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Les textes du jeu N°104 B

 
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danielle
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Posts: 12,030
Localisation: St Etienne
Féminin Poissons (20fev-20mar)

PostPosted: Mon 27 Jan - 09:45 (2014)    Post subject: Les textes du jeu N°104 B Reply with quote

Une île en filigrane

Cher Robinson,
Je vous écris cette bafouille car je vous sais désormais bien installé sur votre île. Il faut dire qu'en vingt ans, vous avez eu le temps de peaufiner votre installation, même si vous n'avez pas choisi cette situation...mais ne dit-on pas qu'à tous maux, bonheur est bon à prendre ?
Je ne doute pas que les technologies modernes vous aient échappé, et il aurait peut-être été plus judicieux de ma part de vous téléphoner. Entre jeter une bouteille à la mer, au risque qu'elle ne vous parvienne jamais, et vous téléphoner, il me reste la lettre qui me paraît être un bon compromis. « Compromis » est un mot dont vous avez pris la mesure, en maintes occasions au cours de votre périlleuse existence. Pour nous autres, qui ne sommes pas retirés de la civilisation, ce mot est tombé en disgrâce et « consensus » ou « conformisme » semblent l'avoir supplanté. Je suis fervent admirateur de votre parcours inédit et extraordinaire. Si seulement, pour un court moment, il nous était donné de vivre votre vie, bien des choses changeraient dans notre quotidien. Car en effet, vous avez connu l'adversité, agi en votre âme et conscience pour votre survie, suivi votre instinct. Dans le même temps, nous sommes devenus un peu plus égoïstes, survoltés et déprimés. Pendant que vous vous nourrissiez de ce que Mère Nature pouvait vous offrir, nous avons noirci des listes s'allongeant de jour en jour de :
- ce que nous devons encore absolument posséder,
- des futures destinations à visiter obligatoirement labellisées « the place to be »
- ce que nous devons nous efforcer d'être ou devenir en tant qu'individu ; peut-être devrais-je plutôt utiliser « paraître », commode raccourci de ces deux termes, et oh combien pratique dans bien des cas !
Inversement proportionnelle est devenue la liste de ce que nous avons perdu :
- l'entrain avec lequel nous pouvions, il y a quelque soixante ans, ouvrir notre porte à un voisin, tendre la main à un ami
- notre spontanéité
- notre disponibilité pour laisser entrer les petits bonheurs dans nos vies et savourer le temps qui passe et le plaisir des satisfactions simples.
Vous devez me trouver bien amer et pourtant vous ne me connaissez pas. Moi, je vous connais grâce à votre récit palpitant dans lequel les gestes ordinaires d'une vie à ré-inventer chaque jour, prennent tout leur sens. Malgré mes propos sombres, je reste persuadé que les générations futures n'auront d'autre choix que de sortir de l'individualisme, mère de la solitude intérieure. comme vous même, avez dû apprivoiser l'isolement, sous peine de perdre le sens des réalités.
Je vous envie, Cher Robinson, et je fais le vœu qu'un jour, je vienne sur votre île, voguant sur les lignes ou les flots, et qui sait, peut-être ne jamais en repartir...



La Malnoue

J’adresse ce billet à l’esprit de la noue :
Vouivre, Ondine ou bien Nix ; peu importe ton nom,
Légendaire habitant de l’étang plein de boue...

Pour sûr, tu me connais : vacher des environs,
Chaque lune, je viens faire paître mes bêtes
Le long du gris marais dont tu es le baron,

Et c’est toujours pareil : quand je compte les têtes,
Au bout de la journée, une manque à l’appel,
Noyée à point douter — pressens-tu ma requête ?

Faisons donc un marché : ce pacte serait tel
Qu’il protège à la fois ma cense et ton eau lisse.
Voici mes conditions ; entends-les par le ciel !

Bisannuellement — disons aux deux solstices —,
Je te ferais présent du plus tendre des veaux
Paissant dans mon troupeau — voire d’une génisse ;

En échange, je veux que mes autres bestiaux
Reviennent sains et saufs chaque soir à l’étable
— Et si t’es pas d’accord, je ferai ton trou d’eau

Bénir par un curé, puisque selon les fables
Tu crains celui-là seul, parmi les villageois.
La trêve ou la bataille : ami, je suis capable

De mettre en ton logis de l’ail ou de la poix ;
Alors faisons la paix, ce sera bien plus sage...
J’ai jeté un flacon, l’ayant lesté d’un poids,

Au centre de l’étang — il contient mon message.







Chère inconnue


Tu marches à la lisière de l’eau. C’est l’hiver, il fait froid. Le vent arrache des larmes à la brume de tes yeux, qu’il s’empresse de sécher. Elles dessinent des traces sur tes joues, sillons salés, vagues minuscules poudrées d’écume. Quand tu plisses les yeux, tu ressens sur ta peau la brûlure de cette traînée blanche qui ressemble à la bave que laisse un escargot dans son sillage. Tu te mords les lèvres pour ne pas pleurer, ne pas mêler à ces larmes factices que le vent te vole d’autres plus lourdes qui ne demandent qu’à jaillir. Car tu es malheureuse. Ou triste. Ta promenade au bord de la mer est un long soupir. Sinon, pourquoi serais-tu là, seule, dans la grisaille et le givre d’un matin de janvier ? Tu cherches à chasser cette mélancolie qui te submerge. Tu te dis que le vent l’emportera dans son souffle, que la bouche béante de la mer l’engloutira. Bien sûr, tu es une femme. Il ne peut en être autrement, je l’ai voulu si fort.

