forum du cercle maux d'auteurs Forum Index

forum du cercle maux d'auteurs
Ouvert à tous les passionnés de lecture et d'écriture!

 FAQFAQ   SearchSearch   MemberlistMemberlist   UsergroupsUsergroups   RegisterRegister 
 ProfileProfile   Log in to check your private messagesLog in to check your private messages   Log inLog in 

Les textes du Jeu N°77

 
Post new topic   Reply to topic    forum du cercle maux d'auteurs Forum Index -> ARCHIVES générales -> Archives des jeux d'écriture -> Critiques constructives Jeu 113
Previous topic :: Next topic  
Author Message
danielle
Administrateur

Offline

Joined: 21 May 2010
Posts: 12,032
Localisation: St Etienne
Féminin Poissons (20fev-20mar)

PostPosted: Sun 8 Jan - 23:26 (2012)    Post subject: Les textes du Jeu N°77 Reply with quote

Mort compte double…


Alors Simone, on est courageuse mais pas téméraire? On la ramène moins maintenant qu'on est presque morte mais ça ne t'empêche pas de râler à ce que je vois! On continue à faire la causette et la maligne! Ca va pas durer, crois moi! Mais franchement, entre nous, depuis le jour où tu avais décliner ton identité mais pas mon invitation à venir tailler tes crayons et le bout de gras, tu aurais du savoir que Maurice n'est du genre à accepter les entorses au règlement ou au poignet quand il joue au Scrabble. Mais voilà, sous le fallacieux prétexte que les règles indisposent les femmes, tu as refusé que l’on accorde nos violons d’Ingres et les participes passés de mode parce que, soi-disant, tu n’entendais rien à la peinture musicale classique malgré tes sonotones.
J’avoue ne pas avoir saisi la subtilité de tes propos et les biftecks et c’est probablement face à l’incompréhension et à la vue du sang des tranches de boeuf mal cuites que le mien ne fit qu’un tour digne des plus grands illusionnistes qui transforment en fauve sauvage le moindre pigeon d'élevage que j’avais l’impression d’être en ta compagnie.
Je me demande encore ce qui a bien pu te passer par la tête avant la balle de mon neuf millimètres pour que tu oses contester mon « mot compte double» parce que, madame, mauvaise joueuse, n'a pas voulu que mon « Q » de « coquille » soit remplacé par un carré blanc puisqu'il allait l'empêcher de placer un « zeugma » de 44 points! Quelle injustice!
Moi qui avais fermer les yeux sur ton attitude pleine de manières et de mépris quand tu tirais la langue et ta mèche de cheveux que tu coupais en quatre aussi souvent que la parole ou les carrés de chocolat que tu savourais comme ton hypothétique victoire, moi qui n’avais pas mégoter quand tu brulais d’impatience et ma nappe en plastique avec les cendres de ta cigarette, moi qui m’étais tu comme une mule en velours doublée de fourrure quand tu t'étais permise de lâcher un rot et ton attention à plusieurs reprises, je trouvais ton comportement un peu fort de café noir sans sucre.
Jusqu'alors, je t'avais porté dans mon estime et des fleurs plus souvent qu'à mon tour et qu'à ma propre mère mais à vouloir jouer la belle et la rebelle, à te maquiller aussi grossièrement que le crime que je viens de commettre, à m'éclabousser de tes postillons et de ton arrogance durant toute la partie, tu es parvenue à me mettre les nerfs en pelote de laine angora. Alors, quand tu m'as traité de tricheur, j'ai trouvé cette accusation beaucoup plus grave que certains accents ou la voix d'un baryton et ma patience, inversement proportionnelle à ton évidente mauvaise foi, venait d'atteindre ses limites. Ca m'a fait perdre la raison, mon self-control et toi, la vie. Mais je m'en moque, moi, j'ai gagné la partie.
L'honneur est sauf!



Le chiffre


Je ne le voulais pas vraiment, pourtant il le fallait bien. Prendre, ou donner. J’ai eu le choix, me semble-t-il, il y a longtemps. Le temps passe vite, très vite, et m’échappe inéluctablement bien que je l’égrène sans fin. Vingt-sept jours, presque vingt-huit. Ce tic-tac hante mon esprit, cadence mes pensées au rythme d’un pendule fatal. Le couperet tombe quoi que je fasse. Vingt-sept jours… Mon père m’a confié lorsque j’étais tout jeune, encore effrayé par ce sort funeste qui nous frappe, qu’il s’agit d’un cycle naturel, en somme. D’aucuns y dénichent cependant une origine infernale, maudite.
Il arrive que cela se produise au plus profond des nuits. Cette fois, ce fut en plein jour, et pourtant au cœur de l’intolérable des peurs humaines. Cet inconnu, une innocente victime qui ne demandait rien d’autre que de demeurer ordinaire, je l’ai accompagné de l’autre côté. Il marchait là, seul, dans une venelle déserte et dans les méandres d’une vie insignifiante. A présent, il erre dans les ténèbres, aux côtés des ombres. Ce pauvre homme m’aurait détesté ; tout en moi est haïssable. Ma parole est mensonge, mes promesses infidèles, mes actes des péchés dont je ne me purifie qu’en immolant sur l’autel de l’ignominie des martyrs sacrifiés au nom du Mal. Je vomis leur sang et ma haine de ces humains si faibles. Le misérable bougre doit toujours traîner sur les rives du fleuve, au cœur du parc qu’aiment tant les promeneurs, dans une posture nonchalante, légèrement désarticulée ; ses cheveux bruns se sont certainement maquillés d’une matière rougeâtre quelque peu coagulée, collés à une peau blafarde, fripée, corrompue par les coups. Achevant mon angoissante poursuite, il m’a impérieusement fallu l’abandonner au beau milieu de l’infime parcelle de nature qui anime cette ville, exhibé aux regards de tous. Qu’ils sachent enfin quel est mon immense pourvoir, mon sinistre devoir ! Le leur cacher, dissimuler mon œuvre, serait escamoter le message, et me dérober à ma tâche. Je veux le voir gésir là, sous leurs yeux affolés ; que par lui sonne le glas dans ces vies futiles pour glacer leurs journées inconséquentes.
Le rite demeure inchangé malgré la répétition morbide qui s’est obstinée à le sacraliser. L’envie monte en moi, s’insinue dans mes membres, contamine le sang qui coule en mes veines, pour finalement prendre possession de mes pensées. Incontrôlable, je me soustrais alors à mes activités et entre dans une traque infernale, celle de Sa proie devenue mienne. Mené par une force invisible, j’écoute Sa présence impalpable, je Le sens qui m’attire, me fascine et me meut telle une marionnette. Lentement, Il me guide vers le fruit de la malédiction, offrande que je croque lorsque la chair est encore tendre et chaude. Sous mes doigts, le souffle vital s’éteint, au terme d’un combat truqué, comme ce promeneur dont j’ai aujourd’hui broyé tous les espoirs.
Demain, une rumeur professera au monde la naissance d’un monstre d’une autre époque. Ils liront dans les journaux et dans mes crimes la noirceur d’une âme perdue.
J’ai eu le choix, il y a longtemps. Vivre diabolique, ou renoncer à moi-même. A présent, ivre de sang, je me repais de mes infamies.
Il me reste encore 666 heures, chiffre exact d’un compte à rebours à l’image d’une Bête inexpugnable, avant de traquer une nouvelle proie. Prendre la vie, ou donner ma vie, je choisis toujours la même issue. Le Maître sera encore une fois satisfait de moi.

L’article de la mort

Il s’en tire à bon compte ce type. En quinze secondes, je lui ai flanqué la trouille et le coup derrière les oreilles et terminé. Je suis trop bon. Il méritait de crever à petit feu après ce qu’il a fait. J’espère pour lui qu’il en a profité de son Coca, qu’il l’a bu jusqu’à la lie. Quand le gourdin s’est abattu, que le crâne a éclaté, ça m’a fait l’impression de remettre le compteur à zéro. Le corps frémissant de bonnes vibrations, la tête libérée, les neurones prêts à crépiter d’impulsions de joie. Je n’ai rien à me reprocher. Ça n’est pas moi qui ai commencé, c’est lui. C’est celui qui commence qui est responsable, non ? Je faisais mes courses au supermarché. J’ai pris la queue à la Caisse moins de 10 articles. J’en avais 6. Je n’étais pas spécialement pressé, mais avec mes 6 articles je n’allais quand même pas me farcir une demi-douzaine de caddies de mères de famille, pleins à ras bord de trucs inutiles, avec autour les mômes qui braillent qu’il n’y en a pas assez. Le type devant moi a étalé ses achats sur le tapis : 9. Oui, juste 9. Ça m’a paru louche. Comme ça, il fait ses courses et il s’arrête juste à 9 articles ? Bizarre. Il l’a fait exprès, c’est sûr. J’ai recompté, je me suis penché pour voir s’il n’y avait pas une arnaque, une brosse à dent ou une boite d’allumettes planquée entre le filet de 5 kilos de patates et le pack de bière. Non, 9, pas plus pas moins. D’accord, c’était limite, mais je ne pouvais rien dire. Et puis voilà qu’il lance excusez, j’ai oublié un truc. Et il repart en courant vers les rayons. Un truc ! Un dixième article ! J’ai regardé les autres, j’ai dit quel culot ! Je m’attendais à lire l’indignation sur les visages. Non, rien. Ils regardaient en l’air, comme s’ils n’étaient pas concernés. Des lâches. Le type est revenu, brandissant une bouteille de Coca, l’air tout fier, il a fendu la file, pardon pardon ! Je me suis mis en travers du passage, mais il m’a bousculé. J’ai fixé la caissière et d’un mouvement de tête j’ai montré le panneau Moins de 10 articles. J’ai dit Mademoiselle dites-lui… Elle a haussé les épaules et elle a passé les achats du type. Avec de grands sourires en plus. Quand ça a été mon tour, mes gestes étaient brusques, pleins de révolte, de colère. Et elle, la caissière, et eux, les clients, tous ils me regardaient comme si j’étais une chose répugnante, un fruit pourri, un étron. Hors de moi, je me suis trompé dans mon code de carte bleue. J’ai recommencé. Plusieurs fois. Dans la queue, ceux qui avaient laissé faire le resquilleur ont commencé à s’impatienter, à râler. Contre moi. Un comble ! J’ai hurlé C’est de sa faute ! Salaud ! Un vigile s’est pointé. Il m’a poussé vers la sortie. Quand je suis retourné au supermarché 3 jours après, j’ai senti les regards d’un bout à l’autre du magasin comme une toile d’araignée qui m’engluait, et au centre, lui, lui qui ricanait dans mon dos, qui montait les autres contre moi. Il fallait que je l’élimine. C’était lui ou moi. Je l’ai suivi. Plusieurs fois. Et ce soir, dans cette impasse, je l’ai attendu. J’ai frappé. Demain j’irai au supermarché. Ça fait 15 jours que je n’ai pas fait les courses, j’avais trop peur. Et puis je n’avais plus faim. Sans lui, tout sera comme avant, je circulerai dans les rayons le cœur en fête. Je m’offrirai quelques extras. Je les ai bien mérités. Et j’ai mis le gourdin en lieu sûr, pour le cas où il y aurait un problème, un regard de travers, quelqu’un qui chuchote derrière moi…


