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Les textes du jeu 68

 
Post new topic   Reply to topic    forum du cercle maux d'auteurs Forum Index -> ARCHIVES générales -> Archives des jeux d'écriture -> Le jeu N°68
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danielle
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Joined: 21 May 2010
Posts: 12,031
Localisation: St Etienne
Féminin Poissons (20fev-20mar)

PostPosted: Sun 1 May - 00:24 (2011)    Post subject: Les textes du jeu 68 Reply with quote

Le voisin

Madame Lamotte pousse la porte qui mène à la cour de l’Hôtel Saint-Gély, immeuble cossu du cœur de Paris. D’un pas rapide, elle se dirige vers l’entrée du bâtiment.
- bonjour Madame Lamotte, cela fait longtemps que je ne vous vois plus !
Une femme, vêtue d’un tailleur strict noir, vient de surgir de l’entrée opposée.
- Oh ! Madame D’Autremont, quelle bonne surprise ! Je suis rentrée il y a seulement trois jours de ma cure. Deux mois à boire de l’eau soufrée. Pouah ! Mais je vais tellement mieux pendant l’hiver. Alors, quelles sont les nouvelles ?
Madame D’Autremont marque un temps afin de donner de l’importance à ce qu’elle va annoncer.
- nous avons un nouveau voisin.
- comment ça ?
- vous savez bien, l’appartement du 2ème étage, il a finalement été repris.
- ah bon ! mais depuis quand ?
- ma foi, ça doit être après votre départ…oui, c’est ça, cela fera deux mois la semaine prochaine.
- et par qui ?
- Monsieur Verdier, quarante ans, guère plus. Bel homme, seul, grand, sec, pas très bavard mais courtois, quand même, je ne sais que penser…
- comment ça ?
- il me fait une drôle d’impression, voyez-vous.
- c’est-à-dire ?
- sa façon d’être, de vous tenir la porte, de vous scruter, j’en ai des frissons à chaque fois que je le croise. Personne ne sait d’où il vient, ce qu’il fait. J’ai bien essayé d’entamer une petite conversation mais, à chaque fois, il me regarde avec un petit sourire aux lèvres, sans répondre…ça me glace le sang.
- vous êtes trop émotive.
- non, je vous assure et puis, il y a autre chose…
- quoi donc ?
- il y a toujours de la lumière chez lui. Vous savez, la nuit, j’ai souvent besoin de me lever, vous comprenez… D’ailleurs, cela agace le Général ! Bref, de ma salle de bains, j’aperçois son salon. Toujours allumé ! Et cette musique qu’on entend. De l’orgue, il me semble. Je me demande bien ce qu’il peut faire à pareille heure. De toute évidence, c’est un homme de la nuit, ça se voit à sa tête.
- peut-être est-il insomniaque, tout simplement.
Madame d’Autremont regarde Madame Lamotte comme si elle venait de proférer une obscénité.
- non, je vous dis, c’est autre chose. Et puis, toutes ces visites, le soir, je les vois passer. Des hommes. Enfin, des hommes…des créatures, oui.
- ne me dites pas que…
- si !
- mais c’est horrible !
Madame Lamotte pâlît sous l’œil ravi de la femme du général.
- je dois vous avouer que je ne me sens plus trop en sécurité.
A ce moment, le porche d’entrée s’ouvre et apparaît Franck Verdier alias Peter Mac Gregor, écrivain, auteur de thrillers à succès, acquéreur d’un grand appartement dans cet hôtel particulier grâce aux droits d’auteurs de ces romans. Il est accompagné d’un jeune garçon d’environ douze ans, Mathias, son neveu. Monsieur Verdier et Mathias saluent les deux femmes et disparaissent dans l’entrée de l’aile est.
- c’est lui, chuchote Madame d’Autremont et vous avez vu, aujourd’hui il est avec un jeune garçon ! quand je vous disais…
- mon Dieu, c’est terrible ! Ecoutez, je vais en parler dès ce soir à Monsieur Lamotte, je suis persuadée qu’il saura ce qu’il faut faire… avec ses relations à la Préfecture de Police, cela devrait être facile.
- Hé bien, oui, faisons comme ça.
Après un petit signe de la main, Madame d’Autremont quitte à son tour la cour de la demeure, satisfaite de ne pas avoir perdu son temps.


Y a plus d’respect

Je m’appelle Lucien Delorme, 43 ans. Je travaille au Bel Arsouille, un cabaret près de la Place Pigalle, spécialisé dans l’effeuillage féminin et masculin. Non, je me déloque pas sur scène. J’ai eu quelques blessures de guerre qui m’ont défiguré les jambes. Moi, je suis sur le trottoir,à l’entrée, je racole les bourgeois friqués qui veulent se rincer l’œil. Faut pas croire, au Bel Arsouille, y a que du numéro 1, de la classe, du haut standing, et ceux qu’ont pas un rond, ils peuvent toujours se rhabiller! Ici, on aime les comptes en banque généreux, les portefeuilles gonflette, les gars en smoking et les nanas emperlousées. Et pour faire des ronds de jambe, moi, je sais faire malgré mes blessures. Au début, c’était difficile, mon costume de racoleur me collait pas à la peau. J’étais emprunté, comme ils disaient, et puis j’avais ma fierté, je voulais pas m’aplatir devant ces toquards qui me regardaient du haut de leur golden carte de crédit. J’étais un baroudeur, fallait pas me la jouer au mépris. Mais, Monsieur Jo, mon patron, il m’a démontré par A + B que je valais mieux qu’eux et que, si je les attirais chez nous, c’était moi le vainqueur, car ils se doutaient pas que je me foutais de leurs gueules. Alors maintenant, j’en ai à revendre des « Bonsoir, madame, je vois que nos artistes vont vous plaire, surtout Jonathan, l’Apollon du Bel Arsouille, et monsieur ne sera pas jaloux car, si vous êtes avec lui, c’est qu’il surpasse les meilleurs. » Et patati, et patata…La nana rit, le mec hausse un sourcil dédaigneux mais finit par me glisser une pièce. Agrippée au bras du cave, elle l’entraîne sans trop forcer vers les délices du cabaret. Faut dire que les photos de Bamata, la reine de la jungle, l’ont déjà à moitié converti.
Monsieur Jo, c’est mon sauveur, il m’a donné ce travail quand j’avais plus d’espoir. Moi, je suis un homme de la nuit, de 10 h du soir à 4 h du matin. De temps en temps, je fais un peu le videur quand des clients se rebiffent, ils trouvent que le champ’ est trop cher…surtout que c’est du mousseux revisité. C’est pour ça que Monsieur Jo, il m’a filé un flingue, à tout hasard, juste pour faire peur. Cette nuit, j’étais en train de tailler une bavette avec Marlène, une fille gironde qu’a un bout de trottoir à côté. Arrive un micheton qui nous dérange dans notre conversation et qui la secoue parce qu’elle voulait pas monter avec lui. Il m’insulte, je vois rouge et pif, paf, je lui colle deux baffes mais il sort une lame. J’ai mis la main à la poche, mon arme était là et j’ai tiré. Je l’ai pas tué mais il pissait le sang comme un cochon qu’on égorge. Je reconnais, j’ai eu tort, fallait pas qu’il me traite de « vieux salopard ». Moi, les filles, je les respecte.
Alors, je signe où?


