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Les textes du jeu 69

 
Post new topic   Reply to topic    forum du cercle maux d'auteurs Forum Index -> ARCHIVES générales -> Archives des jeux d'écriture -> Jeu N°69
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danielle
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Localisation: St Etienne
Féminin Poissons (20fev-20mar)

PostPosted: Wed 25 May - 22:36 (2011)    Post subject: Les textes du jeu 69 Reply with quote

Info ou intox ?

Les perturbations qui bouleversèrent la vie habituellement si calme du village de P. débutèrent sans conteste avec la vente d’huîtres avariées du poissonnier. C’était au lendemain de Noël 1964. L’intoxication alimentaire due à ces coquillages cloua au lit de nombreux consommateurs. Cette mésaventure alimenta les conversations durant plusieurs jours. Toutefois, si on en était resté là, les villageois seraient vite retombés dans l’apathie chronique et satisfaisante dans laquelle ils vivaient depuis toujours.
Hélas, quelques semaines plus tard, les festivités du mariage de deux natifs du pays furent interrompues de manière tragique. Certains invités de la noce, qui avaient consommées la magnifique pièce montée découpée par les soins des nouveaux mariés, se retrouvèrent à l’hôpital. La jeune mariée et son conjoint, au lieu de partir en avion vers des contrées lointaines, passèrent leur lune de miel, exsangues en proie à d’épouvantables douleurs abdominales. Ce fait divers se retrouva en première page du journal local. Une enquête démontra la présence d’un poison assez toxique dans certains choux. Le pâtissier, soupçonné un instant, fut relâché faute de preuves. Il paraissait effarant que l’on cherche ainsi à nuire à cette adorable Aude et à sa parentèle. Par bonheur, aucun décès ne fut à déplorer. Mais, à partir de ce jour là, une certaine méfiance s’installa. Un loup avait dû entrer dans la bergerie !
En mars, alors que cette malheureuse affaire s’estompait, un nouveau scandale éclata ! Les enfants mangèrent à la cantine de l’école communale un hachis Parmentier qui les rendit malades. Une heure après le repas ils se mirent à vomir et les plus atteints furent hospitalisés. Le boucher local qui fournissait le restaurant scolaire se trouva incriminé. Les services vétérinaires inspectèrent avec minutie la totalité de son magasin. Rien ne fut trouvé qui expliqua ce grave problème de viande impropre à la consommation. Cette fois-ci les médias s’emparèrent de l’information. Toute la population s’indigna et manifesta bruyamment sa colère. La petite cité s’en trouva bouleversée.
Certains journalistes plus fouineurs que d’autres évoquèrent les deux précédentes intoxications étranges, non résolues, qui avaient eu lieu dans ce village si paisible jusqu’alors.
Cet amalgame répété et amplifié fut le point de départ d’une rumeur. Soudain il parut clair, évident même, que l’ON cherchait à discréditer les commerçants de cette ville. Il ne fallait pas chercher plus loin ! ON voulait leur nuire ! Il ne restait plus qu’à trouver à qui ce « crime » profitait. La conclusion s’imposa d’elle-même : aux gérants de la supérette ! Ce couple installé depuis peu sur la place de l’église fut aussitôt montré du doigt. En effet, si les habitants délaissaient leur poissonnier, leur boulanger, leur pâtissier où iraient-ils s’approvisionner ? A la coopérative ! Ce qui n’avait été qu’une supposition devint vite une certitude. Par solidarité avec leurs vieux commerçants les clients désertèrent le magasin. Une nuit, des inscriptions injurieuses et calomnieuses recouvrirent le volet roulant de la devanture. Rapidement le couple abandonna la partie, rendit les tuniques marquées à l’effigie de l’enseigne et ferma définitivement boutique.
Le calme revint.
Mais il y a toujours, à Noël, un ancien pour évoquer le remue-ménage provoqué par les huîtres et autres denrées avariées en 1964. Et il ajoute :
« Enfin, ça risque plus d’arriver, y a plus de commerces à P. ! »

L'instinct fatal

Le petit bourg de Nouille-Orques, dans le Bas-Calaisien, n'avait jamais défrayé la chronique. Pas un scandale, pas un accident, pas même une querelle de voisinage n'y avaient jamais été constatés, au point que la presse locale ne s'y intéressait quasiment plus – excepté le jour de la Saint-Brouqueline, obscure héroïne locale dont personne ne se rappelait les raisons de la gloire mais qui permettait une fois l'an aux Nouille-Orquais de faire la fête et de rappeler leur existence alentour.
C'est pourtant ce village perdu qui fut un jour choisi par JPS pour y passer ses vacances – JPS, Jean-Pascal Serpette, le fameux politicien parisien, qui avait décidé, à la surprise générale et à la grande joie des villageois, de venir se ressourcer dans le Bas-Calaisien avant d'entreprendre la campagne présidentielle pour laquelle tout le monde l'attendait. Un avion privé l'avait déposé sur la place du village, et la foule s'était précipitée pour l'escorter jusqu'à l'Auberge des Deux-Tours qui devait abriter son repos. Dispensant, d'un geste large, des saluts au peuple massé de part et d'autre, JPS avait rejoint sa suite, ou ce que l'aubergiste avait pu lui proposer de mieux, une chambre avec kitchenette au premier étage de l'auberge, donnant sur la place du village. ʺ – Je me réjouis de pouvoir ainsi m'immerger dans la vie locale ʺ, avait déclaré le politicien avant de se retirer.
L'aubergiste n'avait pas la moindre idée sur les raisons du choix de JPS, mais il s'en réjouissait : sa dernière fille, Anne, jeune mariée, avait besoin de monter son ménage et la publicité ainsi faite à son établissement ne pourrait que faciliter les choses. Il annonça qu'un grand dîner serait servi le soir même à l'auberge, en l'honneur de JPS. Ce dernier accepta l'invitation.
L'aubergiste, décidé à mettre les petits plats dans les grands, mit à contribution tous les commerçants de Nouille-Orques. Le charcutier tua son plus gros cochon, le maraîcher sélectionna ses plus beaux légumes, et le pâtissier se chargea de la pièce montée. Le poissonnier vint lui-même à l'auberge proposer ses huîtres. Le menu serait parfait.
Anne voyait son père se démener et ne voulut pas être en reste. Le soir venu, elle prit sur elle d'aller proposer un apéritif maison à JPS dans sa chambre. Elle avait revêtu une tunique légère et relevé ses cheveux en chignon pour faire honneur à l'invité. Elle se savait adorable. JPS apprécierait.
Personne ne la vit descendre, la robe déchirée, le cheveu en bataille, 15 minutes plus tard. Ni se jeter dans les bras de son père qui l'entraîna au fond des cuisines.
Le dîner fut servi en grandes pompes. JPS, souriant, dispensait bons mots et calembours à la cantonade, évitant soigneusement de croiser le regard de l'aubergiste. Les huîtres arrivèrent et furent acclamées. La presse locale était là, au grand complet, et c'est devant les caméras que le futur héros national commença à pâlir, puis à transpirer, avant de se saisir le ventre à deux mains puis de s'enfuir vers les toilettes.
Le poissonnier fut mis hors de cause lorsque l'aubergiste révéla que c'est lui qui avait souillé l'assiette de JPS, déclarant que si la presse ne saurait pas pourquoi, JPS, lui, le savait.
L'homme quitta Nouille-Orques le lendemain et renonça à sa carrière politique. Il est des imprudences à éviter quand on brigue trop haut pour ses instincts...


