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Les textes du jeu N°91

 
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danielle
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Localisation: St Etienne
Féminin Poissons (20fev-20mar)

PostPosted: Wed 30 Jan - 23:35 (2013)    Post subject: Les textes du jeu N°91 Reply with quote

19 textes;

NEW: En fichier joint, pour les utilisateurs de liseuses qui voudraient emporter partout avec eux ce délicieux florilège, le fichier epub des textes. (Merci à notre spécialiste info!)
http://www.sendspace.com/file/z0p8bx

Et comme d'ahabitude, ci-dessous, les textes en clair.

L'herbe folle

- Allez, viens, on s'en va ! On étouffe ici. C'est trop propre, trop brillant.
- Non.
- Trois plombes qu'on attend !
- Si je pars, je vais être virée et mes vieux nous pourriront les vacances. Alors, on reste.
Coriace gamine, petit chardon. Je respecte sa volonté d'épines mais sa désobéissance m'irrite les crocs. Toutefois elle a raison, ses papa-maman lui interdiront le camping si elle est virée et je ne patienterai pas encore un an avant de frôler les griffes du vent sous la tente.
Lorsque j'ai atterri en elle, à l'abri sous sa fontanelle, j'ai flairé la mauvaise herbe. Une fille ! Une vie féminine risque l'éventuel mariage, avec un homme par tous les dieux, le possible accouchement voire plusieurs ; bref, l'hérésie. Je manoeuvre généralement en douceur, patelin, sournois pour que mes hôtesses soient persuadées d'être lesbiennes et me régalent avec leurs aventures satinées mais, encore faut-il que ces dames me confondent avec leur conscience ! Or la damnée peste, là, a compris que je suis un parasite et m'envoie régulièrement bouler sur les orties. Mes succès avec ce sujet de dix ans : avoir réussi à lui faire aimer et les nattes, et la castagne. Mes nattes, j'adorais les tresser, avant. J'étais moche malgré mes efforts capillaires mais je faisais en sorte que ceux qui me regardaient l'oublient grâce à mon goût immodéré pour la violence. Une réputation, voilà la clé. Une réputation à ne pas chatouiller, voilà le cadenas. Mes défaites avec la chipie : elle déteste l'équitation, est allergique au crin de cheval. J'en pleurerais.
- Ça y est. Il m'appelle.
- Si tu crois que je vais obéir au binoclard derrière sa porte, c'est que t'as mangé trop de graviers quand l'autre salope t'a traînée par terre tout à l'heure, du coup ça t'encombre la case lucidité.
- Oh l'autre ! Deux secondes qu'elle a duré ma glissade dans la cour !
- Deux secondes de trop. Jamais eu honte à ce point !
Nous entrons dans le bureau où ce ventre mou ne nous fait même pas asseoir. Et faut entendre sa façon de nous parler ! ME parler ! Défonce-lui le portrait à ce planqué petite, comme je te l'ai appris !...
Au lieu de quoi mademoiselle écoute le discours ronflant abrutissant du crétin. Et pas de violence, et elle ne résout aucun conflit mais l'attise, et quand on a un problème il faut dialoguer, et gnagnagna... Sombre ahuri, sous-dégénéré d'une race amorphe et trop grasse, comment est-ce qu'il croit que je l'ai conquis mon Empire ? En offrant du lait de yack aux hommes dont j'avais violé et éviscéré les femmes, bouffé les mômes, brûlé les prairies ? Si j'avais fait un cours sur la couleur des herbes foulées et celle de mes fesses après des mois de chevauchée au lieu de cramer les paysages, est-ce qu'il pense, le grand bavard, qu'on parlerait de moi dans les livres ? Que je serais une légende, un proverbe ? Pas de risque que ça lui arrive au blondinet cravaté ! Ah si je pouvais sortir de cette prison trop petite et exposer ma pédagogie ! Ceux qui là-haut gèrent le va-et-vient des âmes fortes devraient les balancer dans des corps à la pointure adéquate, pas fillette.
- Ouf ! Fini ! Je m'en tire avec dix heures de retenue. Ç'aurait pu être pire !
- C'est certain. Tu aurais pu n'avoir aucune punition si tu t'étais montrée moins trouillarde et avais égorgé ce goret. Nous allons devoir régler ce problème de lâcheté.
- Il n'y a pas de problème. Il n'y a que des professeurs. Et tu sais quoi Attila ? Ben t'es loin d'être le meilleur.

Le cercueil de fer


Le silence régnait sur les sommets enneigés de la chaîne de montagne qui s’étendait à perte de vue. Dans mes doigts nus, rougis par le froid, je serrais une petite boîte en fer blanc. Les heures passaient et je laissais mon regard se perdre dans l’immensité opaline, savourant la gifle du vent et la douleur de son baiser glacé. La chaleur d’une main pressa mon épaule. Nous devions redescendre avant la nuit. Dans un soupir, je jetai un dernier regard à la boite lovée contre mon sein.
Ma mère l’avait trouvée sur un marché et y rangeait des boutons multicolores avec lesquels j’aimais jouer. Elle riait toujours en constatant à quel point je ressemblais à l’image qui ornait le couvercle. L’illustration colorée représentait une petite fille, nattée et décoiffée, fière de ses habits déchirés et salis et du cocard qui agrandissait son œil gauche. Le visage éclairé d’un sourire espiègle, elle attendait, assise sur un banc, que s’ouvre la porte du principal de l’école et qu’arrive la punition méritée. C’était l’image d’une petite fille forte, indépendante et sûre d’elle, pleine de bosses, de pansements, d’imagination et de rires. C’était l’image de celle que j’avais été, de celle que tu aurais pu devenir.
Mais tu n’étais plus là. Avec toi, j’avais perdu ma confiance en moi et la maîtrise de ma vie et de mon corps. Je m’étais emmurée dans ma douleur, enroulée autour de ce vide que tu avais créé. J’évitais les miroirs, incapable de supporter la vue de ce ventre plat qui m’avait trahi. J’avais refusé d’en parler autour de nous. Ils auraient tenté de me réconforter, ils n’auraient pas compris. La souffrance était la seule chose qui me raccrochait encore à toi. Je ne voulais pas que tu t’en ailles encore.
Deux bras m’encerclèrent et un souffle léger caressa ma joue. C’était lui qui avait eu l’idée de venir ici. Il disait qu’il fallait continuer à vivre, penser à l’avenir et faire de nouveaux projets. Alors, dans cette boîte qui te symbolisait, nous avions mis le doudou que, dans notre joie, nous t’avions acheté. Il avait choisi l’endroit, beau, solitaire et unique, pour y déposer l’unique preuve de ton existence. Le sel de mes larmes brûla mon visage gelé. Dans les moments difficiles, ma mère me disait toujours : « Il n’y a pas de problème, il n’y a que des professeurs. Ce sont les épreuves qui te forgeront tout au long de ta vie. » Sans lui, je n’étais pas sûre de me relever de celle-ci.
Je m’accroupis et creusai un trou de mes doigts engourdis. J’y déposai avec soin la petite boîte et la recouvrai d’un linceul de neige immaculé. Je me redressai et nos mains se joignirent dans une même tristesse. Nos pas feutrés s’éloignèrent lentement, cheminant de nouveau vers la vie. Nous laissions derrière nous, lovée dans les neiges éternelles, l’ombre de l’enfant qui ne naîtra jamais.