Une voix d’outre-tombe

Je suis « l’homme de la nuit… » Ma voix est sépulcrale à souhait. J’ai articulé chaque mot en insistant sur les finales afin de donner la sensation d’un écho impressionnant. Je rajoute, pour un effet maximum, un rire démoniaque répété avec soin depuis plusieurs jours. Il me semble que si j’entendais cela au beau milieu de la nuit, je réagirais ! Je sauterais de mon lit, le cœur battant et les jambes flageolantes. Pourtant, le résultat escompté se fait attendre. Derrière les volets entrebâillés, il ne se passe rien. Claire doit être dans une phase de sommeil profond. C’est bien ma chance ! Avant d’aller nous coucher, je lui ai raconté une histoire de revenants bien glauque comme je les aime. Le héros de cette aventure était cet « homme de la nuit », il rôdait autour des tombes dans le but de capturer les âmes maléfiques des défunts. Il s’en servait ensuite pour se venger de ceux ou celles qui lui résistaient ! Bref, je pensais avoir mis ma petite sœur en condition pour hurler de peur à la simple évocation de cet être malfaisant. Je suis très désappointé. Je ne vais pas rester sur un échec, ce serait trop triste ! J’ouvre donc la bouche pour réitérer mon annonce effrayante. A cet instant, je sens que l’on me frappe sur l’épaule. Je dois avoir exécuté au minimum un bond de un mètre de hauteur ! Mon cœur bat la chamade. Je me retourne et vois mon père qui me fixe, un sourire moqueur au bord des lèvres :
- Que fais-tu là, à plus de onze heures du soir ? me demande-t-il.
- Hum, rien, dis-je avec un à propos bouleversant.
- Hé bien, continue comme cela, mais dans ton lit ! rétorque Papa goguenard.
Je ne me fais pas prier pour déguerpir au plus vite. Je retourne dans ma chambre mais reste l’oreille collée au chambranle. Après quelques va-et-vient j’entends mon père se coucher.
Sitôt le calme revenu, je sors à nouveau en catimini. Je retourne me poster sous la fenêtre de Claire. Avant de formuler mon message d’outre-tombe, j’envoie des cailloux sur les volets à plusieurs reprises. A l’intérieur, tout est calme, pas de réaction ! Cette fille a un véritable sommeil de plomb! Je ne vais pas faire ce cirque tous les soirs. C’est drôle une fois, pas deux ! Tant pis, je recommence:
- Je suis un homme…
Mais ma voix devient chevrotante et caverneuse sans que je le veuille, car une ombre immense se dessine sur le mur et le recouvre entièrement tandis que le vent se lève et siffle autour de moi. Je suis saisi par la peur et je m’enfuis poursuivi par un rire sardonique. Je me précipite sous ma couette où je demeure un long moment sans oser remuer un orteil. Personne n’a bougé. Je dois être le seul à avoir perçu ces phénomènes étranges…
J’ignore ce qui s’est réellement passé et je ne veux pas le savoir, mais c’est décidé : demain soir, je lirai à ma petite sœur « Martine à la plage » cela vaudra mieux pour tout le monde…


Naufragé du jour


Je suis un homme de la nuit,
La lame affûtée de mes yeux
Pourfend l’étoffe des ténèbres.
J’ai fui la lumière du jour
Ourlé d’aubes aux reflets moirés,
De crépuscules chatoyants.
J’ai quitté ma vie tumultueuse
Pour en découdre avec les ombres
Dans les replis profonds du noir.

Je suis un homme de la nuit,
Je veille sur ma bien-aimée,
Compagne fantasque, insatiable
Insoumise même assoupie
Qui, chaque nuit, murmure ou gronde,
S’agite au creux de son sommeil.
Sa peau souple et lisse frissonne
Son cœur bat fort, ses seins se gonflent
Hérissés de dentelle blanche.

Je suis un homme de la nuit
Mes yeux fouillent les plis obscurs
Les pleins et les déliés du noir.
Je suis le gardien du grand phare
Drapé de brume et de mystère
Dont la silhouette floue s’embrase
Lorsque les chandelles du ciel
S'allument au loin une à une.
Je suis un naufragé du jour.

