Les hommes seront là à Noël !
— Tu es folle, avant !
— Et plus de guerre ! Jaurès l’a expliqué hier soir. Ils vont faire une Union Européenne. Les Allemands sont d’accord !
Bientôt on n’entendît plus que des manifestations de joie dans les villages. Il avait rêvé d’autres cris mais pour fêter la revanche!
Jamais il n’aurait cru que les appels à la grève générale de Jaurès et Liebknecht seraient suivis et relayés partout jusqu’en Russie même.
Le coup de grâce avait été lorsque le Pape avait déclaré que « Le peuple de Dieu avait choisi la paix ». Du coup, les autres religions avaient suivis. Les militaires et les politiques qui avaient tentés de passer en force avaient été arrêtés dans le meilleur des cas. En quelques semaines, c’était un désordre indescriptible qui s’était emparé de l’Europe.
Jaurès, Clémenceau en France, Liebknecht en Allemagne, d’autres ailleurs avaient constitué des gouvernements provisoires, entamé des pourparlers
Et ce 11 Novembre 1914, c’était donc la fin.
Il s’arrêta brusquement. Un jeune homme qui s’appuyait sur une canne le regardait fixement depuis un long moment.
— Je ne me trompe pas ! Vous êtes Poincaré !
L’ancien Président se redressa et dît d’un ton las.
— Oui vous avez gagné, remettez-moi aux autorités.
L’autre s’avança vers lui en boitant.
— Non, Monsieur le Président je vais vous aider. Ah, si je ne m’étais pas blessé en Juillet ! Mais tout n’est pas fini !
Poincaré regarda ce vrai patriote:
— Merci, Monsieur ?
— Villain, Monsieur le Président, Raoul Villain.

L’armistice

Julie, Jean et Sarah avaient entre 4 et 8 ans. Ils jouaient souvent de façon harmonieuse. Selon les jours ils avaient un jeu préféré. Cela dépendait beaucoup de leurs activités du moment. Ce jour-là ils avaient été au marché et à leur retour, ils avaient transformé leur maison en bazar. Pendant ce temps leur mère, Sophie regardait la télévision.
Jean, demanda à sa mère :
-Maman, pourquoi les gens font la guerre ?
Julie le reprit :
- Pourquoi les gens font la guerre ? Je ne comprends pas.
-Continuez à jouer, je vous expliquerais après.
Ultérieurement elle les entendit se battre. Elle courut pour les séparer. La situation calmée elle fit un petit discours : «Vous vous rappelez ? Vous m’aviez demandé pourquoi les gens faisaient la guerre. Vous n’êtes que trois et il vous arrive de vous battre parce que vous n’êtes pas toujours d’accord. Dans le monde il y a des millions de personnes différentes. Ils ne sont souvent pas d’accord entre eux. Ils veulent tous imposer leur pensée, ils veulent tous avoir raison, ils veulent tous être les plus forts. Ils ne communiquent pas assez. Ils ont des idées fausses dans la tête, avec lesquelles ils jugent les autres. C’est compliqué… Allez plutôt triller vos livre, nous irons à la bibliothèque à 14 heure.»
Elle retourna regarder les informations. Elle était fatiguée. Elle s’installa sur le canapé. On parlait des enfants blessés ou mort à cause de la guerre. Les images étaient atroces. Un homme portait dans ses bras le corps de son enfant. En même temps il criait et pleurait.
Par la suite, le présentateur annonça le début d’une guerre prochaine. On demandait de ne plus sortir. Certains bâtiments, suspects, seraient visés pour exterminer des personnes dangereuses. Quelques heures plus tard on entendit les bruits des missiles.
Les enfants ne pouvaient plus s’amuser à des jeux en relation à leurs occupations. D’ailleurs, ils ne jouaient plus à trois, mais à quatre, leur maman les accompagnait.
Le père était en retard, de son travail en déplacement. La mère raconta à ses anges qu’après son retour il restera plus de temps.
Deux semaines passées, on annonça que l’armistice était signé. Le lendemain, tôt avant que ses amours ne se réveillent, elle irait faire un tour pour repérer les lieux les moins abimés par les bombes.
L’après-midi, la mère annonça à ses poussins qu’ils pourraient sortir, que la guerre était finie. Les enfants sautèrent de joie et se préparèrent très rapidement. Tellement vite que la petite Sarah avait mis ses chaussures à l’envers et l’avant du pull de Jean était derrière. Quand on le regardait de face, on ne voyait plus Spiderman. Cependant ils acceptèrent sagement les corrections. Sarah avait intérêt à mettre correctement ses tennis, surtout si elle voulait courir presque aussi vite que ses aînés
La mère les accompagna dans une grande prairie. C’était le printemps, le soleil brillait plus que d’habitude. Les enfants commencèrent par préparer un grand bouquet de fleurs de toutes les couleurs à leur mère. Ensuite ils couvrirent, sautèrent dans toutes les directions. En même temps ils criaient et riaient. Leur joie était à son apogée.
Subitement on entendit un grand bruit, puis le silence… La mère avait dans les bras le corps de sa petite fille, inerte.
Les enfants crièrent presque tous en même temps : « Maman, tu n’es pas encore prête!? Il est presque deux heures ! »
Sophie se réveilla. Elle était tout en sueur et elle avait les yeux mouillés de larme.