Tu marches, au plus près des langues de mer qui s’enroulent et se déroulent à tes pieds, tes yeux humides se perdent dans les méandres que forment, dans le sable mouillé, ces longues limaces d’eau luisantes. Soudain, tu la vois : ma bouteille, celle que j’ai jetée à la mer pour toi et qui contient ce message. Elle se laisse chahuter par le roulis des vagues gîtant mollement avant de mourir sur la grève. Le verre transparent a pris la teinte brune des algues, la patine du sable a œuvré. Tu la vois et tes yeux se mettent à briller. Ce qui s’y reflète ne ressemble pas au ciel sans éclat qui s’écrase de tout son poids sur la mer haletante. Non, ce qui luit, dans tes yeux, ce sont des perles de nacre et, quand tu te penches pour la ramasser, je me dis que tout cela n’était pas vain, que ton sourire en demi-lune qui s’esquisse justifie à lui seul mon geste. Tout ce que je fais, c’est pour te rencontrer. A travers le rideau de tes cheveux que le vent emmêle, je devine les traits de ton visage, éclairés d’une joie tout enfantine. Je sens sur le verre dépoli la pression de tes doigts que la curiosité rend impatients et je guette l’expression de surprise qui t’anime, au moment où tu découvres ce message ...

Tu as fini de me lire, ma lettre s’agite au bout de tes doigts comme un drapeau claque au vent. Tu es apaisée, vaguement amusée. Je suis le frisson que tu attendais, la brise silencieuse qui chasse de ton front plissé les soucis accumulés, comme les bourrasques dispersent les nuages dans un ciel de janvier. Je suis un frisson et je te parcours. Lentement, en m’appliquant. Pour ne rien perdre de cet instant unique. Pas une goutte, pas un grain, pas une larme. Ta peau est douce et lisse. Car, bien sûr, tu es jeune. Il ne peut en être autrement, je l’ai voulu si fort. Immobile, face à la mer, tu t’abandonnes. Tu me laisses te frôler, t’effleurer, te respirer pour enfin t’envahir. Je suis une onde, flux et reflux. Une lame qui t’emporte jusqu’aux confins du plaisir. Je suis le pinceau et l’artiste. Le geste et le maître. Je t’ai peinte comme je t’imaginais, offerte au bord de l’eau.

Tu desserres l’étau de tes doigts, ma lettre s’envole. Tu la regardes s’éloigner en tournoyant tel un cerf-volant échappé. Libre et affranchi. Elle est ma signature. Tu la regardes disparaître tandis qu’à tes pieds gît l’épave de ma bouteille vide. C’est l’instant où je te fige pour que tu existes sur la toile. Toi, créature intangible, femme de couleur et d’eau.
Et je mets la touche finale à mon aquarelle.







Bois et déboires


« Vous fûtes, dans mon enfance, l’un de mes tous premiers modèles. Au cœur boursouflé de greffons de ma fratrie de pacotille, sous l’égide de bonnes fées salariées, je buvais, mirettes scintillantes et bouche bée, les récits qui contaient votre enviable destin. Si démuni soit-on, on a toujours des rêves. Longtemps, je me suis fantasmée princesse, rêvant de me voir extirpée du froid cocon de mes infortunes par quelque éphèbe à destrier. Harley, Kawasaki, quant à la race je n’étais pas trop exigeante. Tout juste m’importait-il que se manifestât un jour, perçant mes brumes, mon ardent chevalier…
J’avais de bonnes raisons d’y croire, considérant de nos parcours toutes les similitudes. Comme vous, je fus très tôt soustraite à ma famille, confinée à des mondes parallèles ; en semi-coma perpétuel, hébétée par l’absence de repères, ballotée plutôt que veillée faute de racines pour ancrer mon histoire. Née sous X comme d’un embranchement cruciforme destiné à brouiller les pistes, précoce croisée de chemins cabossés, j’ai pensé marcher dans vos pas dès que j’ai pu tracer ma voie. J’enviais tellement votre parcours ! À défaut de rouet, j’ai trouvé d’autres dards pour entamer ma peau, gorgés de poison comme il se doit. Aux embouts biseautés des aiguilles, mes veines vinrent cueillir des potions qui achevèrent doucement de m’engourdir, transformèrent le frustrant quotidien en mauvais rêve anesthésié. Inconsciente, j’ai flotté, le corps abandonné, et je me suis laissé porter sur des matelas râpeux ayant pour baldaquins des toits de camionnettes.
Des princes sont venus de partout, troublant à peine ma léthargie, je sentais sur mes lèvres irritées la poix de baisers maladroits aux persistants relents de bière et de mauvais tabac. Pas de quoi réveiller un corps et moins encore une âme. Cette noblesse décadente, brutale et ahanante, aspira ce qui me restait de vie au lieu de m’insuffler la force de me relever. Lorsque j’ouvrais un œil, il m’arrivait de les surprendre à l’acmé de leurs efforts, la trogne congestionnée et la couenne tressautant, une erreur de casting si flagrante, si peu conforme aussi à mes attentes qu’il me semblait plus sage, toujours, de replonger. Dans les bras de Morphée ou autres héroïnes.
J’ai fini par comprendre que je m’étais leurrée. Que du sommeil factice que j’avais cru réparateur de tant d’accrocs et déchirures, je ne m’éveillerais plus.
Vous avez eu ma belle, sachez-le, de la chance ; j’ignore si vous la mesurez. Voilà pourquoi je vous écris. Votre biographie, douteux éloge de l’inertie, m’apparaît aujourd’hui pour ce qu’elle est au fond : un dangereux endoctrinement, qui donne à croire aux petites filles qu’il suffit de s’étendre et d’attendre pour qu’un autre vous lève, et aplanisse pour vous les ornières de la vie. Foutaises ! Oui, foutaises. À mettre en pratique vos préceptes, je me suis en effet retrouvée Belle au Bois, et de jour comme de nuit, mais sous les frondaisons de celui de Boulogne. Changement de paradigme. Je vous conjure donc aujourd’hui de faire en sorte que disparaisse des librairies cette œuvre subversive qui prétend conter votre vie, et abuse sans vergogne depuis bien trop longtemps mes sœurs les plus candides. Le monde n’est pas un lieu où s’assoupir se révèle judicieux. À trop fermer les yeux et à jouer les autruches, on risque surtout de se faire plumer. Et de passer à la casserole… »








Le score sera...


Ma jolie curieuse,

Au cœur d'un cerisier mort d'hiver, j'ai vu hier, chasseur ou mirage étiré sur les branches, un chat tigré qui souriait. Entendons les raisonnables raisonneurs raisonnant avec raison : « Les chats ne sourient pas. » Depuis que tu m'as raconté le contraire, je crois pourtant à leurs simagrées buccales et ne m'en porte pas plus mal.
Merveilleux : 1, Raison : 0.

