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Jeu N°55

 
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danielle
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Féminin Poissons (20fev-20mar)

PostPosted: Sat 24 Jul - 11:11 (2010)    Post subject: Jeu N°55 Reply with quote

C'est ma faute, c'est ma très grande faute. Pour mon premier archivage... j'ai perdu intégralement le jeu 55: votes, commentaires, résultats. Je pourrai reposter les textes et les résultats, mais pas tout de suite!

Première bêtise de la journée. C'est la faute à Ptit Noé qui est en retard!
_________________
Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
http://danielle.akakpo.over-blog.com/
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PostPosted: Sat 24 Jul - 11:11 (2010)    Post subject: Publicité

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danielle
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Joined: 21 May 2010
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Féminin Poissons (20fev-20mar)

PostPosted: Mon 2 Aug - 11:59 (2010)    Post subject: Jeu N°55 Reply with quote

Les textes

Le temps des cerises

Symptômes étranges. Inquiète, je surfe frénétiquement sur les sites médicaux. Il y a trois possibilités : une banale, une sérieuse et l’Autre, celle qui fait peur. De plus, j’apprends que j’ai toutes les circonstances aggravantes pour que ce soit celle là. Moi qui suis étourdie, cette fois, je n’ai rien laissé échapper.
Dans son cabinet, le médecin me demande la date de mon dernier examen, celui que les femmes sérieuses font tous les ans. Je calcule, réfléchis….huit ans ?
Elle ne commente pas, on ne commente pas l’inconscience.

Je repars avec une batterie d’examens. Le premier résultat tombe, l’hypothèse bénigne disparaît.
Par où commencer ? Mon testament ? Pas vraiment utile. Régler les factures, répondre à tout ce que j’ai laissé en attente ? Tout est à jour.
Acheter des pyjamas ! Dans le magasin, je décroche à tout va et je repars avec une brassée vers les caisses.
Lavés, repassés, les douze pyjamas s’empilent sur le côté gauche de l’armoire.

Tous les soirs, en rentrant, je jette un coup d’œil au répondeur. Le médecin appellera si c’est l’Autre. Une semaine, dix jours, quinze jours. S’il y avait un problème, elle aurait déjà appelé. Mais il y a beaucoup de jours féries ce mois-ci.

Le mercredi, une enveloppe inconnue dans ma boîte aux lettres. Un résultat de concours de nouvelles ? Je l’ouvre, sur l’en tête : laboratoire. Mes yeux volent vers la conclusion : absence de cellules malignes.
Le voile de grisaille qui enveloppe le monde depuis trois semaines s’efface d’un coup. La vie reprend ses couleurs. Dans ma tête, les cerisiers n’allaient pas tarder à refleurir.

Finalement, pour le Goncourt, ce n’est peut être pas encore fichu.
Il pleut depuis ce matin, quelle belle journée.
La vie continue
Douze pyjamas dans l’armoire
Dans mes yeux, la pluie


Cigales amères.

Les cerisiers n’allaient pas tarder à refleurir. La plaine d’Apt sortirait de sa léthargie hivernale. De partout viendraient les exploitants agricoles et leurs saisonniers. Au cours du mois de mai, les touristes feraient leur apparition et ce serait le moment de partir.
Il avait pris l’habitude de louer sa maison pendant les mois chauds, et allait vivre au camping dans la plaine. C’était une bonne source de revenus pour lui qui vivait de subsides.L’année précédente il en avait eu quatre, quatre petites jeunes entre 16 et 18 ans. L’une d’entre elle se disait poétesse et lui avait appris ce qu’était un haïku en en déposant un sous la porte de son mobil-home le jour de son départ.
Tu mourras tout seul
Les cerisiers fleuriront
Cigales amères
Il n’avait pas tout compris mais le texte lui était resté en travers de la gorge. Il le gardait dans son portefeuille. Ca ne pouvait leur faire que du bien à ces petites jeunes de découvrir la vraie vie en vacances,
et comme elles comptaient leurs conquêtes lui, comptait les siennes ! Quatre en quatre mois c’est peu mais il n’avait plus vingt ans.
Dans le camping il passait pour un homme ordinaire, discret, excellent bouliste et résident calme. Ce qui se passait dans le mobil home les soirs de bal ne regardait personne, et jamais aucune de ces filles n’avait porté plainte !Il vivait seul dans sa maison isolée dans un hameau au pied du Mourre Negre. Il ne s’était jamais marié et supportait parfaitement l’isolement dans lequel les habitants du hameau le tenaient. Lui aussi avait droit à ses petites fêtes estivales !Aujourd’hui il allait monter au sommet de la montagne pour voir la vallée et la chaîne du Luberon, comme il le faisait chaque année avant l’arrivée du printemps. Lorsqu’il entama sa marche, il sentit une petite douleur au côté gauche qu’il mit sur le compte d’une mauvaise digestion.
Mais, arrivé au sommet la douleur devint intolérable. Il s’assit dans l’herbe rase, regarda autour de lui, il était seul. Il observa au loin la silhouette du Ventoux qu’il avait tant contemplé, ferma les yeux et fut obligé de s’allonger. C’est alors qu’il aperçut la fille du haïku. Elle était là, fraîche et vivante et plus il tendait les bras pour l’atteindre, plus elle s’éloignait en lançant ses stridulations.

Rouge

Printemps d'avant, aux jours heureux de l'insouciance et des rêves caressés…
Doux printemps tant espérés, chassant d'une gifle de vent les haleines froides de la morte saison … Jonquilles aux lisières abritées des bois, offrant au soleil leurs corolles serties d'or pâle…
Comme chaque année, les cerisiers n'allaient pas tarder à refleurir … De connivence avec les tendres fleurs de la première saison, s'avancerait l'amour, à pas feutrés… Avec lui les couplets murmurés de la vieille chanson : Quand nous chanterons le temps des cerises…
Sous la tonnelle qu'avril vient tout juste de repeindre en vert tendre, une saute de vent d'autan feuillette page à page le livre de notre bonheur. Lorsque cesse la risée, apparaissent quelques vers, aveuglés de lumière, étonnés de s'éveiller dans cette immensité blanche où ils s'étaient depuis si longtemps assoupis…

