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Les textes du jeu N°83

 
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danielle
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Féminin Poissons (20fev-20mar)

PostPosted: Wed 20 Jun - 20:12 (2012)    Post subject: Les textes du jeu N°83 Reply with quote

Mille ruses
(Saynète radiophonique)

Les sirènes ensemble : - Ulysse… ! Bel Ulysse… ! Nous t’attendons. Des surprises merveilleuses ont été préparées pour toi. Pourquoi retarder le plaisir ? Rejoins-nous vite, Ulysse !

Ulysse : - Ah, ah ! Bien essayé, sorcières tentatrices ! Mais c’est peine perdue, je sais que vous voulez ma perte. Votre appel est vain, je ne cèderai pas.

Sirène n°1 (chuchotant) : - Non mais entendez–moi ce sale petit frimeur qui se croit plus malin que les autres ! Croyez-vous qu’il échappera à notre chant ? Serait-il différent ?

Sirène n°2 : - Pas d’inquiétude ma chère, ils sont tous pareils. Certains résistent un petit peu plus longtemps que d’autres, c’est tout. Mais nous avons l’éternité avec nous. Dès que ces idiots sont entre nos serres, le temps s’abolit de lui-même.

Sirène n° 3 : - Mes douces, cet Ulysse ne me semble pas beaucoup plus rusé que ses petits copains. Vous allez voir, il finira par céder, et plus vite qu’on ne le croit.

Sirène n° 2 : - Tous pareils, vous dis-je ! Tous pareils !

Sirène n° 3 : - Allons-y… ensemble…

Les Sirènes : - (Chuchotant) Un… deux… trois. (Voix fortes mais envoutantes) Ulysse ! Tendre Ulysse !!! Abandonne ton devoir insipide ! Viens te divertir avec nous !

Ulysse : (Il crie) – Ah mais, vous êtes pires que des mouches ! Vous allez me lâcher, oui ? Je vous ai déjà dit : non !

Sirène n° 3 : - Mignon Ulysse, tu as tort. Pourquoi rester seul dans ta galère ennuyeuse alors que tu pourrais passer des moments si doux avec nous ? Hein ? Ton ami Nestor, lui, est déjà à nos côtés, qui se divertit avec délices.

Ulysse : - Quoi ? Nestor ? N’importe quoi… je l’ai laissé à l’instant. Il n’est même pas encore rentré chez lui. Vous mentez !

Sirène n° 2 : - Et pourtant il est là. Viens vérifier par toi-même si tu te méfies de nos paroles !

Sirène n° 1 (voix forte) : - Laisse, mon amie, laisse. Peut-être a-t-il ses raisons, le beau garçon, de rester enfermé dans sa bulle solitaire, les yeux fixés sur ses bouquins accablants d’ennui, seul comme un sans amis ! Mon petit Ulysse, reste donc dans tes études ! Nous penserons bien à toi quand Nestor et les autres passeront le 8ème niveau ! Où t’es-tu arrêté déjà ? Mmhh… au 3ème ? Ce n’est déjà pas si mal… (Rires moqueurs)

Ulysse : - Elle me cherche, la mégère emplumée ! Ok, les Sirènes, attendez un peu, je prends la manette et on va bien voir…

(On entend le bruit d’un livre qui se ferme, puis le « chant » d’un jeu vidéo. La musique du jeu se poursuivra pendant la réplique suivante.)

Ulysse : (Il crie) - Allez allez… saute, esquive, saute… haaaa… Charibde… Scylla…. presque… attention ! Ahhhhh !... Yesss !

(On continue à entendre le bruit du jeu et les exlamations d’Ulysse en arrière plan, de façon atténuée)

Sirène n° 3 : - Alors ? Qui avait raison ?

Sirène n° 1 : - Mmmh… Oui ma chère, nous sommes décidément trop fortes. Ces gosses croient nous vaincre et c’est nous qui les prenons dans nos filets. C’est presque trop facile.

Sirène n°2 : - Nous avons encore gagné et pourtant, je ne sais pas ce que j’ai, je suis déçue. J’ai cru que ce garçon serait plus malin… c’est peut-être à cause de son prénom. Il me rappelle quelque chose, ou quelqu’un... ?

Sirène n°3 : - Aucune importance ma chère. Qui, de nos jours, se soucie encore de vieilles histoires ? D’ailleurs, regardez… le temps commence à s’effacer… les hommes jouent et l’oubli devient maître.

Sirène n°1 : - Trop facile, oui, trop facile…

(On entend à nouveau le bruit du jeu vidéo)




Désenchantée

Elle avait rencontré Flo, Isa, Béa et les autres au « Caméléon ». C’était au mois de mars, au cours d’une de ces belles journées printanières qui poussent à l’indolence et attirent les passants à la terrasse des cafés où ils s’abandonnent à la douceur de l’instant et se laissent bercer par la clameur de la ville qu’un regain d’allégresse rend soudain supportable. Anne n’avait pas résisté au charme des jolies tables sur lesquelles d’élégants parasols jetaient leur ombre ronde en guise de nappe. La jeune femme venait de quitter un client, elle devait passer à son bureau mais elle avait eu envie d’un diabolo menthe. Non loin d’elle, un groupe de filles gaies et volubiles avaient détourné son attention de l’agenda qu’elle consultait pour vérifier son planning du lendemain. Elles buvaient une bière. Anne les écoutait tout en observant les reflets blonds qui dansaient sur les verres. Elles parlaient de concerts, de fêtes passées ou à venir et la jeune contrôleuse fiscale s’était surprise à envier leur désinvolture. Sa vie à elle, tout entière consacrée à ce travail de fourmi qu’elle accomplissait avec zèle et méthode, était si sérieuse. Depuis combien de temps ne s’était-elle pas accordé une pause dans un café ? Quel était le dernier concert auquel elle avait assisté ? A quand remontait sa dernière soirée entre amies ? Ses voisines de table ne semblaient pas pressées. Elles portaient des tenues excentriques, longues robes légères ou superposition de jupons qui donnaient volume et fantaisie à leur silhouette. Jamais son tailleur gris ne lui avait paru si austère…

Tout s’était passé très vite, comme si la grâce des premiers beaux jours, les bulles de la limonade, le babil des filles lui avaient fait perdre la tête. Elle s’était approchée de leur table et le petit groupe l’avait tout naturellement accueillie au sein de la communauté. Les jeunes femmes vivaient dans des vans aménagés et sillonnaient les routes, de fêtes de village en festivals au cours desquels elles se produisaient, interprétant des chansons du répertoire français ou des titres de leur composition. Elles vivaient au jour le jour, au gré de leur humeur, de leurs désirs. Les maigres cachets perçus les mettaient à l’abri du besoin jusqu’au concert suivant. Anne trouva vite sa place. On lui confia le soin de contacter les mairies et les associations pour décrocher de nouveaux contrats. Elle démissionna des impôts. Elle voulait tirer un trait sur sa vie d’avant. Le printemps passa puis l’été s’installa. Dans le sud de la France, les journées s’écoulaient mollement dans des campements de fortune. Le son des guitares, les voix qui s’élevaient au cœur de la journée se mêlaient au chant des cigales. La nuit, quand elles n’animaient pas les fêtes locales, elles dansaient autour d’un feu de camp en faisant virevolter leurs jupons. Anne était heureuse. La vie l’emportait dans un lent tourbillon et son existence morne et triste s’évanouissait peu à peu.


L’automne surgit sans préavis. Le vent balaya les feuilles mortes, les festivals et toutes ses illusions. Les filles s’installèrent dans un terrain vague en banlieue et sur un bout de trottoir en ville pour faire la manche en grattant leur guitare. Anne comprit, mais un peu tard, qu’elle n’était pas faite pour cette vie. C’était comme si elle sortait d’un long rêve. Elle retourna aux impôts mais on l’accueillit ainsi :
« Vous chantiez … ? »
Anne tourna les talons sans écouter la suite qu’elle connaissait par cœur …

Les désaxés

C'est une histoire de fous – de fous, je vous assure !
Je devais aller constater des faits reprochés par les locataires, des cris, un remue-ménage permanent : rien de grave a priori. Que de l'incroyable a posteriori !

