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Les textes du jeu N°87

 
Post new topic   Reply to topic    forum du cercle maux d'auteurs Forum Index -> ARCHIVES générales -> Archives des jeux d'écriture -> Critiques constructives Jeu 113
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danielle
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Féminin Poissons (20fev-20mar)

PostPosted: Thu 11 Oct - 20:13 (2012)    Post subject: Les textes du jeu N°87 Reply with quote

Les têtes chercheuses

-Et puis il y a eu la lettre
Sabine fit le tour des personnes installées dans la salle de réunion et se rendit compte qu’on lui renvoyait des mines consternées.
-Tu réalises que tu proposes la première phrase du roman, là ?
C’était Richard, le directeur du pôle publication, qui venait de clouer le bec à celle qu’on surnommait Crétine. Il n’avait même pas levé les yeux, continuant à utiliser le capuchon de son Bic pour se curer les ongles.
-Ben quoi, qu’est-ce que ça peut faire ? Au moins on sait de quoi il va être question
-De plus ce n’est pas « et puis, il y a eu la lettre » mais « et puis, elle reçut une lettre », ce n’est tout de même pas pareil !
Carola, l’attachée de presse, avait pris la parole à son tour pour faire cette rectification. De nature obsessionnelle et caractérielle, elle mettait un point d’honneur à vous contredire.
Ce genre de réunion appelée pompeusement comité de lecture et d’acceptation – Cal – tournait systématiquement à l’affrontement entre les participants. C’était usant et pour moi qui n’avait que six mois d’ancienneté dans la boite, je n’avais toujours pas à réussi à m’y habituer. Tous les mardis matins (surtout pas le lundi, jour où les directeurs de service étaient bizarrement invisibles) on se réunissait à huis clos pour faire le point des manuscrits en cours de lecture ou, quand chacun les avait lus, décider de les présenter au big boss. En matière de lecture, il y avait aussi à redire. Pour certains, cela consistait à parcourir les trois premières pages. Pour d’autres, on donnait le manuscrit à lire à des stagiaires qui devaient en six heures produire une fiche détaillée. A se demander si parmi le staff des Editions du Jour Levant, il y avait au moins une personne qui avait lu un livre en entier une fois dans sa vie.
-Est-on obligé de changer systématiquement le titre du bouquin ?
Richard revenait à la charge avec ce problème de titre abordé à chaque cal.
-Tu ne vas quand même pas me dire que « lettre à Simone » sonne bien, ricana Carola tout en consultant compulsivement la messagerie de son Iphone. Et pourquoi pas « lettre à Elise » pendant que tu y es ?
-ah moi, j’aime bien « lettre à Elise », c’est original au moins, affirma Crétine en engloutissant son quatorzième chocolat fourré au caramel depuis le début de la matinée.
-Tu le fais exprès pour nous faire perdre notre temps ou tu es bête à bouffer du foin, s’insurgea Christine qui n’avait pas encore dit un mot depuis le début de la réunion.
En tant que responsable des relations avec les libraires, elle avait toujours le dernier mot en cas de désaccord sur un manuscrit. D’aucuns disaient qu’elle couchait avec le big boss mais personne ne l’avait vraiment vérifié.
-De toutes façons, ce bouquin est nul à chier, continua Christine en faisant tourner ses trois rangs de perle. Cette histoire de lettre de dénonciation est totalement prévisible. On a déjà lu ça des milliers de fois, en plus, c’est mal écrit. Pour moi, c’est poubelle.
-Je ne suis pas d’accord, objectai-je en levant la main. Il y a vraiment un style nouveau dans l’écriture. C’est sec, efficace et parfaitement documenté sur la communauté juive. De plus, je trouve que…
-C’est tout ce qu’on t’a appris dans ton école de journalisme ? Carola me fustigea du regard avant de se tourner vers Richard
-Je suis d’accord pour refuser, c’est de la merde
-Suivant, soupira Richard
-Tiens, le titre devrait te parler cette fois, Sabine, affirma Christine d’un air mauvais : «La fin des inutiles».

Le prix de la liberté

Et puis, il y a eu la lettre. Grossière, sanglante, boursouflée, elle a signé la fin de ma liberté. Malgré moi, j’ai poussé un hurlement inhumain sous la douleur insoutenable qu’elle m’a infligée. Monsieur Belgard aime marquer ses esclaves au fer rouge plutôt qu’avec le tatouage habituel. Je les hais, lui et cette lettre qui défigure mon épaule d’un « B » comme Belgard, d’un « B » comme bétail. En un instant, j’ai perdu ma vie, mes joies, mes désirs, mes choix. Je ne suis plus rien qu’un bout de chair mordue jour après jour par la lanière des fouets. Je tente de ne plus penser à ma vie passée, à ma famille assassinée, à cet homme que je n’ai pas eu le temps d’aimer, à cette beauté qu’on m’a volée. Une beauté que j’aurai aimé dissimuler sous la fange des fossés. Ce soir, on est venu me laver, me coiffer et me parer d’une robe diaphane. Deux gardes m’escortent jusqu’à la propriété où Monsieur Belgard attend. Aussitôt les portes de la chambre refermées, ce simulacre d’humanité prend fin. Il se jette sur moi, me frappe, zèbre ma peau de coupures avec un rasoir effilé, me laisse courir pour mieux me rattraper, savourant mes cris et mon désespoir. Je me débats, je griffe, je mords, sans parvenir à me libérer de ce poids répugnant qui pèse sur moi et fouille mes chairs. Dans un ultime effort, je parviens à m’emparer du rasoir qu’il a délaissé et sans hésiter, sans penser, je l’égorge. Recouverte de sang, je cours dans le cabinet de toilette et saute par la fenêtre avant que ne surgissent les gardes à la porte. Atterrissant violemment, je me brise la jambe et, ravalant mes cris et la douleur fulgurante qui me transperce, je m’élance à travers le jardin. Je finis par m’écrouler dans le lit d’une rivière. Dissimulée par les ombres de la nuit, je réussis à me traîner de l’autre côté, jusqu’à une grotte naturelle. Déjà au loin, j’entends des cris et la course de pas précipités. Je suis traquée comme une bête sauvage, un animal enragé. Terrifiée, je sanglote en silence sur cette vie gâchée, sur ce qu’ils m’ont fait. Tapie dans cette grotte, j’attends que la meute des gardes arrive pour la curée. Je laisse s’écouler les dernières minutes de cette vie quand je prends soudain conscience que, dans ces ultimes instants, je suis de nouveau libre de mes propres choix. Alors, je saisis résolument le rasoir qui ne m’a pas quitté et, serrant les dents, je tranche le morceau de ma chair défiguré de l’ignoble « B ». Je sais que ma fin est proche mais c’est en femme libre que je décide de me dresser pour affronter la mort.

Traître

Et puis, il y a eu la lettre. Ce pli anonyme qui me dénonça à ma mère après le drame.
Tout commença en 42. De la neige s’éternisait sur les crêtes, mais le printemps offrait ses floraisons. La route menant au col de D. étant à nouveau praticable, les véhicules de la Wehrmacht défilaient sous nos fenêtres. Un QG avait même été installé au rez-de-chaussée de notre mairie. Avec mon ami Damien, nous nous faisions un devoir de jouer des tours aux Boches. Crever leurs pneus ou siffler les soldats puis nous cacher étaient nos divertissements préférés. Nos parents frissonnaient d'effroi chaque fois qu’on rentrait tard. Mon père ne manquait pas de desserrer son ceinturon. Je subissais sans ciller, persuadé que je n’étais pas fait du même bois que ce postier. Crâne face à un gamin, il fuyait tête basse devant un uniforme vert de gris.
Mon oncle Pierrot, lui, appartenait à un groupe de communistes. J’avais découvert le secret en furetant dans son grenier où il planquait des tracts. Depuis, nous l’idolâtrions même s’il refusait de nous emmener.
Un jour, nous surprenant en train d’épier le commandant Werner, Pierrot nous attrapa par la culotte et nous traîna dans son arrière-boutique. Là, il nous sermonna vertement. Nous écoutâmes ses semonces, mais sitôt quitté le magasin, nous nous promîmes de lui prouver enfin que nous n’étions plus des mioches !
Le pas discret, l’oreille aux aguets, nous filâmes désormais les hommes de l’ombre. Presque tous étaient des gars du coin se rendant parfois au bourg pour visiter leur famille ou se réapprovisionner. Chaque fois que l’un d’eux surgissait d’une rue, nous lui collions aux semelles. Nous n’apprîmes rien jusqu’à ce que nous surprîmes trois d'entre eux dans la cuisine de tante Berthe.
Nous découvrîmes que l’ennemi avait régulièrement connaissance de leurs pièges et que plusieurs de leurs camarades s’étaient fait cueillir au réveil. Ils s’interrogeaient. Un traître devait se cacher parmi eux. Nous nous mîmes aussi à enquêter.
Bredouilles, nous allions abandonner nos investigations lorsque, passant sous une fenêtre de la mairie, nous attrapâmes des bribes de conversation. Un surnom et un lieu de rendez-vous, cela suffit à faire le bonheur de Pierrot et le nôtre.
Nous sentîmes le vent de la gloire siffler à nos oreilles. Cette fois, les braves nous penseraient préparés aux lois de la clandestinité et nous enrôleraient sans tergiverser ! Nous nous imaginions déjà détournant un train ou tendant une souricière à un convoi de SS.
Un soir, mon oncle nous conduisit au repère des résistants. Le mouchard avait été arrêté et interrogé par deux Français parachutés depuis peu. À la nuit tombée, ils le feraient taire définitivement. Pierrot n’en savait pas plus.
Éclairés par un minuscule quartier de lune, nous arrivâmes à la grotte de P. alors que le coup de feu retentissait et que le corps du condamné s’affaissait. Le groupe encerclait le traître. Mon oncle l’entrevît en premier, se pétrifia et pâlit. Je hâtai le pas et serrai les dents, frappé par un obscur pressentiment. Soudain, devant mes yeux saisis de stupeur, je découvris mon père gisant dans son sang. « Le frère du Pierrot, qui aurait cru ça » chuchotaient certains. Et c’était moi qui l’avais livré. D’un geste, mon oncle m’ordonna de me taire, il n’avait donné le nom de ses informateurs à personne.
Une honte qu’un inconnu s’empressa pourtant de rapporter faisant de moi un renégat aux yeux de ma mère. Je vivais, là, la fin de mon innocente adolescence.