Corps à corps

Cette fois, Pinck a eu son compte…
A la fin de mon CDD à la scierie, ce sale type avait prétendu que je picolais pendant le travail, ce qui est une « faute grave », dans un « métier à risques » qui ne supporte « aucune baisse de vigilance ». A l’époque c’était faux, mais mon contrat n’avait pas été renouvelé.
Alors je suis parti dans l’armée. Aussitôt, Pinck, s’est mis en ménage avec ma Nelly. Il y avait des mois que ça durait entre eux. Je l’ai su après.
Il a bien dû se douter que si je suis revenu, vingt ans plus tard, après avoir été viré de l’armée, et si j’ai installé mon carton dans sa rue, ce n’était pas pour admirer son élevage de nains de jardin. Je savais que Nelly n’était plus avec lui. Je savais aussi que je le dérangeais. En me voyant passer, il pouvait compter les bouteilles que je rapportais du Super U devant lequel je faisais tranquillement la manche tous les jours. Il m’entendait tousser, cracher mes poumons et des insultes à son adresse. Il devait avoir constaté que je picolais plus que je ne mangeais. Mais est-ce que j’aurais pu tenir sans le picrate ?
Et quand je me suis avancé ce soir dans son jardin en poussant mon chariot, j’étais furax. Je venais d’apprendre que c’était lui qui m’avait « signalé » à la mairie, pour qu’on m’envoie à la « Halte SDF ». Je ne veux pas y aller. Ce salopard! Il n’avait qu’une idée en tête, me faire sortir du paysage et foutre ma petite vie en l’air. Une fois, ça ne lui avait pas suffi…
Il m’a dit : «T’es qu’un pauv’type! Un déchet de la société ! » en ricanant comme une hyène. J’ai perdu le contrôle. « Déchet ? Tu vas voir… » J’ai pris les seules munitions que j’avais sous la main. Les bouteilles vides du chariot. Je les ai lancées dans ses jambes. Je m’étais entraîné à ce sport, avec des grenades, quand j’étais en intervention au Moyen-Orient. Il sautait comme un lapin et il continuait à se marrer. Le litron presque vide qui était coincé dans la poche de ma parka, je l’ai cassé sur le bord d’un poteau à linge et je me suis avancé. Il a fait le faraud jusqu’au bout. Je lui ai enfoncé direct le tesson dans la carotide. Un geste précis d’«attaque pour survivre», appris à l’entraînement au combat rapproché. J’ai toujours eu le dessus dans les luttes au corps à corps. Pendant que le sang giclait partout, il avait encore un drôle de sourire. Il n’avait dû croire que je n’aurais pas été capable de le faire.
Je l’ai laissé là où il est tombé. On le trouvera demain, raide et gelé, le nez dans l’herbe, entre Simplet et Grincheux. Ce sera sans doute le facteur qui donnera l’alerte. Il repèrera mon chariot à bouteilles sur sa pelouse. On verra arriver une foule de curieux, des journalistes et des gendarmes. Ils viendront aussitôt vers mon abri. Même le plus crétin des flics comprendra tout de suite que c’est moi qui ai fait le coup. Il y a du sang partout, sur ma parka et sur mes pompes. Pas la peine que j’essaie de cacher toutes mes fringues tachées. Je vais juste les enlever pour dormir. Je ne supporte pas l’odeur du sang de ce salaud.
A la une du Ouest-France que j’ai vu en vitrine, on annonce que cette nuit la température va tomber jusqu’à moins dix, peut-être même moins quinze. « Le vent du Nord entraînera un flux froid descendu de Scandinavie ». Par chance, il me reste un dernier litron pour réchauffer la chaudière.
Au début, en me secouant, ils diront : « Il devait avoir chargé dur hier soir, ce gus ! Il dort encore. Nu comme un ver! Pas moyen de le réveiller.


Monologue

Paleron … paleron … moi, je veux bien mais on a beau ne pas être trop gauche de la main droite, ni trop toasté de la cervelle, si on ne sait pas ce qu’il faut cuisiner, on l’a dans l’os. La recette parle aussi de « gite » et de « plat de côtes ». Ils nous prennent pour des anatomistes ou quoi ? Depuis quand faut-il être disciple de Vésale pour faire la cuisine ? Je crois que poser la question, c’est y répondre... Evidemment, ce n’est pas toi qui va m’aider. Tu as toujours été très fort pour allonger le cou et la langue mais pour ce qui était des bras, tu savais les garder au chaud. Hein ? Mon coquin. Tu te tais … tu ne trouves rien à dire ? Tu m’étonnes. Avant, non plus.
Tu préférais cultiver ta connerie en serre, que tu disais. A l’abri des regards et des oreilles indiscrets. Et bien moi, j’ai toujours aimé prendre soin de ma bêtise au grand air. Sans pudeur mais avec honnêteté.
Je t’entends jusqu’ici te moquer de ma pomme. Tu voudrais que je ne vienne plus, que tu ne t’y prendrais pas autrement. Si tu crois que ça m’enchante de venir marmonner devant ton marbre, chaque jour que Dieu fait. Tu as toujours été exigeant et, même bouffé par les vers, tu continues à me tourmenter de tes jugements. Tu aimerais sans doute que je fasse la comédie comme celle d’à côté, que je traîne mon corps sur le tien en jouant du larynx et de la poire à larmes. Si tel est le cas, tu peux te retourner, mon gros. Je suis sûr que ça t’a désolé qu’on te porte au trou sans passer par les nues mais que veux-tu ? Soit on monte, soit on descend. On ne peut pas plus se partager entre la gloire et la médiocrité qu’entre sa femme et sa maîtresse.
Tiens, à défaut de bouquet garni, je t’ai amené une potée de chrysanthèmes. Et tu diras encore que je ne t’aime pas … Bon, je parle, je parle mais si je ne vais pas mettre la viande dans le jus, ce n’est pas elle qui va y plonger toute seule, hein ? A demain.
(Tandis qu’elle suivait le chemin en gravier menant de la Mort à la Vie, Germaine ne pouvait s’empêcher de penser que même si sous terre, personne ne l’écoutait, il était agréable de pouvoir s’épancher un petit peu. Jamais de son vivant, son mari n’avait été aussi bon public).



ALEA JACTA EST

Assises de Grenoble, décembre 1827
Il est impossible de fermer les portes de la salle d’audience tant ils se bousculent. Les bancs et allées débordent notamment de femmes ; elles me maudissent car j’ai trahi l’une d’elle. Les journalistes de la Gazette des Tribunaux grattent leurs calepins tout en m’épiant.
Je me suis préparé avec soin. Mes cheveux et ma tenue sont bien mis, seul le mouchoir que je porte en bandeau à la tête témoigne du drame. Je veux, malgré la fatigue et la maladie, avoir l’air fier devant ces gens venus entendre mon repentir. Ils ignorent que je ne renierai pas mon geste.
Malgré les égarements qui me conduisent bien loin de ces murs, j’entends mon nom, Antoine Berthet. Le procureur souligne mes capacités intellectuelles, mes origines modestes et ma jeunesse, puis les témoins défilent à la barre.
Les débats me lassent, les interrogatoires m’étourdissent. Ils m’exécuteront, alors je m’évade. Menottes et barrières entravent mes mouvements, pas mon esprit.
Seul un meurtre pouvait mettre un terme à la douleur que Madame Michoud m’infligeait. Comme moi, elle demeurait à Brangues. Dès notre rencontre, son emprise sur mon destin a été entière. J’étais un innocent tout juste sorti du séminaire où la dure vie ne convenait ni à ma faible constitution ni à mes ambitions, et rien ne m’avait préparé à affronter la passion.
J’ai été le précepteur de ses enfants avant de devenir son amant, mais elle a mis fin à notre relation au nom de la morale. Dès lors, elle m’a opposé une indifférence tenace et a joué avec mes sentiments sans la moindre pitié pour mon esprit tourmenté et mon corps torturé.
J’ai fui notre village pour Grenoble, là-bas je suis parvenu à entrer au service d’une noble famille, les Le Cordon. J’entrevoyais enfin un bel avenir. Mais la vindicte de Madame Michoud m’a poursuivi jusque dans cette maison où j’exerçais en tant que précepteur et a sali l’amour secret qui m’unissait à leur douce fille.
Malgré mes menaces, mon ancienne maîtresse voulait mon ostracisme de tous les cœurs purs. Elle a causé ma perte en parvenant à me faire chasser de ce logis, où pourtant j’excellais.
Sa vertu l’a amenée à abuser de son pouvoir, alors je suis revenu à Brangues. Je suis entré dans l’église du village, en serrant mon arme au fond de ma poche, au moment où notre vieux curé entamait son homélie. J’ai dégainé et tiré. Elle était à deux bancs de moi. Stupéfait, le prêtre a suspendu son discours. Ses brebis m’ont fixé en retenant leur souffle jusqu’à ce que deux hommes de belle taille m’empoignent.
Aujourd’hui, je ressens encore le métal froid de mon pistolet qui, en se plaquant à ma paume, a chassé le souvenir de la chaleur de son corps. Mes doigts ont aimé parcourir ses courbes voluptueuses, mais ont agi sur la détente avec détermination. L’odeur âcre de la poudre a remplacé son parfum fleuri, entêtant. Son grain de peau laiteux dès lors ensanglanté a signé ma déchéance tandis que sa silhouette fuyante s’est voilée de noir.
Son corps est à peine refroidi, je sais que le mien le sera bientôt.
Je regarde une dernière fois l’assistance ; la sentence vient de tomber sous un tonnerre d’applaudissements. Tous hument l’odeur enivrante de la vengeance. C’est sans remords que chacun a contribué à ma mise à mort, tous sauf cet homme debout au fond qui me fixe avec un intérêt particulier, son regard sonde mon âme et mes peines. Voilà qu’on s’agite derrière mon dos tandis qu’une voix souffle : « Henri Beyle* est là ! »