Imaginez-vous, Docteur : Je sonne, la concierge m'ouvre :
 C'est pour quoi ?
 C'est l'huissier ! Votre mari est là ?
 Euh, oui, enfin c'est-à-dire...
Des cris étouffés me parviennent du fond de la loge ; m'excusant, j'entre dans la pièce obscure et ce n'est qu'après quelques minutes que je réalise ce qui m'apparaît : le mari, visiblement prisonnier de cordons de rideaux qui l'attachent solidement au radiateur, bâillonne et le cou maculé de traces de bougie fondue. Devant ma stupeur, l'épouse prend les devants :
 C'est le chant des sirènes... il ne supporte plus !
 Le chant des sirènes ?
 Oui ! Les ambulances ! Les pompiers ! Vous avez bien vu, on est à côté des Urgences de
Necker... Et c'est toute la journée, Monsieur ! Toute la sainte journée ! Houhouhouhou... On n'en pleut plus, vous comprenez ? Et mon mari, il est devenu fou ! C'est lui qui m'a demandé de l'attacher, le jour où il a eu peur de ne plus se retenir... Il avait sorti la hache, j'ai eu un mal fou à le retenir ! Aide-moi, il suppliait, trouve quelque chose.... Alors j'ai commencé par le ficeler, vous voyez ; et puis je lui ai bâillonné les oreilles, mais ça ne suffisait pas... Bouche-les moi ! qu'il hurlait... Bouche-les moi !... Alors j'ai eu l'idée de la bougie...
 … de la bougie ?
 Ben oui, j'ai fait fondre de la cire, et je la lui ai versée, tout doucement, dans les oreilles...
 Comme Ulysse ??
 Qui ? Non, voyons, Monsieur Ulysse il habite au 52. Ici, c'est le 54. Bref, la cire, ça n'a pas
marché non plus, il hurlait C'est trop chaud !!! alors il s'est dit qu'il pourrait peut-être couvrir les sirènes lui-même, quitte à se rendre sourd autant savoir pourquoi, et c'est là qu'il a commencé à chanter...
 A chanter ?
 Oui, des opéras, toréador, Chandernagor, est-ce que je sais ? Toute la journée il hurlait ses
chansons, Carven, Poussini, c'est moi qui allait craquer, alors le bâillon, je l'ai repris et là au moins il est utile, je ne l'entends plus, enfin presque... Mais vous savez, Monsieur, c'est pas une vie quand même... Dès que je le nourris ça reprend de plus belle... C'est qu'on va avoir des problèmes avec le voisinage, nous !
 Et... ces déchets... ces objets, par terre ?
 Oh, ça ? J'ai pas eu le temps de ranger, vous m'excuserez... Les petites voitures de
pompiers, j'ai cru que ça avait marché ; mais les ambulances, même des Majorette, du vrai jouet de qualité, rien à faire... C'est Monsieur Amédée, du 5ème, qui maraboute un peu à ses heures perdues, qui me l'avait conseillé : Tu achètes des petites voitures, et tu les écrases, au marteau : tu vas voir, le sort va se propager jusqu'à celles d'à-côté... Tu parles. Cent euros en billets neufs, plus un clafoutis de ma spécialité, tout ça pour rien... Envoûté, qu'il est, mon pauvre Carlo ! Ensorcelé par le chant des sirènes ! Houhouhou !!!

Elle s'est mise à pleurer, et ses sanglots se sont mis, étrangement, à ressembler à l'alarme d'une voiture de police...
Je suis sorti, sans me retourner ; elle hurlait toujours et lui aussi, de dessous son bâillon...

Voilà tout ce que dont je me souviens, Docteur. Et vous savez quoi ? Ça m'a fait du bien ! Parce que dans des moments comme ça, je me dis que les désaxés, ils sont partout – et que finalement, avec mes petits TOC, moi, j'irais plutôt bien...



Une âme juste tombée

Une superstition. Cette histoire de chant des sirènes n’était qu’une superstition. Et pour une bête superstition, je venais de me brouiller ma plus proche voisine sur l’île.
Je jetai un regard de reproche à la cahute où la sirène désaffectée peinait à résister aux assauts de la tempête.
« Cette baraque est une ruine, avais-je dis. Il faut la détruire.
– Tais-toi, avait répondu Annie. S’ils t’entendaient ?
– Et qui donc ?
¬– Tu sais bien. Le navire des morts. Qui entend la sirène sait que le vaisseau fantôme rôde sur les cotes, pour réclamer une âme.
– Je ne l’ai jamais entendue, moi.
– C’est que tu n’y crois pas. Moi je l’entends, quand quelqu’un meurt dans le village. »
J’avais ri de son visage effrayé, j’avais dit « tu n’es qu’une cruche », et Annie était partie, vexée, sans même me saluer.
C’était stupide. Annie était une vieille dame malade à présent, et les disputes ne lui valaient rien. « Espèce d’idiote ! » lançai-je à la sirène. Pour toute réponse, une rafale de pluie vint s’abattre sur la vitre. Je haussai les épaules. Allons ! Il était temps d’aller se coucher. J’éteignis la lumière de la cuisine.
J’étais dans le couloir, cherchant à tâtons l’interrupteur, lorsqu’un bruit me pétrifia.
C’était un hululement rauque et croissant, comme un vagissement de détresse, ou une plainte lugubre qui ne finissait pas.
Mon esprit mit une seconde à accepter ce que mon corps tétanisé avait déjà compris. Ce long cri dans la nuit, c’était la corne de brume. C’était le chant des sirènes.
C’était le vaisseau fantôme, qui venait réclamer une âme.
En un éclair, je revis le visage fatigué d’Annie au moment de son départ. Je me précipitai vers la porte. Et s’il lui était arrivé quelque chose ? Il fallait que je l’aide. Je tournai la poignée. Je sortis dans la nuit.
Le spectacle qui m’attendait me fit piler d’horreur.
A quelques mètres, filant droit la côte, un vaisseau translucide fendait les flots, agitant dans la nuit ses voiles déchiquetées.
Je tentai de calmer ma respiration. Ce devait être un cauchemar. Il fallait que je rentre. Pourtant, je fis quelques pas vers le bord de la falaise, m’approchant malgré moi de la fantastique apparition. C’était un trois-mâts sans couleur, fin et long, et d’une hauteur vertigineuse. Les échelles claquaient au vent ; la coque disparaissait sous une mousse grisâtre. Les yeux exorbités, je fixai, fascinée, le navire aérien qui fondait sur sa proie.
Je pouvais distinguer les hommes d’équipage à présent, des hommes décharnés aux costumes en lambeaux. L’un deux, soudain, leva la tête. Son sourire était affreux. J’ouvris la bouche pour crier.
Et puis la terre se déroba sous mes pieds. L’homme, cet homme en habit de capitaine, ne souriait pas, non ! c’était ses dents que je voyais, son crâne, et les os de ses mains, c’était un squelette qui me regardait, et qui levait le bras vers moi !
Le bateau n’était plus qu’à une dizaine de mètres. Horrifiée, je parcourus le pont du regard. Il y avait là cent, mille autres squelettes, dans l’attente gourmande d’une âme juste tombée.
Le vent me poussa violemment. En équilibre au bord de la falaise, je jetai un regard vers la maison d’Annie. Pouvais-je encore… ? J’esquissai un geste de fuite. Le capitaine se mit à rire.
J’entendis sa voix alors, par-dessus le chant des sirènes qui grossissait dans mon dos, sa voix qui faisait corps avec la corne de brume.
« Viens, disait-il, toi qui crois enfin en nous, viens… »
Je fis un pas en avant

