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Les textes du jeu N°94

 
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danielle
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Féminin Poissons (20fev-20mar)

MessagePosté le: Mer 24 Avr - 22:28 (2013)    Sujet du message: Les textes du jeu N°94 Répondre en citant

AU PIED DU ROCK


J’étais dans le salon face au petit écran. Les informations m’énervaient et je peinais à entendre la voix de Sévérine qui me parlais depuis la cuisine. Alors je demandai :
- Qu’est-ce qu’elle a la Susanne ?
- Serge, tu deviens sourd ou quoi ? je te dis de boire ta tisane, ce n’est pas Suzanne.
Le reportage concernait le projet de privatisation du Rock, un bout de rocher ainsi surnommé et situé au bout d’un promontoire pénétrant la mer à partir de la côte. Ça ne se passera pas comme ça, d’ailleurs dès demain j’irais y faire un tour, je pestai avant d’aller au lit.
Tenant à revoir une ultime fois le Rock, j’y suis retourné de façon irrésistible. Je m’y revois, c’est l’après- midi et il fait beau. L’ondulation des vaguelettes éclairées par le coucher de soleil me met en extase. La mer est calme et la plagedéserte. Absorbé un moment par mes pensées, je ferme les yeux pour méditer et lorsque je les ouvre, la berge s’est éloignée entretemps apparaissant menue à l’horizon. Surpris, je constate la montée instantanée de la marée encerclant presque le bout de rocher. Mes chaussures s’engorgent tandis que mes vêtements s’alourdissent. Là peur me tient. Submergé, je suis arraché de mon piédestal. Je sais un peu nager, alors, je réussis en me débattant à me maintenir tant bien que mal à flot, sans pouvoir freiner la dérive progressive de mon corps vers le large. L’eau est chaude mais des méduses rôdent autour de moi. Croyant mes dernières heures sonnées, je rumine des pensées et des sentiments prenant diverses formes : regrets, récriminations, culpabilité, lesquels se vaporisent dans une colonne imaginaire d’où apparait enfin un visage de femme : Suzanne ! L’image est évanescente mais nette. Plongé dans la torpeur due à cette apparition, je vois soudain passer un jet ski. C’est l’espoir. En sa direction je lance un appel désespéré avec mes forces restantes. Quelques instants après, je vois l’engin venir vers moi avec à son bord un homme ; je n’en crois pas mes yeux, je le connais, c’est mon ami Sébastien, le mari de Suzanne. Un pensée sournoise vient aussitôt écourtée ma joie éphémère : Il est peut être au courant, c'est-à-dire, entre Suzanne et moi…Je réalise que la situation est une aubaine pour un mari trompé, et je redoute le règlement de compte. Mes interrogations sur les intentions de l’homme résonnent avec d’autres mots dont : Ultimatum, exécution, humiliation. Aussi inattendu qu’elle était apparue, je vois la moto s’éloigner comme pour m’éprouver davantage. D’ailleurs je crois avoir décelé dans l’attitude de l’homme un air réjoui comme s’il savourait sa vengeance. Derechef je revois l’appareil fonçant vers moi, le pilote me faisant un signe de la main. A ce moment précis apparaissent des nagerons et une queue semblables à ceux d’un requin, susceptible d’entraver la manœuvre du pilote. Cela me parait invraisemblable d’autant que les requins ne sont pas partie de la faune marine de cette région où la mer est plutôt chaude. Une mare de sang apparait pourtant à la surface de l’eau, sans doute celui de l’animal abattu par Sébastien qui tenait en mains une arbalète. Enfin le Jet ski reprend sa course pour me récupérer sain et sauf.
Le lendemain matin, Sévérine est penchée sur moi, sans doute réveillée par mes soubresauts. Je l’entends me dire : Chéri je vais ce soir ajouter à ta tisane de la passiflore, il parait que c’est plus efficace contre l’agitation nocturne. Ensuite, je pris deux décisions : rompre avec Suzanne et prendre des cours de natation.





Rien que pour vos yeux



Laurie s'est déguisée en sachet de thé. Original, non ? Ce n'est cependant pas l'avis de sa colocatrice, Jessica, qui proteste : « Un costume de bal masqué, ça doit être sexy : tu pouvais être une infirmière-sexy, un chat-sexy, une fliquette-coquine ou une infirmière-salope mais non, il a fallu que tu nous bricoles cette horreur en vieux carton ! » Laurie n'écoute pas vraiment. Elle n'a pas spécialement envie de sortir, ce soir, mais s'est une fois de plus rendue aux insistances de son amie. Si cela n'avait tenu qu'à elle, elle serait restée à l'appartement, avachie sur le divan, à se faire un « marathon James Bond » en avalant de grosses cuillerées de Häagen-Dazs.

Petite concession faite à Jessica, la jeune fille accepte de renoncer au legging qu'elle avait prévu de porter sous son costume. Elle se sent à moitié nue, avec le carton qui ne lui descend qu'à la mi-cuisse mais cela semble satisfaire davantage l'autre qui s'enthousiasme un peu plus (« Voilà. C’est pas sexy-sexy mais, au moins, on peut mater tes jambes. ») tout continuant à rouspéter contre l’absence de décolleté, lui proposant une fois de plus de vite enfiler son costume de démone-cochonne de l'année passée. Laurie refuse, bien sûr.

De toute façon, il est temps de se mettre en route. Les deux amies prennent le métro, Jessica ne manquant pas de se faire siffler — déclarant avec bonne humeur que, pour une fois, cela ne la gêne pas car c'est un signe que son costume sexy de Wonder Woman lui va bien — et Laurie de rester bloquée dans le portillon automatique qui n'a pas été conçu pour laisser passer un sachet de thé de son gabarit… La fête n'a pas lieu très loin ; sur une péniche, ce qui (d'après Jessica) est un must en ce moment. Inutile de dire que cela n'enthousiasme guère Laurie.

Elle ne s’y amuse pas, bien sûr : pleine de pompiers-sexy, de gladiateurs en slip de fourrure et de pirates éméchés, la soirée n’a vraiment rien à offrir qui plaise à notre prude étudiante en lettres germaniques. Sortie « prendre l'air » il y a déjà une demi-heure, elle attend accoudée à la rambarde — entre un groupe fumant une cigarette et un autre fumant elle ne sait quoi — que Jessica ait fini de s'amuser et qu’elles puissent retourner à l'appartement.

