forum du cercle maux d'auteurs Forum Index

forum du cercle maux d'auteurs
Ouvert à tous les passionnés de lecture et d'écriture!

 FAQFAQ   SearchSearch   MemberlistMemberlist   UsergroupsUsergroups   RegisterRegister 
 ProfileProfile   Log in to check your private messagesLog in to check your private messages   Log inLog in 

Les textes du jeu N°59

 
Post new topic   Reply to topic    forum du cercle maux d'auteurs Forum Index -> ARCHIVES générales -> Archives des jeux d'écriture -> Le jeu N°59
Previous topic :: Next topic  
Author Message
danielle
Administrateur

Offline

Joined: 21 May 2010
Posts: 12,030
Localisation: St Etienne
Féminin Poissons (20fev-20mar)

PostPosted: Sun 26 Sep - 20:06 (2010)    Post subject: Les textes du jeu N°59 Reply with quote

Soupire en silence…

L’orage s’éloigne pour aller poursuivre sa course hors de la ville, laissant des langues d’humidité errer dans les rues. Mathieu s’est retrouvé dehors sans avoir le temps de s’en rendre compte. Les dernières gouttes viennent lui piquer le visage sans parvenir à le sortir de ses pensées. Ne surtout pas se retourner, dit son regard fixé sur l’horizon menaçant. S’offrir le plaisir du dédain. Paraître volontaire, inflexible.
Il s’est redressé malgré la pluie, a repoussé d’une main nerveuse une mèche tombée sur ses yeux et tenté d’accélérer. Il aurait voulu marcher d’un pas décidé mais ses jambes s’y refusent. Quelque chose le pousse à espérer mais le retient de regarder en arrière.
Elle va l’appeler, tenter de le retenir. Elle ne le laissera pas partir ainsi. Elle a besoin de lui. Il sent sa présence muette dans son dos. Il la devine appuyée à la fenêtre. Il pourrait, sans la regarder, peindre sa silhouette finement dessinée par sa robe rouge, sa chevelure mordorée qui accroche la lumière, sa peau transparente qui lui donne un air fragile, son regard d’un bleu si profond qu’il s’y est enfoui dès leur première rencontre. Il l’imagine penchée pour voir la rue et une toile se dessine dans sa tête. L’encadrement de la fenêtre devient un cadre sombre qui enferme l’image de son bonheur. Mais le châssis est ouvert… rien n’est encore perdu. Son nom résonnera bientôt dans la rue déserte, « Mathieu » prononcé assez fort qu’il l’entende, avec juste ce qu’il faut de trémolo et de fermeté dans la voix. Il reviendra sur ses pas, il nouera le dialogue, il resserrera les liens distendus.
Il faut qu’il échappe à cette rue qui le retient encore, il ne peut se permettre de prendre une direction qui n’est pas la sienne sous peine de trahir son attente. Il ralentit dans un dernier espoir. Le silence, lourd, le nargue une fois encore. Une première note le rattrape et vient se briser sur la chaussée mouillée. Il faut qu’il tourne cette page dissonante, il n’y a pas de chœur à une voix.


L’atmosphère est lourde malgré l’orage qui vient d’éclater. Lucie chasse ce souvenir d’un large geste de la main, comme elle le ferait d’une mouche folle. Elle n’aime pas cette chaleur qui l’écrase, elle a besoin d’air, d’espace, de liberté. Elle vit dans la couleur, son ciel doit rester bleu. Elle n’accepte ni grondement ni colère, elle trouve sa lumière dans le silence.
Elle finit par ouvrir la fenêtre, appuie sa tête à la vitre fraîche. Elle grignote des biscuits en écoutant la pluie picorer le gros zinc des gouttières. Le rythme des gouttes trotte dans sa tête, fait naître une petite musique. Ses doigts courent sur le carreau.
Elle se dirige vers le piano. La musique s’élève, légère, elle investit l’espace, pousse la touffeur, chasse la noirceur avant de se jeter dans la rue. Les notes cristallines se nichent dans le silence, se moquent des mots aigres, des rancœurs crachées. Lucie, les yeux fermés, savoure. Une dernière mesure. Le temps s’arrête. Elle laisse ses mains caresser l’air alors que le piano exhale son dernier souffle. La colère de Mathieu s’est noyée dans la mélodie. La paix est revenue.
Lucie n’aime pas les mots, elle ne s’exprime que par ces phrases que son instrument égrène. Mathieu n’a pas compris, il l’a invectivée avec violence. Il a hurlé sa rage, sa haine du silence, sa quête de verbe.
Dans le calme de son appartement, Lucie esquisse un sourire et se remet à jouer. A quoi bon se servir des mots, si c’est pour en faire un si piètre usage ?


Silences

Elle grignote des biscuits en écoutant la pluie picorer le gros zinc de la gouttière.
Si José, la voyait, il lui dirait:«Cesse de te gaver de gâteaux secs! Tu es censée être au régime, non?»
Elle entend le ton excédé de sa voix, le même que celui qu’il avait quand il est parti tout à l'heure:«Maria! Puisque tu n’as soi-disant plus rien à te mettre, je vais tout seul chez Lisa. Elle m’attend pour son concert d’anniversaire!»
La pluie tombe en un long rideau strié, enfermant Maria derrière les grandes baies aussi sûrement qu’un grillage serré.
«Prisonnière! se dit-elle. Voilà ce que je suis devenue, une recluse dans une maison grande ouverte sur une roseraie qui descend jusqu'à la mer. Je ne peux pas faire trois pas dehors. Aucun parapluie ne résisterait à ces trombes d’eau. Et je m’enfoncerais jusqu’aux mollets dans la boue de l’allée que la pluie a noyée. Je n'ai même pas essayé de courir après José, de le rattraper, de l’attendrir. Je suis prisonnière… Prisonnière de la pluie. Prisonnière de l'ennui. Enfermée dans mon silence. Pleurant ma voix perdue... Je me sens si seule. Il ne m’aime plus, il ne me prend plus dans ses bras, il me trouve sinistre et laide. Il ne me le dit pas, mais je le devine à ses regards appuyés sur ma silhouette alourdie, mon visage empâté, la cicatrice de mon cou, mes doigts boursouflés sur lesquels je ne peux plus enfiler les bagues qu’il m’offrait quand il m’appelait «mon cœur» et qu’il me faisait partager ses rêves. Des rêves qui nous ont fait parcourir le monde, de studios d’enregistrements en salles de concerts, et qui nous ont conduits jusqu’ici dans cette luxueuse villa au bord de l’Adriatique. Depuis que nous nous étions rencontrés au Conservatoire nous partagions la même passion unique et dévorante qui nous isolait du reste du monde. Alors, nous nous comprenions d’un regard. Maintenant, il me regarde à peine et il n’ouvre plus la bouche que pour me demander, avant de partir à une répétition de lui indiquer où se trouve une partition qu’il ne retrouve plus. Parfois, il prend la peine d'ajouter cette inutile précision:«Ne m'attends pas, je rentrerai tard!» A quoi bon se servir des mots si c’est pour en faire un si piètre usage?»
Elle écoute la pluie qui tombe sans discontinuer. Elle n’aperçoit pas la piscine, mais elle sait qu’elle a débordé et que le jardin est devenu une immense flaque sur laquelle flottent les roses rouges saccagées par les coups de fouet de la pluie. En un éclair, Maria revoit les scènes lisses recouvertes des fleurs écarlates jetées des balcons pendant les rappels et elle entend les bravos de tous les publics qui se sont mis debout pour l'applaudir.
José est chez Lisa. Sa prochaine maîtresse? Il ne cache pas qu’il est totalement sous le charme. Une si jeune et si talentueuse violoniste. Maria n’essaiera pas de lutter, tout est perdu d’avance. Elle avale un dernier biscuit avant de boire d’un trait un grand verre d’alcool dans lequel elle a laissé fondre tout un tube de comprimés. Bientôt, son grand corps s’écroule sur les draps de satin de son lit de diva, tandis que, du lecteur de CD, sa merveilleuse voix de soprano, puissante, sombre et désespérée s’élève au-dessus du bruit de la pluie.

Que le silence se taise.