A contre-courant

Ça oui, il m’a gâtée, Andersen. Jamais vu une fin de conte aussi absurde ! Après m’avoir fait miroiter le mariage avec un prince, voilà qu’il donne la place à une autre. Et comme lot de consolation, il me bombarde Fille des airs. Ça ressemble à quoi Fille des airs, je vous le demande ? Fille de rien du tout, oui ! L’autre parade de carrosses en châteaux, et moi, qu’est-ce qu’il me reste ? De l’air, du vent, et des ailes pour brasser l’air. Et tout ça pour quoi ? Pour acquérir une âme éternelle au bout de trois cents ans et gagner le Paradis. J’ai vite compris que je m’étais fait avoir. Le paradis, avec l’avant-goût que m’en donnait mon séjour céleste, non merci ! Se prélasser sur un petit nuage, à écouter les papotages insipides des autres filles de l’air, sans un seul garçon avec qui flirter, quel ennui !
Vous allez penser que quand le vent de l’océan m’apportait la voix de mes sœurs, la nostalgie me saisissait. Eh bien pas du tout. Ce chant des sirènes qui avait envoûté Ulysse, je le trouvais bien monotone. Mon chant des sirènes à moi, c’était les musiques de la Terre, tellement plus variées et plus sensuelles. Tous ces rythmes qui vous mettent des fourmis dans les jambes et vous dilatent le cœur. Ce dont je rêvais c’était d’une vie terrestre, courte peut-être, mais pleine et intense.
Descendant des cieux, je m’en vins voleter au dessus d’Andersen, exigeant qu’il me débarrasse de mes plumes et me redonne des formes féminines. Il était en grande discussion avec un barbu qu’il appelait Mr Darwin. Furieux, il me répondit :-Pas question, mon histoire est parfaite comme ça !
Alors Mr Darwin lui demanda :
-Vous seriez capable de la transformer en batracien ?
-Pfff, j’ai déjà fait ce genre de chose, voyez mon conte « Le crapaud ».
L’écrivain agita sa plume et tout mon être se ratatina en une pauvre bestiole grise et pustuleuse. Mr Darwin se pencha vers moi et murmura : patience, Mademoiselle l’angelotte, grâce à la loi de l’évolution un jour vous serez humaine…
Je ne vous raconte pas les transformations par lesquelles je passai au long des années, entre autres un vilain petit canard nasillard, preuve que mes gènes Andersen étaient bien incrustés.

Après des années de mutations continuelles, comme si chaque être n’était que la chrysalide du suivant, mon vœu fut exaucé : enfin j’étais femme. Femme du bout des orteils à la pointe des cheveux en passant par mes jambes fuselées, ma divine poitrine, ma bouche sensuelle et mes yeux enjôleurs. J’appris qu’on était en l’an 2012, presque deux siècles après mes débuts. L’époque me plaisait bien. Je devins une personnalité people, mannequin, chanteuse, actrice, croqueuse d’hommes, et habituée de la Jet Set, ce qui me réconcilia avec le ciel. Un jour je rendis visite mon père, le Roi de la Mer, enveloppée de vastes voiles pour ne pas le choquer par mon physique humain. Il était triste et se lamentait :
-C’est une catastrophe : avec la pollution marine, notre peuple dégénère, les sirènes ne savent plus chanter. Ecoute plutôt…
Tendant l’oreille, je perçus le rythme frénétique d’une chanson rock qui me donna envie de danser.
-Des mutations horribles frappent les nouvelles générations, ajouta-t-il en désignant le rivage.
Au lieu des poissons ou dauphins malformés auxquels je m’attendais, je vis un groupe de jeunes gens, des apollons à faire pâmer toutes les terriennes. Hé hé, si c’était ça la dégénérescence…
Dans un grand sourire, je déclarai :
-Papa, je crois que je vais rentrer à la maison…

L’appel des mélusines

Encore une fois, elles retentissent, affreusement assourdissantes. Leur cri déchire l’air. Elles hurlent à la mort, réclament leur tribut. De tout le jour, elles ne cessent de plonger les hommes dans une musique macabre. Incapables de résister à leur appel funèbre, ils courent s’enterrer sous des mètres de béton. Les plus désespérés se murent derrière de futiles barrières de sable. Les tympans meurtris, ils se voilent alors la face et ferment les yeux. Les immeubles béants, les routes éventrées, carbonisées, anéanties, campent un douloureux décor mutilé.
La vie tente pourtant de suivre son cours. Sur les trottoirs, des silhouettes s’empressent. Une course à faire, l’école à rejoindre, un bus à accrocher, ou même un café à prendre, un peu inquiet. Ceux qui sont restés n’ont pas le choix, il faut simuler une vie normale, un quotidien sans trop de heurts. Au moins pour les enfants. Lorsque le soleil perce, les plus optimistes, ou les plus inconscients, paressent à l’air libre, oublieux du marasme ambiant, comme satisfaits. Ils ne voient pas les patrouilles armées, ignorent les façades barricadées. Aveuglés par une telle déréliction, ils jouissent de l’instant. Jusqu’au prochain hurlement. Triste carpe diem.
C’est alors qu’elles se déchaînent. En hâte, telles des fourmis, ces âmes faussement tranquilles s’activent, paniquent, courent hors d’elles avant que les sifflements ne fusent, qu’ils n’entaillent le paysage. Les cafés sont abandonnés à demi avalés, les chaises renversées, les voitures arrêtées sur la chaussée ; les jeux d’enfants gisent dans les parcs, en l’attente d’être retrouvés si le sort n’en décide pas autrement. Un bruit sourd s’ensuit, une grave détonation. De longues minutes, des torrents de projectiles se déversent avec fracas. Et puis, le silence. Soudain mais bref. Tout près, un bâtiment s’éventre. Là-bas, un immeuble s’écroule. Partout, des cris résonnent. Quelque part, à la recherche d’un proche, des femmes hystériques sillonnent les rues, s’affaissent sur un corps démembré.
Parfois, en pleine nuit, des flashs sonores zèbrent les ténèbres, cueillent dans leur sommeil fébrile les hommes harassés. De loin en loin, les appels se succèdent, lancent des lames désespérées qui finissent par se confondre et se briser sur les murs de la ville.
Ce combat est inégal. Entre la vanité de la vie et l’atrocité immuable de la haine, il n’y a de place ni pour l’espoir ni pour tout autre sentiment. La fierté elle-même semble parfois abandonner les plus tenaces. Plus sournoises que les sirènes qui charmèrent jadis Ulysse, ces sirènes-là hurlent, implacables. Échansons de la mort, elles déversent leur mélopée criarde et enivrent les populations d’un abandon fatal. Nul plaisir à les écouter, nulle tentation de se laisser délicieusement séduire, mais plutôt de tomber sous les éclats fatals qu’elles annoncent. Perchées sur les toits, ces créatures malfaisantes n’ont hélas rien de mythologique, rien de charmant ni de charmeur. Leur chant puissant n’attire pas les égarés sur les récifs d’une mer agitée.
Il annonce seulement les bombes engendrées par la malveillance humaine.
Sombre héraut.

L'aube promise

Il y aurait longtemps avant qu'une aube silencieuse ne revînt. Une de ces aurores qui, hier, nous laissaient espérer derrière l'horizon, quand nous ne craignions pas, insomniaques sous nos draps d'abondance, que retentît le chant des sirènes.

Seul sur mon coin de terre j'étais préparé depuis longtemps à affronter notre destin mais ne suivrais pas la méthode du roi d'Ithaque, ne m'attacherais à aucun arbre quand la plainte lugubre des sirènes déchirerait la fin de la nuit. Libre, je partirais.
Je ne me rendrais pas sourd à leurs miaulements d'orage mais me défendrais arme à la main, droit dans mes hardes misère, pour toiser l'effroi qu'elles répercuteraient.
Je déverrouillerais porte et fenêtres, écouterais le tocsin des églises, songerais peut-être que l'orée du jour nous saluerait, frères et soeurs d'une même patrie, agenouillés à prier nos dieux, terrorisés mais réunis. Il aurait fallu ça.