La nuit, quand revient la nuit

Couché fourbu à l’aube, j’ouvre rarement l’œil avant 11 du matin. Je me dirige mollement vers la salle de bains, redoutant l’ennui d’une journée solitaire. Je lambine sous la douche. Par contre, j’expédie le rasage. Il m’arrive même de ne pas me servir du rasoir pendant une semaine entière, pour éviter le miroir. Une fois habillé, compte tenu de l’heure tardive, je me prépare et avale un brunch, parce qu’il le faut bien, parce que ça m’occupe. Mais j’ai moins de plaisir à déguster un arabica dont le parfum corsé ne titille plus mes narines, à couvrir des tartines de confiture d’orange et à avaler des œufs brouillés depuis que les odeurs du fruit et de l’œuf ne me sont plus perceptibles. Ensuite, vautré sur mon canapé, je feuillette des magazines, relis distraitement mes classiques ou somnole devant la télévision. Les heures sont longues jusqu’au repas du soir. Celui-là, je le prépare avec allégresse, utilisant les provisions que l’on me livre chaque lundi. – J’ai passé commande sur internet, j’entrouvre la porte au coup de sonnette du livreur, la pénombre de mon couloir et celle de la cage d’escalier me protègent de tout regard indiscret –
Vers 20h, je mange avec appétit : le temps de ma liberté approche à grands pas et je prends des forces pour en jouir pleinement. Par la fenêtre de la cuisine, je surveille le déclin du soleil. Lorsqu’un voile de cendre recouvre l’horizon, fébrile, j’enfile mon blouson, rabats la capuche le plus bas possible sur mon front et gagne la rue. Je marche tête baissée, croisant de rares passants si pressés qu’ils ne me prêtent aucune attention. Huit cents mètres et j’atteins le parc municipal : un petit passage entre deux buissons me permet de me glisser à l’intérieur quand les grilles sont fermées. J’ôte la capuche, lève les yeux vers le ciel où une lune radieuse me sourit. Je lui souris en retour. Je cours à grandes foulées, respirant à pleins poumons. Empli d’une joie d’enfant, j’enchaîne les glissades sur le toboggan, jubile sur les balançoires, exulte sur le tourniquet. Penché au-dessus du plan d’eau qui me renvoie une image floue de mon visage, je m’attarde sans aigreur à la contempler. Reprenant ma course, je quitte le parc pour atteindre une ruelle si exigüe t si cachée que l’on n’a pas jugé bon d’y installer le moindre éclairage. Là, adossées aux murs de vieilles bâtisses, quelques demoiselles court vêtues sont prêtes, en échange d’un petit billet, à accorder leurs faveurs aux esseulés. Toutes me connaissent, m’ouvrent leurs bras – et le reste – sans rechigner, à tour de rôle. Pas une ne répugne à caresser d’un doigt les balafres et boursouflures qui déforment mes joues et mon crâne dépourvu de tout poil, à poser leurs lèvres sur ma paupière gauche à jamais fermée ou sur le groin violacé qui me sert de nez. Pas une n’a peur de ce visage qui a fait crier d’effroi et fuir ma femme. Les chirurgiens ont fait de leur mieux ; le mieux est l’ennemi du bien, dit le proverbe… Comment en vouloir à Elsa qui n’a pas supporté de continuer à vivre auprès d’un monstre ? Car le jour, je suis un monstre qui se fait horreur. Dans la quiétude ouatée de l’obscurité, je deviens autre, humain. Je vis. Depuis mon accident, je suis un homme de la nuit.



Nuit de mai

Le soleil s’est couché derrière la colline. Les martinets se sont nichés sous le toit et les pigeons se taisent enfin, après avoir roucoulé tout l’après-midi sur le faîte du mur. Le soir descend sur la première journée de mai. Bientôt, tu seras là. Je t’attendrai dans le noir. Tu es un homme de la nuit.
Je ne t’aurai pas entendu arriver. Tu auras, comme à chaque fois, poussé ta moto sous l’abri, après avoir coupé le moteur. Mais je sursauterai quand ta clé tournera dans la serrure de l’entrée. Tu accrocheras ta longue veste de cuir à la patère du couloir, tu poseras ton casque au pied de l’escalier et les marches grinceront sous tes pas. La porte s’ouvrira et tu t’avanceras vers notre lit. Tes vêtements glisseront très vite sur le tapis. Sans attendre, j’aurai déjà envoyé voler ma chemise de nuit par-dessus ma tête. Je sentirai tes longues jambes glacées se glisser entre les draps pour se réchauffer contre les miennes et tu soupireras: « Comme c’est bon de te retrouver. J’ai eu si froid sans tes bras autour de moi, sans ton corps blotti derrière mon dos. » Je me retournerai pour t’embrasser. Je sentirai alors l’odeur du muguet sur l’oreiller. « C’est pour toi, pour nous, pour nous porter bonheur », me diras-tu, et j’aurai envie de pleurer car jamais personne avant toi ne m’a offert de fleurs. Tu seras patient, tendre et fort, et nous ferons l’amour jusqu’à en perdre le souffle…
Au petit matin, je me réveillerai dans notre lit trop grand. Tu ne seras plus là. Je me répéterai tous les mots que tu m’as murmurés ou criés pendant la nuit. Je retrouverai sur mes lèvres le goût de ta bouche et, sous mes doigts, le grain de ta peau, ton dos, tes reins et tes cuisses fermes. Je sentirai encore le poids de ton grand corps avide sur le mien. J’effleurerai mes seins, mes hanches et mon ventre, pour refaire le parcours de tes paumes dures que je voudrais ne jamais oublier.
Plus tard, j’ouvrirai la fenêtre sur le jardin de mai et l’odeur du muguet montera jusqu’au balcon. Je descendrai en cueillir des dizaines de brins sous le cerisier, jusqu’à ce que mes mains ne puissent plus en contenir davantage, puis je prendrai le chemin le long de la plage pour aller te retrouver.
Je pousserai le lourd portail de fer. Mes pas feront crisser les graviers de l’allée et je m’avancerai jusqu’à l’endroit où tu reposes. Ton nom est inscrit sur la dalle. Au-dessous, il reste une large place pour y graver le mien. Ceux qui me voient si souvent venir vers toi, vieille femme lourde et grise qui t’apporte des fleurs, les arrose, les taille, élimine les corolles et les feuilles fanées, ne peuvent deviner que toutes les nuits tu viens me retrouver et qu’alors, j’ai vingt ans, que tu me répètes que tu m’aimes et me désires, que je te dis « Viens ! », que je te supplie de rester un peu plus longtemps parce que je suis bien avec toi, parce que je veux encore entendre battre ton cœur et que j’ai tant de choses à te dire. Tu es celui qui me rend visite en secret, l’amant interdit qui part avant l’aube afin de ne pas être surpris, celui qui me rappelle que nous avons été heureux et qui me murmure inlassablement : «Se souvenir du bonheur, c’est encore du bonheur…»
Le soir descend. Bientôt, tu seras là. Je t’attends… Tu es l’homme de mes nuits.