Soudain, un type avec en costume de Batman surgit dans son dos, la saisit par la taille et la fait basculer tête la première dans la flotte en criant « Tea time ! » avant de s’en aller, fier comme s'il avait sauvé Gotham City, sans un regard pour sa malheureuse victime. Celle-ci boit la tasse, jure comme un pirate éméché, puis s'extirpe de ce qu'il reste de son costume : une masse informe de pâte à papier. Très vite, une bouée lancée de la péniche atterrit tout près d’elle. Laurie hésite un instant puis l’agrippe, résolue à surmonter sa gêne de devoir se montrer à quiconque ainsi trempée et seulement vêtue de ses sous-vêtements blancs.

Alors qu'il l'aide à enjamber la rambarde (par chance, les fumeurs de cigarettes et ceux d'elle ne sait quoi sont entre-temps partis, lui épargnant une humiliation), Laurie détaille son sauveur. Ce n'est vraisemblablement pas non plus un fan de bals masqués ; il est simplement vêtu d'un jeans et d'un sweat-shirt et porte un masque vénitien remonté sur le front — accessoire minimaliste qui trahit bien souvent le gars là par obligation et qui s'ennuie.

« Laissez-moi deviner : vous êtes Honeychile Rider dans Dr. No. », dit-il avec un sourire charmant et en lui offrant son pull.



L’heureux scoop

Il y a quelque temps, le beau Léonardo
Rendait sa petite âme en barbotant dans l’eau.
Le Titanic, hélas, tout comme un vieux rafiot,
Mêlait de l’eau de mer à ses Château-Margaux,
Confondait la piscine et la première classe
Après avoir voulu jouer les brise-glaces.

Comme en un scénario parfaitement réglé,
L’intrépide garçon avait juste soufflé
A un jeune gandin sa belle fiancée
Qui, par chance, avait eu le temps de se donner.
Elle échappait ainsi à des années d’ennui,
A des journées sans fin et à de mornes nuits.

Avec Léonardo, une vie de Bohême
Allait s’ouvrir alors et ce serait carême
Tous les jours de l’année, elle pourrait enfin
Se vêtir de haillons et connaître la faim.
Hélas, un gros glaçon qu’on ne voyait venir
Réduisait à néant ses projets d’avenir.

Combien de demoisell’s, de dames d’âge mûr,
Assistant en direct aux tristes aventures
De ce couple maudit en proie aux engelures,
Sanglotèrent en chœur dans les salles obscures,
Prêt’s à se sacrifier, à se jeter à l’eau
Pour tenter de sauver le beau Léonardo.

Ces femmes éplorées écouteront ce scoop :
Il n’est pas mort noyé, faute d’une chaloupe.
Il était congelé et en hibernation.
Un coup de micro-ondes et le bel étalon
Est de nouveau sur pieds, en train d’examiner
Quelques jolis contrats qu’on vient lui proposer.

Et je peux vous confier qu’on le verra bientôt
Dans le « Titanic 2 », à l’avant du bateau :
Il a déjà fait fondr’ les tendres jouvencelles
Avec un seul regard et, là, en sentinelle,
Il scrute l’océan, détecte les menaces
Car son oeil d’acier bleu fait fondre aussi les glaces.


Loin de Nantucket


Au fond du jardin, une fois passé le fouillis des framboisiers, sous le friselis des saules, toute la famille, bleuie sous la lune, attend, penchée au-dessus du puits. De l'eau noire, montent des borborygmes vaseux, la toux d'un crapaud. Des frôlements remuent une boue d'écailles. « Ça pue » murmure Isa. L'odeur chatouille mais aucun de nous ne déserte la vigie.
« Le voilà », souffle grand-mère. Les yeux guettent et soudain il se forme des vaguelettes, un glouglou d'ivrogne, puis, au cœur du remue-ménage des salamandres, la tête de grand-père Ishmaël surgit. Périscope chenu à peine apparu, il ordonne déjà : « Envoyez la corde, je fatigue ! » La voix de mamie s'interpose avant le repêchage : « Tu l'as ? » Grand-père Ishmaël secoue dans sa main droite une ombre aux contours aigus.
Nous lançons la corde salvatrice. Grand-père s'enroule dedans et nous tirons, hisse et oh, matelots d'opérette ancrés sur l'herbe haute. Ici, on pêche à la corde générationnelle comme d'autres à la ligne. Le gros lot de la kermesse sera un pépé trop gras !
Enfin le puits vomit notre prise nocturne. « Tu pues grand-père » affirme Isa. « Fais voir » ordonne mamie à son mari dégoulinant. Les doigts qui frétillent s'emparent du butin avant que grand-père n'esquisse un refus. Mon père braque la lampe torche. Le faisceau auréole une boîte rouillée, forgée pour protéger des biscuits rances. Les ongles de mamie s'accrochent au couvercle, s'acharnent car devinent les louis d'or, les bijoux ; nos dettes réglées. À l'intérieur du coffre improvisé repose la richesse promise. Jetée au fond du puits par le père d'Ishmaël, le vieil Achab, mort à midi, centenaire et fou mais vantant, pendant son agonie, son trésor superbe. Par décence ou superstition nous avons attendu la nuit pour tenter la pêche miraculeuse.
Le couvercle s'ouvre. Nous faisons cercle autour de notre patrimoine. Rien, ou si. Des os et un bout de ferraille. Maman examine, prétend que nous sommes en présence des restes de trois doigts. Plus un hameçon tordu.
Aussitôt nos pensées convergent vers Achab, surnommé tel lorsqu'à douze ans il revint de la rivière, l'œil exorbité et la main ensanglantée. Il jura qu'un brochet blanc comme fleurs de cerisier, d'une longueur de Léviathan avait mordu à son hameçon et l'avait remorqué derrière lui. L'animal avait disparu sous la barque, longtemps, puis avait bondi, ses mâchoires d'aiguilles se refermant sur la main du petit pêcheur, lui arrachant trois doigts et la canne qui soudait le poisson à l'enfant. La légende de notre Achab était née, et son obsession aliénante pour le brochet blanc avec. Il raconterait sa vie durant, dans tous les bastringues et troquets, qu'il se vengerait, affronterait le monstre à mains nues et lui ferait rendre son bien. Il avait des batailles homériques plein ses bouteilles de rhum, des visions de Péquod démâté sur l'enfer calme d'une rivière.
Assis sur la margelle à attendre que pointe le jour mauve, nous fuyons le regard de grand-père Ishmaël qui pleure son père défunt, le trésor manqué, la mystification insensée. Tout est trop blanc autour de nos noirceurs, on ne sait à quel symbole se retenir. Les os luisent, nos visages déçus pâlissent et la blancheur de la lune déclinante cache dans ses mers des mouvances enneigées de brochet ou baleine, des chasseurs terribles renversés par la quête improbable et qui nous toisent, nous, timorés à petits gains, toutes voiles ferlées et ne sachant plus quérir l'impossible.