Par ta faute j'ai contracté la phobie des retards. Rendez-vous manqué, train loupé, bus envolé, voiture enlisée, vélo foudroyé, salaud qui ose me faire poireauter, ami(e) qui en préfère un(e) autre à moi mais qui, allons bien sûr, viendra ? Ne viendra pas ? Dix minutes de retard et j'angoisse pour lui, pour elle, je crains l'accident, la chute dans un trou avec atterrissage dans un terrier dont on ne trouve plus la clé minuscule ou alors je prévois le samu et le cimetière. Par ta faute encore, je lis dans l'œil rouge des lapins blancs la spirale du temps qui nous happe et nous mâchouille et nous crache cadavres. Par ta faute toujours, sur chaque cadran horaire se reflète, brandie, la hache de la Reine sans cœur. « Qu'on lui coupe la tête ! »
Pour ça je te déteste.
Raison :1, Merveilleux : 0

Prendre le thé sur un petit coin de table, marmelade et scones alignés, en compagnie d'un homme portant chapeau, ne s'avère pas très compliqué. Coller une étiquette de farfelu sur le couvre-chef dudit bonhomme, tout en discutant d'absurde à la manière de Jarry ou Beckett, nous saurions faire. Enfoncer un loir endormi dans la théière ne me paraît pas insurmontable si je bourre de somnifères homéopathiques mon hamster et le laisse flotter sur le liquide bouillant, me persuadant que tout rongeur endormi rêve d'un bain chaud. Mais là où mon peu de sensé se révolte c'est lorsque je me mets en quête d'un lièvre de mars. Ne t'y trompe pas, ma douce, des lièvres, j'en ai connu, et des racés, la cuisse longue et le zigzag dans la hanche dès lors qu'il s'agissait de fuir, tous feux follets, fous d'horizons. En cueillir un en mars ou chuté de sa planète guerrière, aigu problème. Et quand bien même attrapé au collet, il le faudrait, cet animal, doué de langage, analysant, ratiocinant, ironisant et possédant une maison. Trouver donc un lièvre de mars vous offrant le gîte et le couvert à thé.
Match nul sur ce chapitre.
Merveilleux : 1, Raison : 1.

Quand tu explorais les terres loufoques, je jetais quant à moi, gamine barbare, du sel sur les limaces et écrasais les chenilles vertes sans vérifier si l'une d'elles, fumant le narguilé, pouvait m'apprendre quelque vérité chamanique. Honte sur moi, bête trop tôt.
Raison : 1, Merveilleux : 0.

Nulle maman duchesse dans mon entourage mais, j'ai bercé moi aussi, un bébé à tête de cochon. Par respect pour ses parents, rondouillards cochonnets béats, je tairai le nom de l'enfant mais je peux évoquer son nez-groin, ses yeux porcins comme ses grognements hystériques. Deviendra-t-il porc convaincu en grandissant ? Si l'on se réfère à l'héritage paternel...
Merveilleux : 1, Raison : 0.

Bon alors, nous en sommes à combien ? Égalité ? Parfait.
Mais non.
Ton Merveilleux gagnera toujours sur l'absence du mien car toutes les tortues que j'ai croisées ne dansaient pas le quadrille mais s'emmêlaient les pattes dans leurs carapaces, les griffons étaient de pierre, sur des encoignures gothiques, et les dodos, des rêves perdus d'insomniaques.

Alice, curieuse Alice, pourquoi t'es-tu réveillée, et nous avec toi, et à jamais ?





Mademoiselle


Mademoiselle,

En cherchant sur Internet, j’ai appris que vous vous appeliez Lamuse. En langage des fées, cela signifie-t-il la muse ? Je n’ai rien trouvé sur le sujet, aucune explication, aucun éclaircissement. Je n’ai vu que votre photo. D’ailleurs, puis-je vous dire que vous êtes ravissante du haut de vos dix centimètres, avec vos ailes si légères ? Votre regard et votre sourire me paraissent plein de promesses, comme s’ils pouvaient réaliser tous les vœux raisonnables.

En congé maladie, bloquée dans un appartement, j’ai cherché quelles occupations je pouvais avoir. Lire, regarder la télévision, regarder des séries sur mon ordinateur, manger, dormir, me reposer, téléphoner, envoyer des sms, discuter, faire des exercices de « kiné », utiliser Internet, me déplacer à cloche-pied avec mon déambulateur, recevoir quelques visites, danser (avec le haut du corps), faire ma toilette (ce qui me prend un certain temps), régler des questions administratives, ne rien faire. Je crois que j’ai tout listé.
Et puis, en allant sur le net, j’ai vu qu’il existait des forums littéraires. J’ai découvert MDA. Un jeu est proposé. Il faut écrire un texte de 3.000 signes maximum sur UN sentiment (celui que l’on veut) et les mot suivants doivent apparaître : rouge, imperméable, registre, musique. Ensuite, les participants votent pour les textes qu’ils préfèrent. Cette question m’ennuie. Ecrire, d’accord. Recevoir des critiques dites constructives, très bien. Mais me retrouver en queue de peloton, cela me pose problème. Je suis mauvaise perdante. C’est pour cela que je fais appel à vous.

Je dois vous avouer quelque chose. Ce « concours » me stimule. Je devrais être en train de chercher un véhicule pour m’emmener à l’hôpital jeudi prochain. Au lieu de cela, je vous écris cette lettre. Vous pouvez donc être sûre de ma motivation.

Je vous informe de l’avancée de mes recherches, afin que vous ne refassiez pas les mêmes. Sur Google, j’ai d’abord tapé « liste de sentiments » et, sur un site, il y en avait 879. J’ai ensuite lu une définition du mot : c’est une intuition, une opinion, un état affectif dû à des émotions, ou encore la manifestation d’une tendance.

En regardant la liste de plus près, j’ai relevé ce que je ressens depuis le début de ma convalescence : vide, vulnérable, sans élan, ramollie, pensive, optimiste, paisible, lasse, insouciante, ennuyée, en suspens, en retrait, en paix, en avoir assez (et tous ses synonymes), distante, diminuée, désenchantée, déréglée, désappointée, démobilisée, de bonne humeur, calme, anesthésiée, ne pas savoir sur quel pied danser, mal assurée.
J’en oublie sûrement. Tout dépend du moment.