LES APPARENCES

Assise sur un banc, à coté de la porte, je prépare le moment fatidique.
Nouvelle école, nouvelles têtes, nouvelle réputation.
Affichée juste à coté de moi, une liste de noms rangés par ordre alphabétique est chamboulée par l'ajout soudain, au stylo bic, de mon patronyme : une tâche au milieu de l'univers ordonné du CM1A.
Dans le passé, mon nom avait fait l'objet de nombreuses moqueries. On composait des chansonnettes dessus, on le scandait à haute voix, le faisant rimer avec tout et n'importe quoi. Quand je demandais à mes parents si on pouvait le changer, ils répondaient sèchement: "c'est la connerie qu'il faudrait changer".
Et pourtant, les noms sont les seules indications dont je dispose pour imaginer mes futurs camarades.
- Louis Robochon : sûrement un grassouillet, bon vivant, collectionnant les fautes d'orthographes dans les dictées. Ne me demandez pas pourquoi, c'est subjectif.
- Gerard Pétreux et Georges Selrine : eux, je m'en méfierais ; sans doute les éléments perturbateurs.
- Louise de l'Epine : vingt-sur-vingt à tous ses contrôles, la fille modèle par excellence.
Je me lève, prends mon courage à deux mains. "Ça y est, j'y suis."
Je toque. "Entrez", j'entends derrière la porte.
Trop tard, je ne peux plus revenir en arrière. Je baisse la poignée et pénètre dans l'arène du CM1A. Tous les visages se tournent alors vers moi.
"Ha c'est la nouvelle ; et bien alors, présente-toi, t’attends quoi ?" me dit la maitresse d’un ton sévère.
"Ca va être ma fête", me dis-je.
Je prononce, avec toutes les peines du monde: "Audrey Lafesse, 9 ans".
Toute la classe se met à rire. L'écho de "Lafesse" résonne dans toutes les rangées. Les mêmes blagues pourries "Hé, Lafesse, t'es de droite ou de gauche?" Le professeur parvient à rétablir l'ordre et me demande de m'asseoir à coté de Selrine. "Ah non, pas lui", je proteste tout bas.
Pourtant avec son regard timide, j'en déduis qu'il n'est sans doute pas le voyou que j'avais imaginé. "Bienvenue", il me chuchote. "Tu n'as pas à t'inquiéter. Ici, il n'y a pas de problème, il n'y a que des professeurs qui…" la maitresse l'interrompt sèchement :
-"Hé, la nouvelle; t'as pas l'air d'écouter. Tu n'es plus dans ton école de village ici." crie-t-elle en frappant du poing sur la table.
Discrètement, je demande à Selrine: " au fait, comment s'appelle la prof?"
Il sourit et me répond: "Madame Ladouce".

L’exemple à suivre

Tu vois ce que tu m’obliges à faire ? Tu vois ce à quoi tu me réduis ? Te convoquer dans mon bureau, à peine la journée commencée, et la porte grande ouverte surtout, pour qu’ils entendent tous, qu’ils constatent, confirment, tes insolences sur ma raideur, l’exemple à suivre dont tu te moques, te convoquer à nouveau, même si tu ne comprends pas, même si tu t’en fiches.
Tu m’avais promis pourtant. Plus de vagues. Plus de cris. Je n’aurais plus à me plaindre. Tu vas rire : je t’avais crue.
Pourquoi est-ce que tu as recommencé ? Qu’est-ce que tu as encore à prouver ? La plus forte, c’est toi. Personne pour l’ignorer. Tous ces garçons à qui tu t’attaques, ils savent que c’est perdu d’avance. Qu’au jeu des feintes et des coups en douce, tu es sans rivale. Tu gagnes ! Pourquoi est-ce que tu recommences toujours?
Tous ces corps à corps, tu n’en ressors pas indemne tu sais, tu n’en ressortiras pas entière longtemps. Un jour tu tomberas sur un gars qui t’amochera vraiment. Un vrai dur qui ne comptera pas les coups, et qui s’en fichera de te laisser en compote. Je le sais. J’en ai vu défiler avant toi. Des coriaces, des fières, qui un jour s’écroulaient. La différence bien sûr, c’est que pour les autres je m’en fichais. Pourquoi est-ce que j’ai peur cette fois ? Pourquoi est-ce que je tiens à toi ?
Oh, je sais ce qui se dit dans les couloirs. Ce vieux con. Ce pauvre type. Parfois je les entends qui chuchotent à mon passage, juste assez haut pour être entendus, juste assez bas pour jouer l’innocence, toujours la même phrase, « il n’y a pas de problème, il n’y a que des professeurs », cette phrase que tu m’avais lancée comme un gifle le premier jour, comme si la cour n’était pas pleine, comme s’ils ne nous guettaient pas dans le silence soudain, « il n’y a pas de problème, il n’y a que des professeurs », tout ça parce que je m’étais demandé à haute voix devant ta robe trop courte ta frange rousse ton regard narquois si ton arrivée en cours d’année ne poserait pas de problème.
Ils n’ont pas arrêté de rire depuis. Et j’imagine qu’en sortant d’ici tu iras répéter chacun de mes mots, mon sermon comme tu dis, et me singer, pour faire rire tes copines, et défier les garçons. Tu peux sourire en coin.
Mais je ne te laisserai pas l’emporter. Pas cette fois. Pas aujourd’hui. Aujourd’hui, tu vas ramasser tes affaires, les glisser dans ta sacoche, et tu vas quitter l’école. Pour toujours. Je te renvoie, ma chérie.
Ne crois pas à un coup de tête. Ne crois pas que ce soit facile pour moi. Mais c’est mon droit. J’ai envie de tranquillité, tu comprends. De calme.
Pas la peine de tourner la tête. Tu ne pleures pas. Tu n’es pas du genre à pleurer. Regarde-moi, au lieu d’essayer d’apercevoir ton reflet dans la glace. Puisque tu t’en vas, j’ai plein de choses à te dire. Tout ce que je pense vraiment, tu sais ? Sur tes secrets et tes manœuvres. Ton tableau de chasse. Les garçons. Tout ce que je sais de toi, au fond. Ce ne sera pas glorieux. Ce ne sera pas à ton avantage. Et alors ?
Oh, tu as moins envie d’un public à présent. Tu irais bien fermer cette porte. Tu sais que tu tires sur ta veste de tailleur quand tu t’inquiètes ? Tu penses à la gamine débraillée qui attend son tour dans le couloir. Tu as raison. Elle a la langue bien pendue. Elle n’a peur de rien. Elle sait taper où ça fait mal. Tu sais ce qu’elle va devenir, n’est-ce pas ?

M&M


« Même pas mal ! Et cette fois, je t’ai bien eue. Un point c’est tout… », maugrée Melany, un sourire frondeur vissé sur les lèvres. Pourtant le cocard qui bleuit son œil gauche tendrait à prouver le contraire. Son attitude et son habillement ne sont pas en reste. Le chemisier déboutonné qui dépasse du kilt en vrac, les rubans rouges dénoués au bout de ses nattes en bataille, les socquettes tirebouchonnantes, les lacets défaits, un pansement sur le genou… Tout incite à penser que la bambine cramponnée au banc jouxtant le bureau du Principal a pris part à une nouvelle bagarre. Melany est en effet coutumière du fait.
Depuis son entrée au collège, trois mois plus tôt, la fillette s’est déjà trouvée mêlée à plusieurs rixes dans la cour de récréation et en classe. Toujours à son corps défendant. Selon ses dires…

La première fois, elle était assise sous le préau et chipotait des nounours à la guimauve lorsqu’une chipie s’était approchée et lui en avait chipé une poignée. Instantanément, son sang n’avait fait qu’un demi-tour. Ses mains avaient tordu le poignet de sa camarade coupable d’envie gourmande. La deuxième fois, cette même gamine l’aurait provoquée dans la cour en l’agonissant de noms d’oiseaux exotiques en raison de ses manières rudes. Là, elle lui avait donné un coup sournois dans les tibias. La troisième fois, les hostilités avaient été arrêtées à temps par un surveillant qui les avait sermonnées et séparées. Presque aussitôt la querelle avait repris. Le cours de musique avait tourné à la cacophonie à cause des deux enfants terribles. Depuis Melany faisait figure d’épouvantail. Mylena, sa rivale, de victime.

La semaine dernière, une bagarre plus violente que les autres avait opposé celles que tout le collège surnommait désormais les « M&M ». Elles s’étaient empoignées telles des harpies en furie pour un prétexte encore plus futile que d’ordinaire. Elles-mêmes s’étaient déclarées incapables de s’en souvenir. Elles en avaient été quittes pour un cocard chacune et un avertissement. Leurs parents les avaient si sérieusement gourmandées qu’elles s’étaient calmées quatre longs jours.