Avarie matinale

Après quelque huit années de vie commune, Jean se décida tout à coup à demander Elodie en mariage.
La jeune femme, si elle ne chut pas du cerisier sur lequel elle cueillait les fruits vermeils, tomba tout de même des nues… Son compagnon, aux côtés duquel elle coulait des jours heureux dans leur vieille ferme isolée dans la montagne ardéchoise, le surprendrait toujours ! Si elle savait apprécier à leur juste valeur sa douceur, sa prévenance, son humanisme, il lui arrivait aussi parfois de déplorer son intransigeance face à des institutions ou des contraintes administratives… Parmi elles, le mariage - qu’il jugeait ringard et surtout bourgeois - faisait parfois les frais de ses emportements.
Généralement, lorsque les joues de Jean commençaient à s’empourprer en confirmant son opposition à comparaître devant Monsieur le maire, Elodie se contentait de hausser les épaules.
— Bourgeois, bourgeois ! se récriait-elle en silence. Comme si avec notre modeste troupeau de chèvres et nos trois douzaines de fromages au marché du samedi, il y avait de quoi nous taxer de nantis !
Bien qu’interloquée, elle se garda de tout commentaire désobligeant, se persuada que peut être le temps des cerises avait subitement adouci les aspérités du caractère de son conjoint et sa seule réponse prit la forme de son plus adorable sourire, coulant radieusement d’entre les feuilles du cerisier.
Deux mois plus tard, dans le crépuscule de juillet qui étendait sa tunique violette sur la campagne, un petit groupe de convives partageait ce qui ressemblait à un repas de vacances amical et qui était en réalité un repas de noces.
Sous les branches tutélaires d’un antique châtaignier, les invités en étaient à savourer le pain de ferme, les confits de canard et les cèpes parfumés venus tout droit de la forêt voisine. Le vin rosé, frais et gouleyant, coulant dru d’un tonnelet au ventre rebondi, les propos prenaient du volume et des rires, ici ou là, sonnaient clair dans l’air du soir. Un avion, encore éclaboussé de lumière, passa très haut en dessinant une double traînée argentée comme pour saluer à sa façon la mariée occupée à découper le gâteau du dessert.
A l’heure où le vent de nuit se leva pour écorcher sa petite chanson au pignon de la grange, le groupe, peu à peu, se disloqua…
Juste avant l’aube, Elodie fut tirée de son sommeil par de violents maux d’estomac qui se concrétisèrent bientôt par de douloureux vomissements.
Comme toujours en pareil cas, on chercha la cause de cette indisposition. Il ne vint pas un seul instant à l’idée du couple d’incriminer les produits de la ferme. Tous deux en conclurent donc rapidement que le mal ne pouvait venir que d’un coquillage avarié faisant partie d’un gratin d’huîtres, mets pour lequel Jean aurait fait des bassesses et qu’un poissonnier de la ville voisine avait livré en fin d’après-midi…
En milieu de matinée, comme les symptômes perduraient, Jean se résigna à sortir la vieille R5 de l’appentis afin de conduire sa femme chez leur médecin habituel.
Celui-ci, un vieil homme replet, examina soigneusement la jeune femme, lui posa discrètement quelques questions et annonça malicieusement :
— Jeunes gens, en d’autres temps j’aurai pu vous dire qu’ayant fait passer Pâques avant les Rameaux, il était normal que vous vous trouviez sous peu dotés de l’agneau de circonstance... Aujourd’hui, je me contenterai simplement de féliciter les nouveaux mariés que vous êtes, de leur promptitude à assurer leur descendance…


Héritages

La nouvelle tomba, brutale, sidérante. Ce matin-là, Monsieur et Madame Bec avaient été découverts morts à leur domicile, par leur femme de ménage venue pour les aider à ouvrir leurs volets. Ils avaient plus de quatre-vingts ans tous les deux, mais mourir ainsi, la même nuit, cela parut suspect. Des examens rapides permirent de conclure qu’ils étaient décédés des suites d’une intoxication alimentaire. Qu’avaient-ils mangé la veille? Chacun une douzaine d’huîtres qui venaient de chez nous. La police débarqua aussitôt. Oui, on s’en souvenait parfaitement, c’était même mon mari, Gérard qui les avait ouvertes. Non, il n’avait pas repéré d’odeur particulière, et moi qui les avais livrées, non plus. Toutes les huîtres de nos bassins furent interdites à la vente, et dès le soir même il y eut un embargo total sur tous les coquillages de la baie. Prélèvements, analyses des organismes marins et de l’eau de mer, vérification de l’état des treillages des parcs, des barges de transport, des tracteurs, et contrôle sanitaire de l’équipement du magasin… Les jours suivants, une rumeur nous rendit responsables des diarrhées et douleurs abdominales dont furent victimes quelques personnes du canton. Personne ne voulut croire à une banale épidémie de gastro. Lorsque les laboratoires côtiers rendirent leurs conclusions excluant la présence de vibrions toxiques, cela ne suffit pas pour faire revenir la clientèle…
Nous eûmes du mal à encaisser le coup. Puis, une brève période de déprime passée, Gérard et moi fîmes les comptes. Nous avions gagné assez d’argent en trente années d’exploitation des parcs à huîtres, il était temps de raccrocher. Nous décidâmes de vendre nos concessions ainsi que notre magasin de poissons et coquillages. Nous conserverions notre maison pour nos vieux jours et nous consacrerions les belles années qui nous restaient, à faire des voyages. Nous prendrions l’avion pour la première fois. La Thaïlande serait notre première destination. Nous allions renouveler nos garde-robes : nos valises seraient pleines de légers pantalons de lin pour Gérard et d’adorables tuniques de soie pour moi. Après l’Asie, nous pensions déjà à découvrir l’Australie et la Nouvelle-Zélande…Pour la première fois depuis que j’étais mariée, j’étais d’accord avec Gérard sur tout.
Quelques jours plus tard, nous prenions notre petit-déjeuner quand Jean, le fils Bec, est entré dans la cuisine, en braquant sa carabine sur Gérard, pétrifié : « Espèce de salaud, tu vas crever sur ton tas de fric sans pouvoir en profiter. C’est à cause de toi qu’ils sont morts, mes parents ! » Quand il a tiré, j’ai vu Gérard tomber et je suis sortie en hurlant.
Jean est en prison. Il a pris cinq ans. On lui a accordé des circonstances atténuantes à cause du choc provoqué par la mort de ses parents… Mais je saurai l’attendre. J’ai déjà patienté pendant des années. Je vais le voir régulièrement au parloir. L’aumônier me félicite d’avoir su pardonner à l’assassin de mon mari. Une belle attitude chrétienne, dit-il… Quand il sera libre, je ferai des voyages avec Jean, mon amant depuis vingt ans. Nous avons nos deux héritages à dépenser maintenant. Gérard ne s’est jamais douté de rien. C’est Jean qui, n’en pouvant plus d’espérer l’argent de ses « vieux » et mon divorce improbable, a tout combiné : il m’a chargée d’empoisonner les huîtres que je livrerais à ses parents avec un produit indétectable par un labo d’analyses de province. Après, tout s’est enchaîné...