* Alias Stendhal


L’envol

Je parlais bas. Je gardais les yeux baissés. Mes mots, mes gestes, durant dix années partagées m'échappèrent. Ils furent vôtres et j'acquiesçais à votre emprise.
Seule face à la fenêtre ouverte sur la nuit qui gèle, dos au mur, bras croisés, aussi immobile que vous l'exigiez parfois de moi, je fixe le vide que vous m'avez offert. Absence dont la musicalité résonne déjà dans l'appartement délesté de vos lourdeurs.
Pourtant, à peine quelques minutes écoulées depuis que j'ai ceint votre taille, ai posé le front sur le dos que vous me présentiez, écouté votre intimité bruisser là pendant que vous inhaliez l'air pollué de l'avenue encombrée. Je crois qu'alors vous dîtes quelques mots car la contrebasse de votre voix modula. Maudite que j'ai reconnue. A l'aune de ses notes graves je me suis entravée, hétaïre, jusqu'à me consumer.
« Arrête tes gamineries ! »
Est-ce ce que vous avez soufflé, nonchalant, sans malice, par habitude ? Je me suis redressée.
Paumes velours sur votre dos qu'âge et âpreté ont voûté, j'ai supplié Dieu de vous accueillir en son jardin, puis, très cher amour, je vous ai poussé.
Mes doigts qui après se tordent, mon souffle qui s'emballe, j'assume, mais fasse que longtemps je me délecte du petit cri indigné qui vous échappa. Soudées en lui, s'envolaient, légères, vos ardeurs et l'arrogance qui vous firent confondre humanité et déité.
L'homme puissant ignore la honte. A contrario mes joues s'empourprent tandis que je me remémore l'indécence de votre main s'accrochant par réflexe, terrorisée, au cachemire de mon cardigan. Plutôt que de vous laisser choir avec l'élégance requise, vos doigts boudinés, chenillles gluantes qui pour un peu auraient encore pétri mes seins, se crispaient. Avez-vous éprouvé jusque dans vos os la force et le courage dont je fis preuve, moi, sexe faible, pour les décramponner ?
Etonné, il vous fallait donc mourir. Quel ahurissement, quelle disgrâce vous happèrent alors que je me penchais pour admirer entre les étoiles le ballet de vos membres éperdus ? Le bruit sur le dallage qui reçut ce méprisable corps de soudard, douze étages plus bas... Nimbé de lune pâle, vous, épouvantail sélénite, déchu, n'étiez plus rien que ridicule cadavre en pantalon de coupe anglaise, éclaboussé de grenat et de vent.
J'ai reculé, laissé la nuit bienfaisante recouvrir les odeurs de la chambre où vous aviez chiffonné ma peau de vos abjections et les draps de satin rose. Décadence que nous cultivions les jeudis quand vos obligations internationales ne vous retenaient pas en d'autres garçonnières. J'entendrai bientôt crier au loup ceux qui tenteront de vous purifier dans la mort. De menotter mon insouciance. Que dirai-je aux policiers ébahis qui vous reconnaîtront ? Mentirai-je ?
Avant que de m'enclore au monde, j'ai une pensée fugitive pour votre femme que je libère de votre envoûtement en même temps que je me condamne. Elle est à la morale l'admirable qui vous protégeait de vos élans dévastateurs et nous auréolait, gueuses que vous entreteniez, de sa magnanimité.
N'ayez crainte, bel et vieil amour, ils seront nombreux à suivre et pleurer votre dépouille. Vous qui vous targuiez de diriger leur pays avec autant de prestance que vous en déployiez à régner sur la cour de vos maîtresses.
Vous étiez politicien.
Vous corrompiez les âmes et violiez vos jeunes stagiaires.
Justice voulut que cette nuit, une femme cessât de pardonner.

Puisqu’il faut tuer…

Bon. Eh bien voila ! C’est fini ! Comme des grandes vacances enfin arrivées. Plus de soucis quant à l’avenir. Entre le passé qui est mort et le présent devenu moribond, l’avenir est inutile et n’a pas de sens. Rien à envisager. Plus de projets. Même plus d’envie.
Comme un animal dans un zoo, je vais survivre en laissant couler des jours et des nuits qui glisseront sur moi. Serai-je de ceux qui vont et viennent d’un mur à l’autre ou de ceux qui restent prostré dans un coin de la cage ? On verra bien à l’usage mais, au fond, je m’en fiche.
Ils vont bientôt revenir me chercher pour m’interroger à nouveau et je suis détendu. Serein même. Rien ne m’inquiète ni ne m’intéresse plus. Ce que je devais faire a été fait et j’ai compris que c’était le bout de ma route. Ce qu’il reste dorénavant à vivre ne me concerne plus, mon corps s’en accommodera bien sans moi. Moi, je me contenterai juste de le nourrir. Quoique…
J’ai une (la dernière ?) pensée pour ma petite famille. L’ultime image qui subsiste d’eux c’était triste et au petit déjeuner : L’un avait le nez dans ses céréales, l’autre tapotait frénétiquement sur son téléphone.
Leur mère venait de disparaître de mes pensées et dans la salle de bain. Partie se pomponner avant de s’en aller exhiber ses cuisses et son décolleté dans le cabinet d’avocat qui l’emploie.
J’ai haussé les épaules et suis sorti de la cuisine. J’ai pris mon manteau, mis mes souliers et je suis parti sans qu’aucun ne m’ait dit un mot. Depuis quand suis-je devenu invisible à leurs yeux ?
Je viens de m’étendre sur le banc de ciment. Il se trouve que je suis seul. Il n’y a pas de bruit. C’est reposant après le vacarme et l’agitation des dernières heures. Je joins les mains et ferme les yeux pour jouir de ce calme de tombeau. Ici, c’est un peu comme dans un monastère : Couche dure et murs nus. Silence et immobilité. Enfermement. Il m’est arrivé plusieurs fois d’envisager comme une délivrance une retraite définitive dans un cloître. Cela m’aurait-il sauvé ? Le destin a décidé autrement, me faisant prendre une autre voie…C’était hier matin ou ce matin ? Je ne sais plus. Cette garde à vue m’a fait perdre la notion du temps et je n’ai pas idée de l’heure. C’est un confort que je découvre. Mon luxe sera désormais de flotter sans attache dans le temps.
Lorsque j’ai quitté la maison comme un fuyard, je me suis mis à errer dans les rues du centre ville à l’heure et au lieu de partir travailler. Un besoin de ne plus faire comme les autres jours ? La nécessité de sortir du carcan ? De casser, de détruire aussi...De diriger moi même mon destin en maîtrisant, un instant seulement, l’anéantissement de quelque chose. Fut-ce dans ce but, encore non compris ni même prémédité, que j’avais emporté le FM de fabrication soviétique acheté un jour dans une cave glauque ? Je me souviens m’être étonné sur la place de la Mairie de l’avoir en main.
Des enfants et leurs mères devant l’école, le marché, des passants, un autocar de touristes, le curé devant l’église en face. Posément, sur eux tous, j’ai vidé les cinq chargeurs. Comme à une sorte de fête foraine, sans peluche ni poupée à gagner.
Tout ce qui encadra ces instants là, intenses, enivrants, euphoriques, n’a ni valeur ni importance. L’action a supprimé tout ce qui a été avant eux, qui m’a tant pesé, et elle a anéanti tout ce que j’aurais pu être après, dont chaque rafale m’a affranchi.
Maintenant, rien ne peut plus exister, hors ce qui m’attend au delà. Peut-être.


Six gouttes de ciguë

 À la tienne !
Le toast jaillit de nos gorges, d'une même voix. Comme un seul homme, nous portons le verre à nos lèvres et en avalons d'un trait le contenu ambré. L'alcool me brûle la gorge.
L'air satisfait, tu fais claquer ta langue et le verre sur la table. Tu n'as pas senti le goût du poison. Quand tu auras compris, il sera trop tard.
Tu es assis en face de moi, déjà mort, et tu ne le sais pas encore. C'est si rare de pouvoir te contempler quand tu es calme, quand ta fureur bestiale est en sommeil, cette fureur qui a déjà fait tant de victimes. Tu es presque beau, avec tes favoris qui frisottent, et cette fossette qui ne t'a pas quitté depuis l'enfance et qui a fait craquer tant de jeunes et jolies femmes. Avant que tu ne les assassines.
Tu me regardes d'un drôle d'air, narquois, accusateur, comme si c'était moi le monstre. Au fond, peut-être as-tu raison. Au fond seulement.
Pendant que tu dormais, je suis allé rendre visite aux enfants de ta dernière victime. Sais-tu qu'elle avait deux petites filles ? Dorénavant, elles seront à l'abri du besoin. J'y ai mis mes derniers sous.
Dehors, des chiens jappent. La meute en colère approche, armée de fourches et de torches. J'abandonne. Je ne peux plus t'aider ni de te protéger, et n'ai plus la force de te combattre. Ni l'envie. J'ai longtemps cherché un remède à ce mal étrange qui te ronge jour après jour. Le modeste pécule que m'avait légué Père a été englouti en cherchant la solution, à acheter des sels d'argent et d'autres composants coûteux nécessaires à mes expériences. Mais mes potions et mes philtres sont restés sans effet. Ton organisme a vaincu ma médecine. Je tâtonnais avec plus ou moins de réussite. Chacun de mes échecs décuplait ta fureur. Il a fallu plus d'une fois fabriquer un alibi après tes virées nocturnes. Je ne peux pas te laisser continuer à te mettre en danger en perpétrant ces horribles crimes. À nous mettre tous les deux en danger.
Je n'ai plus de quoi travailler à mes recherches, ni même assez d'argent pour m'acheter à manger. Mes créanciers m'assaillent.
Ma réputation est ruinée. La brillante carrière de médecin qui s'offrait à moi est terminée alors même qu'elle démarrait. Je ne suis plus rien, par ta faute. Mes proches se sont éloignés. Ma douce amie, mon exquise fiancée m'a quitté, par peur de la violence de tes colères.
Un jour prochain, un médecin trouvera sans doute un nom à ta monstrophrénie, et le moyen d'en guérir les gens comme toi. En attendant...
 Il est seul ! Allons-y !
Ils enfoncent ma porte mais c'est toi qu'ils viennent chercher. Cette lettre anonyme... Ce coup-ci, tu ne t'en tireras pas. Ils ne me feront pas payer tes actes criminels. Cent fois tu as échappé à la justice des hommes, mais ce soir, tu ne te soustrairas pas à celle du Créateur. J'y ai veillé. J'ai confessé nos fautes par écrit juste avant de nous verser cet excellent Cognac. La cire du cachet n'est pas encore sèche. Ils trouveront la lettre sur mon secrétaire.
Tes yeux s'écarquillent. Ta vision se trouble. Des vertiges te bousculent. Tu commences à éprouver des difficultés à respirer. Tu viens de comprendre ce que je t'ai fait. Ce que je nous ai fait. Il est trop tard. Une écume blanchâtre, épaisse, coule de la commissure de tes lèvres en bulles microscopiques.
Six gouttes de ciguë dans mon Cognac et le tour était joué. Tu n'as rien vu venir... Dans un râle, avant que tout ne se brouille, tu m'entends dire, mon regard vissé au tien à travers le miroir :
 Adieu, Hyde !