Bleuets de France

11 novembre, huit heures trente du matin, je devrais, en ce jour férié, profiter de mon lit douillet. Au lieu de cela, je me dirige, avec ma copine Rose, vers l'Hôtel de Ville pour y chercher le matériel qui nous permettra de quêter toute la matinée. Le temps est maussade, la pluie menace, un léger brouillard nous enveloppe. Brrrrrr!!!
Dans le hall de la mairie, une dame à chignon nous remet un tronc en fer blanc, percé d'un trou rectangulaire. Le couvercle est cadenassé, sans doute pour éviter aux âmes faibles la tentation de se servir ? C'est beau la confiance ! Nous recevons également une corbeille où des bleuets en tissu sont épinglés sur un coussin rouge. Nous devrons en fournir un à chaque donateur. Nous rendrons notre butin "à midi ou avant, si vous n'avez plus de fleurs", nous dit la femme, avec un sourire ironique, légèrement vexant. Nous ressortons dans le froid et commençons nos déambulations.
Après une bonne heure, notre moral commence à s'émousser. Peu de passants bravent les éléments et ils ne paraissent pas très enclins à la générosité. Quelques rares piécettes ont été glissées dans la fente. Je suspecte d'ailleurs certaines personnes de tricher et de garder habilement leur argent au creux de leur main. La monnaie, en tombant, ne devrait-elle pas tintinnabuler ? Ce n'est pas toujours le cas, mes soupçons sont donc, à mon avis, tout à fait recevables.
De guerre lasse, une idée géniale me traverse l'esprit : et si nous allions au cimetière ? En nous dépêchant, nous arriverons avant le début des cérémonies du souvenir. Les personnes présentes devraient être généreuses, puisqu'elles se déplacent pour honorer les morts, elles ne refusent certainement pas d'aider financièrement les blessés de guerre, les veuves et les orphelins. Hélas, trois fois hélas, nous constatons que d'autres binômes sont présents. Les bleuets de France fleurissent déjà aux boutonnières. Je tente, d'un regard de tueuse, d'intimer l'ordre à nos "adversaires" de nous laisser le terrain. Sans aucun succès ! Etrange, mon mètre quarante-six n'impressionne personne... Je ne m'avoue pas vaincue et entraîne Rose de l'autre côté du cimetière où il existe une autre porte, qui permet également d'accéder au mémorial. Nous aurons peut-être la chance d'être les seules à emprunter cette voie.
Excellente stratégie ! Des hommes, aux uniformes bardés de médailles, s'apprêtent à entrer. Je compose mon plus charmant sourire, tout en tendant mon tronc vers eux. Un militaire moustachu, s'adresse alors à ses compagnons :
- Comment refuser à ces jolies demoiselles, si dévouées à la cause des anciens combattants de la grande guerre, n'est-ce pas messieurs ?
Manifestement, ils ont l'habitude d'obéir et mettent, de concert, la main à la poche, puis de multiples billets dans la fente. Nous voulons leur octroyer les bleuets qui leur reviennent, mais ils refusent, car la place manque sur leur poitrine pour ajouter une ultime décoration.
Fort satisfaites, nous rentrons à la base. La dame de tout à l'heure soupèse le récipient avec une petite moue, il n'est guère lourd et les nombreuses fleurs encore piquées sur le coussin lui confirment notre prévisible déconfiture. Elle ouvre alors le couvercle et retourne le pot. Sous ses yeux surpris, de nombreux billets et de la menue monnaie se déversent sur la table.
Il s'avère que nous sommes les meilleures quêteuses de la ville.
Rose et moi ressortons, fières comme des petits soldats, en criant à tue-tête:
Vive l'armistice!