A quoi bon se servir des mots, si c’est pour en faire un si piètre usage ? Décevoir, blesser, abandonner. Ces choses-là se lisent assez bien dans les yeux. A peine avait-il franchi le seuil, elle savait déjà. Elle aurait voulu qu’il reparte vite, qu’il ne parle surtout pas, parce que les mauvaises paroles se gravent dans la chair comme des entailles de couteau. Mais il était venu pour ça, pour lui dire qu’il ne voulait pas d’elle. Il avait bredouillé des excuses pitoyables. Il l’avait repoussée, refusée, niée. Il n’avait aucune place pour elle dans sa vie, aucune envie de la connaître ni de la revoir.
Elle le cherchait depuis des années, avec l’acharnement obsessionnel que ne peuvent comprendre que ceux à qui il manque cette moitié de soi , ce premier chapitre d’une existence qui sans lui ne s’écrit pas, cette branche de l’arbre qui vous relie au monde, qui légitime votre présence. Elle avait cherché son père.
Avant, elle se nourrissait d’espoirs et de craintes, du besoin de savoir et d’avoir des réponses, de l’envie qu’on lui raconte le début de son chemin, du désir de se lire sur un visage et de se découvrir dans un regard. Elle avait rempli sa vie de fantasmes idylliques ou terribles, imaginé des larmes ou des effusions, redouté les drames et les confusions. Jamais elle n’avait pensé que l’indifférence serait la pire des rencontres, car elle lui volerait l’espérance et la tendresse, parce qu’elle décimerait violemment ce pan de mur sur lequel elle essayait de se construire, parce jamais le sang de ses veines ne lui aurait paru si transparent.
Elle n’a pas de père. Même plus en rêve, même plus en crainte. Elle n’a plus que ces mots qu’elle ne voulait pas entendre et qui résonnent tel un écho insolent, ces mots maladroits, idiots, fades, ces mots qui font juste mal et pitié. Elle n’a plus que le silence dans lequel ils vibrent encore, le vide sidérant des quêtes perdues, du temps englouti.
C’est pourquoi elle s’étourdit devant la rumeur sourde et machinale du poste de télévision. Il faut que le silence se taise, qu’elle entende autre chose.
C’est pourquoi depuis qu’il est parti, elle grignote des biscuits en écoutant la pluie picorer le gros zinc des gouttières.

Le bruit de l'eau

Elle grignote des biscuits en écoutant la pluie picorer le gros zinc des gouttières. Elle est encore un peu tendue, mais étrangement, ce bruit l'apaise. Dehors, le ciel est très sombre. Une lueur au loin indique cependant que le soleil ne va pas tarder à se lever. Elle repose le paquet de sablés sur la table basse, à côté du marteau. Et tous ses sens se tendent vers la pluie qui ruisselle. Il lui semble l'entendre pour la première fois. C'est un bruit étrange, fluide et si doux, avec de légers battements irréguliers qui composent un ensemble harmonieux, presque musical. Il lui chatouille les oreilles, acidulé et caressant à la fois. Elle ne bouge pas, de peur de masquer ces sons qui la bercent. Ses paupières s'alourdissent. Quel calme, quel délice... Elle aurait dû agir bien avant.
Pourquoi n'a-t-il pas voulu comprendre ? Il n'aurait pas dû rapporter ce troisième poste et l'installer dans leur chambre. Elle l'avait prévenu. Il s'est débattu, mais comment se défendre quand on a les pieds et les mains liés aux barreaux du lit ? Elle revoit son visage quand enfin il s'est tu.
Oui, c'est de sa faute, il n'a pas voulu comprendre. Il a toujours aimé le bruit, toujours voulu meubler le silence. Il a toujours eu une radio, toujours écouté les émissions du matin dans la salle de bain. Et puis, malgré ses protestations, il a même fait l'acquisition d'un second poste afin de pouvoir en profiter en prenant son petit déjeuner. Elle n'en pouvait vraiment plus de ces réveils, de ce fleuve de paroles, de ces matins sonores où jingles et publicités s'enchaînaient, où les invités du matin se chamaillaient à coup de phrases usées, où animateurs et chroniqueurs parlaient sans s'écouter, se coupaient la parole, riaient aux éclats forcés. Mais surtout, elle en avait assez de son attitude à lui, assis devant son bol de café, tout entier absorbé par l'écoute de cette logorrhée. Intarissable, il enchaînait les commentaires, les réponses sans questions, les haussements d'épaules, ou même les ricanements entendus ! Du bruit. Tant de bruit pour rien. A quoi bon se servir des mots, si c’est pour en faire un si piètre usage ? Oui, c'est de sa faute, il aurait dû comprendre.
Dehors, la pluie s'est adoucie, le ruissellement se fait encore plus léger, paisible. Elle regarde les deux postes qui gisent sur le tapis, victimes de son coup de folie. Et, tout prêt d'elle, le troisième, le plus récent, le poste de trop destiné à leur chambre, éventré. Elle s'est acharnée sur lui aussi, a frappé de toutes ses forces avec le marteau, très vite hors d'haleine.
Elle se demande ce qu'elle va faire maintenant. Après la violence de ce matin, ce calme inhabituel la désoriente. Il faudrait qu'elle se prépare et qu'elle parte à son travail, elle va finir par être en retard. Elle est un peu désemparée. Dehors, le soleil se lève, la pluie a complètement cessé et le silence s'installe.
Elle se lève, entrouvre la porte de la chambre, regarde le corps gisant sur le lit. Il a dû s'apercevoir qu'elle était entrée et se tortille, saucissonné dans la couverture. Il redresse la tête, il a l'air furieux. Elle rit. Ce soir, il aura sûrement compris. Alors s'il promet de se taire, peut-être lui ôtera-t-elle son bâillon ?

Grain

Juliette est installée près de la fenêtre à jalousies. Elle observe le ballet des palmes orchestré par le vent. Elle grignote des biscuits en écoutant la pluie picorer le gros zinc des gouttières, bercée par les notes flûtées que fredonne l’averse encore hésitante. Les gouttes foulent discrètement le toit comme une nuée de ballerines glisse dans les coulisses, juste avant de jaillir sur scène dans une explosion de cymbales et de trombones. La jeune femme écoute le prélude avant la tempête, abandonnée à la langueur de l’instant. Bientôt, c’est le toit tout entier qui crépitera comme une ramée de bois sec livré à l’ardeur des flammes. En face, sur la colline, une avalanche de gros nuages noirs dévale les pentes luxuriantes, prête à engloutir le champ de cannes à sucre qui s’étend au-delà du jardin. Sur sa peau, la sueur se mêle à la poussière et forme de minuscules rigoles ocre qui sillonnent entre ses seins. Elle recouvre peu à peu son souffle après l’effort fourni dans la fournaise de midi. Tout l’accable : la chaleur oppressante, le poids des remords. Elle n’a pas faim malgré l’heure qui avance. Les quelques biscuits au fond de la boîte en fer blanc posée sur ses genoux suffiront amplement. Le regard perdu dans le fouillis du jardin, elle mange les gâteaux sablés du bout des lèvres sans se soucier des miettes qui tombent et s’unissent à la sueur sale. Elle attend le grain qui va fondre sur la maison et sur les terres, comme une délivrance. Elle repense à ce silence déposé sur leur couple, à ce vernis de vie qui s’écaille. Elle fait défiler les scènes des dernières semaines : Il n’y avait plus rien à dire, les mots étaient vains comme un refrain trop souvent entonné. A quoi bon se servir des mots, si c’est pour en faire un si piètre usage ? A quoi bon poser les mêmes questions, répéter les mêmes sermons inféconds ? Alors, il y a eu les tempêtes muettes, les complaintes sourdes dont le vent du soir se faisait l’écho lorsque Johan rentrait à la maison au moment où le grain fouettait la toiture, malmenait les cannes. Il y a eu la souffrance, la colère, la révolte puis, Juliette a cessé de lutter. Ses rivales étaient trop belles, trop jeunes, trop nombreuses. Rongée par la jalousie, murée dans leur mutisme, elle a renoncé et Johan est rentré de plus en plus tard.

La pluie s’abat à présent avec violence sur la maison et sur les champs. A travers les jalousies, Juliette observe la colère du ciel qui endeuille le paysage. Elle écoute le vent qui bouscule les palmes, hérisse les feuillages, gonfle les tôles de l’abri de jardin. La pluie diluvienne ravine la terre rouge et Juliette laisse son corps épancher sa douleur. Longtemps, elle pleure de concert avec le vent qui hurle, gémit puis s’apaise et lorsqu’enfin il se tait, elle sèche d’un revers de main les larmes qui ruissellent sur ses joues, barbouillant son visage et son cou de cette terre rouille qui a souillé sa peau alors qu’elle creusait un grand trou, il y a une heure à peine, là-bas, tout près des cannes. A l’endroit précis où un torrent de boue ocre dévale la pente douce du jardin, comme une coulée de sang. A l’endroit où repose le corps de Johan qu’elle a réduit au silence pour toujours.

Coup de tonnerre

Léa s’est glissée sur le toit. Cà barde trop en bas. A califourchon sur le chien-assis qui domine sa chambre, elle grignote des biscuits en écoutant la pluie picorer le gros zinc des gouttières. Son repas est frugal. Mais elle s’en fiche. Ici au moins elle a la paix. Personne ne la prend à témoin.
— Hein Léa ? dis lui que c’est vrai ma puce ! Dis lui que toi non plus tu ne supportes plus ses réflexions …
— Ne l’écoute pas Léa ! S’il y a quelqu’un ici qui se préoccupe de toi, c’est bien moi, non ?