Ciel de lait
Fleurs si roses des amandiers
Dans les soirs, jadis...
Une brume soudaine s'est levée, brouillant le paysage, ramenant sur mon cœur un capuchon de laine…
Elle était si jolie… Et nous nous sommes tant aimés, en d'autres temps, en d'autres lieux, aux soirs câlins du mois de mai…
Lorsque je ferme les yeux, elle est là devant moi, sa robe rouge envolée sur le tapis vert de la plaine. Sa tête aux boucles brunes renversée en arrière, elle rit, elle rit... Des notes perlées cascadent dans le vent et je me grise à les écouter.
Je veux parler, libérer le flot qui gronde en moi, apaiser la soif qui me ronge. Elle pose un doigt mutin sur ses lèvres, me tend la main et m'invite à la suivre sur les chemins offerts.
Nous courons. Eperdument. Un champ de blé offre un asile propice à nos amours débutantes. Un champ de blé que parsèment encore de rouges coquelicots dont les taches sanglantes se marient à l'or des tiges. Exactement comme se marient nos cœurs et nos corps embrasés…
Une ombre est passée. La belle fleur s'est fanée avant l'été. Avec elle, les projets et les serments d'éternité. Un soleil noir a remplacé les aubes claires des matins de rosée. Au grand jardin là-bas, où veillent les cyprès, une dalle s'est refermée sous mes yeux effarés avant que je puisse comprendre pourquoi notre amour avait été fauché avant les blés…
Une silhouette vêtue de blanc vient se superposer à mon rêve voilé de rouge. J'ouvre les yeux et reprends pied dans mon présent. Une jeune fille s'est avancée vers ma retraite solitaire. Elle me fait face et me dédie un sourire plein de tendresse. Avant de se décider brandir la seringue que je connais si bien et qui m'incruste un peu plus dans la réalité…
Je suis à présent un vieil homme. Un vieil homme fatigué au cœur chancelant qui, chaque jour, a besoin de sa piqûre, qui s'accroche au temps gagné sur le néant, à ces minutes suspendues que mettra à profit sa main tendue pour cueillir encore les souvenirs qui passent… Je lui rends son sourire.
Non je n'ai rien oublié. Mais je n'ai plus en moi ni colère ni amertume. Tout au plus quelques braises rougeoyante de cet ancien chagrin, voire un soupçon de nostalgie, qu'atténue bien vite le doux sourire de mon infirmière dévouée, tant il porte en lui le parfum inaltérable des choses qui ne sont plus.

Mon ami Félix.

Je donne une conférence sur le vin à des cadres de Toyota, à Nagoya.
Presque trente heures allez retour en classe affaire et deux journées et trois nuits au Japon. Un gros chèque, mais beaucoup de fatigue.
On est en avril, il pleut et il fait plutôt froid. Cependant j'apprécie cette coupure de rythme, cet éloignement passager de la maison. Cela ne m'arrive pas si souvent.
Heureusement, à l'aéroport, Félix m'attend.. Il m'emmène au Tokyu Hôtel où je dors et où doit avoir lieu la conférence.
Il a un cadeau pour moi. Un papier de riz. avec quelques idéogrammes élégants. En dessous, il y a la traduction :

古池や
蛙飛込む
水の音

dans le vieil étang,
une grenouille saute,
un ploc dans l'eau

Bashô (1644 -1694)

“Je veux te faire découvrir le meilleur du Japon”, me dit-il, “je sais que tu n'est pas attiré. Moi je l'aime. je voudrais le partager avec toi. Nous n'avons pas beaucoup de temps. Je vais donc droit à l'essentiel”.
Félix, de son vrai prénom Chikafusa, est un ami du temps de la fac à Paris. C'est lui qui s'est collé ce patronyme occidental, lassé des difficultés que nous avions à mémoriser le véritable. Il a fait linguistique et c'était un brillant sujet. Il travaille à présent comme concepteur chez Toyota, au bureau d'étude. Nous sommes toujours restés en contact.
Nous partageons de multiples passions : les visages des vierges de Fra Angelico Lippi, les sonnets de Shakespeare, les mélodies délicates de Ruben Gonzales, tout le jazz et bien d'autres choses encore. C'est lui qui m'a trouvé ce contrat, pour nous permettre de nous revoir.
Mais du Japon, je n'ai jamais pu pénétrer complètement l'art du silence qui se glisse entre les idées et se rend plus important qu'elles. J'aime aussi Félix parce qu'il porte en lui ce mystère.
- une chose m'intrigue, pourquoi ce haïku n’est-il pas rythmé en vers de 5, 7 et 5 syllabes, comme on m'a dit que cela doit-être ?
- c'est une traduction, me répond-t-il, et il est vain de chercher à reproduire la scansion de la langue japonaise en français. Il ne s'agit pas de syllabes mais de mores, ce que je ne peux pas t'expliquer sans un très long exposé théorique. La poésie chez nous est question de soupir, de résonance des mots dans l'espace du cerveau. Traduire en respectant le rythme, ce serait comme tenter d'écrire les alexandrins de Victor Hugo en mores.
Cette seule idée le fait rire au larmes, à la façon japonaise : en poussant de petits cris de souris et en agitant les épaules par contractions brusques.
Il ajoute : « Telle qu’elle est, cette traduction est excellente ».
La luxueuse laideur des salons de l'hôtel me coupe le souffle.
Deux jours passent vite. J'ai vu un spectacle avec un danseur nu couvert d'argile qui ondulait et rampait sur les soupirs d'une colossale flûte en bambou. J'ai compris qu'au pays du soleil levant, connaître le vin consiste à apprendre par cœur les cépages, les terroirs, et savoir reconnaître les étiquettes.
Dans l'avion du retour, je pense à mon ami Félix qui aime tellement les blancs de Bourgogne. Je vais lui en faire envoyer une caisse.
Et je me dis que lorsque je serai rentré chez moi, les cerisiers n'allaient pas tarder à refleurir.