Joséphine


Assise devant la baraque N°5 du CAFI de Sainte-Livrade, Joséphine dissimule pudiquement sa bouche derrière un mouchoir blanc.

— À soixante-douze ans, je ne veux plus évoquer le passé, interrogez des personnes plus jeunes pour votre reportage !

Le fin tissu brodé essuie des larmes aussi amères que celles versées le jour où elle a débarqué ici, à neuf mille kilomètres de chez elle. En compagnie de centaines de réfugiés. Arrachés à leur terre natale. Désespérés.
Le miroir délavé de ses yeux bridés reflète les champs de thé vert, les rizières en terrasses, la villa cossue de Hanoï, trésors perdus dont elle garde à jamais le souvenir sacré.
Sa mémoire déroule le film de la victoire de Diên Biên Phu, en mai 54, suivie des accords de Genève, en juillet, ratifiant l'armistice tant espéré durant les huit années terribles de la Guerre d'indépendance. Convaincue qu'il symboliserait la renaissance de son peuple, elle a multiplié les offrandes à Bouddha et les pèlerinages en vue de son avènement.
Hélas, entre les rêves de Joséphine et la réalité de l'après-guerre d'Indochine, s'élargissait une déchirure : la République Démocratique de Hô Chi Minh traitait en indésirables les descendants de l'ennemi, fussent-ils issus de mère autochtone.
Son compagnon, adjudant dans l'armée française en instance de rapatriement, l'exhortait à le suivre en Provence où ils se marieraient. Elle refusait d'abandonner son cher Tonkin. Plus tard, peut-être... Alors, il s'est envolé, promettant de faire venir bientôt sa famille. Six mois de silence après son départ, il a envoyé une lettre l'informant de sa rencontre avec une autre femme. Elle ne l'a plus jamais revu.
Pour protéger ses petits des brimades incessantes, elle n'a eu d'autres choix que de tout quitter. À l'automne 56, un navire l'a déposée, sur les quais de Marseille, avec ses deux filles, son fils et quatre valises en carton.
Le corps parcouru de frissons, elle se remémore l'arrivée en Lot-et-Garonne ; l'ancien camp militaire entouré de barbelés ; les baraquements aux toits de tôle ondulée, sans eau ni latrines. La première nuit, allongés sur des lits en fer, ils n'ont pu trouver le sommeil. Mais, dès l'aube, la mère courage a motivé sa petite troupe : à l'abri des périls et des intempéries, la vie continuait ; tout était à construire.
Bilingue car née d'un père français – tombé au champ d'honneur pendant la Grande Guerre –, Joséphine est devenue assistante maternelle, à l'école du CAFI. Elle servait d'interprète aux élèves, les rassurait lorsqu'ils étaient saisis d'angoisses. Ses propres enfants, aujourd'hui installés à Bordeaux, ont bien réussi, qui constituent sa consolation et sa fierté. Ils viennent souvent la visiter au Petit Saigon. Grâce à l'antenne parabolique, elle conserve un lien avec le Viêt Nam. Elle sait qu'elle rejoindra ses ancêtres sans revoir le delta du fleuve Rouge ou la baie d’Ha-Long. Elle n'en éprouve aucune tristesse. Sur un sol étranger, en quatre décennies, elle a connu bien des souffrances et des privations, mais aussi semé des graines d'espérance et récolté de belles moissons.

Le visage auréolé de cheveux blancs s'éclaire soudain d'un lumineux sourire. Joséphine se lève, rajuste les pans de sa longue tunique bleue, puis coiffe son chapeau conique en feuilles de latanier. La voilà parée pour l'interview et la séance photo.

CAFI : Centre d'Accueil des Français d'Indochine.
Petit Saigon : surnom du CAFI de Sainte-Livrade-sur-Lot.