Printemps


Après avoir marché dans la fraîcheur du soleil matinal, au bord du lac, Charles a soudain trop chaud, et son parka molletonné lui semble devenu trop lourd. Après l’avoir ôté, il s’assoit sur un banc, près d’un parterre de tulipes jaunes fièrement dressées au milieu d’un tapis de myosotis. L’odeur de l’air a quelque chose de grisant. Il sent des picotements au creux de ses mains et au bout de ses orteils, tandis qu’une légère musique danse dans sa tête… Il attend Jeanne.
Soudain, il l’aperçoit, jambes nues et robe claire, cheveux noués en queue de cheval. Elle se penche au-dessus du court grillage pour jeter du pain aux cygnes. Un grand geste du bras et, brusquement, elle glisse et bascule dans l’eau de tout son long. Charles se lève, fait quelques pas, enjambe le grillage et, sans hésiter, descend dans l’eau peu profonde à cet endroit. La jeune femme se débat, prise de panique. Visiblement, elle ne sait pas nager et elle a peur de l’eau. Il s’avance le plus rapidement possible. Il lui touche la main, empoigne un de ses bras, la rapproche de lui. Il a de l’eau jusqu’aux genoux. Elle se laisse dériver comme une poupée molle. Il la tire jusqu’à la berge et, le cœur battant, le front inondé de sueur, il s’effondre sur l’herbe en la tenant toujours bien serrée contre lui. Elle a les yeux fermés. Elle respire par saccades. Il l’appelle : « Jeanne ! Jeanne ! » Elle ouvre les yeux, lui sourit et ils restent étendus, l’un contre l’autre, longtemps, sans dire un mot. .
Bien plus tard, il se réveille. Il est dans une chambre. Une perfusion est fichée dans son poignet. Une jeune femme en blanc lui parle très fort, avec une gaieté feinte : « Alors, Monsieur ? Vous revenez avec nous ? » Il la regarde, interdit. « Vous allez peut-être pouvoir me raconter ce que vous faisiez, endormi dans l’herbe, le pantalon mouillé jusqu’aux cuisses, sur le bord du lac Sagdan ... » Au lieu de répondre, il interroge : « Jeanne ? Où est Jeanne ? Elle a failli se noyer…» Ses yeux se ferment. Il garde les lèvres serrées. L’infirmière contrôle l’écran à la tête du lit, puis s’éloigne.
La nuit va tomber. Des pas s’approchent de sa chambre. Une voix résonne dans le couloir : «Il a repris connaissance. Son rythme cardiaque est redevenu normal. Il nous a parlé. Il réclamait une certaine Jeanne. »
La porte s’ouvre : « Alors grand-père ? Qu’est-ce qui t’arrive ? »
Un jeune homme souriant se penche au-dessus du lit du vieillard : « Ah ! c’est toi, Pierre …
- Excuse-moi, grand-père, il est un peu tard. On m’a appelé au bureau…
- Ce n’est pas grave, j’ai fait la sieste en t’attendant.
- Raconte-moi ce qui s’est passé, près du lac, insiste Pierre.
- Oh ! rien, je me suis endormi au soleil et j’ai revécu en rêve ma première rencontre avec Jeanne, ta grand-mère.
- Ah ! Tu t’en souviens ?
- Bien sûr, dit Charles. Je ne suis pas devenu gâteux… Et je suis allé marcher un peu dans l’eau pour fêter l’arrivée du printemps, comme nous le faisions elle et moi, quand nous nous promenions près du lac, au moment de l’éclosion des tulipes ».
Puis il ajoute avec un sourire malicieux : « Je ne pouvais pas expliquer ça à cette infirmière dont la voix sonne comme un clairon… Alors j’ai fait semblant d’être perdu et j’ai continué à appeler Jeanne. Mais, maintenant, ça ne m’amuse plus… »
Une ombre passe dans son regard… « Ils seraient capables de me faire subir des tas d’examens pour prouver que je perds la tête. Remmène-moi vite à la maison, mon petit ! »