Et ce matin, la sève guerrière de Melany a rejailli à la faveur d’une réflexion. Leur professeur de lettres commençait l’étude d’un des poèmes d’un certain Prévert, jusqu’alors inconnu dans la culture des deux fillettes. De façon imprévisible la citation : « Il n’y a pas de problème. Il n’y a que des professeurs. » a mis le feu aux poudres. L’enseignante souhaitait susciter un embryon de discussion à ce propos. Mais bien loin de toute sémantique, les deux enfants terribles, malencontreusement assises à côté ont glissé vers un autre terrain :
— C’est curieux ce point entre les deux phrases, a osé Mylena
— Non, c’est bien comme ça, a affirmé Melany.
— J’aurais bien vu un point-virgule entre les deux. Pas toi ?—
— Non ! un point, c’est un point !
— Mais quand même. Tu crois pas que…
— Oh, mais tu m’embêtes, là ! Allez, de l’air !
Joignant le geste à la parole, Melany a poussé Mylena hors de sa chaise. Un mouvement en entraînant un autre, les deux enfants terribles ont recommencé à se crêper les nattes…

Conduites chez le principal, elles se font face depuis de longues minutes. Assises sur leur banc respectif, elles se toisent. L’une narquoise, l’autre pantoise. Comme dans un miroir, Melany et Mylena s’observent. Leur ressemblance est hallucinante. Hormis que l’une ferme les guillemets avec ses pieds et que l’autre les ouvre, presque rien ne distingue les jumelles…

Stockbridge


Julie marchait dans la neige. Elle l’entendait crisser. Par moment, elle passait dans la poudreuse. Bien chaussée, elle n’avait pas peur de se mouiller. La neige était douce. Elle ressentait cette douceur à chaque pas. Julie aurait dû être heureuse, ressentir un véritable bien être, retrouver une joie enfantine.
Mais Juan lui manquait.

Elle était arrivée la veille à Stockbridge, dans le Massachusetts. Elle était venue rendre visite à son amie Claire qui avait épousé un américain. Elle ne pensait pas trouver une ville aussi petite. Deux mille habitants. Un village plutôt.

Après le départ de Juan, tout le monde lui avait dit qu’elle devait se changer les idées, sortir, voyager. Elle avait écouté les conseils. Une fois partie, elle avait toujours une boule dans l’estomac. Pas vraiment une boule. Plutôt une chose qui l’aspirait de l’intérieur. Des milliers de kilomètres n’avaient rien changé.

Elle marchait dans la neige et se dit que cela serait juste le paradis si Juan était avec elle. Cette idée la fit presque pleurer.
Elle s’arrêta dans un petit parc, s’assit sur un banc, regarda autour d’elle.
Elle observa les gens. Il y avait une légère différence avec les Français, mais elle n’arrivait pas à déterminer quoi. Cela l’agaça de ne pas trouver les mots pour exprimer ce qu’elle ressentait. Cet agacement la détourna de son problème.
Un couple arriva avec un petit garçon. Ils jouèrent ensemble dans la neige. Il y avait une véritable harmonie entre eux. L’amour circulait entre le père et le petit garçon, entre la mère et le petit garçon, entre le père et la mère. Julie se dit que c’était rare. Souvent, cela marchait par deux. Il y en avait un qui restait un peu de côté. Elle se dit « Si Juan et moi… » Cette idée lui fût tellement intolérable qu’elle quitta le parc.

Elle décida d’aller voir le musée Rockwell. Claire lui avait dit que ce peintre était une célébrité. Pas seulement à Stockbridge. Dans le monde entier.
Julie ne le connaissait pas.
Elle resta une bonne heure dans le musée. Les tableaux racontaient tous une histoire. Mais Julie n’arrivait pas vraiment à se les représenter. Elle pensait à Juan. Elle avait toujours cette aspiration dans l’estomac.
Cependant, elle s’arrêta plus longtemps devant une œuvre qui s’appelait School Fight. Elle s’installa sur un banc pour la regarder. Elle se surprit même à sourire devant la mine réjouie de la petite fille du tableau. Celle-ci attendait, assise, que l’on décide de son sort. Elle avait un œil au beurre noir. Par l’encadrement d’une porte, on pouvait voir deux adultes qui discutaient. Un surveillant et le directeur ? Julie pensa alors à ce vers de Prévert
Il n'y a pas de problème, il n'y a que des professeurs.
Elle connaissait beaucoup de poèmes de Prévert par cœur. Elle impressionnait Juan avec cela.

Juan… Juan… toujours Juan. Elle quitta son banc.

La nuit suivante, elle rêva d’une personne, assise dans la neige avec un seau rouge devant elle. Elle ne voyait pas son visage mais elle savait qu’il s’agissait de la petite fille du tableau. Puis elle se retrouva l’instant d’après avec elle dans un salon. De sa voix enfantine, elle lui dit :
- Pourquoi tu voulais tant avoir un enfant avec Juan ? Tu ne sais pas que les enfants ça crée des problèmes ? Demande à ma mère.

Sans panache

- « Panache » !
Je lève les yeux de ma grille de mots-croisés et fixe, le crayon en l’air, la fillette débraillée assise à l’autre bout du banc. Est-elle là depuis longtemps ? Je ne l’ai pas vue arriver.
- « Brio », en sept lettres, avec un « A » dans la deuxième case, c’est « panache », j’vous dis !
Je suis si abasourdi que je dois avoir la mine un peu déconfite, mais pas autant qu’elle, à vrai dire. Comment diable a-t-elle pu se mettre dans un état pareil ? Moi qui croyais que l’Institution Jacques Prévert accueillait des garçons et des filles de bonne éducation ! Du coup, je repense à la réflexion de Madeleine, ma femme, pas plus tard qu’hier soir, au dîner :
- Il n'y a pas de problème. Il n'y a que des professeurs.
J’ai dû faire à peu près la même tête qu’en ce moment.
- Comment ça ? Et les élèves, il n’y en a pas, dans cette école ???

- Bien sûr que si ! C’est une façon de parler. C’est juste pour dire qu’il ne se passe jamais rien : pas de vols, pas de bagarres, pas de violence, pas de problèmes quoi ! Un établissement scolaire sans histoires, avec juste des professeurs et des élèves ! »

- Oui, enfin, tu aurais dû dire « il n’y a pas de problème. Il n’y a que des professeurs et des élèves ! »

- Oh, puisque tu es si malin, que tu as toujours le mot juste, toi, tu n’as qu’à y aller à ma place demain, pour rencontrer le Principal et inscrire ta fille !
Sur ce, Madeleine s’est levée de table et a disparu dans la cuisine. Et voilà pourquoi je me retrouve, ce matin, assis non loin d’une fillette qui a dû se battre comme une chiffonnière et qui s’apprête à se faire remonter les bretelles par le Principal ! Quant à moi, si ma femme était là, elle se réjouirait de constater que je ne trouve pas toujours le mot juste. Je le cherche, en vain, depuis un bon bout de temps, ce mot en sept lettres qui répond à la définition « brio » et c’est une écolière qui l’a trouvé pour moi ! Mais comment une gamine à l’œil au beurre noir qui semble, à première vue, plus intéressée par la castagne que par le dictionnaire, connait-elle ce mot ? En tout cas, elle n’a ni la langue ni les yeux dans sa poche ! Ou plutôt, l’œil car le deuxième ne doit plus être très opérationnel ! Et pourtant, elle a réussi à regarder ma grille depuis l’autre bout du banc ...
- Vous m’croyez même pas ...
C’est qu’elle ne lâche pas le morceau, la gamine. Je décolle enfin mon regard des rubans rouges qui pendouillent au bout de deux nattes en piteux état et je me concentre à nouveau sur mes mots-croisés. Si j’écris « panache » en deux vertical, j’ai un « H » dans la sixième case du sept horizontal, et ça me donne « chats » pour « A fouetter » ! Impressionnante, la gosse ...
- Comment tu t’appelles ?

- Pénélope

J’imagine Camille, ma fille, avec ses petites couettes bien sages et ses nœuds blancs dans les cheveux, jouant, dès la rentrée prochaine, avec Pénélope ...

- Et comment tu connais le mot « Panache », Pénélope ?

La gamine hausse les épaules et tourne la tête de l’autre côté. Elle n’est visiblement plus intéressée par notre conversation. Tant mieux, je bloque encore à deux ou trois endroits et je n’ai pas envie de me faire à nouveau damer le pion par une môme de dix ans ! Et puis, je risque d’avoir tout le temps nécessaire pour les finir, ces mots-croisés, le Principal va sans doute vouloir lui passer un savon avant de me recevoir.
La porte du bureau s’ouvre enfin. Une dame à l’air sévère passe la tête dans l’entrebâillement.
« Pénélope Panache, entre ! »

Dans la famille Velocio, je voudrais...