JACK

C’est un homme de la nuit. Son domaine s’étend de l’instant où le crépuscule devient blafard, le soleil ayant déjà disparu depuis longtemps derrière les toits de la grande ville, à celui où les premières lueurs de l’aube adoucissent le noir du ciel sans étoiles, à l’endroit où la Tamise rejoint l’horizon. Dans son appartement, perché au vingt-sixième étage d’un gratte-ciel de la City, Jack Ryan, en remarquant la lumière qui peine à traverser le smog, sans regarder sa montre, sait qu’il est temps de se coucher. Il se sert un dernier cocktail, jette sa longue cape noire sur la moquette rouge, s’allonge tout habillé, et plonge dans un sommeil dont personne ne sait, même pas lui, de quoi et de qui les rêves sont habités.
C’est ainsi tous les jours, enfin, toutes les fins de nuit. Sauf quand il ramène une fille chez lui.
Jack adore le moment où il arpente les quais la nuit tombée, se rendant à une invitation où il espère faire une nouvelle conquête. Brune, blonde rousse, peu lui importe. Mais il est un moment qu’il apprécie davantage : celui où, bien à l’écart de la fête, il dépose un baiser sur la douce peau du cou de celle qui vient de succomber à son charme. C’est toujours ainsi que ça commence. Sa bouche avide se repaît de ce contact délicieux, ses lèvres parcourent de plus en plus avidement le cou qui embaume le parfum capiteux de la femme. Ensuite, il devient plus violent. Il se fiche complètement de ce que pensera la fille. Pour lui, c’est l’affaire d’un soir ; il n’est pas sentimental et il lui est égal de ne plus la revoir. Des filles, il y en a tellement !
Ce matin-là, il est un peu déprimé. La fille est parvenue à se dégager de son étreinte. Elle a même réussi à lui donner une gifle avant de s’enfuir. Devant sa glace il se sent piteux. Un filet de bave rouge coule au long de son menton diaphane, qu’il essuie d’un mouvement nerveux.
Ah ! Ah ! Ah ! Qu’allez-vous chercher ? Je devine ce que vous pensez. Mais non, vous n’y êtes pas du tout ! Jack n’est rien qu’un fils de bonne famille. Un peu oisif, un peu gothique, un peu excentrique. La couleur de sa bave est celle du bloody mary qu’il vient d’avaler d’un trait ; la pâleur de la peau de son visage est due au fond de teint. Mais quand on est le fils unique de Neville Ryan, le président de la WBU, quinzième fortune du monde, on peut se permettre quelques fantaisies de jeunesse. Dans un an il se sera assagi. On dira de lui qu’il a les dents longues. A la mort de son père, il deviendra président de la multinationale. Il multipliera conquêtes et trahisons, fera couler des sociétés, enverra des milliers de gens au chômage d’un simple claquement de doigts, causera la ruine de pauvres paysans habitant à l’autre bout de la planète, livrera des armes à des dictateurs du tiers-monde. Et ne s’offusquera pas du surnom qu’on lui attribuera dans le monde de la finance et des affaires : le vampire !

L’empoisonneuse

Nous venions d’emménager dans cette grande maison. Imposante, elle devait nous réconcilier avec notre passé. Enfant délaissée par des parents séparés, ma femme avait grandi comme une herbe folle, tiraillée entre deux histoires compliquées. Longtemps, elle avait cru pouvoir éradiquer ses racines envahissantes, mais elles étaient bien plus profondes qu’elle ne l’imaginait.
Aujourd’hui, elle avait décidé d’accepter son héritage !
Sous les charpentes ancestrales, depuis des lustres, dormaient dans une malle poussiéreuse, les archives familiales ; un arbre généalogique que je pressentais chargé de fruits gangrénés à l’odeur fétide. De ces combles séculaires, l’accès m’était interdit. L’envie ne fut que plus forte ; je devais soulever le voile, remonter le temps à la recherche de troublants secrets. Ce n’est qu’à la tombée de la nuit, lorsque le sommeil maintenait fermement mon aimée entre ses bras, que je m’éclipsais. Soir après soir, je découvrais d’où elle venait, ses aïeux m’aidant à la connaître, à la comprendre, elle que ne quittait jamais une étrange mélancolie. Ignorant une fatigue grandissante, je guettais la lumière qui, silencieusement, s’immisçait dans les failles de son histoire. Et Marie-Angélique m’apparut, saisissant mélange de candeur et de cruauté. Sa plume plongée dans le vitriol m’entraîna dans une histoire d’amour tout en innocence et en souffrance. A une époque où les sentiments comptaient peu dans le mariage, cette femme soumise à un mari libertin avait eu recours à l’arme des faibles. De sa fine écriture, elle expliquait dans ses lettres comment l’arsenic n’ayant aucun goût suspect et n’altérant en rien les aliments, elle en saupoudrait les repas de l’infidèle.
« C’est un homme de la nuit, lorsqu’il rentre de ses errances nocturnes, il me raconte avec cynisme et provocation ses frasques avec les gourgandines. J’ai les apitoiements en horreur et je fuis les chamailleries de tripot, alors je lui tends gracieusement ses chaussons et sa chemise imprégnés de la sulfureuse poudre. Des ulcérations apparaissent bien sur sa peau, mais administré à petites doses, ce venin a l’avantage d’agir très lentement faisant ainsi croire à une fin naturelle. »
S’ensuivait une liste détaillée de poisons végétaux et de gens influents utilisant ces philtres assassins. Sous des apparences policées surgissaient les pratiques les plus basses. Il était temps de refermer le coffre.
Durant les jours qui suivirent, mes forces me quittèrent. Sur tout mon corps, des éruptions pourpres faisaient de mes rares moments de repos un calvaire. Ma femme, Angélique, qui curieusement avait retrouvé le sourire, s’occupait de moi avec empressement. Un soir, me servant ma tisane elle m’appela son petit homme de la nuit…
J’avais creusé entre les plis noirs du malheur, réveillant des fantômes aux aguets. Le passé ressurgi nous avait engloutis ; dans le ressac, plus aucune trace d’une existence anéantie.
Racines de mandragore et herbe du diable avaient tout envahi !