Le frémissement de l'océan


Une belle journée se lève sur le charmant petit port de pêche. Après deux jours de pluie, les badauds ne sont pas mécontents de voir percer quelques rayons de soleil. Un thonier bleu et blanc, avec ses deux mâts courts et son joli fanion, accoste le quai paisible. Personne ne porte attention à Kadour ; sur un carton disposé à même le sol, il aligne un œuf dur, du raisin et deux oranges. Il essaie de déplier sa jambe ankylosée, se lève mais titube. Sa main fouille une poubelle, son épaule heurte un marin grognon, on n'est pas toujours poli quand on a faim. Prêt à se jeter sur tout ce qui se présente, cuit ou cru, frais ou un peu pourri, et à l'avaler, Kadour trie méticuleusement les victuailles enfouies dans un vieux sac en plastique. L'odeur fétide qui s'en dégage le fait hoqueter. Il s'approche de l'eau et déverse frénétiquement ce pitoyable trésor. Mais son pauvre corps, un peu trop long, un peu trop osseux, un peu trop raide, se casse en deux et tombe lourdement dans l'océan.
De grands yeux se dissimulent maladroitement derrière dix petits doigts. Une larme s'échappe de cette prison. Une fillette pleure son ballon tout neuf englouti dans l'océan encore frémissant. Le père se désole, hésite, puis se résout à une baignade forcée. Le froid le saisit, il s'accroche au ballon et sursaute lorsqu'une main attrape son poignet. Sale et suffoquant, un vieil homme implore de l'aide. Qui repêcher en premier ? Le doute pendant un instant. Un attroupement, des chuchotements, le père essoufflé remonte les deux noyés. Il a la conscience en paix.
Sur le quai, on cajole la fillette, la couvre de baisers, la réconforte. Elle a retrouvé son jouet, le sourire illumine son visage, elle rattache ses sandales et se blottit dans les bras de son père.
Juste à côté, Kadour, les yeux mi-clos, recrache une eau salée peu ragoûtante. La foule qui s'est amassée détourne le regard. Seul un chat roux, certainement attiré par une vague odeur de poisson, vient lui lécher le bras. Le vieil homme remarque son sauveteur qui s'éloigne sans un mot, sans le moindre signe de la main. Comme un aveugle, à tâtons, en marmonnant d'insensées paroles, il regagne alors son abri. Les fruits ont disparu, l'œuf est écrasé.
Le jour n'en finit pas de mourir sur le charmant petit port de pêche. Le silence s'est installé. Kadour est là, prostré, la face rongée d'écrouelles suintantes où s'abreuvent des nuées de mouches. Dans sa détresse, cet homme sans force, sans grâce, à l'âme effilochée comme de la serpillière, vit l'un des rares moments de lucidité de sa triste existence, une ultime lueur de raison. Il pensait être un humain comme les autres, un simple humain... Alors, pauvre de tout, en rasant les murs pour ne pas être vu et ne pas voir, il s'approche péniblement de l'eau et saute.
Quelque chose de doux, de chaud, se glisse par-dessus son épaule, lui caresse la joue, peut-être les naseaux de sa mule laissée au pays. Il sent sa tête sur son cou et s'enfonce sans un cri, paisiblement.
Dans la lumière d'un léger crépuscule, une escadrille de mouettes inconsolables rase l'océan toujours frémissant.
Demain le quai sera propre, débarrassé de toute souillure, les badauds n'auront plus à détourner le regard, Kadour s'en est allé...


L’homme qui murmurait à l’oreille des poissons


Pierre s’arrête au milieu du pont. Il est au bout du rouleau, le Pierrot. Depuis le départ de sa dulcinée, il ne supporte plus la vie. Il suffit de voir les traits de son visage pour se convaincre qu’il a morflé et qu’il a bu le cas lisse jusqu’à l’Laly. Elle est partie avec sa tendresse, à jamais.

Il fait nuit. Il est seul. Toute la misère du monde pèse sur ses épaules. Avec son imperméable et son chapeau, on dirait un acteur de film noir des années cinquante. Un acteur fatigué.

Il aimerait bien pleuré, mais il est au-delà du désespoir. Il ne pense alors qu’à une chose : en finir. Mettre un terme définitif à ses tourments, à sa souffrance. Son histoire ? Celle d’un pâle figurant à peine remarqué par les spectateurs et voué à ne jamais sortir de l’ombre, condamné à ne jamais connaître le feu des projecteurs du bonheur et de l’amour. Il y en a comme ça qui prennent moins bien la lumière de la vie que d’autres.

Le scénario est simple. Au-dessous de lui coule le fleuve. Un saut, et on n’en parle plus.

Pierre se décide tout à coup. Il retire son imperméable et son galurin, déchausse ses socques et ôte son pantalon, sans trembler, en des gestes lents et décidés. Son slip léopard et ses chaussettes trouées donnent un certain chic à la scène. Mais l’homme ne se préoccupe pas trop de mode à cet instant.

Une fois son effeuillage terminé, il enjambe le parapet et jette un regard dans le gouffre. Il hésite. Il a froid. Le vent hivernal cingle sa peau.

Puis, prenant une dernière inspiration, il décide de se laisser tomber. Il songe que ce n’est qu’un mauvais moment à passer avant de sombrer dans le néant.

Il fait un bruit de pierre quand il entre dans l’eau, comme un hommage à son prénom.

Refaisant surface à cause de ce salaud d’Archimède, il dresse dans son cerveau un ensemble de constatations. La baille est gelée. Il a l’impression qu’elle le transperce de mille lames de couteaux. En plus, elle est impétueuse, pleine de remous. Il en avale, du bouillon ! Et de se dire qu’il aurait mieux fait d’attendre cet été, finalement, ou, à tout le moins, qu’il aurait été plus judicieux d’avoir choisi un autre moyen pour rayer lui-même son extrait de naissance.

Tout à sa noyade, il n’aperçoit pas l’homme qui, sur le pont, s’apprête à sauter pour venir le secourir. Ce héros a tout vu, et, sans coup férir, décide d’aller repêcher le nageur imprudent. L’homme se déshabille, s’avance un large sourire aux lèvres puis s’élance dans le vide. La séquence vaut le gros plan. L’athlète dessine dans les airs un magnifique double salto groupé carpé tendu. Époustouflant. À se demander si c’est vraiment un homme qui exécute de tels mouvements. Il fend les flots sans une éclaboussure. En trois temps trois mouvements, voilà le triton qui s’empare de Pierre et le ramène fissa sur la berge, sans lui demander son avis ni si l’eau du bain est bonne.

Pierre, éperdu, transi, trempé, regarde son sauveur. Comparé à lui, Belmondo et Dujardin ne sont bons qu’à récurer les lavabos des hôtels de l’Hexagone avec une brosse à dents usagée. Après un moment, les mains sur les hanches, l’homme s’apprête à parler :

« Coupez ! » hurle-t-on brusquement à quelques pas de là. La lumière se fait sur le décor. Le réalisateur, assis sur son siège, attend quelques secondes avant d’ajouter :
« C’était pas trop mal, les gars ! Mais j’aimerais refaire une prise. Plus dramatique cette fois, s’il vous plaît ! »