J'aurais chargé le fusil de mon père, calibre 12, donné un coup d'oeil au miroir pour me dire adieu puis, serais sorti.
Derrière moi je laisserais tout ouvert, aux poussières, au vent, aux oiseaux.
Le ciel rosirait à l'est et je devrais me presser. Les garces stridentes, au loin dans les villes de France, accéléreraient leur mélopée pendant que j'ajusterais sur mon épaule la bretelle du fusil et quitterais ma maison. Mon chien me suivrait. Le coeur en charpie et le pardon aux lèvres il me faudrait l'abattre.
Des larmes, bien sûr, me tireraient en arrière mais je tiendrais, m'accrocherais aux herbes, aux cailloux. Arc-bouté contre le courroux des sirènes, qui enfleraient leurs voix pour me retenir à la peur, je me débattrais. Je cracherais aux faces antiques de leurs Charybde et Scylla plutôt que d'accepter qu'on ne me fracassât sur leurs écueils sans que je fusse capitaine à la barre.

Déjà, mes pas m'auraient mené au champ de blé, encore vert, soulevé par des ondes de bleuets et coquelicots. Face à l'est, je traverserais la houle végétale.
En son milieu, j'arrêterais là mon chemin. Des mésanges, corbeaux et hérons fuiraient dans la lumière naissante. Une harde de biches bondirait le long du bois. En croisant le regard éperdu d'un cerf, je baisserais la tête, tardive révérence d'une humanité insensée.
Alors, le soleil surgirait.
Les sirènes hurleraient leur dernière symphonie, voix éraillées.
Le moment serait venu.

Je poserais le canon contre ma peau. Fixerais le paysage de ma vie et à l'instant où s'entamerait le requiem des sirènes, appuierais sur la détente.
Dans une brume d'étincelles rouges, je verrais peut-être le néant ou bien, ceux, défunts et aimés, tendre leurs mains. Je serrerais leurs doigts qui rassureraient comme dans l'enfance quand ils relevaient après les chutes, redressaient les grimaces peureuses et les écharpes dénouées au froid. J'entendrais l'aïeul, revenu de Verdun des éclats d'obus gris au bord des cils, souffler: «Viens, prends mon courage et n'aie plus peur. »
S'envoler.

Les sirènes cesseraient de chanter sur les toits des hôtels de ville et des casernes. L'alerte aurait été donnée.
Nos avions briseraient le son et le ciel à la rencontre de ceux des autres. Notre Enfer serait révélé.

Ulysse en mon royaume, enveloppé de bleuets et coquelicots, j'aurais vaincu le chant fatal et choisi ma fin plutôt que celle annoncée avant que, troisième guerre mondiale, ne s'embrasât l'aube nucléaire sur nos pays.

TACITE


Parce que la femme aimée est toujours un idéal, cet horizon dont plus on s’approche et plus il devient insaisissable…
Pierre se souvient.
Jeune, le souffle de l’existence ne semblait pas vouloir le hâler loin des longs fleuves impassibles.
Cependant, il put compter sur l’entremise de ses amis. C’est d’une coïncidence dont il se nourrit parfois, le destin, pour se perdre ou se muer en fol espoir. Un mariage, le plan de table judicieusement fomenté et la rencontre de deux solitudes… Mais Pierre ne put se plier au stratagème. La chère inconnue, jeune, célibataire elle aussi, elle aussi menée en ces lieux pour combler une absence avec la docilité de la brebis, elle n’eût plus de présence à compter du moment où il l’entendit.
Une voix !
Sur une scène vaguement aménagée dans un coin de la salle des fêtes, cernée d’un guitariste chevelu et d’un batteur obèse, elle chantait. De reprises en reprises, ombre nébuleuse dans la clarté sépulcrale consentie, elle distillait la suavité d’accords rocailleux dont Pierre se sentit rapidement l’esclave. Sans jamais plus la quitter des yeux, il se nourrit de cette aube, la grâce d’une feuille ballottée par le vent, une économie de gestes, une quintessence…
Ils se retrouvèrent aux heures indues. Anonymes dans une presque alcôve, au creux des présences louvoyant sur la piste de danse, elle lui sourit. De sous sa réserve glaciale et ses œillades saupoudrées d’étoiles, Pierre crut lire le désir, et l’amour. Premiers verres, premiers rires, et les silences qui en disent plus longs que les mots, ils se sont aimés. Et il s’est noyé, conciliant, les poumons gorgés de l’eau folle de ses baisers.
La vie s’est lentement déroulée. Ils s’installèrent. Le quotidien savoureux qui file dans l’intime, s’étoffe, se rassure. La confiance en un avenir pérenne… Mais ce qui éveille l’imagination doit rester imaginaire.
Elle, Amandine, ne sut jamais revêtir d’autres atours que ceux de l’amante. Trop belle, trop taiseuse. La fragilité des instants se brisait sur sa présence hiératique. Et le silence est une maladie contagieuse. Elle gardait les mots que Pierre ne pouvait pas entendre. Il taisait ceux qu’elle ne pensait pas.
La césure des âmes est toujours douloureuse. Elle partit, un matin, sans valises ou presque. Terrible incompréhension ! La brutalité d’un lit vide. Pierre erra sans comprendre une matinée entière dans l’appartement, puis une journée, une semaine et un an, en espérant toujours qu’elle revienne. Mais Amandine n’avait été qu’une éclipse dans sa vie, une fulgurance. Elle habitait un cercle si différent du sien qu’il ne sut jamais vraiment lorsqu’il la perdit. Peut-être, malgré ses espérances, ne l’avait-il jamais possédée ? Peut-être n’avaient-ils vécu qu’une errance ? Accointance des erreurs.
Les douleurs folles de la séparation déchirèrent Pierre comme sous des crocs avides. Et pour oublier le vide et la rupture, pour taire l’absolue volonté de ne pas la perdre, il se livra à la lie. « C’est de ne pas aimer assez que se quitter sagement, » disait-il tantôt, las et rompu. Une vie en tesson, parodie de rescapé, arc-bouté sous le joug des ivresses, Pierre ne pouvait se libérer d’elle.
Il était éperdu, comme l’amour.
Elle le savait perdu, pour toujours.
Comme happé au gré des flots dans une tempête, sur un banc ou sous la lune, Pierre pleure encore.
Le sourire carnassier ne rassure pas sa pitance. Elle l’avait dévoré, l’abandonnant telle une dépouille exsangue.
Il se souvient.
Elle, peut-être pas.


Le dernier chant

Mon cœur est lourd comme une ancre. L’eau monte, caresse mon menton, déborde de la baignoire tandis que mes mains lâchent les rebords. Je suis prêt pour la dernière métamorphose.
Mélanie tambourine à la porte verrouillée.
— Ouvre, Juan ! Que se passe-t-il ?
Elle s’inquiète, s’énerve, supplie, se tait soudain. Puis demande d’une voix sourde :
— Comment s’appelle-t-elle ?
Elle me connaît si bien… mais elle ignore que cette fois-ci, je suis réellement en train de changer, définitivement. Je n’en dis rien : elle ne peut plus me croire.
Comment s’appelle-t-elle ? Je ne sais pas. C’est une grande femme en boubou vert et or, une femme de soleil et de bois. Je ne sais pas pourquoi je l’ai remarquée dans la foule, je ne sais pas pourquoi je l’ai regardée dans les yeux. C’est ainsi que je l’ai connue, vraiment connue, sans que jamais mes mains ne l’effleurent. J’ai compris alors la vacuité du don charnel.
La femme d’ébène s’est plantée au plus profond de ma poitrine, a dressé ses tiges, a déployé ses feuilles ; son âme a dévoré la mienne. Puis, elle a disparu, happée par la foule. Mon cœur n’est plus qu’une ombre sous ses racines, un terreau qu’elle épuise.
Je sens la jungle de mon cœur s’agiter et réclamer à boire. Dans l’eau, un visage sombre se tend vers moi : c’est Mélusine, la Reine-serpent qui se venge de toutes les femmes que j’ai trompées, la dernière sirène qui m’attire vers le fond.

Au début.

Au début, il y avait tout. Des victuailles, des biens divers, les vacances, la maison, un boulot convenable et bien payé. Aucune raison de s’en faire. Il suffisait de vivre. Il suffisait de se faire plaisir.