Mon ami Bernd


Voilà, c’est fait et bien fait, je ne suis pas mécontent du résultat, le moment crucial c’était quand même cette mise à mort, il ne fallait pas tout gâcher en une lutte pathétique ou risible, un roulé-boulé cocasse, enfin je ne sais pas quoi de dérisoire qui aurait tout foutu par terre, mais là je crois —il faudra que je vérifie sur la vidéo si la prise est bonne— je crois que nous avons fait du bon boulot, sacré Bernd, une bonne tête ce type, un bon coup aussi, il a pas moufté quand je lui ai coupé la queue, aurait pu se débattre mais non, rien, il a fait comme s’il n’avait rien senti, grâce au garrot qui lui serrait la base de la bite depuis dix minutes aussi, c’était mon idée ça, pour l’hémorragie, j’aurais pas voulu que les choses se terminent mal, pas à ce moment-là, c’était pas la conclusion de notre histoire, une belle histoire, commencée étrangement quand même, une annonce sur le net, vraiment, ah ah, si j’avais su qu’il y avait des gens capables de répondre à une annonce postée par un type surnommé « Francky le Boucher » et qui demandait des volontaires pour se faire manger, au sens propre du terme, et se manger soi-même en plus, oh, dingue, quand j’y pense, t’es allé rudement loin, un sacré mec, y’a pas à dire, je l’ai vu de suite que ce type en était, on en rencontre pas deux comme ça dans sa vie, un sacré coup, oui, vraiment, ouh, quand j’y repense ça me titille encore le fondement, et sa belle bite coupée et débitée dans la poêle en train de frire, et il en a mangé et redemandé, c’est dingue, mon cher Bernd, tu as assuré, qui aurait cru en passant une simple annonce, enfin j’espérais quand même parce que sinon je ne l’aurais pas passée, cette annonce, mais lui, pas d’erreur de casting, et zou, la lame dans la trachée et il bouge pas un poil, juste un frémissement des paupières, et encore un coup sous la mâchoire, crac, la lame qui coupe et le sang qui bouillonne, une belle mousse rouge, vivement le film, mais là j’ai du pain sur la planche, les crochets, c’est où que je les ai foutus, merde, je les avais là, dans les mains y’a pas dix minu… ah les voilà, foutus crochets, je vais te le suspendre ici, hum, hum, l’est pas en plume, ah ah, sacré Bernd, je vais te choyer moi, voilà, encore un peu, hum, et les couteaux, ils sont là, je vais pas te débiter des sornettes ni des rôtis, que du filet de toute beauté, puis je me ferai un festin, un petit steak, ou non, une entrecôte, le reste, j’en tirerai bien, pouah, trente ou quarante kilos de viande rouge, au moins, je pense, les os pèsent guère plus de quinze kilos, y’a la tête dont on fait pas grand-chose, les tripes et les poumons, pfft, aux chiens, moi j’aime pas ça, j’ai jamais aimé, le cœur c’est bon, pas trop cuit, mais là, il y a de la bidoche, regarde-moi ça, je te découpe une pièce dans le haut de la cuisse, rien que ça, c’est huit kilos de viande, je retirerai la peau et la graisse tout à l’heure, c’est drôle sans la queue, Bernd, si tu te voyais, ah ah, un sacré coup quand même, et merde, la caméra, j’avais oublié, là, comme ça c’est mieux, faut pas tourner le dos à l’objectif, hein Bernd, souris, allé, ah ah, tiens encore un beau steak, quand je le mangerai, celui-là, je me paierai une bouteille de vin français et une franche rigolade en notre hommage, je nous ferai un gâteau avec inscrit dessus, comme pour un anniversaire, « à Armin Meiwes et Bernd Jürgen Brandes »

Le concours de cuisine

J'ai pris la décision de participer au concours de la meilleure cuisinière du canton. Je vais confectionner une tourte à la farce fine. Le foie ruisselant de graisse avoisine les deux kilos. Il ressemble à un foie gras de Noël, celui d'un animal gavé au maïs.
Quand je m'en donne la peine, je suis capable de prouesses et de tromper mon monde. Mais à quoi bon se décarcasser puisque mon mari engloutit la forêt noire ou la daube que j'ai mis des heures à préparer, comme une vulgaire nourriture industrielle, sans un mot ni un sourire de satisfaction ?
Je ris. Ça ne m'arrive pas souvent. Ma glotte produit des gloussements à l'idée de son ahurissement, tout à l'heure. Ou il ne viendra pas ce soir ? Je ne sais pas, je ne sais plus, je confonds peut-être, j'ai le cerveau en compote depuis quelques jours. Allez hop sous l'évier la bassine dans laquelle trempe une serviette éponge enduite de traces brunâtres ! Pendant que j'effectue les sales besognes, Monsieur paie la tournée grâce à l'argent qu'il m'a volé. Ou alors il est parti en voyage, en compagnie d'une poulette ? Il me croit naïve, pense que j'ignore qu'il fricote avec la serveuse du café du commerce. Et il se permet de me reprocher ma maigreur, mes poils au menton et mon aigreur. Marre des grandes scènes du deux à chaque retour du bistrot ! L'autre soir, je l'ai viré de la maison à coups de poêle à frire, il est allé dormir à la cave, sur un méchant lit de camp, en emportant le litron de gros rouge. Qu'il crève ! Je ne peux plus le supporter ! D'ailleurs je ne l'ai jamais aimé ! Je me sens libre. L'année 2000 va marquer un tournant décisif !
Je vais leur faire la nique à tous et rendre hommage à ma Mémé Cordon bleu, la seule qui m'ait jamais témoigné un peu d'amour et d'intérêt.
Je papote et, pendant ce temps, les filets sanguinolents salissent le plan de travail. Vite, je dois cueillir des herbes aromatiques, avant la tombée de la nuit ! Là-haut, le père, tu peux être fier des carrés tirés au cordeau, de la rondeur veloutée des tomates, du gonflement luisant des gousses de petits-pois. Au concours du plus beau potager, sûr que je décrocherais la médaille d'or et des tonnes de félicitations. Merci les vieux de m'avoir inculqué l'amour de la terre, et, surtout, de me fournir gratuitement l'engrais naturel. Excepté le guano, y a pas plus efficace que le mélange de corne broyée et de sang séché. Tout le monde n'a vu que du feu : les disparitions volontaires ça arrive fréquemment, m'ont dit les gendarmes.
Lisons attentivement la recette : cuisson de quarante-cinq minutes à moyenne température, après préchauffage ; hacher finement basilic, thym et persil, les incorporer au foie et aux rognons, ajouter la mie de pain trempée, les œufs, un soupçon de porto ; verser la mixture dans le moule et enfourner. Voilà ! Ouf ! Je dispose de cinq minutes pour ôter mon tablier et me recoiffer avant la séance. Ils passent La grande bouffe au Palace.

Le Républicain lorrain, 18 mai 2000 : Macabre découverte en Meurthe-et-Moselle
Un tronc, des membres et une tête tranchés ont été retrouvés au fond du puits d'une maison en ruines, dissimulés dans des sacs-poubelle. Le corps a été reconstitué et tous les organes récupérés, à l'exception des reins et du foie. Pour les besoins de l'enquête en cours, le nom de la commune et l'identité du cadavre, de sexe masculin, ne peuvent être révélés.


Retrouvailles

Merde, on se les gèle ici. Je me suis assoupi tranquille hier soir, prêt à replonger dans mes rêves de soleil, de plage et de belles nanas à moitié à poil et j’me réveille dans le canapé avec l’impression d’avoir dormi dans un frigo.
Il est quelle heure, là ? 09 h 00, déjà ! Mal de tête carabiné, comme un lendemain de cuite. En plus, j’ai les souvenirs qui foutent le camp. J’me rappelle même plus de ce que j’ai fait la veille. J’me taperais bien un whisky, avec deux dolipranes en guise de glaçons, juste pour retrouver la mémoire. D’un autre côté, ça devait pas être extraordinaire.
Qu’est-ce qu’un vieux comme moi peut foutre de ses soirées ? Mater une émission télé pour débiles, se farcir un bouquin écrit par la maîtresse de l’éditeur ? Ce qui est sûr, c’est que j’étais pas en train de faire la nouba avec des gogo danseuses, même si ça résonne encore pas mal à l’intérieur.
J’viens d’avoir soixante-huit balais. C'est peut-être déjà vieux, pourtant, si vous saviez à quelle vitesse sont passées ces années. Plus rapides que des étoiles filantes dans un ciel d’été. Même mon boulot a duré le temps d’un éclair. Responsable d’agence automobile. C’est comme ça que j’ai rencontré ma femme. Elle cherchait un petit coupé. Elle a obtenu une belle ristourne et le concessionnaire avec.
Elle est où, d’ailleurs ? Merde, j’ai la tête qui va exploser. Impossible de me souvenir. J’crois qu’elle devait aller chez le toubib. Toujours ses problèmes de santé. Deux séjours à l’hosto. J’lui dis rien pour pas l’angoisser, mais je m’inquiète. Des couples comme elle et moi, avec tout ce que la vie nous a réservé, ça crée des liens.
J’porte encore mon pantalon de velours et ma chemise à carreaux de la journée d’hier. Me dites pas que j’ai dormi habillé, sinon j’vais me prendre une bonne engueulade quand Louise va rentrer. Me faut un café, et pas un de ceux qu’ils vous servent maintenant dans d’immenses gobelets remplis d’eau chaude. Toujours cette impression qu’un gus joue du tambour à l’intérieur de mon crâne. « boum » « boum » « boum ».
Mais… J’réalise subitement, c’est pas moi. C’est à la porte que ça tambourine pas mal. Et ça fait pas que taper, c’est que ça braille en plus. Si les types derrière continuent, ils vont finir par tout défoncer. Pas moyen de reconnaître les voix sur le palier. Pourtant, ça fait un moment que j’habite l’immeuble et je connais tout le monde, même le p’tit con du troisième.
Hé, ils pourraient faire gaffe. J’ai failli me faire écrabouiller en voulant ouvrir la porte. Regarde-les ! Ils sont tellement excités qu’ils me passent devant sans faire attention. Ça me fait marrer parce qu’ils m’appellent en même temps : Monsieur Mercier ! Monsieur Mercier !
Mais… C’est des flics. Qu’est-ce qu’ils foutent chez moi ? Non, pas ma chambre. Ils ont pas le droit d’entrer. J’m’en vais te les foutre dehors, moi. À grands coups de pied au cul, et…
Dans mon lit… Il y a quelqu’un… J’connais cette tête… C’est moi.
Comment j’peux me trouver dans mon plumard et en même temps sur le pas de la porte ? C'est n’importe quoi. Ils disent que je suis mort. Hé ! Regardez-moi, j’suis vivant. Mais regardez-moi, merde ! Pourquoi ne me voient-ils pas ? Et ce mot que ramasse l’un des bleus sur ma table de nuit : Elle partie, plus rien ne me retient ici.
Hier soir, ça me revient. Les cachets, l’alcool… Ce matin, elle n’était pas chez le médecin. Sa maladie. Elle m’a quitté. Un mois déjà… J’ai froid. J’m’en fous.
J’vais la revoir.



Adieu belle-maman !