Elle ne supporte plus tout çà. Elle en a marre. Marre de toutes leurs disputes. Marre d’entendre tous ces noms d’oiseaux qu’ils se balancent sans cesse à la figure. A quoi bon se servir des mots si c’est pour en faire un si piètre usage ? Alors Léa a décidé de ne plus leur répondre. Ca lui est venu comme çà. Comme une étincelle au milieu des idées noires qui lui occupent la tête. Elle est devenue muette. Muette, mais pas sourde. Alors dès que commence la sempiternelle discussion : qui a tort, qui a raison, elle s’enfuit sur le toit pour ne plus les entendre. Loin d’eux. Loin de tous ces mots trop lourds qui lui pèsent sur le cœur. Elle fuit au-delà des nuages, loin, très loin dans le ciel. Elle s’envole au milieu des étoiles et rêve d’un grand trou noir où tous les vilains mots iraient se perdre.
— Léa, tu es là ?
Au rez-de-chaussée, la fenêtre s’est ouverte. Sa mère l’appelle dans le jardin :
— Allez Léa , il faut rentrer maintenant, il pleut.

L’air est lourd, la chaleur suffocante malgré la pluie qui s’accélère. Des éclairs de plus en plus nombreux zèbrent le ciel par-dessus les toits. Ils se rapprochent. Léa a faim. De la fenêtre ouverte lui parviennent les odeurs de cuisine. Une porte a claqué, et puis une autre. Depuis plus rien. Sans doute que son père est encore parti. Chaque fois c’est la même chose : sa mère menace de le mettre à la porte et il la prend au mot. Il sort. De plus en plus souvent et de plus en plus tard.
La pluie a redoublé d’intensité. Transie, Léa s’apprête à regagner sa chambre quand à nouveau les vilains mots se font entendre :
— D’abord qu’est ce qu’elle fiche dans le jardin à une heure pareille ? Tu ne peux pas la surveiller un peu ?
— Et toi, tu t’en occupes ?
Et voilà ! Une fois de plus c’est reparti ! Léa croque rageusement dans ses biscuits. Elle a beau s’appliquer à mastiquer très fort pour ne plus rien entendre, les mots lancés à la volée par la fenêtre ouverte se hissent jusqu’à elle. Même le vacarme de la pluie qui tombe à verse sur le toit ne suffit plus à les couvrir.
— Qu’est ce que tu cherches ? Qu’est ce que tu veux ? Tu veux que je te dise que tu n’es pas son père ? Eh bien soit ! Non, tu n’es pas son père ! Et oui, je t’ai trompé ! Voilà ! Tu es content comme çà ?
Un violent éclair orange a déchiré le ciel. Le tonnerre a claqué très fort, là, tout près. Si près que ses oreilles se sont soudain bouchées. Léa secoue la tête. Si seulement elle pouvait être sourde.


Crime parfait

On n’est pas en Bretagne, mais dans les profondeurs bucoliques du Massif Central. C’est pourtant par un fin crachin que s’était ouverte la vidange des nuages. Les averses s’étaient ensuite succédées avec une régularité de pendule suisse. Il est maintenant minuit et il ne tombe plus que quelques hallebardes…Nicole attend avec patience. ELLE GRIGNOTE DES BISCUITS EN ECOUTANT LA PLUIE PICORER LE ZINC DES GOUTTIERES, tout en feuilletant un vieux numéro de «France Dimanche ».
Nicole, à vingt ans, c’était une fraise sauvage sur un ressort à boudin. Avec l’âge et le mariage, elle a perdu en souplesse, mais pas en boudin, et aujourd’hui, à soixante carats… Un ange passe. D’une main lasse, elle pioche un Spéculos dans le paquet et grignote. Elle a une furtive pensée pour son mari Jeannot, deux ans de plus qu’elle et des yeux façon cerises à l’eau de vie sorties de leur bocal, comme ses deux braques, les seules personnes qu’il aime. Ils chassent ensemble.
Nicole est perplexe : René avait dit qu’il arriverait vers vingt-deux heures, pour s’occuper de tout… tu parles ! Pas même un appel téléphonique pour s’excuser de son retard ! Nicole doit bien se l’avouer, cet amant maigrichon au profil de tringle à rideau quand il est à l’horizontale n’est pas fiable dans ses propos. Sa faconde explique ses succès commerciaux dans la représentation d’une grande marque de lingerie féminine, mais des paroles, qu’il associe à d’aimables sourires et à des mimiques théâtrales, il n’utilise que la musique. A QUOI BON SE SERVIR DES MOTS SI C’EST POUR EN FAIRE UN SI PIETRE USAGE …Mais René n’est pas qu’un simple «communiquant non verbal », c’est aussi un penseur, pour qui le verbe a toute son importance d’outil conceptuel.

Le calendrier des rencontres de Nicole et René était soumis à l’ouverture de la chasse : au lapin, à la bécasse, au canard boiteux … Vraiment pas pratique. René, avait donc monté, pour se débarrasser de Jeannot l’encombrant, un scénario de « crime parfait » (au moins à son avis). En trois temps :
Empoisonnement à la « mort aux rats » (mélangée avec du miel pour masquer le goût)
Transport du cadavre dans une fourgonnette funéraire volée (certainement l’idée la plus originale : qui irait chercher là un passager clandestin ? Les gendarmes eux-mêmes lèveraient leur képi au passage du véhicule).
Abandon de l’ensemble devant les grilles fermées d’un cimetière (le point faible, peut-être fallait-il ajouter un panonceau « Aux bons soins de MM les croque-morts ».)

Une heure du matin, Nicole est de plus en plus nerveuse. Castor et Pollux, les deux braques sont venus se coucher à ses pieds. Elle ne grignote plus mais s’empiffre. Elle a tenu son rôle en mélangeant le poison et un somnifère à la tisane de feuilles de chou que Jeannot avale vers vingt heures avant d’aller au lit. A René de jouer sa partie, mais en aura-t-il le courage ?

Trois heures du matin, Nicole est maintenant persuadée que René la laissera seule à se dépatouiller avec le cadavre…. Stupeur et tremblement ! Un bruit de pas transperce le silence. Il provient de la chambre à coucher. Le mort est bien vivant, la dose de poison avait été insuffisante et comme chaque nuit, Jeannot va vider sa vessie aux toilettes. Il se demande seulement pourquoi son urine est vert fluorescent et quelle mouche a piqué sa femme pour qu’elle soit asteure en tenue de ville.

Nicole, d'une main lasse, prend un nouveau biscuit et grignote



Cathy et les mots

Ils sont partis. Enfin. Cathy savoure la quiétude retrouvée de la vaste salle à manger. Elle remet deux bûches dans l’âtre et reprend sa place favorite dans la bergère en face du grand fauteuil à repose-pieds occupé par un livre, et une paire de lunettes dont personne n’aura plus l’usage. Si elle avait apprécié leur soutien à tous pendant la cérémonie, les choses s’étaient gâtées au retour à la maison. Ils avaient tenu à l’entourer aussi longtemps que possible mais chacun s’était cru obligé d’y aller de son couplet, de son conseil. Des banalités. Des mots, rien que des mots, vides de sens pour elle. A quoi bon se servir des mots, si c’est pour en faire un si piètre usage ? avait-elle pesté intérieurement.
Le « Ma pauvre Cathy ! » larmoyé par tante Christine, avait fait écho au « Courage, sœurette, nous sommes là » du frère aîné. Le « Dieu vous aidera dans l’épreuve » du prêtre au « Elle a fini de souffrir » de l’oncle Jules.
Quant à son jeune frère qui lui avait suggéré de quitter cette demeure devenue trop grande, savait-il seulement de quoi il parlait ? La maison ne serait jamais trop grande pour abriter la foule de souvenirs qui la relieraient désormais à maman, ceux des moments d’intimité dédiés à la toilette et aux soins, des après-midi consacrés à la lecture et à l’écriture, des soirées devant la télévision suivies de leurs échanges animés, alternance de joyeux accords et d’affectueux duels clos par le baiser du soir.
Sa sœur lui avait gentiment reproché de s’être vêtue de noir. C’était passé de mode, cela ne faisait qu’ajouter à la douleur. Sottise ! Maman aurait dit, de sa voix feutrée, que sa Cathy s’était enveloppée dans les nuages de ses pensées, tout comme il lui arrivait d’annoncer d’un ton enjoué : « Ma fille donne le la au printemps » lorsque Cathy endossait sa robe rose et verte froufroutante. Maman avait le secret de ces petites phrases nimbées de poésie. Pour toutes les occasions. Lorsque la fatigue se faisait trop lourde, elle murmurait : « Je me sens légère, légère, je suis une plume que le vent va emporter sur ses ailes. Ferme la fenêtre, ma chérie, attrape-moi et, de cette plume, couche quelques rimes sur le papier. » Cathy lui prenait la main et veillait sur son repos.
Elle ne quitterait pas la villa. Elle avait fait le choix d’y partager l’existence de la malade et y avait vécu heureuse. Elle ne trouverait pas de bonheur ailleurs. Et puis, il lui restait une tâche si passionnante à mener à bien, ce recueil de poèmes commencé à quatre mains, qu’elle terminerait, paisiblement, certaine qu’une douce voix lui soufflerait à l’oreille les mots qui viendraient à lui manquer.
Les visiteurs avaient fait honneur au buffet. Il ne restait plus que quelques gâteaux secs parfumés au citron. Cathy alla se servir un verre de jus de fruit et emporta les biscuits jusqu’à sa place devant la cheminée, sereine, pas le moins du monde affectée par l’écho de l’orage finissant.
« Il en tombe comme des cordes, ça va être galère de rouler par ce temps de chien. Et quel bruit d’enfer, ma pauvre Cathy ! »
La phrase d’adieu du cousin Paul, le dernier à s’en aller, lui était soudain revenue en mémoire, lui arrachant un sourire.
Installée dans son fauteuil en face d’elle, maman, petits rire et clin d’œil mutins à l’appui, aurait sûrement chantonné quelque chose comme :
« Elle grignote des biscuits en écoutant la pluie picorer le gros zinc des gouttières «