Hanami en Aragon

Depuis six mois ,Sakura avait quitté son Pays du Soleil Levant , pour se perfectionner en français dans une petite ville du Sud-Ouest emplie d’arbres et de jardins , si différents du dépouillement de ses jardins zens .
Mais ce qui lui manquait le plus, outre ses proches , c’étaient les cerisiers….
Sakura , timide , ne s’était pas fait d’amis . Seule Pili , une exubérante espagnole native de l’Aragon voisin , avait su vaincre ses réserves, et les deux jeunes filles se voyaient de plus en plus.
Au cours d’une conversation animée malgré leur français hésitant, Sakura s’enhardit à demander : « Pili , est-ce que ton prénom a une signification en espagnol ? –« Oui , c’est le diminutif de pilar , qui veut dire « pilier » , tu te rends compte ! Mais la Virgen del Pilar est une vierge très vénérée chez nous , c’est un prénom très répandu. Et le tien ? » , s’enquit Pili . « Il signifie « cerisier » . Tu sais , cet arbre, symbole de beauté éphémère comme la vie, est très important pour les japonais . Il ne donne pas de fruits , seule la beauté de sa floraison compte. On dit que l’âme des morts se réincarne dans ses fleurs. Chaque année , nous suivons tous le sakura zensen , les prévisions sur la floraison données par la Météo nationale. Et les fêtes d’Hanami célèbrent la beauté des cerisiers en fleurs . Aucun japonais ne veut rater cela ! Tous les arts s’inspirent des sakuras ; j’ai écrit ce haïku pour mes parents:
« Cerisiers d’avril
Il neige sur les jardins
De tièdes flocons . »
Les cerisiers n’allaient pas tarder à refleurir , là-bas à Honshu où vagabondait l’âme de Sakura ; toute à sa rêverie , elle n’avait pas remarqué l’air ahuri de Pili qui lui secouait le bras pour la faire revenir sur terre.
« Sakura , tu ne vas pas me croire ! Dans mon village, Bolea , en Aragon , il y a de magnifiques monuments, la collégiale , en particulier . Mais ce qui attire le plus les touristes ce sont les cerisiers en fleurs! Il y a même des bus qui viennent de France. Nos cerisiers sont peut-être moins beaux que les vôtres , mais ils font des fruits et tous les ans , à la mi-juin , nous célébrons la Fête des Cerises qui attire un monde fou . Tu vois , on devait devenir amies… »
Les yeux de Sakura se perdaient dans un rêve : « Quand sont-ils en fleurs ? »
Pili composa un numéro sur son portable ; quelques mots en espagnol lui suffirent pour annoncer : « Prépare-toi, on part demain , la floraison a commencé. »
Sakura passa une partie de la nuit à calligraphier son haïku, pour l’offrir à la famille de Pili.
A leur arrivée , presque tout le village était présent: une japonaise à Bolea , quel événement ! Le maire fit même un discours évoquant un possible jumelage. Et tout le monde fila vers les champs admirer les cerisiers en fleurs.
Un jeune homme les attendait à l’entrée d’un des vergers .Pili se jeta dans ses bras: « C’est Paco , mon frère , c’est lui qui cultive nos cerisiers…Paco , voilà Cerisier , mon amie japonaise »
Derrière la blanche floraison , le Mont Perdu encore enneigé faisait un acceptable Fuji-Yama. Comme en songe , Sakura accepta la main que lui tendait Paco pour s’approcher des fleurs .Et à voir comment ces deux là se regardaient , Pili pensa avec joie que son frère pourrait avoir bientôt un cerisier de plus dans son verger…

Scoop toujours prêt!

Il y a des midis où l’on ne regrette pas de posséder cet outil indispensable aujourd’hui à la diffusion des informations : la télévision !
Par exemple, lorsque l’on vient d’entendre la voix chaude de Jean-Pierre Pernaut nous susurrer que:
« Les cerisiers n’allaient pas tarder à refleurir ! », on ne peut que se réjouir de payer la redevance.
Si l’on en restait là on pourrait, éventuellement, critiquer l’inconsistance de la nouvelle mais ce n’est pas le cas ! Cette annonce est enrichie d’un reportage dont l’intensité nous tient en haleine. Des images passent devant nos yeux, la caméra accomplit un long travelling dans un verger. Dans un premier temps la déception est grande, nous ne voyons rien, en effet comme nous l’avait précédemment indiqué le commentateur: « les cerisiers n’allaient pas tarder à refleurir… » Les bourgeons ne sont donc pas encore éclos. Pas le moindre petit pétale rose ou blanc à admirer ! Heureusement, ce suspense insoutenable ne se prolonge pas car la chaîne est sérieuse et au péril de leurs chaussures cirées les reporters intrépides s’avancent dans le pré et nous font découvrir un cerisier légèrement en avance par rapport à ses congénères et nous pouvons constater avec satisfaction que ce spécimen possède une ou deux branches fleuries ! Dans les foyers français on respire, l’information était fiable, la preuve est là : les cerisiers vont bel et bien refleurir….
Il ne saurait être question de ne pas approfondir ce sujet et JPP nous annoncera, avec tristesse, dans quelques semaines, le prix exorbitant des fruits issus de ces si jolies fleurs. Il nous donnera des explications circonstanciées sur les raisons de ce tarif incroyable. Ce sera au choix : les gelées tardives, la sécheresse ou les pluies abondantes. De toutes les manières la conclusion sera celle-ci : les cerises sont chères, trop chères pour le commun des mortels…
Nous assisterons alors à une interview poignante d’une femme qui nous avouera en hochant la tête d’un air résigné que : « àcausedelacrise » elle n’a pas les moyens d’offrir ces fruits à ses enfants ». Puis nous entendrons une élégante personne nous révéler : qu’elle en achète malgré tout car il faut manger « cinqfruitsetlégumesparjour ». Pour terminer nous aurons le droit d’admirer une ménagère oeuvrant dans sa cuisine à la confection de confitures faites avec « lescerisesdesonjardin ». Elle nous confiera, des trémolos dans la voix que les touristes qu’elle reçoit dans ses chambres d’hôtes se régalent en les dégustant au petit déjeuner.


Mais revenons à l’actualité et à l’événement du jour à savoir la prochaine floraison des cerisiers. Pour conclure son journal, grâce à des recherches approfondies, notre sympathique présentateur nous montre un document en provenance du Japon. Nous ne pouvons que nous émerveiller devant une multitude de cerisiers en fleurs. Des pétales volètent harmonieusement de ci de là. Et, pour terminer sur une note poétique et culturelle Jean-Pierre nous lit un haïku :
Pétales dans le vent
Fleurs, senteurs printanières
Neige de printemps.
Il ajoute, en rassemblant ces feuillets, qu’il nous retrouvera demain pour d’autres informations.
De quel événement extraordinaire aurons-nous la primeur ?
Des grenouilles se feront-elles écraser en traversant une nationale ????