Je l’ai fait et n’en éprouve aucune culpabilité. Poussée dans mes derniers retranchements, je l’ai poussée… par-dessus bord. Vingt ans à supporter la tyrannie de belle-maman, à entendre Jacques dire amen à tous ses désirs. Je me suis toujours demandé pourquoi il ne parvenait pas à extirper ses pattes de la toile arachnéenne tissée par la veuve autour de son unique enfant. L’héritage ? Il a toujours prétendu qu’il s’en souciait peu. En tout cas, je viens de donner le coup de ciseau salutaire et moi, je ne dirai pas non à la galette, juste compensation pour ce que sa mère nous a fait subir ! Je me sens légère, légère en regagnant en catimini notre cabine.
Nous n’aurions jamais dû embarquer sur le Calipso. Pour nos vacances d’été, nos seuls moments de paix, nous avions l’habitude de nous envoler vers l’étranger, loin des jérémiades et réprimandes de madame mère qui avait une sainte horreur de l’avion. Cette année, larme à l’œil, elle nous a sorti la grosse artillerie : réaliser son rêve de toujours, une croisière en Méditerranée, son dernier plaisir avant l’ultime départ. (Hypocondriaque, elle se découvrait sans cesse un nouveau mal, à son avis fatal)
J’ai enragé quand nous avons gravi la passerelle, belle-maman accrochée au bras de son fils, moi derrière me coltinant les bagages. J’ai grincé des dents lorsque la carne s’est installée en permanence ou presque à l’ombre dans son transat, coiffée de sa ridicule capeline ornée de cerises, exigeant la présence de Jacques à ses côtés. Lui, brave toutou obéissant, lui passait ses magazines et toutes ses lubies. J’ai encaissé sa mauvaise humeur aux repas, son dénigrement des serveurs, ses « as-tu assez mangé mon Jacquot ? »
Elle a vraiment poussé le bouchon trop loin en venant le soir toquer à la porte de notre cabine alors que, notre intimité enfin retrouvée, nous laissions nos mains et nos bouches entamer de délicieux préliminaires. Madame avait froid, ou était prise d’une angoisse. Jacques allait l’envelopper d’une couverture et de ses bons soins jusqu’à ce qu’elle s’endorme.
Bouillant intérieurement, j’ai affiché une bonne humeur à toute épreuve. Je fourbissais mes batteries, laissais échapper auprès des autres voyageurs et du personnel du Calipso des réflexions inquiètes sur la santé de notre chère maman qui n’avait plus toute sa tête, qu’il fallait surveiller comme le lait sur le feu.
Avant-hier, en les apercevant tous les deux, côte à côte, accoudés au bastingage comme des amoureux, j’ai pris ma décision. Au dîner, j’ai remplacé la gélule digestive de Jacques par un somnifère. Quand la vieille a frappé à notre porte, sur les coups d’une heure du matin, je me suis faite toute prévenante : inutile de réveiller Jacquot, j’allais m’occuper d’elle. Une petite promenade à la fraîche, sur le pont-passagers, idéale pour calmer son anxiété. Elle m’a suivie, étonnée, bougonnant que, quand je voulais faire un effort, je n’étais pas une mauvaise fille. Pas une âme en vue. On a bavardé quelques instants, savourant la douceur de la brise nocturne. Et d’un coup, sans prévenir, une bonne poussée dans le dos – je l’ai trouvée légère comme une plume – hop, à l’eau belle-maman, adieu ! Pas un cri. Juste un plouf.
Oui vraiment, la satisfaction du devoir accompli me donne des ailes. Je saurai bien consoler Jacques. Sinon, un peu de patience, une fausse manœuvre en sortant la voiture du garage, tout le monde connaît mes lamentables prouesses au volant. Et à moi la galette !

Pleine lune

Je vous prie de bien vouloir excuser ce poème…
Car c'est ainsi que vont les monologues intérieurs…


Le réveil sonne au loin derrière l'oreiller. Quelle nuit !
Je crois que je me souviens ; pas sûr.
J'ai frappé : cinq fois au visage.
Jamais auparavant je n'avais fais une telle chose.
J'ai reçu des coups de pied et des crachats. Je n'ai pas fait mal et je n'ai pas eu mal.
Mais j'avais la volonté de le faire.
Puis, tout le monde à pleuré et ma victime se roulait par terre dans des convulsions de rire nerveux.
C'est la chose la plus laide que j'ai vécue.
Plus horrible encore qu'un accident de la route.
Un avant goût de la guerre.
Comment ai-je pu dormir après ça ?


C'est une affaire de résistance, d'argent, de sordides intérêts.
La sorcière dansait sur le carrelage blanc.
Je me suis vu alors, dans l'éclair d'une lucidité brutale, pauvre homme privé de tout, enfermé dans une armoire.
J'ai laissé tout devenir dégueulasse, le carrelage était sale et la sorcière avait des seins tristes et flasques.
Ses incantations morbides étaient des phrases entières de banalités répétitives,
irritantes comme une séquence interrompue au milieu d'un mot et cent fois recommencée.
J'étais tendu et me taisais.
La sorcière s'est mise à casser des objets un à un.
Une lampe, un vase, une assiette, etc.
Tout cela dans un calme inquiétant.
Je m'étais juré de ne pas broncher.
Puis elle a commencé un chant rauque et sauvage plein de gros mots.
L'abat jour de la cuisine est tombé sur le carrelage.
J'étais inquiet pour les enfants.
Je savais qu'ils entendent tout de là haut.
Mais comme les sorcières n’existent pas.
N'est-ce pas ?

Ce que c'est que de boire !
J'avais beaucoup bu ; c'est vrai.


Ce sabbat inattendu avait tout de l'hallucination.
Mais la créature m'a attaqué avec un tournevis et j'ai eu peur.
Je crois que c'est ça, : j'ai eu peur.
Elle s'approchait de moi l'écume aux lèvres.
Les insultes ruisselaient sur son menton comme de la bave.
Puis, son regard a plongé dans le mien.
Elle a ricané sourdement en provoquant à la façon des prostituées :
“Vas-y, cogne-moi“.
Je l'ai fais.
Mais elle s'était déjà écroulée au sol.
Je suis nul pour donner des coups.
Je ne sais pas faire.
Finalement, j'ai jeté un seau d'eau par terre sur elle.
Ce qui l'a chassée.
En partant, elle avait l'air contente.
Cette macabre cérémonie avait dû lui plaire.
J'ai ensuite nettoyé le carrelage blanc et pleuré.
Oui, c'est vrai : j'ai pleuré !
Oui, c'est vrai qu'elle avait l'air contente.


Mon sang-froid est détestable.
Il peut être agréable à certain que je sois capable de le perdre.
Voici une chose que j'ai apprise cette nuit.
Une odeur de souffre rode encore dans la maison il me semble.
La sorcière reste tapie et prête à l'attaque.
Elle ne cède jamais, ne pardonne jamais.
Le vin blanc est sa potion magique.
Et puis elle est revenue.
Alors j'ai planté là l'assemblée et mon couteau.
Oui, c'est ça, j'ai planté là mon couteau.
Ça y est, je me réveille et je me souviens.
J'ai planté mon couteau.


Comment ai-je pu dormir après cela ?


Nuit d'ivresses.

Je l'ai tuée le lendemain de notre mariage. Comme quoi la nuit porte conseil.
Je l'aimais, oui, mais...
On s'était mariés sur un coup de tête et et sous la pluie, un coup de folie qui l'a saisie le dernier matin de l'année : "Depuis le temps qu'on est ensemble, elle m'a dit, y'a un truc qui me ferait plaisir." "Mon fameux aïoli ? j'ai proposé. Bouge pas, je file chez Félix Potin." Elle a soupiré : "Décidément tu ne comprendras jamais les femmes..." Moi, je m'en fichais, des femmes, c'était elle que j'avais dans la peau. "Tu préfères un tiramisu ?" j'ai demandé. "Je veux qu'on se marie !" elle a crié, et j'en suis resté comme deux ronds de flan. Un mariage ? Euh... en cette saison ? J'aurais trouvé n'importe quelle mauvaise raison pour y couper. Mais ce que femme veut, Dieu le veut, et Jeane Manson l'a confirmé : j'ai compris que je devrais obtempérer. Et ce serait ça de moins à faire en 2012, j'ai pensé. Alors j'ai dit oui.
On trouvé le curé, les alliances, les costumes, on a même eu de la chance : une place s'est juste libérée à la mairie grâce à un crash aérien qui avait réglé en trois minutes les préoccupations de deux fiancés qui n'en auraient plus jamais – il faut toujours voir le bon côté des choses.
Comme on était le 31, on s'est mis sur le nôtre, et on a filé chez Zeyer. On a réveillonné avec des huîtres et nos témoins, le Champagne coulait à flots et je me disais que ma vie de garçon aussi. A minuit, on s'est tous embrassés, et j'en ai profité pour rouler un patin discret à la serveuse – je venais de signer pour une monogamie dont la simple idée me terrifiait. Ma femme dansait sur la table, et puis elle a roulé dessous. On l'a ramenée à la maison, le témoin et moi, et comme on avait bien huit grammes à nous trois, il est resté dormir sur le sofa. La nuit de noces a été un grand moment : on a tous vomi – heureusement, pas en même temps.
Quand j'ai ouvert l'oeil, puis la porte du salon, j'ai compris que ça n'allait pas être possible. Ma femme était allongée en travers du canapé, la robe en bataille, et le témoin à demi-enfoui sous ses jupes. Leur air béat ne laissait pas de doute quant à la petite soirée privée qu'il s'étaient offerte – privée de moi, surtout.
J'ai fourré quelques affaires dans un sac et je suis allée secouer ma femme. Elle a ouvert les yeux, et je lui ai dit : "Je suis venu te dire que je m'en vais."
Elle a bondi sur ses pieds, s'est mise à hurler, à taper du pied et à sangloter comme une perdue, prenant à témoin de son désespoir ledit personnage qui ne s'est pas réveillé, encore rond perdu qu'il était. J'ai fait taire ses cris de goret qu'on égorge avec le cendrier de cristal qu'il nous avait offert la veille en cadeau de mariage – il faut toujours voir le bon côté des choses, et il avait eu le nez creux sur ce coup-là. Celui de ma femme a explosé sous le choc, et elle est retombée sur le corps de son amant ; elle qui avait passé la nuit dessous, ça rétablissait l'équilibre.
Le témoin si mal nommé a juste grogné puis s'est retourné, enfonçant son groin dans le cou de ma femme qui commençait à se tapisser de coulures tièdes de cervelle rose. Il en faudrait beaucoup plus pour le faire revenir à lui, mais son réveil serait difficile, pour sûr.
Je suis allé directement chez les flics. Je leur ai dit que je l'aimais, mais que je l'avais tuée. Je suis passé au tribunal hier. Le juge m'a dit : "Vous aurez vingt ans". Pas étonnant, au fond : quand on aime, on a toujours vingt ans.