Je dois passer trois jours à me reposer chez ma grand-mère! J'ai les genoux couronnés, un œil au beurre noir et mon vélo a la roue en huit. Je suis aussi mal en point que Maman, la gamine à tresses sur la photo.
Grand-mère a été aux petits soins toute la matinée. Elle répète que nous formons un magnifique tandem, nous aurons bientôt rangé tous mes timbres de collection.
Mais faisons vite ! Elle vient de s'assoupir devant la télé !...
Car j'ai une mission. Comme c'est bientôt sa fête, ses enfants, pour la plupart disséminés aux quatre coins du monde, ont décidé de lui faire une surprise. Ils feront tous le voyage pour venir la voir dans sa nouvelle maisonnette et, entre autres, ils lui concoctent un cahier de souvenirs sous forme de textes « que chacun devra écrire de sa main ». Maman m'a suppliée de recopier ses « pattes de mouche », elle n'écrit plus que sur clavier...
Bon, je m'applique...

Vous prendrez mes timbres ?
Ouf ! La cloche retentit enfin ! Il me faut courir ! Arriver la première dans ma zone à exploiter, si je veux vendre vite et bien mes 20 timbres de Jeunesse en Plein Air... Deux carnets ! cette année j'ai vu gros !
Mon territoire cyclable commence chez les Savatier. Avant, c'est une « terra incognita » destinée à d'autres...
Le père Savatier vient justement de sortir, mais son air passe-lacets ne m'inspire qu'une envie : pédaler à toute force.
Je souffle un peu devant chez Mme Jacquard qui est assez gentille pour m'en prendre deux. Je lui demande :
-Les nouveaux locataires dans la maison qui fait l'angle, vous les connaissez ?
-Il n'y a pas de problème. Il n'y a que des professeurs.
En effet, M. et Mme Joly se montrent généreux et m'en prennent deux.
Je laisse à droite la montée du Calvaire et je m'engage dans la descente de la Grande Combe.
Vais-je taper chez les Dupingre ? A ma surprise, la femme ouvre sa porte et me prend un timbre qu'elle colle illico sous la sonnette pour prévenir les prochains démarcheurs.
Chez Mme Duraton, le fils joue un air d'accordéon qui rime mal avec mes propositions...
Je repars en danseuse jusqu'à l'impasse du père Mariole et là, je trouve enfin des acheteuses : Mme Tatin et les sœurs Chauvet.
Je roule jusqu'au lotissement des 3 familles Canzano, mais chacune a suffisamment d'enfants. Le résultat est désespérant.
A qui vendre mon deuxième carnet ?
Chez la mère Boutantrin, il va falloir me laisser pincer les joues et essuyer les soufflements du chat siamois. Heureusement, son mari claudiquant a toujours le cœur sur la main.
Et si j'essayais de refourguer les invendus aux époux Benoît ? Ils sont si zen ces deux-là... Je prétexte n'en avoir plus que quatre, et l'affaire est dans le sac ! Toquer chez l'instit, Mlle Dugauffray ? Ce serait déplacé...
Je n'ai plus qu'à pousser jusqu'au grand tournant. Je klaxonne mollo, je serre les fesses et les freins car à tous moments peut surgir Pifou, le roquet des Lenoir qui a une dent contre les timbres de vélo.
Pas manqué ! Il me barre le passage, je fais un vol plané et je rentre le vélo à la main...
Maman m' achètera finalement les timbres restants, me permettant de déposer mes deux souches dans l'urne et même de gagner un lot.

Ouf !! Grand-mère s'étire et baragouine:
- Vivement que tu sois remise. Dès que tu te sentiras mieux, on ira dehors... Rien ne vaut la jeunesse en plein air !

De rage et de soie blanche


Chaque soir, je cueillais une fleur pour Elle. Avec l’hiver, je lui offrais des cailloux, noirs aux inclusions de diamants, roses aux volutes de nuages. Pour Elle, il m’arrivait de voler une pomme, un stylo, un jupon de soie. J’ai eu si peur d’être attrapée, ce jour-là. Elle ne m’a rien demandé, a caressé la lingerie précieuse et sans un mot, l’a glissée dans un tiroir. Je me cognais à son indifférence.

Devenue enfant guerrière, je me cachais derrière une attitude provocatrice. Je riais à les entendre parler de moi avec Costume-Gris, leur chef de meute. Jamais ils n’ont compris que je devais demeurer coupante pour ne pas devenir la pauvre petite chose qu’Elle aurait aimé posséder. J’affichais fièrement mon œil au beurre noir, mes sparadraps, mes nattes en bataille. Je faisais disparaître la maigreur de mon corps sous les égratignures.

Je les entends encore « Je ne sais plus quoi faire de Sally ». Et Costume-Gris, les mains croisées, le regard lointain derrière ses lunettes, le menton haut, répondait à demi caché derrière son bureau de chef de meute « Cher collègue. Voyons ! Il n’y a pas de problème. Il n’y a que des professeurs. Soyez ferme et nous la mâterons ». Allez-y, naïfs pédagogues. Cassez-vous les dents. Je ne lâcherai rien. Je resterai la mauvaise, celle qui vole dans les plumes, qui distribue les coups de pieds, plante des pointes de compas dans le dos.

S’ils savaient, ils ne se réjouiraient pas, non, ce serait bien pire, ils auraient pitié. « Pauvre gamine… Seule le soir ? Battue ? Il faut prévenir les services sociaux ». Non, jamais ! Je résistais, fanfaronnais.

Je me souviens de tout. J’entends encore : « Sally, remonte tes chaussettes ! ». C’était l’obsession de Grosse-vache, Mâââdame le professeur de science. Mes chaussettes ! Je haussais les épaules, désinvolte. Grosse-vache ! Jamais tu n’as compris que mes chaussettes n’étaient pas remontables sur mes cannes de serin ; elles avaient, mes chaussettes, tant grimpé le long de gambettes inconnues, que leur élasticité avait rendu son âme extensible. « Sally, lace tes chaussures ! Boutonne ton chemisier ! Coiffe-toi ! Tais-toi ! Viens ici ! ». Et la dernière, la meilleure « Si tu continues, je vais convoquer tes parents ! ». Menace ultime, qui m’aurait fait rire si j’avais eu le cœur à cela. Mais de cœur, je n’avais plus. Ni à rire, ni à aimer. Ecrasé ! Ecrabouillé ! Broyé !

Moins orgueilleuse, j’aurais répondu « Mes parents ? Ils s’en foutent ! Mon père s’est barré. Je vis seule avec ma mère. Et…» ! Mais je n’ai pas su. Pourtant, je me souviens du regard que Mamzelle-Douce, posait sur moi. Ses yeux m’interrogeaient. Elle fut la seule à me défendre auprès de Costume-Gris. Elle reste comme une perle dans ma mémoire. Oui, j’aurais aimé lui parler, me soulager. Mais je ne pouvais pas. Langue collée au palais. Ne rien expliquer. Jamais.

Je n’ai rien dit. Je vivais avec Elle. Je l’aimais.
Elle qui jetait mes cailloux, écrasait les coquelicots que je cueillais pour Elle.

Toujours, je garderai le souvenir de notre dernier matin. Devant l’évier, elle s’essuyait les mains à un carré de soie devenu torchon sale. Ma valise était prête. Je pleurais. Oui, je pleurais, de la quitter, Elle ! Elle a ri « Bon débarras ! ». J’ai saisi ma valise, ouvert la porte. J’ai murmuré « Maman, pourquoi tu ne m’aimes pas » ? Et je suis partie

Une ingénue.