Vanité

Une touche de noir, une seule. L’œuvre s’achève. Il recule de quelques pas, observe, scrute l’imperfection, traque la finition, mais esquisse finalement un léger sourire. Son talent ne lui manque jamais. De la noirceur de la vie, il n’ignore aucune nuance, aucune cause ni effet, et sait, effroyablement affirme-t-il, la coucher sur la toile tendue de ses doigts agiles. Il y noie les joies, étouffe l’espérance, crie les plaintes éperdues. Des abîmes de l’âme, la moindre tentation se retrouve prise au piège des huiles qui les figent dans leur embarras le plus grossier. Les bouges terrestres se mêlent au Tartare du passé.
Combien de têtes a-t-il tranché ? Quel coupable n’a-t-il ignoré ? Ses anges narquois amorcent un sourire sournois qui terrifie les innocents. Son jeune modèle ivre figure un homme prêt à bondir sur le voyeur qui le dévisagerait. Son cavalier surgit de la pénombre sur une monture farouchement endiablée qui piétine ses victimes. Ses saints vous fixent d’une manière si impudique que le fidèle se détourne. Une corbeille de fruits s’offre, peccamineuse, étrangement charnelle entre les mains d’un bel alangui. Les musiciens fomentent un complot, les femmes se querellent, un reflet tend un piège sur fond d’inquiétante pénombre. Que de crucifiements, décollations, sacrifices, peints avec délices ! Que de grimaces gémissantes, visages tordus par la douleur, regards convulsés ! La vanité envahit ses œuvres par l’obscurité qui enveloppe les humains, tels des fantômes condamnés d’avance. A l’image de ses anges, il se repaît des décors dérangeants.
Un jour pourtant, une dame requiert son talent, le désire, lui seul, pour la glorifier par son art. De cette grâce, il s’éprend alors, piégé par une beauté diaphane dont il n’a jamais travaillé les teintes élégantes. La vivacité lumineuse de son air le fascine, l’éclat de ses yeux, leur profondeur vertigineuse, inspirent le pinceau qui voudrait la coucher sur une douce toile. Un brûlant enthousiasme le dévore, il s’emploie à lui faire traverser son corps jusque dans ses doigts et travaille encore et encore, vif le jour, exténué la nuit. Il dessine et redessine formes et détails, ose les imperfections. Il s’y adonne plus que pour aucune autre création, à en perdre une âme déjà vendue. Des jours et des jours passent.
Ultime touche. L’artiste, épuisé, le pinceau lié à la main, porte sur son œuvre un regard entier, pour la première fois depuis des semaines de labeur obstiné, n’osant la saisir dans son ensemble. Il n’a eu de cesse de laisser la ferveur se distiller au travers de la peinture.
Hélas ! Un portrait. Rien de surprenant à vos tristes yeux aveugles ! Votre cécité le confond, tandis que pour lui, ce ne peut se résoudre à une simple belle image. Les rouges doivent crier la fulgurance de sa passion, la fraîcheur des roses sa timidité. Où ce vert a-t-il égaré la clarté ? Magnifique, elle l’est, mais si étrangère à la sienne. Terne, sombre. Tellement autre. Et ce regard… Nulle profondeur ne réfléchit l’âme adorée.
Il jette le pinceau qui se détache de sa main comme se brise la pierre. Il en a peint une autre. Son talent est bien vain s’il ne peut figurer une beauté lumineuse. C’est un homme de la nuit, cet artiste infidèle, incapable de créer l’image de celle qui ne porte aucune noirceur !


Um pais tropical

Elle, parée d'une robe de joie et d'insouciance qu'un vent joueur taquinait dans une légèreté frivole, se promenait l'esprit vert de pomme dans les rues, guidée par les senteurs enivrantes du hasard. La pénombre stimulait la rencontre, aussi l'évidence fut respectée et elle tomba sur l'aventure.
Il avait belle allure avec sa face de carnaval et de vagabondage. Odeurs de phéromones, de grand large et de bleu marine, il aurait pu téter une bouteille pleine de rêves d'horizon qu'il n'en aurait pas été plus étrange. Au lieu de cela, il humait l'air pur, les mains dans des poches à d'insondables fonds qui ne tintaient certes pas, mais qui, au combien plus utile, décelaient nombres de boniments prêts à l'emploi. Enchanteur, un petit peu, faux jeton, assurément, mais d'un cœur aussi gros et simple que sa veste brillait de manguiers, d'anacardiers et de bien d'autres fruits tout aussi exotiques que sucrés.
Il n'en fallut pas plus d'un réverbère blafard comme seul témoin de l'étincelle, l'air étant là avec son trop plein de circonstances, les deux êtres s'enflammèrent au grand dam des moustiques trop avides de sang qui grillèrent sur place.
― Vos pieds se consument, belle plante, si je peux me permettre.
― Ça tombe plutôt bien, je ne voulais pas prendre racine. Mais, dîtes moi dandy, sauriez vous parer ce feu qui nous essence ?
― Bien au contraire, belle plante. C'est un feu de kérosène, à peine pacotille. Sitôt en l'air il s'effiloche et disparaît. J'ai une chambre au septième ciel. Le vol nous attend.
― À la bonne heure, mais mon mari ? Il est un peu pesant vous savez...
― Il dort lourd et vous dorlote, mais la nuit, il vous ennuie... Assez parlé, j'en perds mes mots. Partons découvrir les étoiles. Au petit jour, vous déjeunerez d'austères tartines en sa compagnie.
― Que voulez vous étrange étranger, n'est pas comptable qui veut. Je vous suis, par où dirigeons-nous nos pas?
Puis, bras dessus bras dessous, les deux complices quittèrent le lieu public, synonyme d'inquisiteur, pour se rendre dans une masure de bois où courants d'air et poussières s'enlaçaient dans des ébats de danse torride. « Foutez moi le camp pervers éléments ! C'est une dame que ce soir j'invite. » Aussitôt dit, aussitôt fait, il fendit le toit, et, sous une pluie d'étoiles curieuses, le calme revint.
Pas pour longtemps. C'est un homme de la nuit, ne l'oublions pas. Bien vite tous deux vêtus d'un désir non feint, les habits devinrent superflus et jonchèrent le sol tandis que des mains expertes découvrirent de nouvelles terres où se terrait derrière une flore caressante, un véritable couguar qui, une fois éveillé, s'avéra sauvage et insatiable...