Et puis ? Qu’est-ce qui a basculé ? Est-ce l’euro qui a tout déclenché ? Ou était-ce tout simplement programmé ?

Les temps sont peu à peu devenus plus difficiles. Les prix se sont mis à grimper, vite, trop vite. L’euro qui était une monnaie forte s’est affaibli. On a commencé par supprimer le superflu. Réduire le train de vie. Faire l’impasse sur les vacances. Faire attention aux notes de téléphone.

Et si on attendait le mois prochain pour cette nouvelle télé ? Les mois ont passé. Pas la télé. Enfin, si, quelque part. On ne paie plus l’abonnement.

Au début, il y avait tout : les journaux télévisés, les télé-réalité, un bouquet de chaînes cryptées et non cryptées. Et maintenant, il ne reste rien. Faut économiser l’électricité pour payer le mazout. Alors la télé reste éteinte.

Il y avait le boulot convenable, mais l’entreprise a fait faillite. Alors on vit d’expédients. On a revendu la maison pour survivre. Et on loue un logement social. Sans jardin. Mais avec des voisins. Ce ne sont juste plus les mêmes. Ceux-ci sont plus bruyants. Plus terrifiants. Plus comme nous quoi… des gens qui essaient de ne pas se noyer.

Au début, il y avait tout. Caviar, foie gras, vins coûteux, champagnes… Heureusement, nous aimons tous les pâtes. On survit de repas « bons et pas chers ».

Au début… mais il est loin le début. Les sollicitations d’emplois donnent toutes le même résultat : « Vous ne correspondez pas au profil », « Nous versons votre candidature dans notre réserve de recrutement ». Et les factures se sont accumulées. Au début, on les payait… au début du mois suivant. Puis on attendait les rappels. Et on est passé aux mises en demeure. Maintenant on ne les paie plus. Avec quoi on les paierait ?

Maintenant… Maintenant, c’est la fin. Plus de quoi acheter un pain.

Au début, il y avait la boîte de médicaments bien remplie. Au début, l’ambulance qui hurlait dans la nuit… c’était pour les autres.

Naufrage


Jules m’inquiète. Il est prostré, assis sur une caisse, les mains crispées sur les oreilles. Il ne se protège pas des pleurs ni du feu qui crépite en nous bien après la fin des assauts, il ne se défend plus de la guerre mais de ces voix intérieures qui hurlent dans la tempête et nous submergent au risque de nous faire sombrer.
Une pâle lumière suinte dans la tranchée, Jules lève la tête. Nos yeux se parlent dans le silence. Le vrai silence, nous ne savons plus l’entendre. Un sanglot étouffé, un râle de souffrance, l’adieu à un frère nous martèlent incessamment les tympans. Quand ce n’est pas le fracas des balles sur les os. Le rugissement des obus déchirant la terre et les hommes.
Jules m’inquiète. Depuis la lettre de sa mère lui annonçant la naissance de ses filles, il ne parle pour ainsi dire plus. « Louise n’a pas écrit, elle doit être si fatiguée avec deux nourrissons » se contente-t-il de marmonner lorsque l’un de nous l’interroge.
La succion de la boue sous nos pas lui arrache toujours le même rictus, sa bouche tète l’air comme un nouveau-né. Et son regard se noie. Je l’ai entendu cette nuit fredonner une berceuse et l’ai vu se lever d’un bond, jeune père affolé par le cri de son tout petit. Il est resté là un moment, hagard, scrutant les hommes à ses côtés. J’ai deviné les larmes sur ses joues. Des larmes d’enfant qu’il ne pouvait sécher.
Il s’est laissé tomber à mes côtés et son murmure a imprégné ma nuit. Il m’a raconté la ferme, là-bas, bien loin. Sa femme, son fils. Il m’a parlé de ses petites, de son envie de respirer leur peau, leur vie. Il m’a expliqué les voix qui le hantent, l’appellent, l’exhortent à les rejoindre. Il m’a parlé du chant de ses vivants au milieu de nos morts. Il m’a dit son envie de partir. Fuir.
Dans notre abri précaire, l’illusoire trêve nocturne nous offre un moment de paix et nous ramène chez nous. Jules parle des complaintes qui résonnent en lui et ranime par ses mots ma mémoire. Ma mère, ma sœur, le chant des vendangeurs abreuvant la terre d’un sang festif réveillent en chœur ma solitude. Dans la nuit de la Marne, mon soleil du Médoc me réchauffe les os, l’océan au loin rugit dans ma tête, sa mélopée me submerge, son souffle me fouette le visage, j’en ai le goût du sel sur mes lèvres mordues pour retenir mon cri.
Jules s’est tu. Apaisé, il dort. Un « Libera me » plein de promesses explose sous mon crâne et brise mes entraves. Je me lève, m’éloigne du poste de garde. Un désir pressant donne de l’assurance à mon pas malgré l’obscurité. Personne pour me retenir. Je m’enfonce dans le boyau, enjambe les débris, et les corps de mes camarades. Un chant me guide, lumineux, envoutant. Mes voix m’appellent.
« René, René… », mon nom déchire l’obscurité pour me précipiter dans la lumière. Comme un insecte, je m’élance aveuglément.
***
Le froid me sort de ma torpeur. Je me suis assoupi sur l’épaule de René, lui parler m’a libéré. Je cherche. Il n’est plus à mes côtés. Le flot de mes mots l’aura lassé, il est allé dormir. Le jour se lève sur un matin gris. Je me sens mieux.
Des ombres avancent sur nous. Un corps rejeté violement échoue à nos pieds. Un seul mot pour oraison funeste : déserteur.
Dans le matin naissant, le regard noyé de René se fracasse sur moi. Il a rejoint son océan, suivi le chant des sirènes que ma dérive a déchaînées.

La voie des anges

21 juin 2012

Émilie,
Comme chaque année à la même date, je suis assis sur notre rocher affleurant l'eau de la rivière.
Et comme d'habitude, je t'écris.
Aujourd'hui, tu as 19 ans. Quatre ans que tu es partie. Déjà quatre ans. Pourtant, ces années passées sans ta présence me semblent interminables. Ton absence creuse inlassablement en moi un vide qui grandit de jour en jour, que je ne pourrais jamais réussir à combler. Cela dépasse les forces qui subsistent en moi. La douleur devient de plus en plus insupportable.
Lorsque je suis ici, le passé m'envahit. Il me fait sourire, rire, pleurer. Surtout pleurer. Je hais cet endroit, et le chéris à la fois.
Je me souviens de notre dernière escapade comme si c'était hier...

- cet endroit est trop génial ! Il nous appartient, rien qu'à nous. C'est notre jardin secret en quelque sorte. Ici, on oublie tout, c'est un lieu où le temps n'a aucune emprise.

Tu avais laissé un précieux silence avant d'ajouter la phrase qui m'a toujours fait un effet indescriptible...

- je suis bien avec toi.

À cet instant, le sourire qui se dessinait sur ton visage était magique. Il n'y avait qu'à cet endroit où une telle féerie opérait.

- écoute ! Tu les entends ?
- oui ! C'est génial. Ça fait du bien ce calme.

Tu avais éclaté de rire.

- OK. Tu entends quoi Marc ?
- le clapotis de l'eau, la brise dans les hautes herbes, les arbres !
- ha ! Ha ! Je te parle du chant des sirènes, Marc ! Pas de tous ces bruits anodins ! Le chant des sirènes...

Tu semblais voyager dans une autre dimension.

- Émilie, les sirènes ne vivent pas dans les rivières, mais dans les océans ! Tu délires !
- souviens-toi des cours de géo : les rivières se jettent dans les fleuves, qui eux se jettent dans les océans. Et les sirènes remercient les anges par leurs chants.
- euh... Je te suis pas vraiment là.
- tu as toujours été trop terre à terre Marc.
- ben explique !

Tes joues s'étaient alors teintées d'un rose qui te va si bien.