La cabale du pêcheur


La colère divine avait meurtri le ciel au point de lui faire déverser des trombes de pleurs qui inondaient la terre de toute part. Ces tristes déferlements martelaient le toit en tôle de la petite cahute mue en un tam-tam sinistre dont le rythme inlassable et inéluctable annonçait le drame qui venait de s'y dérouler.
À l'intérieur, un homme était debout. Chancelant mais debout, il haletait et peinait à retrouver son calme, il happait un air délétère et vicié dont des germes de putridité latente l'oppressaient de toutes parts. Pieds, poings, poumons... sa tête était prête à exploser, ses tempes tambourinaient et son cœur battait dans une allure de cavalerie défaite, lancée à plein galop dans une fuite hâtive et honteuse.
L'homme aussi aurait voulu fuir. Fuir cette réalité que ses yeux habitués à l'obscurité devenue alors pénombre lui affligeaient.
Car à ses pieds, un homme gisait.
Lorsqu'il prit conscience de cette masse inerte, il se figea de stupeur et entendit le tintement clair et aigu d'un objet métallique qui choit : un couteau venait de tomber de sa main. Il tenta alors de souffler sur les brumes épaisses de son esprit qui voilaient de sa mémoire les derniers instants de sa vie.
Il se souvint tout d'abord du vent violent dont la puissance mit à mal les fermetures des fenêtres qui, libres de tout mouvement, cognaient les murs et son âme ; pam, pam, pam... comme autant de coups que l'on vous assène jusqu'à en perdre la raison. Puis, bris de glace et sang glacé, les vitres explosèrent les unes après les autres. Tout comme la tempête, la peur s'invitait dans sa demeure et dans sa tête. L'électricité cessa de fonctionner. Les lumières s'éteignirent et la radio se tut. Vinrent alors des éclairs lointains qui illuminèrent la nuit de flashs aussi vifs que soudains. La porte claqua et Eole incarné pénétra dans la maison. Son antre violée, il saisit d'un réflexe craintif, la lame qu'il avait à porté de main. Au loin, le ciel grondait et les éclairs se rapprochaient alors qu'une tornade avait déjà ravagé sa pensée. Animal ! Il devait protéger sa tanière coûte que coûte même si un dieu tout puissant lui barrait la route. Il serrait les dents et bandait ses muscles pendant que ses pieds le menèrent vers le perron de sa demeure, devant l'autel de l'au-delà, prêt à rugir, à bondir, à déchiqueter quiconque. Le ciel était en furie et les éclairs tout proches. Lorsqu'il se tint devant la porte, il fut aveuglé d'une lumière vive et assourdi d'un coup de tonnerre indissociables. Le peu de raison qui l'habitait encore s'envola, il vit un homme devant lui. Il émit un cri sauvage et se jeta vers sa proie. Et la foudre, frappa et frappa et frappa encore et toujours. L'intrus était déjà mort, mais il libérait de son bras la furie qui le hantait.
C'était donc ainsi qu'il avait tué.
La lumière revint et un petit air sensuel de bachata se fit entendre. Il avait ôté une vie dans un excès de folie, lorsque son corps avait été comme habité par une essence divine,
et il avait aimé.
Il recommencerait.


Un jeu d’enfant

Voilà, c’est fait. Une de plus… ou plutôt, une de moins. Comme c’est devenu facile ! Il a suffi d’un geste net et précis, fruit d’une longue expérience. Quand le sang a giclé, j’ai éprouvé une nouvelle fois cette sensation étrange de plénitude et de soulagement...
C’est plus fort que moi, il faut que je les supprime, toutes celles que le hasard met en travers de mon chemin. Je ne supporte pas leur façon de se dandiner sur les trottoirs, de lancer des regards provocateurs aux passants, leurs maquillages outrageux et leurs attifements indécents et grotesques. Alors je fais semblant de les aborder, je réponds à leurs avances et je les emmène dans un endroit écarté. C’est curieux comme elles se laissent faire sans même pousser un cri. En fait elles n’ont pas le temps de comprendre ce qui leur arrive, aucune marque de frayeur ne se lit sur leur visage, tout juste de l’étonnement.
Je n’éprouve aucun remords, aucun sentiment de culpabilité. La vraie coupable, c’est la femme qui m’a engendré. Ce n’est pas ma mère, elle ne s’est jamais occupée de moi, elle ne m’a jamais témoigné la moindre marque de tendresse. Je suis venu au monde contre son gré...
Peu après ma naissance, j’ai été placé dans un orphelinat tenu par des jésuites et je n’ai plus eu aucune nouvelle d’elle. Je n’ai été qu’un accident dans sa vie de femme dépravée. Je suis l’enfant de l’infamie.
J’ai grandi sans aucune affection, parmi d’autres enfants abandonnés, subissant toutes sortes de brimades. Après une brève scolarité, on m’a mis en apprentissage chez un boucher qui m’a fait accomplir les pires besognes. Est-ce à son contact que j’ai pris goût à la vue du sang qui coule et que je suis devenu un meurtrier ?
C’est une parole lâchée un jour malencontreusement qui m’a fait découvrir la vérité sur mes origines. A partir de ce moment-là, j’ai conçu une haine féroce pour toutes celles que l’on nomme des prostituées et pour toutes les aguicheuses. Impossible pour moi de croiser une femme dans la rue sans la voir comme un être abject, sans me rappeler cette phrase de saint Thomas entendue à l’orphelinat : « La femme est le premier instrument du diable. » C’est un être nuisible qu’il faut éliminer, un serpent qu’il faut égorger sans pitié. Ce sont toutes les mêmes, elles se servent de vous et ne cherchent qu’à vous tromper, elles vous mentent sans cesse. Alors mieux vaut les réduire au silence…
A présent je contemple à mes pieds ma dernière victime, pitoyable créature sans vie qui ne dira plus jamais : « Tu viens, chéri ? » Je ne peux détacher mon regard de ce corps inerte d’où s’écoule un liquide sombre. Je tiens toujours dans ma main droite le couteau à trancher dont je me sers depuis le début. Mais je sais que je ne peux m’attarder plus longtemps au risque de me faire prendre. Je dois continuer mon œuvre de vengeance, je n’aurai pas de repos tant que je ne les aurai pas toutes massacrées. Ma tâche est aisée, je joue sur du velours, personne ne me soupçonne car je passe inaperçu, je me fonds au milieu des passants anonymes. Je suis un homme quelconque, un homme insignifiant, parfois j’ai l’impression d’être invisible. Alors, qui pourrait m’arrêter ?
Je vais tranquillement rentrer chez moi, laver ma conscience et l’arme du crime avant de la rapporter dès l’aube à l’abattoir. Mon travail consiste à saigner les bovins après le coup de pistolet percuteur. Mais ma spécialité, c’est l’abattage rituel : j’aime que l’animal soit encore conscient lorsque je lui tranche la gorge.


Une âme en peine ou le sexe des anges

Je ne suis pas un homme, je ne suis pas une femme. Je survis en prostituant le mystère de mon sexe improbable.
Élevé comme un garçon, j’ai très vite rejeté ce corps mâle, objet de curiosité dans un village privé de distractions.
Me sauver, fuir la vilenie des rumeurs, apprendre à me connaître. Je rêvais de trouver refuge auprès de quelqu’un qui m’accorderait cette indulgence désolée, seule forme d’amour que je pouvais espérer.
Dans une capitale, lieu de tous les dangers, de toutes les perditions, j’ai échoué… C’est là qu’il m’a remarqué et recueilli. Cela fait déjà très longtemps, mais il demeure toujours près de moi, si près que la chaleur de son sang réchauffe mes pieds nus. Ses cheveux blonds ont pris une teinte étrange. Il semblait tellement étonné lorsque la lame de mon couteau a entaillé son front. S’est-il souvenu, à ce moment précis, de tout le mal qu’il m’avait fait ? Nul ne pourra jamais le dire. Le deuxième coup fut plus appuyé, le suivant superficiel, je voulais qu’il souffre.
Il m’avait initié, promis, qu’en faisant don à des clients de ce corps qui me tourmentait, mon âme garderait son innocence. Pour me déshabiller, les bras ne se faisaient pas prier. Je comptais dans mon lit plus de baisers alcoolisés que de fleurs odorantes et mes larmes commencèrent à couler en cascades.
Une longue patience m’a fait endurer bien des tourments, écartelant mon corps et anéantissant mes rêves. Il m’apprenait la morne volupté, la haine et le mépris, alors que je recherchais beauté et pureté. Séducteur, ce monstre sans pitié cambriolait le cœur des femmes comme des hommes, dépouillant les destins molletonnés des bourgeois assoupis. Mais sur ma peau, ses caresses endormaient pourtant une solitude tant redoutée.
Le quatrième coup a ôté de son visage ce sourire hâbleur qui me désarmait. Des estafilades sont venues abîmer ces mains qui me souillaient, strier ces cuisses qui m’emprisonnaient, frôler ce torse contre lequel je finissais toujours par me blottir.
Le dernier coup a transpercé le cœur, libérant mon âme.
La pièce est maintenant silencieuse. Sur la table léchée par un soleil couchant, dans un vase brisé, une rose rouge fanée perd une à une ses feuilles.
A l’improviste, sans que je l’appelle vraiment, la mort est arrivée. Elle a emporté avec elle cet être irrésistible de cynisme, me délivrant instantanément de ce dégoût que j’avais de moi-même.
Navré de douleur, tout me semble soudain tellement dérisoire ; je saisis la réalité avec une lucidité étonnante. Mon passé se nourrit d’erreurs, mon présent n’est que chaos, mon avenir promis à l’ambiguïté. Mais la vérité se montre assise juste là. Mes jambes fléchissent, je m’agenouille sans oser jeter les yeux sur cette forme allongée couverte de blessures et d’ignominie.
J’ai enfin trouvé ma place, je sais qui je suis : j’ai le sexe des anges…
Fuyant l’infini que je porte en moi, je pars vers un ailleurs bien plus lointain que les quelques minutes qu’il me faudra pour l’atteindre…


La chute des corps

Ça y est.
Tu voles.

A cette heure lumineuse de midi, comme tu es léger soudain, aérien malgré ton quintal, presque beau dans l'air mince de l'hiver. Tu fais l'expérience du mouvement que prennent les corps lorsque, abandonnés à eux-mêmes, ils tombent vers la terre - en l'occurrence notre trottoir. Ta tête quand soudain je me suis entendue dire, il y a un instant, "bon, ça suffit" et que j'ai senti se desserrer l'étreinte de mes doigts sur tes poignets, comment l'onde de choc, de refus, s'est propagée de ton corps à chacun de mes muscles, et quelle bonne fatigue aussitôt.

Lorsque tu as tourné vers moi ton visage, sidéré, ai-je perçu une forme d'admiration ? oui. Ai-je le moindre regret, tandis que ta silhouette s'éloigne, lentement, si lentement, que tourbillonnent à la même vitesse des objets aussi dérisoires que ton téléphone portable, un mouchoir, la rose de noël que dans ta contorsion finale tu as arrachée avec un de ces jurons dont tu as le secret ? la vitesse dépend-elle du poids du corps ? non, tu ne descends pas plus vite qu'une plume, tandis que se dissolvent nos liens débiles et morbides. Amour, comment résistes-tu à l'air, toi si massif et si fort ? mal, je le crains.

Tourne, vole mon pauvre amour, rien n'amortira le choc, rien ne viendra empêcher l'inexorable chute. J'entends encore ta voix mauvaise qui raille, je te vois enjamber le balcon de notre 7e étage et menacer de sauter, pour t'amuser, pour m'effrayer et m'anéantir, et je sens la peur me submerger, et le dégoût - je ne t'ai jamais dit combien je trouvais écœurante ta façon de manger, de triturer ta dent creuse, de t'endormir dans le fauteuil, de me dire "tu es si maigre", et de me donner de temps à autre un grand effroi. Amour ça n'a pas tourné comme tu le pensais, tes mains ont glissé sur le fer humide au moment où je m'approchais pour te dire arrête, c'est bon, je n'ai eu qu'un instant pour attraper tes poignets, et un autre pour délibérément les lâcher. Je te laisse tomber mon cœur, parce que tu es trop lourd, c'est très simple.

Mon pauvre gars c'est presque fini, sens-tu la peur broyer tes entrailles? Que seras-tu dans un instant, un souvenir, un mauvais rêve, cent kilos qui font un bruit mat en tombant sur le trottoir, en même temps que la rose qui mettra un peu de couleur et de délicatesse au tableau.