Le Loup et L'Agneau

Et puis, il y a eu la lettre. La journée avait mal commencé mais, là, c'était le comble. Se faire choisir en dernier au cours de gym, passe encore ; subir les moqueries de toute la classe pour avoir « séché » face à un problème mathématique, au tableau durant l'heure de Madame Gérouville, il y était habitué ; mais ça, à cinq minutes de la sonnerie qui allait le libérer, lorsqu'il pensait pouvoir rentrer chez lui et oublier tous ses malheurs en mangeant une tartine de choco devant la télé, ça, c'était trop.

Qu'est-ce qui lui avait prit, déjà, à ce vieux croulant de Moreau, de sortir la liasse de dictées alors que le cours était pratiquement fini ? Il avait même voulu tourner ça en plaisanterie : « J'ai failli oublier de vous les rendre, à croire que je voulais inconsciemment les reprendre avec moi et les corriger une seconde fois. Je rigole, votre travail n'est pas assez bon pour que je daigne apprécier une rediffusion. » En disant cela, le regard de ce frustré de prof avait glissé dans sa direction. C'est lui qu'il visait, Valentin en était sûr.

Il saisit sa copie, s'attendant au pire... et ne fut pas déçu. D ! Cette lettre, dont la vivacité du tracé trahissait à la fois toute l'impatience et l'impuissance du correcteur, semblait narguer le garçon. Il est pour le moins paradoxal qu'à treize ans, l'on puisse rechercher une telle note dans les catalogues de lingerie qu'on feuillette sous ses draps et la fuir lorsqu'elle débarque à l'école... D'autant plus que celle-ci était suivie d'une large barre horizontale, dont tout le cadratin s'aplatissait pour donner à Valentin la mesure de son échec.

Bousculé entre deux grands dans le bus, il ne décolérait pas. Moreau et ses insupportables regards pleins de déception… Qu’est-ce qu’il croit ? qu’il le fait exprès, de foirer ? Déjà, qu’est-ce qu’il est sciant à toujours la ramener avec son orthographe ! C’est vraiment un truc de vieux, de parler du bon français avec un ton pédant, comme si ça avait encore la moindre importance aujourd’hui…

À peine le garçon a-t-il pensé cela qu'il le regrette. « Pédant », c'est un mot que lui a appris Monsieur Moreau. Ça veut dire « prétentieux », certes, mais à l'origine, se souvient-il, le mot désignait tout simplement un enseignant. Moreau était un pédant, et il avait poussé la perversité de sa tâche jusqu'à ôter à son élève la satisfaction simple de l'insulter, à force de lui faire entrer de force des mots à double sens dans le crâne et de lui inculquer petit bout par petit bout cette langue fourchue.

Pensant à cela, Valentin fut soudain forcé d’admettre qu’il avait appris beaucoup de choses dans cette classe. C’était indéniable : il lisait, comprenait et s'exprimait beaucoup mieux que lorsqu'il y était entré pour la première fois en septembre... Alors qui sait, peut-être le vieux pédant (il aimait bien ce mot, en fin de compte) méritait-il quelques efforts ? Ainsi, en rentrant chez lui et après s’être fait une tartine au choco, pour la première fois, Valentin ouvrit ses cahiers avant d'allumer la télévision.

« Bon sang, mais où est le problème ? » jurait-il quelques minutes plus tard en faisant l'autopsie de sa feuille couverte de rouge. Il soupira et, courageusement, relit pour la troisième fois les mots écrits sous la dictée. « Un agnau se désaltérait dans le couran d'une onde pur. Un loup survient à jin qui cherchait avanture, et que la fin en ces lieus attirait. »

Incapacité

Et puis, il y a eu la lettre. Posée parmi d’autres sur mon bureau, elle n’avait jusqu’à présent jamais vraiment retenu mon attention. Ce jour là, elle finit par m’interpeller.
« Lucas,
Voilà trois semaines que Jacek est retourné dans sa Pologne natale, nous laissant entre tes mains. J’étais loin d’imaginer que ce changement de propriétaire allait modifier mon activité et réduire à ce point les rapports avec les autres filles de ce bloc. Je te connaissais un peu car tu étais déjà venu nous rendre visite et ton prénom m'avait laissé croire naïvement que nos contacts seraient fréquents, mais j'ai vite déchanté; tu ne venais pas te frotter à moi avec la même assiduité que Jacek ; maintenant que je t’appartiens, je ne peux que confirmer cette première impression.
Je ne trouve pas d’explication rationnelle à cette différence d'attitude à mon égard; j'accomplis mon devoir avec la même abnégation, je continue de répondre au doigt et à l’œil à toutes les sollicitations et je suis restée à ma place comme toutes les autres. De toute façon, peu importe la place que j’occupe désormais, j'ai bien compris que je suis presque transparente à tes yeux, comme si les caresses insistantes et répétées de Jacek m'avaient effacée. Mes efforts pour attirer ton attention restent trop souvent lettre morte et comme une remplaçante incertaine d’avoir un rôle à tenir, tu me laisses sur la touche la plupart du temps.
Avec Jacek, c’était différent, rien que son prénom me faisait trembler. Quand la lumière s’allumait et que résonnait l’écho si reconnaissable et caractéristique des fenêtres qui s’ouvrent, je savais qu’il allait venir me rendre visite, c’était presque écrit. Pour s‘être fréquenté avec ardeur durant des jours et des nuits, je peux affirmer qu'il me connaissait sur le bout des doigts. Lui savait me faire vibrer dès qu’il m’invitait pour une mazurka ou se tapait une vodka et je n’étais pas l’être minuscule que je suis devenu depuis son départ. Je sais bien que cette complicité rendait jalouses certaines de mes voisines qui désormais me le font payer en ne m'accordant que quelques mots par jour. Et encore. Quant à toi, tu me délaisses la plupart du temps au profit des autres qui reçoivent toujours autant de visites. Mais de moi, tu fais peu de cas. L’agitation ambiante ne me concerne presque plus et je reste trop souvent simple spectatrice de tes envies et de la docilité avec laquelle les autres s’exécutent. A l'exception de ma voisine du dessous, toutes mes collègues de travail obéissent à chacune de tes exigences sans se poser de question. Par exemple, si tu viens taquiner les trois filles du dessus et leur demande de s’accoupler pour ton plaisir, elles répondent «Oui» sans rechigner. Sans parler de ma voisine de droite, toujours la première à se mettre au lit.
J’’essaie de ne pas trop prêter attention à ces histoires qui se trament derrière mon dos et finissent par me passer par dessus la tête. Mais j’avoue malgré tout souffrir de cette indifférence généralisée à mon égard au point parfois de vouloir être aussi maltraitée qu'un noir au temps du KKK, preuve s’il en est de mon désespoir.
Alors, si tu comprends ma détresse, la prochaine fois que tu utiliseras ton ordinateur, penses à enfoncer plus souvent la onzième lettre de l’alphabet ».
Afin de lui montrer que j’avais compris son message du début à la fin, j’ouvris mon traitement de texte et tapa la courte réponse suivante : « O.K ».

De chair lasse

Et puis, il y a eu la lettre. Avec un nom. Un nom comme une peau, un marqueur. Un nom qui renvoie à une histoire, qui dit d’où l’on vient. L’ouverture à la vérité sur le passé. Peut-être un peu trop tard. Claire n’en peut plus de ces hivers rudes constellés d’ennui. Puiser sa dignité dans des ciels délavés par les bourrasques est devenu si difficile.
Il faut dire qu’elle est entrée dans la vie en piquant une tête dans la guigne. Enfant trouvée ou plutôt perdue, délaissée par sa mère, jamais portée ni caressée, Claire a grandi solitaire, flanquée seulement d’un vieux chat chétif et meurtri comme elle. Ténébreuse existence pour une enfant au prénom si pur. A peine éduquée, l’adolescente provocante gagnait un maigre salaire en ramassant les papiers gras dans les halls de gare. Tenir un balai, vider les poubelles, qu’est-ce qu’une vie lorsqu’elle se reflète sur les murs d’une ratière ?
Pour un peu de tendresse, elle était tombée dans les bras d’un petit homme madré à la voix nasillarde. L’abus d’alcôve est dangereux. De la peau, la seule chose que ce lascar concevait clairement, c’était la chair exhibée dans les films pornographiques. Obscènes et avilissants, ses élans tuaient l’ennui en même temps que toute humanité. Dans la crasse et le sang, elle avait accouché d’une petite fille, bébé si rose, semblable à une goutte d’eau jaillie d’un robinet, inconsciente du danger qui la guettait.
C’est à ce moment-là que Claire avait voulu comprendre, connaître le nom de cette femme qui l’avait abritée en son ventre, protégée au moins pendant quelques mois. Un grand trou dans la mémoire. Le matin, lorsqu’on se regarde dans la glace, ne pas savoir à qui on ressemble ; un immense flou qui nous enveloppe et que l’on désire dissiper, dans la souffrance.
Alors, elle a fait la démarche, sans trop savoir par quoi commencer. Elle a remué le peu d’éléments qu’elle avait afin d’exhumer ses origines, et attendu…
Et puis, il y a eu la lettre ; et puis il y a eu la rencontre dans un coin de salon, une pièce pleine de pauvreté et de mauvais souvenirs. Et puis, il y eu la vérité mise à nu, celle qui blesse encore et encore, elle n’avait été qu’un cafard dans le caniveau, vite évacué, vite oublié. On peut retoucher une photo, mais on ne peut pas retoucher la vie.
« A propos de retouche, Etienne, penses-tu réellement qu’avec un tel scénario je puisse récolter quelque laurier à Cannes ?
— Mon cher Claude, je connais ta patience, tu n’abandonnes jamais jusqu’à la compréhension totale d’une situation. Je crois que cela s’appelle un regard. Alors tout va dépendre du choix des acteurs. Je verrais bien Sandrine Bonnaire dans le rôle de Claire. Elle est généreuse. Elle saura donner vie à l’enfant emmailloté dans sa douleur et à la femme emprisonnée par son passé. Ou alors Mélanie Thierry, plus jeune… Le titre est accrocheur. Il te faudra peut-être inventer le point de déception, d’inquiétude, d’écœurement et autres signes de ponctuation. Mais tu es capable de nous offrir une formidable mise en scène de personnages pris dans un environnement toujours plus sombre, plus menaçant. Alors, fonce ! Le calme viendra ensuite, et les réponses peut-être. Et n’oublie surtout pas, l’histoire n’est pas terminée. Avant le mot fin, coule-moi dans la peau d’un de tes personnages, même petit, et plutôt sympathique si possible, on ne sait jamais, les marches du festival, la Palme d’or…