Voici donc des éléments qui vous permettront d’avancer. Je vous laisse décider comment intégrer les mots obligatoires dans le texte. J’ai surtout des difficultés avec imperméable. A moins de voir celui-ci comme un sentiment ?

Je me tiens bien sûr à votre disposition pour toute information complémentaire,

Je vous prie de croire, chère fée, à l’assurance de mon profond respect.

Elise Demi


Chère hamadryade


Par la petite lucarne de ma chambre, j’avais un arbre, mon arbre, même s’il n’était pas dans mon jardin. Une clôture, une haie touffue et un petit muret nous séparaient, mais j’allais le voir tous les jours pour le toucher de mes doigts, pour sentir respirer mon hamadryade. C’était bien l’arbre le plus utile que j’avais jamais vu tant il absorbait la pluie, ombrageait l’allée et apportait ses doux abricots. Et puis…je m’ennuyais tellement dans le fin fond de ma campagne, que grimper dans ses bras était une grande source de jeux. Il appartenait à l’agriculteur qui habitait de l’autre côté du champ. Un monsieur méchant, qui râlait dès qu’il voyait quelqu’un s’approcher de ses précieux épis, comme si son blé pourri pouvait intéresser un voleur !
Un matin, ce monsieur fit scier l’arbre. Pourquoi l’avait-il coupé ? Apparemment pour planter du blé. Comme s’il n’en avait pas déjà assez. Et puis, il n’avait qu’à le contourner mon arbre ! A partir de ce jour, je me sentis moins bien ; je toussais sans arrêt et j’avais envie de vomir. Le médecin est venu m’ausculter. Il pensait que c’était à cause des pesticides déversés dans le champ d’à côté que j’étais malade. Je devais aller en ville pour avoir des traitements. Moi, je m’en moquais. Je savais que je pleurais mon hamadryade disparue. C’est fou qu’une seule personne puisse occasionner tant de dommages sur un geste ! Cela obligea mes parents à déménager. Je n’osais pas demander ce que ce « ville » signifiait, mais apparemment l’idée d’y vivre ne semblait pas leur plaire.
Nous avons emménagé dans un immeuble, au dernier étage, très haut, mais nous n’habitons que dans trois pièces minuscules. Je ne dois pas faire de bruit car il y a des voisins. Eux ne se gênent pas, ils crient tout le temps et mettent le son de la télé à fond. J’apprends des choses compliquées à l’école, et j’ai plein de devoirs. Je tousse moins grâce à mes petits cachets marron que je dois avaler avant chaque repas. Cependant, c’est au tour de mes parents de tousser quand il fait chaud, comme les élèves de mon école. J’entends que c’est la faute à la pollution. Décidément, elle est partout !
Par la fenêtre de ma petite chambre, je regarde un arbre, un pauvre hêtre, et je te vois, ma nouvelle hamadryade. Tu es noire comme le charbon, car la pollution t’agresse. Tu ne fais quasiment pas d’ombre, tu n’as ni feuille, ni fruit. Tu es laide comme un pou, et de tes bras noueux pleurent ta sève qui me colle au doigt. Sur ton tronc mis à nu, tu rougis sous les lames des canifs amoureux. Ceux qui gravent en ton sein le symbole de leur amour incertain. Je t’appelle « Nuit », et je t’aime.
A bientôt belle Nuit. Lève les yeux vers ma fenêtre que je te contemple de mon lit.
Gabin.









Cher Neptune,

Alors que je me baignais dans la mer Méditerranée, au large des îles de Lérins, je crus être attaquée par une horde de méduses. Je m'apprêtais à crier au secours afin que l'on me hisse au plus vite à l'abri sur le voilier, lorsque je m'aperçus qu'il s'agissait en réalité d'inoffensifs sacs plastiques flottant entre deux eaux! Des marins avaient dû vider leurs poubelles sans se soucier des déchets imputrescibles qu'elles contenaient.
Cette anecdote me permit de prendre conscience de l'indifférence et de la responsabilité des habitants de notre planète face à la pollution.
Je ne voulus point rester les bras ballants, aussi décidai-je illico, de m'adresser à celui qui, depuis la nuit des temps, est le maître des ondes, vous, dieu Neptune! Permettez-moi, malgré tout le respect que je vous dois, de m'étonner de votre absence de réaction devant le dépotoir qu'est devenue la mer. Vous auriez dû, depuis belle lurette, manifester votre colère en constatant l'état de saleté des océans qui empire de manière exponentielle ces dernières années. Cette passivité ne s'explique, à mon sens, que dans l'hypothèse où vous vous cachez dans un lieu privilégié hors d'atteinte des humains qui n'ont, de ce fait, pas encore réussi à le souiller ou à le détruire.
C'est pourquoi, je souhaite vous informer de la triste réalité! Il est temps d'ouvrir les yeux et d'assumer pleinement votre mission de" dieu des eaux vives et des océans".
Je vous laisse le bénéfice du doute quant à votre attitude pour le moins laxiste et je me fais le porte-parole de tous ceux qui, comme moi, sont tristes et mécontents.
Durant des millénaires, la propreté des mers s'autorégulait naturellement. Les gros poissons mangeaient les plus petits qui eux-mêmes se nourrissaient de plancton et autres végétaux aquatiques. Tout fonctionnait parfaitement. Puis, les hommes se mirent à naviguer. Certes, leurs bateaux en bois sombraient de temps à autre, mais tout cela n'entraînait aucune véritable pollution. Les marées transportaient vers les rivages les matières qui ne s'étaient pas dissoutes, lesquelles étaient réutilisés par les autochtones. Les cadavres des marins apportaient un supplément de protéines aux poissons qui s'en réjouissaient certainement!
Il a fallu attendre le vingtième siècle pour que tout change. La découverte du pétrole et des matériaux inaltérables a engendré inexorablement la dégradation de la qualité de l'eau. Les navires échoués rouillent au fond des mers ou sur le bord des rivages où ils gâchent le paysage depuis des lustres. Pire encore, le carburant utilisé désormais se répand à chaque naufrage et tue tout ce qui vit au fond des mers. Aujourd'hui, il n'est pas rare de voir phoques ou baleines échoués sur une plage, morts après avoir ingurgité divers morceaux de plastique pris pour de succulentes bestioles par ces pauvres bêtes.
Je vous demande donc d'intervenir! Je ne sais de quelle manière, mais c'est vous qui êtes un dieu, pas moi. Une solution pour remettre la planète bleue d'équerre doit être impérativement trouvée. Vous devrez frapper un grand coup de trident pour marquer les esprits et remédier à ce chaos infernal.
N'ayant pas d'adresse précise où vous envoyer cette lettre, je la dépose soigneusement dans une bouteille en verre épais qui, j'espère, vous parviendra avant qu'il ne soit trop tard.
Je vous prie de recevoir mes salutations les plus respectueuses et mes remerciements anticipés.