Premier amour

Mon corps lutte pour sortir de sa torpeur matinale. Tandis que la fraîcheur de l’aurore s’estompe, vaincue par un soleil prometteur d’une délicieuse journée, la route s’emplit au gré du paysage. Il a fallu se lever pour rejoindre une épouvantable séance chargée en conseils professionnels. Cette formation sera une torture, innommable supplice pour moi qui aime disposer de mon temps.
Me voici face au bâtiment clairement signalé par l’une de ces pancartes hideuses aux couleurs fluorescentes. Pas âme qui vive à l’accueil. J’erre dans les couloirs à la recherche d’un autre désespéré de la réunionite aiguë, en vain…. La liste des inscrits pour ce stage est affichée : j’y suis, aucun espoir de déserter. D’autres noms de personnes inconnues et puis …
Son souvenir me hantait depuis vingt ans, voilà qu’aujourd’hui nos vies se recroisent. Toutes ces années passées à l'oublier sont à présent cruellement balayées par le hasard d’un rendez-vous professionnel. Je voulais l’effacer de ma mémoire ; j’avais réussi à reconstruire mon être. La voilà qui rejoint de nouveau ma route et fait rejouer le film de notre vieille histoire.
Cette jolie blonde, m’a fait tourner la tête à l'âge de dix-sept ans. Nous fréquentions le même lycée, les cerisiers n’allaient pas tarder à fleurir, et je crois, un même coup de foudre nous a terrassés. Elle m’a offert un regard porteur des plus belles promesses, un chaste baiser qui a ouvert les portes du royaume de Cupidon. Très vite, nous ne nous sommes plus quittés. Nos journées s’écoulaient au rythme de doux mots, de promenades d’apprentis amoureux. Je lui lisais des vers sensuels :
Envieuse est ma peau
Quand sur le bord d’une tasse
Ton rouge s’imprime
Son gros chat venait souvent s’intercaler entre nous, jaloux de notre amour naissant mais seul autorisé à témoigner du bonheur que nous bâtissions. Je me souviens de sa robe bleue et du nœud dans ses cheveux que j’aimais défaire. Nous affichions notre joie, persuadés que cette vie commune ne toucherait jamais à sa fin.
Puis est venu le temps des concours, glas de notre amour. J’ai commencé par l’appeler lorsque « cela tombait mal ». Elle cédait si je feignais la discorde, mais l’air toujours absente, elle semblait pressée de rejoindre ses pénates. J’ai tenté de parler, de lever cette chape d’indifférence qu’elle laissait tomber sur nous. Elle ne m’a pas entendu, même pas écouté. Enfin, elle m’a posé un lapin. Je ne l’ai pas revue jusqu’à ce jour.
Au calvaire d’une journée inutile s’ajoute le martyre de la résurrection du passé. Mes yeux ne chercheront qu’elle, cette belle blonde aux boucles délicieusement réparties autour d’un adorable visage.
Des hommes austères, des femmes aigries, entrent enfin dans la salle. Je souffle, soupire avec un soulagement tel que ma voisine me dévisage, outrée. Mon fantôme n’est pas venu.
L’animateur nous exhorte à nous présenter. Un prénom, un nom, bonjour tout le monde, on s’extasie sur les prouesses vantés par certains. Ma voisine m’horripile d’emblée par une jovialité condescendante et termine sur un tonitruant : « Oh ! J’ai oublié de sortir mon nom du chapeau! » Stupeur. C’est elle, mon fantôme…
Mes yeux se dirigent vers le siège attenant. Ses traits semblent tirés. Je la reconnais à peine. Mon Alice est morte, elle trop abusé des merveilles…

FUNEBRE ELOGE D’UN POETE DISPARU… CHRYSANTHEMES BLANCS.

Saburo Yajima était né poète, au pays de Toyota, de madame « Papillon Mouche à beurre » alias « Butterfly » et du soleil levant, dans un village côtier de la préfecture rurale de Yamagata, il y a un siècle exactement.
Il avait été formé à la rude école de la poésie brève, d’abord calligraphiée au pinceau de poil de fouine sur papier de riz, quand il sortait de l’enfance, puis au stylo à bille sur tickets du métro de Tokyo quand il sortait en ville et commençait à être connu. De lui on pouvait écrire dès cette époque :

IL N’EST PAS UN SIMPLE
ENFANT DE LA TRADITION
SA PAROLE EST NEUVE.

En effet, la poésie pure ne nourrissant guère son homme, Yajima gagnait son bol de riz quotidien et de quoi l’arroser en pratiquant, parallèlement, la poésie appliquée, pour ne pas dire impure. Il forgeait des slogans publicitaires HQE (haute qualité d’écriture) pour toute clientèle et en différents idiomes. En particulier en français. Ainsi, dans une métrique six six neuf, il avait créé pour la radio une inoubliable rengaine lyrique attribuée souvent à Robert Desnos (on ne prête qu’aux riches…) :

LA BOLDOFLORINE
LA BOLDOFLORINE
LA BONNE TISANE POUR LE FOIE.

Il fit plus spectaculaire encore en limitant le texte à quatre syllabes :

SAKÉ ? CASSÉ !

« Cri de guerre à deux voix », ce poème-slogan avait été commandé par la fédération mondiale des alcooliques anonymes. L’œuvre, écrite en français, était devenue « l’internationale » des pochards repentis qui l’aboyaient le samedi soir devant les pubs et autres débits de boissons fortes, pour donner mauvaise conscience aux buveurs.

Mars de l’année de sa mort. L’hiver aux joues vermeilles couleur de kakis murs était déjà loin derrière, bien rangé dans les tiroirs de la mémoire

ET LES CERISIERS
N’ALLAIENT PAS TARDER A RE-
FLEURIR AU SOLEIL

devant la petite maison de thé dans la prairie, où Saburo avait ses habitudes. Etendu sur un futon, il y faisait la sieste ou relisait ses œuvres complètes sans oublier les réclames imprimées sur prospectus.

PLAISIR SOLITAIRE
A LIRE AU LIT SES ECRITS.
NARCISSES FLEURIS…

Il était fier de ses assonances comme de ses allitérations et satisfait de ses métaphores, même faibles…
Mais voici qu’un beau jour après la sieste, Saburo Yajima eut une fatale révélation qui le foudroya et fut la cause de sa mort prématurée par hara-kiri. Dans le décompte des syllabes, il se plantait régulièrement avec les e muets. Quand il lisait mentalement une expression comme « Je t’aime Asami », elle devenait : « Je t’aimeu Asami » avec un pied en plus. Fâcheuse conséquence : nombreux étaient ses haikus qui dérogeaient à la règle des dix-sept syllabes au total et il ne s’en était jusque là jamais rendu compte.