Elle était posée au bout du banc. Ses pieds en dedans chaussés de grosses pompes, elle cramponnait le bord de l’assise en bois verni. Sa liquette blanche sortait d’une jupe écossaise qui découvrait les maigres genoux osseux au dessus de chaussettes en tire-bouchons. Le nœud défait d’une natte coulait vers la clavicule. Ce fut l’œil au beurre noir sur sa bouille hilare qui attira mon regard. Je m’arrêtai. Elle eut un mouvement qui fit sortir l’autre natte en queue de rat de derrière son épaule.
Vu l’age, ce devait être une élève de madame Reuge : Instite à l’ancienne et doyenne, celle-ci ne supportait pas qu’on voulût faire d’elle une « professeur des écoles » à la place d’institutrice. Elle clamait :
«Des mots de bureaucrates tout ça ! Comme pour les aveugles dont ils ont fait des non voyants, mais pour lesquels rien n’a changé. On s’attarde sur les mots et on oublie les faits !
Les dessus des doigts maigres de la gamine étaient bleus. S’était-elle battue ?
Je ne comprenais décidément pas cette époque où les filles ne demandent plus qu’on leur tienne la porte, mais font le coup de poing pour un oui ou un non, comme les mecs.
Si c’est devenu ça l’égalité des sexes, eh bien merde !
Je lui demandai :
«Tu t’es bagarrée ?
«Ben ouais !
Elle eut un haussement d’épaules et une moue souriante. Comme si cela avait été de soi.
«Et tu en es fière ?
«Ben ouais ! répéta-t-elle, l’air buté, comme craignant que je lui demande de se rétracter de cette affirmation péremptoire.
«Et…contre qui ?
«Contre des gars, dit-elle en trifouillant le pansement qui couronnait un de ses genoux.
Je marquai un temps. Cette frêle gamine avait une tronche de boxeur après un combat parce qu’elle s’était bastonnée avec «des gars»… Décidément, j’étais bon pour la retraite. Je repris :
«Et pourquoi ?
«Parce que.
«Ah ! Parce que…Evidemment.
J’hésitai à m’asseoir à son côté et ne le fis pas car la porte du Principal était au bout du banc. La gosse était en attente d’une audience avec Popeye (surnom donné au Surgé par des élèves plusieurs années auparavant, sans que l’on sache ce qui avait motivé le sobriquet).
S’il me trouvait assis auprès de l’accusée, je serais mal vu. Je restai donc debout.
«Mais, plus précisément, pourquoi tu as fait comme les mémés de Nougaro ?
Elle ouvrit grand ses yeux et cela la fit grimacer tandis qu’elle portait une main à l’œil poché auquel cette gymnastique avait ravivé la douleur.
«La mémé de qui ?
Je réprimai un sourire.
«De Nougaro.
«Qui c’est ?
«Un chanteur.
Elle fronça ses sourcils bruns, cherchant Nougaro sur son disque dur interne. Je doutai que le toulousain fut répertorié dans la base de données de la môme cabossée.
«Un vieux, précisai-je pour qu’elle ne se fasse pas inutilement des nœuds aux boyaux de la tête. Il est mort.
«Et ses mémés, c’est quoi ?
«Celles de Toulouse. Là-bas, les mémés aiment la castagne chantait-il. Tu es de Toulouse ?
Elle rigola. Une dent manquait au milieu, comme un gros dièse sur le clavier blanc de son sourire.
«Ils t’ont cassé un chicot ? demandai-je.
Car il me semblait improbable que ce fut une dent de lait non encore remplacée qui fit ce trou. Elle haussa encore les épaules en affirmant:
«Bah tiens ! C’était une vraie bagarre.
Ce disant, elle remonta ses chaussettes qui dégoulinèrent aussitôt sur ses godasses fatiguées.
«Tu n’as pas peur d’entrer là dedans ? fis-je en désignant la porte du Principal qui s’ouvrit alors.
«Il n’y a pas de problèmes. Il n’y a que des professeurs.
«Ah. Alors…
«Entrez ! enjoignit sévèrement Popeye.

CD

Le Principal prit la parole :
-J’ai décidé de réunir ce Conseil de Discipline à la demande de professeurs qui se plaignent de la conduite de Mlle Julie Marin que, depuis la rentrée, ils ont envoyée 124 fois – soit, en moyenne, trois fois par jour – au bureau de M. Surgé, le CPE.
-N’y aurait-il pas là un certain acharnement ? demanda M. Dolto, pédo-psychologue et représentant des parents d’élèves.
-J’allais le dire ! murmura Julie.
-Vous jugerez vous-même ! Mme Sévigné, professeur de Lettres, parle de bavardage incessant, M. Darwin, professeur de biologie, rapporte qu’elle passe son temps à faire rire ses camarades, M. Bach, professeur de musique, dit qu’elle n’a jamais sa flûte, Mme Humboldt, professeur d’histoire-géographie note des vêtements indécents, Mlle Dickens, professeur d’anglais, lui reproche de manger en classe, et M. Thalès, professeur de maths, de ne pas avoir de compas. M. Ribéry, professeur d’EPS, écrit « n’a pas jamais sa tenue qu’elle est obligatoire et s’intéresse que d’un seul sport : la boxe… » Julie, qu’avez-vous à répondre ?
-Dans ma petite enfance, j’ai parlé tardivement, un peu comme Einstein. Et je dois impérativement rattraper le temps perdu.
-Même en coupant la pa…
-Surtout en coupant la parole aux gens, confirma Julie.
-C’est indispensable en effet pour mieux s’affirmer, ajouta M. Dolto.
-La boxe, c’est aussi pour vous s’affirmer ? demanda M. Ribéry.
-Exactement !
-Julie, je suppose que vous n’avez pas assez ri quand vous…
-Vous n’y êtes pas ! Les médecins nous conseillent de rire au moins 34 minutes par jour pour être en bonne santé. Mes calculs personnels montrent un déficit de 29 minutes pour les élèves de ma classe, alors…
-Je comprends ! Et c’est aussi dans l’intérêt général que vous oubliez flûte, compas, tenue de sport ?
-Non, ça, c’est dans l’intérêt de ma chatte : une fois que je l’ai mise dans mon sac, il n’y a plus de place pour autre chose.
- Parce que vous apportez cet animal en classe ? Pour quelle bonne raison ?
-Elle a eu cinq chatons récemment…
-Non seulement la chatte mais aussi les petits ? s’étrangla le CPE.
-Vous laisseriez une jeune accouchée et des nouveaux-nés sans surveillance, vous ?
-Vu sous cet angle…
-Quant à Mlle Dickens, elle ment : je ne mange pas en classe !
-Vous ne parlez-pas la bouche pleine ?
-Si ! À cause de la patate…
-Vous avouez que vous mangez des pommes de terre pendant mes cours ? s’écria Mlle Dickens.
-Je ne les mange pas, je les garde dans ma bouche. Pour bien prononcer le th anglais, c’est connu, il faut avoir une patate bien chaude dans la bouche.
-Ce perfectionnisme vous honore mais semble être en contradiction avec ce que Mme Humboldt me dit de votre tenue vestimentaire : elle parle d’une jupe de la taille de deux timbres-poste déchirée au beau milieu de la fesse droite…
-Oui, M. Darwin nous a appris que l’action du soleil sur la peau produit de la vitamine D.
-Vous voulez donc en produire le plus possible, d’où ce trou ?
-Non, M. le Principal ! Le trou, ce sont vos chaises qui l’ont fait ! Un clou qui m’a blessée. Attendez ! Je vais vous montrer…
-Non ! Non ! Nous vous croyons sur parole !... En somme, vous êtes une élève modèle ?
-Je ne vous le fais pas dire !
-J’ai oublié : M. Goethe prétend que vous perturbez ses cours au point qu’il ne peut pas travailler si vous êtes présente…
-Soyons sérieux : M. Goethe, professeur d’espagnol, c’est de la provocation !
-J’aurais dû y penser. Je suis impardonnable ! En fait, il n’y a pas de problème...
-Il n’y a que des professeurs, compléta M. Dolto.

Jeune chanson

Sur le chemin où l'on court
Genoux rayés, tout rayés
Égratignés tous les jours
La vie nous fait trébucher

Sur le chemin on y rêve
D'amour, de joie et d'espoir
Musiques et chants sont nos trêves
Remèdes à nos idées noires

Laissez-nous soigner le monde
Vraiment soigner le monde
Laissez-nous soigner le monde
La terre est moribonde
Vraiment soigner le monde
Laissez-nous soigner le monde
Vraiment soigner le monde
La terre est moribonde
Vraiment soigner le monde

Sur le chemin on se moque
Insolents rayant mais purs
Bien cachés dans vos bicoques
Vos yeux ne voient nos figures

Sur le chemin où l'on danse
Nul n'est exclu du grand bal
Taper des pieds en cadence
Notre village est global

Laissez-nous soigner le monde
Vraiment soigner le monde
Laissez-nous soigner le monde
La terre est moribonde
Vraiment soigner le monde
Laissez-nous soigner le monde

Sur le chemin où l'on sème
Pas, cailloux, petits bonheurs
Il n'y a pas de problèmes
Il n'y a que des professeurs

Nous briserons tous les murs
Autour de nous, tout autour
Faisant circuler l'air pur
Au rythme de nos tambours

Laissez-nous soigner le monde
Vraiment soigner le monde
Laissez-nous soigner le monde
La terre est moribonde
Vraiment soigner le monde
Laissez-nous soigner le monde
Vraiment soigner le monde
La terre est moribonde
Vraiment soigner le monde