Histoire d’eau


Je rêvassais, comme j’aime le faire chaque soir, appuyé au parapet du pont peu fréquenté qui surplombe la rivière. Contempler les derniers rayons du soleil caresser l’onde m’aide à faire le vide après ma journée de travail. Un plouf me tira soudain de mon songe. Quelqu’un venait de plonger ? La femme qui m’avait dépassé quelques minutes auparavant et que j’avais à peine regardée ? Je scrutai la surface de l’eau, aperçus un remous sur la gauche et un bras blanc qui s’agita un instant avant de disparaitre. J’ôtai mes vêtements et sautai à mon tour. En quelques brasses, je parvins au niveau d’un corps dérivant au fil du courant et l’empoignai par la taille. Je déposai sur la rive une blonde fluette, vêtue d’un jean et d’un débardeur blanc, qui semblait profondément endormie. Que faire ? Après deux secondes de perplexité, je grimpai à toute allure l’escalier conduisant au pont, récupérai mon portable et appelai le SAMU, distant d’à peine deux kilomètres. Une chance ! Les urgentistes débarquèrent illico s et firent rejeter à la rescapée le peu d’eau qu’elle avait absorbé. A leur avis, elle avait dû s’évanouir sous le coup de la frayeur. Elle ne tarda d’ailleurs pas à ouvrir les yeux et à éclater en sanglots, un vrai déluge entrecoupé de gémissements : « Pourquoi ne m’avez-vous pas laissée mourir, pourquoi ? »
Le lendemain soir, mon bon cœur me souffla d’aller prendre des nouvelles de la désespérée à l’hôpital local. Je ne savais pas son nom mais des dépressives rescapées d’une noyade, il ne devait pas y en avoir des tonnes ! A ma vue, des éclairs s’allumèrent dans ses yeux bleus. Elle me lança d’une voix amère : « Vous ? Vous n’aviez pas le droit de vous mêler de mes affaires ! J’ai tout à recommencer, maintenant» avant de fondre en larmes. Une vraie fontaine !
Je déposai mon bouquet entre ses mains, ce qui eut pour effet de la calmer et de l’amener à me conter ses ennuis. Pas de famille, plus de travail, une déception amoureuse, des soucis d’argent. Je réussis à lui extorquer la promesse de ne pas replonger en échange de celle de garder le contact avec elle. Bon Samaritain, moi ? Pas que je susse, mais la détresse de cette fille me touchait.
Je tins parole et lorsqu’Anna fut rentrée chez elle, nous nous vîmes régulièrement. Elle me semblait guérie. Un soir, pourtant, je l’attendis en vain devant le théâtre municipal. Son téléphone restant muet, je courus chez elle, saisi d’un fâcheux pressentiment. La porte n’était pas verrouillée. Je trouvai Anna allongée dans sa baignoire qui débordait. Une bouteille d’alcool et une boîte de somnifères vides gisaient sur le sol. Je repêchai la belle une fois de plus, l’enveloppai dans un drap de bain et appelai le SAMU. Le problème d’Anna, cette fois ? Elle allait être expulsée de son studio. Que vouliez-vous que je fisse ? A sa sortie de l’hôpital, j’embarquai la fille chez moi. Tout alla très vite par la suite. A voir quotidiennement son minois d’ange blond, je tombai fou amoureux d’Anna et l’épousai. Je nous croyais parfaitement heureux jusqu’à ce que je m’aperçoive qu’elle vidait mon compte en alimentant celui que j’avais ouvert à son nom, qu’elle me trompait avec un mafieux sicilien qui me terrorisait. Aujourd’hui, je n’ai plus un sou, je suis brisé car, pauvre imbécile, je l’aime toujours en dépit de ses turpitudes. Ce soir après le travail, je m’arrêterai sur le pont et je plongerai, oubliant que je sais nager et espérant que personne n’aura la mauvaise idée de me repêcher.




Quelle chance, vraiment


Tony ne buvait pas d’eau. L’eau, c’était pour les poissons. Lui préférait la vodka. Le whisky. Le rhum. Que du blanc. Ca ne l’avait jamais empêché de hisser une voile. Et tant pis s’il n’avait plus de bateau. La Côte regorgeait de nouveaux riches, qui ne demandaient qu’un larbin pour jouer les skippers sur leur yacht.
C’était ce genre de clients qu’il accompagnait aujourd’hui.
« Oh ! Tony ! T’es prêt ? »
Il avala une dernière rasade. Sur le quai trois couples attendaient, les femmes en robes légères, les hommes en short, et tous cuits comme des briques. Ils se la jouaient cool. Propriétaires, ignares, mais cool -- du genre à tutoyer un type qui avait fait le tour du monde en solitaire. Ca ne les impressionnait pas, ses exploits. Ca avait foiré avant la gloire et l’argent. C’était minable, donc.
Ils s’installèrent. Ils levèrent l’ancre, dans l’air chaud de juillet. Tony coupa le moteur quand ils furent sortis du port. Un petit vent soufflait, juste assez pour les emmener au large, là où ils pourraient picoler et piquer des têtes dans le bleu chatoyant de la Méditerranée.
Les femmes bronzaient seins à l’air. Les hommes ouvraient des canettes. Ils parlaient finance, taux, placements. Quelqu’un demanda du champagne. Tony avait mal à la tête. Ou bien c’était l’excès de soleil, sur le gin de mauvaise qualité. Ca ne l’empêcha pas de dire oui à la flûte.
Et puis il y eut l’accident. Les journaux diraient : le cauchemar, et y a-t-il pire en effet que de se retrouver à l’eau, en riant de la trouver froide, et d’entendre l’une des filles demander : vous avez déplié l’échelle ?
Ils n’avaient pas déplié l’échelle.
Ils tentèrent d’agripper la coque. Ils se mirent à gratter, hurler, pleurer. Le voilier finit par s’éloigner. Ils essayèrent de nager vers le rivage. Abandonnèrent, les uns après les autres. Mauvaise technique. Hypothermie. Tony, lui, fut repêché à trois milles des côtes. Un coup de chance, vraiment. Dans le zodiac qui fendait la nuit il répétait à mi-voix : c’est ma faute, ils sont là-bas, sauvez les s’il vous plaît.

Il passa la semaine à l’hôpital. Il y avait une télévision dans sa chambre. Le naufrage fit les gros titres du journal pendant plusieurs jours. On avait retrouvé les corps. On y parlait de lui, aussi. On disait : « le rescapé ».
Il regardait la télévision tous les soirs.
A sa sortie la presse l’attendait. Il donna quelques interviews. Il déclina une proposition de livre, une offre de scénario. Il était une gloire locale, entre héros et bête de foire.
Puis le temps passa, et avec lui la curiosité. Un jour, c’était comme si tout le monde avait oublié. Un jour au café, il dit : « le naufrage, vous savez ? », et l’autre client ne comprit pas de quoi il parlait.