- les anges font fondre les glaces des hautes montagnes, les sources, qui forment de fins filets d'eau, qui se transforment en ruisseaux, qui deviennent des rivières et... Tu connais la suite ! Donc, sans fonte des glaces, pas d'océans. C'est pourquoi les fées des ondes remercient les anges. Sans eux, elles n'existeraient pas. Tu me suis ?

Où tu veux Émilie. Je te suivrais où tu veux.

- c'est la voie des anges...

Puis vint ce jour maudit : 21 juin 2008. Le jour de tes quinze ans.
Je me souviens exactement de tes mots.

- tu viens ce soir ?
- où ça ?
- fais pas l'idiot. Tu sais très bien.

Idiot. Le mot était bien faible. J'étais avec deux copains de classe, et ma fierté de mâle m'avait brusquement transformé en macho de base, infecte et répugnant.

- bof... Merci mais j'ai des trucs à faire avec mes potes. Une autre fois peut-être. Salut.

Tu étais restée là, à me regarder m'éloigner. Tu semblais tellement déçue de mon comportement. Je l'étais moi-même.

Tu t'étais rendue seule sur notre rocher, j'imagine effondrée, désemparée.
D'après les traces, ils ont dit que tu avais glissé.
Je sais que tu es avec elles. Tu es des leurs désormais.
Grâce à toi, j'ai trouvé le passage qui mène aux sirènes. Je l'emprunterai bientôt, et nous serons de nouveau réunis, comme avant.

Ton chant est tellement beau.
Tu me manques Émilie.
Je t'aime.


Écoutez le chant de Moïse

Moïse a froid et faim. Moïse est épuisé, comme son cousin Théo effondré à ses côtés la tête dans ses mains. Tous sont à bout de force, l’air hagard, dans ce grand local où on les a entassés sans ménagement. Pour attendre… Le cœur de Moïse saigne lorsque de l’autre côté de la cloison lui parviennent des pleurs d’enfants. Lui accepte son sort. Il lui tarde même qu’on le conduise jusqu’à l’avion qui le ramènera au soleil de son pays. Il n’a rien fait de mal. Simplement, on ne veut pas de lui ici, comme on ne veut pas de la centaine d’autres, enfournés comme du bétail dans ce centre de rétention. Il y est arrivé depuis deux, trois semaines ? Il ne sait plus bien. Il n’en peut plus de la crasse, de la promiscuité, de la souffrance affichée sur les visages, des querelles qui éclatent pour un oui pour un non entre les désespérés. Il en est presque à regretter son gourbi sous les toits où la pluie dégoulinait sur sa paillasse, la soupe servie au resto du cœur – il ne pouvait pas montrer ses papiers, mais la brave dame fermait les yeux. — Il n’est pas difficile mais ici, la nourriture est innommable.
Des personnes bien vêtues sont passées, ont demandé à tous s’ils voulaient qu’on les aide à obtenir les fameux papiers, pour être tranquilles. Beaucoup ont dit oui, veulent rester, Théo aussi qui a honte de rentrer au pays les mains vides, « comme un malfaiteur », gémit-il. Moïse a dit non. Il sait qu’il a fait fausse route. Il veut retourner au village et témoigner.
Il leur dira, là-bas, de ne pas prêter l’oreille aux boniments de ceux qui, partis en France il y a bien des années, font croire à coups de petits mandats, de lettres dithyrambiques qu’ils ont atteint l’Eldorado. Il leur dira de ne pas se laisser abuser par ces faux frères qui débarquent l’été, si élégants qu’on dirait des ministres, offrent généreusement du whisky, se vantent de leur travail bien payé, de leur bel appartement. Moïse, en quelques mois d’exil, a compris qu’ils mentaient. La plupart vivotent. Leur voyage d’été, ils le financent en rognant sur l’essentiel. Et même ceux qui ne s’en sortent pas trop mal passent sous silence la difficulté d’obtenir ces fameux papiers sans lesquels on n’est rien ici et l’hostilité ambiante envers les visages trop bronzés. Moïse racontera comment ses économies ont fondu dans un voyage inutile, comment il a vécu en vagabond, en paria. Il tentera de leur faire entendre les bruits angoissants qui résonnent encore à ses oreilles et qu’il ne pourra jamais oublier: les klaxons des voitures de police, le claquement des matraques, les coups de sifflet du chef de chantier pour prévenir les clandestins de disparaître au plus vite lorsqu’un contrôle était annoncé, les hurlements des sirènes des pompiers et les cris de terreur des habitants lorsqu’en pleine nuit, allez savoir pourquoi, un incendie se déclarait dans un immeuble vétuste abritant des sans papiers. Plus jamais ça.
Il n’est pas allé longtemps à l’école mais il en savait assez pour s’occuper de la petite palmeraie familiale. Il n’était pas malheureux à Akla auprès de sa mère. Son assiette de semoule et de poisson séché était toujours pleine.
Aujourd’hui, il a hâte de retrouver sa vie paisible et Amina, qui a tant pleuré à son départ. Et ma foi, si d’autres persistent à se laisser gruger, à écouter les refrains des frimeurs, si on l’accable de moqueries, il chantera en frappant fort, très fort sur son djembe et se laissera emporter par les rythmes ancestraux.

Sirènes de nuit

J’avais six ans lors de cette chaude nuit d’avril. L’air était enfin doux et parfumé.
Nous habitions à deux pas de chez mes grands-parents. Mon oncle de vingt deux ans habitait avec eux.
Cette nuit là, la météo de Londres n’avait pas prévu que sur la Seine le vent tournerait et qu’il déporterait les fusées éclairantes larguées par les Lightnings. Ainsi, à sept ou huit mille mètres, lorsque les gros quadrimoteurs ouvrirent leurs soutes au-dessus des lumières censées signaler le triage, les bombes dégringolèrent sur les habitations.
En entendant lanciner les sirènes, on s’était écrié : Encore ! Car les bombardements sur les triages de la région parisienne s’étaient récemment intensifiés. Les Alliés préparaient ce jour qu’ils qualifiaient déjà de « J ». Quant aux occupants et aux occupés, on ne faisait que le supposer pour les uns et l’espérer pour la majorité des autres.
Nous avions filé dans l’abri de l’immeuble. A cinq rues de là, mon grand-père avait groupé sa femme et son fils dans le couloir du rez-de-chaussée, sous le chambranle d’une des portes, au mitan de la maison. Ancien artilleur qui, entre autres, avait connu Verdun, il avait expliqué que c’était là, sous le linteau le plus costaud de la bâtisse, qu’ils seraient à l’abri.
Une bombe éclata les conduites d’eau de la rue. Une autre laboura le jardin et une troisième traversa la maison.
Tandis que le ronronnement des avions s’éloignait au loin, mon oncle avait vu le ciel étoilé là où, un instant avant, il y avait le plafond mouluré. Dans le noir ils entreprirent de dégager leurs jambes prises dans les gravats qui sentaient l’ozone et la boue humide du sous-sol retourné. Mon grand-père dit seulement:
- Je crois que ta mère est touchée.
Ils découvrirent plus tard l’éclat brun-noir aux arêtes coupantes, comme s’il avait été taillé au néolithique, qui avait arraché l’arrière de la tête de ma grand-mère.
A nous, ses petits-enfants, on raconta qu’elle était morte de peur. Je l’ai toujours cru jusqu’à ce que, récemment, mon oncle me raconte lui-même cette nuit lointaine.
Les sirènes de fin d’alerte, les cloches des secours, les appels et les cris des gens qui cavalaient dans notre rue résonnèrent pour moi aussi comme la fin d’un monde. Mon père était parti en courant jusque chez ses parents. Lui savait que la guerre était rendue à notre porte et que cette fois nous en étions victime.
Tout ceci abattit la sérénité qui avait été entretenue jusqu’alors autour de ma petite sœur et moi. Je me souviens de la peur panique qui naquit alors. Elle mit des années, bien après la paix, à me quitter et à me laisser dormir. La guerre était entrée dans ma tête et mes rêves au chant pénétrant des sirènes tristes.
Les semaines qui suivirent, je perdis des poignées de cheveux. Le choc sans doute. Et à chaque alerte, si mes parents n’y prenaient garde, je fuyais par les rues, gamine détalant comme une folle, fuyant les sirènes maudites vers là où on n’écrasait pas les maisons et les grands-mères sous des bombes.
Dès que retentissaient les hululements diaboliques, si je pouvais échapper à la surveillance de ma mère, je courrais non loin de chez nous, chez les parents de la fiancée de mon oncle. Ils habitaient un petit pavillon isolé. J’y retrouvais une grand-mère et le temps de l’alerte, je pouvais enfin oublier qu’on m’avait volé la mienne.