La belle et la bête

Mai 68 - Quartier Latin
« — CRS, SS ! CRS, SS ! » La foule crie, vocifère, rugit sa colère, sa haine parfois, contre mes collègues. Je suis là, à l’affût et en civil, prêt à intervenir pour ″récupérer″ les leaders au signal du commissaire.
Je l’observe depuis un moment : elle harangue les premiers rangs du haut de ses 1,60m. Belle et courageuse, rebelle et dangereuse. Elle a lancé, telle Suzanne Lenglen, quelques pavés récupérés sur la nouvelle plage. Une quinzaine de touristes sans serviettes sont ciblés, j’ai pour mission de l’arrêter. Le faucon tourne autour de la souris. Ce soir, c’est ma rivale brune, demain elle ne sera qu’une fiche supplémentaire au commissariat. Les boules sont lancées, les quilles sont tombées. Fin de partie pour ce soir, la belle Catalane est sous les verrous, c’est moi qui ai la clau.
Moi Marco Andréotti, policier, fils de Cesare Andréotti, fasciste faussement repenti, j’ai arrêté Sébastianna Lopez, étudiante, fille de Jordy Lopez anti-franquiste de la première heure. Je suis né à Vannes d’une mère bretonne. Toulon l’a vue grandir. Tout nous oppose.
Même en prison depuis des heures, sans douche ni maquillage, elle est belle. Ses yeux azulejo et ses pommettes avancées, ses cheveux courts et ses petites quenottes, m’obsèdent depuis mon retour à domicile. Après avoir compté des milliers de moutons et leurs gigots, je me résous à revenir au commissariat. Trop tard, les salauds l’ont libérée. Je la cherche durant quelques semaines mais elle s’est fait la belle en Espagne. Je l’ai perdue.
Décembre 69 Paris
Il y a maintenant six mois qu’une femme m’a frappé dans la rue. Coiffée d’un chapeau, lunettes de soleil sur le nez, elle s’est approchée, sans trompette ni klaxon, sans coup de semonce au préalable, pour me décocher un coup droit de sa main gauche sur le museau. « —Hijo de puta » m’a-t-elle craché au visage rougi par cette braise ambulante. Elle s’est trahie, j’ai reconnu ses dents. Comment ai-je fait pour réussir à la calmer ? Un miracle sans doute. La magie d’une véritable rencontre sans pavés, sans lacrymogène, sans personne entre nous. Le stock de café de « Chez Grégorio » est tombé à zéro. Des hectolitres d’excitant nous ont permis de tenir toute la nuit.
Depuis, elle squatte mon Vercors haussmannien. Là-haut, nos idées se sont rejointes malgré ma résistance farouche. Elle me reproche de ne pas assez réfléchir aux problèmes du monde, aux bouleversements actuels. Je l’observe, allongée sur le vieux canapé en cuir, belle, bavarde, passionnée mais inactive. A quoi bon se servir des mots, si c’est pour en faire un si piètre usage ? Notre couple vivote dans cet appartement. Elle rêve de mieux, de plus loin. Elle grignote des biscuits en écoutant la pluie picorer le gros zinc des gouttières, douce façon de dire qu’elle s’emmerde à Paris. Moi aussi, je m’ennuie dans cette vieille capitale, et je me jette parfois sur les gressins envoyés pas Vittorio, le cousin de Vérone.
Une fois passés le Père Noël et le petit Jésus, nous prenons la décision de partir vers un pays qui promet liberté et dynamisme. 1970 sera l’année de notre départ au Chili. Quel bonheur, un bébé et un nouveau président, notre avenir s’annonce radieux.

Bourrasque.

Elle s’en va sur la route dans les derniers rayons du soleil revenu ; avec un arc-en-ciel posé comme une consolation sur le paysage familier.
La journée, tout entière, n’a été que fatigues et contrariétés.
On a certains jours des impressions de fatalité, comme si l’univers entier se liguait contre soi ; comme si toutes les choses de la vie étaient animées d’intentions néfastes et comme si la nature elle-même voulait nous faire mal, nous blesser.
Enfin, le soir approche. Le soir est une escale.
La journée de travail terminée, le fardeau de la hiérarchie éloigné, les remontrances ineptes et injustifiées envolées, elle se sent le pas plus léger. .
La bourrasque qui tout à l’heure en claquant la porte du bureau a dispersé sur le sol toutes les pièces du dossier Hartmann n’est plus qu’un mauvais souvenir.
Ce chemin du retour est celui de la liberté retrouvée, plus que n’importe quel autre jour. L’enfer, c’est le dossier Hartmann. Ce chemin, c’est la vraie vie, le soleil revenu.
Elle s’en va sur la route, faisant le trajet mille fois parcouru qui la ramène vers la douce caresse du rire de ses enfants.
Ils sont déjà rentrés à l’heure qu’il est. Bériot s’en occupe. Ils doivent goûter et feront bientôt leurs devoirs.

Ce chemin, ce soir, il est plus beau ; l’air y est plus transparent.
Même le nuage sombre qui émerge de la colline revêt des formes extravagantes et se pare de violine et de pourpre splendeur.
Quand elle arrivera, Bériot aura probablement fait la cuisine.
Elle est assise à présent. Elle s’offre, sur le banc de l’arrêt d’autobus, sous l’avant toit de la grande ferme des Bérard, cette pause de dix minutes ; un moment de lecture, d’évasion.
Mais ce jour de printemps est décidemment capricieux et la masse de nuées compromet soudain la fragile sérénité récemment reconquise.
Tout se couvre de plomb. Des gouttes épaisses, portées par de brutales rafales, viennent pointiller l’asphalte. Elle grignote des biscuits en écoutant la pluie picorer le gros zinc des gouttières.
Le livre ouvert sur ses genoux murmure dans sa tête.
Mais le texte, abscons, danse ; et les lignes s’entremêlent. L’auteur caracole dans des contrées bizarres. On dirait qu’il répond à des questions sans les avoir au préalable exposées. Elle ne comprend pas ce qu’il lui veut. Sa mauvaise humeur est revenue au galop de l’averse subite. Et elle pense : « A quoi bon se servir des mots, si c’est pour en faire un si piètre usage ? ».
Elle chasse du revers de sa main quelques miettes qui crissent sur le papier. Elle ferme le livre pour regarder à nouveau autour d’elle. La route brille à présent.
Elle sent que sa lecture est injuste, ce qui l’agace davantage encore.
Elle préfère se laisser aller à la contemplation passive du monde, comme si elle était en voyage.
L’ondée s’affaiblit déjà.
L’autobus arrive précédé de ses bruits familiers : changement de régime du moteur et chuintement des pneus. Les phares jaunes surgissent derrière la boulangerie en scintillant dans des gerbes de gouttelettes.
On ne sait plus si l’obscurité soudaine est due à la nuit tombante ou au changement de temps.
La porte s’ouvre dans un cri pneumatique. Elle monte.
Par la vitre, elle voit que des lambeaux de brume grise se déchirent déjà sur le clocher de Saint-Martin, là bas, et qu’un pied de l’arc-en-ciel est revenu, affaibli dans le jour qui décline.
Elle se demande ce que Bériot a bien pu faire à manger.