Bonheurs et malheur de Sophie

Attendant dans le couloir la fin de l’entretien entre sa mère et le Conseiller principal d’éducation, Sophie, avec sa gouaille habituelle, tirait la langue dans le dos des surveillants et chantonnait en battant la mesure avec ses chaussures. Une boule d’énergie, un concentré de malice et une tête de mule, la petite ! Pour la troisième fois depuis son entrée en sixième, sa conduite valait à sa mère une convocation au collège. Aux deux premières, Mme Berne s’était confondue en excuses et avait promis d’être plus ferme avec la fillette, sans en penser un traître mot, persuadée que les griefs à l’encontre de Sophie étaient largement exagérés. Par ailleurs elle pardonnait tout au petit ange au nez retroussé et au sourire mutin qu’elle élevait seule. Quelques effets de jambe et de décolleté devant le trentenaire et l’affaire était dans le sac. Sophie ne se faisait donc aucun souci. Cette fois encore, on passerait l’éponge et elle pourrait continuer à s’adonner à son passe-temps favori, semer la pagaille en classe et amuser ses camarades!
Cet après-midi là, Lisa Berne fut décontenancée en apercevant derrière le bureau un quinquagénaire replet au visage barbu et peu amène : le Principal en personne !
D’un ton cassant, il entama l’énumération des fredaines de Sophie Smith, qui perturbaient gravement le fonctionnement de la classe de 6ème 2. Il y allait fort ! Il voulait être désagréable ? Elle pouvait l’être aussi.
— Le professeur d’histoire se plaint de ce que Sophie ait refusé à plusieurs reprises d’aller au tableau parce qu’elle était en train de prendre son goûter. C’est inacceptable.
— Monsieur, il est noté dans le carnet de Sophie qu’elle souffre de troubles hypoglycémiques. C’est l’attitude de Mme Brun qui est inacceptable.
— Je vois aussi que votre fille hurle en salle de sports dès qu’il s’agit de grimper à la corde ou de marcher sur la poutre. C’est fâcheux.
— Ce serait surtout très fâcheux qu’elle fasse une mauvaise chute étant donné qu’elle est sujette aux vertiges. Mlle Dux doit prendre ce point en considération… et également mieux surveiller ses élèves. Sophie a reçu hier une balle en pleine figure. Je pourrais porter plainte.
— Hum… Lorsque Sophie dit à son professeur d’anglais qu’il prononce comme une vache espagnole…
— Ma foi, c’est fort possible : nous avons vécu neuf ans à Cambridge, we both speak English like natives.
— Enfin, elle oublie régulièrement de faire ses exercices de mathématiques sous prétexte qu’elle a perdu sa calculatrice.
— Elle ne l’a pas perdue, c’est M. Mercier qui la lui a confisquée. Que voulez-vous qu’elle fasse sans ses outils de travail ?
Le barbu, qui était resté de glace à chaque réplique de Lisa, se fendit d’un sourire goguenard.
— Nous ne perdrons pas de temps à entendre votre fille. Car si je vous comprends bien, son comportement en classe ne pose aucun problème ?
— Euh non ! Il n’y a pas de problème…,
— …il n’y a que des professeurs, enchaîna le Principal en caressant sa barbichette. Dans ce cas, j’ai peut-être une solution à vous proposer pour soustraire la pauvre enfant à cette engeance malfaisante. L’éducation à la maison ? Vous n’y avez jamais pensé ? Voyez avec ma secrétaire, elle vous donnera la procédure à suivre.
Lisa demeura pantoise devant les cris de colère de Sophie après qu’elle lui eut annoncé la bonne nouvelle : « Surprise surprise, chérie ! Tu quittes cet affreux bahut, désormais c’est moi qui te ferai travailler à la maison. »

Les meilleures amies du monde

Il n'y a pas de problème. Il n'y a que des professeurs. Pourquoi je pense ça? Parce que c'est vrai! Si les adultes ne s'étaient pas mêlés de notre bagarre, à l'heure qu'il est, avec Maggie, nous serions déjà réconciliées depuis longtemps et redevenues les meilleures amies du monde.
Toutes les deux, on se connaît depuis la maternelle et des peignées on s'en est mis, je peux le dire, et plus d'une fois! Les yeux au beurre noir, les cheveux arrachés et les genoux écorchés, on sait ce que c'est. Maman me soigne chaque fois avec compétence et se désespère d'avoir un garçon manqué à la place de la petite fille, aux nattes toujours bien coiffées, qu'elle imaginait dans sa jeunesse.
Dans le bureau, juste derrière moi, ils discutent ferme. La punition va tomber. J'aimerais assez une mise à pied, ce serait génial. Deux ou trois jours de liberté: formidable. Faut pas rêver, je vais encore écoper d'heures de colle jusqu'à plus soif... J'espère que Maggie partagera ces moments, on pourra rigoler ensemble et puis ce ne serait que justice car, dans la bataille, elle a donné autant de gnons qu'elle en a reçus. Mais, comme est la plus petite, ils ont toujours l'impression qu'elle tient le rôle de la victime. Ils se mettent un peu le doigt dans l'oeil et feraient mieux de nous laisser régler nos affaires tranquillement, nous nous débrouillons très bien sans eux. D'ailleurs, si le pion n'était pas arrivé à cet instant pour nous séparer, nous étions satisfaites de la durée du combat et nous allions nous serrer la main et reprendre la conversation là où nous l'avions laissée au début de l'échauffourée.
C'est sûr, pour des copines, notre façon de fonctionner est un peu étrange, mais moi je l'aime bien. Je ne garde rien à l'intérieur, quand je ne suis pas d'accord, je frappe. Pas à chaque fois, faut pas exagérer non plus, je ne suis pas idiote quand même! Mais si cela vaut le coup, je fonce sans hésiter et Maggie aussi. On est des copies conformes, c'est pour ça qu'on s'entend si bien.
Ils voudront savoir pourquoi on s'est battu, "exactement", comme ils disent, mais ils en seront pour leurs frais. Cela ne les regarde pas. Et puis, je ne pense pas qu'ils comprendraient. Ils sont très forts, les vieux, pour nous expliquer qu'on ne doit pas régler les conflits par la violence pourtant ils envoient nos frères se faire tuer au Vietnam! Après, il faudrait leur obéir? Elle est où la logique?
Ca traîne, ça traîne... La porte s'ouvre, se referme. Ils vérifient que je suis toujours là, des fois que je fasse une fugue??? Ca c'est encore une idée de prof ! Ils sont plus embêtés que moi, c'est certain. Dès que le verdict sera rendu, j'irai voir Maggie à l'infirmerie et on rira toutes les deux, parce que, cette fois-ci, cela a quand même été une des plus belles empoignades de notre vie!
Qu'est-ce qu'on s'est mis!


Une sale gamine

Une sale gamine. Rien que cela.
Ses parents s’étaient tout bonnement débarrassés d’elle, d’école en école, de foyers en internats. Là, ils avaient enfin trouvé la solution. On leur avait d’ailleurs dit : « Il n’y a pas de problème. Il n’y a que des professeurs ». Au sourire narquois du directeur, ils avaient pensé que cet endroit serait différent, que les enseignants n’y auraient rien en commun avec leurs collègues visqueux de l’Education nationalement inefficace. Alors ils l’avaient abandonnée aux mains sèches d’inconnus un peu rustres.
Une fois de plus, elle n’en avait fait qu’à sa tête. La voilà encore, et si vite, dans ce fameux couloir, moquette puant la poussière aux murs, sol strié des marques noires de semelles usées, chaises dures et trop hautes. Elle entendait la voix du directeur raconter son week-end festif à un interlocuteur visiblement très peu parent d’élève. Et dire qu’elle attendait depuis une heure.
La vie ici n’était finalement guère différente de celle qu’elle avait déjà menée. Cours assommants et inutiles, camarades laids et rasoirs, rythme lassant. Seul l’encadrement qui assurait la tenue de l’internat méritait de l’intérêt. La discipline qu’il imposait à ses pensionnaires relevait d’une telle nouveauté que cela l’avait intriguée. Au début. Uniforme vieillot, rassemblements matinaux, discours musclés, stratégie du rabaissement systématique et de l’humiliation, voilà qui pimentait son instruction. Et puis finalement, tout était devenu routine.
Ah, enfin. Le directeur avait achevé sa conversation de parvenu. Il faudrait lui sortir les politesses d’usage. Pauvre bonhomme.
« Alors fillette, notre établissement ne vous mérite pas ?
Vraiment, pauvre bonhomme. Il n’avait rien compris. Inutile de lui répondre.
– Vous voudrez bien m’expliquer la raison de votre acte ?
– Carthago delenda est.
L’air faussement dégagé, elle l’avait honoré d’une sentence cinglante tout en regardant par la fenêtre.
– Pardon mademoiselle ?
Evidemment, un inculte.
– A l’instar de Caton face à l’ennemi carthaginois, je m’insurge contre l’omnipotence institutionnelle.
– Vous fichez-vous de moi ?
Il faudrait donc s’exprimer autrement.
– Notre professeur de lettres tentait un exposé laborieux sur les Méditations métaphysiques de Descartes. Il me semblait que ses propos traduisaient une réflexion des plus raccourcies sur la pensée cartésienne, et j’aurais nettement préféré qu’il approfondisse ses cours sur l’humaniste Marsile Ficin, précurseur de Guillaume Budé. Là, au moins, il eût été plus à son aise…
– Mademoiselle, vous… !
– Toujours est-il qu’il m’a exaspérée. La classe elle-même lui échappait et il s’en est fallu de peu que les élèves partent en rébellion. Laissez-moi achever, j’y suis. »