In memoriam


« Et puis, il y a eu la lettre. Je me souviens du jour où elle est arrivée. J’étais dans la cuisine, le front appuyé contre le carreau de la fenêtre. Ma mère s’affairait autour de la cuisinière. Mes yeux se perdaient dans le brouillard qui gommait les collines. Ou bien était-ce la vapeur s’échappant de la marmite, qui embuait la vitre. Je cherchais un point auquel arrimer mon regard : une flaque de couleur ou un îlot qui se serait détaché de ce paysage morne et lisse, et m’aurait sauvée de la noyade. J’étais désespérée. J’allais épouser un homme que je n’aimais pas, et celui que j’aimais m’avait oubliée. Pour ne pas sombrer, je me serais accrochée à ce point comme à un espoir, de toutes mes forces. Et puis, le facteur est arrivé. »
« C’est le facteur qui t’a sauvée, Granny ? »
« Oui, mais je ne l’ai pas compris tout de suite. A croire qu’il y avait trop de brume dans mon esprit. J’attendais autre chose, un radeau qui aurait dérivé jusqu’à moi et m’aurait emportée. Pas le facteur. »
« Et il t’a apporté la lettre de Grandpa, c’est ça ? »
« Oui mon petit. Ton arrière-grand-père ne m’avait pas oubliée. Nous nous étions rencontrés dans mon village. Il était alors en mission. Dans sa lettre, il me demandait de le rejoindre, à Londres. J’ai pris mes maigres économies et je suis partie. Ma mère n’a pas eu le temps de me retenir, lorsque mon père est rentré, j’étais déjà loin.
« Et ton fiancé ? Il a été triste ? »
« Je ne sais pas. Il a dû vite me remplacer. »
« Raconte la suite, Granny ! »
« Tu la connais déjà ! Mais tu aimes l’écouter, mon histoire, qui est aussi un peu la tienne. C’est comme un écho lointain qui s’estompe peu à peu mais que la musique des mots ravive…
Je suis arrivée à Londres le lendemain. Je n’étais pas perdue. Je me sentais guidée, à chacun de mes pas. La force de l’amour, sans doute. Il était chez lui, il m’attendait. Ma vie a commencé. Tout le reste, je l’ai effacé. Je suis née le 17 novembre 1890. J’avais vingt ans. Il était de quinze ans mon aîné. »
« Et après ? »
« Comment te raconter trente années de bonheur sans le trahir, le racornir ? Nous habitions rue de la Boulangerie. Il n’y avait pas de circulation à l’époque, c’était un quartier calme. Nous faisions de longues promenades dans le parc. J’avais l’impression de retrouver ma campagne. L’hiver, nous écoutions le givre crisser sous nos pas en guettant le soleil qui accrochait parfois ses rayons pâles aux branches nues. L’été, les écureuils roux sautaient d’arbre en arbre. Il me racontait ses missions, faisait le point, réfléchissait. Le soir, son ami et complice, John, nous rendait visite. Ensemble, ils fumaient la pipe au coin du feu en regardant danser les flammes. Ils essayaient de faire progresser les énigmes, de percer les mystères. Lorsqu’il s’absentait, je me sentais habitée de son amour, il me semblait qu’il était là, en moi, et le temps passait vite. Et puis, il y avait notre enfant, ton grand-père. Nous étions si heureux… »
« Il te parlait de ses enquêtes alors ? »
« Oui, nous partagions tout. Parfois, sans le vouloir, je le mettais sur la voie. »
« Pourquoi on n’habite plus là-bas ? »
« La rue de la Boulangerie est trop célèbre. La maison, au 221B, est devenue un musée. On ne peut pas vivre dans un musée, n’est-ce pas ? »
« Tu vis bien avec tes souvenirs, Granny, c’est la même chose, non ? »
« Tu as raison. Ils meublent le musée de ma mémoire. C’est une histoire sans fin, Sherlock sera toujours là, avec moi, tant qu’il me restera ses livres. »

Totenkopf

Et puis il y a eu la lettre.
Martha l’avait posée sur la table. Elle était ressortie du courrier comme un lapin d’un chapeau : Franz et Martha Z., .. Av Tercera, La Libertad, Province du Guayas, Équateur.
Franz faisait la vaisselle du petit-déjeuner. Il avait revêtu son tablier. Martha, dans une robe à fleurs, était allée chercher le journal. Dans l’escalier, elle avait croisé la demoiselle du deuxième. Une jolie brune. Étudiante à Salinas. Discrète comme jeune fille. Elles s’étaient saluées, sans plus.
Dans la boîte, il y avait le i]Noticias Ecuador[/i] du 16 mai 1985. Il y avait bien aussi quelques publicités, une facture… Et la lettre.
Elle avait eu un premier élan : l’ouvrir. Mais subitement, la qualité du papier de l’enveloppe, l’aspect des timbres et le cachet qui dès le premier regard lui parurent « exotiques » la retinrent. Bien lui en prit. Le courrier venait de France, Paris. Alors, quarante ans lui remontèrent à la gorge, quarante années de vie, de doutes… Après quarante ans, on pense qu’on peut s’accommoder de tout. Les nuits sans sommeil, la peur, le secret… Mais là, tout était revenu. Elle vacilla.
En entrant dans la cuisine, elle l’avait simplement déposée sur la table. Franz ne n’avait pas bougé. Martha ouvrit un placard, en sortit un verre et une bouteille. Elle se servit une longue rasade de bourbon. Là, Franz se retourna. Martha referma la bouteille, jeta un coup d’œil inquiet en direction de son époux et engloutit d’un trait le liquide mordoré. Franz laissa tomber une tasse qui se brisa dans l’évier.
Il s’essuya les mains sur son tablier et se dirigea lentement vers la table. Il avait pressenti la présence de la lettre. Sans se parler, Martha et lui s’étaient compris. Il s’approcha et examina l’enveloppe soigneusement. Même constat, même craintes. Alors il vint à son tour se servir un verre de bourbon qu’il but, d’un trait.
— Pourquoi l’as-tu montée jusqu’ici ? demanda-t-il.
— Que voulais-tu que j’en fasse ?
— La détruire !
— Hum…
— C’est ce qui était convenu, souviens-toi ?
— Hum…
— Quoi « Hum » ?
— Plus facile à dire qu’à faire.
— Voyons…
— Et bien, détruis là, toi, maintenant…
— Oh non… Tu l’as montée, tu la détruis !
Franz et Martha vinrent s’asseoir autour de la table. La lettre trônait au centre comme une relique ou un malade qu’on était venu veiller. Après un long moment, Martha dit :
— Peut-être n’est-ce rien ?
— Peut-être…
— Alors, ouvrons-la… pour voir…
— Je ne crois pas…
— Moi, ce que je ne crois pas, c’est qu’on nous envoie une simple lettre, comme ça… Rien… qu’une lettre.
— Sauf s’il… Je ne sais pas en fait. Je ne veux pas savoir…
— Tu ne veux pas l’ouvrir ?
— …
— Franz, tu veux l’ouvrir ?
— Non… Si je l’ouvre, j’ai peur que trop de choses restées sans réponses se décollent du fond et viennent tout salir… Je préfère ne pas savoir… Range-la… N’y pensons plus… S’il te plaît.
Martha s’empara de la lettre et se dirigea vers un buffet en bois noir. Elle extirpa une petite clef qu’elle portait en pendentif autour du cou et ouvrit un tiroir. À l’intérieur, il y avait une poignée de lettres. Martha attendit une seconde, se tourna vers Frantz qui lui adressa un regard noir puis jeta l’enveloppe avec les autres avant de refermer le tiroir. Elle plaça la clef au secret, dans son décolleté.
Elle revint s’asseoir. En refermant ce tiroir, elle avait réenclenché un processus. Celui de quarante années à craindre ainsi le moindre bruit, la moindre sonnerie, la moindre lettre. Un processus apparemment sans fin.

Et puis…

Et puis il y a eu la lettre.
Avant cela, leur histoire d’amour avait duré trois ans.
C’est elle qui lui a proposé de se séparer. Elle voyait bien qu’il s’éloignait d’elle. Elle lui a demandé qu’ils se voient une dernière fois, pour se dire au revoir. Elle a un peu pleuré et ils ont fait l’amour.
Les jours d’après, elle s’est sentie presque soulagée.
Elle n’était plus dans l’attente.
Elle pouvait avancer dans la vie, dans sa vie, se retrouver elle-même.
Elle regardait la lumière le matin sur les immeubles quand elle partait travailler.
Elle retrouvait de l’énergie.
Elle se sentait plus forte.
Mais il y avait des mots qui trottaient dans sa tête. Elle a décidé de lui écrire une lettre.
Avant de commencer, un soir, elle a cherché son adresse. Elle ne s’en souvenait plus, elle connaissait par cœur le chemin pour aller chez lui. Elle a tapé Google Map sur son ordinateur. Elle a tâtonné jusqu’au moment, où, sur l’image satellite, elle a reconnu le petit square près de son appartement. Elle a cliqué sur le mode photo et là, elle a vu le banc en fer, le marronnier malade, la grille pour sortir. Elle a avancé et s’est retrouvé dans sa rue, devant la porte bleue de son immeuble. Tout était comme la dernière fois.
Ce soir là, elle a eu du mal à s’endormir.
Le lendemain, elle allait mieux. Elle a écrit la lettre. Deux pages. Elle l’a recommencée plusieurs fois, a pesé chaque mot. En la mettant dans la boîte aux lettres, elle a pensé qu’elle allait complètement tourner la page.
Le contraire est arrivé.
Elle s’est demandée comment il avait réagi à sa lecture. Elle a eu une terrible envie d’une réponse. Elle a ressenti le manque. Elle pensait très souvent à lui.
Elle a mis du temps à s’en remettre. Et puis, une phrase est revenue souvent dans sa tête. « Même les plus belles histoires d’amour ont une fin ».