Noces funèbres


Ostréiculteur dans le bassin d’Arcachon et passionné par une profession exercée de père en fils depuis des générations, Jean-Louis s’est fait le porte-parole d’un métier en crise, durement frappé par les marées noires et la surmortalité des naissains. Il est allé manifester à Paris en compagnie de centaines de producteurs venus avec des camionnettes remplies de coquilles qu’ils ont déversées sur le Champ-de-Mars. Malgré les épreuves, il reste confiant et persévère dans son activité, bien décidé à faire réagir les pouvoirs publics.
Travaillant au rythme des marées et des saisons selon les méthodes familiales, c’est dans sa cabane ostréicole de la presqu’île du Cap Ferret que Jean-Louis prépare tous les jours ses huîtres, du captage à l’affinage. Le dur labeur ne le rebute jamais, tant sa volonté est grande de perpétuer la tradition ancestrale. Sa réputation est acquise dans le monde de la conchyliculture : il fournit les étals des poissonniers des alentours, mais aussi les bonnes tables de la région bordelaise.
Un des grands chefs lui a appris que les huîtres possèdent des propriétés stimulantes et font depuis l’antiquité grecque le délice des amoureux. Leur pouvoir aphrodisiaque serait apparu lorsqu’Aphrodite, adorable déesse de l’amour, émergea de l’océan portée par une conque d’huître. Pour l’ostréiculteur c’était un argument de vente non négligeable, si bien qu’il s’est mis à conseiller ses indispensables coquillages pour les banquets de noces. Certains racontent même que son précieux produit aurait été expédié par avion en Angleterre pour le mariage princier, à la demande du chef cuisinier de la Reine. Cependant cette rumeur n’a pas été confirmée par le principal intéressé.
Or, au cours d’un festin nuptial se déroulant à Arès, la mariée est victime d’une intoxication que l’on pense alimentaire. Aussitôt on suspecte les bourriches livrées le jour même par le poissonnier. Si les huîtres se révèlent avariées, ce sera un coup dur pour la renommée de leur producteur. On sait qu’il suffit parfois d’en absorber une seule pour être contaminé. Mais l’époux, lui, ne présente aucun symptôme particulier, de même que les convives. Alors faut-il s’en tenir à une pure coïncidence ?
Dans la nuit, la jeune épousée est prise d’une violente crise qui la fait se tordre de douleur sur son lit. Elle décrit son mal comme un étau qui lui enserre la poitrine, un feu qui la consume de l’intérieur, une tunique de Nessus qui lui brûle la peau et la chair. Le médecin appelé en urgence diagnostique un empoisonnement sans pouvoir en déterminer la source. La jeune femme meurt peu après dans d’atroces souffrances.
Lorsqu’il apprend la nouvelle par le journal du lendemain, Jean-Louis prend soudain conscience de la catastrophe qui le menace : si la thèse de l’empoisonnement par les huîtres est avérée, il risque de perdre un grand nombre de marchés ou même de voir son activité interrompue par décision préfectorale, et ainsi, devoir renoncer à un commerce devenu bien lucratif dans ces temps difficiles.
Une enquête est ouverte sur les circonstances du décès et l’autopsie pratiquée certifie que la jeune femme est bien morte sous l’effet d’une substance toxique. Mais l’analyse écarte l’éventualité d’une contamination par les mollusques. D’ailleurs le jeune veuf inconsolable ne se souvient pas avoir vu son épouse avaler la moindre huître : « Je crois bien qu’elle était allergique. »
Jean-Louis, lui, continue à manger sa douzaine tous les soirs, comme Casanova.

Made in Normandie

La vie était un long fleuve tranquille jusqu’au jour où le poissonnier du quartier vendit des huîtres avariées. Si la situation n'était pas ce qu'elle est, je pense que je rirai beaucoup de l'amusante insignifiance des éléments qui ont conduit à ce jour. En effet, avec toutes les polutions diverses, qu'elles soient du sol, de l'air ou de l'eau, qui aurait cru que l'élément déclencheur, la goutte d'eau qui fît déborder le vase, serait simplement un léger manque de fraicheur dans la dernière cargaison de coquillages arrivée dans notre hameau normand ? Les effets ne se sont pas fait ressentir immédiatement, l'infection mit plusieurs jours avant de se faire remarquer. Encore une fois, on pourrait presque, je dis bien presque, rire du moment que la maladie a choisie pour se déclencher. La mariée était belle dans sa grande robe blanche. Toute l'assistance n'avait d'yeux que pour elle, ce qui fût toujours le cas lorsque la jeune fille en question bondit sauvagement sur son futur époux pour lui arracher une grande partie de la joue gauche avec les dents. Il fallut cinq personnes, le prêtre y compris, pour maitriser celle dont la robe était désormais joliment ornée de motifs carmins.
Enfermée dans la salle qui servait habituellement aux leçons de catéchisme, la démente ne cessa pas, jusqu'à l'arrivée des ambulances, de gratter à la porte pour tenter de s'enfuir. Quand les infirmiers lui passèrent la camisole de force, ses mains ensanglantée portaient les stigmates de sa lutte, tous ses ongles étaient arrachés. Sa moitié ne tarda pas à montrer les mêmes symptômes, il s'attaqua à un médecin durant les quarante-huit premières heures de son hospitalisation. Sa victime mis encore moins de temps à être malade, et ainsi de suite. Lorsque l'information remonta jusqu'au gouvernement, que l'état d'alerte fût déclaré, celui-ci, dieu merci, ne traîna pas avant de déclarer la quarantaine nationale. Les avions cessèrent de quitter le territoire et des contrôles extraordinairement stricts furent mis en place aux frontières.
Avec la vitesse à laquelle se propage l'épidémie, la paranoïa s'installa rapidement. Les dénonciations allaient bon train, pour une inofensive égratignure confondu avec une griffure d'infecté ou encore une simple déchirure sur une tunique. Mais le pire était à venir.
L'homme n'a pas les griffes du félin, la dentition de l'alligator ou la musculature du cheval. Un être humain, même enragé de la plus bestiale des façons, reste relativement simple à stopper. Lorsque l'infection s'étendit progressivement à toute la faune, le problème devînt rapidement ingérable.
On en arrive au pourquoi de cette lettre. J'ignore qui vous êtes, pourquoi vous la lisez, mais je voulais vous expliquer dans quelles conditions je l'ai écrit.
J'ai vécu entouré d'animaux, pendant un grand nombre d'années. J'ignore comment mes bêtes ont été contaminées, et peu m'importe au fond. Tout ce que je sais, c'est que je suis coincé chez moi, complètement encerclé, et que mes animaux ne tarderont pas à forcer mes portes, une par une. Les pauvres, elles qui étaient si adorables, je les plaint presque plus que moi-même.
Déjà j'entends leurs pas lourd et puissant dans le couloir, sous peu ce sera le choc de leurs coups contre la porte. Ceci sont mes derniers mots, mes dernières pensées, celle d'un simple éleveur de vache normande.