Combat contre une ombre

Le combat, il l’avait livré courageusement pendant des mois, contre l’ennemi invisible, retors. Combien de fois ne s’était-il pas emporté contre cet adversaire sournois qui agissait dans l’ombre ? Combien de fois n’avait-il pas souhaité l’avoir en face de lui, pouvoir l’égratigner, le mordre, le frapper à coups de pied, à coups de poing, l’affronter à armes égales, à la loyale ! Il n’en avait pas moins lutté, sans perdre espoir.
Il avait eu son compte de batailles dans le passé. Pour gagner l’amour de Mona, conquérir sa place au soleil de l’emploi, aider ses fils à asseoir la leur, enfin sauver son entreprise au bord de la déroute. Il les avait toutes gagnées, sans ménager son énergie, sans jamais douter. A l’aube de ses premiers cheveux blancs, il se sentait en droit d’aspirer à la paix, à la sérénité.
Et voilà qu’il subissait les attaques en règle d’un ennemi pervers qui avançait à petits pas, puis allongeait de grandes enjambées jusqu’à bondir sur sa proie et la laisser à bout de force, gémissant de douleur et d’impuissance. Il se retirait de même, lentement, puis à longues foulées, lui accordant le temps de fourbir de nouvelles armes. Il goûtait alors la douceur d’une promenade au soleil avec Mona, le bonheur d’un dimanche en famille avec les grands et leurs petiots réunis autour de lui, autour de la table bien garnie, tous heureux d’apercevoir un peu de rose sur ses joues, de l’entendre bavarder gaiement, plaisanter, rire. Quelques semaines plus tard, l’ombre repartait en campagne, Marc écopait de nouveaux assauts, d’abord insidieux, puis féroces.
Il n’en pouvait plus de cette alternance de charges brutales et de reculades, de ces répits finalement illusoires. Aujourd’hui, il n’en voulait plus de ces incessants allers et retours, véritable torture. Il avait conscience que cette guerre était par trop inégale. L’ombre lui avait trop pris : des kilos de chair et de muscle, ses cheveux pourtant conservés longtemps si blonds et si fournis, ses dernières provisions d’optimisme. Il n’était plus qu’une ombre lui aussi, un squelette qui flotterait dans le beau costume qu’on lui ferait endosser pour l’ultime voyage.
Le temps était venu de signer l’Armistice. Il l’avait décidé en tout cas. Ses dispositions étaient prises : plus de seringues, de pilules, de gélules, plus rien. Il signait la fin des hostilités et tant pis si l’ennemi n’était pas d’accord et refusait d’apposer son paraphe venimeux. De toute façon, le résultat serait le même, il aurait son butin : la mort de Marc, c’était bien ce que sire Cancer désirait.


Chronique du XXe siècle (extrait)

L’avion s’inclina pour amorcer son approche. Le président, réveillé par le choc de sa tête contre le hublot, reprit contenance. Il comprit, en reconnaissant le Sacré-Cœur, et plus loin la Tour Eiffel, que le voyage touchait à sa fin. Il attendait avec appréhension l’atterrissage, et surtout l’accueil que lui réserverait le peuple à sa sortie de l’appareil.
La piste du Bourget était presque désertée. Il en fut soulagé, s’étant attendu à l’accueil vociférant d’une foule en colère.
Le secrétaire d’état ouvrit la porte de la voiture et lui demanda :
« Vous avez fait bon voyage, Monsieur Daladier ? »
« Oui. Dans la mesure où chaque seconde m’éloignait de ce fou sanguinaire. Je ne mettrai pas de sitôt les pieds à Munich. Mais que va dire le peuple ? Quel échec ! »
Les fameux accords, censés préserver la paix en Europe, venaient d’achopper. Edouard Daladier regrettait déjà le mouvement d’humeur qui l’avait saisi lorsque le Chancelier lui avait marché sur le pied par mégarde, sans s’excuser.
Arrivé à Paris, le président convoqua d’urgence un cabinet de crise. Il fut décidé d’augmenter les crédits de l’armée. A la sortie de la réunion, Daladier prit à part le ministre des affaires étrangères et lui ordonna d’un ton sec :
« Trouvez-moi vite un interprète russe, et mettez-moi au plus vite en communication avec Staline. Activez nos réseaux d’espions en Allemagne. Et faites tout pour que cette lavette de Chamberlain soit écarté ».
Aussi, quand les nazis envahirent la Pologne, le 1er septembre 1939, Anglais et Français étaient sur le pied de guerre. L’URSS ne leva pas le petit doigt, conformément à un accord secret conclu entre Staline et Hitler. Après neuf mois d’inaction, qu’on nomma plus tard la drôle de guerre, les armées belge et néerlandaise soutenues par le corps expéditionnaire britannique enfoncèrent le front à Maastricht et Arnhem. Les Français firent une percée dans les Ardennes, tandis qu’une brigade blindée commandée par un certain colonel de Gaulle fonçait vers Trèves. Deux jours plus tard, l’armée rouge, trahissant le pacte de non-agression, déferlait sur la Pologne. L’effet de surprise fut total. Les Allemands se débandèrent et parvinrent à établir une ligne de défense sur l’Oder, qui tînt bon au prix d’immenses pertes. A l’ouest la bataille de la Ruhr fut acharnée. La région était pilonnée jour et nuit. Elle fut prise en tenailles et le général Von Paulus dut capituler, privant le Reich de sa principale source d’armements. Dans la Wehrmacht les désertions se multipliaient. Mais les divisions SS fanatisées, croyant toujours la victoire possible, menaient des contre-offensives suicidaires très meurtrières. Les Russes et les alliés firent leur jonction au nord de Dresde, à la mi-juin. Le Führer se suicida peu après dans les ruines de Berlin, ainsi que ses principaux collaborateurs.
Le 22 juin, l’Armistice fut signé par l’amiral Dönitz. Cette date, célébrée dans tous les pays, symbolisera toujours la victoire de la civilisation sur la barbarie.
De Gaulle, promu ministre de la guerre, démissionna un an plus tard. Il se mit à écrire des livres, qui obtinrent un grand succès.
Le jour même où explosa la première bombe atomique, dans le désert du Kazakhstan, le 26 juillet 1951, eurent lieu les obsèques de Philippe Pétain. Deux millions de personnes étaient massés au long du cortège menant de la place de l’étoile, qui porte aujourd’hui son nom, au Panthéon.