Premier chapitre

Et puis, il y a eu la lettre. Elle est arrivée dans une enveloppe vélin, caressée par une écriture élégante et ornée d’un timbre rare. « Rencontrons-nous » disait-elle, simplement.
J’ai commencé à écrire mon roman.
« Il était une fois, un homme et une femme solitaires qui correspondaient sur Facebook. »
Je déchirai la page. Je ne suis pas de ceux qui résistent aux nouvelles technologies, mais sont-elles vraiment compatibles avec mon style de narration ?
« Deux jeunes gens solitaires avaient échangé des dizaines de lettres enflammées sans s’être jamais rencontrés. Puis, il y a eu la lettre ».
Il ne restait plus qu’à attendre notre rendez-vous pour continuer mon histoire. Lorsqu’elle accepta de me rencontrer dans le romantique jardin du Luxembourg, j’eus la certitude de trouver bientôt l’inspiration parfaite pour mon roman ainsi que le destin d’une vie à deux et, par la même occasion, le moyen infaillible d’échapper à ma dépression saisonnière.
Au jour et à l’heure convenus, elle est arrivée, silhouette éthérée dans ses vêtements de soie et de lin, début d’automne resplendissant avec ses cheveux roux volant dans l’air mélancolique du premier dimanche d’octobre. Radieuse, elle m’a tendu une main douce et chaude que j’ai retenue dans la mienne, sidéré par sa beauté. Elle a rougi et, dans un gentil élan, m’a embrassé sur les deux joues avec un petit rire gêné. Mon cœur faisait des bonds dans ma poitrine. J’ai proposé, le souffle coupé, que nous nous assoyions, et pendant qu’elle parlait de sa voix profonde et grave, je la dévorais des yeux. C’était elle, ma muse adorée, celle que j’attendais depuis si longtemps !
— Vous m’avez dit que vous écriviez ; qu’écrivez-vous, exactement ?
Il y avait une simplicité dans sa façon de poser des questions qui m’entraîna sans hésitation sur la voie de la franchise.
— J’écris des romans d’amour qui peuvent paraître surannés, mais qui sont d’une grande sincérité : c’est simple, tout ce que je raconte, je l’ai vécu. Je ne peux écrire autrement ! Vous aussi, vous écrivez, n’est-ce pas ?
— Ma vie ressemble étrangement à la vôtre : j’écris sur des sujets qui me tiennent à cœur et que m’inspire mon quotidien.
Mon cœur battait de plus en plus fort. Elle serait donc ma sœur intellectuelle, mon double ! J’étais tout près de l’embrasser, mais d’après les canons du roman d’amour, il était encore trop tôt.
— Qu’écrivez-vous, actuellement ? Lui demandai-je.
— Un témoignage très drôle, qui s’intitule : « Moi, Roger R. Ou comment je me suis déguisé en femme ».
Je la… le regardai, douché, glacé, pétrifié. Dès que je retrouvai mes moyens, je bondis sur mes pieds et pris mes jambes à mon cou.
— Personne n’est parfait ! Cria-t-il derrière moi, dans un éclat de rire qui résonna diaboliquement à mes oreilles…
Rosalia Dowing, je te hais ! Comme l’année dernière, tu tentes de me déstabiliser en m’envoyant des créatures destructrices pour tarir mon inspiration. Mais sache, gribouilleuse jalouse, que mon talent surmontera tous les obstacles que tu dresseras sur mon chemin pour m’empêcher de répondre aux exigences de mon éditeur, et que tu n’obtiendras pas le contrat qui m’est dû ! Et si je n’ai, comme tu le prétends, aucune imagination, je saurai trouver une fin digne d’un grand écrivain : seulement cette-fois-ci, je délaisserai peut-être le registre du roman d’amour pour celui du roman noir, où je te réserve une place peu enviable !

A la lettre

Et puis il y a eu la lettre. La lettre A comme il se doit, puisque c’est elle qui commence tant de choses. Celle qui, à tout seigneur tout honneur, commence l’alphabet.
Le A est une lettre qui se suffit à elle-même, intense quand elle s’électrise, et qui sait s’étaler en surface.
Chez les Grecs elle niait, tandis qu’elle orientait chez les Romains.
Elle sait énumérer et ordonner une démonstration : Grand A, petit a…
Elle débute tant d’idées dans un inventaire à la Prévert ou une tirade à la Cyrano…
Tiens ! Déjà là : «à» la Prévert. Et «à»la Cyrano.
Alors, allons-y Messire, et sans raton laveur, déclamons les A:
Celui, hurlé par les femmes qui ouvrirent la Révolution : A Versailles !
Celui, exalté, des parisiens : A la Bastille ! Juste avant le tragique : A la guillotine !
Plus tard, scandé sur les boulevards, il y eut le A qui ouvrit une guerre : A Berlin !
Et les autres A, toujours sans raton laveur :
Reposant : Au lit !
Interrogatif : Alors ?
Surpris : Ah bon ?
Admiratif :Aaaah !
Le même, mais modulé différemment, sait être jouisseur ou douloureux, voire mortel dans les films de série B. Et effrayé quand, au cirque, la trapéziste rate son partenaire…
Etonné : Ah ça !
Rieur : Ah, Ah, Ah !
Possessif : A nous.
Temporel : A plus.
Tatoué : A Simone.(ou quelque autre prénom que vous préférerez)
Marin : A bâbord.(Ou tribord si vous souhaitez).
Marin agressif : A l’abordage !
Angoissé : A moi !
Religieux : Allelujah. Ou Amen, c’est selon.
Festif : A la vôtre !
Intransigeant : A la lettre.
Dénudé : A poil !
Grammairien : « A précédent l’infinitif s’emploie comme complément etc… ».
En salle de spectacle, lorsque enfin les lumières s’éteignent, les spectateurs s’exclament, comme les enfants lorsqu’on amène le dessert : Aaaaaah !
La lettre A est tant de fois exclamative : coléreuse, agacée, râleuse, surprise, coquine, supérieure, effrayée…Aah !
Cette lettre pèse moins de quatre pour cent de l’alphabet mais sept pour cent des pages de mon dictionnaire, c’est dire.
Chez les anglo-saxons, elle donne le la en musique.
Elle ouvre délicatement les repas : Apéritif. Elle les ferme avec raffinement : Alcools.
Le A introduit des lettres de noblesse du genre humain : Amour, amitié. Mais aussi ses travers : Avoir, armer, attaquer, asservir. Ses fonctions vitales : aérer, alimenter. Et quelques unes de ses fonctions morales : analyser, associer, assister, art.
Le A pose l’avant, l’après et l’avenir. Il amène des mots rigolos et, à moins de paraître pédant, incasables dans une conversation normale : Aptérygotes, affouage, artiodactyles ou azotate…
Donc, il y a eu la lettre. J’avais commencé par le A. Comme il se doit disais-je, puisqu’elle est la première de l’alphabet…Le B bêlant me parut fade ensuite. Et le C, cucul, tout pareil. Alors je ne continuai pas, désespéré par le D, ennuyé par le E et fourbu d’avance par le F. Je n’arrivai ainsi jamais au L qui aurait pu me donner l’idée de missive, de courrier, de message. Oui, j’aurais pu écrire l’histoire d’une lettre timbrée…
Allons ! Une autre fois peut-être ? Mon quota de 3500 signes est fort entamé maintenant. Il est trop tard, je suis à la fin.

Le concerto

Et puis, il y a eu la lettre. Longue, lyrique, attendrissante… Je fondais. Elle évoquait un séjour que nous avions fait en Espagne quelques mois plus tôt. Il l’avait soigneusement tapée sur son ordinateur. Cela valait mieux : son écriture est quasi illisible. « Te souviens-tu, disait-il, de ces moments que nous avons connus ensemble à Aranjuez ? Dis, t’en souviens-tu ? »
Nous nous étions promis de vivre cette escapade au rythme de ce concerto de Rodrigo dont, pour nous, les trois mouvements correspondaient au matin, à l’après-midi, au soir d’un jour d’été dans cette oasis de verdure et d’eaux ruisselantes.

« Le premier mouvement, l’allegro con spirito, disait cette lettre, faisait naître les lueurs du jour, nous regardions, émerveillés, le Palacio Real surgir du néant de la nuit ; nous assistions au réveil tranquille des jardins, à l’envol d’oiseaux blancs sur les rives du Tage. L’eau des fontaines jaillissait, s’élevait dans le bleu sombre du petit-matin, ruisselait sur les mousses. Les notes égrenées par la guitare de Narciso Yepes apportaient les bouffées de fragrances douçâtres que répandaient les magnolias en fleurs. La vie reprenait ses droits, l’agitation désordonnée des hommes s’affirmait peu à peu tandis que le soleil, entreprenant d’escalader la courbe du Temps, dévorait les ombres et déversait sur le fleuve, la plaine et les vieilles pierres des flots de lumière crue.
Puis les cuivres s’effaçaient et, déjà, l’adagio s’étirait paresseusement. Les instruments chuchotaient, se répondaient. Ils disaient la torpeur d’un après-midi d’été au cœur de l’Espagne ; ils habillaient de pénombre nos corps qui se mêlaient dans le secret de notre chambre. Mais, secondes, minutes et heures étaient aussi insaisissables que les notes de la musique qui s’élevaient dans l’air immobile et, bientôt, la flèche gracile des cadrans solaires invitait à une renaissance : les ombres regagnaient ici le terrain qu’elles avaient perdu là ; au bord du fleuve, la promenade, jusqu’à présent déserte, se peuplait de familles avides de boissons glacées, de sorbets aux couleurs vives, de fraises à la crème que servaient sous les grands arbres des garçons désinvoltes et des jeunes filles décolletées.
Le soleil se posait pour quelques instants sur l’horizon ; alors, les eaux du Tage se vêtaient d’or avant de virer à l’encre noire.
Rien que pour nous deux, l’orchestre attaquait le troisième mouvement, l’allegro gentile. Lucioles complaisantes, nous volions vers les lumières de la ville. La nuit de toutes les futilités, de tous les plaisirs, de toutes les cruautés aussi, sans doute, pouvait commencer.
Aux terrasses des restaurants, on parlait fort, on dansait, des voix déchirées lançaient de longues plaintes. Nous nous mêlions à cette foule, jouions des coudes, rentrions, fourbus, à notre hôtel tandis que les dernières notes du concerto s’éparpillaient dans la nuit…»
Je savourais ces mots qu’il avait su trouver pour nous raconter : c’était cela, exactement cela. Pendant quelques instants, je revivais ces moments avant de tourner la page. La lettre s’achevait : « Dis-moi que tu te souviens, Chloé… »
Je m’appelle Sylvie.
Alors, j’ai vu clair, j’ai tout compris : un vulgaire copié/collé. Il avait oublié de changer le prénom. J’en aurais ri si je n’avais eu envie de pleurer. Quelque temps auparavant, il m’avait dit : « Nous ne pourrons pas nous voir la semaine prochaine : un séminaire assommant à Madrid… »
On ne devrait jamais lire les lettres jusqu’à la fin.