J'entends la clameur s'amplifier tandis que tu planes en vociférant, comme toujours. Vois-tu ta misérable vie toute entière défiler ? moi je sens les bras des enfants que nous n'avons pas eus m'enlacer et me bercer enfin, celui qui grandit dans mon ventre et dont tu ne sauras jamais rien applaudit des deux mains. J'ai un peu faim, il reste du chapon dans le four, de la bûche dans le frigo, du champagne dans le magnum et de la tendresse dans mon cœur, malgré ton entreprise de destruction, de la tendresse pour nous deux encore, je te plains un peu, cela fait-il mal de se fracasser sur un trottoir, si je m'ouvrais une bière, goût du réglisse, brûlure délicieuse dans la gorge et puis l'ivresse, la légèreté, enfin seule.

Un cri immense monte du trottoir, nous y sommes mon amour, c'est le moment, serre les fesses et montre-toi à la hauteur. Est-ce que je crie comme une hystérique du haut de mon balcon ? Non, j'observe tranquillement comment tu t'y prends pour finir.

Et j'espère que tombant des nues et de la fenêtre, tu auras pour une fois l'élégance de ravaler ton acte de naissance et ta rancœur en silence.


Un bon père de famille


Ma journée de travail s’achève, cette fois encore, sur une splendide réussite. Je rentre à l’hôtel d’un pas alerte avec la satisfaction du devoir accompli. Demain, je rentre par le premier train retrouver ma famille.
À l’aube, l’annonce du décès par balle de ma cible d’aujourd’hui sera en première page de tous les journaux dans les kiosques de France et de Navarre. Mon compte en banque lui, grossira, deux ou trois heures plus tard, d’une somme que je qualifierai de « rondelette ». Un salaire justifié, car l’homme abattu n’était pas un quelconque péquin, loin s’en faut !
Encore deux ou trois contrats, puis j’arrête. Cela me semble sage, ma vue baisse ces derniers temps et dans mon métier c’est rédhibitoire ! J’aime le travail bien fait. Ma conscience professionnelle exige que je place une balle pile entre les deux yeux de la victime, c’est net, propre, sans bavure ! Aucun rescapé n’est venu se plaindre d’un tremblement intempestif qui aurait nui à ce résultat parfait. Le sang ne coule pas, l’autopsie entraîne certainement plus de dégâts que mon tir ajusté ! La balle doit entrer juste au-dessus du nez, c’est mon petit côté Hercule Poirot cet amour de la symétrie ! Je ne supporterais pas l’idée de faillir à ma tâche ni de déroger à ce principe! Et puis, avec tous les placements de père de famille effectués depuis le début de ma carrière, l’avenir de ma progéniture est assuré.
Je dois vieillir, car un léger scrupule m’a effleuré à l’idée d’ôter prématurément la vie de cet individu. En constatant qu’il emmenait ses enfants à l’école, j’ai été touché par cette attitude responsable. J’agis de même et cette similitude m’a ému un instant. Malgré tout, j’ai appuyé fermement sur la détente. Il ne faut pas mélanger boulot et sentiments, ou alors, on travaille dans le social ! J’ai évidemment attendu qu’il soit seul pour tirer, je ne suis pas un monstre ! Il ne prenait aucune précaution particulière pour se protéger d’une éventuelle agression, donc je n’ai pas eu de peine à le viser soigneusement, sans craindre d’être repéré. Il y en a, il faut le reconnaître, qui nous mâche la besogne…
De toute manière, pourquoi me torturer l’esprit avec des remords aussi tardifs qu’inutiles ? J’exécute un ordre et un inconnu par voie de conséquence et basta. Le dernier en date était un homme d’affaires important, je n’ai pas cherché à en savoir davantage, car j’avoue ne guère me soucier des probables retombées provoquées par sa mort brutale… Je n’ai pas de haine. Je gagne ma vie. Je me considère comme un « bourreau privé », il y a bien des détectives privés, alors, pourquoi pas des bourreaux ? On m’objectera, peut-être, que la peine de mort est abolie dans notre beau pays. Certes ! Mais on ne m’a pas demandé mon avis ni celui de mes employeurs sur l’abandon de cette pratique…
Je peine à m’endormir. Je tourne et me retourne dans le lit, tracassé par le dernier appel de ma femme ce soir. Elle m’a confié tristement qu’elle ne parvenait plus à endiguer les colères de notre benjamin. Il refuse de lui obéir. À l’école, les enseignants se plaignent de lui car il tape sur tous ceux qui le contrarient et il se bagarre à chaque récréation. De qui peut-il tenir ces funestes dispositions ? Cela me chagrine vraiment.
J’ai horreur de la violence !
Avec les enfants, on n’a pas fini d’avoir des soucis…


Sortie de crise

Je viens de m’enfermer dans ma chambre et dans ma solitude.
La bouteille de whisky encore à demi pleine trône sur la commode à dessus de marqueterie. Son étiquette sur laquelle figure un pêcheur tétant son brûle-gueule au bord d’un loch des Grampians semble me narguer. Les bouffées que rejette l’homme ont des fragrances opiacées qui s’échappent et me grisent. Les vagues noires du lac frémissent d’impatience. Le vieux sous son caban jaune a comme un rictus de victoire. Il connaît si bien la suite de l’histoire…
Encore une fois, les démons enfermés dans le placard aux vêtements sont parvenus à s’échapper, libérés par leur mystérieux manipulateur. Araignées géantes, lézards dardant leur langue bifide et rats noirs à la longue queue écailleuse ont entamé une danse effrénée autour du grabat qui me sert de lit… Repoussant d’un pied dérisoire la bouteille vide devenue inutile, je me rencogne dans un angle, les yeux exorbités, les genoux remontés sous le menton. Une peur animale, viscérale, me glace le sang. Je devine la lente progression des iguanes cuirassés sur le plancher, les grignotis des dents pressées, l’escalade patiente des pattes velues sur le bas de mon pantalon. Je n’en peux plus, je hurle, heurte l’ampoule de la lampe dans un geste désordonné qui se brise avec fracas. Une nuit opaque, glauque, seulement habitée de créatures monstrueuses et de rêves désarticulés s’abat sur la chambre et sur mon pauvre cerveau qui n’en peut mais…
Au matin, ou du moins ce qui me semble être le matin, j’émerge de ma torpeur douloureuse, les tempes bourdonnantes. Une colère froide m’envahit peu à peu.
Ce soir, c’est sûr je l’aurai ! Je vais faire tout ce qu’il faudra pour ça. Je vais écraser ce prestidigitateur fou qui me torture avec sa ménagerie infernale. Ce dément qui toutes les nuits s’ingénie à me provoquer avec la bouteille tentatrice et me renvoie à mes phobies, mes errances, toute cette face obscure de mon âme tourmentée, le cul noir de suie jamais briqué de la marmite de ma vie…
Je l’aurai ! A condition de ne pas tomber dans le piège habituel…
L’hiver a posé sa chape de silence et de brume sur le jardin dénudé. J’ouvre la fenêtre, ce que je ne fais jamais habituellement. Je respire un grand coup. Je descends à la cave, emplis une caisse de bouteilles vide que la poussière apparie. Tous ces flacons que j’avais abandonnés sur le sol, au gré de mes ivresses et de mes hallucinations !
Remonté de la cave, j’ai placé la caisse au beau milieu de ma chambre. Je me suis assis dans la position du lotus et je l’ai observée infiniment, intensément, incrustant les multiples reflets du verre dans ma tête apaisée, songeant très fort aux ombres chères qu’ils avaient fait fuir… Puis j’ai ouvert le grand placard, repoussé les vêtements naphtalinés et y ai placé la caisse. Caisse expiatoire, caisse exutoire, caisse pour ne plus jamais encaisser…
Le soir est tombé. La commode est restée vierge. J’ai changé les draps de ma couche, ai entendu comme un drôle de soupir, un renoncement furtif, le râle d’une eau de vie en fin de vie.
J’ai ouvert en grand le placard. Une forme spectrale s’appuyait contre un manteau, ses yeux à jamais éteints. Aucun bestiaire diabolique n’attendait ses ordres.
J’avais réussi à tuer le fantôme du placard de ma chambre, l’ombre maléfique qui faisait de ma vie un enfer. Il m’appartenait de dessiner les contours du purgatoire...



Il est mort le poète


Mon Dieu ! Mon Diable ! Qu’ai-je donc fait aujourd’hui ?
J’ose à peine relire ce texte si péniblement produit !
Joueurs ! Lisez-moi ! Je vous en prie, ce sera le dernier,
Imprimer mon poème puis jetez-le au panier !

Des rimes bidons aux zeugmas de bas-étage,
Des calembours immondes aux fautes répétées,
Vous aurez moult raisons de faire un écrémage
En brûlant les lignes que j’ai osé effectuer !

Le poète qui sommeillait en moi durant des années
Est mort aujourd’hui d’un suicide mal rythmé.
Clopin-clopant d’alexandrins aux ongles incarnés,
Je prédis un enterrement ou une fin mal consumée.

Je dois un zeugma et un loyer à ma propriétaire
Qui a un divin sourire et une splendide maison.
Les deux sont belles, mais je me fais une raison,
Car c’est mon imagination qui m’a fait locataire !

Nul besoin de poutre et corde bien attachée,
Pour me voir pendu aux résultats de tant d’excès.
Ce jour je me libère et je crève enfin l’abcès,
Dans quelques lignes, mon cœur aura lâché.

Je le vis, je rougis, je palis à sa vue ;
Un trouble s'éleva dans mon âme éperdue ;
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ;
Je sentis tout mon corps et transir et brûler.

Merci Racine pour ces caractères de plus !
Je n’y ai rien compris et ne les lirai plus !
J’ai glissé un paragraphe de Phèdre ;
Aussi gaie qu’une face de dodécaèdre.

J’agonise et mes mots se font rares !
J’ai déjà perdu deux ou trois pointures.
Le petit Alex sans drin devient ignare
Et apparait enfin toute mon imposture !

Encore quelques couplets et je suis sûr,
Que vous aussi, chers lecteurs lectrices.
Vous tomberez sans vie et raides mûrs,
Empoisonnés par un poème factice !

Je survis encore, car il me reste de l’encre.
Je dois trouver une rime définitive
Et qu’enfin cesse l’expédition punitive.
Peut-être me coiffer d’un bonnet de cancre ?

Un zeste de vie à nouveau l’habite.
Je me dépêche car suspecte est la rime
Et la cuillère tombera en prime !
Passez au texte suivant ! Et vite !

Faites sonner trompettes et tambours !
Chantez l’Amazing Grâce tous en chœur !
Pour que jamais ce maudit troubadour,
Ne perpètre de telles horreurs !

Plein de nullité candide et de vin blanc,
Je pars me noyer ou me fracasser le crâne
En tenant le saut de l’ange du pont de l’Odet.

C’est suivant la marée se diront les moins ânes.
Ou un manque de chance penseront les baudets !
Et pour la rime ? Ben je laisse un…



Je l’ai eu !