Fallait-il, cher poète que pour si peu tu t’immolasses? Seuls quelques-uns de tes lecteurs avaient noté la faute et ils étaient unanimes à penser que ce petit écart à la règle, qui paraissait volontaire, apportait au poème la légère dissonance qui en faisait une œuvre.



Bar-tabac

Jef avait deux heures à perdre ce soir-là : Zoé, sa jeune secrétaire, n’avait pu venir à leur « cinq à sept » habituel. En rentrant du travail, il s’était arrêté dans ce bar-tabac pour acheter des « Silk cut », les cigarettes préférées de Sylvie. Au fond de la salle, là où des habitués jouaient au billard, les fenêtres étaient grandes ouvertes sur un soir d’avril embaumé de giroflées. Il faisait doux et les cerisiers n’allaient pas tarder à refleurir. Il y avait dans l’air quelque chose qui donnait à Jef l’envie de flâner et de faire des rencontres. Comme tous les mardis, Sylvie rentrerait tard d’une de ses réunions d’association … ou de sa séance de gym, il ne savait plus. Jef commanda un Perrier et s’installa au bar avec l’intention de regarder la partie de billard entamée.
Sur le tabouret voisin, un homme qui buvait une bière se tourna vers lui, lança un bref « Salut ! » et remarqua le paquet de cigarettes posé sur le bar.
« - Ah ! Des « Silk Cut » ! C’est pour vous ?
– Non, répondit Jef, c’est pour ma femme.
– Moi aussi je connais une femme qui fume cette marque. Une femme formidable. » Il soupira, avant d’ajouter : « Malheureusement pour elle, elle est mariée à un crétin…Un macho qui la trompe avec n’importe qui…Des jeunes, des vieilles, des belles, des moches. Il paraît qu’il saute sur tout ce qui bouge… »
Jef, fut frappé par le ton à la fois attristé et amer de propos de son voisin de bar. Il ne put s’empêcher de commenter :
« On peut se demander pourquoi elle reste avec lui, alors…
- Oh ! A cause des enfants, sans doute... suggéra l’homme d’une voix hésitante... En tout cas, c’est pas pour le reste… Car au lit … Pftt ! » Et il laissa mollement retomber sa main d’un geste éloquent.
- Pourtant, on prétend que les grands cavaleurs... Enfin, je veux dire… ceux qui ont de gros appétits… comblent leurs femmes, même lorsqu’ils viennent de quitter les bras d’une maîtresse.
- C’est ce qu’on dit. Pourtant…ce type là, il a peut-être de l’appétit, mais, il prend à peine le temps de se mettre à table que le repas est déjà fini... Et elle, elle aime ça, quand le service dure longtemps », ajouta-t-il avec un petit rire dans lequel Jef perçut une pointe d’autosatisfaction.
Visiblement, l’homme avait envie de continuer à parler de cette « femme formidable » qui aimait tant faire l’amour avec lui. Jef ne le découragea pas.
Au bout d’un quart d’heure, ils avaient échangé leurs prénoms et adopté le tutoiement - l’homme s’appelait Jean - et Jef savait tout de Vicky, la belle et ardente maîtresse de Jean. « En plus, ajouta celui-ci, au moment où il s’en allait, Vicky est poète…Attends !... Je te montre ce qu’elle m’a écrit tout à l’heure, après l’amour ». Mais il eut beau fouiller dans ses poches, il ne trouva pas le feuillet qu’il cherchait.
Quand Jef, resté seul, eut réglé son verre et les cigarettes, il aperçut, tombé sous le tabouret voisin, un papier blanc, légèrement froissé. Il le déplia et lut :
Tendre amant d’avril,
Tes paumes douces découpent
La soie de ma nuit.
Il reconnut la grande écriture aux majuscules appliquées, l’écriture de Sylvie qui, depuis plusieurs semaines, fréquentait assidûment un atelier de poésie où, lui disait-elle, elle s’initiait à l’écriture des haïkus.

Voyage Zen

Il ne faisait pas chaud, il faisait doux. Une douceur que seul le printemps peut offrir. Les cerisiers n’allaient pas tarder à refleurir, si bien que je les imaginais profiter de mon sommeil pour déployer au dessus de ma tête un ciel de pétales blancs.
J’oubliais que la nature avait le temps, qu’elle n’était soumise à aucune obligation sinon celle de renaître au printemps.
Moi aussi, j’avais le temps. Je n’avais aucune obligation, pas même celle de me réveiller de ma sieste. Alors je me suis laissé aller à cette douce torpeur, celle qui vous prend par la main et vous soustrait doucement à l’apesanteur pour un voyage dans une ambiance ouatée.

« Sous les cerisiers,
Je me couche dans l’herbe fraîche
Ivre de bonheur »

Ca y est, d’ici peu je perdrai toute notion de réalité et je m’abandonnerai aux bras de Morphée. Le soleil caresse ma joue et les oiseaux semblent s’être réunis autour de moi pour me chanter une berceuse….Tu effleures mon bras, tes lèvres ne sont qu’à quelques centimètres des miennes, ton parfum m’enivre.