Enluminures

Et puis, il y a eu la lettre. Peinte en blanc sur la porte d'un immeuble où des hommes à ventre rond et orgueil boursicoteur dormaient.
Elle était là cette lettre un matin d'automne, à ne signifier rien, sortie de son alphabet et brusquant la monotonie des couleurs quotidiennes. Elle avait été tracée sans doute à la brune, sans amateurisme ni hésitation.
Un étudiant ? proposa une dame au nez pointu en réponse à « qui est le coupable ? ». Et ça voudrait dire quoi ? Qui ça accuserait, une seule lettre blanche ? enchaîna le concierge occupé à effacer l'attentat sur sa porte et mécontent de l'attroupement curieux. C'est une initiale peut-être, insinua un balafré voisin, qu'un rien semblait amuser.
Quelques chuchotis. Les noms des locataires défilèrent. Aucun ne commençait par la lettre blanche. Alors quoi ? Soudain, un gamin débraillé fendit les rangs et jura que des lettres en blanc, il y en avait d'autres dans le quartier. Il fut soupçonné de mentir pour se hausser du col et un boutonneux, jaloux de n'être quant à lui qu'un messager du banal, le secoua en tous sens. « Z'avez qu'à me suivre, eh couillons ! » se défendit le petit moineau piailleur.
Le groupe lui emboîta le pas, tournicota dans deux ou trois rues et parvint à une impasse devant un mur vierge de portes et fenêtres, un mur perdu et de guingois, urinoir pour épris de mauvais vin. Une lettre blanche le parait, fraîchement calligraphiée et écartelée sur les pierres moussues. Les yeux la fixaient, stupides, ne comprenant pas le pourquoi de sa présence.
« Et si ça ne voulait rien dire, si c'était une blague de poète paresseux ? Quelqu'un se moque de nous et on marche là-dedans ! Allez, moi, je m'en vais ! » décida un homme raisonnable et avare de son temps. Mais les autres, envoûtés par le mystère inespéré, suivirent le gamin qui les guida dans un dédale de rues malodorantes. De plus en plus décontenancés, ils firent halte, chemin de croix épistolaire, devant trois autres lettres blanches. L'une, cicatrice rigide ; la suivante, pleine lune joviale ; la dernière, vasque profonde.
Cinq. En tout dans le quartier, ils en avaient compté cinq.
Revenue à son point de départ, assoiffée d'avoir trop parlé, argumenté et suggéré, la foule se sépara devant l'immeuble où la curiosité l'avait attirée. Un sentiment d'absurdité et d'inachevé pesait sur les coeurs déçus.
Un soleil engourdi tiédissait la lourde porte et le A peint dessus.
Plusieurs mouches grasses somnolaient sur la traverse de la lettre et avant que le concierge ne les chassât d'un coup de torchon humide, le gamin débraillé s'esclaffa : « Les mouches, elles y ont dessiné une culotte noire au A ! »
Un jeune homme qui avait suivi la foule par ennui ou par inspiration, passa la main dans sa tignasse et, gueule d'ange narquois, murmura en suivant l'envol des insectes dans la lumière : A, noir corset velu des mouches éclatantes... Il tenait là quelque chose comme un vers incomplet, qui se lovait sous son crâne, dans son désir et au bout de sa langue. Qui grandirait, s'étirerait.
Et ensuite ?
Ensuite, il irait quérir au fin fond d'abysses connus de lui seul les images qui envelopperaient le corps blanc des lettres entrevues - peintes par quelle muse des rues?- puis, deux quatrains, deux tercets, son sonnet composé, Arthur Rimbaud tournerait les talons vers d'autres horizons à colorer.

Grosse bêtise

Et puis, il y a eu la lettre.
Glissée sous l’essuie-glace, collée au pare-brise, que j’ai trouvé un beau matin alors que je partais au boulot. Je ne l’avais pas vu tout de suite. Il avait fallu que je me glisse derrière le volant, que j’allume les phares et que je nettoie le pare-brise pour la remarquer. J’ai ouvert la fenêtre en grognant et j’ai tendu le bras aussi loin que je pouvais pour la saisir. Manque de pot, il me manquait encore une bonne dizaine de centimètres. Je suis alors descendu, j’ai pris l’enveloppe et je l’ai posé machinalement sur le siège passager.
J’ai donc bossé toute la journée, appelé ma femme à midi entre un sandwich et la lecture d’un magazine consacré aux nouveautés automobiles. Claire était restée à la maison. Elle gardait le petit, victime de ce qu’on pensait être une gastro. Il avait dégobillé toute la nuit et avait le teint jaunâtre de celui qui à l’estomac ravagé par un tsunami.
Et puis, je l’avais oublié jusqu’au soir. Quand je fus remonté dans ma voiture, mon œil avait été attiré vers le siège d’à côté. Je finis par l’ouvrir avant de démarrer et l’écriture qui s’étalait devant moi me sauta au visage. Ronde et fine à la fois. Des mots qui s’alignaient cependant sans fioriture. Une page aérée. Et le contenu finit de me vider.
Les phrases me frappaient au visage sans me laisser le temps d’esquiver. Une gauche par –ci ! Une droite par-là ! Vlan ! Un uppercut bien placé ! J’étais chaos assis. Des sueurs froides avaient envahies mon corps et j’avais ouvert la porte. Une jambe dehors, la tête embrumée. Une nausée. Vomi sur le parking.
Un collègue est passé à ce moment-là, m’a demandé si ça allait. J’ai juste répondu que j’avais pas bien digéré mon sandwich mais je ça allait. Il m’a regardé d’un œil bizarre et a filé vers sa voiture. Une minute plus tard, ses pneus crissaient sur le revêtement du parking.
Il avait fallu faire quelque chose. Je ne pouvais pas rester comme ça. Je risquais de tout perdre pour… quoi, finalement ? Toute ma vie avait défilé devant moi. Ma femme. Notre mariage. Notre enfant. Notre maison. Souvenirs communs. Projets communs. Fini l’individualité. C’est peut-être ça qui m’avait fait basculer. J’avais eu peur de ne plus pouvoir rien faire seul. De n’être plus un individu mais uniquement de faire partie d’un couple. Indissociable. Comme ces voitures qui ne peuvent fonctionner sans moteur. Ces corps inertes sans cœurs.
Je n’ai pas mis longtemps à réfléchir. J’ai démarré avant que d’autres collègues de bureau ne déboulent. Un témoin, ça suffisait. J’ai parcouru les quelques kilomètres qui me séparaient de chez elle. Elle n’était pas là. J’ai appelé Claire. J’allais avoir un peu de retard, la visite impromptue d’un fournisseur. Non, je ne devais pas avoir pour plus d’une heure. J’ai raccroché serein et après lui avoir dit que je l’aimais. C’était pour ça que je devais le faire.
J’ai grimpé l’escalier à sa suite. Elle ne m’a pas entendu et quand elle a ouvert la porte, je l’ai poussée dans son appartement en lui brandissant la lettre. Je lui ai demandé si elle voulait vraiment en parler à Claire. Si elle voulait vraiment me pourrir la vie. Elle n’a pas répondu tout de suite. Elle a dit qu’elle en avait marre de la situation, que je devais faire un choix, qu’il fallait que j’arrête mes promesses.
Tout s’est enchaîné. Je n’ai pas vu quand elle a pris son téléphone. Mais j’ai vu rouge quand elle avoué avoir tout enregistré.
J’ai levé la main.
Et puis, ce fut la fin.

A mots couverts.

Et puis, il y a eu la lettre.
C’était, je m’en souviens, au terme d’un été en pente douce, coloré d’une pointe de rouille par les prémices de l’automne.
Assis, le dos contre les bardeaux de ma cahute, j’attendais patiemment que me parviennent les premiers rayons du soleil.
Dans le silence assourdissant de mes pensées enchevêtrées, j’ai entendu la guimbarde du facteur ahaner sur le mauvais chemin tracé au milieu des épicéas. Au terme des sept cents mètres de lacets pentus, le moteur, à bout de souffle, s’est éteint dans un hoquet de souffrance.
Une portière geignarde a claqué violemment. Un chapelet de jurons étouffés a fusé.
J’ai cru deviner le « ploc » assourdi d’une enveloppe dans la boîte rouillée. Nouveau claquement suivi des plaintes rogues d’un démarreur malmené. Puis un ronflement qui va decrescendo et se perd dans la montagne.
Sur mon banc rustique, je n’ai pas bougé d’un pouce. Pour quelle raison me serai-je précipité ?
Je ne reçois jamais de courrier dans ma retraite montagnarde et ne m’en porte pas plus mal. D’ailleurs, qui aurait l’idée saugrenue de m’écrire ? Il y a si longtemps que j’ai rompu mes amarres avec le monde d’en bas et oublié ceux et celles qui partagèrent un moment d’existence avec moi.
Une foucade de vent apporte avec lui la chanson de la cascade du Lys. Je prends le temps de l’écouter comme je prends le temps de caresser le vieux corniaud lové entre mes pieds. Il est si sourd, ce vieux compagnon, qu’il n’a même pas eu à aboyer après le facteur comme tout spécimen de la gent canine qui se respecte. Peut-être lui aussi, dans sa vieille caboche de chien, a-t-il effacé l’image du facteur et tout ce qui va avec…
De toute façon, ce ne peut être qu’une réclame, une pub comme ils disent aujourd’hui. Pour un de ces machins modernes dont je ne connais même pas le nom et dont je ne saurais que faire en admettant que je puisse me l’offrir. Il sera bien temps plus tard d’aller faire grincer la porte afin d’en extraire quelques feuilles que je froisserai dans mes paumes calleuses pour le feu du matin.
N’empêche ! Cette cabane en réduction que j’ai bricolée moi-même avec de vieux bidons me nargue, perchée de guingois sur son piquet. Pis encore, elle me fait signe, m’appelle avec insistance. Curieux de la part d’une boîte qui n’est même plus aux lettres puisque depuis des lustres, elle n’en a pas hébergé !
Il va bien falloir que j’y aille, ne serait-ce que pour calmer les emballements soudains de mon cœur qui ne m’avait pas habitué à pareil comportement. La voix de la cascade me parvient derechef et j’y décèle un accent courroucé qui n’est pas dans ses habitudes.
Je la connais si bien que le message pour moi est clair. Il dit en substance :
« Vieille buse, pauvre sot ! Tu n’en a pas assez de souffrir en silence ? Qu’attends-tu pour aller relever ton courrier ? Si ce dernier prenait la forme d’une oasis au cœur du désert, un rond de lumière au bout d’un tunnel, un point finalement apposé au bout d’une interminable phrase, tu serais bien embêté, non ? »
L’enveloppe est là, sur le buffet avachi. Les lettres de l’adresse dansent dans un rai de poussière d’or. Depuis hier, on se regarde comme chien et chat. Qui va mordre le premier ? Qui griffera en retour ?
De toute façon, elle a un avantage sur moi. Elle, elle sait.
Moi qui persiste à me gâcher la vie en laissant tourner en boucle cette dérisoire et pourtant capitale interrogation :
« En fin de compte, qu’est-ce qu’il peut bien y avoir sur cette fichue lettre ? »