Une terrienne écolo-déprimée.





Le petit qui ne comprenait pas


Mon cher enfant,

De ces longs mois passés là-bas, loin de nous tous, loin des hommes, loin de la civilisation et de toute humanité, qu’as-tu retenu ? Je ne comprends pas ce qui t’est arrivé, je ne comprends pas pourquoi tu l’as vécu, ni comment tu as réussi à l’endurer. Un monde hostile t’a terrassé, toi le petit, toi l’innocent. Et tu ne sembles pas en porter les marques.
On m’a dit qu’au début cela t’a paru un jeu. Tu promenais ta petite silhouette de salle en salle, tu te dandinais sur les tapis épais sans oser t’y rouler, tu caressais des yeux les photographies d’autrefois, celles de la splendeur des lieux qui recevaient les plus grands de ce monde. Du grand escalier, tu comptais chaque marche avec attention, comme si l’une d’entre elles pouvait disparaître d’un jour à l’autre, tu apprenais les chiffres et les nombres gravés sur les plaques dorées. Les yeux fermés, tu sillonnais les interminables couloirs, parfois juché sur ton tricycle, fendant l’air, à peine bousculé par le passage de la moquette au parquet. Ta maman prenait soin de toi, organisait cette nouvelle vie qui semblait perdue dans un si vaste endroit. Ton papa se réjouissait du temps qui lui était offert, rêvait grands mots, se voyait déjà acclamé par les hypothétiques lecteurs du livre qu’il entreprenait de composer, enfin, pour la dixième fois…
Et puis tu as assisté, impuissant du haut de tes quelques centimètres, à l’affreux glissement qui a ruiné votre famille. On m’a dit que tu as vu ton père hurler après ta mère, que tu l’as discrètement observée en pleurs devant cette sotte machine à écrire dont ne sortaient que les mêmes mots, phrase après phrase, page après page. Je sais aussi qu’il vous a poursuivis, tous les deux, hache à la main, bien décidé à vous anéantir, du moins à supprimer l’obstacle qui l’empêchait de vivre sa vie. Tu sentais son haleine lourdement parfumée du whisky devenu sa seule boisson, son seul compagnon de jours et de nuits.
Alors, mon enfant, mon cher Danny, si aujourd’hui tu cherchais des réponses à ce passé minable, sache que mon âme vibre de ton histoire. J’aurais voulu être cet ami auquel tu parlais dans le secret, cet ami que ton pauvre Jack ignorait, cet étrange Tony qui te laissait deviner les horreurs manigancées par Jack. J’aurais pu être ces voix et ces visions que la douce Wendy ne comprenait pas plus que toi, je t’aurais prévenu du terrible danger qui grondait si près de vous, avant que votre famille ne se brise dans la neige insondable de l’Overlook. Sous le poids de la folie. Je t’aurais expliqué quel don t’habitait et t’aurais appris à le comprendre, à en user, à t’en protéger.
Mais hélas mon cher Danny, j’ai assisté à ce massacre aussi impuissant que toi. J’ai lu ton histoire se dérouler sous mes yeux, parfois fébrile, ému, agacé. Je n’ai rien pu pour toi, ni pour la gentille Wendy, alors que j’aurais tant voulu éliminer de mes mains l’horrible Mister Torrance.
On m’a dit récemment que tu faisais de nouveau parler de toi, que les démons de ton père te hantent et que tu tentes de les surmonter en te mettant au service des autres. Je crois Danny que tu souffres, aujourd’hui plus que jamais, et si je lis encore ton histoire, je crains de te voir encore plus impuissant que par le passé. Pourtant, je le sais, tout m’appelle à toi. Je serai encore là, auprès de toi, tournant les pages de ton histoire.
Ton fidèle et insatiable lecteur