Cantu corsu

Hier encore, nous étions privés de lumière. Comme nous étions privés de voix et de musique, tant il est vrai la ville et le béton se révèlent bien incapables d’en répercuter les sonorités à l’infini.
Ce soir, nous renaissons tout à coup à la vie. A la vie rude et vraie de notre terre natale, cette vie aux codes ancestraux qui parlent de respect et d’amour des hommes. La seule vie qui vaille pour nous et dont l’intransigeante défense nous a conduits si loin.
Longtemps - trop longtemps- nous avons été trahis par ceux qui se disaient des nôtres et dont le but ultime n’était que de mettre notre île à l’encan.
C’est pourquoi, farouches opposants à leurs dérives mercantiles, nous sommes devenus des hommes de l’ombre.
Le temps a couru, entre espoir et abattement, entre ardente jubilation et tentation du renoncement, jusqu’au jour de l’expiation finale.
Des crêtes de Ghisoni aux rochers de Zonza, bien des neiges sont venues et reparties…
La clandestinité assumée puis la réclusion subie m’ont conduit à rechercher la compagnie des ténèbres. A trouver en elles une plénitude inattendue. Je suis un homme de la nuit. Tu l’es devenu aussi, toi mon compagnon de lutte, mon frère de chant. Mon double.
Le sentier de rocaille s’effrite sous nos pas lourds et lents en escaladant patiemment le flanc de la montagne dont la cime flamboie dans le crépuscule ardent. Au loin, la grève s’alanguit et les vagues s’assoupissent dans le jour qui se fane. La brise de mer exacerbe les parfums s’échappant du maquis alentour et nous les accueillons pieusement comme on retrouve, ému, la saveur particulière d’une friandise dont on a été trop longtemps privé.
Dressé sur un rocher portant au flanc des traces laissées par d’anonymes mains, j’entonne l’air principal d’une paghjella, escorté par la basse fidèle de mon compagnon. D’abord en sourdine, puis en crescendo pour aboutir au plain-chant. Nos cœurs, longtemps bridés, se gonflent de cette joie simple et violente, surgie des tréfonds de notre inconscient pour déborder sur nos lèvres. Nous allons faire vaciller les étoiles, crépiter la dentelure des monts que l’ombre peu à peu efface, abandonner des bouffées d’échos aux courants du ciel afin qu’ils les emportent où bon leur semblera…
Longtemps nous offrons à la nuit complice nos mélodies venues du fond des âges, en des temps oubliés où les joies et les peines des hommes de cette terre s’exprimaient de la sorte.
Jusqu’à ce qu’une voix anonyme s’en vienne se mêler à notre concert improvisé, lui restituant de fait la partie manquante de son harmonie originelle.
Une voix haute et claire qui nous rejoint, à travers crêtes et vallons, amenant des ornementations plus aigües qui embellissent le chant et subliment l'accord. L’homme qui complète ainsi notre trio est également un homme de la nuit. Très certainement un berger de la montagne, occupé à veiller son troupeau essaimé par groupes indistincts sous les pins laricio. Ses aigus triomphants portent haut la fierté de sa terre natale, pétrie de roche rouge, soulignée de marine, ivre de vent et d’espaces infinis.
A la dernière note évanouie, retombera le silence. Le silence minéral qui est encore de la musique. Puis le soleil émergera, rouge dans l’océan des brumes.
Le jour naissant sera beau. Beau et libre…


Puis la lumière s'est tue.


Mais avant, il y a eu cette première nuit où je les ai entendues. Et encore avant, il y a eu cet emploi que j'ai décroché, veilleur de nuit au musée. On me paie pour surveiller un tas de vieilleries : des momies, des fresques, des squelettes, des machins empaillés ou que sais-je encore. Des trucs qui mettent les chocottes lorsque vous balayez le faisceau de votre lampe-torche sur leur visage décomposé. De quoi alimenter vos pires cauchemars. Mais pas les miens.
Je suis un homme de la nuit, et à moi elles ne m'ont jamais fait peur.

Pourtant.

Pourtant, une nuit de sans-sommeil, je les ai entendues. Les voix.
Lointaines, très lointaines, car sourdes. Des gémissements, des complaintes, les litanies de quelque agité dans la rue ou d'un voisin névrosé. Mes visites à l'extérieur du musée ne m'ont rien appris, sinon que les voix n'y parlaient pas. Aucune télévision ou poste de radio inventorié, qu'un distrait collègue aurait pu laisser allumé.
Aucune explication simple à me mettre sous la dent, que je commençais à avoir de grinçante.

Partout je les entendais, je n'entendais même plus que ça. Elles se faisaient angoissantes car difficilement perceptibles, impossibles à identifier. Pourtant je les entendais, toutes ces voix à l'unisson qui semblaient appeler à l'aide et m'avaient choisi comme unique auditoire à leurs souffrances. Oui, j'avais cette impression que les voix perdues m'adressaient leur agonie et m'attiraient à elles.
Lorsque je me concentrais suffisamment, il me semblait pouvoir saisir des mots, des expressions. Ces voix cherchaient à me dire quelque chose, j'en étais persuadé.
Je devenais zinzin, et il m'arrivait de hurler, de les implorer de se taire. Ou bien de courir pour les poursuivre, mais plus je pensais m'approcher d'elles, moins je parvenais à les localiser. J'ai inspecté chaque salle sur la pointe des pieds, j'ai cherché dans chaque recoin l'hypothétique présence d'un plaisantin. Mais personne. Et pourtant les voix étaient là, au pire de ce qu'était devenue ma vie.

Une nuit d'obsession comme les autres, j'ai décidé d'aller les traquer pour de bon. J'ai coupé le courant afin de supprimer toutes les sources possibles de pollution sonore, et armé de ma seule lampe et de mes quelques grammes d'alcool dans le sang, je suis allé me planter au milieu de la grande salle. J'ai fermé les yeux et mis ma respiration en suspens dans une apnée concentrée. Je suis resté de longues minutes ainsi, respirant à peine, mettant toute ma cellule grise à la disposition d'un seul de mes sens.
Les voix venaient d'en dessous, d'en bas. Des sous-sols.

J'ai couru dans les escaliers, et au fur et à mesure que je descendais, les voix se faisaient plus suppliantes que jamais. Arrivé dans l'atelier de conservation, je les ai senties autant que je les entendais. Elles étaient là. Sous mes pieds.
J'ai balayé le sol avec le faisceau de ma lampe, puis me suis agenouillé et ai collé mon oreille sur le carrelage froid. Elles étaient là, hurlantes, elles me transperçaient de part en part.

Puis la lumière s'est tue.

Depuis, j'appelle toutes les nuits, je crie ma détresse à qui veut bien la croire, je hurle en chœur avec les voix de mes colocataires.
Mais essayez de vous faire entendre, vous, avec de la terre plein les poumons…


Requiem pour Icare.