La règle du jeu de notre histoire

Et puis, il y a eu la lettre. Ça n’a pas été une surprise. Ça n’a pas été un choc. Une confirmation, plutôt. Depuis une semaine je passais tous les jours chez lui pour nourrir le chat et relever le courrier. Il m’avait demandé, tu pourrais faire ça? Je pars pour un congrès, tu vois. Une semaine à Stockholm, des médecins partout, un truc pénible. J’avais dit oui, d’accord, que je passerais quand j’aurais le temps. Comme si ça me manquait pour lui, le temps. L’envie. J’avais dit oui, mais il n’écoutait même pas, il la connaissait ma réponse, trop rapide, trop contente, trop heureuse de sa confiance. Ses clés dans ma poche. Comme si c’était chez moi. Parce que j’en étais à me griser de ça. Une miette d’intimité. Malgré les doutes. Malgré les signes.
Les signes comme une litanie railleuse. Une écharpe un peu trop rose dans l’armoire. Une crème de soin un peu trop féminine. Il disait : tu as des préjugés. La boucle d’oreille dans la voiture, je l’ai trouvée par terre. Ce pull c’est un cadeau de ma mère. Tous ces mensonges. Ces gifles. Je ne lui parlais même pas des photos trouvées dans ses tiroirs. Parce que j’en étais à fouiller ses tiroirs. Les billets de train pour Lille. Les factures de restaurant. A croire qu’il les conservait à dessein.
Et puis, il y a eu la lettre. Datée de Lille. Postée la semaine d’avant. J’ai ouvert l’enveloppe. Je n’ai pas réfléchi. A l’intérieur, sur une feuille à l’en-tête d’un grand hôtel de Londres, il y avait quatre lignes en grosses lettres enfantines avec des points comme des ronds sur les i.

Ludovic mon chéri, je retrouve ce bloc de papier qu’on avait volé à l’hôtel à Noël, tu t’en souviens ? Tu te souviens de ces vacances ? Tu trouveras cette lettre à notre retour de Stockholm. Histoire que je ne te quitte pas. Je t’aime. Mélodie.

Donc c’était ça, la fête de famille à Noël où il n’avait pas pu m’emmener. C’était ça le congrès. Donc elle s’appelait Mélodie. Elle lui disait comme ça des mots que je m’interdisais. Mon chéri. Je t’aime. Je n’avais jamais dit ça. La peur de le faire fuir, alors je ne me taisais. Pour ce que ça m’avait rapporté.
J’avais froid. Fin juin, et je grelottais. J’ai relu la lettre.
A ce moment mon téléphone a sonné. C’était lui. J’ai répondu à la deuxième sonnerie.
- Ca va ?
- Ca va.
Pas de bonjour, rien. Mais c’était Ludovic. La voix de Ludovic, et soudain je ne tremblais plus.
- Je voulais te dire, l’avion risque d’avoir du retard, ne viens pas me chercher à Charles de Gaulle.
- Je ne viendrai pas.
Juste un avion en retard, j’ai pensé.
- Ca va ? Tu as une drôle de voix.
- Ca va. Et puis, après un moment, sans réfléchir : je t’aime.
Il s’est mis à rire. Moi aussi j’ai ri. Je m’étais approché de l’évier de la cuisine. J’ai allumé mon briquet.
- C’est quoi ce bruit ?
- Rien, j’ai dit. Un vieux papier qui brûle dans le cendrier.
- Ah bon. A ce soir alors. J’ai quelque chose pour toi.
Ta peau, j’ai pensé. Toi.
- A ce soir Ludovic.
J’ai laissé tomber la feuille dévorée par les flammes avant qu’elle ne me brûle les doigts. J’ai raccroché. J’ai posé le téléphone mort sur le plan de travail. Puis j’ai fait couler l’eau pour chasser les débris carbonisés, je les ai regardé fuir dans la bonde, j’ai rincé l’évier, rincé, jusqu'à ce qu’il ne reste de la lettre que des filaments tellement fins que c’était comme si elle n’avait jamais existé.


Pourquoi si tard ?

Et puis, il y a eu cette lettre.
Je regardais l’enveloppe mais n’osais l’ouvrir. Lucie, ma femme attendait debout devant la cuisinière en tournant nerveusement la cuillère en bois dans sa bassine de confiture d’abricots.
Je me sentais observé et ça me rendait nerveux. J’avais reconnu l’écriture pointu de Vanessa et je suis sûr que ma femme aussi.
— Qu’attends-tu pour l’ouvrir ? Que je m’en aille ? Me dit-elle d’une voix agacée.
— Mais non voyons, je n’ai pas de secret, tu peux me croire, je cherche simplement mon opinel pour ne pas abimer l’enveloppe.
— Tu m’agaces, ce que tu peux être lent quand tu veux !
Ça y était l’enveloppe était ouverte. Je sortis effectivement avec une lenteur excessive le bout de papier glissé à l’intérieur.
Dans la cuisine, on n’entendait que le tic -tac de l’horloge achetée chez IKEA en faux bois clair, et le clapotis de la confiture laissée à l’abandon. Le temps était suspendu. Lucie s’était approchée de moi, intriguée par mon attitude et essayait de lire au-dessus de mon épaule.
— Tu peux la lire tout haut tu sais, je suis forte et je peux faire face à n’importe quelle nouvelle, ça fait maintenant vingt années, il y a prescription en ce qui concerne le chagrin !
Je ne disais plus rien et lisais en silence. Cinq lignes … que cinq lignes. Mais mon cœur s’emballait, mes mains devenaient moites.
— Alors que raconte cette sal… ?
—Ta gueule ! N’ajoute rien, tu n’as pas le droit…
Complètement abasourdie par mon ton et surtout par mon langage inhabituel, Lucie devint toute pâle. Jamais je ne lui avais parlé ainsi depuis notre mariage, depuis trente-cinq ans, jamais !
— Excuse-moi Lucie, mais je suis extrêmement troublé. Vingt ans sont passés sans nouvelles et voilà qu’elle réapparait d’un coup dans notre vie.
— Et que dit-elle ? Me demanda ma femme en s’essuyant les yeux avec un bout de son tablier.
— Elle me dit qu’elle va mourir et nous demande de lui pardonner le mal qu’elle nous a fait.
Lucie ne m’écoutait plus. Elle pleurait. Moi aussi. Notre fille qui nous avait quittés sans explication, sans nous donner d’adresse, que nous n’avions jamais retrouvée malgré nos recherches, nous écrivait cinq lignes pour nous annoncer le pire.
Je serrai Lucie dans mes bras. Nous étions perdus, complètement perdus car de cette fugue nous n’avions, et nous n’aurons jamais rien compris.
Vanessa était morte depuis vingt ans dans notre cœur.
Je pris la lettre entre mes doigts et la déchirai avec colère.
Nous ne saurons jamais le fin mot de l’histoire mais elle avait remué toute cette douleur que sa mère et moi avions enfouie en nous et ça nous ne lui pardonnerons jamais.



L’harmonie du désespoir

Et puis, il y a eu la lettre. Belle, sublime, même. C’était en novembre. Elle y avait couché ses maux et mon amour. Depuis des mois, elle m’entraînait dans tous les méandres de la tourmente, ne m’épargnant aucun cliché de la confusion des sentiments.
A présent, je couve cette feuille d’un regard embrasé par un trouble énamouré. Il m’apparaît enfin que je suis devenu son prisonnier. Tout me revient comme dans un lumineux éclair.
L’été, sa futilité, sa douceur de vivre, et tout ce que l’on oublie lorsque surviennent les jours gris. Dès le début, j’aurais dû prendre garde. Hostile et solitaire, je n’attendais rien d’autre que de continuer ma vie de fier égoïste. Narguant les uns, je blâmais violemment certains et méprisais la plupart. Personne ne m’atteignait. Mais elle a croisé mon chemin de traverse vers la misanthropie et brusquement empli mes pensées. Elle me parlait, me souriait, et je lui répondais par des flots interrompus que j’avais jusque-là ignorés. Nous goûtions au même plaisir de la nouveauté. Seulement, le temps que nous laissions voluptueusement filer entre nos doigts a fini par nous échapper. Timides regards, légers saluts, conversations courtoises, voilà ce que m’ont apporté les jours gris au lendemain d’instants insouciants. Telle une bourrasque qui se meurt après ses ravages, elle s’est éloignée de moi en laissant des blessures à vif. Ecorché, je n’aspirais pourtant pas à panser mes meurtrissures, je me complaisais dans les tourments qu’elle m’infligeait au détour d’une rencontre inopinée, éphémère, ou manquée.
Et puis, il y a eu la lettre. Cela faisait quelques semaines que nous n’avions échangé ni paroles ni quoi ce se soit, d’ailleurs. Ses mots n’en étaient que plus intenses, irrésistibles. Trois feuilles d’un parfum suave dont le verbe fort a eu raison de mon entendement. Elle y liait furieusement son charme à mes faiblesses, susurrait les douceurs que je n’osais lui murmurer, derrière le masque de la poésie. Habile Calliope, elle se métamorphosait en Erato en une image, un soupçon d’encre sous mes doigts tremblants. Agité par des spasmes intérieurs, je suis subitement tombé dans l’abîme creusé au cœur des passions, incapable de me raccrocher à ma raison. Dans ce pli d’une autre époque, son immense talent m’invitait à me perdre avec elle, à faire naître de ma confusion une osmose inédite et sublime.
J’ai alors laissé beaucoup pour elle. Tout ce qu’elle n’a pas eu besoin d’exiger de moi. Tout ce qui nous séparait. J’ai tant abandonné, tant trahi, tant renié. Elle m’a pris dans ses filets de soie pour mieux me perdre. Séduit par ses atours, je hais désormais librement, complaisamment, les autres dont elle me prive. Lorsque je serai enfin devenu son objet, modelé à l’image d’un caprice, je me demande ce qu’elle fera de moi. Trophée ou scorie ? Sa lettre en main, je pose les yeux sur le papier froissé qui a signé mon aliénation. Je frémis. Les portes sont ouvertes mais je ne désire rien d’autre que de l’aimer et qu’elle possède mon âme. Déjà, j’ai soif de sa présence.

Je l’appelle. Il me répond, comme toujours. Lorsqu’il sera là, près de moi, je le contemplerai encore, me plairai dans sa présence dévouée, admirative, chaude et abandonnée. Il ploie avec délices sous le joug de mon tyrannique amour. Je sais qu’il est maintenant trop tard pour qu’il parte, il ne le peut ni le veut. Tout est achevé. Sa fin est proche, à moins que ce ne soit la mienne ; déjà son absence me plonge dans un trouble inconnu...