Mon grand


C’est avec impatience que j’attends le moment de te rejoindre. Car il ne saurait en être autrement. Six mois, m’avait dit le spécialiste... Bientôt la maladie m’emportera vers toi qui ne me connais pas.
C’est une curieuse d’histoire que je vais te conter, mais crois-moi, je ne suis pas folle, ou si je le suis c’est d’un trop-plein d’affection, d’amour...
Dès mon mariage avec Franck, j’ai désiré de toutes mes forces avoir un enfant, un petit être à chérir, voir grandir, guider sur le chemin du bonheur. Nous étions plus qu’à l’aise et Franck était d’accord pour que je m’épanouisse en tant que mère au foyer. Après plusieurs longues années d’attente, d’espoirs déçus, lorsque celui qui aurait dû être ton père a appris que le problème venait de lui, blessé, muré dans sa fierté d’homme, il a fermé la porte à toute autre possibilité de fonder une famille. Mes larmes, mes supplications n’ont rien changé. Autour de moi, les ventres de mes sœurs, cousines, amies s’arrondissaient à tour de rôle, voire de concert. Les maisons se peuplaient de berceaux et de jouets, retentissaient de cris et de rires d’enfants. J’ai coupé les ponts tant la frustration me rongeait.
Lorsqu’un stupide accident de la route m’a enlevé l’homme que j’aimais, la douleur de sa disparition à peine calmée, mon désir de mener à bien un projet auquel il n’adhérait pas s’est réveillé. Sais-tu qu’alors les services sociaux m’on trouvée trop fatiguée, pour tout dire trop dépressive pour me permettre d’adopter ? Instable, inapte, ont-ils écrit. Inapte ? On allait bien voir. J’ai décidé de réagir, de le combler toute seule, à ma façon, ce manque auquel on m’avait jusque-là condamnée.
Comme ça a été bon de me pavaner quelques temps devant mon miroir, les mains posées sur mon ventre gonflé d’un, puis de deux oreillers ! Quelle joie j’ai éprouvée à installer un petit lit dans la chambre d’amis redécorée en chambre d’enfant et de t’y déposer, toi, Tony, mon bébé, mon fils. J’ai inventé pour toi des berceuses, des histoires de lutins, de fées, d’animaux merveilleux. J’ai rangé avec tendresse tes petits vêtements dans la commode, rempli la maison de peluches et boîtes à musique, promené en chantonnant ta poussette à travers les cinq pièces du grand appartement. Plus tard, je me suis mêlée à la foule des parents à l’entrée et à la sortie de l’école primaire. Puis tu es devenu un grand garçon, élancé, sportif, le sosie de ton père disparu. Tes mèches blondes indisciplinées, tes yeux bleus, tes magnifiques yeux bleus... Tu as fait de brillantes études, j’étais si fière de tes bulletins trimestriels élogieux, des tes diplômes universitaires.
J’ai eu mal quand ton métier de chercheur t’a éloigné, t’amenant à voyager dans le monde entier. J’ai conservé tes lettres couvertes d’une écriture que je ne connais que trop bien. T’imaginer, t’accompagner dans toutes les étapes de ton existence a suffi à rendre mon quotidien moins sombre, moins vide. Si mon esprit embrumé ne me trahit pas, tu as trente-cinq ans aujourd’hui, mon grand.
Maintenant que la mort m’appelle, je me dis qu’il est impossible que l’enfant, le fils que j’ai souhaité, rêvé, façonné jusqu’à la déraison n’existe pas quelque part. C’est vers ce quelque part que je m’en vais, certaine que tu m’y attends et que tu seras heureux de faire ma connaissance.

Maman




Ma beauté sauvage,


Est-ce la tristesse ? Le désespoir ? A moins que ce soit la folie ? Qui me dicte cet acte insensé de vous écrire. Insensé ? Surtout dérisoire ! Ce ne sont pas que des siècles qui nous séparent. Vous avez quitté la vie il y a plus de cinq siècles, et pourtant jamais vous n’eutes d’existence réelle. Cependant l’immense génie de votre unique géniteur vous rend plus présente à mes yeux que les personnages bien vivants que je croise à mon époque matérialiste.

Je fis votre connaissance à l’âge où l’homme se dévêt des derniers oripeaux de l’enfance, où l’âme s’amplifie avec le corps, devient avide d’une expansion autrement formidable, réclame de s’unir avec une autre âme. Cette métamorphose fut accompagnée de la lecture d’un livre qu’on m’avait offert à noël ou je vous découvris au fil des pages. Les créatures imparfaites qui peuplaient alors mon quotidien, lycéennes boutonneuses, timides ou cancanières, au mieux poseuses, au pire stupides, n’avaient sut éveiller le moindre émoi dans mon cœur généreux d’adolescent, dont vous étiez la seule à posséder la clef.

C’était une reprise à l’identique d’une édition de Notre Dame de Paris publiée en 1851, richement illustrée de gravures d’époque. Je passais mes nuits, la tête dissimulée sous les couvertures, une lampe de poche à la main, à parcourir les pages du gros volume. Evitant de m’attarder sur les illustrations car je préférais, aux images en eau forte qui vous représentaient, celle que construisait mon imagination. Je m’endormais aux premières lueurs de l’aube, le livre serré dans mes mains fiévreuses, et au réveil, relâchais mon étreinte, remisais prestement l’objet rendu chaud de ce contact dans le rayon de ma bibliothèque, et m’habillais avec regret dans la perspective d’une terne journée, sans vous.

Il est heureux que les donzelles qui me côtoyaient sur les bancs de la classe ne suscitaient aucun intérêt de ma part. Elles ne m’accordaient aucun regard, sinon de furtives expressions de mépris. De votre part je ne pouvais rien attendre, mais je vous rejoignais la nuit dans mes rêves, maigre consolation. J’en venais à envier le sort du pauvre bossu qui, a la faveur de la proximité que lui accordait le récit, pouvait furtivement sentir la chaleur de votre souffle sur sa joue hirsute, ou vous caresser le front ; et, suprême audace, plonger sa main calleuse dans votre soyeuse toison.

Je demeurais dans une ruelle de cette île où se dresse la cathédrale qui fut le théâtre de votre drame. Dans ce quartier, vous vous en doutez, les gens de votre race ne sont pas nombreux. On en voit parfois, quand une troupe de bohémiens donne un spectacle de rue sur le parvis. Mais le contact est difficile. Je décidai de m’exiler dans un village perdu des Cévennes. Là, je rencontrai une de vos semblables. Elle était jeune, comme vous, et, ne riez pas, je lui donnai le surnom d’Esmeralda, et parvint à lui faire oublier son ancien nom, Blanche. Hélas, les villageois, paysans obtus, découvrirent notre liaison, et je fus chassé. Dieu sait ce qu’il advint de ma jeune compagne.

De retour à Paris, j’entamai la rédaction de cette lettre, presque achevée. J’en ferai un avion en papier que je lancerai demain d’une tour de Notre Dame. En espérant qu’un miracle la fera parvenir jusqu’à vous. Et, qui sait, acheminera votre réponse à travers les siècles et les volutes de l’imagination créatrice. Prélude d’une rencontre au pays des rêves littéraires.

Je vous quitte en espérant vous retrouver bientôt, Djali, ma chère.