Le réveil est rude….Le train s’immobilise dans un grincement désagréable et une voix fatiguée nous indique que nous sommes arrivés à Lyon et que l’arrêt ne durera que 2 minutes. Je récupère mon sac et me retrouve, hagard, sur le quai…Une jeune femme dans un immonde uniforme violet et gris m’aborde avec un sourire éclatant.
- Monsieur, vous auriez quelques minutes pour répondre à un questionnaire ?
Je soupir
- Oui mais vite alors.
- Vous venez d’essayer nos nouveaux TER Zen avec stimulation sensorielle, vous en avez pensé quoi ?
- Pas mal, pas mal du tout. Evidemment il y a encore des trucs à améliorer, mais dans l’ensemble c’est bien.
- Qu’entendez-vous par « des trucs à améliorer » ?
- Ce sont des détails, mais bon. Le haïku par exemple, il n’est vraiment pas terrible.
- Le quoi ??
- Le petit poème si vous préférez
- Ah oui. Mais je vois que vous avez un abonnement en 2e classe, donc euh …
- Ouais je sais, c’est de la poésie de 2e classe, mais quand même.
- Et sinon ?
- Un peu fort le chant des oiseaux. Voyez-vous, j’ai comme l’impression d’avoir eu droit à des chants de 1ere classe.
- Je le note.
- Ah oui, la jeune femme…Comment dire, après m’avoir embrassé elle pose sa tête sur mon épaule puis elle susurre quelque chose, mais je vous avoue que je ne suis pas sur d’avoir compris ce qu’elle disait.
- Attendez, je vérifie. Voilà, elle dit quelque chose comme « avec la région Rhône Alpes et la SNCF, voyagez en toute sérénité »… C’est pour rappeler au client que…enfin, c’est un petit message promotionnel quoi.
- Ah ok, j’avais bien entendu alors. Une dernière chose encore. Je suis parti à 7h24 mais mon stimuli onirique n’a commencé que 10 minutes après le départ…J’avais l’impression d’avoir tout bien branché et d’avoir connecté le casque pourtant.
- Oui, ça ne vient pas de vous. En fait, une partie des informaticiens sont en grève et nous avons du retard dans le démarrage des prestations. La SNCF vous présente d’ailleurs ses excuses et vous remercie pour votre compréhension et votre coopération.

Je m’éloigne vers les escaliers en pressant le pas….moi aussi je suis encore en retard.



Déclic salutaire

Elle n’en peut plus de le voir prostré dans son fauteuil, visage sans expression, œil terne, mains croisées sur les genoux. Depuis dix-huit mois, Louise vit auprès d’une ombre, d’un muet qui semble appartenir à un autre monde. Paul ne peut-il plus ou ne veut-il plus parler ? Réentendra-t-elle un jour le son de sa voix ? Le corps médical ne s’accorde que sur les origines de cette aphasie: le traumatisme causé par le décès accidentel de leur fils et la profonde dépression dans laquelle Paul n’en finit pas de s’enliser.
Louise a tenté à plusieurs reprises d’installer le fauteuil derrière la baie vitrée, pour que Paul aperçoive son jardin, aujourd’hui entretenu par un jeune du quartier. Il a froncé les sourcils et repoussé rageusement son siège tout au fond de la pièce Le déclic salutaire espéré n’a pas eu lieu.
Pourtant, Paul avait toujours eu une vraie passion pour son petit paradis. Après le travail, les week-ends, il passait son tablier vert, chaussait ses sabots et filait bichonner ses plantations. Sarcler, bêcher, tailler, repiquer, rien que des mots pour Louise qui préférait se plonger dans un livre ou le regarder s’activer avec entrain. Elle se pliait avec le sourire au rituel des promenades commentées. « Tu vois, ma douce, ici bientôt nous aurons de belles laitues. Là, dans une quinzaine, le petit trouvera des fraises ! » Puisqu’il était heureux, elle l’était aussi. Ce dont il était le plus fier, c’étaient des deux cerisiers qu’il avait plantés après leur mariage. Pour Louise qui ne cachait pas son appétit gourmand pour les fruits noirs et juteux. Les mains en coupe, à chaque nouvelle saison il lui faisait cérémonieusement offrande des tout premiers, se réjouissait de la voir les déguster, en accrocher en pendants d’oreille avec des rires de gamine.
Depuis que Paul va mal, Louise se cache pour laisser exploser son chagrin. Elle pleure la voix de baryton qui ne résonne plus, le jardinier qui n’aime plus ses plantes, ses fleurs, ses arbres.
Le dimanche précédent, leur petit-fils Yann est venu en visite, tout fier d’offrir une surprise à son grand-père.
« Papy, la maîtresse nous a appris à écrire des haïkus ! C’est pas facile ! Elle a dit que le mien était super. Écoute :
Les arbres en fleurs
Caressés par le soleil
Promettent des fruits.
Je te l’ai recopié, avec un dessin à côté. »
Paul est resté immobile, sans un regard pour la feuille posée sur ses genoux, sans un regard pour le gamin de huit ans qui refoulait un sanglot. Louise a eu envie de hurler : « Combien de temps vas-tu nous jouer ta comédie, rester figé comme une bûche ? Réagis, pour ce petit rayon du soleil qui ressemble tant à Yann. »
Les visiteurs partis, il a roulé la feuille en boule et l’a enfoncée dans sa poche. Louise l’a retrouvée, le soir, défroissée, posée sur la table de chevet, à côté de la lampe qui reste allumée toute la nuit depuis que Paul a perdu le sommeil.
Ce matin, alors qu’elle époussette les meubles du séjour, une voix enrouée, hésitante, brise le silence.
« Les arbres en fleurs
Caressés par le soleil
Promettent des fruits. »
Elle se retourne, le cœur battant. Paul a quitté son fauteuil et se tient debout derrière la baie vitrée.
—Tu… tu as dit quelque chose, Paul ?
—Je, je disais juste que….que… les cerisiers allaient bientôt refleurir.

Champ de bataille

Les cerisiers n’allaient pas tarder à refleurir. La nature s’éveillait à la douceur nouvelle, tout renaissait pour célébrer le printemps. Les premiers rayons du soleil faisaient sortir les anciens sur leur pas de porte. Leurs traits burinés cachés par un chapeau, les hommes savouraient le retour des beaux jours pendant que leurs commères se réunissaient sur la place de l’église pour commenter les dernières nouvelles. Les cris des rares enfants caracolaient dans les ruelles, le hameau tout entier revenait à la vie après de longs mois d’hiver. Le vent du nord viendrait bien encore gifler le contrefort mais le plus dur était passé et les premiers touristes ne tarderaient plus à arriver. Tous savaient que la rémission serait de courte durée, que l’espace de quelques mois, les hameaux auraient l’illusion d’une effervescence mais qu’aux premiers frimas, la brume s’emparerait à nouveau des villages pour les plonger dans un nouvel abandon.
La tour crénelée, vestige d’un passé fortifié, offrait une vue imprenable sur la plaine. Ceux qui venaient encore admirer l’horizon, ne criaient plus « sus aux envahisseurs » mais observaient avec tristesse la désertion des familles. Les jeunes fuyaient, la cour de l’école ne résonnerait bientôt plus que du souvenir des rires ancrés dans la pierre. Les herbes folles seraient bientôt les seules à s’accrocher aux bâtisses abandonnées.