Le caprice

Et puis, il y a eu la lettre. « Maman chérie… » Un cri de joie m’a échappé. Et puis, au fil de la lecture, mes larmes ont afflué.
Maman chérie
Huit jours que j’ai quitté la maison. Papa a dû prévenir la police. On a dû lui répondre que j’étais majeure. Que la fille sérieuse dépeinte par ses soins finirait bien par revenir après son caprice. C’est le mot qu’il leur a soufflé, j’en mettrais ma main au feu ! Jeudi dernier, maman, je crevais d’angoisse à l’idée de rentrer chez nous et d’annoncer à papa que j’étais recalée à l’écrit de l’X. J’ai failli m’évanouir quand il m’a toisée avec mépris et lancé à la figure de cette voix cassante qui ne sait qu’ordonner ou réprimander : « Qu’est-ce que tu as fichu, bon sang ? Tu DEVAIS réussir. » En dépit de mes jambes flageolantes, j’ai trouvé la force de m’enfuir : le voilà mon caprice.
Je t’ai entendue m’appeler, mais je savais que, comme toujours, tu t’inclinerais devant la colère du seigneur et maître. Comme ça me paraît facile maintenant de coucher sur le papier tout ce que je ne suis jamais parvenue à vous dire ! J’ai gardé au fond de moi tant d’envies, de déceptions, supporté de telles pressions. Fillette, puis adolescente douée, collectionnant les bonnes notes et les succès, j’ai toujours été votre fierté, enfin surtout celle de papa. Il clamait à tous vents qu’il comptait bien me voir RÉUSSIR encore mieux que lui, sinon je ne serais plus sa fille. Quel poids sur mes épaules ! Toi maman, tu avais bien tenté d’intervenir lorsque le tyran avait décidé, à mon entrée en première S, que les cours de danse et de piano, c’était de la rigolade à laquelle il fallait mettre un terme. Je DEVAIS me concentrer sur mes sacro-saintes études. Tu avais bégayé que j’avais besoin d’un peu de détente puis rengainé ton argument sous le regard cinglant de papa. La petite maîtresse d’école n’était pas de taille face au professeur d’université émérite. A quoi bon entamer une discussion qui aurait tourné court. ? Je ne t’en veux pas, maman, tu subissais assez, toi aussi. Mais lui, m’a-t-il une seule fois demandé ce que j’avais envie de faire? M’a-t-il une seule fois demandé si ingurgiter des mathématiques jusqu’à plus faim me rendait heureuse ? Je ne me suis jamais vraiment plainte, tout me venait si facilement. Mais ces deux années de classes préparatoires ont pesé des tonnes pour moi. Trop de travail, en solitaire, et cet objectif fixé par papa : « Polytechnique, ma fille, polytechnique ! »J’ai caché mes larmes, ma fatigue. Il m’est même venu des idées de suicide. Et puis, par hasard, j’ai retrouvé Florian, un camarade de lycée qui suivait les mêmes cours de danse et de piano que moi. On a évoqué quelques souvenirs. On a correspondu régulièrement par mail. C’est à lui que j’ai confié mon mal-être. C’est chez lui que je me suis réfugiée. Il est comme un grand frère, affectueux, à l’écoute. Il a su alléger mon fardeau Nous faisons de la musique ensemble. Jouer du piano, même mal, me fait un bien fou. Flo danse toujours pour son plus grand bonheur. Je vais bien, j’ai juste besoin d’un peu de temps. Je t’aime, maman.
Sarah.
Thierry, qui lisait par-dessus mon épaule, m’a arraché la lettre des mains et l’a froissée rageusement :
— Assez pleurniché ! Tâche plutôt de te souvenir du nom de famille et de l’adresse
du petit pédé ! J’irai récupérer Sarah sans tarder.

J’ai couru jusqu’à notre chambre, jeté quelques vêtements dans un sac et me suis enfuie, bien décidée à empêcher le tyran d’arriver à ses fins.

Secret de famille

Et puis, il y a eu la lettre.
Chaque jour, depuis la fenêtre,
Aux alentours de quatorze heures,
J'épiais l'arrivée du facteur.
Je lançais en courant vers lui :
– Y a-t-il du courrier aujourd'hui ?

Mes parents ne se souciaient pas
De mon chagrin, de mes tracas
Ni de mon attente fébrile,
S'occupant, l'esprit bien tranquille,
Aux activités du moment.
Meurtri de leur comportement,
Il m'arrivait de les haïr,
J'avais envie de les trahir !
Fallait-il donc qu'ils soient sans coeur
Pour nier la fugue de ma sœur
Disparue sans laisser un mot,
Même à moi, son frère jumeau ?

La lettre m'était adressée.
J'observais le timbre étranger,
Le cachet provenant d'Iran
Où résidaient mes grand-parents.
Gamin, j'avais vu la photo
Où ils naviguaient en bateau,
Au large de la mer Caspienne.
Au dos, la date était ancienne.
Lorsque je posais des questions,
Ils campaient sur leur position :
– Tu connaîtras la vérité
Lorsque tu seras plus âgé.
J'imaginais mille versions.

Là, se trouvait l'explication,
Dans cette lettre de ma sœur
Qui me remplissait de bonheur.

Gudrun y racontait que Jean,
Le nouveau conjoint de Maman,
Avait voulu la violenter.
Elle avait pu lui échapper
Et, le soir, avait tout confié
A notre mère, qui, horrifiée,
L'avait accusée de mentir,
De compromettre l'avenir.

La vie était douce en Iran,
Elle habitait à Téhéran ;
Les grand-parents étaient gentils,
Ravis de voir leur petite-fille.
Le message se terminait
Par des pensées : je lui manquais.

Grand-père avait pris son crayon
Pour me charger d'une mission :
De sa part, je devais offrir
À sa fille son bon souvenir.
Il regrettait, pendant la guerre,
D'avoir trop soutenu Hitler.
Le passé était le passé !
À quoi servait de ressasser
Ce qui n'était qu'un dérapage ?
Il espérait tourner la page
Et, peut-être, grâce à cette épître,
Inscrire le mot «Fin» au chapitre.


Îles flottantes

Et puis il y a eu la lettre.
Comme une pelote de foudre dans la boîte. Je rentrais des courses, j'ai tiré la petite clé rayée, j'ai tourné et soudain, une enveloppe blanche a glissé. Ton écriture arrondie, des timbres familiers et ton patch Handicap International au verso. Mon sang n'a fait qu'un tour ! J'ai palpé, intriguée. La lettre semblait très mince.
Chère fille,
Je mesure combien la vie est courte. Le médecin vient de me donner l'autorisation de voyager. J'arrive en avion par Swissair samedi à 15h37. Nous fêterons deux anniversaires ensemble.
Bises affectueuses de
Maman
Tout se bouscule dans ma tête.
Je lis et je relis. Cette écriture s'étale comme un baume. Depuis trois ans, tu gardes le silence. Un malentendu sans fin... Tes dernières paroles lors de notre dernier passage m'arrachent encore les tympans : « Bon ben, je vous dis adieu ». Je t'ai quittée en larmes, effondrée de toute cette injustice. Serais-je pour toi l'éternel mouton noir ? Née après un premier garçon que tu as perdu, partie me marier à l'étranger, jamais dans la case où tu l'attendais.
J'ai relu toutes tes lettres d'autrefois, serrées dans mon petit coffret en rotin.
Depuis trois nuits, je ne dors plus et je remplis des cahiers. De gros cahiers à spirales. Moi qui avais enfoui mes souvenirs dans les bas-fonds, voici qu'ils affluent en masse. Une plaie béante, et ce sont des textes, des dessins colorés qui s'écoulent. Je n'ai jamais été une bonne correspondante... Et pourtant j'ai déjà empli deux cahiers. Tu prendrais ton air dubitatif, tête penchée, sourire en coin, si tu savais.
Écoute plutôt mon dernier pêle-mêle :
J'ai vu le képi d'un facteur, le portail ouvert sur l'inconnu, un dessert d'îles flottantes. J'ai vu un écheveau de laine, un doux barbelé accroché au ciel, des volants de badminton fusant dans l'air. Tiens, ça se bouscule sur le paillasson... J'ai senti le poil frémissant du chat anticipant la caresse, un parfum subtil d’œillet mignardise. J'ai vu derrière le rideau ton visage sillonné de larmes.
Nous sommes jeudi et je songe.
Ici, ce n'est pas encore la fin de l'été, les nuages ont des allures d'îles flottantes.

Femmes d’aujourd’hui

"Et puis, il y a eu la lettre." Le facteur est entré sans sonner. Au village, personne ne verrouille sa porte.

Il attend debout dans la pièce de devant, celle qui ne sert qu’aux grandes occasions.

Léonie revient de la buanderie. Son linge marine dans la grande bassine en compagnie de la fameuse petite boule bleue.

Rentrez facteur, ne restez pas là devant. Je vous sers une jatte de café.
On vit dans la pièce du milieu, où parade un poêle rond et dodu. Léonie empoigne le lourd cruchon, soulève la chaussette pleine de marc et lui verse une tasse de café repassé. Le marc du café du matin infuse dans son jus, régulièrement rallongé d’eau chaude.

Elle a vu le cachet sur la lettre et sur le paquet ficelé qui l’accompagne. Elle ne pipe mot à ce propos. Retenant sa curiosité, elle parlotte du temps et du prix de la vie. Le facteur, un peu déçu de n’avoir rien appris, se lève et part enfin.
Aussitôt, Léonie s’empare de l’enveloppe et soupèse le colis. Son cœur bat la chamade.

Elle l’a eu.

Robert sera content pour elle. Il trime durement. Il combine son métier d’électricien à des extras comme chauffeur de taxi de cérémonie. Ah il est beau son Robert, une vraie vedette de cinéma. Des yeux bleus comme l’acier, un front haut et fier, une bouche gourmande, des grandes mains chaleureuses et habiles.

Léonie est économe et prudente. Elle partage la paie en quatre enveloppes dont une pour l’épargne et une pour les imprévus. Avec la petite qui tombe malade plus souvent qu’à son tour, il faut penser à tout. Aucune dépense inutile. Tout est mesuré, calculé jusqu’au dernier centime. Pas par avarice, mais par nécessité.

Et voilà qu’arrive la lettre. Elle n’ose l’ouvrir. Elle a reconnu l’expéditeur. Elle ne peut se tromper. Le colis en est la preuve. Par son poids. Par le cliquetis métallique qu’il émet lorsqu’on le secoue.