Sol y sombra


Top ! Déjà hors sujet. A la poubelle ! Ah ! Si tout le monde faisait comme moi, il y aurait moins de bousculade au pied du podium.
La Dame a dit « imaginaire » or, toi, tu es bien réelle. Elle a pris comme exemples le Père Noël et un personnage de roman…
Tiens, au hasard, Emma Bovary.
Eh bien, le premier est réel comme vous et moi (je l’ai vu chez Carrefour, Champion, Leclerc…) et la seconde aussi. La preuve : Gustave disait « Madame Bovary, c’est moi » et personne n’a jamais douté de l’existence de Flaubert. Et puis, la belle Emma, elle a donné son nom à une maladie que les psys connaissent bien : le bovarysme. Alors, si ce n’est pas une preuve, ça…
Ceci dit, les gens imaginaires, il y a bien longtemps que je leur ai envoyé une petite bafouille. Je n’ai pas attendu aujourd’hui. Par contre, j’attends toujours leur réponse.
Alors, on ne m’y prendra plus et j’ai choisi de m’adresser à toi, mon ombre.
D’abord, je voudrais te remercier de ta fidélité… Je n’ai pas toujours dit ça : quand j’étais gosse et un peu chien fou, j’essayais de tromper ta vigilance, de te fuir. J’avais beau courir à perdre haleine, ça ne marchait jamais. Tu étais toujours là collée à mes baskets.
Aujourd’hui, je te reprocherais au contraire de te faire un peu tirer l’oreille les jours de ciel gris et de n’être jamais à mes côtés pour me soutenir quand je suis seul dans une nuit d’encre et pas très rassuré.
Sinon, tu es là, couchée par terre et toujours aussi facétieuse. Oui, c’est le mot car, aux alentours de midi, tu es un nain rondouillard, un Sancho. A d’autres moments, longiligne, décharnée, tu prends des allures de Chevalier à la triste figure. Là, où tu es franchement espiègle, c’est en fin de journée : tu es démesurée et hop, une seconde plus tard, tu as tiré ta révérence. Les gens qui se piquent de beau langage disent que tu t’es évanouie mais nous savons bien, toi et moi, que c’est faux.
J’ai le sentiment que nous vivons en bonne intelligence. Si tu ne m’accompagnais pas partout où je vais (ou presque), tu me manquerais.
Je crois d’ailleurs que je devrais plus souvent te prendre pour modèle ; ça me conduirait par exemple à moins picoler : l’autre jour, parlant de moi, l’un de mes amis disait « Tu lui remplis son verre ? Il le vide plus vite que son ombre ! » Je devrais prendre davantage le temps de goûter les saveurs de tourbe d’un « pure malt » de 15 ans ou celles de fruits rouges d’un Médoc 1995.
Tu restes sagement à ta place et tu n’essaies pas de me faire de l’ombre en jouant les premiers rôles comme, par exemple, les ombres qui s’agitent sur les murs de la caverne du père Platon et qui désorientent si bien les êtres de chair et d’os qui se trouvent là qu’ils prennent la proie pour l’ombre. On voudrait former des générations de citoyens qui aient peur de leur ombre, on ne s’y prendrait pas autrement.
Pendant des années, on a cru bêtement qu’il fallait s’exposer quasi nu ou même plus que quasi au soleil du mois d’août et puis on a déchanté en constatant qu’on prenait des coups de soleil horriblement douloureux alors que jamais personne n’a pris de coup d’ombre.
Quand je suis fatigué, je m’allonge sur toi et, à chaque fois, le même miracle s’accomplit : à l’instant précis où je te rejoins, mes formes épousent les tiennes avec une précision diabolique, alors, je me love entre tes bras et nous restons là dans une fusion parfaite. Les gens qui passent et qui nous voient ainsi enlacés disent « Ces deux-là, ils étaient vraiment faits l’un pour l’autre ».


LETTRE A UN INCONNU



Tu es monté dans la rame du métro et tu es venu t’asseoir. Les yeux grands ouverts, face à moi, sans me voir. Ton regard infiniment las ne voyait rien au-dessus de l’entrelacs noueux de tes mains posées entre tes genoux. Condamné au silence, tu paraissais rêver.

Si pauvre, et si noble et si beau pourtant. Image désolée, si loin de tes frères de race. Visage raviné, tu apparaissais trouble désarmé, sans l’ombre d’une menace. Dans ce maelström de ta vie, ta conscience perdue, la retrouverais-tu ?

Egaré dans la masse, sur une route sans traces, tu demeurais courbé dans l’écrasant silence dans lequel tu étais plongé, en dépit du vacarme et d’où pour t’arracher, j’aurais souhaité me pencher pour mieux te percevoir ; te toucher pour effacer, de mes doigts, ce portrait de ton cœur résigné sur cet étourdissant chemin où rien ne t’était destiné.

Mais je n’ai pas osé l’offrande d’un tel geste, ni saisir ton regard, pour tenter à mes yeux l’improbable rachat des hontes infligées, fossiles indélébiles et à jamais gravés au cœur des mille et pauvres anfractuosités, en l’écorce vivante et jusqu’aux veines creusées, au profond de la chair des peuples déchirés.

Evidemment, tu ne liras jamais cette lettre. Je t’ai écrit en pensée et je t’ai tout dit.