Il était seul avec ses souvenirs à présent. Seul avec son ivresse, le gin à portée de main, et les cauchemars récurrents. Des terreurs nocturnes qui ne se calmaient pas. Il entendait des cris dans ses rêves, et un grattement sourd, comme un bruit d’ongles qui griffent et s’épuisent sur la coque d’un bateau.
Le bruit de la peur.
La différence, c’était que maintenant il se réveillait. Il se levait, sortait sur le pont, il dépliait l’échelle, et les baigneurs remontaient. Il ne dormait pas comme une bûche, assommé d’alcool, jusqu’à se retrouver dérivant sur un bateau fantôme. Il les entendait. C’était son seul moyen de continuer à vivre -- dans son rêve, il les sauvait.

Un jour, il ne parvint plus à rêver.



La main tendue


L’eau boueuse se tait. Autour de moi, plus rien me bouge. Une terrible angoisse impalpable se saisit de mon être et m’attire vers le fond, je lutte en vain.
Les dernières heures m’ont paru éprouvantes, j’ai marché en lisière de bois toute la matinée, grisée par un air délicatement chaud, de ces brises qui annoncent le printemps sans pour autant fermer la porte à l’hiver. Insouciante, j’allais le pas leste, le sac léger, déposant mes soucis au fur et à mesure de mon avancée. La nature verdoyante célébrait le soleil qui dardait ses rayons sur ces teintes vives et s’admirait dans le reflet des lacs. Au loin, la ville se lovait entre les montagnes dispersées dans un paysage qui semblait la préserver, chaude, colorée, tel un présent bientôt accessible. J’étais bien, les bruits citadins s’estompaient, je ne pensais à rien. Mes pas ont dû dévier sans que je m’en aperçoive, se jouant de mon insouciance pour m’entraîner là où je prenais pourtant garde de ne pas m’aventurer. Je me suis alors retrouvée sans repère, le sentier a disparu sous mes pieds qui ne foulaient plus la terre mais les vieilles feuilles tombées à l’automne, gelées par l’hiver et amollies par les beaux jours naissants. Les branches se sont épaissies, allongées, étendues et dressées face à moi. C’est alors que je me suis subitement enfoncée dans un sol mou et hostile. Une sorte de mare gluante qui m’a happée en l’espace d’un mince instant. J’ai remué en tous sens, agité les bras, les pieds, tout ce qui pouvait ralentir ma descente dans ce bouge infâme.
Je ne sais depuis combien de temps je suis là, peut-être deux heures, mais j’ai cessé de gigoter et, à mon grand étonnement, de m’enfoncer dans la boue. J’ai tenté de remonter, de toucher quelque chose qui ressemble à un bout de terre ferme, sans succès. J’ai l’impression d’être prisonnière autant de ce piège que de mon corps. La lumière du jour commence à se nuancer de pénombre, l’air se refroidit, j’ai peur. Personne ne passe dans ce coin reculé des montagnes, je n’ai croisé aucune âme depuis le début de mon périple, seul le monstre d’une nuit emprisonnée ici me glace et me hante de son spectre. Je pourrais paniquer, me noyer de frayeur, mais rien ne bouge. Le temps passe, et rien ne bouge.
Il fait nuit. Je ne suis toujours pas... Un craquement, un bruit de pas… Je scrute les alentours mais ne vois rien. Subitement, près de mon visage apparaît une main. Puis une deuxième. Je me sens entraînée de côté, happée et hissée hors de l’innommable vase.
Une silhouette s’empare alors de mes jambes, me soulève violemment de terre et me jette sur son dos. Je voudrais me débattre mais ma lutte et la peur de ces dernières heures m’ont épuisée, mes membres sont lourds de plomb et inertes, je ne parviens même pas à crier. C’est ainsi paralysée que je suis brutalement jetée à l’arrière d’un véhicule. Je tente de me relever, de glisser hors de la carcasse de ferraille lorsque la porte du coffre de referme lourdement sur ma tête. Je prends alors conscience de ce qui m’attend. Cette prison sera mon cercueil.


Mercredi 24 avril 2013. Le corps d’une femme partiellement recouverte de boue a été retrouvé dans les sous-bois de la ville. Etranglée, elle a été abandonnée sans vie sur un chemin. L’absence de point d’eau près de la victime laisse penser qu’elle s’est trouvée prise au piège dans une mare de la forêt avant d’être sauvée puis tuée par son bourreau.



L’estrange


On dit que le marin prend la mer, comme il prend une femme pour maîtresse dans chaque port. Elle est pourtant une amante insoumise, insatiable et cruelle. « C’est pas l’homme qui prend la mer, c’est la mer qui prend l’homme » chante Renaud. Mais pour Léon, c’était autre chose. Petit, déjà, quand d’autres faisaient l’école buissonnière, il faisait l’école marinière. Au fil des ans, il a noué avec la mer des liens très forts, avec le même entêtement que l’enfant qui s’acharne à lacer ses chaussures tout seul. Il lui a consacré son temps libre et son temps occupé, celui qu’il aurait dû consacrer à l’école, au jeu et, plus tard, à une compagne. Mais la mer n’était pas sa maîtresse. Il ne la pénétrait pas ou si peu. Il se contentait de la contempler, avec infiniment de respect. Jamais il ne s’aventurait au-delà de la lisière de l’eau et se mouiller les pieds suffisait à son bonheur. Léon était un homme fidèle. On ne fait la cour qu’à une seule mer, c’est du moins ainsi qu’il voyait les choses. La mer qu’il chérissait, c’était la Méditerranée. Chaque jour, après son travail, il lui rendait visite, lui apportait un petit cadeau, comme on gâte ceux qu’on aime : un secret, un tourment, un peu de joie ou d’amertume qu’il ne confiait qu’à elle. De son côté, la Grande Bleue l’attendait toujours, immobile. Jamais elle ne se retirait et, si parfois elle se fâchait, il savait bien que ce n’était pas contre lui.
Un jour, Léon a gagné un séjour en Bretagne : un tirage au sort, au supermarché de son quartier. Lorsqu’il l’a annoncé à la mer, elle n’a pas bronché. Il avait donc sa bénédiction ...
C’est ainsi qu’il a fait connaissance avec la Manche. Il pensait que la mer était partout la même, quelle n’a pas été sa surprise de constater qu’en Bretagne, elle ne tenait pas en place ! Non seulement elle s’enfuyait au loin, au pas ou au galop, mais on ne pouvait pas compter sur elle ! Il aurait volontiers joué à cache-cache avec cette mer espiègle et facétieuse si seulement elle avait été à l’heure aux rendez-vous ! Mais il ne savait jamais à quel moment de la journée elle se sauvait ! Malgré tout, il était prêt à lui pardonner son mauvais caractère, sa mine grise, ses marées capricieuses. Comme elle était étrange ! Il connaissait les plages de sable sec et doux, il a découvert l’estran, ses berniques, ses coques et ses crabes. Un jour, il s’est aventuré plus loin. Il s’était levé avec l’intention d’aller tremper ses pieds dans l’eau mais, ce matin-là, la mer avait disparu. Il a marché longtemps sur le sable mouillé, observant les bernaches et les aigrettes pour qui cet estran était un garde-manger et, dans le ciel, les goélands et les mouettes rieuses. A force de lever le nez en l’air, il n’a pas vu qu’il se faisait encercler. Lorsqu’il a réalisé qu’il avait de l’eau jusqu’aux genoux, il ne s’est pas affolé. Il avait toujours fait confiance à la mer, elle ne le trahirait pas. Il ne savait pas nager. Quand l’eau est arrivée à la hauteur de sa taille, il a compris que la Manche lui offrait un baptême de l’eau. Il n’avait pas peur, seulement froid, très froid. Sa confiance était aveugle alors, lorsque le niveau de la mer a atteint ses épaules, il a fermé les yeux. Là-haut, dans le ciel, des oiseaux tournoyaient en poussant des cris rauques. Soudain, il lui a semblé que leur chant se rapprochait et que leurs ailes le frôlaient.
Lui qui n’avait guère usé ses pantalons sur les bancs de l’école, Il n’a dû son salut qu’à un banc de goélands.