L’attraction sélène

Placide-ville, tel aurait pu être le nom de la bourgade où je végétais. Coincée entre la plage et une forêt de pins, ma demeure me possédait plus qu’elle ne m’appartenait. Enfant, j’y avais passé des vacances extravagantes, adulte, je m’y ennuyais abondamment.
Les vents de sable coloriaient d’une ombre jaune un jardin libre, sauvage, à peine maîtrisé, où je ne trouvais pas ma place. C’est dans le salon que je rencontrais la sérénité, vidant, cirant, remplissant mes nombreuses bibliothèques pour qu’elles ne deviennent pas de simples cimetières à livres. Une vie d’insatisfaction peut-être, mais sans véritable déplaisir ; j’étais un mélancolique gai.
Dans la torpeur de l’été, des noces allaient me séparer de ma femme. Marraine de la mariée, elle prit l’avion pour l’Espagne, me laissant, solitaire impénitent, dans le silence des dunes.
Or, en cette fin de semaine, je me mis curieusement à redouter le dimanche et ses réjouissances factices : file d’attente pour voir un film soporifique, rencontre avec des chiens promenant leur maître amorphe, lecture, « le dimanche on échange les ennuis de la semaine contre l’Ennui », merci Paul Morand, ce n’est pas vous qui m’aiderez à traverser ce moment où tout paraît insipide !
Je décidai donc de rompre avec l’habitude, décrochai mon téléphone et sans réellement réfléchir, invitai une amie d’enfance à dîner. Ravie, elle accepta. Ne sachant pas vraiment cuisiner, je pris conseil auprès de mon poissonnier qui, l’œil frétillant, m’incita à déguster de grosses huîtres aux propriétés aphrodisiaques.
ur la terrasse qu’éclairait une lune toute ronde, je dressai la table. Mon invitée arriva un peu en retard, son corps gracieux se balançant sous une tunique transparente.
La soirée fut un régal, une succession d’émotions inconnues oscillant entre désir et réserve. Elle me paraissait adorable, mais étais-je prêt à entrer dans le monde trompeur de l’infidélité ? Qui a connu l’ivresse des nuits de pleine lune peut en témoigner, elle est redoutable. Frissonnants, nous nous retrouvâmes sur la plage pour notre premier bain de minuit. Le sable accueillit nos jeux équivoques ; submergés par tant d’émoi, la gorge nouée, nous restâmes d’infinies minutes à nous regarder. Puis l’eau enveloppa nos corps d’une onde délicieusement troublante, l’éternité nous appartenait. Rires et soupirs laissèrent cependant rapidement place à des hoquets nauséeux. De violents spasmes tétanisèrent nos membres. L’insouciance devint terreur. Privés de nos forces, nous fûmes emportés au large par le courant, je la sentis contre moi épuisée s’abandonner avec langueur ; l’entourant de mes bras, résigné, je fermai les yeux…
Le lendemain, à son arrivée, ma femme signala ma disparition. De la table jonchée de coquilles vides aux dunes parsemées d’habits abandonnés, la déduction s’imposait. Peu de temps après, les grandes marées rejetèrent sur le rivage nos deux corps nus emmêlés.
Le scandale qui éclata éclaboussa étonnamment peu le poissonnier et ses huîtres avariées, mais beaucoup plus ma famille et ma personnalité pleine de turbulences !
De là où je suis maintenant, je contemple ma ville ; sa quiétude se meurt, je m’en vais recueillir son dernier soupir…