L’arrivée du printemps apportait l’illusion d’un retour. Louis, depuis sa plus tendre enfance, venait observer le renouveau perché sur les remparts. Il savait reconnaître les signes des saisons. Mais depuis quelques années, c’étaient d’autres indices qu’il guettait du haut de sa tour. Il surveillait la transhumance des citadins pour qui rejoindre le village à pied tenait du folklore. Il les voyait au loin, avancer en ligne, aussi disciplinés que des fourmis portant leur charge. Ils traversaient les vergers, sac au dos, convaincus d’accomplir un exploit et très fiers de profiter de leurs vacances pour renouer avec la nature et la tradition. Les derniers habitants jouaient le jeu des irréductibles dans l’espoir de sauver leur terre de l’acharnement des promoteurs qui viendraient à coups de pelleteuses remplacer les chemins par des routes bien lisses et discipliner les herbes rebelles. Chacun savait que si les villages se mourraient, la ville gangrenait les alentours.

De son observatoire, Louis admirait ce pays qui l’avait vu naître. Pommiers et cerisiers se dressaient telle une armée et faisaient encore barrage à la civilisation galopante. Les nouveaux conquérants ne feraient pas de quartiers. Face aux bulldozers, les arbres en fleurs et les bâtisses anciennes ne résisteraient pas longtemps. Rien dans la plaine ne justifiait qu’on la préserve. Les vestiges étaient si nombreux dans cette région que quelques pierres de moins n’alarmeraient personne. Louis espérait être parti avant d’avoir à contempler dans le brouillard des fumées d’échappements sa terre noyée sous le goudron. Il craignait chaque matin de se lever et de découvrir en ouvrant ses fenêtres une cavalerie d’engins destructeurs. Il refusait de voir
Le sang des cerises,
Sous les crocs des bâtisseurs,
Imprégner la terre.



Quelques jours plus tard, j'apprends ton décès -par mail. Le choc est terrible. Nous avions le même âge toutes les deux, et tu n’es plus. Quelques années auparavant, j’avais moi aussi failli perdre la vie, et je suis toujours là. Pas coupable, simplement « chanceuse ».

Mi-septembre : Je me décide à téléphoner à François. Il est désemparé et en colère contre le monde entier. Il était à tes côtés dans les derniers moments, chez vous, dans votre maison où trois garçons devront apprendre à vivre sans leur maman.

Trois ans plus tard –aujourd’hui- j’écris ce texte que je ne t’enverrai pas, que tu ne liras pas. Mais je l’écris en souvenir de notre amitié.

MON JEAN


Quand je regarde mes arbres je suis pantoise. Il me semble que c’était hier que je me gavais de cerises à en avoir mal au ventre. Et pourtant cela faisait presqu’un an. Jean était encore près de moi et nous nous amusions comme des fous à essayer de cueillir le plus haut possible ces fruits divins.
J’adore les cerises et nous riions en pensant que l’an prochain, promis, nous en mangerions moins : mais nous ferions de la confiture.
L’an prochain…. Nous y voilà…. Enfin presque… les cerisiers n’allaient pas tarder à refleurir et tout le monde disait dans le village que c’était une année à noyaux. Les merles devaient le savoir car je n’en avais jamais tant vus dans le jardin.
J’essuyais une larme. Le vent me faisait toujours pleurer et ce matin, soufflait une bise fraîche venant du Nord qui glaçait jusqu’aux os.
Je marchais le gilet serré contre ma poitrine, la tête levée vers le ciel dans les branchages de ces arbres qui restent les témoins de notre amour.
Oh ! Non je ne veux pas tomber dans le mélo, mais comme c’est triste un jardin sans pouvoir communiquer nos impressions à quelqu’un qui partage notre enthousiasme.

J’ai dit à mon amie Claudia :
— Tu sais les cerisiers vont bientôt être en fleurs et cela va faire un an bientôt que Jean est parti.
Elle s’est fâchée et m’a rétorqué :
— Et alors ? tu veux aller lui porter des cerises en prison ?
— Non bien sûr, mais que tu es dure avec moi, tu sais que je souffre de son absence.
— Arrête de pleurnicher et regarde la réalité en face, nom d’une pipe ! Cet homme est un vaurien, un voleur, un bon à rien, un assassin, alors la meilleure façon de te rendre service est de te dire : oublie-le et passe à autre chose.
J’étais vexée qu’elle m’ait parlé sur ce ton sans réplique qui était le sien.
Elle ne pouvait pas comprendre que ma vie était liée à cet homme, que je l’aimais, malgré ses défauts. Et zut, on ne pouvait pas jeter la pierre à un homme qui passant dans l’allée menant au cimetière, avait été transporté devant la beauté des cerisiers en fleurs du curé.
Il avait tout simplement voulu en prendre une pousse pour la mettre dans notre jardin, pour la présenter à NOS cerisiers et pour que cette petite pousse devienne elle aussi un magnifique arbre à fruits.
Hélas ! Il ne pouvait pas prévoir que le curé, toujours à l’affût des moindres bruits, craignant pour ses trésors dans la nef de l’église, allait sortir avec un fusil et le mettre en joue.
Il ne comprit pas ce qui arrivait mais une chose est sûre est que mon Jean lui fonça dessus, le renversa et …
C’est pas de chance, mais la tête de l’homme d’église heurta un peu trop fort la margelle du puits.
Jean fut le premier surpris. Il ne savait plus quoi faire le pauvre. Il faut comprendre aussi.
Le jour de l’enterrement du curé, accompagné par des gendarmes, il tint à faire un petit discours qui donna ceci :
Pas de cerises
En prison, ni joie ni pleurs
Juste un remords


Comme il est brave mon Jean ! Il sortira de prison dans 5 ans. Les cerises de la petite pousse du curé donneront enfin. Quel beau cadeau !


Claire parole

C’était le matin.
L’or d’un soleil neuf dansait,
Serein sur les vagues.