Anniversaire

Reposant dans la chambre obscure, elle grignote des biscuits en écoutant la pluie picorer le gros zinc de la gouttière. Elle écoute aussi passer le temps. Les lames minces des persiennes guettent le jour en embuscade; il glisse sur l’armoire, cherchant en vain à s’esquiver. Encore une journée maussade. Elle se lève en soupirant, l’ennui s’installe déjà. Pas un bruit dans l’appartement si ce n’est celui de ses pantoufles frottant sur le tapis. Démosthène, son chat, immobile tel une statue, l’attend au coin du couloir. Dans sa triste solitude, elle lui parle. C’est devenu une habitude mais il ne montre aucun intérêt pour ce monologue Alors, elle dit à voix haute : « A quoi bon se servir des mots, si c’est pour en faire un si piètre usage? » Lentement, elle découvre la cage dans laquelle deux canaris la fixent d’un petit œil rond puis lancent des trilles aigus comme des coups de clairon. Elle ouvre la fenêtre, pousse les persiennes. La rue monte jusqu’à elle avec ses odeurs et ses cris. Ses mains maladroites referment les battants, refoulant une vie dont elle ne fait plus partie. Un coup de sonnette retentit. Le facteur se tient sur le seuil de la porte et lui tend une lettre recommandée. Elle jette un coup d’œil sur l’enveloppe, la pose sur la table de la cuisine. Elle la lira plus tard.
Elle se pelotonne dans un fauteuil, met en marche la télévision, suit avec indifférence les nouvelles -crimes, attentat, vol et menaces-,la voix du speaker la berce. Elle n’entend qu’un imbroglio de mots qui butent contre son cerveau barricadé. Son regard erre sur les meubles. Voici la lettre qu’elle a reçue. Elle passe un doigt hésitant sur le nom inscrit « Madame Marguerite Balois ». L’écriture est un peu tremblée. Il est vrai qu’elle a quelque difficulté à tenir le stylo de sa main déformée par l’arthrose. Elle sort une carte de l’enveloppe. Des bouquets de roses encadrent la formule gravée en caractères dorés « Bon anniversaire ». Elle a ajouté de la même écriture tremblante « Pour tes quatre-vingt ans ». Des larmes brillent dans ses yeux. Elle place la carte sur le buffet de la cuisine. Assise à la table, elle pourra la contempler à loisir, chaque jour, jusqu’à ce qu’elle la jette à la poubelle, lassée du mensonge qu’elle représente.
Bientôt la nuit la conduit dans la chambre. Allongée dans le lit familier, elle écoute passer le temps douloureux qui l’assure qu’elle a bien quatre-vingt ans.

Qui croire ?

« A quoi bon se servir des mots si c’est pour en faire un si piètre usage ? »
Paula lisait et relisait cette phrase insérée dans le commentaire personnalisé qui accompagnait le manuscrit qui venait de lui être retourné par la maison d’édition.
Sans nul doute, la signification de cette soi-disant interrogation se révélait être une affirmation d’une extrême sévérité. Le comité de lecture lui laissait entendre sans ménagement que les mots employés dans son récit se trouvaient déshonorés d’y figurer ! Ce jugement lui parut aussi cruel qu’inacceptable.
Avant d’envoyer cette première oeuvre, Paula avait demandé l’avis de plusieurs personnes compétentes. Les réponses avaient été élogieuses. Un de ses lecteurs attentifs avait souligné plusieurs phrases dont il avait apprécié particulièrement le choix des termes, la richesse des images. Paula se remémora l’une d’entre elles car elle en était spécialement fière : « Elle grignote des biscuits en écoutant la pluie picorer le gros zinc des gouttières. »
Elle déchantait à la lecture de cette dure critique.
Qui croire ?
Elle espérait de toutes ses forces que ce n’était pas par charité que l’on avait évité de lui dire la triste vérité : à savoir qu’elle écrivait sans aucun talent !
Elle concevait parfaitement ne pas pouvoir plaire à tout le monde mais elle ne comprenait pas ce reproche particulier et injuste. Paula se sentait mal. Elle ne parvenait pas à prendre de la distance. Elle tentait de se raisonner, de se persuader que ce n’était pas important, que cette phrase devait être adressée fréquemment, au petit bonheur la chance. De nombreux écrivains recalés avaient dû, eux aussi, la recevoir. Mais ces tentatives d’apaisement échouèrent car Paula se moquait éperdument de savoir si, oui ou non, d’autres auteurs avaient subi la même accusation. En ce moment précis elle seule souffrait de ce qu’elle considérait comme une claque, c’était de son roman « Les dunes » dont il était question !
Elle saisit le manuscrit et le feuilleta, parcourant quelques paragraphes au hasard. Etaient-ils si mal écrits ? Les idées étaient-elles si mal formulées ? Avait-elle, ainsi qu’on le lui reprochait, maltraité les mots ?
Paula doutait ! Tout le labeur de ces deux dernières années lui sembla soudain inutile. Ce qu’elle comprenait de cette phrase assassine c’est que toutes ces heures passées à rechercher le terme exact, le qualificatif adéquat avaient été stériles.

Plusieurs jours passèrent au cours desquels elle tenta avec plus ou moins de bonheur de reprendre confiance dans ses capacités. Enfin, un soir, le téléphone la tira de sa torpeur. Elle décrocha :
- Allo, mademoiselle Paula Devon ?
- Oui, c’est moi.
- Bonjour, Jean Mercier, directeur des Editions de la Palombe. Le roman « Les dunes » que vous nous avez envoyé a retenu toute notre attention. J’aimerais vous rencontrer rapidement afin de vous féliciter de vive voix. Vous magnifiez les mots et je vous affirme qu’il est très rare de rencontrer une telle aptitude chez un si jeune auteur…..

En raccrochant Paula souriait béatement. Mais après quelques instants de pur bonheur elle s’interrogea cependant. Si le coup de téléphone avait précédé la lettre l’aurait-elle prise en considération ? Ayant la certitude de plaire ne l’aurait-elle pas rejetée avec désinvolture ? Il était si facile d’accepter les compliments et si difficile d’admettre les critiques négatives !
Existait-il seulement une réponse à la question qui la perturbait :
« Qui croire ? »

Petite musique de nuit.

Marguerite n'a jamais eu peur de l'orage.
Ce soir, elle le craint moins que jamais.
Assise à sa fenêtre, dans le fauteuil craquelé de son Albert, elle grignote des biscuits en écoutant la pluie picorer le gros zinc des gouttières. Il fera bientôt nuit.
Elle n'a pas peur du noir non plus, Marguerite ; elle n'a plus peur de grand-chose. Tout ce temps passé à redouter les intempéries qui ruinaient une récolte, les maladies qui frappaient au hasard, toutes ces années à attendre qu'un malheur s'abatte lui ont appris qu'il ne servait à rien de s'inquiéter d'avance : arrive ce qui doit arriver.
Elle n'a plus grand-chose à faire maintenant, Marguerite ; pas facile quand on a passé une vie à s'occuper – des autres, surtout ; et qu'on n'a jamais su pourquoi il fallait aussi s'occuper de soi. Depuis qu'Albert n'est plus là, elle n'a même plus à qui causer. C'est pas qu'ils avaient de grandes conversations, mais au moins ils pouvaient discuter un peu, Tu penseras à la pharmacie, Y'aura bientôt plus de margarine, Où t'as mis le programme télé ? - parfois elle essaie, Marguerite, de se souvenir, de s'imaginer qu'il est encore là, et que, du fond de la cuisine, il la regarde comme il le faisait, en hochant la tête et en grommelant : " Tu perds bien la tête, ma pauvre vieille … ʺ – elle entendrait n'importe quoi, pourvu que cela vienne de lui. Mais il n'a pas résisté au virus de l'hiver dernier, et le plus douloureux pour elle est de ne plus parvenir à se rappeler sa voix. De lui, il ne lui reste que son fauteuil, quelques vieilles photos, et des souvenirs.

C'est le silence maintenant qui meuble la maison. Elle ne regarde plus la télé, a jeté la radio ; elle ne sait plus trop quand ni où. Le chat est mort, les oiseaux aussi. La voisine d'en face est partie.
Au moins quand il pleut, ça fait comme une musique.
Le docteur est passé hier, il avait eu les résultats du neurologue. Les nouvelles n'étaient pas très bonnes. Il ne serait peut-être pas raisonnable que Marguerite reste seule trop longtemps dans sa maison.
Juste après, son fils a téléphoné. Il n'avait pas appelé depuis longtemps. Il n'a pas demandé si ça allait. Il ne l'a pas laissée parler – mais elle n'avait rien à lui dire. Elle a juste écouté.
Il était pressé, il avait beaucoup de travail, il avait trouvé un foyer médicalisé, il fallait qu'elle prépare ses affaires, il passerait la chercher samedi.
Puis il a raccroché.
A quoi bon se servir des mots, si c’est pour en faire un si piètre usage ?
Marguerite ouvre le tiroir de la cuisine, prend les grands ciseaux à rôti, et sectionne le fil du téléphone. Puis tourne à double tour le verrou de la porte d'entrée.
Elle éteint le plafonnier, se couvre les épaules d'un plaid frangé puis, à petits pas, rejoint son fauteuil, devant la fenêtre. Elle a bien fait d'aller à la pharmacie hier : trente comprimés suffiront. Et pour faire passer, il lui reste des biscuits.