Le poissonnier de Saint-Just

Après cinq années passées à cavaler dans le métro et le RER, nous avions l’impression de revivre depuis notre installation à Saint-Just, bourgade de province qui ne manquait pas d’attraits. On y circulait aisément à pied ou à bicyclette. La campagne était à deux pas et, bonheur suprême, Saint-Just baignait dans une quiétude reposante. Lire le canard local au petit déjeuner, exception faite de la page dédiée aux informations nationales, c’était démarrer la journée dans la bonne humeur. Photos de nouveau-nés, de jeunes mariés, joyeux comptes rendus de fêtes de quartiers, de concours de boules ou de vide-greniers mais pas le moindre petit récit de braquage, de bagarre sur la voie publique, d’interpellation de conducteur alcoolique. Dans notre collège rural, les problèmes d’absentéisme, d’incivilités, de drogue ou de racket étaient aussi inconnus que le soldat enterré sous l’arc de Triomphe. Mon adorable épouse et moi bénissions – pardon Jules Ferry pour ce vocable peu laïc – l’Éducation Nationale pour nous avoir offert le cadeau de cette mutation dans un havre de paix.
Qui aurait pu prévoir le vent de tempête qui souffla sur celui-ci la première semaine d’avril 2006 ? Le lundi, en salle des professeurs, nous nous étonnâmes d’une vague d’absences parmi les collègues et les élèves pour « embarras gastriques », d’après l’administration. Le lendemain, le journal fit état de soixante hospitalisations pour intoxication alimentaire ; parmi les malades, une trentaine de participants à un repas de noces le samedi. Le mardi, les soixante étaient devenus une centaine. Les langues allaient bon train : on s’inquiétait pour sa petite santé, on incriminait l’eau du robinet, un microbe apporté par des gens du voyage, un nuage toxique… Notre concierge se fit un plaisir de nous narrer la tragédie du mariage auquel elle avait été conviée.
« C’est sur les quatre heures que ça s’est gâté, après un sacré repas bien arrosé, quand tout le monde frétillait des gambettes au son de l’accordéon. Au beau milieu d’une valse, voilà que la mère de la mariée s’effondre aux pieds de son époux, blanche comme un lavabo. Après, ça a plus arrêté. La tante Suzy s’est pliée en deux de douleur avant de rejeter son dessert dans le décolleté de sa belle tunique rose. Les danseurs plaquaient leurs cavalières, les danseuses leurs cavaliers pour filer en direction des toilettes, les mains serrées sur l’estomac. Ah mes amis ! Vous auriez dû voir les dégâts, le plancher salopé de vomissures, les odeurs, la panique, les ambulances… »
L’enquête, rapidement bouclée, révéla que tous les malades avaient durant le week-end consommé des huîtres achetées chez Ali, le poissonnier du quartier. Les analyses démontrèrent des traces de salmonelle. Ali eut beau clamer sa bonne foi, assurer avoir été trompé par son fournisseur habituel, proposer des bons d’achat en réparation, rien n’y fit. Le quartier se déchaîna contre l’empoisonneur, l’assassin, bien qu’aucun décès n’eût été à déplorer. Sa devanture fut taguée, sa vitrine brisée. La clientèle déserta le magasin. Notre concierge, qui détestait les huîtres et avait donc échappé à la catastrophe, fut une des meneuses les plus virulentes de la cabale, clamant qu’on devait dare dare mettre l’Arabe dans un avion en direction de son pays d’origine.
On retrouva un matin de mai le poissonnier pendu dans sa boutique. La vie ne fut plus jamais un long fleuve tranquille dans ce quartier de Saint-Just rongé par le remords.

DISCORDE

« Elles n’arrivent pas en avion, les huîtres de Marennes,
Ici, ce sont les reines! »
Écriture fluo sur carton noir, voilà ce qu’indiquait Pascal Renard, le poissonnier de la rue Grande, fier de la fraîcheur de ses coquillages. Chaque jour apportait la surprise d’une phrase nouvelle, vantant sa marchandise. Le jour précédent, on pouvait lire: « Les huîtres de Marennes, cadeau pour la mariée, faites-la saliver! » Pascal ne reculait devant aucune louange dithyrambique et se montrait insensible aux propos des moqueurs qui se riaient de ses efforts littéraires. Ainsi, Marcel Bardoux, poète à ses heures, avait déclamé devant la poissonnerie le quatrain suivant:
Amoureux fou, tel Abélard,
Des huîtres de Maître Renard,
Je me suis montré insatiable;
Hello Yseult,viens à ma table!

Il avait poursuivi en chantant

Sur la route de Marennes (bis)
Il y avait un poissonnier, (bis)
Et qui vendait (bis)
De belles huîtres (bis)
Et qui vendait de belles huîtres,
J’en voudrais bien deux hectolitres.

Et il avait conclu :
Je ne serai point châtré
’en vouloir deux hectolitres,
Les moules, ô gué, ô gué,
Bien sûr, serviront d’arbitre.

Pascal finissait d’installer son éventaire et positionnait de façon symétrique le carton dévoilant la nouvelle phrase : La Marennes, une huître adorable,
Rien de meilleur pour être affable.
Alors, apparut, gémissant et se traînant lamentablement, Gisèle Bardoux, fagotée dans une tunique bariolée, soutenue par son époux Marcel, furieux. Elle mit en garde Lucienne Margin à qui Pascal était en train de servir trois douzaines d’huîtres : « Lulu, n’achète pas d’huîtres à cet assassin, vois ce qu’il a fait de moi. Après avoir mangé deux douzaines de Marennes de chez lui, j’ai été prise de douleurs abominables et me voilà agonisante. Seigneur, châtiez l’ignoble Pascal Renard. » Lucienne, interdite, fixa Gisèle puis son regard se porta sur Renard, muet devant cette attaque fielleuse. Les passants s’arrêtaient et, déjà, la rumeur circulait : « Oui, c’est un assassin, il a voulu la tuer avec un couteau à huîtres…Mais non, il l’a assommée avec une bourriche puis lui a versé trois huîtres dans la bouche pour l’étouffer! » Marcel, ne parvenant pas à contenir sa colère, éructa son accusation :
Poissonnier méprisable,
Regardez le coupable,
C’est lui, le responsable
D’un acte abominable:
Trucider son semblable!
Et, laissant tomber Gisèle, il se précipita sur Renard, lui allongea un coup de poing, le saisit par le col et l’étala sur le sol. Ce fut bientôt une mêlée générale, les uns prenant le parti de Renard, les autres celui de Bardoux. Quant à Gisèle, elle gisait sur le trottoir, plus morte que vive.
La police mit tout le monde d’accord en embarquant les belligérants. Gisèle prit le chemin de l’hôpital et la poissonnerie ferma pour cause de vente condamnable.