Je suis un homme de la nuit !
C'est par ces mots que tu m'as séduite. Conquise. Envoûtée. Fauchée.
Petite banlieusarde aux rêves de princesse, vite devenus fantasmes d'aventure, j'aurais fait n'importe quoi, suivi n'importe qui pour me sortir de là.
C'est toi qui m'es apparu.
Je n'oublierai pas cette folle nuit d'avril, je sortais le soir pour la première fois. Avec deux ou trois filles de la cité en alibi, qui m'ont lâchée dès l'entrée de la boîte. Je me suis retrouvée seule dans le noir. Assourdie par des rythmes fous et vite étourdie par l'alcool. Ou par d'autres choses dont je ne me méfiais pas.
Je ne sais plus comment, mais tu as été là, soudain, devant moi. A pris ma main et m'a entraînée sur la piste. Dès ce moment j'aurais dû savoir que c'était toi qui mènerait la danse. Jusqu'au bout.
Ils te regardaient tous. Ils nous regardaient ensemble. J'étais la reine de ta nuit et l'on m'enviait. J'ai su plus tard que d'autres avant moi l'avaient été. Le temps d'une danse, ou de plusieurs. Le temps de te suivre, le temps de t'aimer, et de te laisser leur dire qu'elles étaient les femmes de ta vie.
Folie de ma jeunesse, naïveté de mes rêves, je t'ai cru, moi aussi. En quelques jours j'avais tout quitté pour toi, et troqué ma vie contre une autre, que tu me promettais si belle. Les cours contre la fête, la misère contre le fric, la solitude contre la foule, et le jour contre la nuit.
J'aimais tant le soleil, enfant ! Vacances chez mon grand-père, sourires de ma mère, bruits des petits, chaleur sur ma peau. J'ai oublié tout ça. Nié leur existence en m'installant chez toi.
Je n'ai plus vu le soleil depuis ce jour-là. Et je sais que je ne le reverrai pas.
Ici, à la clinique, ils m'ont mise au sous-sol. Air conditionné et fenêtres hermétiques, bips réguliers battant les cœurs qui s'accrochent. Le mien ne tient plus qu'à un fil. Que je laisserai se déliter quand on m'aura libérée. Pour l'heure ils veulent m'aider, ils veulent savoir. Ce qui m'a poussée jusque-là, pourquoi tous ces échecs, désintox, réinsertions, errances sont je ne suis pas revenue. Pourquoi ce dernier éclat. Je ne le sais pas moi-même et ne veux plus le savoir.
Ils m'ont dit qu'ils ont remonté la filière, démantelé le réseau. Grâce à moi. Cela m'est égal. Je n'ai pas sauvé ma peau et trop y ont laissé la leur.
Un ancien client est passé me voir hier. Je ne sais pas qui l'a laissé entrer. Il m'a laissé sa carte. À ma sortie il a un projet pour moi. Beaucoup de fric à se faire. Beaucoup de nuits de folie. De fêtes. Yachts. Palais. Limousines.
Et petits matins nauséeux. Journées glauques. Volets fermés pour atténuer les coups, sourds, dans ma tête. Ne me lever que pour vomir. Sur moi, et sur ce que j'ai fait de ma vie.
Je vais leur dire ce qu'ils veulent savoir. Et peut-être plus encore.
Que si j'ai sauté, c'est pour en finir. M'envoler vers la lune, témoin de mes derniers jours. Icare de la nuit, pour m'y brûler les ailes.
La lune n'a pas voulu de moi, mais les ténèbres m'ont gardée. Ils ont réparé mon corps, mais le trauma crânien laissera des séquelles. Nerf optique touché ; je ne verrai plus jamais.
Ils ont de la chance : je parle encore. Je pourrai leur dire où est la carcasse de la voiture. Avec, au fond du coffre, les restes calcinés de tes os.


Magie des mots

Le sujet venait de tomber sur le site.
« En référence à la dernière phrase de la nouvelle de Marguerite Machin, vous glisserez où vous voulez :… ».
S’ensuivaient trois mots en italique qui me laissèrent dubitatif.
Le forum se mit à ronfler dans les heures suivantes. Entre ceux qui ne seraient pas là pour cause de vacances, ceux qui se disaient peu ou pas inspirés et parlaient de déclarer forfait mais qu’on retrouverait de toute façon à l’arrivée, ceux qui trouvaient l’idée géniale, ceux qui avaient le titre mais pas la suite, ceux qui avaient déjà écrit quelque chose mais qui n’en étaient pas satisfaits, ceux qui avaient fait trop long et qui devaient couper et tailler pour entrer dans les 3300 signes de la règle du jeu et enfin, ceux qui, comme moi, séchaient, cela jacassait pas mal ! Mais les posts se succédaient surtout pour savoir aussi si les trois mots à inclure devaient l’être au début ou à la fin d’une phrase, si ils pouvaient être mis au pluriel, ou au féminin…
Les jours suivants, Cyrielle ma jolie fiancée, me vit chiffonner, déchirer et jeter des feuilles bleuies chaque soir tandis qu’elle regardait la télé. Elle comprenait bien mon drame car elle était peintre à ses heures. Parfois c’est à elle que l’inspiration posait un lapin. Dans ces moments là, celui qui assistait impuissant à ces accouchements difficiles se tenait coi. Ne pouvant qu’attendre la délivrance en évitant les questions idiotes du genre : Alors ? Tu y arrives ?
Cependant, la date fatidique approchait. Nous en fûmes bientôt à la veille au soir. Et rien n’était sorti de ma cervelle stérile ! J’avais bien pondu une nouvelle dans le même temps, mais elle n’avait rien à voir avec le sujet imposé qui me laissait sec. Résigné à ne pas participer cette fois, je me couchai auprès de ma brune. Elle, elle avait fini un tableau ce soir et elle allait s’endormir dans la sérénité d’une tache accomplie. Et bien accomplie en plus !
A trois heures du matin, je me réveillai et me levai. Lorsque une heure et demie plus tard, je revins me glisser dans le lit, j’avais écrit un texte qui me plaisait et qui collait avec le sujet. Ouf !
Cyrielle vint se pelotonner contre mon dos et murmura d’une petite voix ensommeillée :
« Tu fais quoi ?
« Je me couche.
« Je vois bien. Mais tu viens d’où ? Tu es tout froid.
« J’ai écris le texte pour le jeu d’écriture à rendre dem…aujourd’hui ! Cela a été long à venir mais j’y suis arrivé.
« C’est parce que tu es un homme de la nuit dit-elle en baillant.
Elle n’avait pas tout à fait tort. J’aime écrire la nuit. Quand on a ce sentiment curieux d’être comme seul au monde…
« Oui. C’est magique, dis-je.
« Comme tes mots, me murmura-t-elle. Elle déposa un baiser sur mon épaule et se serra un peu plus fort.
« La magie n’est pas dans les mots mais dans leur juste touche. »
« C’est joli ce que tu dis là apprécia-t-elle.
« Ce n’est pas de moi.
« Dommage… C’est de qui ?
« Céline.
Sa main douce vint me caresser le ventre. Je sentais son souffle sur mon épaule.
« Tu sens bon…Et tu as trouvé quoi comme idée de texte ?
« La phrase de Céline que je viens de te dire.
Après…cela ne vous regarde plus !