Sale affaire

La grisaille s’est installée pour de bon dans ce coin un peu perdu du Nord de la France. Depuis le lever du jour, le ciel bas et lourd ne cesse de déverser son trop plein d’eau sur Steenvoorde, une petite commune de Flandre. Les rares passants, dissimulés sous leurs parapluies, se hâtent pour retrouver au plus vite un endroit sec. Parmi eux, une silhouette s’arrête devant une vieille maison à la façade délabrée, hésite un instant, puis s’engouffre sous le porche. Sur les indications de la concierge, l’homme se met à grimper lestement les escaliers jusqu’au dernier étage. C’est là, dans une mansarde, que loge Yolande, une artiste oubliée depuis de longues années. Il frappe discrètement à la porte légèrement entrouverte.
- Entrez ! C’est ouvert ! s’écrie une voix rocailleuse.
Le visiteur pénètre dans une pièce en désordre, remplie d’objets hétéroclites, derniers témoins d’une vie de scène. Une femme assez corpulente, mal coiffée et vêtue d’une simple robe rayée, est assise au coin d’une table, le regard perdu vers l’unique fenêtre de ce petit logement. Elle grignote des biscuits en écoutant la pluie picorer le gros zinc des gouttières. Des spéculoos, ces petits biscuits belges que l’on sert avec le café, remarque le nouveau venu.
- Je vous sers une pinte ?
Et sans attendre la réponse, elle attrape une bouteille de Jenlain et deux verres.
- Alors comme ça, vous êtes journaliste ! Des lustres que je n’en ai pas vus !
- Je voudrais écrire un article sur vous dans La Voix du Nord, et pour cela j’aurais besoin d’en savoir un peu plus sur votre parcours.
- Vous voulez que je vous déballe ma vie ? Je vous préviens, elle est d’une banalité à pleurer ! J’ai consacré mes plus belles années à parcourir les routes de la région, à aller de ville en ville pour présenter mon spectacle devant un public trop souvent abruti par le travail et l’alcool. Chaque soir je débitais mon texte avec de moins en moins de conviction, il m’arrivait même de le tronquer pour quitter la scène plus vite. A quoi bon se servir des mots, si c’est pour en faire un si piètre usage ?
- Mais pourquoi avez-vous complètement arrêté la scène ? Vous auriez pu essayer de renouveler le personnage que vous incarniez.
- Ce personnage, c’était moi, une femme godiche et paumée. Je ne pouvais plus le supporter. Et puis il y a eu Raoul, un porteur de géants…Je l’ai rencontré un soir dans un estaminet, il m’a offert à boire et nous avons passé la nuit ensemble. Notre « histoire d’amour » n’a duré que deux jours. Un matin on l’a retrouvé mort, il avait été assassiné à coups de couteau. Naturellement, j’étais la coupable idéale et j’ai aussitôt été arrêtée pour meurtre. Mais la police manquait de preuves formelles et j’ai bénéficié d’un non-lieu. Après cette affaire, je n’ai jamais pu remonter sur les planches. De plus j’étais devenue indésirable car j’étais celle qui avait trempé dans un crime !
Le journaliste est bien embarrassé, il n’a jamais entendu parler de cette histoire. Il se promet donc d’en rechercher des traces aux archives de la presse locale. Yolande a-t-elle ou non tué son amant ? Il n’aura sans doute jamais la réponse à cette question.
Il prend congé de son hôtesse, dévale les escaliers et récupère son parapluie laissé dans l’entrée. Dehors le ciel continue à déverser des trombes d’eau. D’un pas rapide il remonte la rue jusqu’à sa voiture et reprend la route de Lille.
Sale temps, sale affaire.





Après la pluie

Le temps est maussade. Le vent charrie de gros nuages lourds de menaces. Installée devant la fenêtre grande ouverte, Anissa noircit page après page. Non, elle ne tape pas sur un clavier. Ce serait n'écrire que du bout des doigts, presque avec dédain. Oui, elle préfère que sa main tout entière, armée d'un stylo, dessine les mots après les avoir polis.

"Comme anéantie, Anaïs s'est réfugiée dans sa chambre. Souvent, elle s'était demandé comment elle réagirait si cela lui arrivait. Maintenant, elle sait. A la seconde même où elle a surpris les paroles échangées par Luc et Chloé, elle a eu le sentiment de vivre l'Apocalypse. Puis elle a décidé d'examiner la situation avec lucidité. Plus facile à dire qu'à faire.
Elle s'assied devant la fenêtre ouverte. Dehors, il pleut. Elle ne sait par où commencer. On ne lui a jamais donné de mode d'emploi. Machinalement, elle mange quelques fruits secs et elle écoute tomber la pluie ».

Anissa s'interrompt : « Cette dernière phrase est d'une platitude !... A quoi bon se servir des mots, si c’est pour en faire un si piètre usage ? Soulageons nos phrases de la mauvaise graisse des adverbes : elle mange quelques fruits secs et elle écoute tomber la pluie... Et si c'était plutôt des biscuits ? Elle mange quelques biscuits et elle écoute tomber la pluie. "
« Elle mange ? Non, elle ne mange pas ! Elle n'a pas faim ! C'est juste pour calmer ses nerfs. Elle grignote ! Voilà : Elle grignote quelques biscuits et elle écoute tomber la pluie... » [/i]«
Elle , elle »... Pas bien fameux... « en écoutant » serait préférable, et puis « quelques », c'est pesant, alors, allégeons : Elle grignote des biscuits en écoutant tomber la pluie. Bon ! Mais la pluie qui tombe, quel cliché ! Depuis des siècles, la pluie tombe, elle n'en a pas marre, la pluie, de toujours tomber ? Mais, si elle ne tombe pas, que peut-elle bien faire d'autre ?»
Comme pour narguer Anissa, la pluie se met à tomber. « J'en étais sûre ! dit-elle, un bel orage d'été... Ce bruit ! Ça résonne sur les gouttières. De quel métal c'est fait, une gouttière ? Du zinc, oui, ça ne peut guère être que du zinc ».
Saisie d'une soudaine inspiration, elle écrit : Elle grignote des biscuits en écoutant la pluie picorer le gros zinc des gouttières. Et, emportée par son élan, elle continue : comme le ferait une couvée de poussins auxquels on aurait jeté une poignée de grains de blé... « Non ! Là, j'en fais trop ! On ne peut pas alléger d'un côté et alourdir de l'autre : Elle grignote des biscuits en écoutant la pluie picorer le gros zinc des gouttières... Stop ! Elle est belle, cette phrase. On n'y touche plus ! »
C'est à cet instant qu'une violente rafale s'engouffre par la fenêtre et crible de grosses gouttes les feuilles qui se couvrent de longues traînées noires. Elle contemple le désastre : « C'est illisible !... Ah, non ! J'ai travaillé pour rien ».
Mais, déjà, l'orage s'en est allé. « Après la pluie, le beau temps », dit-elle, et, immédiatement, elle a honte de cet affreux poncif.
Que va devenir son récit ? Il serait vain de chercher à retrouver les mots noyés, elle les résumera. « Quelques lignes suffiront, décide-t-elle, finalement, cette pluie m'a rendu service : foin des longs états d'âme larmoyants, ce qu'il faut, c'est aller de l'avant. Allons, Anaïs, secoue-toi ».
Elle prend une feuille vierge et écrit « Après que l'averse a cessé... »