L’homme intranquille

La première fois que je le rencontrai, il buvait un café sur le zinc d’un bar, vers onze heures du soir. Nous étions l’un et l’autre un peu gris. D’allure assez insignifiante, il cherchait à attirer mon attention et me proposa un jeu de hasard. Je refusai. Il m’offrit alors très poliment de lui tenir compagnie jusqu’au premier coup de minuit, instant où il reprenait son service. J’acceptai. Après un long passage à vide dans le brouillard cotonneux d’une dépression peu nerveuse, j’avais besoin d’un œil nouveau pour contempler l’existence.
Très vite, je m’habituai à sa présence. Alors que je traînais mon mal de vivre comme une paresse et inventais des personnages qui ne méritaient même pas de figurer dans un roman tant ils dégageaient peu de lumière, lui, voulait réanimer mes mots perdus, me persuader de leur donner une seconde chance. Il se désolait d’en voir certains dédaignés, faire banquette au grand bal des conversations, s’étioler dans leur coin.
Au fil des jours, ses paroles flatteuses m’envoûtaient. Moi, l’homme entravé de l’intérieur, qui en avais vu de toutes les douleurs, je me laissais aller au vagabondage de l’âme. Moi, l’homme intranquille, je commençais à croire que les mots pourraient me servir de jalons, de repères, afin de redessiner le parcours d’une vie plongée dans l’obscurité. Il était toujours à mes côtés, son art semblait éternel et ses préceptes avisés. Il m’était impossible de résister.
Un soir, alors que dans les hauteurs du ciel inaccessible, les nuages se réunissaient en concile tragique, il arriva, le visage à demi caché sous un chapeau noir aux larges bords. Notre amitié datait de l’automne précédent et il voulait m’offrir, avant son départ, un livre, une toute petite brochure qu’il enfouit dans ma poche. Elle ne comportait que quatre pages. La première était blanche, d’une pureté dangereuse. Débarrassée de tous les mots d’un écrivain sans inspiration et sans talent, elle confessait mes faiblesses. La deuxième était verte, symbole d’un espoir ténu, une folle croyance bien vite rattrapée par la troisième page, toute noire, cercueil de rêves perdus, deuil des illusions. Enfin, la dernière page, la plus belle, d’ors et de couleurs, bouleversante. Comme une prière inattendue, implorant l’indulgence de celui qui s’apprêtait à m’accueillir, elle se terminait par un petit cadre flamboyant, guettant une signature.
Tout cela semblait si absurde. Était-ce le produit de mon inconscient ? Non, cet homme, je n’avais pas eu besoin de l’inventer, je le connaissais depuis toujours.
Au petit matin, ma main jadis si robuste, qui avait écrit, manié la plume comme elle aurait poussé la varlope ou pétri la pâte, qui s’était frottée aux mots comme le scieur au tronc du chêne, ma main aujourd’hui si tremblante, avait enfin osé, avant de s’affaisser, inscrire son nom. LUCIFER.
Désormais, bien trop effrayé par la tentation d’un paraphe au bas d’une page à l’odeur de soufre, je n’oserai plus jamais ébaucher la moindre lettre sinon dans l’intimité de ma pauvre tête.



Revanche

Dans une minuscule île de Méditerranée, bien cachée dans une crique escarpée, vivait Aglaopé, sirène au beau visage. Elle s’ennuyait profondément. Depuis des siècles, face au miroir, elle peignait, toute la journée, sa blonde chevelure.
Un matin, où elle se morfondait comme à son habitude, elle reçut un message d’une de ses congénères. Les vaguelettes le long de la plage se mirent à onduler de manière significative. Émue par cette prise de contact inattendue, elle dut se reprendre à deux fois pour en comprendre le sens. Pisinoé, toujours persuasive, l’incitait à se rendre à une réunion de concertation sur un îlot à l’ouest de la Sicile. Thelxiépie, la charmeuse, les rejoindrait également.
Au jour dit, les trois sirènes se retrouvèrent avec plaisir. Elle échangèrent quelques politesses : « Tu n’as pas changé, toi non plus, tu n’as pas une écaille supplémentaire, ton teint est toujours aussi blanc… »
Passant outre ces civilités, Pisinoé entra dans le vif du sujet :
-Je vous ai convoquées, parce que j’estime qu’il est grand temps de reprendre nos activités. Nous avons été conçues pour séduire les hommes et les conduire à leur perte. Plusieurs millénaires se sont écoulés depuis l’échec cuisant, que nous imposa Ulysse. Certaines d’entre nous ne l’acceptèrent pas et préférèrent se sacrifier. Nous devons relever la tête et venger la mémoire de nos défuntes parentes. Etes-vous partantes pour une nouvelle aventure ?
Les deux sirènes acquiescèrent vivement.
-Fort bien ! Comme cela se pratique depuis la nuit des temps, nous allons nous partager la tâche. Je jouerai de la lyre, toi, Thelxiépie de la flûte et toi Agla, tu chanteras. J’aurais bien voulu que Ligie, à la voix claire, reprenne cet emploi, mais elle n’a pas accepté mon offre sous le prétexte d’un traumatisme mythologique non résolu à ce jour et dont elle souffre encore !
-Si je comprends bien, dit Aglaopé d’un air pincé, je ne suis qu’un pis aller !
-Mais non, c’était une réflexion en passant, répliqua Pisinoé qui regrettait sa digression. Je vous propose de nous exercer chacune de notre côté. Personnellement, je dois accorder ma lyre que j’ai quelque peu négligée.
Thelxiépie convint également qu’elle n’était pas à son meilleur niveau et Aglaopé préféra s’abstenir de donner de la voix, prétextant une légère trachéite !
Elles se séparèrent donc, promettant de se revoir en ce même lieu à la prochaine pleine lune.
Comme convenu, après quatre semaines, elles rejoignirent la petite île. Elles s’étaient entraînées sans relâche et furent très satisfaites du résultat obtenu. L’heure de la revanche avait sonné.
Il ne leur restait plus qu’à attendre le passage de leur proie. Ne voyant rien venir, elles se rapprochèrent des côtes siciliennes. Enfin, à l’horizon, elles aperçurent un bateau. Petit point blanc, sur la mer bleue. Elles nagèrent ensemble avec une joie intense dans sa direction. Elles comptaient l’aborder tout en donnant leur magnifique et funeste concert…
L’embarcation, qui paraissait minuscule quelques minutes auparavant se mit à grossir de manière inquiétante. Malgré leur motivation, les ondines songèrent un instant à rebrousser chemin!
Le navire, qui fonçait vers elles à une vitesse de 26 nœuds, mesurait 340 mètres de long et 56 de large et il possédait quinze ponts !

Personne ne les vit, personne ne les entendit.