Vent frais, vent du matin …


Louna longe la Deûle qui paresse dans son lit. Il lui semble qu’aujourd’hui la rivière aux eaux dormantes a fait, elle aussi, la grasse matinée : elle étire mollement ses deux bras qui encerclent la Citadelle, sous un ciel morne et gris. Sur le chemin de halage, la petite domestique flâne, le nez au vent. Ce n’est pas si souvent qu’on lui octroie un jour de repos en milieu de semaine. C’est même la première fois. Elle est restée longtemps sous la couette, à guetter les bruits familiers des enfants avant leur départ pour l’école, les petits pas feutrés de la mère de Madame qui, depuis hier, veille à l’intendance, ceux plus empressés de Monsieur qui décrivent un ballet incessant entre la chambre de Madame et la cuisine. A situation inhabituelle, agitation inhabituelle : Madame est malade. Cette Castafiore que rien ni personne ne peut jamais faire taire est pour l’instant réduite au silence. Louna chantonne en chemin « Madame est malade, Madame est malade … » et ces mots fredonnés d’une voix fluette s’envolent en volutes dans le grand ciel qui moutonne. Il flotte dans l’air le parfum pimenté de la liberté et cela lui chatouille agréablement les narines. Hier soir, Monsieur a décrété que trop de monde dans la maison était nuisible à la santé de Madame, qu’il avait pris quelques jours de vacances pour rester à son chevet et que la mère de Madame pouvait bien, seule, s’occuper de la famille. L’adorable Louna, d’ordinaire si consciencieuse et si zélée, n’a pas demandé son reste. Un dernier coup d’œil à Madame, alitée, puis, elle a pris congé. Ce matin, alors qu’elle foule le sol sec et fendillé et qu’une fine poussière ocre se disperse dans l’air saturé d’odeurs printanières, elle revoit le teint vert de Madame, ses yeux vitreux en gelée d’eau grise, ses joues gélatineuses que sa respiration lourde et chargée fait trembloter à chaque expiration. Elle presse le pas avec allégresse. Elle a troqué son tablier pour une jupe souple et une tunique légère et, tandis que son regard suit le panache de fumée blanche qu’un avion étire dans sa traîne comme un voile de mariée, un sourire d’aise fleurit sur ses lèvres. Elle songe à Madame, incapable de répandre sur elle ses paroles vinaigrées, pour plusieurs jours encore : elle a avalé une huître avariée. Voilà un évènement qui vient bien à propos bousculer la vie réglée de la jeune employée de maison. Justement, depuis quelques temps, une lassitude dont elle ne saurait nommer la source, la submerge parfois, charriant l’amertume de l’ennui mâtinée d’une douce griserie que lui procure ce désir de vivre qui la taraude. Elle qui, jusqu’alors, consacrait tout son temps et sa belle énergie à la famille qui l’emploie depuis trois ans, esquivant habilement les colères de Madame, se pliant à ses caprices sans rechigner, aspire à autre chose.
Elle trottine à présent pour rejoindre Rosine et Térésa qui l’attendent là-bas, au bout du canal. Elles aussi ont obtenu un jour de congé alors, elles ont décidé d’étrenner ensemble cette liberté toute neuve. Leur patronne a avalé une huître avariée. Simple coïncidence ? Non, Madame avait convié ses amies à un « déjeuner-bord-de-mer ». Le poissonnier du marché avait pourtant la mine fraîche et l’œil iodé. Ces dames n’ont rien senti. Il faut dire que Louna avait bien pris soin de repartir équitablement les mollusques malodorants : un dans chaque assiette et puis, noyé dans du vinaigre à l’échalote…



Le cas de M. Folennuy

Face au bâtiment où il travaillait depuis plus de trente longues années de routine, Jean Folennuy songeait à la journée qui l’attendait. L’avant-dernière. La retraite sonnait. Des dossiers, déposés avec l’inattention de secrétaires abrutis par les habitudes d’un emploi insignifiant, seraient traités en une matinée. Il s’accorderait une heure de pause pour un déjeuner à trois francs six sous dans l’unique restaurant de la ville. A dix-sept heures, il profiterait du plein air avant de rentrer chez lui lire journal local. Le dîner expédié, il converserait avec son voisin. Puis, ennuyé, harassé, il se coucherait au son des passages des voitures, du dernier avion de la journée, et des habitants de cette ville à la vie très tranquille, affairés dans les plus proches appartements.
Il grimpa donc les marches avec monotonie, poussa la porte bringuebalante sans saluer ses collègues, s’engouffra dans un couloir dont les murs vieillis suggéraient un effondrement imminent, et s’enferma dans son office. Machinalement, il ouvrit le premier tiroir de son bureau et en sortit le stylo à la couleur bleutée, réservé à la pile des dossiers urgents. En une heure, il l’eut achevée. D’un geste nonchalant, il tira ensuite le second tas et, comme de coutume, ouvrit le second tiroir. Mais le bloc de feuilles destiné à recevoir ses notes n’y était pas ! Sa main fébrile tâta le fond, s’écorcha en vain contre le bois rêche. M. Folennuy n’en attendit pas davantage pour faire irruption dans le bureau du chef. Le scandale éclata. On pillait ses affaires, l’espionnait à son insu, en toute impunité ! Les choses dites, il lui tourna le dos et, recouvrant tout son calme, fila achever son ouvrage.
Il déjeuna à l’heure habituelle, à sa table habituelle. Là, l’adorable serveuse qui prenait toujours soin de lui, lui annonça qu’elle s’était mariée ce samedi et qu’il s’agissait de son dernier jour au restaurant. Jean Folennuy en fut assez attristé car il comptait sur son savoir-faire pour le buffet de départ qu’il organisait le lendemain. Toutefois, il finit son repas et retourna s’exécuter avec zèle. Revenu chez lui, il trouva porte close chez son voisin, aussi se coucha-t-il de fort bonne heure. Mais il déchira par mégarde sa tunique de nuit, dut mettre un vêtement neuf et fut en proie à d’atroces démangeaisons. Somme toute, il parvint à se reposer de cette inintéressante journée.
Le lendemain, il passa une ultime matinée dénuée d’élan. Au déjeuner, il jeta un regard morne aux huîtres qu’il avait commandées chez le poissonnier du coin. Il ne goûtait pas aux produits de la mer, contrairement à ses collègues, venus nombreux, alléchés par le repas. Il les observa se goinfrer, songeant que le fourbe qui avait pillé son bureau se trouvait parmi eux…
Quelques heures plus tard, tout le petit monde qui s’était précipité sur le buffet vit sa vie bouleversée. Les implacables fonctionnaires durent quitter leur routine pour courir qui chez le médecin, qui à l’hôpital. Certains furent gravement intoxiqués et ne purent reprendre leur fonction avant plusieurs semaines. D’autres devinrent subitement allergiques à l’iode, d’autres encore attaquèrent le restaurant en justice. Ce dernier ferma ses portes, le patron se suicida. Le journal local s’en fit l’écho, déchaîna une vague de scandale dans la ville. Le maire quitta son mandat, vaguement incriminé.
Lisant toute l’affaire, M. Folennuy sourit, calé dans son fauteuil. On n’avait pas idée, aussi, de s’immiscer dans ses papiers…