Excès

Telle une funambule, la plume du stylo ondule maladroitement dans la main de Charlotte. Habillées d’encre azurée, des lettres anguleuses défilent sur la feuille aux reflets vanillés avant de disparaître sous la hachure de ratures rageuses. Dans un incessant tourbillon, les mots griffonnés se chevauchent et se perdent dans un malicieux jeu de cache-cache. Ce soir, concentration et inspiration sont aux abonnées absentes. Esquifs en perdition, les yeux noisette de la jeune fille tentent désespérément de trouver un point d’ancrage sur le papier. Au diapason de l’averse qui vient d’éclater, des larmes menacent d’embrumer son visage qui se plisse en moue grognon. Ses doigts tambourinent le vélin d’une page intégralement biffée de gribouillis illisibles. Aucun plan n’émerge de son esprit confus. Il est déjà presque minuit et cette foutue dissertation est à rendre demain matin.
Charlotte s’en veut d’avoir attendu le dernier moment pour s’acquitter de cette corvée. Il faut avouer que la philo n’est pas sa tasse de thé et que le sujet est… particulièrement délicat. Mais l’heure n’est plus aux regrets. Au terme d’une nuit qui s’annonce blanche, son devoir sera prêt. Elle se le promet. Pour se stimuler, elle rejoint la cuisine à pas feutrés. Tout doucement le placard à provisions est entrebâillé. Du haut de son mètre soixante-dix, elle n’a aucun mal à saisir l’antique boîte à gâteaux posée sur l’étagère du dessus. Là, sont entassées les friandises qu’elle se défend de manger habituellement. Cette entorse à sa stricte ligne de conduite entraînera inéluctablement de fâcheuses conséquences. Tant pis…
De retour dans sa chambre, Charlotte s’allonge sur la couette de son lit. Les yeux fermés, elle grignote des biscuits en écoutant la pluie picorer le gros zinc des gouttières. Chaque bouchée est à la fois délice et supplice. Si les miettes des sablés à la cannelle gratouillent savoureusement son palais, une myriade de pensées culpabilisantes assaille son esprit. Mais elle ne cèdera pas à la voix détestable intérieure qui lui intime de cesser de manger. Pas ce soir. Fermement décidée à prouver à son professeur que sa prose n’est pas aussi nulle que celui-ci semble le croire, elle reprend un nième petit gâteau et s’assoit à son bureau.

Les premiers rayons de lumière filtrent à travers les lattes des volets lorsque, courbée au-dessus de sa table de travail parsemée d’emballages vides, Charlotte met un point final aux six pages rédigées au cours de la nuit. Après relecture, son visage las s’éclaire d’une expression mi-figue mi-raisin. Son argumentaire, sujet à polémique, lui paraît mal structuré. Impossible de changer la moindre virgule. Tant pis si elle récolte, comme pour son dernier devoir, un commentaire fielleux du style « à quoi bon se servir des mots, si c’est pour en faire un si piètre usage ? ».
Sans toucher à son petit déjeuner, la jeune fille file dans la salle de bains et se livre à un rituel immuable. Entièrement nue, elle avance d’un pas hésitant vers le pèse-personne. À peine y a t-elle posé les orteils que ses yeux s’écarquillent en découvrant la valeur affichée. « Maudite balance, maudite dissert, maudite nuit, maudits gâteaux ! »… Au rythme de ce leitmotiv obsédant, son moral sombre dans des profondeurs abyssales. Seule la thèse défendue dans son devoir de philo lui apporte une once de réconfort. À l’évidence, des sept pêchés, celui de gourmandise est le plus nuisible de tous. Ce matin, Charlotte pèse quarante kilos et cent grammes…


Morte saison
L
e ciel de suie qui a remplacé le radieux soleil de la fin août pleure doucement sur la lande. Au pied de l'escarpement tapissé d'oyats, l'océan tisse des chapelets de vaguelettes désabusées.
Lina a essuyé d'une main nerveuse la buée de la grande baie afin de pouvoir regarder au-dehors. De temps à autre, puisant à même la boîte en fer posée sur un guéridon, elle grignote des biscuits en écoutant la pluie picorer le gros zinc des gouttières.
Un froissement de feuilles malmenées, suivi d'un long soupir d'impatience, vient supplanter pour un temps les picotis de l'averse. Michel est affalé dans son fauteuil habituel, aux prises avec un journal récalcitrant. Il parvient à replier correctement les feuilles rétives, soupire derechef et reprend sa lecture sans un mot ni un regard pour sa compagne.
Lina qui s'était retournée à demi a eu un vague haussement d'épaules et a repris sa morne contemplation et ses prélèvements machinaux dans la boîte béante qui semble la narguer.
En fait, elle ne distingue rien ou pas grand-chose du paysage marin qu'elle connaît si bien, pas plus qu'elle ne ressent cette sorte de plénitude satisfaite qu'elle éprouve généralement lorsqu'elle fait honneur aux galettes bretonnes confectionnées par sa grand-mère maternelle.
Elle finit par s'aviser de cette double évidence, ce qui déclenche en elle une vague nausée, un malaise larvé. Elle entend le silence battre sa coulpe à ses tempes bourdonnantes. Pour tenter de le chasser, elle fait remonter en elle des sensations oubliées, des réminiscences de bonheur quiet, de soirées grisantes sous les étoiles de l'été, de projets patiemment caressés à quatre mains…
Mais le silence est ardent et n'a nulle envie d'abandonner la place sans combattre. Changeant soudain de tactique, il chasse les souvenirs heureux et imprime sur la baie embuée l'image pénible d'un Michel hésitant, balbutiant, tentant maladroitement de justifier le naufrage annoncé de leur couple.
Lina se souvient sans peine de la pointe enfoncée dans son cœur, de son ressentiment envers son compagnon qui vient de déchirer cruellement le voile fragile d'une illusion toujours vivante. Elle entend la dureté de sa réponse résonner en elle :
« A quoi bon se servir des mots, si c’est pour en faire un si piètre usage ? »
Comme elle a dû lui faire mal en cet instant ! Comme elle a lapidé à son tour un amour au seuil de l'après !
Elle a appuyé une joue contre la vitre froide. Une larme roule et rejoint les perles de pluie qui, indifférentes, glissent…
La boîte boude, le chat s'étire sur son coussin, les petits bruits de pattes d'oiseaux de la pluie vont crescendo. L'automne prépare ses rouilles. La mer s'est habillée d'un gris de circonstance.
La jeune femme quitte la pièce. Décidément, ce mutisme, cette présence absente lui deviennent insupportables. En passant à côté de la pile de disques qui côtoie le lecteur, les bribes d'une ancienne chanson s'imposent à elle : "Elle a perdu des hommes mais là elle perd l'amour…"

Le jour d'après.
La voiture s'est enfuie et a disparu au coude de l'allée. Le bruit du moteur décroit au moment d'aborder la grand-route. Une portière claque. Elle sait que Michel est descendu pour refermer la grille. Les battants compatissants ont une plainte sourde qui scelle une vérité qu'elle sait déjà :
- Tu sais ! A présent, j'en suis assuré, je ne reviendrai pas !

SCENE DE MENAGE

Armelle était hors d’elle.

Adrien l’avait traitée de tous les noms à table, à la suite d’une discussion sur l’armée.

En fait ils s’étaient mariés, il y avait maintenant deux ans et ils n’avaient jamais abordé ce sujet. Ils auraient du. Elle découvrait entre le plat garni et le fromage, un homme qu’elle ne connaissait pas. Il avait fait tout un discours sur la nécessité du service militaire qui formait nos petits jeunes, les disciplinaient et les obligeaient à respecter , et le travail et la hiérarchie.

Militante syndicale dans sa société d’assurances, Armelle ne pouvait admettre ces phrases toutes faites entendues cent fois, des clients, des amis ou des collègues.
Elle pensait en l’écoutant déverser son diktat : A quoi bon se servir des mots, si c’est pour en faire un si piètre usage.

Elle avait du lire cette phrase quelque part, voire même dans un roman écrit par des amis ? Elle ne se souvenait plus mais elle fulminait !
A quoi servaient donc toutes ces manifestations anti-militaristes, anti- interventions à l’étranger, si sous son propre toit, l’homme avec qui elle vivait, à qui elle avait dit oui devant un maire, tenait ces propos idiots voire pire !

Fou de rage devant sa résistance et ses arguments, il avait claqué la porte en l’insultant et en la prévenant qu’il ne rentrerait sûrement pas de la nuit.
Franchement, elle n’en avait rien à faire ! Qu’il parte cela lui fera de l’air frais ! Quel abruti ce mec !

Ah mais oui ! Mais le problème est qu’il était son mari !