Quelle horreur, ça y est j’ai réussi! Jamais je n’aurais pensé que j’y arriverais ! Quelle histoire mais alors maintenant comment vont-ils prouver que c’est bien moi ?
Personne n’a rien vu. Tous trop occupés à écouter geindre ce minable. Car franchement, il ne chante pas : il gueule, enfin bref, je ne l’entendrai plus et je n’ai pas de remords.
Je ne croyais pas être assez fort pour enfoncer le couteau dans sa nuque. Il est tombé comme un taureau qui a reçu l’estocade. Quel sale type ! Moi, je me suis retranché dans les toilettes et le silence. Ni vu ni connu, j’ai décidé : je me tairai.
Je ne devrais pas dire cela alors qu’il est mort, du moins je ne pense pas l’avoir raté, il ne manquerait plus que cela ! Il n’aurait pas dû revenir saluer trois fois la foule en délire, car il a du succès le bougre ! Je l’attendais derrière le rideau et ça, il ne pouvait pas se douter. Je l’ai saigné comme un porc qu’il est. Je sais je dis n’importe quoi, mais ce type a pris ma femme et sans scrupule aucun, il a osé me traiter de cocu. Non je ne pense pas l’avoir tué pour cela, je l’ai occis parce que je ne l’aime pas, il me soûle avec ses chansons » guimauve ». Mon épouse ça la fait fondre, pas moi, il m’en faut plus. La preuve je n’ai pas hésité à le planter.
Il faut que je fasse comme si rien n’était et surtout que je sorte de ces coulisses. Il y a bien un abruti qui a appelé la police et s’ils me trouvent ici, je suis fait comme un rat. Ma femme a déjà porté plainte contre moi, parce que soit disant je l’aurais molestée à cause de ce chanteur nul. Mais pas du tout ! Je l’ai simplement prévenue que j’allais la tuer et lui avec, s’ils continuaient à me prendre pour un imbécile, nuance !
En fait j’ai réussi mon coup, je suis assez fier de moi. Je l’ai eu. Mon mouchoir, où ai-je fourré mon mouchoir ? Je suis en sueur c’est sûrement le contrecoup. Pourtant je ne regrette pas mais je voudrais savoir comment sortir de ce bourbier dans lequel je me suis fourré !
C’est bien gentil de tuer un homme, mais encore faut-il penser à ses arrières, et là je dois reconnaitre que j’ai été un peu léger.
En plus j’espère qu’il est bien mort ? Manquerait plus qu’il reste paralysé ? Un couteau dans la nuque ça doit être fatal je pense ? Ah zut je me pose trop de questions, il faut que je me reprenne. Je n’étais pas là, je ne suis pas venu voir ce type chanter étant donné que je ne peux pas le sentir ! C’est cohérent ça, je ne démordrai pas de cette défense si on m’interroge. Mais pourquoi les soupçons se porteraient-ils sur moi ? Je n’étais pas seul dans les coulisses de ce café- théâtre minable.
En attendant j’ai chaud, mais pourtant je sens des frissons me parcourir le corps. Il ne faudrait pas qu’en plus j’attrape une bronchite ! Je me suis mis en plein courant d’air tout à l’heure. Je vais essayer de sortir des toilettes et faire semblant de rien, l’air niais et demander : mais que se passe-t-il donc ici ?
Oui c’est ça je vais faire ça.
Comment ? Qui me demande ? La police ? Mais pourquoi ? ….


On dirait

On dirait un sac, la courbe de sa pâte dépasse même de chaque côté de son torse. Sa main droite a envoyé bouler les câpres et les olives de leurs petites coupelles, la gauche a voulu saisir dans un dernier spasme le bol de fromage râpée pour rester dans cette pose qui ferait croire à celle d’une victime des cendres de Pompéi, saisi dans l’instant du drame.

Mais je m’en fous un peu en fait, j’ai arrêté de peindre et je suis las de mes contemplations, il y a bien plus drôle… sur le comptoir il y a encore la carte qu’il avait aimablement sorti quand je lui demandais mon chemin, ah, ah, le mont Taygète ne m’a pas vu, et ce nom, là, trop drôle !

« Tu m’as souris, rendu service… épidaure !
Puis je t’ai sorti mon canif… épidaure !
Tu vois sortir tes intestins… épidaure !
Tes yeux supplient, tes yeux se ferment… épidaure ! »

Lalala… lalala… ah, ah, ah, ah, ah !

Je m’ennuie déjà, c’est toujours trop court, je devrais les tuer au stylo-feutre, on en profiterait plus longtemps… la terre ne tourne pas rond, est-ce qu’ils l’entendront, un jour ? Il y a du mensonge dans une pizza, et encore plus dans une pizza artisanale ! Bien que, quand j’y pense, c’était vraiment drôle aussi quand j’étais dans cette usine d’agro-alimentaire. Les mensonges défilaient si vite qu’ils n’ont pu me voir arriver dans leur dos… Ils étaient huit, quatre en charge d’une partie de la garniture ou du fond, le premier avait un pistolet à purée de tomate, ah, ah, ah, j’ai bien fait de commencer par lui, ça n’a pas dû le dépayser. Ils ont eu du mal à courir alors, c’était très étroit et ils étaient engoncés dans leur blouses jetables, leurs gants jetables, leurs charlottes jetables… ah, Juliette, je retournerais un jour dans ce petit bois où je t’ai laissé, j’ai compris depuis, ce n’était pas toi le mensonge, c’était la pizza mais je n’avais d’yeux injectés de sang et parcourus de veinules rompus que pour toi, alors. Tu en tenais pourtant une part dans ta main tremblante et ça faisait tomber des petits bouts de merguez, je m’en souviens… mais j’en ai tué que sept, des ouvriers, ou ouvrière car la longue et lourde bonbonne d’hydrogène qui traînait là et que j’abattais sur chacun d’eux, plutôt aux environs du crâne, les rendit le plus souvent méconnaissables… donc le huitième, oui, lui, il est tombé dans le pétrin, ah, ah, ah, ah, ah ! C’est le cas social de le dire point exeu ! Oumf, Oumf, Oumf… ça lui a retourné toutes les articulations, il aurait voulu le faire exprès, il n’y serait pas arrivé, les coudes, pliés à l’envers, les genoux, itou ! Sa joue avait frotté sur les rebords et un mélange de sang et de salive y amalgamait la farine qui s’y était déposée… C’était vraiment un beau tableau, mais… non, non, je ne veux plus peindre.

Pourquoi je suis venu ici… la pelle aux punaises ? L’appel aux poneys !? Je n’en sais rien, tout ce qui rime est vrai, c’est la seul loi et quand parfois ça surprend, ça ne peut être qu’un manque d’ouverture d’esprit, qu’une invasion de l’ennui, qu’un… C’est alors que… c’est toujours alors que… je devrais tuer le temps et des pizzaiolo du Péloponnèse.

Rêverie

Je fulmine, je n’arrive pas à me calmer. Je suis assise au salon, près du feu, avec résignation et mon mari. C’est un homme très grand, doux et fort à la fois. Voilà seize ans que je suis amoureuse de lui. Amoureuse folle, comme une collégienne. Dès que je l’ai vu, j’ai su que c’était l’homme de ma vie. Pour moi, il décrocherait la lune, inventerait de nouveaux mondes. Il me fait rire de mes peurs, m’allège de mes soucis, dissipe mes angoisses.
Mais aujourd’hui, ça ne va plus du tout. Je ne l’ai jamais vu aussi énervé, il tourne sans arrêt, comme un lion en cage. Son visage a pris une expression simiesque. Il me regarde de travers, me gronde, m’assaille de reproches. On dirait qu’il cherche à me rabaisser, juste pour le plaisir. Une négation de ma personnalité. Après tout, je vaux aussi bien que lui, mieux même. Souvent, il me fait pitié. Sa veulerie m’insupporte. Ce soir, il m’irrite, plus que d’habitude. Il veut saper mon autorité, me séparer des enfants. Qu’il ne touche surtout pas à ma relation avec eux. Je ne le lui pardonnerai jamais. C’est d’ailleurs à peine un père, tout juste un géniteur ! Après tout, c’est moi qui m’occupe d’eux. Ce n’est pas parce qu’il va les chercher à l’école, joue un peu avec eux, les aide dans leurs devoirs, qu’il doit se croire plus que moi. Ce serait bien mieux pour eux s’ils ne devaient plus jamais le voir.
Et la maison ! Je suis sûre qu’il va essayer de m’en priver, de me jeter à la rue. Un salaud, comme tous les hommes ! Ils veulent étendre leur pouvoir partout, ces pieuvres malfaisantes. Une véritable mafia, toujours de connivence, toujours à s’en prendre à moi. Je me sens mal, je manque d’air.
Ce monstre me regarde avec une lueur perverse dans les yeux. Il me fait peur, horriblement peur ! Il va me frapper, me battre ! C’est fini, je suis perdue, je vais mourir. Je dois me défendre ! Un couteau, des ciseaux, n’importe quoi. Et frapper, frapper, encore et encore, jusqu’à ce que cesse cette abomination, jusqu’à ce qu’il ne bouge plus, jusqu’à ce que je puisse à nouveau respirer.

Quelqu’un me saisit, m’arrache le bras. Je suffoque ! J’ouvre les yeux, j’émerge du brouillard sanglant qui enveloppe tout. Mon mari est là, étendu à côté de moi. Il me tient l’épaule, tendrement. « Tu as fait un mauvais rêve, ma chérie, réveille-toi » me murmure-t-il. Un cauchemar… Mon amour que j’assassinais, c’était un cauchemar ! C’est terrible les rêves, tellement vrai, tellement présent. Je respire, soulagée.
C’est dimanche, les enfants sont chez des cousins pour le week-end. Mon mari me regarde amoureusement. Ses mains me caressent, tendrement, le visage d’abord, puis descendent, de plus en plus câlines, de plus en plus tendres. Je ressens de doux frissons dans tout le corps. Il vient tout contre moi, nous nous aimons, avec passion, longtemps, un temps infini. Puis je me blottis dans ses bras, et nous restons là, ne faisant plus qu’un, en dehors de l’espace et du temps. Je l’aime, je l’aimerai toujours.

Doucement, je lève la tête, regarde autour de moi. La chambre me rassure par son atmosphère familière, les enfants me sourient dans leurs cadres accrochés au mur. La vieille pendule égrène le temps de son rythme apaisant, l’armoire normande semble surveiller la pièce avec une calme assurance. En face du lit, le grand miroir me renvoie une image. Celle d’une femme, au visage sinistre, aux traits déformés par la colère, aux yeux mangés par la folie. Et à la longue chevelure baignée de sang.
_________________
Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
http://danielle.akakpo.over-blog.com/
Back to top
Publicité






PostPosted: Sun 8 Jan - 23:26 (2012)    Post subject: Publicité

PublicitéSupprimer les publicités ?
Back to top
Display posts from previous:   
Post new topic   Reply to topic    forum du cercle maux d'auteurs Forum Index -> ARCHIVES générales -> Archives des jeux d'écriture -> Critiques constructives Jeu 113 All times are GMT + 2 Hours
Page 1 of 1

 
Jump to:  

Index | Create my own forum | Free support forum | Free forums directory | Report a violation | Conditions générales d'utilisation
Powered by phpBB © 2001, 2005 phpBB Group