Trois étranges corps de femmes aux longs cheveux et atrocement mutilés furent remontés dans les filets d’Ulysse V, un sardinier, au large de Palerme…

Les mots bleus

Comme on ne sait pas quoi dire il propose : la plage.
Je conduis, il découvre mon mauvais profil. Nous sommes émus il pose brièvement une main sur la mienne.
Nous arrivons tard, l'eau brille comme de l'acier, les gens semblent avoir été jetés là les uns contre les autres. Nous restons en manteau. Nos bottes s'enfoncent dans le sable, dans cette vaste plaine avec les monticules si pénibles à parcourir. Nous nous étendons sur nos vestes, le cuir est doux et frais; des oiseaux traversent le ciel sans un bruit. Nous sommes tout proches nos doigts se frôlent mais nous ne devons pas nous toucher; alors on dessine dans le sable.
Comme on ne sait pas quoi dire : on nage.
Nous nous déshabillons et nous rentrons vite dans l'eau. Sur la rive les moniteurs sont debout au milieu des enfants. Ils les tirent par les pieds pour les aligner et les compter. Nos jambes nos bras se rencontrent, nous ne devons pas. Il dit : on sort et on mange. J'apprécie qu'il prenne ainsi les choses en main.
Je lui dis que j'ai froid il me réchauffe. Nous mordons dans les sandwiches. Autour de nous des gémissements, et le bruit du vent. Je lui dis tu entends, on dirait le chant des sirènes. Il pose un doigt sur ma bouche. Il dit attache-moi.
Comme on ne sait pas quoi : on marche un peu.
Nous remettons nos bottes, nos vestes nous arrivent aux chevilles. Avancer est difficile mais nous progressons. Les gens ont roulé vers la mer, à cause de cette légère pente. Du bout du pied nous les retournons. La plupart sont des enfants. Il commence "quand j'étais petit" puis il s'arrête et me regarde je dis moi aussi.
Comme on ne sait pas : la nuit tombe. Les voix s'élèvent dans l'air, dans l'espace interdit qui sépare et nos bouches et nos mains, je vois ses lèvres, il murmure les mots bleus qui me hantent et m'emportent et me laissent enchaînée sur la rive.
Je dis oui. Nous restons assis sur le sable sans parler. Nous voyons se dessiner les ombres, les reliefs des corps allongés. L'eau scintille. On écoute son bruit. Il va falloir rentrer. Il dit je déteste les colonies, quand j'étais petit, je dis moi aussi, il pose sa tête sur mon épaule, mais nous ne devons pas, nous restons comme ça un moment puis c'est l'heure. Je dis tu conduis.

Chant intérieur

C'est une voix de brume et d'encre, qui se déploie comme une rafale, va crescendo puis retombe, au tempo de la houle longue, haute, malfaisante. Elle a couvert les cris du vent, fantôme louvoyant entre les colonnes liquides auxquelles se heurte mon regard, flèche aiguë fendant l'écume comme les rayons fluorescents qui filent sous la coque.
« Tu entends cette chanson ? » ai-je demandé à ma sœur, judicieusement assise à mon vent, tout au plaisir de wincher alors que je crève sous les yeux de ma famille au grand complet.
Mais personne ne chante. La voix n'est que le fruit de la débâcle de mon organisme, son chant celui de la fuite ionique qui fait apparaître à mes yeux d'improbables trottoirs, goudronnés et rassurants, dans les eaux de l'Atlantique. Elle s'élève, lumineuse, portée par un singing formant nourri des ondes qui l'environnent, comme la vague scélérate que j'appellerais bien de mes vœux si les nausées me laissaient articuler le moindre son. Je m'accroche à la barre de flèche, à la vie et à l'idée, douteuse dans le cas présent, que l'expérience nous rend plus fort. Celle-ci m'aura au moins appris que je dois éviter les voiliers, et qu'Ulysse avait très certainement le mal de mer.

C'est un chant insidieux, que je ressens avant de l'entendre. Il s'insinue comme une légère douleur dans mon crâne, ne résonne pourtant ni dans ma tête, ni dans mes oreilles, mais au cœur de moi, et soudain s'échappe pour éclater de toute part et m'emmurer de sa mélodie. Il s'est rappelé à moi quelques jours après notre weekend breton ; je traversais la rue, une rue comme les autres, un jour comme les autres.

C'est une musique étrange, aux dissonances harmonieuses, que je tente de reproduire au clavier. Elle me donne envie d'être musicienne, de savoir capter, malgré la douleur qui l'accompagne, chacune de ses notes, de pouvoir transcrire l'étrangeté de ses intonations, portées par cette voix inhumaine qui raconte une histoire que je comprends, dans une langue que je ne connais pas. J'ai acheté le clavier pour m'emparer d'elle et la dompter enfin, mais je n'y parviens pas et m'épuise à l'écouter.

C'est une petite tache ronde sur mon scanner cérébral. Une tache dissonante.

Les Six Reines du Fourvoiement

L’obscurité assombrissait le sentier roide et étroit qu’empruntait Mathurin, mais le jouvenceau connaissait par cœur les sous-bois et ne craignait guère les malandrins le fréquentant. Il avançait à grands pas, l’esprit occupé par la besogne qui le pressait. L’obsédait.
Depuis des mois, les soldats du château vantaient cette taverne, il était temps qu’il se fasse sa propre idée ! Et bien que manquant d’expérience, le jeune panetier ne doutait pas de ses aptitudes à juger de la renommée du lieu.
Parvenu au but, son courage prit la fuite. La débandade ! Jours et nuits, il ne pensait qu’au Chant des Sirènes et au moment de cogner au battant, voilà que l’image de la belle et pure Mathilde le perturbait ! Que penserait-elle de lui si elle apprenait ? Accepterait-elle encore de le marier ? Il respira profondément, chassa de son mieux ce tourment, et toqua à l’huis qui s’entrouvrit, en grinçant, dévoilant une ogresse qui l’invita à pénétrer d’un signe de tête. Puis, goguenarde et le regard fouineur, elle le jaugea en s’attardant sur sa braguette. Finissant de perdre ses moyens, Mathurin, le visage rougeaud, comprit qu’il devait montrer patte blanche en dégainant de sous ses braies sa bourse où reposaient quelques piécettes. Elle soupesa le tout et fit signe à l’une de ses six reines du plaisir de venir tenir compagnie à ce timoré puceau.
Les bras ballants, le jouvenceau jeta un œil alentour : un joyeux brouhaha emplissait la pièce crasseuse ; hommes et puterelles se mêlaient dans le plus grand désordre, les uns buvant à tire-larigot, les autres bélinant le conin qu’ils venaient d’attraper ou fourrageant entre des cuisses chaudes et accueillantes. D’autres encore dansaient un quadrille lubrique, interprété par un ménestrel borgne. À une tablée, on lançait des dés, ailleurs on abattait des cartes, partout des joueurs s’esclaffaient en embrassant goulûment les garces débraillées pendues à leur cou sitôt la partie terminée. Une oppressante moiteur régnait, accentuée par une odeur que Mathurin n’arrivait à déterminer. Et pour cause… C’était celle du stupre.
Une certaine Jehanne, le cheveu terne, le corsage masquant sans peine une poitrine osseuse, les hanches décharnées et les gencives édentées, se présenta à lui et l’attira dans l’arrière-cour. Il aurait préféré cette jolie blonde à la peau laiteuse et au tétin avenant qu’un officier lutinait sur les marches menant à l’étage. Seulement, rien ne sert d’avoir le vit bien dur quand on a la bourse molle…
Ne voulant pas avoir l’air d’un novice, Mathurin fit bonne mine. Il n’avait pourtant aucune idée de la façon dont il fallait s’y prendre… Il savait assurément fourbir son guilleri, mais coucher une femme, que nenni ! Le sergent de garde, un soir où il était aviné, avait bien tenté de lui expliquer, cependant il n’avait rien compris à son galimatias et n’avait su que se gausser de la gestuelle grotesque du soudard. Certes, il fallait pénétrer quelque part, mais comment ? Et par où ? Y avait-il une porte à bousculer ? Un paillasson où se brosser ? Et ensuite, que faire ? La béliner ou se laisser bercer par la sirène jusqu’à ce qu’elle chante ? Impossible de se remémorer les conseils du sergent...
Lasse, Jehanne prit les choses en main… rendant Mathurin perplexe… Elle le retourna, le détroussa d’un geste vif, et le força ! Car la gourde avait un gourdin !
Une fois l’affaire conclue, marri, Mathurin repartit la queue basse en pleurnichant qu’on ne l’y reprendrait plus !
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Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
http://danielle.akakpo.over-blog.com/
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PostPosted: Wed 20 Jun - 20:12 (2012)    Post subject: Publicité

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