Que faire dans ces cas-là ? Lors d’un déjeuner entre collègues, on peut toujours dignement annoncer, que l’on en a assez entendu et quitter les lieux, mais là ?
Elle n’allait quand même pas partir. Même pour quelques jours, bien que l’envie ..Mais non ce ne serait pas raisonnable. Il ne s’agissait que d’une querelle vivifiante n’est-ce pas ?
Ils allaient en sortir tous les deux, gonflés à bloc et prêts à pardonner. Ils se diraient que franchement, ils étaient allés trop loin, que les mots avaient dépassé leur pensée, etc.. tout ce qui se dit dans ces cas-là et surtout, ils se réconcilieraient vraiment sous la couette.
En attendant, il était minuit, et il n’était pas rentré. Vautrée dans la banquette du salon elle regardait la télé.
Un coup de tonnerre, lui remit les pieds sur terre. Il pleuvait. L’orage grondait et ceci expliquait cela. Voilà pourquoi ils étaient si nerveux ce soir !
Elle continuait à regarder un feuilleton idiot et comme par hasard une phrase la frappa :
Une jolie blonde bien maquillée, toute pomponnée disait :

Elle grignote des biscuits en écoutant la pluie picorer le gros zinc des gouttières…

Armelle sourit. Elle écouta la pluie qui maintenant tombait à seau dans son jardin et se dit qu’elle était loin de picorer le gros zinc des gouttières ; elle pissait sur la terrasse et forcément, demain le puisard serait trop plein et il fallait envisager de faire venir le fermier du coin pour qu’il le vidange.

Ah c’était beau la télé ! tout était poétique !

Elle fulminait en enfilant ses bottes et en se disant que cet abruti d’Adrien, était sans doute tranquillement en train de boire un verre avec des potes pendant qu’elle écopait le sol de la cuisine.

L’avenir de l’homme

La voilà, vaste, magnifique. Le grand moment approche… C’est beau, fort, majestueux de puissance, de promesses.
Je me sens vraiment bizarre, à la fois pleine d’euphorie et lourde comme un buste de marbre prêt à être admiré.
« Petits histrions, en garde ! »
C’est à moi. Je me suis préparée avec le plus grand soin, avec toute la conscience de mon jeune âge, je serai la meilleure. Je veux qu’on m’observe, qu’on me scrute dans le moindre détail et, qu’à force de me contempler, on me vénère. J’adorerais devenir leur idole et je me battrai pour cela, ce sera un véritable carnage. Ils trembleront tous à ma vue, fuiront face à une telle aura, s’inclineront en présence d’un nouveau maître.
« On se bouge là-derrière ! Je vous veux en pleine action, de vrais guerriers ! »
J’avance, je surgis plutôt, arborant une allure martiale. Le sol tremble sous mes pieds agiles. L’air frémit.
« Elle grignote des biscuits en écoutant la pluie picorer le gros zinc des gouttières… et se languit, les doigts engourdis. Son âme se meurt… Savez-vous ce qu’elle m’a pourtant confié hier ?
— Non ! C’est n’importe quoi ! Quelle lourdeur, quel manque de naturel ! Elle se meurt… Autant dire qu’elle s’étouffe avec ses gâteaux, niaise ! »
Déception. Comment est-il possible qu’on ne me croie pas, qu’on ne boive pas mes paroles ? Qu’on ne soit pas abasourdi par tant d’aisance ? Les hommes se doivent de courber leur fière échine, ils auront beau parader, leur règne prendra fin très bientôt, je le sais même s’ils persistent leur naïveté aveugle. Ce gredin en est un sinistre parangon. Je persévère.
« Elle grignote, mange et dévore dans un geste fatal les miettes de ce monde rassis. Hier, elle m’a révélé son dessein et mis en garde contre vous tous ! Je vous déteste autant qu’elle vous hait, sa guerre sera la mienne !
— Mais c’est une aberration… Vous outrepassez les…
— Cessez de m’interrompre, c’en est bientôt fait !
— Votre hargne brise l’effet, vous ignorez la valeur de ce texte. Pauvre petite insignifiante… »
Je crois qu’il sous-estime réellement la portée de mon acte, de notre acte ; j’ai envie de le railler pour jeter sur ses pauvres certitudes une chape de paroles révoltées.
Il me dévisage alors, les yeux emplis d’une haine indicible, le regard parfaitement perfide, si méprisant qu’il dévoile toute sa jalousie. Les mots semblent se heurter dans sa bouche, réprimés par les portes closes de lèvres qui préfèrent prudemment les contenir. Ils luttent, puis me giflent brutalement la face.
« A quoi bon se servir des mots, si c’est pour en faire un si piètre usage ? »
Je jubile. Les mots… Il vient de prouver sa faiblesse en me lançant les siens, lui, dépité, et eux, désespérés, comme une arme ultime. L’ennemi touché agonise.

Ce soir, la troupe des Amazones a brillé.
Sans son metteur en scène, qui, dans l’après-midi, a furieusement déserté la générale.
Dans la salle comble, la foule a acclamé ses nouvelles égéries aux paroles affûtées. Elles ont conquis même les hommes les plus réticents sur la voie de leur combat.

L’ATTENTE


Perchée sur un tabouret, Marie surveille la salle. À ses côtés, Marcel, Rémi et Claude, en éternels piliers de comptoir, bavassent entre deux ballons de blanc.
Depuis des années, elle fait tourner seule son commerce. Un matin de printemps, son mari est parti courir la gueuse ; il n’est jamais réapparu. Puis, il y a dix ans, son fils s'est engagé dans l'armée. Il a enchaîné les missions à l'autre bout de la terre. Marie ne l’a plus revu, n’a jamais reçu de courrier, mais elle suit l’actualité et connait tout de certains conflits. Elle, elle n'a jamais quitté sa vallée, encaissée dans les alpes. Ce village, ce troquet, ces « boient sans soif », c'est toute sa vie. Certains soirs, la solitude lui pèse alors Marcel l'aide à fermer le bar puis à se réchauffer sous la couette. Leurs tendres étreintes l’apaisent.
Mais, cet après-midi, son cœur s'affole, Marie cherche à maîtriser son trouble. Elle s'affaire et, à la moindre accalmie, saisit ses grilles de mots croisés. Dans la rue, une violente averse chasse les passants. Ses pensées s’envolent. Elle grignote des biscuits en écoutant la pluie picorer le gros zinc des gouttières. Lorsque son angoisse se fait oppressante, elle regarde vers Marcel, recherche son soutien, tout en tirant sur sa jolie robe afin de cacher ses genoux calleux. Il est le seul à avoir été mis dans la confidence. Par moment, son attention se fixe sur les bruits alentours. Marie l'attend depuis si longtemps. Elle l'imagine dans sa tenue d'apparat franchissant la porte. Il sera beau son militaire. Elle se précipitera, le serrera dans ses bras, l'enveloppera de son amour. Elle s'éclipse pour réajuster son maquillage. Une voiture ralentit, Marie réapparait, se précipite sur son siège,... personne ne vient. Rémi tapote avec son verre contre le comptoir. Machinalement, elle ressert une tournée et repart jouer les cruciverbistes. Mais l'envie ne vient pas, la concentration non plus, elle repousse le cahier de jeux. A quoi bon se servir des mots, si c'est pour en faire un si piètre usage. Son esprit s’évade. Elle repense à toutes ces lettres qu’elle lui a écrites avant de les déposer au fond d’un tiroir. Soudain, elle croit deviner son pas. Son cœur enfle, elle retient sa respiration, ferme ses paupières. La porte du café s'entrouvre. Elle n'a rien oublié de son odeur, de ses gestes, de sa voix. Surpris, les autres le fixent, seul Marcel la regarde, avec inquiétude. L’homme reste planté dans l'entrebâillement laissant le froid et l'humidité pétrifier les rares clients. Ses habits lui collent à la peau, des gouttes ruissellent le long de ses tempes. Il hésite à faire un pas de plus. Leurs regards se croisent, l'émotion les fige. Son physique s'est épaissi, ses traits se sont durcis sous les épreuves des combats qu'il a dû mener contre la folie des hommes et contre lui-même. Les désillusions, l'amertume, la tristesse se lisent sur les sillons qui creusent son visage buriné. Un pâle sourire flotte sur ses lèvres. Le même sourire qu'il affichait, enfant, lorsqu’il venait se blottir dans sa jupe parce que son père le terrorisait. Elle meurt d'envie de se jeter contre lui mais ses jambes se dérobent.
« Alors, Marie, tu l'embrasses ton petit ? » lui souffle Marcel.
Elle inspire à fond et avance enfin. Dehors, un timide rayon de soleil permet à un arc en ciel de s’épanouir. À l'intérieur, l'émoi et la retenue laissent la place aux embrassades. Mais, il n’est que de passage… Cela, elle l’ignore encore.
_________________
Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
http://danielle.akakpo.over-blog.com/
Back to top
Publicité






PostPosted: Sun 26 Sep - 20:06 (2010)    Post subject: Publicité

PublicitéSupprimer les publicités ?
Back to top
Display posts from previous:   
Post new topic   Reply to topic    forum du cercle maux d'auteurs Forum Index -> ARCHIVES générales -> Archives des jeux d'écriture -> Le jeu N°59 All times are GMT + 2 Hours
Page 1 of 1

 
Jump to:  

Index | Create my own forum | Free support forum | Free forums directory | Report a violation | Conditions générales d'utilisation
Powered by phpBB © 2001, 2005 phpBB Group