Bonjour Rémi,

Rémi, mon seul amour, ma détresse, mon angoisse.
Je me décide aujourd’hui le 24 Décembre 2001, à t’envoyer cette petite missive. Certes bien modeste, comparativement aux lettres interminables que tu m’adressais chaque jour. Oui Rémi, chaque jour, t’en souviens-tu ?
Je les attendais, trépignant d’impatience, ce qui avait le don d’énerver ma mère :
— Mais reste tranquille, le facteur ne va pas risquer l’accident pour t’apporter plus vite une lettre de ce gamin.
— Maman, il a dix-huit ans, répondais-je outrée.
Tous les jours, ma mère essayait de me dire que tu n’étais pas un garçon pour moi, que tu étais trop jeune, encore immature, et surtout que tu ne vivais que la nuit. Pourquoi, chaque fois me donnait-elle cette précision ? Cela a toujours été un mystère, car jamais, elle n’a voulu m’en dire plus.
Je ne voulais pas l’écouter et partais en courant me réfugier dans ma chambre pour lire et relire tes lettres d’amour. Je savais que tu sortais souvent le soir avec tes copains, mais tu disais m’aimer et c’était cela le plus important. A quoi passais-tu tes nuits, mon amour, peux-tu me le dire aujourd’hui ? Du moins si tu me réponds ! Oh ! Comme ce serait doux de pouvoir de nouveau embrasser une enveloppe venant de toi. Je sais c’est puéril, mais tu disais toujours que j’étais trop naïve et trop fleur bleue, cela me faisait rire… Plus maintenant !
Aujourd’hui, dix années ont passé et je ne peux envisager de ne jamais savoir ce que tu es devenu. Je ne peux pas, j’ai essayé de t’oublier mais en vain.
Dès que j’aperçois une lettre dans ma boite, je pense immédiatement que cela pourrait être toi. Hélas, il ne s’agit bien souvent que de factures ou autres, sans intérêt pour moi.
Alors, ce soir c’est Noël, tout le monde est en famille et moi j’ai voulu rester seule avec toi. J’ai voulu enfin avoir le courage de t’écrire. Et quel autre moment choisir sinon le jour anniversaire de ma douleur quand j’ai lu que tout était fini entre nous, sans autre explication que :
Tu sais, je suis un homme de la nuit.
Qu’as-tu voulu me faire comprendre ?
Le temps a passé si vite, et je n’ai toujours pas compris cette phrase. Qui sait ? Peut-être ce petit mot écrit avec toute ma tendresse et mon amour aura-t-il une réponse cette fois ?
J’ai tout pensé, retourné dans ma tête essayant de me souvenir de tes mots qui auraient peut-être pu me mettre sur la voie, mais rien : gardien de nuit dans une entreprise, DJ dans une discothèque, pilote d’avion, et d’autres que sais-je ?
Je t’aime Rémi, je sais, si tu lis cette lettre, tu vas sûrement être agacé, j’ose venir te déranger dans ta petite vie tranquille, où je n’ai pas ma place, mais je veux savoir, j’en ai le droit non ?
Victoire.
Le 24 Décembre 2001, seule sans toi et douloureusement triste.


La lune rousse

A peine assoupi, il se réveille, trempé de sueur, se lève, hagard et ne retrouve son calme que lové au creux d'un fauteuil, un livre et un verre d'alcool à portée de main. C'est un homme de la nuit qui dormirait le jour tels les rapaces nocturnes et les chauve-souris.
A l'aube, le miroir lui renvoie l'image de sa vieillesse : les paupières tombent, la cinquantaine le rattrape. Il palpe ses joues, s'étonnant de leur pilosité.
Des zones d'ombre angoissantes, des mouvances bouillonnent en lui, qu'il essaie vainement de maîtriser. Il n'en parle à personne : à qui pourrait-il faire confiance ?
Il secoue la tête afin de dissiper la torpeur due au manque de sommeil, à la lassitude liée à une désespérante solitude. Le héros kafkaien, métamorphosé en monstrueux insecte, traverse la brume de son cerveau. N'aurait-il pas abusé du whisky ?
Il se sent pareil à un mort-vivant. Les lectures de vampires dont il se délectait à l'adolescence, créent une confusion qui l'isole de la réalité, sans grand 'intérêt pour lui.
La rencontre de sa femme créa l'illusion d'un havre de paix. Espoir vite déçu : les enfants se succédèrent, ogres insatiables, avides de vêtements de marque, des dernières consoles à la mode.
Au travail, la pensée l'obsède de conserver le titre de meilleur agent commercial. Il se donne à fond, jusqu'à l'épuisement, et les tensions du couple s'aggravent.
Il écarte les voilages. Le crépuscule dessine les contours du jardin tiré au cordeau. Allongée sur son lit, son épouse, nimbée d'un halo gris, lui parait étrangère. Il aspire à se recoucher. La force de l'habitude l'oblige à accomplir les gestes routiniers. La radio égrène son chapelet de faits divers qu'il écoute d'une oreille distraite. Après un rapide «au revoir ! A ce soir», il rejoint l'entreprise de machines agricoles, au sein de laquelle il évolue depuis une décennie.
Quand il quitte le bureau, l'horizon se déchire en zébrures fulgurantes. Le ciel, jaune électrique, ressemble à des latrines puantes. La fin du monde est proche qu'il se surprend à souhaiter.
La voix aigüe de Muse résonne dans l'habitacle. Sans une hésitation, il dépasse la sortie d'autoroute qu'il prend quotidiennement, appuie sur l'accélérateur, emprunte une bretelle ou l'autre au gré de son humeur. Les arbres et les kilomètres défilent. Le voyant de réserve de carburant se met à clignoter. Il se gare sur le bas-côté, claque la portière et avance le long de la route déserte. La clarté orange s'estompe. Bientôt va apparaître l'heure bleue, la brunante, la minute magique entre chien et loup. Au détour d'un virage, il s'arrête, subjugué : d'immenses saules pleureurs se mirent dans un lac baigné de poussière de lune. Il s'approche de la berge, lance au loin téléphone portable, porte-feuille et trousseau de clés, arrache en ricanant veste, cravate, chemise qu'il jette en un élan rageur. Il attend que s'efface la dernière ride, laissant limpide la surface liquide. Une sensation de paix l'envahit pour la première fois de son existence.
Il lève les yeux vers la pleine lune qui irradie une lumière rousse. Le rictus de ses lèvres se transforme en un sourire dément. Il pousse un hurlement et se remet en marche.
_________________
Rêve de grandes choses, cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites. J. Renard
http://danielle.akakpo.over-blog.com/
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PostPosted: Sun 1 May - 00:24 (2011)    Post subject: Publicité

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