En théorie, il n’y à rien à ajouter à ce haïku, émergé de mon esprit alors que je viens de lire un texte poétique tout en écoutant « l’offrande musicale » de J. S. Bach.
Pourtant, de même qu’une certaine culture de la mélodie aide à mieux saisir les subtilités des jeux de gamme parallèles, une connaissance particulière de la nature humaine et de sa symbolique peut être ici nécessaire.
Bien entendu ami lecteur, si tu as ressenti le message que j’ai essayé de te transmettre, tu peux arrêter ta lecture.
Sinon accepte quelques indications sous la forme d’une histoire d’amour.
Pourquoi d’amour ?
Peut-être parce que "le matin" (confirmé par le mot "neuf") désigne le début d’un cycle, une renaissance sans doute. Et qui dit naissance dit conjugaison de deux êtres et donc amour. On en déduit aussi que la saison de ce haïku est le printemps car tout cycle humain a symboliquement commencé au moment ou les cerisiers n'allaient pas tarder à refleurir, pour se terminer en hiver.
Voici donc l’éclairante histoire d’un coup de foudre.
Au début ils ne se connaissaient pas. Ils étaient déjà très proches l’un de l’autre mais ils l’ignoraient.
Lui, habitait la chambre de gauche et n’était séparé d’elle que par un mur. Elle, était indépendante et s’évadait souvent, friande d’espace et de vent ; alors que lui, plutôt casanier, bâtissait des plans sur d’imaginaires comètes. Un jour elle rentra tellement emplie de la mélodie de la vie que celle-ci ruissela d’elle tel un torrent de notes légères et gaies
Il entendit sa musique et tomba immédiatement amoureux.
Alors il parla.
Il décrivit en paroles le bruissement du vent dans la branche, le rugissement du ruisseau, les ondulations du champ de blé. Elle fut séduite instantanément par cette parole lumineuse.
Avez-vous remarqué que les mots "parole" et "lumière" sont souvent associés ?
Depuis des millénaires la parole est assimilée à un soleil. Dans certaines sociétés (il semble que cela existe encore) l’orateur était symbolisé par le soleil alors que le scribe, qui couche la parole sur un écrit, ne représentait que la modeste lune, dont le seul rôle est de refléter la lumière de l’astre solaire.
Elle fut amoureuse car cette parole claire était manifestement le reflet d’une âme immaculée.
Enfin conscients de leur présence respective, ils lancèrent simultanément leurs fibres d’amour à l’assaut du mur qui les séparait.
Celui-ci ne résista pas beaucoup.
Une fois le contact établi, leur fusion fut totale et éternelle. Ils s’émerveillèrent l’un de l’autre sans fin, s’enrichissant mutuellement à chaque échange. Par exemple une fois il prononça des chiffres, fit des calculs ; elle dansa avec ses quantités, rebondit avec grâce sur les nombres premiers, leur donna qualité, forme, couleur et fit jaillir d’eux des étincelles de beauté. Comme Bach, ils arrivèrent à concilier naturellement art, mathématique et poésie.
Dans les plis d’un cortex sain composé de deux hémisphères bien équilibrés et d’un corps calleux compréhensif une parole pure était née..
Pardonne, ami, lecteur à la médiocre lune que je suis de ne trouver d’autres mots que ceux de ce simple haïku, pour exprimer mon éblouissement devant ce rarissime évènement.


Tornade

Bruno jeta le papier gras qui enveloppait son sandwich dans la poubelle la plus proche. Il remonta le col de son blouson, regarda sa montre, sortit un carnet et un crayon du fond de sa poche. Il fit quelques pas et s’assit sur un banc : encore une demi-heure avant de rejoindre son poste de travail. Un vent frais soufflait sur les quais, gonflait les blousons des promeneurs, ébouriffait les chevelures et froissait les feuilles des arbres. Les cerisiers n’allaient pas tarder à refleurir. Là-haut, les nuages roulaient comme des boules de billard sur le tapis bleu du ciel. Bruno lança un regard de côté vers la grue de chantier dont le bras étendu à l’horizontale semblait griffer l’horizon. Pour tromper son attente, il se laissa distraire par les grappes de piétons qui flânaient en bordure du fleuve, une foule bigarrée et bruyante chahutée par le vent. Il griffonna hâtivement sur le carnet corné.

Haleine des quais
Souffle pollen de passants
Graines de printemps

Soudain, il la vit. Elle marchait seule, à l’écart des autres, son téléphone portable collé à son oreille. Ses cheveux flamboyants flottaient sur ses épaules, les mèches fines s’envolaient, couraient sur son front, sa nuque. Sa peau très blanche était lumineuse. Elle avançait lentement mais sa démarche était assurée. Ses longues jambes fines portaient des collants orangés, comme un écho à sa chevelure rousse. Elle serrait contre elle une grande besace de toile chamarrée. Elle passa devant Bruno. Le vent captura son odeur et sa voix et les transporta jusqu’à lui. Son parfum pimenté le fouetta. Sa voix chantait des mots qu’il reçut par bourrasques, comme des embruns salés. Il n’entendit pas toutes les paroles qu’elle confia au vent, mais son accent évoquait des landes âpres, des comtés reculés aux confins déchiquetés par une mer féroce. Elle était une tornade fauve venue des terres celtiques, une femme un peu fée, un peu sorcière. Il se leva et la suivit, comme aspiré par l’air qu’elle déplaçait en marchant. En s’approchant, il sentit la chaleur des flammèches que le vent furieux semblait arracher à ses cheveux. Il était fasciné par le balancement régulier de ses hanches rondes et pleines. Qui était-elle ? Où allait-elle ? Il marchait dans son sillage, oubliant l’heure, le travail qui l’attendait.

Arrivée au bout du quai, elle tourna à droite, son bras replié sur son sac gonflé comme une outre de vent. De l’autre, elle remit un peu d’ordre dans ses cheveux de feu. Il avança tout près, il pouvait voir les veines bleutées des tempes palpiter sous la peau translucide. Elle pénétra dans l’agence d’une banque. Il décida de l’attendre derrière la porte vitrée. A l’intérieur, quelques personnes patientaient derrière les guichets. Elle se tint à l’écart, fouilla dans son grand sac et se tourna soudain. La lame de ses yeux gris acier le transperça. Elle avait le regard dur des femmes farouches. La froideur de l’expression qui figeait son visage tranchait avec le brasier des cheveux qui l’encadraient. Elle brandit une arme à feu et se mit à hurler des menaces. Il s’éloigna vite, abasourdi.
Le soir, il noterait dans son carnet :

Beauté brûlante
Bonnie braque les banques
Bruno est brisé
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PostPosted: Mon 2 Aug - 12:04 (2010)    Post subject: Jeu N°55 Reply with quote

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