Vous, qui lisez ces lignes, ainsi que leur auteur, n’êtes jamais venus au monde.


4RM1571C3


À l’approche du front, l’atmosphère est pesante. Une brume rosâtre s’élève du sol, nuée de microscopiques gouttelettes de sang en suspension au-dessus du charnier. De la plaine monte encore une funeste musique. L’orchestre désaccordé interprète de son mieux la seule partition que l’homme soit parvenu à jouer au fil des siècles, une œuvre sombre, discordante : le concerto en morts mineurs pour souffrance et hurlements.
Je distingue en fait deux orchestres, chacun jouant la mélodie à contretemps de l’autre, plus vite, plus fort, plus faux. Bien sûr, leurs chefs respectifs ne sont pas dans la fosse mais orchestrent le carnage du haut de leurs estrades, là-bas au Parlement.
Le chant de bataille n'est plus qu'une cacophonie de soupirs dissonants, de râles arythmiques, de battements de cœur décrescendants. Des staccatos de plomb répondent à des rafales de triples croches meurtrières. La plupart des choristes qui peu à peu définitivement se taisent venaient pourtant tout juste de muer, comme en témoignent encore des plaintes suraiguës.
Sur mon passage, les musiciens se figent, tête dans les épaules, plus qu'à l'accoutumée. J’avance sans me soucier de tous ces instruments brisés, sourd à leurs gémissements, à leurs supplications, insensible à leurs balles. J'avance à vitesse constante, sans excitation ni peur, sans affect ni jugement. Je ne suis pas là pour prendre parti en faveur d'un camp, désigner les bons ou les méchants. Chaque homme au fil des âges a été tour à tour l'un ou l'autre, peu m'importe. Là n’est pas ma mission. Je ne pense rien du carnage. Je suis là pour le faire cesser.
Les hommes belligèrent sans plus savoir pourquoi, se disputant depuis la nuit des temps une terre maintenant tellement grêlée de plomb qu'elle ne produit plus, tellement gorgée de sang qu'elle leur colle à l'âme. Sur plus de trois mille ans, seuls deux siècles de calme. Trois mille ans ponctués de trêves inutiles, de cessez le feu fragiles, de paix plus éphémères qu’un battement de cils. Après chaque conflit, ils s’auto-persuadent que c’était le dernier. Jurent qu’ils ont compris. Mais recommencent ailleurs, ou plus tard ici-même.
Ils n’ont tiré de leçons de leurs erreurs passées qu’en matière d’armement, passant du gourdin à l’arc, au fusil, à la bombe. À l’atome. Pour se battre à leur place, ont conçu des robots surpuissants qui se sont révélé à eux bien supérieurs : intelligents, autonomes. Capables de penser et doués de libre arbitre. Reliés par la toile. Avec pour mission de détecter et neutraliser l’ennemi. Après une étude approfondie, l’Ordinateur Central conclut que la guerre était un fléau typiquement humain que ce dernier était incapable de guérir. Il décida donc de s’occuper du problème à sa manière.
C’est là que j’interviens. J’ai été programmé pour la plus importante des missions, faire cesser les guerres. Pour cela, une seule solution : Éradiquer l’humain de la surface de la planète. Ma charge explosive est un million de fois plus puissante que la bombe d’Hiroshima. Ma charge émotive, elle, est tout à fait neutre.
J’entame mon ultime descente. Le vent caresse mes ailerons. Quelques balles encore sifflent un dernier refrain, timidement, sans joie, sentant venir la fin de leur oraison d'être. Le concert va s’achever.
Je suis le Pacificateur, le dernier modèle de missiles nucléaires autonomes. Mon nom est Armistice. Du moins, le robot qui m’a conçu m’a-t-il nommé ainsi d’après mon numéro de série : 4RM1571C3.
Celui qui amène la paix au monde.