Le directeur dut attendre, médusé, que la fillette aux airs de sale gamine débraillée et tuméfiée l’assure du bien-fondé de son entreprise. Elle devait signifier aux mauvais éducateurs et enseignants leur défaite comme Carthage avait assumé la sienne, puisque, d’ailleurs, affirma-t-elle subtilement, monsieur le directeur en personne avait clamé à son arrivée en ces lieux le problème que représentaient les professeurs. C’est ainsi que, ses paroles ayant irrité l’enseignant sans le faire fléchir, elle en était venue aux mains, menant une révolte aussi violente et idéologique que celle de Spartacus, et ne s’était arrêtée que sous la menace de sbires.
« Voilà pourquoi, monsieur, j’ai l’honneur de vous informer de ma démission. »
Elle se leva, lui serra la main et sortit.

Convocation
— Mais qu’est-ce qu’on va en faire à la fin ? Une catcheuse ? demanda le principal en
vociférant, d’un air exaspéré. Je vous rappelle la devise de l’établissement, Monsieur Paultronc : « Il n’y a pas de problème, il n’y a que des professeurs ! » Alors expliquez-moi comment ce pugilat a-t-il pu échapper à votre vigilance ?
— Je l’ignore Monsieur, bredouilla à demi-voix le professeur, embarrassé.
— Ce n’est pas normal ! Il y aura une enquête ! Bon, assez de salamalecs ! Faites-la entrer, je vous prie !
Bien qu’elle fût sur le point de passer dans le bureau de son redoutable alcade, Judith était aux anges ! Assise sur le banc, échevelée, salement amochée, elle ne se lassait pas de se remémorer son exploit et de le revivre en s’attardant sur les moindres détails. En dépit de ses blessures, elle dégustait les images comme l’on fait pour un excellent chocolat chaud, par petites gorgées !
Il en avait eu son content de roustes, le Jocelyn ! Le caïd de la classe ne faisait plus son malin à l’heure actuelle ! Elle lui avait mis une de ces déculottées, et au milieu de la cour s’il vous plaît, devant tous les autres élèves !
Il l’avait bien cherché aussi ! Un an ! Un an qu’elle supportait ses avanies perpétuelles et imbéciles sans rien dire. Sa mère lui avait appris pourtant que la violence ne mène nulle part, et qu’il faut savoir tendre l’autre joue en cas d’agression. Seulement, on n’a que deux joues, et à force elles deviennent douloureuses !
Surtout, il avait eu l’audace de lui tirer les nattes ! Et cela, il eût été bien inspiré de ne pas s’être enthousiasmé à ce point ! Bien mal lui en a pris. Le malheureux avait réveillé soudain la lutteuse qui sommeillait en elle. La réplique fut cinglante. Les gifles s’étaient succédé alors à un rythme effréné.
L’escogriffe fut surpris par la réaction agressive de la jeune fille. Cherchant à se défendre en des gestes désordonnés, il avait heurté son œil gauche et lui avait meurtri un genou. Ensuite, il s’était contenté de subir, se protégeant comme il le pouvait.
Judith était devenue inflexible, cruelle. Non contente de lui avoir administré une dégelée douloureuse et mémorable, au point de figurer dans les annales de l’école, elle avait ajouté l’humiliation aux coups. En effet, elle était parvenue à s’emparer de son bras et à le tordre derrière le dos avec une satisfaction sadique. Puis elle lui avait intimé l’ordre de répéter ce qu’elle lui disait. Ainsi, Jocelyn fut sommer de confier devant tout le monde qu’il aimait secrètement porter jupes à carreaux et bas blancs, et qu’il avait aussi un faible pour les couettes que lui tressait artistement sa douce maman dans le calme de son alcôve. Il lutta avec l’énergie du désespoir pour ne rien avouer, puis il céda.
Elle avait relâché son étreinte, satisfaite. Mais l’amazone fut convoquée sur-le-champ chez le principal. Peu lui importait, maintenant. Elle avait gagné le respect. Elle eut l’impression d’avoir vengé toutes les victimes du garçon, et, même, à son échelle, d’avoir été une Olympe de Gouges luttant contre le despotisme de l’éternel masculin. En somme, elle était fière.
Aussi, quand le professeur l’invita à entrer dans le bureau, elle ne se démonta pas. Se tenant roide devant le principal qui, en colère, lui demandait ce qu’on allait faire d’elle, la jeune fille répondit, insolente, indomptable, un sourire narquois aux lèvres : « une catcheuse ! »

Le mal de mère


Clarisse a passé sa matinée à faire ruisseler l’eau de la douche et à déballer ses vêtements froissés. Elle ne comprend rien mais approuve tout. Elle a renoncé à poser des questions. Malgré ses crampes d’estomac, elle semble oublier sa fringale, respirant goulûment le fumet d’un poisson au coulis de tomate, de poivron et de citron. Ils ont l’air gentils, ces gens qui l’accueillent, les autres aussi l’étaient, chacun à leur façon, mais sans jamais vraiment essayer de la connaître.
Une nouvelle parcelle de bitume où poser la plante de ses pieds nus, comme pour mieux sentir battre le pouls de la terre. Pourquoi pas ? Elle est blasée. Il faut dire que la fillette n’est guère facile, intrépide, elle s’élance sans scrupule, écrasant les craintifs figés par la peur. Le même pull aux mailles fatiguées, quelle que soit la couleur du ciel, elle n’hésite jamais à se mêler aux bagarres les plus rudes. Ce n’est pas une fatalité, juste un choix. Pour elle, la vie a deux mains, l’une qui plonge dans notre corps pour nous arracher le cœur, l’autre qui y dépose force et vigueur et cela sans complaisance, à l’infini. Le jour où sa mère a disparu, Clarisse, bien qu’amputée, a choisi de se battre. Provoquer la société, c’est comme un jeu, défier l’école, une joie. Il n’y a pas de difficulté. Il n’y a que des adultes. Il n'y a pas de problème. Il n'y a que des professeurs.

C’est l’été. Cela fait maintenant plusieurs mois que Clarisse vit chez les Martin. Elle n’a jamais connu une telle chaleur. Sur la terrasse, le parasol à franges ferait peut-être de l’ombre si la toile était moins usée et moins déchirée, mais qu’importe. Le père sert de l’orangeade avant de découper le melon, la mère conseille au fils d’éviter les douches glacées pour ne pas mettre ses entrailles en colère, les cousins somnolent sur les chaises en paille. Clarisse a jeté son vieux pull et porte fièrement un chemisier blanc et une jupe à carreaux. Elle sent vaguement un gratouillis le long de sa jambe. Comme cela s’amplifie, elle passe la main sous le genou et frotte. Des fourmis ont entrepris une aventureuse escalade. Elle hurle, tout le monde rit et la petite trouve refuge dans les bras de sa maman d’adoption. Madame Martin le sait bien, aucun compliment ne peut guérir certaines fragilités, mais elle félicite la gamine à chaque progrès, chaque étape de sa longue reconstruction.
Hier encore, lorsque le soir venait, Clarisse abandonnait son regard au fond de l’assiette de soupe et se mettait à pleurer. Maintenant, dans sa chambre rose, la minuscule lumière qui reste allumée la nuit change la teneur de ses rêves, irradie la pénombre de douceur. Une simple petite flamme a suffi. Comme une mère, elle a rassemblé tout l’éclat des couleurs.
Elle, l’enfant dont l’armure était faite d’un bois qui ne se fendait guère, sourit du regard. Toutes les forces qu’elle a servent aujourd’hui pour s’accrocher à sa nouvelle famille. D’un revers de main, elle balaie les insinuations, d’un coup de griffe, elle défend sa nouvelle existence.
Sur sa dernière photo d’école, comment rester insensible à tant de friponnerie ? Les tresses défaites et les chaussettes tirebouchonnées, elle attend la sentence de son principal.
Elle vient d’organiser une mini révolte dans la cour, un remuant chahut où elle brandissait un écriteau en carton portant en grosses lettres noires naïvement tracées : « Il faut sauver les enfants ! ».