Léonie, si raisonnable et pondérée, voudrait sauter et danser autour de la table. Elle doit le dire à Angèle, sa meilleure amie. Pas aux voisines, la jalousie n’attire que des ennuis.
Tout à coup, elle n’y tient plus. Elle court appeler Angèle.

Angèle habite de l’autre côté du pâté de maison, les jardins se touchent par le bout. Elles ont l’habitude de passer leurs enfants par-dessus le petit muret, pour qu’ils jouent ensemble pendant qu’elles jacassent un peu, bref interlude quotidien dans leur journée harassante.
Pas d’aspirateur, pas de machine à laver, ni autre assistance ménagère. Cela n’existe pas encore. Du moins pas dans leur monde.

Mais tout cela va changer. Elle a reçu la lettre et le colis !
Léonie file en pantoufles longeant l’allée bétonnée du jardin, son colis et sa lettre serrés contre son tablier fleuri.

Angèle ! Angèle ! Viens vite Angèle.

Angèle accourt, surprise et inquiète. Léonie, le visage tout rouge lui fait des grands signes.

Vite Angèle, j’ai gagné ! J’ai gagné ! Le concours Femmes d’Aujourd’hui ! Le fer à repasser électrique. Je te le prêterai.
Angèle se dépêche, contente pour son amie, bien qu’un peu envieuse.
Léonie remet la lettre dans sa poche, sans la lire et elles déballent le paquet. Elles l’ouvrent et restent stupéfaites.

Six boîtes de lait concentré. Léonie est consternée. Les larmes lui montent aux yeux. Angèle voudrait la consoler. Elle peine à retenir un fou rire malvenu en ces circonstances.

D’une toute petite voix, Léonie dit : Tiens, je te les donne. Je n’aime pas le lait. J’aurais préféré des haricots fins.

Recommandé

Et puis, il y a eu la lettre. Comme ça. Sans préavis. Rien vu venir!
Fin août, sur le chemin de la boulangerie, Robert a croisé Jojo, le facteur qui sifflotait. Faux. Oiseau de mauvaise augure.
- Hé, Robert, t'as un recommandé!
Robert a signé. Il a vu trois noms connus sur la feuille. Trois collègues. Il a compris. Il a pris ses cliques et ses claques et a filé chez lui, le coeur en vrac, sa missive à la main.
- Dis pas merci, surtout, a crié Jojo, vexé.
La porte d'entrée a claqué dans son dos. Personne. Sa femme est partie faire les courses. Tant mieux. D'habitude, Robert prend un couteau et introduit méticuleusement la lame dans le haut de l'enveloppe afin d'ouvrir son courrier proprement. Là, il a glissé son doigt épais à "la va comme je te pousse" et a déchiqueté le papier. Il a sorti la lettre, l'a dépliée. Les mots se sont entrechoqués devant ses yeux:
"licenciement, fermeture, délocalisation, reclassement, prime, chômage, regrets, salutations..."
Robert a juré, comme jamais il ne jure. Il a frappé du poing sur la table, à s'en écorcher les jointures.
Il a saisi ses clefs de voiture et il est parti, sans plus réfléchir, vers l'usine.
Cinq autres gars l'avaient devancé devant la grille fermée.
- Toi aussi, bien sûr, a dit l'un d'entre eux en le voyant crispé et livide.
Haussement d'épaules. Approbation muette, évidente.
Serge s'est présenté alors, muni d'une énorme pince. Pas besoin d'explications. Il a coupé la chaîne d'un geste précis.
Ils ont pénétré tous ensemble, sans un mot, dans la cour et se sont approchés du premier bâtiment. Pas un gardien, pas un chien ne s'est manifesté. Silence pesant.
La porte principale est barricadée . Elle n'a pourtant pas résisté longtemps aux assauts des ouvriers réunis.
Vide! Plus un bureau, plus une machine, plus un outil! Tout a été déménagé. Sans bruit. Discrètement. Pendant l'été.
La grande colère éclatera plus tard.
Là, il n'y a eu que tristesse, désarroi. Ils se sont sentis effacés, trahis, répudiés, jetés!
Ils n'existent plus! Ont-ils seulement existé?
Robert s'est assis par terre, sur le sol cimenté et poussiéreux, au milieu du néant. Vingt-huit ans de travail à l'usine, pour rien, pour ça! Il ne s'en relèvera pas.
Il venait d'avoir cinquante-sept ans. Pas d'autre option que la résignation ou la mort.
Il n'avait plus qu'à tirer sa révérence, pour lui c'était la fin: un point, c'est tout!

La faute

« Et puis, il y a eu la lettre.
- Oui, celle qu’on a retrouvée chez votre ami, Derek Kiftos, lors d’une perquisition de routine suite à cette affaire de cambriolage, et qui vous désigne comme LE coupable.
- Mais non, M’sieur l’ commissaire ! J’vous parle d’une lettre, une de l’alphabet. On en a tellement parlé à l’époque. C’est vrai que c’est cette lettre qu’a été la cause de l’autre. »
Le policier fixa Joe d’un air perplexe.
- Inutile de nous embrouiller, Joe, tu es fait. Reprenons calmement…
Joe l’interrompit nerveusement.
« Mais je n’embrouille personne ! Je vous explique ! A l’époque, juste après le… le…
- le meurtre ?!
- … oui. J’étais tranquille, peinard. J’avais comme on dit accompli le crime parfait.
- Effectivement, puisque le seul suspect a été condamné, et a passé plusieurs années au trou à ta place.
- Oui, et comme c’était pas un enfant de cœur, j’ai pas eu trop de remords.
- OK ! Continue.
- Donc, j’apprends dans le journal qu’elle aurait pas pu faire une telle faute. Elle est de la haute, elle sait écrire.
- Et alors ?
- Ben, ça prouvait que l’accusé était innocent. Et les flics, pardon… vous… auriez fouillé les alentours et trouvé le flingue que j’ai caché vite fait à 200 m de la maison.
- Et qui portait tes empreintes, et des traces de sang de la victime. Tu l’a récupéré ? Quand ?
- Discrétos, un an plus tard, et je l’ai balancé dans le mer. Mais parlons de la lettre. Quand je lis qu’y avait une faute d’ortho, je panique. J’écris à Dek pour lui demander conseil, car j’use pas mon téléphone, pour pas m’faire repérer.
- Ce type dont on a fouillé la baraque ?
- Oui. Mon meilleur pote. Ce con ! Il aurait du la brûler illico. »
Le commissaire se frotta les yeux. La garde à vue durait depuis 10 heures. Il avait du mal à dégager une trame limpide dans les propos confus de l’accusé.
- Ensuite ?
- Non, avant. Quand je suis revenu dans la pièce pour voir si la vieille était canée, je vois que j’ai forcé la dose. Y’avait du sang partout. Et là, j’ai une idée. Je connaissais le nom du jardinier, et les bisbilles avec sa patronne.
- Et tu trouves le moyen de désigner le faux coupable…
- Ouais, mais j’fais une faute, une faute d’orthographe. Quand j’apprends ça, je flippe à mort. Je balance pour aller me donner aux flics. Pardon.
- Et pourquoi n’es-tu pas venu nous voir ? Ca nous aurait fait gagner du temps.
- J’m’intéresse à l’affaire, vous pensez. Quelques jours après, j’apprends dans un canard que la vioque était pas si top que ça question culture. Les enquêteurs ont trouvé dans ses papiers des erreurs ; notamment avec le passé… truc.
- Composé. Et là ta machination redevient crédible.
- Tout à fait. Ca tient d’bout. Le plus drôle, c’est que la bourge m’a permis de passer 15 piges en liberté, juste parce qu’elle a mal travaillé son Berech…
- Bescherelle ! Et ça n’a rien de drôle. La liberté, pour toi, c’est fini. N’oublie pas que tu es un criminel, et, vu ton âge, tu sortiras de la taule les pieds devant. Et tu auras tout le temps d’étudier le passé composé.
- M’en fous ; du moment qu’j’ai la télé et des clopes.
A la fin de l’entretien, deux gendarmes accompagnèrent l’accusé menotté. Le greffier qui venait d’imprimer son rapport le tendit au commissaire. Il le parcourut rapidement avant de le signer et regarda l’employé d’un air las. Le rapport se concluait ainsi :
« …sur ordre du commissaire Pinail, l’accuser a été incarcérer ».
L’officier explosa :
« Mais putain ! pourquoi mettez-vous un R, à la fin ???!!! »

Le faux pas

- Et puis il y a eu la lettre.
La première, celle que j'ai lue par inadvertance. Et les autres, que tu cachais si mal. Alors dis-moi. Tu me le dois bien.
Et il pose la question.
Dans la pénombre de la chambre, il chuchote.
Les mots qu'il prononce flottent au-dessus du lit, et altèrent peu à peu l'atmosphère. Tout en parlant, il se demande quel crime il est en train de commettre : pour la première fois de son existence par sa question il tend un piège à sa compagne silencieuse.
Il se sent tomber lentement, sombrer sans bruit dans une eau profonde : Quelle que soit la réponse, tout sera désormais corrompu.
Elle dort, indifférente. Il est tourné vers elle, le menton posé sur son poing fermé. Bien sûr elle a vieilli, ses traits sont plus durs même dans le sommeil, la petite ride verticale entre les yeux s'est creusée. Ses cheveux sont étalés sur l'oreiller blanc. Il dégage son grand front, il repose la question.
Et restant à l'abri de ses paupières fermées, sans que rien ne bouge dans ce visage limpide, elle répond, aussi bas que lui :
oui. C'est vrai.
La deuxième nuit, après cette journée sans issue – faire bonne figure devant les enfants, téléphoner, rester appuyée contre un arbre et laisser les mots pénétrer jusqu'aux parois les plus fines du cœur, marcher sur cette terre brûlée de la trahison et du mensonge – la deuxième nuit c'est elle qui le réveille. Elle fume. Elle a allumé les bougies. Sa bouche sensuelle et maussade s'arrondit pour faire des cercles avec la fumée de sa cigarette, qu'elle envoie au plafond. Sur le mur, en ombre chinoise, les angles doux de son profil.
Elle dit, de cette voix basse et grave qui contient, il le sait, la fêlure, une voix sur le point de se briser :
- Tu vas rire, dans ces conditions, il préfère rompre.
Il répond, sans bouger :
- Tu vas rire : dans ces conditions, moi aussi.
Leurs jambes se frôlent sous le drap.
Mais il se tourne contre le mur en ajoutant : après tout, c'est pas la fin du monde.
_________________
Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
http://danielle.akakpo.over-blog.com/
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PostPosted: Thu 11 Oct - 20:13 (2012)    Post subject: Publicité

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