PAIX A SON AME

Il n’est plus temps de revenir en arrière, Il n’est plus temps de se dire : si j’avais su. Il faut avancer et ne pas regarder derrière soi, sinon on risque d’être déçu…
Voilà ce sont avec ces mots prononcés d’une voix sévère que ma mère me parla en ce dernier dimanche de l’été.
Rien ne justifiait ce ton sec.
Parfois je me disais qu’elle vieillissait, qu’il fallait que je sois tolérante.
Toute notre vie ensemble n’a été que heurts, bagarres verbales, vexations. Il ne se passait pas un jour où elle ne m’envoyait pas une méchanceté gratuite. Mon frère avait de son côté tout l’amour que peut souhaiter un enfant. Elle le chouchoutait, le dorlotait, alors qu’elle n’hésitait pas à me gifler pour une peccadille.
Je venais d’avoir dix- huit ans, elle me demanda de partir.
— Tu comprends ma chérie, il y a incompatibilité d’humeur entre toi et moi, cela va nous faire du bien de nous séparer.
— Mais maman, moi je n’ai rien fait, je n’ai jamais compris ton attitude.
— Je ne t’aime pas c’est aussi simple que cela. Je ne t’ai jamais aimé et puis tu es arrivée sans crier gare alors que je voulais me séparer de ton père. A cause de toi je suis restée, et ça je n’ai jamais pu te le pardonner.
Heureusement, elle se mit en quatre et me trouva un studio à l’autre bout de Paris et surtout à l’autre bout de sa rue. C’était parfait. Je ne l’appelais jamais ; Il s’était créé entre nous depuis tout ce temps, un mépris et un refus indéniable l’une de l’autre.
Ce soir –là, je m’étais préparé un petit plateau-télé, tranquille, je m’installais sur mon canapé. Je voulais voir un film que m’avait recommandé une copine avec Jean-Pierre Bacri que j’adore. Le téléphone sonna juste quand je venais d’allumer la télévision. Je râlai intérieurement mais qui peut venir me faire suer à cette heure-ci.
— Janny c’est moi.
— Oui maman je t’ai reconnue...
— Est ce que l’on pourrait se voir demain. J’ai des choses importantes à te dire.
— Tu ne peux pas me les dire tout de suite ? Je fulminais ; c’était bien d’elle ça, me faire lanterner en plus !
— Je suis gravement malade ma fille et je voudrais régler quelques détails avec toi. Et puis ça me ferait tellement plaisir pour une fois de t’emmener diner au restaurant, que nous deux…
J’en restai éberluée : ma mère ? Diner au resto avec moi ? Je rêve, Il faut qu’elle soit bien malade !
— Bon d’accord mais pourquoi ? Tu sais très bien que l’on ne peut pas se supporter.
— Janny, s’il te plait. Je te demande cela comme une faveur. Une sorte d’armistice entre nous, s’il te plait. Faisons la paix, il me reste peu de temps pour te dire tout ce que je ne t’ai pas dit avant…
— En somme, on enterrerait la hache de guerre et on vivrait comme mère et fille aimantes ? J’y c rois pas !
— C’est non ?
— C’est oui ! Je ne peux pas laisser passer une occasion pareille, ça ne se renouvellera pas de sitôt ! A demain, dors bien.
Le dîner fut parfait. Petit bémol…
Cette phrase qu’elle n’a pas pu se retenir de me dire entre deux plats :
Il n’est plus temps de revenir en arrière, Il n’est plus temps de se dire : si j’avais su. Il faut avancer et ne pas regarder derrière soi, sinon on risque d’être déçu…
Jusqu’au bout elle est restée elle-même. Une femme forte, qui a apprécié cet armistice entre nous mais qui n’as pas pu me dire une seule fois, qu’elle regrettait d’avoir été si dure avec moi ou simplement qu’elle m’avait aimée à sa façon.
Paix à son âme