Sanction

J’entends des bribes de conversation par la porte entrouverte. La voix inquiète de maman. Les propos brefs du principal. C’est de moi qu’il parle. « …si violente…tous surpris. »
Assise dans le hall, je jubile. Je sens que mon œil gauche est gonflé. Mon genou me pique sous le pansement. Mais ce n’est rien à côté de la correction que j’ai flanquée à Nancy. Elle s’en souviendra. Elle prétend que je lui ai arraché des cheveux et ébranlé une dent. Elle n’avait pas besoin de dire pour la énième fois que j’étais la chouchoute de la prof de maths. Tout ça parce que je suis toujours la première à lever le doigt en calcul mental et que je résous les problèmes d’algèbre en un temps record. Ce n’est pas de ma faute si j’ai la bosse des maths. C’est ce que je viens d’expliquer à maman qui s’est étonnée : « C’est ça le problème ? » Le principal l’a fait entrer dans le bureau pour discuter.
Des phrases mystérieuses me parviennent: « Il n’y a pas de problème. Il n’y a que des professeurs. » Puis quelques mots murmurés : « …autre collège…discipline…trop douce…» Quoi, trop douce?
La pension? Loin d’eux? Maman, tellement attentive, mais si sévère… Et papa qui m’aime tant… Je ne le verrais plus rentrer du bureau, ébouriffé et souriant: « Bonsoir mes chéries ! Je n’arrivais pas à me débarrasser de mon dernier client ». Un petit baiser picoré sur les lèvres de maman. Deux gros bisous sonores sur mes joues. Ses doigts jouant avec mes nattes... « Tout va bien ma puce? Tu as encore eu vingt en maths ? »
Quand maman va tout lui raconter, que va-t-il penser ?
J’ai prévenu Nancy:« Si tu répètes à quelqu’un ce que tu viens de me dire, je te tue ! » J’ai vu la peur passer dans ses yeux.
Nancy est froussarde. Tricheuse et menteuse aussi. Après les cours, elle traîne à vélo, dans le quartier de la gare. Elle invente des histoires sur les filles, les garçons et les profs. Tout le monde le sait. Le samedi, elle regarde « Sex and the city » à la télé et, le lundi, elle me raconte ce qui se passe dans cette série que mes parents m’interdisent. Ce midi, comme chaque lundi, j’y ai eu droit:« Vers six heures, ils sont sortis de l’Hôtel Terminus, par la petite porte sur le côté. Il est remonté seul dans sa voiture. Elle lui a envoyé un baiser…» J’ai cru qu’elle évoquait le dernier épisode de la série scandaleuse. Je lui ai lancé, en riant : « C’est pas fini, Jane et Bob, et leurs rencontres secrètes?
- Mais non, pauvre pomme ! Je te parle de ton père et de notre prof de maths…
- Hé ! C’est quoi ce délire ? Mon père et la prof!»
Je n’ai pas voulu qu’elle continue. Je me suis jetée sur elle comme une furie. Tandis que nous nous battions, des détails me revenaient. Les propos admiratifs de papa sur ma prof après l’avoir rencontrée à la réunion du trimestre. Son intérêt soudain pour mes résultats en maths. La façon surprenante dont il avait su que j’avais eu vingt avant que les copies ne soient rendues. Et ses retours tardifs à la maison ces derniers soirs.
Mais pour le moment, je m’en tiens à ma version . Nancy n’a jamais la moyenne en maths. Elle est jalouse de mes résultats. Et c’est elle qui m’a agressée.
Maman et le principal ont l’air d’y croire. C’est l’essentiel.
Je veux bien aller en pension, mais pas que maman sache pour papa. Elle voudrait divorcer.
Au fond, c’est de ma faute, si papa a rencontré ma jolie prof de maths, si jeune, si douce. Elle a dû lui faire plein de compliments sur moi.
Alors, forcément, ça lui a plu, à papa…

Le temps s’en va


Les petits doigts chenus égrènent les pages de l’album. Des images glissent sur ses yeux mouillants. Le pêle-mêle d’une vie jeté en une poignée de clichés. Je la regarde effeuiller lentement ces années. Des photos, s’exhale l’odeur du temps, comme les tombes sentent les roses fanées.
Quand je suis entrée dans sa chambre, je l’ai saluée en lui adressant mon plus beau sourire. Elle m’a souri en retour, mais de cette grimace étrange qu’elle a appris à composer avec l’oubli. Un parfum doucement écœurant m’a pris à la gorge. Et une angoisse aussi.
– C’est moi maman, c’est Martine.
Je sais qu’elle ne me reconnait pas. Ses mains tremblent sur ses genoux. Que font-elles ses mains quand je ne suis pas là ? Elles tremblent, pendant des heures, en prière. Alors pour rompre la monotonie, je les lui prends dans les miennes et je les console d’une douleur secrète.
Je l’entends faire avec sa gorge ce petit bruit, comme une déglutition, puis elle mâche des mots qu’elle ne prononcera plus mais qui font sens par le silence qu’elle garde, par les regards qu’elle échappe.
Elle me demande toujours qui je suis. «Ta fille, maman !» Elle ne me croit pas. Elle se voit jeune. Dans ses yeux, je pourrais être sa tante, ou sa mère. J’ai le cœur en tesson. Je sers les poings. Je sers les dents.
Puis nous regardons les photos. Comme à chaque fois, elle s’arrête sur ce cliché d’elle, enfant, frondeuse, un œil gonflé. Plus jeune, elle m’a raconté cette anecdote des dizaines de fois : elle aux États-Unis avec ses parents, Arkansas, Little Rock, et la bagarre dans la classe, l’injustice de la punition. Ces détails aux saveurs de bancs cirés, de vieux encriers… «Il n’y a pas de problème. Il n’y a que des professeurs» me glissait-elle, une minutie dans la voix, à propos de son renvoi. Je crois qu’elle était fière. Moi aussi.
Longtemps après j’ai appris que ces mots étaient de Prévert. C’est la poésie qui a sensibilisé ma grand-mère au français, après son arrivée en France. Une langue sauvage et brillante, comme elle. Mais à présent, il n’y a que ses petites mains qui parlent, un index timide sur la boursoufflure de l’œil, sur le sourire effronté, ses vêtements déchirés…
Moi aussi j’ai appris des vers pour elle. «Le temps s’en va, le temps s’en va, Madame – Las! Le temps, non, mais nous nous en allons»... Je la regarde encore. Ses lèvres bougent. Sous sa robe fleurie mais triste, sa maigreur dessine des négligences. Ses cheveux tirés en arrière en un chignon cachectique lui font comme un voile, ce voile qui embrume ses yeux quand je rentre et qu’elle ne m’entend pas. Elle est toujours penchée vers l’album et la photo de la petite fille souriante. Elle peut rester des heures ainsi.
Je dépose un baiser mouillé sur son front. Ce sont mes larmes qui mouillent ce baiser. Je reconnais son parfum. Un mélange de Mont-Saint-Michel et de Biafine. C’est ce parfum que je vais garder avec moi. «Maman, je pars. Je ne viendrai plus te voir». Ces mots, je ne les prononce pas : ils m’étouffent… Et c’est elle qui part, et c’est moi qui reste. Même si je monte dans la voiture et que je vois défiler les platanes qui me guident jusqu’à la maison, je reste... Je croyais au début que je l’abandonnais… Je sais que c’est vrai, maintenant. Même si c’est elle qui part…
J’aurais dû lui dire tant qu’elle pouvait m’entendre. Mont-Saint-Michel et Biafine…
Je pleure et je préfère le goût du sel.
_________________
Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
http://danielle.akakpo.over-blog.com/
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PostPosted: Wed 30 Jan - 23:35 (2013)    Post subject: Publicité

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