La Sirène


18 avril

Première journée en mer. Nous avons quitté le port ce matin, aucun grain, ciel limpide. Les gars ne sont pas très bavards. Beaucoup ne parlent pas français, à part Luc, un grand brun costaud qui ne m'inspire pas confiance. Celui qui ronfle sur la couchette du dessus, c'est un blond au nez cassé, l'air farouche, pas causant...
Tant mieux, je ne suis pas là pour me faire des potes. Je n'ai embarqué que pour partir. Partir loin. Et oublier... l'oublier, peut-être.

19 avril

L'évènement du jour, c'est la sirène.
On l'a repêchée vers midi. Fallait nous voir, plantés autour d'elle comme des mouettes ahuries, certains la bave aux lèvres... Moi aussi, ça m'a fait un choc de la voir là, étendue sur le pont, pâle, inerte, ses habits trempés moulant son corps de mannequin.
Forcément le gros Luc n'a pas retenu ses commentaires salaces. Mais je l'ai arrêté. D'un coup de poing bien placé. Je suis comme ça moi, je supporte pas qu'on manque de respect aux dames. En plus, elle n'avait pas l'air en bon état. Verdict du médecin de bord : vivante, mais inconsciente. Un miracle qu'elle ait survécu. Il n'y a plus qu'à attendre qu'elle se réveille... si elle se réveille un jour. On avisera alors.
En attendant, les gars l'ont surnommée la sirène et vont sûrement en rêver la nuit.
Moi aussi.

20 avril

Ca y est, elle a repris conscience. Mais apparemment, elle est amnésique. Du coup, les suppositions vont bon train. Une occupation comme une autre, ça nourrit les conversations, plus nombreuses maintenant. Même mon colocataire taciturne baragouine quelques mots de français "suicide, chagrin d'amour..."
Moi, j'écoute et je ne dis rien. Ca m'arrangerait aussi, parfois, de ne plus avoir de souvenirs. Bien pratique, l'amnésie !

21 avril

J'ai eu beau l'éviter, je l'ai croisée ce matin. Craquante dans son pull de marin trop grand. Son regard s'est accroché au mien comme à une bouée. Une lueur inquiète a traversé ses yeux clairs. Sa mémoire reviendrait-elle ? Elle a l'air bien secouée en tout cas. Et, comme je le craignais, je n'ai pu m'empêcher de roucouler, de minauder, de lui faire les yeux doux. C'est comme ça à chaque fois, je deviens un pigeon sans cervelle.

22 avril

Elle nous obsède. Les hommes ont le teint vitreux, l'ambiance est électrique. Moi, je cache mon trouble comme je le peux, je la fuis... Même si j'ai l'impression que je l'attire, qu'elle me cherche.
Heureusement, le capitaine a décidé de la débarquer à la prochaine escale. Ce sera l'occasion d'aller prendre un verre au port avec les autres, entre hommes. Ca me changera les idées. Faudra juste éviter le gros Luc. Il n'a pas l'air d'avoir digéré mon uppercut...

23 avril

Il est tard. Ou plutôt, très tôt. J'ai bu, beaucoup bu, trop bu... Mais au lieu d'oublier, j'ai foncé vers sa cabine en rentrant au bateau, avec l'envie furieuse de l'étreindre, de la retrouver, de tout lui avouer. Trop tard, elle avait déjà quitté les lieux.
C'est mieux comme ça. Sûrement. Je l'effacerai de ma vie, encore.
Mais qu'est-ce que je raconte ? L'oublier ? impossible ! Non, je vais la retrouver !
Il faut que je la retrouve, avant que la mémoire ne lui revienne... Et là, elle m'aimera vraiment. Elle sera douce, gentille, fidèle... sinon, cette fois-ci, juré, elle n'en réchappera pas. Je ne laisserai personne me la voler à nouveau, même pas la mer.