Les belons

Le fleuve s'écoulait comme une longue vie tranquille et léchait les orteils du village qui, de ce fait, n'avait guère que les pieds de propres. Certes, le maçon maçonnait, le moulin moulait, l'instituteur instituait, le curé curetait, le maire mariait, le cafetier caftait mais tout cela se faisait dans une harmonie apparente à laquelle il ne fallait pas se fier car bien des jalousies s'exprimaient à mots couverts.
Le poissonnier, lui, faisait ce qu'il pouvait. Aussi, quand on parla du mariage de Marguerite et du fils Després, alla-t-il voir le père du prétendant : « Un repas de noces tout poisson, c'est du dernier chic à Paris ! Du saumon du fleuve pour commencer, de la lotte pour continuer. En dessert, un bavarois de sardines nappé d'un coulis d'anchois... Non, j'ai mieux encore : avant le saumon, des huîtres, d'adorables belons en forme de cœur qui viendront spécialement par avion. 50 €. la douzaine, une misère ! » Le père Després défaillit mais le marchand savait le bonhomme fort riche et prêt à tout pour caser son grand vaurien de fils et pour éblouir les villageois.
La Marguerite, il n'y avait pas plus pauvre. Sa seule richesse se résumait à trois nombres : 95, 50, 95 qu'elle offrait généreusement à Gaston Deschamps, un journalier tout aussi démuni qu'elle. Ah, ce n'était pas de gaieté de cœur qu'elle avait accepté les avances du fils Després mais...
Le menu fut établi et le grand jour arriva. La mariée portait une jolie tunique qui mettait aussi bien en valeur ses 95 cm. de l'hémisphère Sud que leur pendant (qui ne l'était pas) de l'hémisphère Nord. Le maire et le curé qui étaient invités au repas expédièrent promptement les formalités d'usage et l'on passa vite à table.
Les huîtres furent servies. Un convive dit qu'elles répandaient une puissante odeur de marée. « Les belons sont très iodées », lui répondit-on. Un autre émit des réserves : « iodées à ce point-là... ». Un poisson, il suffisait de le regarder dans les yeux pour savoir s'il était frais mais allez donc regarder une huître dans les yeux ! Cependant les invités mangèrent les trois douzaines qui étaient prévues pour chacun d'eux. (« Profitons-en, c'est le vieux Després qui paie », entendait-on).
La mariée, occupée à protéger sa jarretière que des chenapans jeunes et vieux convoitaient, tardait à attaquer sa première huître lorsqu'elle vit le curé se contorsionner. « Tiens, se dit-elle, sans doute un nouveau numéro comique pour attirer les gens à l'église. En être réduit à ça... »
Mais ce fut bientôt le tour du maire, puis une sorte d'épidémie de gesticulations et de coliques frénétiques s'empara de la noce. Marguerite trouvait ça très distrayant. Elle voulut voir de plus près ces huîtres qui étaient capables de tels prodiges. Elle en tritura une avec un couteau. Quelque chose résista. Elle insista et que vit-elle ? Une perle rose, énorme, parfaite. Une merveille : ces huîtres savaient sourire à qui le méritait.
La fête était finie et, comme la colique est un puissant remède contre le romantisme aigu, le marié alla dormir seul dans un endroit exigu.
Le lendemain matin, Marguerite était veuve. Des survivants ? Autant chercher une anguille dans une crotte de chien.
Il était clair que la plus grosse fortune du village avait changé de mains. La veuve allait pouvoir bientôt épouser l'élu de son cœur. « Marguerite Deschamps, je trouve ce nom plus bucolique que Marguerite Després, dit-elle. Bucolique ? Non, n'employons pas de mots qui fâchent : plus charmant, moins commun ».


DRAME

Marion, femme épanouie, mère de deux enfants, un mari aimant, adorait son appartement en pleine ville de province, à Orléans, avec une terrasse au quatrième étage. Aucun souci ne venait ternir ce couple sympa, jeune et dynamique, très conciliant et apprécié du voisinage pour sa gentillesse.
Elle était de repos ce vendredi et avait décidé de se faire plaisir pendant que Jeannot et ses deux fils avaient pris le train tôt ce matin pour une petite sortie à Paris. Ils ne seraient de retour que tard ce soir.
Aussi, la table à peine débarrassée, elle sortit vite sa chaise-longue et prit son petit panier avec tout ce qu’elle avait besoin pour passer un bon moment : livre, crayon, mots fléchés et surtout casquette car le soleil tapait fort.
Elle était allée faire quelques courses dans sa rue, et en avait profité pour s’acheter son petit péché mignon : deux douzaines d’huîtres chez le poissonnier de proximité, à cinquante mètres de son immeuble. Elle les avait ouvertes et dégustées avec bonheur ce midi, accompagnées d’un petit Chably, une merveille.
La dernière fois qu’elle en avait mangées c’était il y avait environ un mois, quand ils étaient tous allés passer deux jours à Nice en avion voir son père. Il adorait les huîtres et justement elle s’en souvenait, car elle en avait lâchée une sur sa tunique bleue. Son père était tellement ennuyé pour elle, qu’il lui avait prêté une vieille chemise de son armoire, la voyant tellement contrariée.
— Tu te rends compte, avait-il ajouté, c’est la chemise que ta mère m’avait offerte pour notre première année de mariage !
— Oui, Papa, je comprends ton émotion. Je regarde souvent votre photo et je me dis comme elle était jolie la mariée et comme vous aviez l’air heureux !
Un silence s’était installé ensuite et Marion, aujourd’hui revoyait les larmes de son père :
— Comme elle nous manque ta mère, c’était une femme tellement adorable !
Elle ferma les yeux, et tout à coup entendit des cris dans la rue. Se levant précipitamment pour aller voir ce qui se passait, elle fut prise de vertiges et de nausées. Elle se pencha péniblement et se rendit compte que plusieurs voitures de pompiers s’activaient en bas et que ceux-ci couraient dans tous les sens. Elle reconnut deux voisines livides, qu’ils emmenaient sur une civière.
Elle hurla :
— Que se passe-t-il ?
— Ah madame ! Venez nous aider, six habitants de votre rue ont été empoisonnés par on ne sait pas trop quoi.
Elle n’eut que le temps de leur crier— Les huitres ! — ce sont les huîtres ! — Avant de s’évanouir sur sa terrasse.
Les pompiers, la voyant s’effondrer, grimpèrent à toute allure, enfoncèrent sa porte et l’embarquèrent avec les autres.
La lumière fut vite faite à l’hôpital. Ils avaient tous mangé des huitres ce midi-là !
Le pauvre poissonnier, lui-même piégé par ses crustacés, n’avait pas été retrouvé à temps.
Quelle histoire, on en parle encore dans le quartier !
Fin