Quand sonne l'angélus



Après la Bretagne en août avec Papa et Maman, nous sommes allés chez nos grands-parents. Moi, c'est Antoine et mon grand frère, Gilbert. Il ne veut plus être appelé Gigi disant que ça fait bébé.
Pépé et Mémé habitent un village accroché au flanc d'une colline. Dans le bas, une grande route longe la rivière et le quartier de l'autre côté se nomme le Faubourg. Plus loin, il n'y a rien, juste des prés et des vaches. En haut de la colline, les ruines d'un ancien château font un terrain de jeu idéal. Nous y avons retrouvé nos copains sous un gros marronnier.

Nous nous sommes d'abord un peu ennuyés à jouer à des trucs sans intérêt. Mais le grand Robert a eu une idée géniale :
- Et si on jouait à la guerre ?
Il nous a partagés en deux camps. Ceux du bourg sont les Romains. Gilbert qui s'y connait en histoire aurait voulu être Grec, mais le grand Robert, chez qui il y a la télévision, a vu un film hier et a décrété que les Romains, c'était mieux. Ceux du Faubourg ont décidé d'être des Ricains.
Bernadette est la seule fille. Une fille peut-elle faire la guerre ? Comme elle accompagne Louis qui n'a pas le droit de traverser la route nationale tout seul, elle a été acceptée. Elle fait l'infirmière. Il faut bien quelqu'un pour soigner les blessés !
Nous, les Romains, sommes super chouettes avec nos toges faites de deux torchons blancs reliés par des nœuds aux épaules et serrés à la taille par une corde. Nos sandalettes s'accordent bien à notre tenue, complétée par un casque fabriqué avec du carton gris. Je ne sais pas si la ressemblance avec des Romains est parfaite, mais sous la chaleur, notre uniforme est confortable et léger. Ce n'est pas comme les Ricains, chaussés de bottes en caoutchouc, transpirant sous leur béret et leur gilet. C'est eux qui ont choisi leur costume, ils n'osent pas se plaindre.
Notre arme est une épée bricolée avec deux bouts de bois. Gilbert appelle la sienne Durandal. Les Ricains ont un pistolet imaginaire fait de deux doigts pointés vers nous.
Nous avons choisi chacun notre terrain. Nous, derrière un mur effondré ; les autres, dans un creux qu'ils appellent "la tranchée".
- À l'assaut !
C'est le signal du chef pour nous jeter sur l'ennemi tout en poussant des cris sauvages et en lançant des marrons. Les Ricains hurlent "pan-pan" en nous visant.
Robert est venu avec son chien en disant que c'était Rintintin. Le chien obéit quand un soldat crie "attaque" mais reste accroché à nos vêtements, comme il le fait à la queue des vaches.
À la fin du combat, il y a des blessés et des prisonniers.
Bernadette nous soigne en posant des pétales sur nos blessures. Elle est drôlement jolie dans sa longue liquette blanche. Ses deux nattes blondes s'échappent d'un foulard portant une croix rouge tracée au mercurochrome.
Soudain, elle s'exclame d'un ton grave :
- Il faut signer un armistice !
Elle sourit quand je demande :
- C'est quoi, le narmistice ?
Gilbert explique bien, et maintenant, j'ai compris !

Tandis que nous dévalons la ruelle en courant, les cloches battent à toute volée. Elles sonnent l'angélus mais moi, j'imagine que c'est pour annoncer l'armistice.
Au moment où nous arrivons devant chez Pépé, apparait une 4CV grise. Maman en descend et, aussitôt, nous serre dans ses bras.
- Vous êtes contents les enfants ? Lundi, c'est le 1er octobre., vous allez retrouver vos camarades de classe !
J'essuie discrètement une larme qui roule sur ma joue et me demande si un homme a le droit de pleurer le jour où il cesse d'être un soldat ?
_________________
Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
http://danielle.akakpo.over-blog.com/
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MessagePosté le: Lun 24 Nov - 01:14 (2014)    Sujet du message: Publicité

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