J’ai tout vu Monsieur le Commissaire ,


Je suis assis sur un banc de la petite place près du Port. Je suis né ici, je connais tout le monde. J’ai quatre vingts ans et j’aime, la nuit tombée, venir voir la mer, Ma mer.
Bruno, le fils du boulanger, ivre comme chaque soir sort en titubant du bar « Les bons amis ».Il suit le trottoir jusqu’au passage pour piétons en se tenant au mur, puis se lance et s’affale sur le petit parapet en tanguant dangereusement, avant de trouver enfin un semblant d’équilibre. Les canards qui savent très bien que comme tous les touristes, il va leur lancer du pain, s’approchent en cancanant.
Le jeune homme se reprend et fouillant dans sa musette, il commence à appeler lés volatiles en se penchant de plus en plus.
Entrainé dans son élan, il bascule par-dessus bord et tombe tête la première dans l’eau froide. Il a de la chance, il aurait pu se fracasser sur un des bateaux de plaisance amarrés dans ce vieux port, mais non, il est dans l’eau. Le problème est qu’il ne sait pas nager. Il se met à hurler mais il est huit heures et demie du soir et tout le monde regarde la télévision. Il y a un match de rugby et j’entends d’ailleurs les cris des supporters des deux équipes.
Bruno appelle, s’essouffle, glisse dans l’eau glacée, les canards se sont éloignés apeurés sans doute par tout ce boucan, moi je suis cloué sur mon banc comme paralysé : j’ai peur.
Enfin une vieille dame qui promène son griffon sur la jetée l’aperçoit, il est sauvé. Il crie de plus belle, non il hurle, en se débattant car il sent bien qu’il ne va pas tenir longtemps. L’eau lui pénètre dans la bouche, ses yeux ne voient plus rien, il se laisse aller, il va mourir noyé, et puis soudain, il avance dans l’eau, il fait quelques brasses et reviens vers le bord. Il n’en revient pas, il nage ! Mais la brave dame a appelé les pompiers et comme ils étaient tous au bar en train de regarder le match ils sont sur place très vite.
Ce n’est pas gagné. Un attroupement se forme, des gens sortis de je ne sais où. Tout le monde veut voir, imaginez, enfin il se passe quelque chose dans ce trou perdu de bord de mer en plein mois de novembre.
Les hommes du feu, lui balancent un filin et lui disent de le prendre à deux mains et de se laisser faire. La foule maintenant dense regarde : va-t-il y arriver ? L’angoisse se lit sur les visages.
Ça y est, on y est, dit un pompier, donnez –moi la main.
Bruno est maintenant assis par terre, sans réaction. Ses vêtements font une flaque qui s’étale sur le ciment.
Mais il a dû perdre la tête, le voilà qui se débat, il insulte les pompiers : lâchez moi, bande d’idiots, lâchez-moi, je viens de nager ! Je sais nager !
Il crie sa joie. Les pompiers furieux lui ordonnent de les suivre pour se faire examiner à l’hôpital.
Il leur demande de le laisser, que tout va bien, il se relève d’un bond et saute par-dessus le parapet sans que personne ne puisse le retenir.
Croyant savoir nager, Bruno de nouveau seul, perd pied, coule… Et se noie…
J’ai tout vu Monsieur le Commissaire, personne ne l’a poussé.




Apnée


Mardi 5 juin
Pêche miraculeuse. Alors qu'ils remontaient leurs filets au large de la Sicile, des pêcheurs ont découvert, mélangé aux poissons, un homme, nu, d'environ quarante ans. Ils crurent avoir affaire à un cadavre, mais constatèrent immédiatement leur erreur en voyant l'individu se débattre et essayer de se libérer des mailles qui le retenaient prisonnier. Stupéfaits, ils le délivrèrent aussitôt, mais celui-ci tenta illico de replonger dans la Méditerranée. Les marins Italiens s'interposèrent. Comme il se débattait, les hommes d'équipage prirent la décision de l'enfermer dans une cabine. Au cours de son sauvetage, le rescapé qui semblait très perturbé, ne prononça aucun son. Dès le retour à terre, il fut pris en charge par les carabinieri qui l'emmenèrent à l'hôpital pour être examiné.
Jeudi 7 juin
Le mystère s'épaissit autour de l'homme sortit de l'onde. Il a subi toute une batterie d'examens dont les résultats troublent le corps médical. Il semble posséder une capacité pulmonaire respiratoire hors norme et a une température corporelle bien au-dessous de la normale. Il ne semble pas à l'aise dans la marche, se déplaçant de manière très gauche. De plus, son comportement est inquiétant, car il n'accepte aucune nourriture solide et ne boit que de l'eau en grosse quantité.
Vendredi 8 juin
La photo de Neptune, ainsi a-t-il été baptisé, est diffusée dans les journaux et à la télévision dans l'espoir d'obtenir des renseignements sur ce phénomène extraordinaire.
Lundi 11 juin
En dépit du buzz médiatique autour de cet étrange individu, aucune information sérieuse n'est parvenue aux autorités. Sa présence insolite dans les eaux profondes de la Méditerranée reste une énigme. Pourrait-il s'agir d'une supercherie?
Mardi 12 juin
Selon son dernier bulletin de santé, les nouvelles de Neptune ne sont pas bonnes. Il semble s'étioler. Sa peau se dessèche et sa respiration devient de plus en plus difficile. Il s'affaiblit et n'a toujours rien voulu avaler.
Mercredi 13 juin
Le docteur S. a eu l'idée de faire transporter Neptune à la piscine d'eau de mer de Palerme. L'homme a plongé immédiatement. Il est resté si longtemps en apnée qu'un maître nageur, craignant pour sa vie, a sauté à son tour pour le repêcher. Cependant, celui-ci a résisté avec une force inattendue à son aide. Quatre sauveteurs ont uni leurs forces pour parvenir à le hisser hors du bassin. Il a été ramené à l'hôpital où divers tests ont été programmés pour comprendre son incroyable adaptation au monde sous-marin.
Jeudi 14 juin
Neptune continue à défrayer la chronique. Des manifestants contestent sa détention, jugée arbitraire, puisqu'il n'a contrevenu à aucune loi. Ils exigent, en vertu de la convention des droits de l'homme, sa libération immédiate. Les autorités ont promis de donner leur réponse prochainement.
Vendredi 15 juin
Rebondissement dans l'affaire Neptune. L'homme a disparu au cours de la nuit. De faux infirmiers sont venus le chercher dans le but de le transférer, soi-disant, dans une clinique privée. L'ambulance, qui avait été dérobée pour commettre l'enlèvement, a été retrouvée vide sur le port.
Saura-t-on jamais ce qu'il est advenu de ce mystérieux individu?
Etait-il un homme en cours de mutation ?
Selon nos sources, son dossier médical aurait été détruit !
Neptune emporte donc avec lui, tous ses secrets...
_________________
Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
http://danielle.akakpo.over-blog.com/
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MessagePosté le: Mer 24 Avr - 22:28 (2013)    Sujet du message: Publicité

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