L’étrange épistolier


A toi qui m’accompagnes,

Déjà une semaine que je ne t’ai pas écrit. Je pourrais prétexter la chaleur et la fatigue, mais tu me connais, je n‘aime que le silence et les livres qui le peuplent. Tu te poses certainement des questions, tu souris peut-être, tu me laisses parler comme on laisse pépier les moineaux, il est si difficile d’apprivoiser un serin en liberté.
Hier, en trébuchant, j’ai lâché un plateau de cuivre sur le dallage. Cela a fait un bruit terrible. Il faut dire que mes babouches perdent leur semelle. Triste spectacle, un lettré doit être convenablement chaussé.
Chez toi, il paraît que lire, c’est vivre. J’aimerais moi aussi grandir dans une famille gourmande de mots, vorace de livres. J’aimerais pouvoir t’accueillir au milieu d’une cascade verbale aussi exubérante que mon jardin. Mais ici, derrière les moucharabiehs, des milliers d’enfants dépenaillés piaillent dans les effluves de menthe et d’encens. Leurs doigts encore gras du mouton rôti déchiré avec les ongles ne connaissent pas le plaisir du lent mouvement esquissé pour remodeler une lettre imprécise sur un bout de papier.
A toi, mon ami, je peux le confier, parfois j’ai honte. Comme des nœuds de serpents qui se tordent sur un fumier, les miens aiment à se rouler dans la pauvreté d’esprit. Pourtant, rien n’est plus rassurant que de voir leur hospitalité. Il paraît que chez toi, lorsqu’une personne âgée quitte ce monde, on s’aperçoit parfois qu’elle est morte un mois après, quand ça sent mauvais. Dans mon village, si on n’entend pas son voisin dans la journée, tout le monde est affolé. Tu vois, je suis heureux de vivre ici, ce pays est une merveille.
Tu peux penser que sous un médiocre bouquet d’arbres, je reste allongé des journées entières. Détrompe-toi. Ce matin, j’ai traîné des touristes, des gens de chez toi, sur la route de la Corniche. Découvrir les gorges du Rhummel n’est pas une simple promenade à la portée de tous. L’énormité du ravin en fait tressaillir beaucoup. Moi, je n’ai pas peur ! Il paraît qu’aucune ville au monde ne peut se glorifier d’un tel escarpement. Ils ont refusé d’emprunter le chemin accroché au flanc de la cavité, tétanisés par le vertige.
C’est là qu’ils ont commencé à me poser des questions, à me montrer des livrets, à me demander de lire, d’expliquer les anecdotes. Comment les beys précipitaient-ils leurs victimes du haut d’effrayants à-pics ? Où étaient venues s’abîmer les centaines de soldats français pendant l’expédition de Constantine ? Ils voulaient que je lise, que j’analyse.
Le chemin des touristes s’est alors transformé en un itinéraire de cauchemar. A bout de souffle, dépassé, impuissant, je me suis réfugié près du tanneur, dans sa petite maison suspendue aux lèvres du gouffre. J’avais perdu mes babouches. Mes mains tremblaient, les mots étaient devenus comme de minuscules fourmis qui portent d’énormes fardeaux. Je pensais à toi, mon ami. Tu aurais pu répondre à toutes ces questions, toi qui sais lire, qui sais écrire, qui as quelque chose dans la tête.
Moi, je n’ai que de l’or rouge qui brûle dans mon cœur comme un soleil fou. Tu n’as jamais reçu mes lettres, car tu n’existes pas. Tu n’as jamais reçu mes lettres, car je n’écris pas. Pourtant lorsque je rêve et que mon regard est ailleurs, c’est avec toi que je me trouve, l’ami imaginaire. Pourtant lorsque je caresse un livre et en tourne les pages, c’est près de toi qu’il se réfugie, l’analphabète que je suis.
N’arrête jamais de me parler, l’ami, je te répondrai.


Sérum


Cher Père Noël,

A l'approche de Noël j'imagine combien vous et vos lutins devez êtes débordés. J'espère que vous parvenez quand même à poser quelques jours de RTT de temps en temps pour vous reposer. Cette année, j'ai été sage. En attendant le lendemain du 24 décembre, je vous fais part de mon souhait le plus cher.

Je voudrais que vous me livriez un sérum inédit directement injectable dans le cerveau.
En effet, je ne supporte pas l'idée de ne disposer que d'une vie. Par conséquent, mon existence est jalonnée d'actes manqués.

Permettez-moi d'illustrer mon propos par une historiette liée à la sexualité fantasmée, non consommée. Puisque la Mère Noël semble inexistante, je suppose que le thème des fantasmes vous est familier.

Un jour dans le métro, j'étais avec mon meilleur ami Clovis.
La rame était bondée. Au point que chaque usager pouvait contempler le sébum suinter des pores de la peau de l'autre, les mains sales, tout en supportant les miasmes en tous genres. Bref : dégueulasse. Père Noël, quelle chance vous avez de circuler en traîneau dans le ciel plutôt qu'en métro !

J'aimais bien la peau de Clovis. J'étais sûre que c'était réciproque, bien que jamais nous n'osions évoquer cette inclination en vertu d'une amitié indéfectible, alliée, sans doute, à un amour résolument platonique.

Mais ce jour-là, alors que nous étions plaqués l'un contre l'autre, Clovis fut pris d'une formidable érection.

Il était très gêné et se confondit en excuses, bredouillant que c'était irrépressible, incontrôlable, qu'il s'en voulait beaucoup. Il me rabâcha qu'il n'était ni pervers, ni coutumier des bandaisons spontanées dans les transports en commun.
Peut-être, cher Père Noël, avez-vous déjà été dans une telle situation gênante par exemple en tombant sur une jolie maman décorant son sapin...

Pour mettre fin au calvaire de Clovis, je lui répondis qu'il n'y avait pas de mal. que ce n'était pas sa faute, d'autant qu'il se produisait chez moi les mêmes manifestations physiologiques. La différence, c'est que ça ne se voyait pas.
A ces mots chuchotés, il faillit s'évanouir.

Ensuite, tout s'emballa très vite. Le souffle court, il me pressa davantage contre lui et me susurra à l'oreille tout un flot de confessions troublantes.

Crescendo.

"J'ai envie de toi. Depuis toujours. J'y pense tout le temps".

Mes lèvres frôlèrent sa joue.

"Je te veux maintenant. On descend illico presto à la prochaine station".

Je me lovai au creux de son cou.
Discrètement, j'enroulai une cheville autour de la sienne.
"Je vais t'arracher ta culotte".

Il osa alors un léger lever de genou au niveau de mon entrecuisse.

Mais curieusement mon consentement vacilla en une seconde et je lui répondis : "Je n'ai pas besoin de faire l'amour avec toi. Parce que je l'ai déjà fait mille fois dans ma tête".

Voilà.

Je n'ai jamais compris le pourquoi du comment de cette rétractation soudaine.

C'est ainsi, Père Noël, que j'ai certainement raté l'orgasme de ma vie. Aidez-moi, je vous en prie, à ne plus vivre d'actes manqués. Tout le monde connaît votre infinie mansuétude.

Croyez, cher Père Noël, en l'assurance de ma meilleure considération.

Clotilde
_________________
Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
http://danielle.akakpo.over-blog.com/
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PostPosted: Mon 27 Jan - 09:45 (2014)    Post subject: Publicité

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