Le mariage de l'année

Madame le maire de cette petite ville de Bretagne couvait d'un regard attendri son adorable fille qui, dans quelques heures, allait se marier;
Le coiffeur fixa l'échafaudage de boucles blondes d'un épais nuage de laque et se recula, l'air satisfait de l'artiste qui vient d'accomplir l'œuvre majeure de sa carrière.
La jeune mariée était restée immobile, très pâle, sa robe blanche de dentelle soigneusement protégée par l'immense tunique noire des coiffeurs.
Dans cette petite bourgade provinciale, ce mariage créait l'évènement depuis plusieurs semaines; en effet, Madame le Maire mariait sa fille unique avec un jeune et beau pilote d'avion, fils de notables de la commune.
Les futurs époux s'étaient connus sur les bancs de l'école et ne s'étaient plus jamais quittés, sous la bénédiction de leurs parents respectifs.
Depuis des mois, ce mariage s'était préparé, dans le plus grand secret mais, avec la publication des bans, il ne se passait plus une semaine sans qu'une indiscrétion commise par un agent municipal ne fasse la une du journal local et les habitants se précipitaient pour acheter le précieux papier qui les faisaient entrer, à leur façon, dans les préparatifs de cette cérémonie de rêve;
Les fiancés étaient riches, beaux et brillants; tous les anciens de la bourgade se remémoraient les souvenirs, réels ou non, de la petite enfance de l'un ou de l'autre.
La veille, la future mariée avait enterré, comme le veut la coutume, sa vie de jeune fille dans la salle des fêtes, avec ses cousines, ses amies et ses demoiselles d'honneur.
Toutes les jeunes filles s'étaient régalées avec les huitres que le poissonnier leur avait fournies et avaient arrosé leurs mets avec le plus gouteux des vins blancs.
La fille du poissonnier, elle même, avait apporté les coquillages .
Cette jeune fille qui, quelques années auparavant, avait fait une intrusion malheureuse dans le couple, en séduisant le fiancé, n'était pas forcément la bienvenue mais l'on avait fait bonne figure tout en étant soulagé que celle-ci décline l'invitation à rester parmi les convives.
Ce matin, le facteur fit alors irruption dans le salon de coiffure et, livide, annonça à la cantonade qu'il s'était passé un drame : la plupart de celles qui avaient mangé les huitres étaient clouées au lit, avec une forte intoxication alimentaire. Le médecin ne savait plus où donner de la tête. Il avait même été question de réunir toutes les malades au sein de la salle communale.
Madame le Maire s'indigna : il n'était pas question d'installer les malades là où tous les préparatifs du banquet étaient en cours.
La jeune mariée, débarrassée de sa protection, se leva et, prise d'une toux subite, macula d'un infâme amas glaireux et grisâtre sa splendide robe blanche de créateur.
De stupéfaction, sa mère s'évanouit et le coiffeur, servile, l'imita aussitôt.
Quelques heures plus tard, un communiqué annonçait dans le bulletin municipal, que le mariage serait reporté à une date indéterminée, la future mariée, entre la vie et la mort, ayant été transportée d'urgence à l'hôpital.
Toute la ville était alors en émoi.
Seule la fille du poissonnier se réjouissait discrètement de la situation; son père avait bien fait de lui expliquer comment une seule huitre peut contaminer tout un banc de coquillages.
Son beau pilote serait à nouveau libre pour elle toute seule.

Les huîtres de la mariée

La vie était un long fleuve tranquille jusqu’au jour où le poissonnier du quartier vendit des huîtres avariées.
Enfin ! Avariées, cela restait encore à prouver ! Mais c’était l’époque où d’adorables souris supportaient mal l’injection de décoction d’huîtres que l’IFREMER leur infligeait au nom du principe de précaution, de peur d’un danger qui ne fut jamais établi. Et qui, d’ailleurs, ne tua jamais personne. Mais comme les souris, elles, en mouraient parfois, les ostréiculteurs se retrouvaient régulièrement au chômage technique sur décision préfectorale ! En attendant de trouver un autre trio de rongeurs qui, lui, supporte l’opération !
Sanglé dans son grand tablier plastifié comme dans une tunique de centurion, le poissonnier avait ouvert sa boutique qui sentait bon la mer. Il avait jeté un coup d’œil au journal, découvrant le titre : « Un poissonnier aurait vendu des huîtres avariées ! ». Le conditionnel, traditionnel et facilement protecteur pour l’auteur, avait bien naturellement été de mise à la une de l’édition très prisée du dimanche. Toutefois, le mal était fait ! Ecrit noir sur blanc ! Le commerçant n’en avait pas cru ses yeux.
La veille, lors de la noce de la fille du maire, à peine le cortège arrivé à la salle des fêtes, la mariée avait été prise de nausées et de hauts le cœur.
Heureusement, formalités laïques et religieuses étant accomplies, les mariés étaient mariés !
On ne se formalisa point alors, de ce que le jeune époux eut à ouvrir le bal aux bras de la fille du quincaillier. Ni que celle-ci valse donc la première danse avec cet ex prétendant que son père avait refusé six mois auparavant !
Et, à cette noce, il y était aussi le poissonnier ! Comme fournisseur des huîtres et du saumon d’une part, et comme copain de pêche du père de l’épouse d’autre part. Alors qu’on vienne maintenant l’accuser d’avoir empoisonné la fille de son ami, c’était un peu fort de café !
Il chiffonna rageusement le journal, en faisant une boule qu’il jeta à travers la boutique.
Il aurait aimé tenir l’auteur des lignes accusatrices. Il aurait aimé le noyer dans le vivier à crustacés ! L’enfermer à poil dans le frigo poussé au maximum...Lui passer la couenne à l’écailleur ! Lui faire faire l’avion jusqu’à l’autre côté de la rue…
A cet instant, il se remémora la pauvre mariée qui n’avait pas reparu jusqu’à ce qu’elle traverse la salle des fêtes toute décorée, livide sur la civière des pompiers.
En composant le numéro du maire, il se répéta que si cela avait été les huîtres, il y aurait eu d’autres malades ! Et cela n’avait pas été le cas ! Alors pourquoi l’accuser lui ? Et dans le journal en plus !
Peut-être la chantilly ? Ou la mayonnaise qui ne lui avait pas réussi à la gamine ? Quelle buse ce journaliste ! D’ailleurs, on allait voir ce qu’on allait voir ! Il regarda la pendule au dessus du banc de coquillages. Sept heures vingt.
« Salut. Je voulais des nouvelles de ta fille.
« A cette heure ?
« Vingt ! Sept heures vingt.
« Je veux dire si tôt ! Tu veux des nouvelles si tôt ? Elle va bien, merci.
« Le journal dit qu’elle a été empoisonnée. Par mes huîtres en plus ! Toi, tu les connais mes huîtres ? Elles n’ont jamais empoisonné quiconque !
« Qu’est-ce que tu me racontes avec tes huîtres ? Ma fille, elle a fait Pâques avant les Rameaux ! Enceinte. Tout bêtement !
Le poissonnier marqua un temps et ne sut qu’ajouter:
« Tu vas dormir avec une grand mère alors ?
Ensuite, il se dit que cela allait vraiment chauffer avec le journaleux !
_________________
Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
http://danielle.akakpo.over-blog.com/
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PostPosted: Wed 25 May - 22:36 (2011)    Post subject: Publicité

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